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Full text of "Revue des deux mondes"

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iSSA,  ROUSSEAU. 

.LET.    ATHÈNES,  NILSSON. 

C'*.    LIÈGE,   J.    BELLENS. 

RES.    ROME,   BOCCA,    LOESCHER. 

.,^„.     ""  \N,  BOCGA,   FLORENCE,  vieusseux. 

iCKUAUS,   ASDER. 
'""ETMEYER,    LE  SOUDIER,   MAX  RUBE. 

'^LD  ET  C'«.   BUCAREST,  SOTDSCBEK  ET  €*•. 

rzE,  GENÈVE,  pd.  dùrr. 
tnci  ONE,  verdaguer.  LISBONNE,  rodrigues. 
r  Y  d*.  LA  HAVANE,  miguel  alorda. 

"TANO,  SAMλERS,  STECHERT,  THE  INTERNATIONAL  NEWS  C*. 
NOOF,  THE  NEW  ENOLANIJi^^^yi^oUy  It: 


.^_  «_,    , M,    X  rkULj 

JRGET,  V.  émÏQ  frança 


u(e  traduction  ou  reproduction  t 

REVUE  DES    DEUX    MON»/.^ 

Interdite  dans  les  publications  périodiques  de  la  .  . 

y  compris  la  Suède,  la  Norvège  e i      ^.^.^.^^^  by  GoOgk 


REVUE 


DES 


DEUX    MONDES 


LXXVI*  ANNÉE.  -^   CINQUIÈME  PÉRIODE 


Toan  zxxv.  —  {•«  septembre  1906. 


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REVUE 


DES 


OEUX  MONDES 


I»WIHI(N 


LXXVI»  ANNÉE.  —  CINQUIÈME  PÉRIODE 


TOME  TRENTE-CINQUIÈME 


*       or  THE  \ 

(;  i'N"!VEr;.;ty  }, 


PARIS 


BUREAU  DE  LA  REVUE  DES  DEUX  MONDES 

RUE   DE   l'université,    13 

1906 


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PRESERVATION  A^^^ 

REPLACEMENT  \\^^ 

55  »U)^iaa4a^ 


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>^     OF  THE  ^\ 

UN1VER31TY   1 


AL  F'- 


MONSIEUR  ET  MADAME  MOLOCH 


TBOISIÊMB   PARTIE  (1) 


Vil 

Avez- vous  éprouvé,  certains  matins,  à  l'heure  du  réveil  accou- 
umé,  la  sensation  d'avoir  assez  dormi  pour  satisfaire  la  nature, 
et  tout  à  la  fois  le  désir  de  ne  pas  vous  désenlacer  du  sommeil, 
de  A^ous  y  enfoncer  au  contraire,  de  vous  y  réfugier  contre 
rinquiétude  confuse  du  jour  qui  naît,  de  la  vie  qui  recom- 
mence ? 

Dans  mon  petit  lit  thuringien,  assez  peu  confortable,  j'avais 
ourtant,  cette  nuit-là,  goûté  sept  bonnes  heures  de  repos.  Depuis 
ongtemps  je  percevais  autour  do  ma  demi-torpeur  des  appels 
5  voix  sur  les  terrasses  des  villas  voisines,  des  pas  dans  l'esca- 
iVf  des  clameurs  d'enfans  jaillics  de  la  rue  :  plus  de  bruit,  môme, 
l'a  l'ordinaire.  Malgré  Tauvcnt   de  la  terrasse,    une  joyeuse 
irté  do  soleil  poudroyait  dans  la  chambre  :  à  travers  mes  pau- 
vres volontairement  baissées,  elle  me  faisait  voir  rose  au  dedans 
moi...  Tout  à  rhcure  j'avais  senti,  effleurant  mes  cheveux,  les 
lîchcs  lèvres  de  Grilte,  brusquement  venue  à  mon  clievct,  et 
voix  m'avait  dit  :  * 

—  Paresseux!  à  huit  heures,  au  lit  !  Esl-ce  parce  que  c't^st 
te?...  Tu  n'as  pas  honte?...  Moi,  je    vais   vite    déjeuner  et 
rtir  avecM"*  Moloch,  voir  les  préparatifs. 
En  grognant   quelques  protestations,  je  m'élaiç   rclourné 

i)  \oytz  la  Revue  des  {•'  e l  15  août. 


-  r»    *  ^^ 


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6  REVUE   DES   DEUX   MONDES. 

contre  le  mur...  Les  mots  de  Gritte  :  fête...  préparatifs...  avaient 
eu  pour  effet  de  me  rendre  le  sommeil  plus  désirable.  «  Cher  som- 
meil! pensai-je...  réseau  protecteur  contre  les  nouvelles  heures 
incertaines  ou  méchantes,  enveloppe-moi,  laisse-moi  ne  ressen- 
tir de  ce  jour  nouveau  que  sa  clarté,  tamisée  par  mes  paupières 
appesanties,  que  sa  fraîcheur  de  fin  d'été  qui  glisse  par  Tentre- 
bâillement  de  la  fenêtre.  Sommeil,  retiens-moi  !...  Je  ne  me  rap- 
pelle plus  ce  qui  me  trouble,  ce  qui  m'effraie  dans  le  réveil.  Ce 
n'est  point  ime  misère  physique,  mon  sang  court  vif  et  sain  dans 
mes  membres  forts.  Ce  n^est  pas  l'appréhension  de  catastrophes 
personnelles  :  je  ne  crains  rien  des  hommes,  et  deux  sourires  de 
femmes  me  promettent  la  tendresse,  voire  lamour.  La  cause  de 
mon  désir  d'inconscience,  c'est  quelque  chose  d'indéfini  et  de 
fort,  mais  je  ne  sais  plus  ce  que  c'est,  et  il  me  plaît  de  l'avoir 
oublié  au  cours  de  la  nuit,  car  je  ne  pourrai  plus  dormir  quand 
je  me  le  serai  rappelé...  Enveloppe-moi,  cher  sommeil,  prolonge 
mon  oubli...  » 

Soudain,  je  me  dresse  sur  mon  séant,  franchement  réveillé... 
Un  coup  de  canon  a  tonné  au  château,  et  des  clameurs  de  joie, 
lancées  des  villas,  delà  place,  de  tout  le  Luftkurort,  y  répondent. 
Mes  yeux  ouverts  regardent;  le  soleil  triomphe  dans  ma  chambre; 
l'ombre  d'un  drapeau  suspendu  à  la  terrasse  et  dont  la'  brise 
matinale  agite  la  flamme,  ondule  sur  le  mur  du  fond.  Et  aussi- 
tôt je  sais  pourquoi  je  ne  voulais  pas  me  réveiller,  malgré  Tado- 
rable  clarté,  malgré  la  joie  de  la  rue,  malgré  l'appel  de  Gritte 
et  ma  promesse  de  rejoindre  la  princesse  Else  à  la  Fasanerie... 

Aujourd'hui,  c'est  le  2  septembre,  le  jour  de  Sedan. 

Si  Ton  tire  le  canon  au  château,  si  les  gamines  et  les  polis- 
sons de  Rothberg-Dorf  s'endimanchent,  encore  que  ce  soit  un 
simple  mercredi  ;  si  le  drapeau  bleu  de  Rothberg-Steinach  flotte 
à  la  terrasse  entre  le  balcon  de  M.  Moloch  et  le  mien  ;  si  les  oies 
grises  ou  blanches  se  débattent  dans  la  Rotha  avec  des  clameurs 
plus  insolentes  ;  si,  enfin,  cet  après-midi,  devant  la  Cour  et  le 
peuple  assemblé,  dans  le  Thiergarten,  on  doit,  au  bruit  des  fan- 
fares et  des  discours,  dévoiler  ime  statue  en  plâtre  de  Bismarck, 
eu  attendant  le  bronze  que  Cannstatt  est  en  train  de  fondre,  c'est 
parce  qu'il  y  a  trente-cinq  ans,  par  une  journée  de  soleil  comme 
côUe-ci,  17  000  Français  étaient  tombés  et  les  H7000  survivans 

n  ayant  à  choisir  que  de  mourir  sans  objet  ou  de  se  readre, 

leur  général  signa  la  capitulation  qui  remettait  à  Guillaume  I*' 


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MONSIEUR   ET  MADAME  MOLOCH.  ( 

ûus  ces  vaincus  pantelans,  avec  leurs  aigles,  leurs  enseignes, 
leurs  armes,  avec  Tépée  et  la  fortune  de  T Empereur. 

Aujourd'hui  dans  tout  TEmpire  allemand,  on  chôme  la  fête. 
Avec  Talphabet  gothique,  les  petits  gars  des  écoles,  les  petites 
filles  des  pensionnats  ont  appris  à  vénérer  cette  date  du  passé, 
Ce  jour-là,  leur  a-t-on  dit,  TAUemagne  est  sortie  vivante  de  ses 
cendres.  La  vieille  Allemagne  céda  la  place.  Devant  le  monde 
ébahi,  la  jeune  Allemagne  dressa  son  épée. 
C'est  le  Sedanstag. 

Comme  mon  cœur  est  troublé  !  Tandis  que  je  me  lève  et  que 
je  m'habille,  heureux  d'être  seul  pour  remuer  mes  vagues  pen- 
sées, heureux  que  Gritte  même  ne  soit  pas  là  pour  me  question- 
ler  ou  même  me  regarder,  je  cherche  à  démêler  le  pourquoi  de 
mon  trouble. 

Bien  des  2  septembre  ont  déjà  marqué  leur  chiffre  sur  ma* 
vie,  me  laissant  indifférent,  ou  joyeux,  parmi  la  joie  ou  l'indiffé- 
rence de  tous  les  Français.  Savais-je  même  le  sens  de  cette  date? 
Le  savait-on,  auprès  de  moi?.,.  Oubli  sincère,  distraction  voulue, 
iamais  cette  date  de  deuil  n'a  entravé,  les  autres  années,  ma 
promenade  au  Bois,  le  un  déjeuner  entre  camarades,  les  rendez- 
^ous  de  laprès-midi,  les  plaisirs  du  soir.  Pour  associer  à  ces 
Jiots:  2  septembre,  cet  autre  mot:  Sedan,  il  faut  que  je  vienne 
ci,  chez  le  vainqueur,  et  que  sa  joie,  toujours  aussi  provocante 
'près  tant  d'anniversaires,  m'offusque,  m'inflige  un  malaise  phy- 
ique. 

«  Voyons  !  voyons  !  est-ce  ma  faute  si  Mac  Mahon  ne  s'avisa 
as  de  la  marche  de  flanc  de  "Frédéric-Charles?  s'il  se  colla 
Qprudemment  à  la  voie  ferrée  ?  s'il  se  rabattit  sur  Sedan,  place 
Hestablement  choisie?  s'il  signa,  le  31  août,  au  moment  où 
innemi  commençait  de  l'envelopper,  cet  ordre  du  jour  extraor- 
■naire:  «  Demain,  repos  pour  toute  l'armée!  »  Demain,  c'était 
bataille  de  Sedan,  auprès  de  laquelle  Pavie  et  Waterloo 
ffacent. 

«  Est-ce  ma  faute  si  le  général  de  Wimpfen  enleva  impru- 
tnment  à  sept  heures  du  soir  le  commandement  à  Ducrot,  qui 
moins  sauvait  les  débris  de  l'armée  ?  Est-ce  ma  faute  si  l'aveu- 
imenl  parut,  ce  jour-là,  frapper  tout  ce  qui  menait  la  destinée 
la  France?  Est-ce  enfln  ma  faute  si,  depuis  le  milieu  d'août, 
mpereur  souffrait  de  la  pierre?... 
«  Je  suis  venu  au  monde,  alors  que  tout  cela  était  déjà  de 


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8  REVLTE   DES   DEUX   MONDES. 

Timmuable  passt^.  Nulle  douleur  rétrospective  n'y  changera  rien. 
Mon  âme  prend-elle  le  deuil  des  anniversaires  d'Azincourt, 
de  Trafalgar?  Met-elle  sa  robe  de  fôte  aux  anniversaires  de  Bou- 
vines,  de  Patay,  d'Austerlitz?...  La  vie  serait  un  cauchemar  si  le 
passé  Tobstruait  toujours  de  son  ombre.  Je  no  suis  responsable 
que  de  moi-môme:  mon  histoire  à  moi,  celle  de  mon  pays  durant 
ma  vie,  avec  leurs  tristesses  et  leurs  joies,  suffisent  à  ma  capa- 
cité d'émotion.  Arrière,  fantômes  de  Thistoire.  Je  veux  laisser 
les  morts  eW errer  leurs  morts!...  » 

Ainsi  raisonne  ma  raison,  tandis  qu'avec  un  effort  de  sang- 
froid  et  de  méthode  j'ajuste  les  boutons  de  ma  chemise,  je  choi- 
sis un  complet  dans  ma  garde-robe,  je  noue  et  j'épingle  ma  cra- 
vate... Et  pour  me  prouver  à  moi-même  que  les  fantômes  ne  me 
dominent  pas,  je  me  mets  à  siffler  un  air  que  les  gamins  d'Alle- 
magne lancent  depuis  quelques  mois  à  travers  les  échos:  Habt 
Ilir  nicht  den  kleinen  Kohn  gesehen?,..  Mais  soudain  ma  main 
sursaute.  La  pointe  d'or  de  l'épingle  me  pique  le  bout  du  doigt. 
Un  autre  coup  de  canon,  parti  du  château,  a  retenti  formida- 
blement dans  les  gorges  de  la  Rotha. 

C'est  le  2  septembre,  le  jour  de  Sedan. 

Tout  mon  raisonnement  aura  beau  se  rebeller  là  contre,  la 
volonté  du  vainqueur  me  contraint  à  no  pas  confondre  cette 
date  avec  les  autres  dates  funestes.  Les  canons  du  vainqueur, 
ses  drapeaux,  ses  processions  de  vétérans,  la  clameur  môme  des 
bouches  enfantines,  m'imposent  la  réalité  de  ma  défaite,  non  pas 
comme  une  commémoration  historique,  mais  comme  une  dure 
loi  du  présent.  Oublier?  Gomment  le  pourrais-je?...  Le  vain- 
queur, chaque  année,  me  crie  :  «  A  cette  date,  je  t'ai  frappé,  je 
t'ai  terrassé!  »  Et  s'il  me  crie  cela  si  rudement,  c'est,  —  je  le 
comprends  bien,  —  qu'il  pense  :  «  Je  t'ai  frappé,  et  tu  ne  t'es 
pas  relevé  depuis,  et  je  ne  tolérerai  pas  que  tu,to  relèves!...  w 

Soit!  ne  raisonnons  plus.  Soyons  impulsif,  comme  il  l'est. 
Puisque  ce  rappel  de  la  haine  héréditaire  vient  secouer  ma 
torpeur  de  vaincu,  aujourd'hui  du  moins, je  serai  rennemî.Tout 
seul  ici,  puisque  le  vainqueur  y  tient,  je  représenterai  le  vaincu. 
Je  ne  me  terrerai  pas  dans  la  maison,  de  peur  que  l'on  ne  dise: 
«  Ce  Français  n'ose  môme  pas  se  montrer...  »  On  me  verra.  A  qui 
me  parlera,  je  répondrai.  Si  la  mesure  est  dépassée,  j'imposerai 
le  respect  comme  je  pourrai. 

...  Des  sons  de  fifre,  sur  la  place  du  Luftkurort,  m'attirent  à 


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MONSIEUR   ET  MADAME   MOLOCH.  Il 

lafcûêtrc,  dans  la  chambre  de  Gritte  où  Gritte  n'est  déjà  plus. 
Le  litre  lance  ses  modulations  criardes  aux  lèvres  d'un  fifrcur 
grisonnant,  mais  d'aspect  encore  alerte  et  robuste.  Derrière  ce 
Tyrtée  marche  vers  le  château  un  groupe  de  bonshommes  dont 
quelques-uns,  atteints  de  rhumatismes,  ont  peine  à  suivre  l'allure 
de  la  sautillante  musiquette.  Ils  sont  là  une  douzaine  de  monta- 
gnards endimanchés,  avec  des  branches  de  laurier  à  leur  feutre, 
la  croix  de  fer  sur  la  poitrine.  Quelques-uns  môme,  pour  signi- 
fier plus  de  gloire,  portent  en  bandoulière  une  écharpe  de  lau- 
riers. Une  bannière  les  précède,  portée  par  un  long  jeune  homme 
imberbe,  sans  doute  le  fils  d'un  de  ces  héros.  La  marmaille 
rolhbergeoiso  les  escorte  de  ses  cris  et  de  ses  hurras.  Aux 
enêtres  des  villas,  les  femmes  agitent  leurs  mouchoirs;  des 
iiommes  en  manches  de  chemise,  le  rasoir  à  la  main,  le  menton 
)arbouillé  de  mousse,  se  penchent,  crient  :  Hoch!... 

Dissimulé  par  les  volets,  je  regarde  s'éloigner  vers  le  chdtcau 
les  dos  appesantis  des  guerriers...  Je  pense  à  ceux  de  leurs 
contemporains  qui,  nés  sur  la  rive  française  du  Rhin,  portèrent 
les  armes  contre  ceux-ci.  Beaucoup  sont  morts  aujourd'hui.  Ceux 
pii  survivent  ont  pâti,  comme  les  vainqueurs,  sous  le  soleil 
cuisant  de  1870,  sous  le  gel  affreux  de  1871.  Ils  ont  fait  les 
mêmes  gestes  d'automates,  à  l'ordre  des  chefs;  ils  ont  marché 
les  kilomètres  et  des  kilomètres,  le  ventre  vide,  les  épaules  rom- 
pues par  le  paquetage,  à  moitié  dormans,  fiévreux,  hallucinés... 
Ils  ont  tiré,  abrités  tant  bien  que  mal,  derrière  une  souche 
d'arbre  ou  un  pli  de  terrain,  sur  des  masses  confuses  qu'on  leur 
lisait  être  l'ennemi.  Blessés,  plusieurs  ont  connu  des  heures  de 
lélresse  sur  le  champ  de  bataille,  Thorriblo  hôpital  de  cam- 
)agne,  la  dysenterie,  la  typhoïde.  Tout  ce  que  ces  vétérans 
l'Allemagne  ont  souffert,  les  vétérans  de  France  l'ont  souffert 
iussi,  à  ce  point  que,  durant  les  six  mois  de  guerre,  Michel  et 
Jacques  Bonhomme  eussent  pu,  sans  gain  ni  perte,  échanger 
eurs  deslins. 

Pourtant,  aujourd'hui  2  septembre,  Jacques,  vieilli,  pousse  la 
harrue  ou  tourne  l'outil  comme  les  autres  jours,  —  tandis  que 
lichcl,  habillé  de  drap  et  ceinturé  de  lauriers,  Michel,  décoré 
^î  croix  et  de  médailles,  va  trinquer  sa  chope  contre  celle  du 
•ince  Otto,  dans  la  salle  des  Cerfs,  et  s'en  retourner  avec  un 
laler  de  plus  dans  sa  poche. 
Vétéran  do  France,  il  ne  fallait  pas  être  vaincu  ! 


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10  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

...  Les  guerriers  ont  disparu,  j'entr'ouvre  les  volets,  je 
regarde  par  la  fenêtre.  Tout  le  Luftkurort  est  en  liesse,  les  dra- 
peaux jaunes  à  aigle  noir,  les  drapeaux  bleus  à  aigle  blanc  cla- 
potent sous  une  brise  qu'aromatise  Thaleine  des  sapins.  Les  gens 
qui  se  promènent  sentent  le  dimanche  :  drap  noir  et  blanchis* 
sage  frais.  Il  fait  un  temps  sans  nuage  que  Herr  Graus  appelle  : 
le  temps  du  Kaisel*.  La  demie  de  neuf  heures  sonne  au  carillon 
du  château. 

Seulement  neuf  heures  et  demie!  Ach!  Gott!,.,  que  la  jour- 
née sera  longue!  Je  l'organise  mentalement...  Mon  rendez- vous 
avec  la  princesse  est  à  dix  heures  et  quart,  au  pavillon  de  la 
Fasanerie,  dans  le  Thiergarten.  La  promenade  durera  jusqu'au 
repas  de  midi.  On  inaugure  Bismarck  à  trois  heures.  Le  prince, 
un  sourire  relevant  sa  moustache,  a  pris  soin  de  m'avertir  qu'il 
ne  comptait  pas  sur  moi  pour  la  cérémonie.  J'ai  répondu,  sur 
ce  ton  d'ironie  qui 'l'exaspère,  qu'au  contraire  j'y  assisterais  parce 
qu'il  faut  être  renseigné  sur  les  mœurs  des  ennemis.  Mais  il  est 
convenu  avec  la  princesse  que  je  me  tiendrai  dans  le  pavillon  de 
la  Fasanerie,  tandis  que  la  Cour  et  les  fonctionnaires  paraderont 
sur  l'estrade...  Le  soir,  après  souper,  je  rentrerai  dans  ma 
chambre,  évitant  les  illuminations,  les  feux  d'artifice,  les  beuve- 
ries et  les  clameurs. 

Au  cours  de  cette  longue  journée,  un  seul  intermède  curieux 
est  prévu.  Collée  sur  le  mur  d'en  face,  une  affiche  rouge  manu- 
scrite annonce  qu'à  l'issue  de  la  cérémonie,  le  professeur  docteur 
Zimmermann,  de  l'université  d'iéna,  fera  une  conférence  au 
café  Rummer  sur  :  «  Le  Sedanstag  et  le  problème  de  l'AIsace- 
Lorraine.  »  Pauvre  Moloch!  il  n'aura  guère  d'auditeurs!  Les 
cinq  membres  du  parti  social-démocrate  de  Rothberg,  peut-être, 
avec  leur  chef,  le  savetier  Finck,  en  tête,  à  moins  qu'un  renfort 
ne  lui  vienne  de  Litzendorf  !  Le  laissera-t-on  seulement  parler? 
De  quel  air  les  Rothbergeois  et  les  habitans  des  villas  lisent  cette 
affiche!  Comme  ils  secouent  les  épaules!  Des  conversations  sur- 
excitées s'engagent  entre  les  messieurs  en  redingote  et  en  cha- 
peaux hauts-de-forme  qui  déjà  circulent  sur  la  placette...  Mais 
que  se  passe-t-il?...  Voici  venir  le  garde  champêtre  qui  remplit 
en  même  temps  les  fonctions  d'agent  de  police,  escorté  de  polis- 
sons attentifs.  11  porte  un  pot  de  colle  avec  le  pinceau  fiché 
dedans,  et  sur  le  bras  quelques  longues  bandes  de  papier  im- 
primé. Il  s'arrête  devant  l'affiche  rouge;  les  promeneurs  affluent 


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MONSIEUR   ET  MADAME   MOLOCH.  11 

autour  de  lui,  gardant  toutefois  la  distance  respectueuse  due  à 
un  représentant  de  lautorité.  Le  garde,  indifférent  et  métho- 
dique, étend  la  colle  sur  le  revers  d'une  des  bandes,  qu'il  a 
choisie  jaune.  En  deux*  coups  de  pinceau  il  la  fixe  diagonalement 
sur  l'affiche  rouge  de  M.  Moloch.  Et  quand  il  s'éloigne,  les 
curieux  et  moi-même  pouvons  lire  dessus,  en  gros  caractères, 
le  mot  :  «  Behôrdlich  untersagt  :  interdit  par  l'autorité.  » 

«  Pauvre  Moloch!...  pensais-jeen  passant,  quelques  minutes 
plus  tard,  devant  l'affiche  barrée,  en  me  rendant  au  parc  de  la 
Fasanerie...  Vraiment,  pour  un  savant  et  un  philosophe,  il  fut 
par  trop  naïf.  S'imaginer  que  le  prince  tolérerait,  le  jour  de  cette 
nauguration  dont  il  est  si  fier,  une  conférence  sur  l'abolition  du^ 
Sedanstag  et  la  neutralisation  de  F  Alsace-Lorraine...  Pauvre 
loloch!...  » 

Mon  cœur  sympathisait  avec  l'honnête,  l'ardent  vieillard,  en 
utte  contre  le  uhlan,  comme  il  appelait  le  prince.  Ma  raison, 
j|le  aussi,  me  disait  que  la  guerre  est  horrible,  qu'il  est  absurde 
le  s'entr'égorger  parce  qu'on  prononce  le  ch  de  façon  différente 
t qu'on  est  né  de  l'autre  côté  du  fleuve...  Mais, hélas!  combien 
oute  protestation  logique  m'apparaissait  inefficace  devant  l'ar- 
eur  joyeuse  que  l'anniversaire  de  victoire  soulevait  sur  la  terre 
germanique  !  Avec  un  intellectuel  dégoût  de  moi-môme,  j'étais 
onlraint  de  m'avouer  que,  né  Germain,  je  tiendrais  aujourd'hui 
our  le  prince,  et  que  j'applaudirais  lourdement  à  lapposition, 
ur  laffiche,  de  la  cruelle  bande  :  Behôrdlich  nntersagil 

...  Du  Luftkurort  au  Thiergarten,  la  promenade  dure  une 
Dgtaine  de  minutes,  en  suivant  d'abord  la  route  d'Altendorf, 
lis  un  sentier  à  travers  cette  verte  arène  herbue  que  j'aperce- 
lis  de  ma  terrasse.  Un  pont  rustique  franchit  la  sémillante 
>tha  :  et,  tout  do  suite  après,  on  pénètre  dans  les  bois  majes- 
eux  qui  environnent  la  Fasanerie. 

Ces  bois  couvrent  presque  exclusivement  de  hêtres  un  contre- 
•l  isolé.  Le  prince  Ernst  les  fit  planter  lui-môme,  il  y  a 
js  de  cent  cinquante  ans  :  aussi  n'ont-ils  pas  Taspect  tumul- 
^ux  des  forêts  environnantes.  Les  voitures  y  accèdent  par  de 
ges  allées;  des  sentiers  s'insinuent  dans  hîs  taillis  selon  des 
urbes  étudiées.  Les  sièges  de  pierre,  s<.»us  les  bosquets, 
îtent  à  la  méditation,  à  la  lecture,  au  repos...  Au  tournant 
in  chemin,  un  pavillon  serti  de  troncs  et  de  branches  décore 


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12  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

une  clairière  artificielle.  Parfois  une  vieille  statue  dans  le  goût 
du  xviu"  siècle  ver4it,  noircit,  s'effrite  sous  l'entrelacement  des 
branches,  qui,  depuis  longtemps,  la  dérobent  au  soleil...  L'âme 
du  seul  philosophe  issu  de  la  rude  souche  de  Rothberg  survit 
dans  ce  coin  du  domaine  princier.  On  conserve,  on  entretient 
pieusement  le  banc  circulaire  où  il  s'asseyait  pour  lire  Rous- 
seau, Voltaire,  les  Encyclopédistes,  la  chapelle  rustique  qu'il 
avait  élevée  à  Dieu,  souverain  principe  des  choses,  et  dont 
l'autel  est  remplacé  par  une  fenêtre  ouverte  sur  le  paysage.  Le 
pavillon  môme  de  la  Fasanerie  lui  servait  de  «  folie.  »  11  y  con- 
struisit un  théâtre  semblable  â  celui  de  Trianon.  Des  apparte- 
mens  minuscules,  installés  dans  les  combles,  servaient  aux 
soupers  et  aussi  à  l'amour,  car  parfois  les  comédiennes  s'attar- 
daient à  la  Fasanerie,  et  le  nom  de  la  Gombault,  une  ballerine 
originaire  du  village  de  Chaillot,  près  Paris,  est  célèbre  dans  la 
petite  principauté.  Trois  ans  la  Gombault  vécut  à  la  Fasanerie, 
sans  d'ailleurs  pénétrer  jamais  dans  le  château  de  Rothberg... 

Feu  le  prince  Emst,  dont  la  physionomie  originale  m'avait 
dès  l'abord  séduit,  était  peu  à  peu  devenu  pour  moi  une  con- 
naissance, presque  un  ami.  Tous  ses  portraits  m'étaient  fami- 
liers; j'avais  lu  toute  sa  correspondance;  je  méditais  même  d'oc- 
cuper les  loisirs  du  prochain  hiver  par  un  petit  ouvrage  sur  cet 
aimable  souverain  au  front  fuyant,  au  nez  long  et  spirituel,  aux 
yeux  ironiques,  à  la  lèvre  voluptueuse. 

«  Merci,  cher  prince,  lui  disais- je,  tout  en  gravissant  la 
douce  pente  qui  menait  à  la  Fasanerie,  merci  de  ménager  à  votre 
futur  historien  un  asile  de  paix  parmi  le  fracas  guerrier  de  cette 
funeste  journée...  De  votre  temps,  on  faisait  de  belles  cam- 
pagnes, mais  on  ne  se  croyait  pas  obligé  de  prolonger  la  lutte 
par  des  brutalités,  au  delà  de  la  paix.  On  affectait  d'oublier 
galamment  les  défaites  de  l'ennemi,  et,  sur  ses  propres  défaites, 
on  rimait  des  chansons.  0  penseur,  qui  vous  battiez  si  vaillam- 
ment, dit-on,  à  Rosbach  et  à  Hochkirchen,  prince  qui  certain 
jour,  quand  un  boulet  français  éclata  à  votre  bivouac,  où  vous 
écriviez  une  lettre  à  la  Gombault,  vous  écriâtes,  secouant  la 
poussière  qui  couvrait  votre  papier  :  «  Par  Dieu  !  ces  Français 
sont  avisés  :  voilà  que  je  n'ai  pas  besoin  de  sable,...  »  cher  prince 
philosophe,  merci  pour  cette  retraite,  merci  pour  cet  ombrage 
que  je  vois  plus  beau,  plus  touffu,  plus  majestueux  que  vous  ne 
les  vîtes,  et  qui  va  me  garer,  autant  que  possible,  de  la  victo- 


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J^TP^- 


MONSIEUR   ET  MADAME   MOLOCH.  .13 

rieuse  insolence  de  vos  descendans,...  Prince  Ernst,  mon  confi- 
dent et  mon  ami,  je  vous  avoue  que  beaucoup  de  choses  de  TAl- 
lemagne  d'aujourdliui  m'excèdent  et  me  navrent,  me  donnent 
uo  profond  désir  de  repasser  les  Vosges  et  de  revivre  dans  ma 
patrie,  la  douce  France.  Je  ne  serais  même  pas  demeuré  jus- 
qu'au Sedanstag,  si  une  aimable  personne  de  votre  famille  ne 
m'attachait  à  la  Thuringe  au  point  de  me  faire  oublier  mes 
rancunes...  » 

Ainsi  méditant,  j'arrivai,  à  mi-chemin  de  la  Fasanerie,  k 
l'endroit  où,  —  sous  un  majestueux  encorbellement  de  hêtres,  et 
dans  l'enceinte  d'un  bosquet  de  lauriers-roses  en  fleurs,  entre- 
tenus en  serre  et  rapportés  là  dans  la  belle  saison,  —  le  «  Banc 
lu  Philosophé  »  dressait  ses  assises  vermoulues,  encore  que 
bien  des  fois  réparées,  et  protégées  des  intempéries  par  une  assez 
laide  toiture.  Malgré  l'ombre  des  bois,  la  marche  m'avait 
échauffé.  J'osai  m'asseoir  sur  le  banc  mémorable.  J'essuyai  la 
sueur  de  mon  visage,  puis,  les  coudes  sur  les  genoux  et  le  front 
dans  mes  mains,  je  fermai  les  yeux  et  je  goûtai  la  tiédeur  mur- 
murante de  ce  matin  dans  les  bois...  Comme  un  doux  narco- 
tique, je  sentais  réellement  l'air  pénétrer  mes  veines  et,  par  lexcès 
même  de  la  force  et  de  la  vie  qu'il  y  injectait,  les  engourdir. 
Les  pentes,  feutrées  de  feuilles  déchues,  les  pentes  où  fuyait 
la  colonnade  des  hêtres  tournoyaient  doucement,  se  mêlaient, 
s'estompaient  devant  mes  yeux  clos.  El  voici  que  tout  à  coup, 
assis  à  côté  de  moi  sur  le  banc,  j'aperçus  le  prince  philosophe 
avec  ses  souliers  boutlés  d'argent,  ses  bas  rouges,  sa  culotte  et 
sa  redingote  lie-de-vin,  le  gilet  de  peluche  jaune  fou,  la  haute 
cravate,  la  petite  perruque  nouée,  et,  dans  les  doigts,  la  canne 
jaune  à  pomme  d'or  et  la  tabatière  de  Saxe.  Posé  sur  le  banc, 
son  tricorne  nous  séparait.  Le  prince  ne  parut  nullement  surpris 
de  mon  voisinage.  Il  me  parla  même  familièrement,  comme  s'il 
répondait  à  mes  propres  pensées. 

—  Mon  jeune  ami,  me  dit-il,  c'est  fort  agréable,  j'en  conviens, 
our  distraire  votre  exil  d'ici,  d'intriguer  avec  ma  petite  bru- 
e  ne  vous  ferai  pas  de  morale.  Sur  les  rapports  des  sexes,  mes 
dées  sont  indulgentes.  D'ailleurs,  il  ne  me  déplaît  pas  que  ce 
ioudard  d'Otto  soit  quelque  peu...  (Ici  le  prince  prononça  cor- 
•ectemcnt  un  mot  très  français.)  Toutefois,  mon  expérience  doit 
lettre  en  garde  votre  jeunesse  contre  les  conséquences  de  cette 
atrigue.  Ma  petite  bru  est  romanesque  :  comme  elle  détient  eu 


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14  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

outre  un  vieux  fonds  dHionnètetê  allemande,  et  qu'il  lui  répugne 
de  trShir  son  mari  sous  le  toit  et  même  sur  le  territoire  de 
Tépoux,  elle  commence  à  méditer  un  enlèvement...  Vous  sou- 
Hez?  Il  vous  flatte,  jeime  Français  de  \'ingt-six  ans,  le  projet  de 
Vous  échapper  &  travers  le  monde  avec  une  princesse  amou- 
reuse?... Avez- vous  réfléchi  à  la  condition  du  précepteur  pauvre 
qui  enlève  la  princesse,  et  avec  la  princesse  ses  bijoux  et  ses 
rentes? 

—  Monseigneur,  répliquai-jo,  si  tant  est  que  la  princesse 
Veuille  être  enlevée,  elle  n'a  qu'à  laisser  à  Rothberg-Schloss  ses 
rentes  et  ses  bijoux.  Je  suis  vigoureux  et  courageux.  Une  femme 
à  nourrir  ne  m'embarrasse  pas. 

Le  prince,  qui  reniflait  une  prise,  rit  si  fort  qu'il  éparpilla  le 
tabac  sur  son  gilet  de  peluche. 

—  Mon  jeune  ami,  fit-il,  vous  ne  pensez  pas  sérieusement 
que  la  princesse  Else  s'accommodera  toute  sa  vie  de  votre  petit 
gain  de  bourgeois  ruiné,  qui  lui  procurera  tout  juste  de  quoi 
manger,  et  une  bonne  à  tout  faire  pour  la  servir. 

—  Ne  m  aime-t-elle  donc  pas  ? 

—  Heu  ! 

—  En  tout  cas  elle  se  comporte  comme  si  elle  m'aimait... 
A  chaque  instant,  ce  sont  des  billets  tendres,  des  rendez-vous, 
de  furtives  étreintes...  Oh  !...  rien  encore  de  décisif... 

—  Je  sais,  je  sais,  fit  le  prince. 

—  Faut-il  vous  avouer,  Monseigneur,  que  tout  cela,  qui 
toucha  d'abord  ma  seule  vanité,  a  fini  par  émouvoir  mon  cœur? 
Maintenant,  les  jours  où  ce  n'est  pas  le  Sedanstag  et  où  votre 
petit-fils  Otto  ne  m'énerve  pas  trop  avec  la  patrie  allemande,  je 
ressens,  gr&ce  à  Else,  quelque  chose  qui  ressemble  à  du  bonheur. 

Le  prince  secoua  sa  perruque. 

—  Jeune  homme  !  jeune  homme  !  reprit-il,  votre  cas  est  bien 
mauvais.  Vous  êtes  en  train  d'oublier  qu'une  princesse  et  un 
précepteur  ne  peuvent  jamais  faire  des  amans  durables,  surtout 
si  cette  princesse  est  Allemande  et  le  précepteur  Français...  Moi 
qui  étais  plus  fin  que  vous  et  plus  puissant,  j'ai  essayé  quelqpie 
chose  de  bien  moins  difficile  :  posséder  ici  une  maîtresse  fran« 
Caise...  Trois  années  durant,  votre  compatriote  M"*  Gombault 
s'efforça  loyalement  à  m'aimer  et  je  tâchai  de  mon  mieux  à  m'en 
faire  aimer...  Remarquez  que  nous  ne  nous  déplaisions  pas  phy« 
siquement  et  que  j'étais  Français,  par  les  mœurs  et  la  culture. 


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MONSIEUR   Et  MADAME   MOLOCH.  î^ 

«vitant  que  peut  être  Français  un  honame  venu  au  jour  parmi 
ces  sombres  montagnes.  Tout  alla  bien  tant  que  le  délire  des 
sens  nous  maintint  en  plein  rêve.  Mais  après  six  mois  passés 
ici,  nos  natures  adverses  reparurent.  Tout  nous  irrita  Tun  contre 
l'autre.  Nous  eûmes  d'affreuses  querelles  pour  les  causes  les 
pins  futiles.  J'avais  assigné  comme  séjour,  à  ma  maîtresse,  la 
Fasanerie  et  tout  le  parc  où  nous  voilà.  Or  elle  était  hantée  par 
une  seule  ambition  :  habiter  le  château...  J'avais  beau  lui  expli-* 
quer  que  l'usage  immémorial  de  mes  ancêtres  avait  respecté 
cette  demeure  vénérable  et  que  les  gens  de  Steinach  s'uniraient  à 
ceux  de  Rothberg  pour  me  faire  un  méchant  parti,  si  je  désho- 
orais  cet  asile  par   des   turlupinades    amoureuses,   elle  n'en 
émordit  point.  <«  Mon  gentil  Robert  (ainsi  simplifiait-elle  le  nonf 
B  Rothberg)  je  coucherai  sous  les  courtines   de  l'empereur 
lunlher  ou  je  m'en  retournerai  à  Chaillot.  »  Jamais  je  ne  pus 
lire  entendre  à  celte  fille,  qui  pourtant  n'était  pas  stupide,  que 
e  lit  d'un  empereur  allemand  n'est  pas  fait  pour  une  catin,  fût' 
lie  de  Chaillot...  De  son  côté,  elle  me  reprochait  une  certaine 
mquerie,  au  point  culminant  de  nos  entretiens^  et  l'habitude 
lont  je  ne  pus,  il  est  vrai,  me  défaire,  de  l'apostropher  alors 
ivecun  tendre  mépris  dans  ma  langue  maternelle,  a  Âppelle-moi 
»mme  tu  voudras  en   français,  me  disait-elle  :  je  comprends 
ôutes  les  passions  des  hommes.  Mais  pas  dans  ton  baragouin 
achevai...  Cela  m'ôte  tout  agrément...  »  Monsieur,  vous  êtes 
ûstruit  et  je  vous  en  fais  juge,  est-on  mattre  de  sa  langue  en  de 
3lles  minutes?...  Tout  cela  finit  comme  vous  pouvez  penser: 
i  Gombault  réussit  à  me  faire  sortir  de  mon  caractère  pacifique^ 
uand  elle  me  vit  en  colère,  elle  boufTonna  ;  jamais  je  ne  sus  plus 
^  qu'elle  pçnsait.  Or,  nous  autres  Allemands,  nous  ne  détes- 
ns  rien  tant  que  l'ironie.  A  Paris,  parmi  vos  lettrés,  je  la  sup- 
rtais  jBncore,  et  il  me  semblait  que  je  la  comprenais.  Rentré 
ins  mon  gîte  de  Thuringe,  elle  me  bouleversait  et  j'y  répon- 
ûs  à  la  prussienne  :  par  des  coups.  La  Gombault,  lasse  d'être 
avachée,  trouva  moyen  de  s'échapper  de  mes  États,  avec  un  de 
38  piqueurs.  Ils  allèrent  en  Bavière,  où  je  crois  ^bien  que  le 
Ole  fut  pendu,  tandis  qu'elle-même  devenait  la  maîtresse  d'un 
ancier.  Quant  à  moi,  monsieur,  j'écrivis  des  vers  français  sur 
.te  trahison^  mais  la  méditation  me  fit  comprendre  qu'il  devait 
advenir  ainsi  et  qu'un  prince  héréditaire  allemand  ne  peut 
pparier  à  ime  jeune  gourgandine  de  Chaillot,  sans  qu'il  en 


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16  REVUE  DES  DEUX  MONDES 

résulte  mille  froissemens^  qui  leur  seraient  épargnés  si  le  prince 
était  né  à  Versailles  ou  la  gourgandine  à  Rudolstadt. 

£t  le  prince,  Tair  satisfait  de  son  propos,  me  dévisageait  de 
ses  yeux  gris. 

—  Monseigneur,  répliquaî-je,  un  peu  piqué,  ne  croyez-vous 
pas  que  la  distance  est  tout  de  même  moindre,  du  précepteur  à  la 
princesse,  que  du  prince  à  la  catin? 

—  Elle  n'est  moindre  qu'à  votre  sentiment,  mon  jeune  ami. 
Vous  avez  les  idées  d'un  Français,  et  les  Français  ont  fait  la 
Révolution  ;  mais,  pour  la  faire  ils  ne  nous  ont  pas  consultés. 
D'ailleurs  vous  avez  mal  compris  mon  récit  si  vous  croyez  que 
la  différence  de  rang  soit  le  grand  obstacle  ;  c'est  la  différence 
de  race,  ou,  comme  vous  dites,  je  crois,  dans  votre  jargon  mo- 
derne: l'âme  étrangère. 

—  Soit,  Monseigneur...  Mais  une  remarque,  encore.  Vous 
ne  ressentiez  l'un  pour  l'autre.  M"*  Gombault  et  Votre  Altesse, 
qu'un  attrait  physique  assez  brutal.  Tandis  que  la  princesse 
m'aime. 

—  Heu  !  fit  encore  le  prince  en  jouant  avec  le  couvercle  de 
sa  tabatière...  Et  vous? 

—  Moi,  Monseigneur...  Mais,  je  l'aime  aussi  ! 

Un  tel  éclat  de  rire,  à  cette  réponse ,  secoua  le  personnage 
en  habit  lie-de-vin  que  je  sursautai  sur  le  banc,  et  j'allais,  je 
crois,  oublier  tout  à  fait  les  distances  sociales  et  gifler  l'imper- 
tinent philosophe,  quand  soudain  deux  bras  m'enlaçant  par 
derrière,  deux  mains  nouées  sur  mes  yeux  à  ^impro^âste,  arrê- 
tèrent mon  élan...  Je  me  débattis;  en  me  débattant,  je  chassai 
la  torpeur  de  rêve  que  ce  coin  hanté  avait  répandue  autour  de 
moi.  D'un  effort  énergique,  je  me  retournai,  debout...  et  je  me 
trouvai  face  à  face  avec  Gritte,  qui  riait  aux  éclats  de  l'autre 
côté  du  banc,  tandis  que  mon  jeune  élève  Max,  à  quelques  pas 
de  distance,  m'observait  avec  gaîté. 

—  C'est  joli,  s'écria  Gritte,  c'est  joli,  mon  docteur  de  frère, 
de  vous  endormir  sur  les  bancs,  à  peine  sorti  de  votre  lit.  Il  y  a 
déjà  une  heure  que.  En-herbe  et  moi,  nous  faisons  de  la  litté- 
rature. 

Max  vint  me  serrer  la  main.  L'irrespect  de  Gritte  pour  son 
ami  princier  avait  promptement  passe  toute  limite.  Du  mot 
Erbprinz,  prince  héréditaire,  elle  avait  fait  d'abord  :  Prince-en- 
herbe,  puis  plus  sommairement  :  En-herbe.  Elle  ne  lappelait 


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MONSIEUR  ET  MADAME   MOLOCH.  17 

ainsi,  bien  entendu,  qu'en  tête  à  tête,  ou  devant  moi.  Max  ne 
protestait  pas  :  je  ne  lui  voyais  même  pas  ces  mouvemens  de 
brusque  brutalité  que  je  connaissais,  et  par  où  la  rude  nature 
des  ancêtres  reparaissait  de  temps  à  autre  sous  la  douceur  mater- 
nelle. Max  était  encbainé  par  Gritte.  Dans  Talanguissement  de  sa 
quatorzième  année,  je  devinais  bien  que  ma  jolie  sœur  lui  appa- 
raissait conmie  la  charmante  première  incarnation  de  la  femme. 

— ,  Savez-vous,  monsieur  le  docteur,  me  dit-il,  qu'il  m'est 
plusieurs  fois  advenu  à  moi-même  de  m'assoupir  sur  le  banc 
du  philosophe?  C'est,  je  crois,  la  faute  de  ce  buisson  de  lauriers- 
roses  environnant.  Et  chaque  fois  j'ai  rêvé  de  mon  aïeul,  le  prince 
Fritz,  en  son  habit  lie-de-vin...  Excusez-nous  de  vous  avoir 
réveillé.  Ma  mère  est  déjà  à  la  Fasanerie,  et  vous  y  attend. 

Nous  reprîmes  ensemble  le  grand  chemin  sablé.  Max  ap- 
puyait doucement  sa  main  sur  mon  bras  gauche,  Gritte  me  tenait 
par  la  main  droite...  Ils  m'entraînaient  de  leur  pas  de  gamins 
impatiens,  et  leurs  bavardages  s'entre-croisaient  autour  de  moi 
conmie  les  anneaux  d'un  jeu  de  grâces. 

—  Prince  Max,  dites  à  mon  frère  que  je  commence  à  ne  pas 
mal  prononcer  le  ch. 

—  Oui...  c'est  joli  quand  vous  parlez...  joli  et  doux  comme 
le  parler  des  petits  enfans.  Et  moi,  est-ce  que  je  fais  des  progrès 
en  français? 

—  Vous  parlez  un  peu  moins  mal.  C'est  grâce  à  moi.  ; 

—  Et  à  monsieur  le  docteur. 

—  Non, à  moi  toute  seule;  mon  frère  ne  vous  bouscule  pas 
assez.  Tu  sais,  Loup?ajouta-t-elle,  changeant  de  sujet,  il  y  a  des 
tas  de  drapeaux,  là-haut,  à  la  Fasanerie,  et  une  estrade  avec  du 
velours  rouge  avec  des  franges  d'or.  La  statue,  empaquetée  de 
calicot,  a  l'air  d'un  gros  pain  de  sucre.  Tout  cela  est  très  laid. 
N'est-ce  pas.  En-herbe? 

Max  fit  une  moue.  Les  criticpies  de  Gritte  sur  le  luxe  et  le 
'goût  de  la  principauté  le  chagrinaient.  Il  se  borna  à  répondre  : 

—  L'endroit  est  joli.  Il  y  a  de  beaux  arbres  et  la  maisonnette 
est  si  gracieuse!...  Tiens!  un  cavalier... 

Nous  prêtâmes  l'oreille.  On  entendait,  dans  le  vaste  silence 
du  sous-bois,  le  pas  d'un  cheval  descendant  alei«tement  la  côte, 
s'ébiouant,  faisant  cliqueter  la  gourmette  et  les  anneaux  du 
mors.  Au  premier  tournant,  nous  reconnûmes  le  major,  sur  sa 
jument  Dorothée. 

TQMK  xzxv.  —  igo6.  2 


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18  REVUE  DES  DEUX  MONDES.     ** 

Max  quitta  mon  bras  et  se  mît  à  marcher  militairement.  Son 
visage  avait  changé,  avait  repris  cette  expression  de  sournoise- 
rie hostile  qu'il  m'avait  opposée  naguère,  aux  premiers  jours  de 
mon  préceptorat.  Le  comte  de  Marbach  arrêta  net  sa  jument  à 
dix  pas  de  nous  et  appela  : 

—  Monseigneur! 

Max  avança  au  pas  prussien,  la  main  en  coquille  contre  la 
visière  de  sa  casquette. 

—  Vous  voudrez  bien,  Monseigneur,  dit  le  comte,  prendre  lô 
commandement  du  détachement  qui,  cet  après-midi,  rendra  les 
honneurs  devant  le  monument.  Ordre  de  Son  Altesse! 

'  Max  ne  bougea  pas,  mais  je  vis  les  muscles  de  ses  joues  se 
contracter.  D'un  salut,  le  major  le  libéra.  Il  poussa  sa  jument; 
en  croisant  Gritte  et  moi,  il  nous  salua  avec  un  empressement 
affecté. 

Revenu  à  mon  côté,  Max  resta  quelque  temps  silencieux^ 
puis  il  me  dit  : 

—  Il  sait  que  je  ne  voulais  pas  commander  cette  manœuvre, 
et  que  mon  père  m'avait  permis  de  rester  simplement  sur  l'es- 
trade... Mais  il  veut  m'être  désagréable  et  vous  peiner,  parce 
que  c'est  le  Sedanstag...  TQuand  je  serai  prince  régnant  de 
Rothberg,  il  n'y  aura  plus  de  Sedanstag  à  Rothberg...  et  lui, 
le  Marbach,  si  je  peux  le  jeter  en  prison  et  l'y  faii-e  mourir 
lentement... 

Les  yeux  de  Max  s'injectèrent  de  feu,  ce  feu  que  j'avais  vu 
étinceler  parfois  dans  les  yeux  de  son  père,  et  qui  incendiait, 
sous  la  crasse  des  années,  les  prunelles  de  certains  portraits 
d'ancêtres,  au  château. 

c<  Mon  sensible  et  pacifique  élève,  pensai-je,  est  tout  de 
même  bien  de  la  lignée  de  Gunther. . .  » 

Nous  arrivions  à  la  Fasanerie,  vaste  esplanade  plantée  de 
tilleuls  en  quinconces,  que  fermait,  au  fond,  une  sorte  de  petit 
Trianon  en  stuc,  joliment  patiné  par  le  temps,  a\^jC  deux  bâti-* 
mens  perpendiculaires  à  un  seul  étage,  pour  les  communs.  De- 
puis longtemps,  peut-être  depuis  le  temps  de  la  Gombault,  nul 
faisan  ne  paradait  plus  dans  cette  faisanderie,  dont  le  gardien 
élevait  prosaïquement  la  volaille  domestique  destinée  à  la  table 
du  château.  Mais  le  lieu  demeurait  charmant,  d'une  précieuse 
grâce  vieillotte.  Gritte  avait  raison,  c'était  pitié  de  le  voir  au- 
jourd'hui, défiguré  par  les  drapeaux  aux  tons  criards,  l'estrade 


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MONSIEUR   ET  MADAME   MOLOCH.  19 

rouge,  le  paqpiet  de  calicot  du  monument,  les  cantines  provi- 
soires que  Herr  Graus  faisait  installer.  La  maison  elle-même 
était  décorée  de  lauriers,  qui  recouvraient,  sous  Tappui  des  fe- 
nêtres, les  serviettes  de  plâtre  modelées  par  Tarchitecte. 

A  l'une  de  ces  fenêtres,  une  forme  blanche  et  blonde  apparut. 
Mon  cœur  se  gonfla  doucement.  «  Le  prince  philosophe  n'y  en- 
tend goutte,  pensai^je  ;  j'aime,  on  m'aime...  et  c'est  exquis!  » 
Laissant  les  deux  enfans  se  poursuivre  à  travers  les  quinconces, 
je  hôtai  le  pas  vers  la  maison.  Un  vestibule  circulaire  y  donnait 
accès  à  un  étroit  escalier  tournant  :  en  haut,  penchée  sur  la 
rampe,  la  princesse  m'attendait. 

Entre  elle  et  moi,  c'était  l'époque  amoureuse  où  nulle  parole, 
nul  geste  n'ont  encore  remué  la  lie  trouble  des  sens,  mais  où  le 
besoin  de  la  présence,  de  la  solitude  à  deux  à  pris  la  force  d'une 
idée  fixe...  Le  rendez- vous  de  ce  matin,  dans  l'ancien  séjour  de 
la  Gombault,  n'avait  pas  d'autre  objet  que  de  nous  procurer  à 
tous  les  deux  quelques  instans  de  cette  précieuse  solitude.  Et 
comme  nous  ressentions  encore,  l'un  devant  l'autre,  un  peu  de 
honte  de  notre  hantise,  nous  cherchions  d'instinct  les  coins  les 
plus  sombres,  môme  quand  nous  étions  seuls,  pour  ne  pas  voir 
nos  yeux  au  moment  où  nos  lèvres  se  cherchaient,  A  peine  eus^ 
je  rejoint  la  princesse  que  sa  main,  toute  froide  d'émotion, 
m'entraîna  dans  le  corridor  le  plus  proche,  vide  et  noir...  En  de 
pareilles  minutes  seulement,  il  nous  semblait  que  la  vraie  fonc- 
tion de  notre  vie  présente  s'accomplissait.  Mais  presque  aussitôt 
une  sorte  de  révolte  de  lïnstinct  social,  de  la  pudeur  convenue, 
nous  contraignait  à  corriger  notre  attitude.  Désunis,  nous  échan^ 
gions  des  propos  dont  nous  sentions  la  niaiserie  ou  l'artifice,  et 
qui  cependant  faisaient  trembler  nos  voix. 

—  Nous  allons  visiter  le  théâtre,  si  vous  voulez...  murmura 
faiblement  Else,  s'écartant  de  moi.  Je  crois  que  vous  ne  le  con- 
naissez pas...  On  ouvre  si  rarement  la  maison I 

—  Oui,  répliquai-je.  On  dit  que  c'est  fort  curieux.  Je  vous 
remercie. 

Et,  bien  que  la  conséquence  naturelle  de  ces  paroles  eût  été 
de  s'acheminer  vers  le  théâtre,  nous  nous  réfugiâmes  de  nou- 
veau dans  l'angle  le  plus  obscur,  jusqu'à  ce  qu'un  écho  des  voix 
de  Gritte  et  de  Max,  qui  jouaient  autour  de  la  mabon,  vînt 
nous  réveiller... 

—  Venez,  me  dit  la  princesse.  C'est  par  ici. 


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20  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

On  gagnait  la  scène  par  une  étroite  galerie  longeant  la  grande 
dimension  du  bâtiment.  Je  suivis  la  blanche  silhouette  d'Else, 
La  princesse  portait  une  robe  de  toile  faite  à  Paris,  qui  lui 
seyait  à  merveille,  ainsi  que  le  chapeau  de  bergère  en  paille  fine 
dont  elle  était  coiffée.  «  Je  sais  fort  bien,  pensai-je,  que  je  me  pré- 
pare à  faire,  pour  cette  robe  blanche  et  ce  chapeau  de  bergère, 
des  folies  décisives.  0  princesse  chérie,  que  vos  lèvres  sont  élo- 
quentes quand  vous  ne  vous  en  servez  point  pour  parler!...  »  Et 
j'avais  hâte  d^atteindre  la  scène  parce  que  j'y  espérais  des  coins 
sombres  et  de  la  solitude.  *    " 

Je  ne  me  trompais  pas.  Cette  scène  minuscule  recelait  deux 
excellens  coins  sombres,  Tun  derrière  un  portant  dont  la  toile 
en  lambeaux  figurait  un  bosquet  de  myrtes,  l'autre  à  l'entrée  du 
magasin  où  se  remisaient  jadis  les  quinquets...  Quand  ces  deux 
cachettes  furent  dûment  utilisées,  nous  visitâmes  les  loges  des 
artistes,  qui  me  surprirent  par  leur  nudité,  la  salle,  décorée 
agréablement,  —  et  nous  rejoignîmes  par  le  corridor  opposé  les 
appartemens  de  la  Gombault.  Là,  il  faisait  clair;  aussi  ai-je  fort 
bonne  mémoire  des  lieux  :  une  chambre,  un  boudoir,  quelques 
cabinets  difformes,  c'était  tout  l'appartement.  Partout  le  sol  était 
simplement  carrelé  de  rouge  :  en  revanche,  les  murs  s'ornaient 
de  peintures  et  de  pâtisseries  d'un  assez  joli  goût.  La  chambre 
avait  des  boiseries  blanches  à  filets  rouges  :  les  tentures  étaient 
de  perse  blanche  et  rouge  à  sujets  indiens.  Le  lit,  haut  et 
étroit,  avec  ses  frontons  triangulaires,  ressemblait  un  peu  à  un 
cercueil  monté  sur  quatre  grosses  roues.  Les  meubles  étaient  en 
perse,  sur  des  bois  laqués  de  blanc  à  filets  rouges.  Quelques  toiles 
médiocres  représentaient  des  Amours  à  la  façon  de  Boucher,  mais 
plus  mal  dessinés  encore  que  par  le  maître.  Des  camaïeux  en 
grisaille  ornaient  le  dessus  des  portes.  Le  plafond  était  si  bas 
que  nous  le  touchions  aisément  de  nos  bras  levés. 

Le  boudoir  de  la  Gombault  témoignait  d'une  recherche  plus 
digne  de  la  maîtresse  d'un  prince.  Quelques  bergères  dédorées 
laissaient  apercevoir  la  forte  toile  des  sièges,  sous  la  soie  bleue 
élimée,  où,  parmi  des  urnes  et  des  guirlandes,  se  becquetaient 
des  colombes.  Les  murs  se  paraient  de  glaces,  de  haut  en 
bas  :  sur  les  baguettes  cannelées  des  cadres,  l'or  avait  été  éco- 
nomiquement remplacé  par  une  peinture  jaune  en  trompe- 
l'œil...  La  cheminée  en  marbre  gris  était  surmontée  d'un  bon 
portrait  de  la  comédienne,  costumée  pour  un  bal  et  le  masque 


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MONSIEUR   ET  MADAME   MOLOCH.  21 

à  la  main.  Elle  avait  la  figure  ronde  et  rose,  de3  yeux  petits 
et  bruns  y  des  cheveux  châtains  magnifiques,  et  semblait  po- 
telée sous  le  flottant  d'un  domino  feu.  Je  regardai  avec  sym- 
pathie cette  compatriote  qui  avait,  comme  moi,  connu  dans  ces 
mômes  lieux  Texil  et  Tamour...  Et  soudain  je  remarquai,  sus- 
pendue au  côté  droit  de  la  gaine  de  la  cheminée,  une  cravache 
ayant  pour  manche  une  jolie  pomme  d'or  h  guirlandes.  La  prin- 
cesse qui  avait  suivi  mon  regard,  me  dit  : 

—  Oui...  C'est  la  cravache  du  prince  Ernst.  Qu'en  faisait-il 
ici?  Je  me  le  demande...  v 

Moi,  à  qui  d'abondantes  lectures  et  ma  méditation  sur  le  banc 
du  philosophe  avaient  révélé  l'opinion  du  prince  touchant  Tâme 
étrangère,  j'admirai  la  naïveté  de  ma  souveraine. 

—  Voici,  me  dit  Else,  en  me  montrant  une  bergère  devant 
lune  des  fenêtres,  où  vous  vous  réfugierez  tantôt,  pendant  la 
cérémonie. 

Je  ne  l'écoutaîs  guère.  Je  la  regardais.  Et  je  ne  pus  m'empê- 
cher  de  témoigner  combien  par  ce  matin  de  soleil,  sous  la  toile 
blanche  et  la  blanche  paille  de  riz,  elle  me  ravissait. 

—  Chère  princesse,  lui  dis-je,  souffrez  cet  aveu  de  votre 
obscur  sujet  :  jamais  vous  ne  lui  êtes  apparue  plus  jolie.  Je  n'au- 
rai aucime  peine,  cet  après-midi,  à  me  distraire  de  la  cérémo- 
nie officielle  qui  m'importune.  Je  n'aurai  qu'à  vous  regarder. 

Elle  devint  toute  rose  de  contentement,  et,  du  même  coup, 
intimidée  comme  une  fillette  à  qui  Ton  adresse  un  premier  com- 
pliment. Ayant  vainement  cherché  quelque  chose  à  me  répondre, 
elle  se  contenta  de  dire  : 

—  Allons  regarder  les  robes  de  la  comédienne. 

Elle  m'entraîna  et,  tout  à  côté  du  corridor,  ouvrit  la  porte 
d'une  vaste  pièce,  juste  assez  haute  pour  s'y  tenir  debout.  Les 
persiennes  closes  de  l'unique  fenêtre  tamisaient  une  [blonde 
pénombre.  L'air  était  imprégné  d'une  odeur  étrange,  une  odeur 
d'humanité  fanée,  mêlée  à  cette  âcreté  anisée  que  laissent  les 
parfums  dont  l'âme  s'est  évaporée. 

J'ouvris  la  fenêtre  et  les  persiennes.  De  ce  côté,  la  pente 
dévalait,  abrupte  et  presque  dénudée,  vers  la  Rotha,  tandis  qu'au 
flanc  du  ravin  le  chemin  carrossable  descendait  en  zigzag  sur 
Liizendorf. 

En  me  retournant,  je  vis  que  la  princesse  avait  ouvert  les 
armoires  scellées  aux  murs.  L'odeur  de  chair  fanée  et  de  vieux 


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22  REVUE  DBS  DEUX  MONDES. 

parfums  s'exaspérait  (ians  la  chambre.  Des  robes,  des  costumes 
Ide  la  Gombault  étaient  le»  suspendus  à  d'énormes  crochets  ron- 
gés de  rouille,  tout  co  qu'elle  avait  dû  laisser,  sans  doute  à  re- 
gret, le  soir  de  sa  fuite  avec  le  piqueur.  Jupes  de  Golombine, 
péplums,  manteaux  de  cour,  mais  surtout  d'innombrables  cor- 
sages baleinés,  des  cloches  de  soie  à  raies  et  à  fleurettes,  des 
brocarts  et  des  brocatelles,  quelques  fourrures  mangées  par  les 
mites  jusqu'au  cuir,  tout  cela  avait  enveloppé  le  corps  agile  et 
voluptueux  de  la  comédienne,  et  point  assez  d'années  encore 
n'avaient  coulé  pour  qu'aujourd'hui  le  parfum  de  la  femme  ne 
demeurât  distinct,  parmi  toutes  ces  odeurs  de  choses  vermou- 
lues et  moisies. 

—  Regardez,  fit  Else,  qui  maniait  un  corsage  avec  des  doigts 
dégoûtés,  regardez  la  rude  étamine  dont  on  doublait  ces  jolies 
soies...  La  peau  des  femmes,  alors,  n'était  vraiment  guère  sen- 
sible. 

Je  ne  répondis  pas  :  j'évoquais,  non  sans  trouble,  la  pim- 
pante fille  de  Chaillot  à  cette  même  place,  choisissant  la  parure 
de  la  journée,  puis  tendant  les  lèvres  à  son  amant  princier. 
Ah  !  libertine  Gombault,  quels  arômes  enivraient  l'air  de  cette 
chambre  où  triompha  la  grâce  demi-nue  de  ton  corps  vi- 
cieux ?...  Else  posa  le  corsage,  se  retourna  vers  moi.  Et  le  soleil, 
cette  fois,  avait  beau  entrer  à  pleine  fenêtre,  il  n'arrêta  pas  un 
baiser  si  fougueux  que  le  chapeau  de  bergère  s'écroula  soudain, 
entraînant  la  somptueuse  chevelure  blonde,  dont  l'odeur  vi- 
vante, en  s'éparpillant  sur  mon  bras  qui  soutenait  la  taille 
ployée  en  arrière,  vainquit  le  parfum  des  amours  abolies  et  de 
la  beauté  morte. 

' —  Vous  m'aimez,  n'est-ce  pas,  vous  m'aimez?  murmura  la 
bouche  fiévreuse  d'Else. 

—  Je  vous  aime,  lui  dis-je. 

El  ce  fut  la  première  fois  que  je  le  lui  dis  sincèrement. 

Mes  mains  ardentes  et  maladroites  cherchèrent  à  relever 
la  moisson  des  cheveux.  Mais  Else  fut  reprise  d'un  accès  de 
pudeur  : 

—  Allez  regarder  par  la  fenêtre,  me  dit-elle,  et  laissez-moi 
me  recoiffer. 

J'obéis.  J'allai  m'accouder  à  la  fenêtre...  Le  grand  air,  loin 
de  me  dégriser,  m'enivra  :  il  était  calme  et  lumineux.  «  Voici, 
pensai-je,  une  heure  décisive  de  ma  vie.  Mon  sort  se  noue  en 


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MONSIEUR   ET  MADAME   MOLOCH.  23 

ce  moment.  Ah!  qu'importe  Tavenir...  Je  veux  mon  bonheur, 
et  je  suis  heureux...  » 

Là-bas,  au  tournant  de  la  longue  vallée  que  parcouraient 
mes  yeux,  le  petit  village  de  Litzendorf  faisait  luire  ses  ardoises 
et  les  paratonnerres  de  ses  cheminées  d^usine.  La  vie  me  parut 
exquise  comme  la  couleur  du  ciel,  comme  le  goût  de  Tair... 
Puis,  tout  à  coup,  une  boule  de  fumée  blanche  se  leva  dansTair, 
aux  abords  de  Litzendorf  :  presque  aussitôt,  un  coup  de  canon 
retentit.  La  parole  évangélique  surgît  dans  ma  mémoire  :  «  Et 
le  coq  chanta  pour  la  troisième  foisl  » 

«  Vraiment,  pensai-je,  je  ne  suis  qu'un  frivole  Français! 
Tout  &  rheure  j'ai  senti  vibrer  en  moi  Tâme  de  ma  race,  la  forte 
haine  héréditaire  m'a  sanglé  le  cœur...  Puis,  parce  qu'une 
femme  vêtue  de  blanc  m'a  donné  h  boire  l'haleine  de  ses  lèvres, 
me  voilà  tout  à  la  galanterie.  Ils  n'oublient  pas,  eux...  Dans  le 
moindre  village  de  la  montagne,  même  en  cette  lointaine  Thu- 
ringe,  le  canon  tonne...  » 

La  princesse  interrompit  mes  réflexions  en  me  touchant 
l'épaule.  Comme  je  me  retournais,  elle  devina  mon  angoisse,  et 
sa  cause. 

—  Vous  voilà  de  nouveau  hostile,  murmura-t-elle,  parce  que 
c'est  aujourd'hui  le  Sédanstag  !  Ni  vous  ni  moi  n*étions  nés 
quand  cette  bataille  s'est  livrée,  et  vous  êtes  pour  cela  mon 
ennemi,  à  l'heure  où  vous  me  dites  que  vous  m'aimez.  Ce  n'est 
pas  vrai  !  vous  ne  m'aimez  pas  ! 

—  Mais  si,  je  vous  aime. 

—  Non,  reprit-elle  avec  une  chaleur  qui  anima  ses  yeux  et 
ses  joues,  et  la  fit  plus  jolie;  non,  vous  ne  m'aimez  pas.  Si  vous 
m'aimiez,  votre  pays  ne  compterait  plus  pour  vous.  Jeune  fille, 
quand  j'ai  suivi  ici  le  prince  Otto,  que  j'aimais  alors,  j'ai  oublié 
Érlenbourg,  et  si  jamais  une  guerre  eût  dû  armer  une  principauté 
contre  l'autre,  j'aurais  été  pour  Rothberg  contre  Erlenbourg. 

Je  ne  sus  que  répondre  :  et  elle-même  ne  me  demanda  pas 
de  réponse. 

Nous  redescendîmes  l'escalier  tournant  ;  par  le  vestibule  en 
hémicycle,  nous  regagnâmes  l'esplanade  des  tilleuls.  Le  charme 
délicat  qui  nous  avait  enveloppés  dans  l'ancienne  demeure  de  la 
Gombault  s'était  évanoui  :  au  contraire,  sur  cette  esplanade 
transformée   en  un  lieu  de  fête,  tout  choquait  à  présent  mes 


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24  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

yeux...  On  tendait  les  cordes  destinées  à  maintenir  le  publie 
pendant  la  cérémonie.  Des  voitures  apportaient  des  verres  et  des 
tasses  qu  on  installait  sur  des  cantines  provisoires.  La  laideur  des 
joies  officielles  triomphait  du  charmant  décor  dédié  par  le  prince 
philosophe  à  sa  maîtresse. 

—  Où  sont  votre  sœur  et  le  prince?  questionna  Else.  Je  ne 
les  vois  nulle  part. 

En  effet,  ils  avaient  disparu.  J'interrogeai  un  sommelier  de 
Herr  Graus  que  je  voyais  occupé  à  empiler  des  bouteilles  dans 
une  des  cantines. 

—  Son  Altesse  le  prince  héritier  et  la  jeune  demoiselle  sont 
entrés  là  tout  à  Theure  (il  montrait  Textrémiié  des  communs), 
à  Tendroit  où  tantôt  on  remisera  les  voitures  de  la  Cour.  Ils 
doivent  y  être  encore  avec  le  petit  Hans,  le  frère  de  lait  du 
prince,  qui  m'a  mené  ici  et  va  me  ramener. 

Juste  à  ce  moment  nous  vîmes  le  trio  sortir  des  remises.  Max 
tenait  ^familière ment  Hans  par  Tépaule,  et  semblait  lui  donner 
des  ordres  que  l'autre  recevait  avec  un  air  d'hésitation.  Gritte 
marchait  un  peu  à  l'écart  :  ce  fut  elle  qui  nous  aperçut,  nous  si- 
gnala. Max  congédia  Hans  et  accompagna  Gritte  jusqu'à  nous. 
Il  avait  des  joues  animées  et,  dans  les  yeux,  ce  je  ne  sais  quoi 
de  dissimulé,  de  presque  mauvais,  qui  de  temps  en  temps  lui 
troublait  le  regard.  La  princesse  embrassa  Gritte  tendrement.  Je 
demandai  au  prince  : 

—  Que  diable  faisiez- vous  dans  les  communs  avec  Hans  ? 
Max,  sans  me  regarder  en  face,  murmura  : 

—  Hans  nous  montrait  comment  on  a  préparé  les  remises 
pour  abriter  les  voitures  de  la  Cour,  cet  après-midi.  C'est  très 
bien  disposé.  Et  aussi  les  écuries. 

—  Princesse,  fis-je,  voilà  votre  calèche  qui  s'avance  pour 
vous  ramener  au  château. 

—  Voulez-vous  que  je  vous  jette  à  votre  villa?  dit-elle  en 
m'adressant  un  regard  moitié  ordre,  moitié  prière.  J'ai,  dans  cette 
pensée,  fait  atteler  la  calèche  au  lieu  de  la  Victoria;  nous  y 
tiendroTis  quatre,  fort  à  notre  aise. 

—  Merci,  princesse,  dis-je...  Gritte  et  moi,  nous  redescen- 
drons à  pied  par  les  raccourcis. 

Sans  répondre,  Else  me  quitta  vivement,  emmenant  le 
prince.  Quand  nous  fûmes  seuls,  à  travers  les  sentiers  du  bois, 
Gritte  me  dit  : 


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MONSIEUR    ET  MADAME   MO  LOCH.  élo 

—  Loup,  qu'est-ce  que  fa  donc  fait  la  princesse  ;  pourquoi  n'as- 
tu  pas  voulu  que  nous  rentrions  tous  les  quatre  dans  sa  voiture? 

J'arrêtai  la  marche  agile  de  ma  sœurette,  et  je  lui  dis  : 

—  lîcoute  ! 

Par-dessus  le  murmure  des  hôtres  et  les  mille  bruits  de  la 
forêt,  des  clameurs  montaient  de  la  vallée,  tant  du  côté  de 
Rothberg  que  du  côté  de  Litzendorf.  Rothberg  envoyait  les  notes 
graves  des  basses  d'une  fanfare,  qui  jouaitja  Garde  au  Rhin. 
A  l'approche  de  midi,  les  coups  de  canon  se  faisaient  plus  nom- 
breux au  château:  il  en  partait  un  toutes  les  minutes.  Et  d'autres 
répondaient,  des  villages  de  la  Rotha  comme  de  ceux  de  la  mon- 
tagne ;  leurs  détonations  répercutées  parles  mille  couloirs  et  les 
mille  écrans  des  forêts  de  Thuringe. 

Les  yeux  joyeux  de  Gritte  devinrent  attentifs. 

—  Écoute  tout  cela,  lui  dis-je.  Toi,  tu  es  née  il  y  a  quatorze 
ans,  et  tu  n'as  entendu  parler  des  luttes  entre  l'Allemagne  et  la 
France  que  comme  d'événemens  historiques,  comme  de  la  guerre 
do  Sept  ans  ou  des  batailles  napoléoniennes.  Moi,  plus  vieux  que 
toi,  je  n'ai  connu  aussi  tout  cela  que  par  l'histoire.  Je  n'ai  jamais 
vu  de  casque  à  pointe  projeter  son  ombre  sur  le  sol  français. 
Comme  l'individu  est  pour  lui-même  fe  centre  de  tout,  toi 
et  moi  nous  ne  souffrions  guère  de  ce  qu'on  eût  ôté  deux 
provinces  à  la  mère  patrie,  ne  les  ayant  jamais  connues  fran- 
çaises. Et  nous  ne  nous  sentions  guère  plus  lésés  que  respon- 
sables dans  cette  défaite.  Ainsi  nos  générations  inclinaient  de 
plus  en  plus  à  l'indifférence,  à  l'oubli  pacifique...  Mais  écoute... 
et  rappelle-toi!  Le  vainqueur  ne  veut  pas  de  notre  oubli.  Il  cé- 
lèbre chaque  année,  avec  jactance  et  fracas,  l'anniversaire  de  nos 
désastres;  les  jeunes  Allemands  nés,  comme  loi  et  moi, -bien 
après  Sedan,  veulent  leur  part  de  la  gloire  d'hier,  et  veulent  nous 
infliger  notre  part  d'humiliation.  Gritte,  tu  es  une  fillette  de 
quatorze  ans  :  toutes  ces  choses  te  sont  indifférentes...  Mais  tu  te 
marieras,  tu  auras  des  enfans,..  Alors,  tu  te  rappelleras.  Au- 
jourd'hui, regarde  bien  la  fête;  écoute  bien  les  Hoch!  et  les  fan- 
fares; tressaille  aux  salves  d'artillerie.  Il  ne  nous  faut  rien 
perdre  de  tout  cela,  afin  que  plus  tard,  rentrés  dans  la  patrie, 
nous  fêtions  aussi,  à  notre  manière  de  vaincus,  le  2  septemibre, 
nous  rappelant  que,  malgré  tant  d'années  échues,  et  môme  dans 
une  bourgade  perdtie  de  Thurin)fô,  en  Allemagne,  ce  jour  de  fin 
d'été  est  toujours  le  Sedanstag...  Maintenant,  allons  déjeuner! 


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26  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 


VIII 


Les  clairons  sonnèrent,  un  roulement  de  tambour  imposa  si- 
lence à  la  foule  venue  de  Rothberg,  d'Altendorf,  de  Litzendorf, 
de  Steinacb,  de  toutes  les  villes  et  de  tous  les  villages  environ- 
nans,  plaine  et  montagne,  pour  aJssister  à  l'inauguration  du  mo- 
nument provisoire  de  Bismarck  dans  le  parc  de  la  Fasanerie. 
Tambours  et  clairons  annonçaient  les  voitures  de  la  Cour. 

Il  était  deux  heures  et  demie  après-midi.  Le  temps  si  frais 
le  matin  s'était  brusquement  échauffé,  faute  de  la  brise  qui, 
toute  la  matinée,  avait  soufflé  dos  couloirs  de  la  montagne.  L'air 
vibrait  dans  l'éclat  du  soleil,  coname  au  cœur  de  Tété.  Les  dra- 
peaux pendaient  immobiles  le  long  des  hampes.  Et  les  voitures 
de  la  Cour  apparurent,  parmi  le  respectueux  silence  du  peuple 
assemblé. 

Du  boudoir  de  la  Gombault,  où  je  m'étais  rendu  à  l'avance, 
afin  de  ne  pas  me  mêler  à  la  foule,  je  les  vis  arriver,  défiler 
J'étais  seul  :  ma  sœur  Gritte  avait  préféré  accompagner  M.  et 
M"*  Moloch.  Gritte  était  encore  à  l'âge  où  la  chaleur  du  soleil, 
la  poussière,  le  bruit,  la  bousculade  de  la  foule  sont  des  diver- 
tissemens.  Je  crois  bien  aussi  qu'elle  voulait  voir  de  plus  près 
parader  son  ami  Max  en  tenue  de  lieutenant. 

La  première  voiture,  carrosse  de  cour  bleu  et  blanc,  aux  cou- 
leurs de  Rothberg'Steinach,  contenait  le  prince  Otto  en  uniforme 
de  colonel  de  uhlans  :  le  prince  commandait  fictivement  un  ré- 
giment en  garnison  sur  la  frontière  française.  A  ses  côtés,  en 
capitaine  de  la  Landwehr,  siégeait  un  long  vieillard  exténué,  le 
directeur  prussien  du  cercle  de  Steinacb,  qui  représentait  à  la 
fête  l'empire  allemand  et  le  roi  de  Prusse.  Dans  la  voiture  sui- 
vante, Victoria  légère  joliment  attelée  de  deux  jumens  blanches, 
la  princesse  Else,  seule  avec  M"'  de  Bohlberg,  fut  très  acclamée 
par  la  foule.  Puis  vinrent  des  landaus  où  se  carraient  d'abord 
le  major  de  Marbach,  l'air  inquiet,  le  geste  agité  (sans  doute 
les  coups  de  canon,  durant  toute  la  matinée,  avaient  troublé 
ses  nerfs),  puis  les  fonctionnaires  supérieurs  de  la  principauté, 
l'aumônier,  le  ministre  de  la  police,  baron  de  Drontheim,  avec 
sa  grosse  épouse  tout  en  taffetas  noir  et  sa  mignonne  sœur  Frika 
tout  en  mousseline  bise  ;  le  ministre  de  la  voie  publique  et  des 
forêts,  le  directeur  des  postes,  l'architecte  du  palais,  et  enfin  des 


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UONSIEUR   Et  MADAME  MOLOCH.  %7 

seigneurs  de  nulle  ipaportance  accompagnés  de  leurs  femmes. 
Quelques-unes  de  celles-ci  étaient  agréables;  le  peuple,  en  les 
voyant  appararaltre,  murmurait  des  allusions  auxquelles  le  nom 
du  prince  Otto  se  mêlait.  Le  passage  de  M^^'  Frika,  surtout,  sou- 
leva un  murmure  qui  ne  parut  pas  déplaire  &  cette  jolie  per- 
sonne effrontée.  Dans  la  dernière  voiture  s'épanouissait  Herr 
Graus .lui-même,  mais  un  Graus  de  parade,  vêtu  d'un  frac  taillé 
presque  en  habit  de  cour,  la  chemise  à  jabot  bouffant  sur  le 
thorax,  une  double  brochette  de  décorations  suspendue  à  son 
revers  gauche...  C'est  que  Herr  Graus  était  le  président  du  comité 
de  la  statue. 

Tous  ces  équipages  débarquèrent  leur  contingent  chamarré 
devant  l'estrade  d'honneur,  fonctionnaires,  dignitaires  et  dames 
prirent  leur  place  autour  du  siège  plus  élevé  réservé  au  prince... 
Les  cochers  virèrent  devant  l'estrade  et  s'en  allèrent  remiser  aux 
communs. 

La  foule,  qui  avait  acclamé,  admirait  maintenant.  Foule  res- 
pectueuse et  docile,  dont  les  têtes  innombrables,  rouges  et 
suantes,  moutonnaient  autour  de  l'espace  vide  réservé,  —devant 
la  statue,  —  à  l'estrade  des  dignitaires  et  à  la  tribune  des  ora- 
teurs :  les  femmes,  sous  de  légers  costumes  de  toile,  qui  laissaient 
de\iner  leurs  formes  généreuses;  les  hommes  revêtus  de  la 
triste  livrée  noire  du  dimanche.  Seules,  quelques  familles  de 
montagnards,  descendues  des  hauteurs  deRennstieg,  relevaient 
la  vulgarité  de  cette  foule  par  le  rouge  brodé  d'une  jupe  de 
femme,  le  bleu  d'une  veste  d'homme,  une  coiffe  de  dentelle  ou 
un  grand  chapeau  de  feutre.  Des  soldats  faisaient  la  police  de 
l'assemblée.  Ils  la  faisaient  rudement.  Un  gamin,  ayant  eu  l'au- 
dace de  grimper  sur  un  hêtre  pour  mieux  voir,  fut  appréhendé  si 
violemment  et  corrigé  si  dru  par  deux  de  ces  gaillards  en  uni- 
forme, que,  le  visage  taché  de  sang  et  de  larmes,  on  le  vit  sWfuir 
comme  un  lièvre  dans  la  forêt,  sitôt  lâché,  renonçant  au  plaisir 
de  voir  inaugurer  Bismarck,  guéri  de  toute  curiosité. 

Quand  tout  le  monde  officiel  fut  installé,  il  se  fit  un  silence 
pendant  lequel  les  liens  qui  maintenaient  le  voile  de  la  statue 
furent  coupés.  Et  soudain,  dans  une  immense  acclamation,  dans 
la  fanfare  des  orchestres  jouant  la  Garde  au  Ithin,  les  voiles 
tombèrent.  Tous  les  fronts  étaient  découverts,  tous  les  regards 
M  tournaient  vers  la  haute  image  casquéei  l'image  do  titan  ger- 


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28  RE\aJE   DES    DEUX    MONDES. 

manique  appuyant  sur  un  glaive  droit  sa  lourde  main,  tandis 
qu'à  son  côté,  un  dogue  aux  yeux  mauvais  montrait  les  dents. 
Commandé  par  le  prince  Max,  charmant  sous  son  uniforme  de 
lieutenant,  le  détachement  de  la  garnison  présentait  les  armes. 
La  princesse,  debout  à  côté  du  prince,  acclamait,  applaudissait 
aussi. 

Moi,  dissimulé  derrière  les  rideaux  du  boudoir,  je  me  .gour- 
mandais. 

«  Pourquoi  est-ce  que  je  souffre?  Je  ressens  quelque  chose 
de  comparable  à  la  douleur  causée  par  la  perte  d'un  ôtre  cher, 
par  rirréparable  de  la  mort.  Oui,  c'est  bien  cette  révolte,  cette 
rage  contre  le  destin  révolu.  Ah  !  raisonnons  pourtant  !  Il  est  na- 
turel que  ce  pieu  pie  allemand  célèbre  son  avènement  à  la  gloire, 
à  la  fortune,  à  la  domination.  Il  est  juste  qu'il  coule  dans  le 
bronze  l'image  des  artisans  de  sa  fortune,  il  est  humain  que  son 
enthousiasme  éclate,  quand  on  lui  montre  ces  images  au  milieu 
d'un  concours  de  peuple,  en  un  jour  commémorât!  f  do  bataille 
gagnée...  Soyons  ferme  !  Regardons  en  face  la  réalité.  Je  ne  peux 
pas  empêcher  que  Bismarck  ait  existé,  qu'il  ait  fondé  l'unité 
allemande,  et  que,  grâce  à  lui,  je  sois  né  dans  une  France  dé- 
membrée et  humiliée...  » 

La  iVacht  am  Rhein  achevée,  l'orchestre  avait  commencé  un 
long  morceau  intitulé  sur  le  programme  Siegessymphonie,  ou 
symphonie  de  la  Victoire,  dont  l*auteur  était  Herr  Baumann, 
maître  de  chapelle  du  château.  C'était  une  musique,  comme  tant 
de  musiques  allemandes  modernes,  dans  le  goût  italien  teinté 
de  wagnérisme.  Pendant  qu'elle  sévissait,  je  ne  pouvais  toujours 
détacher  mes  yeux  du  géant  de  simili-bronze,  lourdement  appuyé 
sur  le  glaive  plat,  la  pointe  posée  sur  un  roc...  Il  me  personni- 
fiait le  destin. 

Qu'est-ce  que  le  destin  des  peuples?  Est-ce  leur  sol,  Tair 
qu'ils  respirent,  leur  ciel,  leur  climat?  Ce  que  produit,  eu 
hommes,  telle  partie  de  la  terre,  est-il  aussi  constant  que  ce 
qu'elle  produit  en  botes  et  en  arbres  ?  Ou  bien  le  destin  cst-il  au 
contraire  l'effort  de  chaque  individu,  combiné  dans  l'espace  et 
dans  la  durée?  C'est  tout  cela  et  c'est  encore  autre  chose.  Lo 
Destin,  c'cat  la  cause  imprévue,  inescomptable  à  Tavance,  qui 
finit  par  faire  pencher  Tévénement.  Et  cette  cause  m'ap parais- 
sait bien  aujourd'hui  être  Tenfant  miraculeux  que  tel  ou  tel 
peuple  voit  naître  à  certain  jour,  —  celui  que  Carlyle  appelle  le 


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MONSIEUR  ET  MADAME   MOLOCU.  29 

Héros  et  Nietzsche  le  Surhomme.  Le  destin,  c'est  Jeanne  d'Arc; 
c'est  Guillaume  le  Conquérant;  c'est  Bonaparte.  Le  destin,  c'est 
Bismarck.  Toutes  les  théories  des  héros- résultantes  ne  pré- 
vaudront pas  contre  ce  fait  éclatant  :  s'il  n'y  avait  pas  eu  un 
Bonaparte,  et  s'il  n'y  avait  pas  eu  un  Bismarck  dans  l'histoire 
contemporaine,  cette  histoire  serait  autre  :  elle  ne  ressemblerait 
en  rien  à  ce  que  ces  surhommes  lont  faite.  A  l'ordinaire,  l'his- 
toire n'est  en  effet  qu'une  résultante  d'infiniment  petites  forces 
ou  chaque  individu  (même  ceux  qui  sont  au  gouvernement)  n'a 
que  la  part  d'une  composante  élémentaire.  Mais,  à  certaines 
heures,  naissent  des  hommes  qui  résument  en  eux  une  force  ca- 
pable d'intégrer,  d'orienter  toutes  les  autres  forces  élémentaires 
de  la  nation.  Ceux-là  changent  vraiment  le  destin  des  peuples  et 
du  monde.  Ou  plutôt  ces  hommes  sont  le  Destin. 

...  Sous  le  grand  soleil  que  pas  un  souffle  de  brise  ne  tem- 
père, je  vois,  de  ma  fenêtre,  comme  dans  une  étrange  fantasma- 
gorie, la  foule  suante  et  bruyante,  l'estrade  rouge  et  chamarrée, 
les  soldats  de  Rothberg  l'arme  au  pied,  le  visage  brun,  l'air 
rude;  et,  parmi  les  musiciens,  le  long  Kapellmeister  à  che- 
veux gris  bouclés  qui  s'agite  éperdument  sur  sa  propre  musique. .. 
Tout  cela  je  le  vois  vaguement.  Je  ne  vois  nettement  que  le 
Titan  de  faux  bronze,  avec  sa  lourde  poigne  maintenant  l'épée 
verticale  sur  le  roc,  et  le  mauvais  dogue,  menaçant  des  yeux  et 
des  crocs,  à  côté  de  lui.  Le  soleil  de  trois  heures  fait  luire  la 
patine  neuve.  Une  odeur  de  poussière  et  de  chair  qui  fermente 
monte  de  l'esplanade  et  vient  se  mêler,  dans  le  boudoir  de  la 
Gombault,  à  l'odeur  vétustç  des  murs,  au  subtil  relent  d'huma- 
manité  morte.  Je  me  sens  vague  et  grisé. 

Je  regarde  le  Titan  do  bronze,  figure  du  Destin.  Et  je  mé- 
dite sur  ce  qu'eût  été  le  destin  du  monde,  si  cette  figure  formi- 
dable n'eût  pas  surgi.  Cependant  continue  l'interminable  Sièges- 
symphonie, 

1815... 

Tandis  que  les  alliés  entrent  en  France  pour  la  seconde  fois, 
là-bas,  dans  la  marche  de  Brandebourg,  en  la  petite  bourgade 
de  Schœnhausen,  il  naît  un  fils  à  un  hobereau.  Dur  enfant, 
tout  de  suite,  même  au  temps  où  celte  tête  ravagée  et  casquée 
que  voilà  s'ornait  de  boucles  blondes.  Les  paysans  s'émerveillaient 
de  le  voir  chevaucher,  au  galop  fou,  dans  le  domaine  paternel. 


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30  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Passent  les  années  :  voilà  le  petit  hobereau  étudiant  à  Gœttingue. 
Bien  qu'il  rêve  déjà  de  Tunité  allemande,  il  ne  peut  s'entendre 
avec  la  Bunchenschaft^  cette  association  d'étudians  qui  avait 
juré  de  faire  rÂUemagne  une  et  libre.  Ces  étudians  sont  ratio- 
nalistes, trop  parleurs,  trop  juifs.  Dans  un  Korps  aristocratique, 
avec  d  autres  petits  hobereaux  particularistes,  il  fera  meilleur 
ménage.  Tel  il  arrive,  en  1833,  à  Berlin,  où  il  va  compléter  ses 
études. 

Il  en  revient  bretteur  irascible,  flanqué  de  dogues  mons- 
trueux,  ayant  eu  vingt-huit  duels,  dont  un  seul  lui  laisse  une 
balafre.  Sa  force,  sa  raillerie  aigué  le  rendent  redoutable  :  mais 
le  doctrinarisme  de  l'école  romantique  et  traditionaliste  le  li- 
gotte...  Fonctionnaire  un  instant,  le  souci  des  domaines  pater^ 
nels  endettés  le  ramène  à  la  terre  :  dix  années  durant,  il  vivra 
ainsi,  gentilhomme  cultivateur.  Ce  sera  sa  vraie  vie.  Il  s'inté- 
ressera sincèrement  aux  gelées  nocturnes,  aux  bêtes  malades,  aux  . 
mauvais  chemins,  aux  brebis  affamées,  aux  agneaux  morts;  à  la 
disette  en  paille,  en  fourrage,  en  pommes  de  terre,  en  fumier. 
«  Plus  que  toute  la  politique,  déclare-t-il  lui-même,  une  bette- 
rave m'émeut!  »  Mais  ce  rude  terrien,  ce  chasseur  brutal  est  un 
liseur.  Des  ballots  de  papier  imprimé,  —  rien  que  des  livres 
sur  l'histoire  allemande  et  anglaise,  —  envahissent  Kniephof, 
sa  résidence.  Les  hobereaux  du  voisinage  n'en  reviennent  pas. 
Pourquoi  ce  hobereau,  qui  boit  et  court  le  cerf,  comme  eux, 
s'amuse-t-il  à  lire?  Bismarck  est  liseur.  Il  est  aussi  senti- 
mental, tendre  pour  sa  sœur,  tendre  pour  sa  femme...  En  1849, 
inopinément,  il  est  élu  à  Rathenow  député  prussien.  Dè§  qu'il  a 
parlé,  la  camarilla  royale  reconnaît  qu'elle  a  trouvé  son  orateur 
et  son  chef. 

Il  ne  ressemble  encore  nullement  au  grand  cuirassier  que 
voilà.  Il  est  svelte,  chevelu,  barbu  parmi  les  hobereaux  rasés. 
Dans  sa  face  embrasée,  tannée,  luisent  d'énormes  yeux  gris,  assea 
beaux.  Son  éloquence  est  embrouillée  comme  un  ciel  d'orage, 
mais  soudain  l'éclair  en  jaillit,  et  la  foudre  frappe...  Il  appelle 
le  peuple  :  «  Cet  âne  déguisé  de  la  peau  d'un  lion  et  brayant  sur 
les  places  publiques.  )h  II  nie  que  l'opinion  publique  soit  la 
volonté  populaire...  C'est  le  souverain  seul  qui  sait  écouter  en 
soi  l'écho  mystérieux  du  vouloir  providentiel  des  peuples.  Le 
Parlement  est  une  nef  do  tous  :  honte  et  mépris  au  système 
anglais  I  CerteSi  les  rois  sont  menés  par  des  fomme^^  des  am-* 


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MONSIEUR   ET  MADAME   MOLOCH.  31 

bitieux,  des  courtisans  et  des  rêveurs.  Mais  la  suzeraineté  royale 
n'en  est  pas  moins  l'expression  de  la  légitimité  de  la  noblesse... 

..,  D'un  vif  coup  d'archet,  le  bon  Bofkapellmeister  a  stimulé, 
ramassé  Tardeur  de  ses  interprètes.  Les  cuivres  s'époumonent, 
las  fifres  jettent  des  notes  stridentes,  la  grosse  caisse  s'évertue 
ianocemment  h  imiter  le  canon...  Je  comprends  qu'après  Bis- 
marck politique,  Herr  Baumann  prétend  évoquer  Bismarck  guer- 
rier. Par  quel  mariage  d'instrumens,  par  quelle  combinaison 
d'harmonie  pourrais-tu,  laborieux  assembleur  de  notes,  figurer 
cette  alliance  quasi  amoureuse  de  l'astuce  et  de  la  force,  qui  dis- 
tingue de  toute  autre  œuvre  humaine  l'œuvre  de  ton  héros?  Au 
diable  tes  fifres  et  le  comique  fracas  de  tes  peaux  d'âne  !  Laisse* 
moi  rêver  à  ce  que  dut  ôtre  la  pensée,  sous  ce  front  énorme, 
quand  elle  se  résolut,  sans  que  ce  fût  indispensable,  au  parti  san- 
glant :  car  il  voulut  les  guerres,  ce  Titan  I  Évidemment  il  avait 
cette  foi  :  que  certaines  grandes  reconstructions  ethniques  ne 
se  cimentent  bien  qu'avec  du  sang.  En  1849,  il  ne  tint  qu'à  lui  de 
faire,  sans  coup  férir,  l'unité  allemande.  La  diète  de  Francfort 
Toffre  au  roi  de  Prusse.  C'est  Bismarck  qui  ne  veut  pas,  contre 
toutes  les  volontés,  contre  la  Cour,  surtout  contre  les  femmes  de 
la  Cour,  Époque  tragique  où  parfois  ce  bon  serviteur  de  la  Mort, 
énervé  des  résistances  de  la  vie,  arrache,  pour  se  calmer,  en  sor* 
tant  d*une  dispute,  des  serrures  aux  portes,  avec  la  clé... 

Comme  il  veut  plus  fort  que  tous  les  autres,  c'est  sa  volonté 
qui  triomphe.  Trois  guerres  en  six  ans.  Trois  fois,  pour  les  en- 
gager, le  môme  procédé  :  abuser  l'ennemi  avant  de  le  frapper. 
Une  diplomatie  de  guet-apens  prépare  invariablement  la  saignée. ,. 
Plus  tard,  dans  la  retraite,  en  buvant  de  la  bière,  il  reconnaîtra 
lui-même,  avec  un  gros  rire,  que  cette  manière  fut  la  sienne. 
Autant  que  d'avoir  terrassé  les  ennemis  à  la  bataille,  il  sera  fier 
de  les  avoir  roulée  sinistrement.  Beau  Joueur  du  reste,  ayant 
mis  sa  vie  sur  la  carte.  Est-il  une  plus  tragique  image  de  la  des- 
tinée en  gésine  que  celle-ci  :  le  grand  cuirassier  blanc,  à  cheval 
depuis  treize  heures,  les  cuisses  gonflées  par  la  chevauchée, 
s'est  arrêté  à  l'est  du  champ  de  bataillj.  Sa  jument  alezane,  les 
rén^)  sur  le  col ,  broute  les  blés  verts  de  Sadowa,  humides 
de  sang.  Le  soir  approche.  La  lutte  est  encore  indécise  :  mais  il 
semble  bien  que  la  Prusse  a  perdu  l'enjeu.  Le  cuirassier  blanc 
charge  son  pistolet  et  allume  un  cigare.  Les  yeux  sur  l'bo^ 


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32  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

rîzon,  il  le  fume  avec  lenteur,  car  il  a  mesuré  sa  vîe  à  la  lon- 
gueur du  cigare...  Peut-on  se  garrotter  plus  étroitement  avec 
le  destin?...  Voici  les  dernières  bouffées  du  cigare;  les  cris  des 
Autrichiens  annoncent  la  victoire,  Bismarck  arme  son  pistotet... 
Soudain,  derrière  le  nuage  de  poussière  soulevé  par  les  vain- 
queurs, le  canon  tonne.  C'est  le  canon  du  Kronprinz.  Le  «  coup 
du  Capricorne,  »  une  fois  de  plus,  a  réussi.  Bismarck  abat  son 
pistolet,  jette  le  culot  mâchonné  de  son  cigare,  et,  ramassant  sa 
jument  alezane  des  rênes  et  de  Téperon,  galope  aux  nouvelles, 
le  cœur  à  l'aise... 

Quelqu'un  a  dit  fort  justement  :  les  Allemands  sont  longs,  — 
c'est-à-dire  qu'ils  s'expriment  volontiers  longuement,  qu'ils 
écoutent  sans  impatience  les  tongs  discours,  que  les  longues  cé- 
rémonies ne  les  lassent  pas.  La  symphonie  de  la  victoire  dura 
une  bonne  demi-heure.  Je  dois  convenir  qu'elle  sonna  ses  der- 
niers accords  parmi  la  distraction  de  toute  l'assistance.  L'atten- 
tion ne  se  réveilla  que  quand  Herr  Graus  monta  les  degrés  de  la 
tribune  des  orateurs...  Son  discours,  pourtant,  fut  plat.  Il  répéta 
de  cent  façons  que  la  grandeur  de  l'Empire  allemand  était 
l'œuvre  de  cet  homme  de  plâtre  bronzé,  accompagné  d'an 
dogue,  que  l'empire  allemand  était  éternel,  qu'il  était  la  Force 
et  la  Justice,  que  le  rôle  de  tout  Allemand  digne  de  ce  nom 
était  de  soutenir  l'Empire,  de  donner  sa  vîe  pour  l'Empire.  Il 
insista  (avec  une  maladresse  qui  embrunit  le  front  du'  prince 
Otto)  sur  l'importance  de  cette  istatue  d'un  des  fondateurs  de 
l'Empire  en  un  point  du  territoire  que  la  magnanimité  dudit 
fondateur  avait  laissé  libre.  Tout  cela  fut  débité  sur  un  ton  de 
suffisance,  avec  des  mots  scientifiques,  des  néologismes  pom- 
peux, un  usage  à  tort  et  à  travers  de  citations  des  poètes  et  des 
philosophes,  tout  le  pédantismo  à  la  grosse  que  l'enseigne- 
ment primaire  allemand  insuffle  à  ses  disciples.  On  l'applaudit 
peu.  Il  était  plus  envié  qu'aimé  à  Rothberg;  les  social-démo- 
crates de  Litzendorf  l'accusaient  d'être  un  espion  à  la  solde  de 
Berlin. 

Le  directeur  prussien  du  cercle  de  Steinach  lui  succéda. 
C'était  un  maigre  et  long  personnage  à  lunettes.  Il  narra  prolixe- 
ment  les  principaux  événemcns  de  la  vie  de  Bismarck.  J'ad- 
mirai comment  l'histoire  s'affadit,  contée  par  un  sot.  Dans  le 
verbiage  du  Kreisdirector^  le  Titan   se    ratatinait  aux  propor- 


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MONSIEUR   ET  MADAME  MQLOCH.  33 

lions  d'un  heureux  bureaucrate.  Sa  tragique  carrière  tenait  toute 
dans  une  feuille  de  signalement. 

«  En  183S,  Son  Altesse  le  roi  Guillaume  I"  le  délégua  à  la 
Diète  de  Francfort.  Il  y  prit  rang  juste  après  le  délégué  autri- 
chien. En  telle  année,  il  fut  ministre...  En  telle  autre,  il  fut  chan- 
celier... En  telle  autre,  il  eut  le  grand  cordon  de  TAigle...  » 

Ainsi  parlait  le  sous-préfet  prussien,  parmi  la  respeclueuse 
attention  de  la  foule  suante  et  de  la  cour  bâillante.  Et  Ton  de- 
vinait que  pour  son  étroite  cervelle,  Sadowa  et  Sedan  n'avaient 
pas  eu  de  plus  haut  objet  ni  de  résultat  plus  marquant  que  de 
consacrer  un  exceptionnel  fonctionnaire,  un  rond-de-cuir  phé- 
nomène, battant  pour  longtemps  le  record  des  promotions  et 
des  ordres. 

Comme  il  achevait  sa  péroraison,  proposant  ingénument  aux 
fonctionnaires  présens  et  à  venir  l'exemple  de  Bismarck,  les 
premiers  nuages  apparurent  sur  le  bleu  ardent  du  ciel.  Et  un 
léger  coup  de  brise  fit  frissonner  les  drapeaux  et  les  oriflammes. 

L'orchestre  enleva  un  air  de  marche.  Puis  le  prince  Otto  se 
leva.  Il  se  fit  un  profond  silence,  si  profond  qu'on  entendit  les 
^oiles  claquer  sur  les  hampes.  Il  parla  de  l'estrade,  et,  sans 
loutepour  marquer  ime  différence  avec  les  autres  orateurs,  fut 
très  bref.  Sa  voix  sèche  avait  de  la  force,  et  pénétrait. 

«  Habitans  de  Rothberg,  dit-il,  nous  avons  voulu  faire  coïn- 
cider ici  trois  événemens  :  l'anniversaire  de  la  victoire  des  vic- 
toires; l'inauguration  de  la  statue  d'un  des  plus  grands  Alle- 
mands qui  aient  jamais  vu  le  jour  ;  et  l'incorporation  des  recrues 
le  l'année. 

«  Jeunes  soldats,  contemplez  à  côté  de  vous  les  figures  mar- 
tiales des  vétérans  nés  sur  le  même  sol.  Ils  furent,  eux,  les 
compagnons  de  Moltke  le  Grand,  de  Guillaume  le  Grand,  de 
Bismarck  le  Grand.  Ils  ont  donné  leur  peine  et  leur  sang.  Beau- 
coup de  leurs  frères  sont  morts  à  l'œuvre. 

«  Respectez  ces  vétérans,  jurez  de  les  imiter.  Les  temps  sont 
difficiles;  plus  d'un  estime  que,  depuis  la  fondation  de  l'Empire, 
il  n'en  fut  pas  de  plus  incertains,  de  plus  dangereux.  Nous,  Alle- 
mands, nous  aimons  la  paix,  mais  nous  ne  craignons  pas  la 
guerre,  car  Dieu  marche  avec  nous.  Jeunes  soldats,  serrez-vous 
derrière  votre  prince  et  derrière  votre  Empereur  !  » 

Cette  fois,  l'enthousiasme  fut  ardent  et  unanime.  Les  Hoch! 
les  :  «  Vive  l'Empereur!  »  «  Vive  Son  Altesse!  »  montèrent  en 
TOUS  zxxv.  -^  1906.  3 


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34  ftËVÛE  tHi  bËUl  MÔtfDËS. 

Violenté  daitieui'  Vers  le  ciôl  qui,  péu  k  pôu,  se  voilait  dé  bfiittiè 
et  ne  versait  plus  qu'une  lumière  tamisée.  Jô  regardais  U  priû-^ 
cessé  :  elle  applaudissait  à  rompre  se»  gants.  Là  fièvre  ger- 
manique Tavait  gagnée  :  ce  mari  qu'elle  n'aimait  point,  elle 
l'applaudissait  parce  qu'il  avait  prononcé  des  parole»  allemandes. .  ; 
Je  sentis  contre  elle  de  la  rancune  mêlée  étrangement  à  du 
désir...  Et  un  parti,  jusque-là  incertain,  fut  arrêté  en  moi... 
Juste  à  ce  moment,  ôomme  si  elle  eût  senti  ma  pensée  et  mes 
yeux  peser  sur  elle,  Else  regarda  vers  la  fenêtre  derrière  laquelle 
elle  me  savait  dissimulé.  Je  la  vis  dire  quelques  mots  à  Toreille 
du  prince  qui,  après  hésitation,  parut  acquiescer.  M"*  de  Bohl- 
bei^  se  leva  aussi;  toutes  deux  quittèrent  la  tribune  par  uni 
sortie  spéciale,  ménagée  derrière  les  sièges  des  souverains. 

La  manœuvre  du  détachement  commença  alors.  Le  major 
avait  quitté  l'estrade  et  assistait  à  la  parade  commandée  par  le 
prince  Max:  Links I  Rechts!..,  Gomme  ils  défilaient  exactement» 
ces  montagnards  de  Thuringe,  mnés  en  guerriers!  Toujours  un 
Français  sera  impressionné  par  la  rigueur  mécanique  d'une  pa- 
rade à  la  prussienne.  Toujours  il  se  trouvera  en  France  des  ré« 
formateurs  pour  croire  que  la  victoire  est  au  prix  d'imiter  cette 
parade.  Moi-même,  je  n'en  pouvais  détacher  mes  yeux.  Et  j'avais 
beau  me  dire  que  tout  cela  n'est  que  rites,  je  dus  m'avouer  que 
ces  rites  m'inquiétaient  comme  de  dangereuses  réalités. 

En  cet  instant,  la  porte  s'ouvrit  derrière  moi  :  un  parfum 
d'iris  et  de  jicky  me  caressa  les  narines;  je  me  retournai,  c'était 
la  princesse.  Un  clin  de  paupières  me  fit  comprendre  qu'elle 
n'était  pas  seule.  En  effet,  la  silhouette  pointue,  le  visage  acide 
de  M***  de  Bohlberg  apparurent  derrière  elle. 

— *  Ah!  monsieur  Dubert,  fit  la  princesse,  feignant  la  sur- 
prise... J'avais  oublié  que  vous  étiez  ici:.,  pardoimez-moi  de 
troubler  votre  solitude...  Il  fait  très  chaud  sur  l'estrade  et  je  me 
suis  trouvée  un  peu  incommodée...  Alors  j'ai  pensé  &  ce  refuge^ 
ob  il  y  a  plus  de  fraîcheur  et  moins  de  poussière. 

M"*  de  Bohlberg  regardait  hargneusement  le  plafond.  Toute  sa 
figure  exprimait  : 

ft  Quelle  pitié  d'entendre  une  princesse  mentir  si  maladi*oite^ 
ment  et  si  effrontément  à  la  fois  I  » 

Avec  l'empressement  d'un  fidèle  sujet,  je  me  levai,  j'offris  de 
me  retirer. 

*—  Non,  de  grâce,  restez,  fit  vivement  la  princesse.  Je  serais 


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MONSIEUR  ET  MiU)AME  MOLOCH.  38» 

déaolée  de  vouschasser,  monsieur  Dubert...  Je  vais  seulement  me 
reposer  quelques  instans  dans  ce  fauteuil...  Là...  Dès  que  je  me 
seatirai  d'aplomb,  je  regagnerai  l'estrade  officielle...  Mais  vous». 
Bûhlberg,  ajouta4-elle  en  se  tournant  vers  la  descendante  d'Ofc* 
tomar  le  Grand,  qui,  maintenant  contemplait  dans  les  glaces  du 
boudoir  la  multiple  image  de  son  anguleuse  personne,  je  ne 
yeux  pas  vous  priver  d'assister  à  la  cérémonie  à  la  place  qui 
vous  est  réservée...  d'autant  plus  qu'ici>  il  fait  un  peu  humide 
pour  votre  sciatique. 

—  Je  suis  aux  ordres  de  Votre  Altesse,  fit  sèchement  la  de-, 
moiselle  d'honneur. 

*<-  Allez!  allez,  Bohlberg...  Rassurez  le  prince...  dites-lui  que 
je  me  repose  un  moment  et  que  je  rejoins  la  Cour  tout  il  l'heure. 
Allez!... 

M^^*  de  Bohlberg  fit  demi-tour  avec  la  précision  et  la  grâce 
d'im  vieux  sous*^officier.  Â  peine  avait-cUe  refermé  la  porte»  que 
la  princesse  bondit  de  son  fauteuil  et  \âut  m'offrir  sa  joue«.. 

—  Embrassez-moi,  mon  sujet  i... 

Elle  ôta  le  coussin  d'une  bergère,  le  jeta  à  mes  pieds  et 
'assit  dessus. 

—  Ce  que  je  fais  est  fou,  dît-elle.  Heureusement  que  le; 
peuple  m'aime  et  s'amuse  de  mes  fantaisies.  Mais,  sûrement»  le 
prince  me  grondera  ce  soir.  Car  ses  espions  ordinaires  lui  racon- 
teront que  nous  sommes  restés  seuls.  Je  me  compromets  pour 
vous.  N'ôtes-vous  pas  fier  de  compromettre  une  princesse 
régnante  ? 

Je  l'assurai  que  j'étais  gonflé  d'orgueil.  «  Mais  pourquoi  (oh- 
jectai-je  à  part  moi),  pourquoi  me  le  fait-elle  dire?  m  Elle  reprit  : 

—  Je  suis  contente  aujourd'hui.  On  m'a  beaucoup  acclamée. 
Les  gens  de  Steinach  eux-mêmes,  qui  sont  Prussiens»  me 
regardent  un  peu  comme  leur  souveraine.  Notre  fête  est  jolie. «« 
Avez-vous  admiré  les  pittoresques  costumes  des  montagnards  ? 
Malheureusement  Torage  menace.  Je  voudrais  qu'il  n'y  eût  pas 
d'orage  jusqu'à  la  fin. 

«  Ame  étrangère  !  pensai- je,  empruntant  le  mot  du  prince 
Ernst...  La  voilà  qui  oublie  le  sens  désobligeant  pour  moi  de  ce 
qu'elle  appelle  notre  fête.  Et  pourtant  elle  m'aime.  » 

Le  bruit  des  acclamations  nous  attira  vers  la  fenêtre.  Dissi- 
mulés derrière  les  persiennes  entrecloses,  nous  vîmes  s'achever 
la  manœuvre.  Après  des  marches,  des  conversions,  des  double* 


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36  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

mens,  des  alignemens  divers,  le  prince  Max  ramenait  son  déta- 
chement en  bataille  devant  la  statue  du  Titan  au  dogue.  Preste 
et  gracieux,  il  courait  au  bout  de  la  file,  vérifiait  l'alignement, 
puis  reprenait  en  avant  son  poste  de  chef.  Sa  voix  enfantine,  trou- 
blée par  la  mue,  mais  déjà  exercée  au  commandement,  faisait 
jouer  unanimement  les  mécaniques  humaines.  Et  tel  est  Tattrait 
des  rites  guerriers  que  cet  enfant,  dont  je  savais  Tâme  de  philo- 
sophe, semblait  se  complaire  à  son  métier  d'apprenti  héros. 

—  Gomme  il  est  beau,  mon  fils  !  s'écria  la  princesse  avec 
orgueil...  Il  serait  au  besoin  un  guerrier  comme  ses  ancôtres. 

Elle  disait  cela  pour  elle-même...  Une  fois  de  plus  j'eus  l'hu- 
miliante conviction  d'être  un  accessoire  dans  sa  vie,  un  acces- 
soire capable,  il  est  vrai,  d'usurper  à  certaines  heures  la  place 
principale,  de  vaincre  tous  les  devoirs  sociaux  et  conjugaux, 
mais  un  accessoire. 

Pourtant  elle  quitta  la  fenêtre,  regagna  la  bergère  dédorée  et 
me  dit  : 

—  Venez  près  de  moi. 
J'obéis.  Else  continua  : 

—  Ce  sot  de  Marbach  va  parler,  il  dira  des  choses  qui  vous 
irriteront.  Donnez-moi  votre  main;  ne  Técoutez  pas;  oubliez 
tout  ce  qui  n'est  pas  moi. 

Je  lui  sus  gré  de  cette  gentille  pensée.  Je  m'agenouillai  à  ses 
pieds  sur  le  coussin  :  ainsi  nos  places  de  tout  &  l'heure  étaient 
échangées.  Elle  se  renversa  sur  le  fauteuil  et  m'abandonna, 
d'abord  sa  belle  main  blanche  aux  ongles  bombés,  puis  son 
buste  et  son  visage...  Grâce  à  cette  condescendance  princière,  le 
début  du  discours  de  Marbach  m'échappa.  J'étais  à  la  fois  trou- 
blé et  heureux.  Jamais  un  tel  besoin  de  sentir  Else  complice,  ne 
m'avait  agité.  Un  puéril  désir  de  revanche  aiguisait  ce  besoin, 
—  le  désir  de  prendre  quelque  chose  à  qui  avait  tant  pris  aux 
miens,  de  voler  le  voleur.  L'air  qui  peu  à  peu  se  chargeait  d'une 
énervante  électricité,  le  relent  de  cette  maison  hantée  par  le  sou- 
venir d'une  belle  fille  amoureuse,  peut-être  je  ne  sais  quel  pué- 
ril sadisme  à  nous  trouver  ensemble  serrés  l'un  contre  l'autre, 
presque  en  public,  —  tout  conspirait  à  nous  attendrir. 

—  Redites-moi,  balbutia  Else,  redites-moi  que  vous  m'aimez  ! 
Et  je  lui  redis,  sans  avoir  besoin,  il  me  sembla,  de  forcer 

ma  pensée  ni  ma  voix,  ce  tout  petit  mot,  tellement  grand  qu'il 
est  vide,  s'il  ne  contient  tout. 


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MONSIEUR  ET  MADAME  MOLOCH.  37 

—  Soyons  sages,  murmura-t-elle,  le  souffle  entrecoupé.  Bohl- 
lerg  peut  entrer  d'un  moment  à  Tautre,  si  le  prince  m'envoie 
chereher.  Asseyez-vous  sur  une  chaise  auprès  de  moi,  bien  genti- 
ment. 

Dans  cette  accalmie  qui  suit  les  violentes  caresses  incom- 
plètes, cette  accalmie  où  les  muscles  sont]  morts,  où  les  nerfs 
faiblissent  et  s'assoupissent,  —  proches  Tun  de  l'autre  et  les 
doigts  entrelacés,  nous  entendîmes  le  comte  de  Marbach,  qui 
continuait  son  discours  fréquemment  interrompu  par  les  applau- 
dissemens  et  les  Boch!,..  Le  comte  avait  une  voix  de  stentor,  et 
il  articulait  ses  phrases  comme  autant  de  commandemens  mili- 
taires. Pas  un  mot  ne  nous  échappa. 

Il  disait  : 

«  Si  grande  que  soit  cette  Allemagne  que  vous  devrez  peut- 
être  défendre  par  les  armes,  jeunes  soldats,  songez  qu'elle  est 
petite  à  côté  de  ce  qu'elle  sera,  de  ce  qu'il  faut  qu'elle  soit,  grâce 
à  TOUS.  Dans  un  espace  d'années  qui  sera  court,  nous  devons  voir 
ceci  :  le  drapeau  germanique  abritera  86  millions  d'Allemands 
et  ceux-ci  gouverneront  un  territoire  peuplé  de  130  millions 
d'Européens.  Sur  ce  vaste  territoire,  seuls  les  Allemands  exer- 
ceront des  droits  politiques,  seuls  ils  serviront  dans  la  marine 
et  dans  l'armée,  seuls  ils  pourront  acquérir  la  terre.  Ils  seront 
alors,  comme  au  moyen  âge,  un  peuple  de  maîtres,  condescen- 
dant simplement  à  ce  que  les  travaux  inférieurs  soient  exécutés 
par  les  peuples  soumis  à  leur  domination...  » 

Ces  extraordinaires  propos,  qui  me  semblaient  dénués  de 
toute  espèce  de  sens  commun,  j'en  avais  suivi  peu  à  peu 
l'impression  sur  le  visage  d'Else.  Je  dus  constater  qu'elle  était 
d'accord  avec  cette  vague  foule  qui  les  écoutait.  Quand  des  ton- 
nerres d'applaudissemens  éclatèrent  sur  la  dernière  phrase, 
évoquant  l'image  de  l'Empire  du  moyen  âge  restauré  au  profit 
de  l'Allemagne,  la  main  de  la  princesse  quitta  ma  main,  et  elle 
e  précipita  vers  la  fenêtre  en  applaudissant.  Ce  fut  un  mouve- 
nent  instinctif,  dont  elle  fut  gênée  aussitôt  après.  Son  regard 
vitamon  regard  et  nos  mains  ne  se  joignirent  plus. 

A  mon  tour  je  m'approchai  de  la  fenêtre  :  le  discours  de 
Marbach  m'intéressait,  décidément. 

11  continua,  la  voix  de  plus  en  plus  rude  et  le  ton  plus  violent  : 

«  Jeunes  soldats,  cet  espoir  qui  est  dans  notre  cœur  d'AlIe- 
^^ds,  ce  vaste  espoir  auquel  nous  initia  le  héros  que  voici,  le 


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'•'T^m 


38  REVUE  IXS8  DEUX   MONDES. 

prince  de  Bismarck ,  vous  entendrez  peut-être  quelques  malheu- 
reux le  renier,  le  bafouer...  Oui  !  c'est  la  honte  de  notre  temps 
que  des  Allemands  osent  se  dresser  contré  l'Allemagne,  et  dire  : 
Nous  te  voulons  petite  !  Ils  sont  peu  nombreux,  mais  ils  existent; 
presque  chaque  ville  en  compte  quelques-uns.  Au  nom  de  vagues 
idées  de  liberté  et  de  fraternité,  celles  mêmes  que  Bismaixk  haïs- 
sait en  haïssant  la  France,  ib  proclament  la  déchéance  de  la 
Force,  sous  prétexte  de  faire  triompher  la  Pensée...  Mauvais 
citoyens,  ennemis  jurés  de  la  patrie,  de  TEmpereur  et  de  notre 
prince  bien-aimé  !  Je  suis  sûr  qu'il  n'en  existe  aucun  dans  vos 
rangs  ;  mais  je  sais,  hélas  !  qu'il  en  est  dans  la  principauté,  et 
même  dans  Rothberg.  N'avons-nous  pas  subi,  aujourd'hui  même, 
jour  de  patriotique  commémoration,  la  douleur  de  voir  un  Alle- 
mand, iin  fils  de  ce  Rothberg  qui  a  donné  un  empereur  à  la 
patrie,  annoncer  sous  des  formes  ambiguës  qu'il  protesterait, 
en  somme,  contre  l'érection  de  ce  monument  !  » 

La  foule  conspua  ce  mauvais  citoyen, 

«  Il  a  affiché  cela  sur  les  murs  iie  la  ville,  poursuivit  le 
major,  et  les  habitans  n'ont  pas  lacéré  l'affiche  et  chassé  Timpu- 
dent  I  La  magnanimité  de  notre  cher  souverain  laisse  à  cet  ennemi 
le  droit  d'habiter  notre  sol  :  et  notre  souverain  a  raison,  car  cet 
homme  n'est  qu'un  insensé.  Mais  votre  devoir,  à  vous,  jeunes 
soldats,  est  de  vous  détourner  avec  horreur  d'un  tel  homme,  la 
honte  de  ce  pays  et  de  cette  heure...  Méprisez-le  I  Honnissez-le  I 
De  pareils  citoyens  ne  sont  pas  dignes  d'enseigner  des  Alle- 
mands !  Honte  à  eux  !  Gloire  au  prince  de  Bismarck,  modèle  de 
l'Allemand  !  » 

Un  tumulte  d'applaudissemens,  mêlé  à  une  confuse  rumeur, 
accueillît  cette  péroraison. 

Mais  à  ce  moment  il  se  passa  une  chose  inattendue  et  vrai- 
ment extraordinaire,  si  extraordinaire,  que  la  stupeur  même 
qu'elle  provoqua  la  rendit  possible. 

Par-dessous  la  corde  qui  barrait  à  la  foule  l'accès  du  centre 
de  l'esplanade,  un  petit  vieillard  dont  les  cheveux  blancs  s'en- 
volaient autour  de  sa  figure  simiesque,  vêtu  de  noir,  l'ample 
redingote  ouverte  sur  un  gilet  blanc,  passa  lestement.  Il  traversa 
l'espace  vide  entre  la  foule  et  la  tribune  et  y  grimpa...  Ce  fut 
si  bref,  si  imprévu,  que  personne  ne  songea  à  l'empêcher.  D'ail- 
leurs, le  prince  Max,  qui  commandait  le  détachement,  resta  im- 
passible, et  quand  le  major  comte  de  Marbacb,  qui  remontait 


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MOiNSIEUR   ET  MADAME  MOLOCH.  39 

les  degrés  de  Testrade  officielle,  eut  repris  sa  place,  il  aperçut, 
installé  dans  la  tribune,  le  docteur  Zimmermann  lui-môme,  qui, 
de  sa  claire  voix  haute,  commençait,  imposant  silence  à  la  foule 
d'un  geste  de  la  main  : 

—  On  m'a  insulté,  on  m'a  prêté  des  actes  et  des  projets  qui 
ne  sont  pas  les  miens...  Si  Ton  m'interdit  de  me  défendre,  le 
monde  apprendra  par  moi  que  la  pensée  est  esclave  sur  le  terri- 
toire de  Rothberg. 

—  Dehors  !  dehors  1  hurla  le  major  du  haut  de  son  estrade. 
Et  il  allait  s'élancer,  quand  le  prince  lui  saisit  le  bras  et  le 

fit  86  rasseoir.  Moloch  continua  : 

—  Je  serai  bref.  Ce  que  je  voulais  expliquer  dans  ma  confé^ 
rence,  je  le  résumerai  en  quelques  mots.  Et  je  me  permettrai  de 
rappeler  aux  compatriotes  qui  m'écoutent  que  cette  guerre  de 
France,  —  œuvre  de  Bismarck,  —  je  l'ai  faite.  J'ai  reçu  une  balle 
française  dans  la  sixième  côte  droite.  L'orateur  qui  m'a  précédé 
n'a  jamais  été  blessé,  lui,  sinon  dans  sa  raison,  et  par  le  pétard 
inoffensif  d'un  nègre. 

On  rit.  Le  major.  Prussien  et  hobereau,  était  impopulaire  à 
Rothberg, 

—  J'ai  donc,  peut-être,  poursuivit  le  petit  homme,  quelque 
droit  à  parler  d'une  fôte  pour  laquelle  j'ai  payé  mon  écot...  Eh 
bien!  cette  guerre  où  triomphèrent  l'intelligence,  la  volonté,  la 
patience  allemandes,  un  homme  a  empêché  qu'elle  fût  belle, 
antant  que  peut  l'être  une  chose  de  mort. 

•—  Qui  cela?  qui  cela?  cria  la  foule. 

Malgré  sa  mésintelligence  avec  le  prince,  le  professeur  Zim- 
mermann gardait  cependant  auprès  de  beaucoup  de  gens  le  pres- 
tige de  sa  célébrité  européenne,  et  la  plupart  des  Rothbergeois 
ne  laissaient  pas  d'être  assez  fiers  de  lui.  D'autres  le  regardaient 
simplement  comme  un  original,  ou  une  façon  d'illuminé.  En 
sorte  que  la  foule  semblait  jusqu'à  présent  plus  amusée  qu'hos- 
tile. Un  certain  nombre  d'échauffés  crièrent  seuls  :  <(  A  bas  !  à 
bas  !  »  Mais  la  plupart  des  auditeurs  s'amusaient  à  répéter  en 
manière  de  scie  ;  «  Qui  ça?  qui  ça?  » 

Au  premier  rang  de  cette  foule,  je  reconnus  ma  sœur  Gritte, 
qui  semblait  se  divertir  extrêmement.  Elle  adressait  des  signes 
cabalistiques  au  prince  Max,  qu'elle  essayait  vainement  de  faire 
rire  sous  les  armes...  Près  d'elle,  tout  en  taffetas  aubergine, 
M***   Zimmermann,    appuyée    sur  la  corde  de  ses  deux  mains 


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40  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

gantées   de  filoselle,  levait  vers  son  héros  des  yeux  d'extase. 

—  Qui  ça?  criait  la  foule. 

Quand  le  tumulte  fut  à  peu  près  apaisé,  Moloch,  montrant 
du  doigt  rhomme  au  dogue,  le  Tilan  de  bronze,  cria  : 

—  Celui-ci!... 

Cette  fois,  les  clameurs  hostiles  dominèrent.  Le  major,  sur 
son  estrade,  eut  un  sursaut  :  et  je  vis  pâlir,  entre  ses  bandeaux, 
le  visage  de  Frau  Doctor. 

Mais  la  grêle  et  perçante  voix  du  petit  savant  à  tête  blanche 
força  de  nouveau  la  curiosité  et  le  silence. 

—  Je  vous  répète  que  celui-ci  a  terni  devant  l'histoire  la 
gloire  de  l'Allemagne  uniGée.  Allemands  qui  m'écoutez,  rien 
ne  vous  sert  de  clamer  :  «  Nous  avons  toujours  raison,  et  l'his- 
toire ne  saurait  ne  pas  nous  donner  raison.  »  L'histoire  n'est 
pas  écrite  par  les  Allemands  tout  seuls.  C'est  la  conscience  uni- 
verselle qui  dicte  ses  jugemens.  Or,  la  conscience  universelle, 
admirant  l'énergie,  le  courage,  l'intelligence  de  cet  Allemand 
que  voici,  dira  :  «  Il  a  demandé  son  succès  à  l'astuce  et  au  men- 
songe; il  l'a  déshonoré  par  la  cruauté.  Et  son  crime  a  été  d  au- 
tant plus  grand  que  tout  ce  qu'il  a  fait  pouvait  être  fait  sans  as- 
tuce, sans  mensonge  et  sans  cruauté...  » 

,       La  foule  devenait  houleuse  et  franchement  ennemie.  Quel- 
ques voix  pourtant  crièrent  : 

—  Écoutez  !  écoutez  ! 

—  Oui,  écoutez-moi,  reprit  Moloch.  N'ai -je  pas  le  droit  de 
parler  aujourd'hui,  jour  des  vétérans?  Ne  suis-je  pas  moi-môme 
un  vétéran?... 

—  Bravo  !  firent  les  mêmes  voix. 

—  Je  vous  disais  que  l'œuvre  de  cet  homme  aurait  pu  s'ac- 
complir sans  tant  de  férocité.  Je  le  prouve.  En  1849,  à  la  Diète 
de  Francfort,  une  députation  vint  offrir  à  Frédéric-Guillaume  IV 
roi  de  Prusse,  la  couronne  impériale.  Le  souverain  inclinait  à  , 
accepter  :  qui  l'en  empêcha?  M.  de  Bismarck,  »son  ministre. 
Oiïerte  par  des  mains  roturières,  il  paraît  que  la  couronne  im- 
périale ne  valait  rien.  «  Je  ne  veux  pas,  dit  le  ministre,  mettre 
sur  les  épaules  de  mon  souverain  un  manteau  d'hermine  doublé 
de  rouge.  »  Quand  il  le  mit  vingt  ans  plus  tard  sur  les  épaules 
de  Guillaume  I®%  l'hermine  était  pourtant  doublée  de  rouge  :  le 
sang  de  deux  peuples  avait  fourni  la  couleur. 

Moloch  s'arrêta  un  instant,  pour  reprendre  haleine,  et  aussi 


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yjpT^rw^î 


MONSIEUR  ET  MADAME  SIOLOCH.  4l 

pour  juger  de  Peffet  de  ses  paroles.  Evidemment,  elles  causaient 
un  certain  malaise  à  la  foule.  On  ne  protestait  plus.  On  chu- 
chotait. Sur  l'estrade,  des  conciliabules  commençaient.  Le 
major  conférait  avec  le  prince. 

Moloch  continua  imperturbablement  : 

—  Voilà  mon  reproche  à  cet  homme  de  fer  :  avoir  inuti- 
lement  taché  de  sang  l'histoire  de  TAllemagne.  Voilà  pourquoi 
il  me  déplaît  d'entendre  quelques  sots  le  proposer  pour  modèle 
aux  jeunes  générations  allemandes.  Ce  sont  des  mauvais  chefs, 
ceux  qui  vous  disent  cela.  Par  de  tels  propos  ils  ont  mis  le 
monde  entier  en  défiance  contre  rAllemagne  et,  tôt  ou  tard,rAl- 
lemagne  en  pâtira. 

-r-  Je  proteste  donc  au  nom  de  la  pensée  allemande  et  de  la 
pensée  humaine,  contre  les  propos  tenus  tout  à  l'heure  sur  mon 
compte  par  un  personnage  dénué  de  toute  qualité  pour  méjuger. 
Le  mauvais  citoyen,  c'est  celui  qui,  par  pusillanimité  ou  pour  se 
faire  honneur  à  lui-même,  trahit  la  vérité... 

L'allure,  l'énergie,  la  solennité  de  Moloch,  s'amplifiaient  de 
phrase  en  phrase.  Je  vis  le  major  de  Marbach  se  lever,  des- 
cendre rapidement  les  degrés  de  l'estrade  officielle.  Moloch  aussi 
le  vit,  et  face  à  face,  tandis  que  son  adversaire  atteignait  l'es- 
pace vide  ménagé  autour  de  la  tribune,  il  cria: 

—  Bismarck  est  mort,  bien  mort.  Méfiez-vous  des  faux 
Bismarck  qui  pullulent  aujourd'hui  dans  l'Empire.  Tenez,  en 
voilà  un  !  conclut-il  en  montrant  le  major. 

Le  major  s'arrêta  et  commanda  : 

—  Sergent  Kuhler!  quatre  hommes  ici,  pour  expulser  ce  fou! 
Les  quatre  hommes  s'avancèrent  avec  le  sergpnt,  et  s'arrê- 
tèrent, hésitans,  au  pied  de  la  tribune. 

—  Fou  !  répéta  Moloch,  agilant  ses  petits  iras,  d'un  air  me- 
naçant. Mon  cerveau  en  vaut  cent  comme  le  vôtre,  pauvre  minus 
habens!  Je  n'ai  qu'à  regarder  Técartement  de  vos  yeux,  la  forme 

1  poire  de  votre  tête,  lobtusion  de  votre  angle  facial,  la  dissy- 
iétrie  de  vos  oreilles  et  tout  votre  corps,  pithécanthrope  !  pour 
tre  certain  que  je  suis  en  présence  d'un  dégénéré. 

—  Sortez-le  de  force  de  la  tribune  !  commanda  le  major. 
Mais  montez  donc,  Kuhler! 

Le  sergent  Kuhler,  un  lourd  Thuringien  à  barbe  fauve,  gra- 
illes degrés.  Avant  qu'il  eût  atteint  Moloch,  celui-ci  lui  posa 
^  main  sur  l'épaule. 


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42  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

—  Camarade,  lui  dit-il,  arrête!  Ne  te  déshonore  pas  en  bous- 
culant un  vétéran  de  la  grande  guerre.  Je  vais  descendre  :  laisse- 
moi  seulement  passer. 

Le  sergent  effaça  tant  qu'il  put  sa  poitrine.  Moloch  descen- 
dit et,  s'arrôtant  au  pied  de  la  tribune,  devant  le  major  : 

—  La  force  est  stupide,  dit-il.  J'ai  dans  mon  laboratoire 
assez  de  force,  sous  un  verre  de  montre,  pour  détruire  toute  la 
force  dont  tu  crois  disposer  contre  moi,  homunculus!  Mais  à 
quoi  bon?  La  vertu  immanente  des  choses  aura  raison  de  toi  et 
de  tes  pareils.  Rappelle-toi  ma  prédiction  :  Tu  as  voulu  tuer 
ridée.  L'Idée  te  tuera!      . 

Ayant  ainsi  parlé,  le  docteur  Zimmermann,  tête  nue,  che- 
veux au  vent,  son  chapeau  haut-de-forme  à  la  main,  tra\^rsa 
l'espace  ménagé  autour  de  la  tribune.  Vainement  sa  femme  lui 
criait  :  «  Eitel  !  Eitel  !  »  Il  était  à  ce  point  surexcité  qu'il  ne  la 
vit  pas,  qu'il  ne  l'entendit  pas.  Il  piqua  droit  devant  lui  dans  la  • 
foule  qui  lui  livra  passage.  Il  gesticulait,  il  clamait  :  «  Ceux  qui 
ont  voulu  tuer  l'Idée,  l'Idée  les  tuera!...  »  De  notre  poste  d'ob- 
servation, nous  le  vîmes,  la  princesse  et  moi,  gagner  les  com- 
muns où  étaient  remisées  les  voitures  de  la  Cour.  Il  y  pénétra 
sans  difficulté,  car  elles  n'étaient  gardées  par  personne...  Quel- 
ques assistans  le  suivaient  à  distance,  mais  un  geste  du  prince 
ramena  vers  l'estrade  officielle  l'attention  de  la  foule.  Un  pro- 
fond silence  s'établil,  car  on  comprit  que  le  souverain  allait 
parler. 

—  Mes* concitoyens,  dit-ii,  vous  avez  entendu  une  voix  mal- 
faisante :  je  l'ai  laissé  parler  exprès,  pour  qu'il  fût  établi  que  la 
parole  est  libre  dans  mes  Etats,  et  aussi  pour  prouver  aux  enne- 
mis de  la  patrie  que  leurs  cris  n'ont  pas  d'écho  à  Rothberg. ..  La 
fête  qui  nous  réunit  ici  n'en  a  été  que  plus  grandiose.  Au  triom- 
phe de  Bismarck,  le  bouffon  lui-môme  n'aura  pas  manqué  au- 
jourd'hui. Mes  concitoyens,  vous  allez  tous  unir  vos  voix  pour 
le  chant  sacré  de  la  patrie  allemande,  la  Garde  au  Rhin. 

Ces  paroles,  lancées  d'un  ton  net,  ferme,  militaire,  soule- 
vèrent une  sincère  émotion.  Les  applaudissemens,  les  clameurs 
ne  cessèrent  qu'aux  premiers  accens  du  chant  national.  Alors, 
les  têtes  se  découvrirent,  et  même  sur  Testrade  tout  le  monde 
fut  debout.  Les  voix  graves  des  hommes,  les  voix  claires  des 
femmes  s'unirent  aux  accords  de  l'orchestre,  qui  les  soutenait. 
Cela  eut  une  vraie  grandeur,  que  je  compris  :  car  l'amour  de  la 


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MONSTEUK   ET   MADAME   MOLOGH.  43 

patrie,  quand  son  expression  reste  digne,  ne  blesse  pas  le  cœur 
d'un  étranger.  Même  la  voix  d'Else,  penchée  devant  moi  à  la 
fenêtre,  ne  me  choqua  pas,  quand  elle  fredonna  les  paroles  de 
l'hymne  : 

«  Un  appel  résonne  comme  l'écho  du  tonnerre, 

«  Comme  un  cliquetis  d'armes  et  comme  le  bruit  des  vagues. 
Vers  le  Rhin,  vers  le  Rhin  allemand  I 

«  Qui  veut  être  le  gardien  du  fleuve?...  » 

Aux  dernières  mesures,  le  prince  et  les  dignitaires  se  levèrent. 
Commandé  par  Max,  le  détachement  d'infanterie  s'avança,  fit 
reculer  la  foule.  Dans  l'espace  libre  vinrent  se  ranger  une  à  une 
les  voitures  de  la  Cour,  toutes  les  voitures,  sauf  celle  de  laprin- 


—  Nous  reviendrons  ensemble,  àpied,  par  le  lacet  qui  des- 
cend sur  Litzendorf,  me  glissa  Else  à  l'oreille.  J'ai  envoyé  ma 
voiture  m'attendre  au  Banc  du  philosophe. 

Au  moment  où  elle  prononçait  ces  paroles,  mes  yeux  eurent 
une  double  sensation  simultanée  :  je  vis  le  major  remonter  $eul 
dans  sa  Victoria  et  une  vive  flamme  blanche  jaillir  de  l'arrière  de 
cette  Victoria  :  puis,  soudaine,  tonnante,  formidable,  une  explo- 
sion secoua  l'air  autour  d'un  bloc  mouvant  de  fumée  dense,  qui 
était  la  voiture  elle-même.  La  foule  s'enfuit  dans  des  clameurs, 
les  chevaux  des  autres  voitures  de  la  jCour  se  cabrèrent,  diffici- 
lement maîtrisés  par  leurs  cochers.  Quant  à  la  Victoria  du 
major,  centre  du  nuage,  son  attelage  l'emportait  à  toute  allure,  le 
siège  du  cocher  vide,  vers  le  pavillon  qu'elle  contourna,  puis 
vers  la  route  en  lacet  de  Litzendorf. 

—  Courons  par  là,  me  dit  Else,  nous  verrons!... 

Par  là,  c'était  la  garde-robe  de  la  Gombault,  la  fenêtre  ouverte 
sur  la  vallée.  Je  suivis  la  princesse.  La  Victoria  du  major,  dont 
la  capote  s'était  à  moitié  relevée,  dévalait  au  galop  éperdu  des 
deux  chevaux  bais,  manquant  à  chaque  tournant  de  bondir  par- 
dessus l'accotement.  Des  soldats  essoufflés  essayaient  vainement 
de  la  suivre. 

—  Mon  Dieu  !  il  va  se  tuer,  murmura  Else.  Ah  !... 

Elle  recula,  les  mains  sur  ses  yeux...  Un  des  chevaux,  puis 
l'autre  sur  lui,  s'étaient  abattus.  La  voiture  avait  tourné  d'un 
quart  de  cercle,  en  travers  de  la  route;  les  chevaux  entravés 
dans  les  traits  ruaient  éperdument.  Puis,  subitement,  ils  se  cal- 
mèrent, ne  furent  plus  qu'un  amas  de  croupes  et  de  jambes  à 


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44  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

demi  engagé  sous  ravant-train  de  la  voiture.  Déjà  les  soldats 
Tatteignaient  et  s'empressaient. 

—  Qu'est-il arrivé?  murmura  Else,  qui  n'osait  regarder. 

—  On  abaisse  la  capote,  dis-jey  suivant  la  scène  des  yeux... 
On  sort  le  major.  Il  ne  bouge  plus. 

—  Mon  Dieu!  serait-il  mort? 

Else  se  rapprocha,  et  jeta  par  la  fenêtre  un  regard  à  la  fois 
efFi'ayé  et  curieux. 

La  foule  courait,  ou  plutôt  roulait  maintenant  en  torrent  tu- 
multueux vers  le  lieu  de  l'accident.  Des  soldats  installèrent  sur 
une  civière  le  corps  inanimé  du  major,'le  remontèrent  le  long  de 
la  côte,  tandis  que  d'autres  écartaient  rudement  les  importuns. 
On  relevait  les  chevaux,  dont  l'un  boitait.  On  constatait  les  dégâts 
de  la  voiture;  on  explorait  la  caisse  d'arrière  toute  noire  de 
poudre,  et  la  capote  fendue  dans  sa  hauteur. 

La  princesse  était  fort  troublée. 

—  Un  attentat  à  Rothberg  !  un  attentat  anarchiste  !  qui  a  pu 
commettre  cela? 

Comme  elle  prononçait  ces  mots,  se  parlant  à  elle-même,  nos 
yeux  se  rencontrèrent,  et  nous  y  lûmes  la  même  pensée  au  même 
instant. 

—  Lui?  Vous  croyez  que  c'est  lui,  n'est-ce  pas?  fit  Else. 
,       Mais  déjà  je  repoussais  Tidée. 

—  Non!  non!  ce  n'est  pas  lui...  Ce  n'est  pas  possible!  Je 
connais  le  docteur  Zimmermann,  c'est  le  plus  digne  et  le  plus 
pacifique  des  hommes. 

—  C'est  lui  !  c'est  lui!  j'en  suis  sûre,  insista  la  princesse.  Lui 
seul  manie  des  explosifs  de  cette  puissance...  N'a-t-il  pas  menacé 
le  major,  tout  à  l'heure  ?...  Ne  lui  a-t-il  pas  dit  qu'il  le  tuerait  ?... 
Oh!  Louis...  N'êtes-vous  pas  efi'rayé  pour  votre  Else  qu'un  tel 
homme  habite  notre  territoire?...  Il  va  peut-être  faire  sauter  le 
château. 

Elle  se  réfugia  contre  moi,  d'un  geste  si  amical  que  je  faillis 
répondre  :  «  Eh  bien  !  n'y  rentrons  pas  !  »  Mais  déjà  elle  se  dé- 
gageait : 

—  Ne  restez  pas  ici,  mon  ami.  Le  prince  n'avait  pas  quitté 
le  Thiergarten  au  moment  de  l'attentat.  Il  va  me  faire  chercher. 
Il  ne  faut  pas  qu'on  vous  trouve  avec  moi.  Partez  le  premier,  je 
vous  en  prie...  Et  tâchez  qu'on  ne  vous  voie  point  sortir. 

—  Soit  !  répliquai- je.  Par  où  sortir? 


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MONSIEUR  ET  MADAME  MOLOCH.  45 

—  Par  les  coulisses  du  théâtre.  Venez  avec  moî. 

Nous  suivîmes  le  même  corridor  que  le  matin,  oubliant 
cette  fois  dy  chercher  les  coins  sombres.  Une  porte  donnait  sur 
un  petit  bosquet  feuillu,  humide  même  en  cette  journée  d'été. 
La  clé  était  sur  la  serrure.  Mais  nous  eûmes  quelque  peine  à 
ouvrir;  la  serrure  était  rouillée,  les  verrous  aussi  ;  les  bois 
avaient  joué. 

—  Vous  voilà  dans  le  Thiergarten  réservé,  me  dit  Else  ;  vous 
retrouverez  aisément  votre  chemin. 

—  Et  vous,  princesse?  qu'allez- vous  faire? 

—  Je  vais  attendre  Bohlberg  là-haut,  dans  le  boudoir.  Elle 
ne  peut  manquer  de  monter  à  ma  recherche.  Je  dirai  que  je  me 
suis  un  peu  évanouie  de  peur,  que  je  ne  me  suis  plus  senti  la 
force  de  descendre...  Enfin,  j'inventerai  quelque  chose. 

Nos  lèvres  s'effleurèrent  furtivement,  distraitement.  Et  la 
preuve  qu'Else  était  distraite  me  fut  donnée  par  ces  mots,  qu'elle 
dit  aussitôt  que  son  baiser  lui  laissa  le  loisir  de  parler  : 

—  N'avez-vous  pas  remarqué  que,  juste  après  avoir  menacé 
de  mort  M.  de  Marbach,  le  docteur  Zimmermann  s'en  est  allé 
tout  droit  vers  les  remises  des  voitures? 

—  Il  n'avait  pourtant  pas  d'explosif  sur  lui  !... 

—  Il  a  déclaré  au  major  qu'il  portait  dans  le  verre  de  sa 
montre  de  quoi  faire  sauter  le  château  !  Mais  on  vient...  On  me 
cherche . . .  Sauvez- vous  ! . . . 

Elle  me  poussa  un  peu  vivement  dehors,  et  referma  la  porte 
derrière  moi.  «  Ainsi,  me  dis-je,  la  Gombault  devait  pousser 
dehors  le  piqueur  du  prince  Ernst,  quand,  au  milieu  d'un  entre- 
tien avec  ce  personnage,  le  prince  s'annonçait  à  l'improviste...  » 
Puis,  ma  pensée  revint  à  l'attentat,  au  major,  au  docteur  Zim- 
mermann. 

»  Else  a  raison  ;  toutes  les  apparences  sont  contre  ce  pauvre 
Moloch.  Pourtant  je  jurerais  que  Moloch  n'est  pour  rien  dans 
l'aventure.  » 

Un  sentier  que  l'herbe  effaçait  et  que  barraient  de  place  en 
place  les  ramures  folles  des  taillis  me  ramena,  en  contouruant 
le  théâtre,  jusqu'à  Tesplanade  des  Tilleuls.  La  foule  y  était 
encore  compacte.  Elle  avait  forcé  les  cordes  et  se  massait  main- 
tenant au  pied  du  pavillon  de  la  Fasanerie.  Je  compris  qu'on 
avait  dû  porlor  le  major  dans  le  pavillon. 

—  Il  est  là?  demandai-je  à  Hans,  qui  regardait  la  façade  de 


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46  HTvms  Dfes  DEUX  mondîss. 

ses  gros  yeux  naïfs,  comme  si,  à  force  d'attention^  il  espérait 
voir  an  travers. 

L'enfant  tressaillit.  Il  balbutia  : 

—  Oui...  On  vient  de  l'apporter. 

C'était  son  arrivée  qu'avait  perçue  la  fine  oreille  d'Else. 

La  foule  s'ouvrait  respectueusement  devant  moi  sur  le  mol  : 
«  Hof'dienstI  Service  de  la  Cour  »  que  je  ne  manquai  pas  de 
-prononcer  comme  un  magique  Sésame  !  Je  rentrai  sans  difficulté 
dans  le  pavillon  et  je  gravis  l'escalier. 

La  plupart  des  fonctionnaires  étaient  groupés  dans  le  vesti- 
bule et  dans  Tescalier,  très  en  émoi.  Ce  que  j'entendis  au 
vol  confirmait  Thypothèse  de  la  princesse  sur  l'auteur  de  l'at- 
tentat. 

—  Personne  autre,  ici,  ne  manie  la  dynamite. 

—  C'est  un  acte  de  folie  commis  par  un  fou  inoffensif  à  l'or- 
dinaire, mais  que  la  contradiction  a  exaspéré. 

—  On  va  l'arrêter. 

—  On  va  l'interner... 

J^atteignis  la  chambre  de  la  Gombault.  Je  n'y  trouvai  ni  la 
princesse,  ni  Bohlberg.  On  m'assura  que  la  princesse  n'avait  pu 
supporter  la  vue  de  ce  corps  inanimé  qu'on  apportait,  et  s'était 
fait  ramener  au  chftteau.  Le  major  était  étendu  sur  le  lit,  sa  tu- 
nique ôtée,  sa  chemise  ouverte.  Le  médecin  de  la  Cour  l'auscul- 
tait. Alentour,  le  prince  Otto,  le  prince  Max,  l'aumônier...  Cela 
sentait  les  sels  et  le  vinaigre.  Comme  je  passais  le  seuil,  le 
médecin  se  redressa  et  se  retourna. 

—  Absolument  rien  de  lésé,  dit-il.  Simple  syncope,  causée 
probablement  par  l'émotion. 

—  Le  major,  demanda  l'aumônier,  quand  il  était  au  service  de 
l'Empereur  chez  les  Herreros,  n'a-t-il  pas  déjà  été  victime  d'un 
coup  de  mine? 

—  Oui.  Et  il  a  reçu  alors  ce  que  nous  appelons  médicalement 
le  choc,  —  c'est-à-dire  l'impression  cérébrale  indélébile.  Mais, 
tenez  !  il  revient  à  lui. 

En  effet,  le  major  soulevait  péniblement  la  tête  au-dessus  de 
l'oreiller.  Ses  paupières  s'entrouvrirent,  il  murmura  : 

—  Ne  tirez  pas!  ne  tirez  pasi  Je  veux...  je  veux... 

Il  retomba  épuisé.  A  ce  moment,  j'observai  le  prince  Max. 
Il  ne  quittait  pas  des  yeux  le  visage  du  comte  de  Marbach.  Il 
était  très  pâle.  A  la  vue  du  mouvement  qu'avait  fait  le  patient,  un 


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MONSIEUR  ET  MADAME  MOLOCH.  47 

flux  de  sang  inonda  ses  joues  et  je  reconnus  dans  son  regard 
l'éclair  haineux  que  j'y  avais  déjà  va  passer. 

—  Messieurs,  fit  le  docteur,  il  faudrait  me  laisser  seul  avec 
le  malade,  si  Son  Altesse  n'y  voit  pas  d'inconvénient.  Les  nerfs 
ébranlés  requièrent  un  parfait  repos. 

—  Nous  vous  obéissons,  Klingenthal,  fit  le  prince.  Messieurs, 
descendons  ! 

Justement,  le  ministre  de  la  pouce  enirait.  Il  se  fit  un  grand 
silence. 

—  Eh  bien?  demanda  le  prince.  Vous  pouvez  parler,  Dron- 
theim, 

—  Monseigneur,  le  criminel  a  été  arrêté  au  moment  où  il 
regagnait  sa  villa. 

—  A-t-il  avoué? 

"  Nullement!  il  a  même  prétendu  ignorer  l'attentat.. « 

—  Quelle  impudence  1 

—  Il  dit  avoir  entendu  l'expiosion,  mais  avoir  cru  que  c'était 
une  pièce  d'artifice  à  laquelle  on  mettait  le  feu. 

—  En  plein  jour  1 

—  Ou  im  coup  de  canon. 

—  Il  n'y  a  pas  de  canon  à  la  Fasanerie. 

—  C'est  ce  que  je  lui  ai  répondu.  Il  a  d'ailleurs  déclaré  qu6 
l'accuser  d'attentat  anarchiste  était  absurde,  que  toute  sa  vie 
proteste  là  contre. 

Le  prince  médita. 

—  Peut-être,  après  tout,  ce  malheureux  n'est-il  que  fou. 

—  Je  ne  crois  pas,  Monseigneur,  répliqua  le  ministre  de 
la  police.  Ses  réponses  étaient  pleines  de  bon  sens  et  même 
d'adresse.  Pour  moi,  il  joue  la  bizarrerie. 

—  A-t-il  demandé  à  me  voir? 

—  Non,  Monseigneur.  Il  a  demandé  à  voir  sa  femme.  J'ai  cru 
devoir  refuser,  et,  si  Voke  Altesse  n'y  voit  pas  d'inconvénient, 
je  le  maintiendrai  au  secret. 

Le  prince  réfléchit  encore  un  mstant.  Sui  le  lit  de  la  Gom- 
bault  le  comte  poussa  un  gémissement  et  articula  quelques 
syllabes  sans  suite. 

—  Descendons,  messieurs  I 

Tout  le  monde  suivit  le  prince.  Quand  Max  arriva  devant 
moi,  il  0ie  sembla  qu'il  allait  me  parler.  Mais  son  regard  se 
déroba;  il  ne  dit  rien  et  passa. 


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48  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Dehors,  la  foule  acclama  le  prince  Otto.  Pour  les  Rothber- 
geois,  leur  chef  héréditaire  venait  d'échapper  à  la  mort.  Ils  lui 
firent  un  accueil  chaleureux. 

Le  ministre  de  la  police  m'offrit  très  aimablement  une  place 
dans  sa  voiture  pour  regagner  le  Luftkurort.  Je  préférai  me 
mêler  au  peuple  dont  les  mille  voix  émues  commentaient  l'évé- 
nement. Ces  voix  exprimaient  généralement  le  désir  de  lyncher 
le  pauvre  Mo  loch.  Les  femmes  surtout  débridaient  leur  colère  : 
et  même  des  lèvres  tendres  des  jeunes  filles,  jaillirent  les  cris  de 
mort.  Je  rejoignis  le  négociant  saxon  et  sa  blonde  épouse,  avec 
lesquels  j'avais  voyagé,  naguère,  entre  Steînach  et  Rothberg. 

—  Quelle  affaire,  me  dit-il...  Voilà  qui  sera  un  souvenir  pour 
nous  deux,  eh!  Gretel?  d'avoir  assisté  à  un  attentat  anarchiste? 

—  On  devrait  faire  sauter  ce  misérable  avec  sa  propre  dyna- 
mite, reprit  Gretel,  pour  qu'il  soit  déchiqueté  en  morceaux 
comme  exemple.  Il  n'y  a  plus  de  tranquillité  au  monde,  si,  au 
milieu  d'une  fête,  une  bombe  peut  vous  détruire.  Vous  savez, 
monsieur,  que  mon  mari  a  tout  juste  échappé  à  la  mort? 

—  Quoi,  m'écriai-je,  vous  avez  été  touché? 

—  Non,  reprit  le  négociant.  J'étais  à  côté  de  la  voiture  du 
prince  Otto,  Gretel  au  contraire  cherchait  celle  de  la  princesse 
Else.  Supposez,  monsieur,  que  c'eût  été  la  voiture  du  prince  qui 
eût  sauté;  je  périssais  &  l'âge  de  quarante-six  ans.  Heureuse- 
ment le  misérable  s'est  trompé  de  voiture.  Et  alors,  j'étais  trop 
loin  de  celle  du  major.  Je  n'ai  même  rien  vu. 

Ainsi  devisant,  nous  étions  sortis  du  Thiergarten,  et,  la  Rotha 
passée,  nous  remontions  la  côte  vers  le  Luftkurort.  Des  piquets 
de  soldats  nous  croisaient  :  tout  le  détachement  avait  été  main- 
tenu sous  les  armes,  sans  doute  afin  d'inspirer  la  confiance  aux 
bons  citoyens  et  la  terreur  aux  mauvais.  Le  ciel,  lentement  as- 
sombri au-dessus  des  montagnes,  suspendait  sur  la  contrée  la 
menace  d'un  orage  qui  n'éclatait  pas.  Et  le  château  se  dessinait 
en  jaune  sur  le  fond  obscurci  du  ciel. 

Aux  abords  du  Luftkurort,  j'aperçus  Herr  Graus  qui,  toujours 
en  frac,  pérorait,  très  entouré. 

—  La  police  a  apposé  les  scellés  sur  l'appartement  et  sur  le 
laboratoire.  Rien  ne  pourra  en  être  enlevé.  Il  faut  que  la  loi 
soit  appliquée...  Ah!  monsieur  Dubert,  fit-il  en  me  reconnais- 
sant... J'ai  à  vous  parler,  monsieur  le  docteur  Dubert! 

Il  m'entraîna  à  l'écart,  comme  pour  une  confidence. 


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t 

MONSIEUR  ET  MADAME  MOLoSfcK^^^i  49 

—  Il  se  passe  une  chose  grave,  monsieur  Dubert...  Quand  le 
docteur  a  été  arrêté,  il  rentrait  dans  la  villa  avec  sa  femme  et 
votre  jeune  sœur... 

—  Eh  bien? 

—  On  a  emmené  le  docteur  sans  lui  dire  de  quoi  il  s'agis- 
sait. La  t^'rau  Doctor  et  la  jeune  demoiselle  sont  rentrées  dans 
la  villa.  Puis  on  est  venu  mettre  les  scellés  sur  l'appartement  du 
docteur  et  alors  la  Frau  Doctor  s'est  retirée  dans  la  chambre 
de  votre  jeune  sœur. 

—  Elle  a  bien  fait. 

—  Je  ne  dis  pas  non  :  seulement  maintenant,  la  fouie  est  sous 
la  fenêtre  de  la  chambre,  et  elle  pousse  de  mauvais  cris. 

Je  laissai  HerrGraus  et  je  me  hâtai,  au  pas  de  course,  vers  les 
villas.  Une  trentaine  de  braillards  amassés  sous  la  fenêtre  de 
Gritte  criaient  :  «  A  bas  Zimmermann  !  A  mort  l'assassin  !  » 

Je  m'approchai  d'eux  : 

—  Messieurs,  dis-je,  le  coupable  présumé  est  sous  les  ver- 
rous. Il  n'y  a  dans  cetle  maison  que  deux  femmes  sans  défense, 
dont  l'une  est  Française  et  a  quatorze  ans  :  c'est  ma  sœur.  Je 
demande  à  votre  courtoisie  de  vouloir  bien  vous  éloigner. 

Ce  petit  discours  produisit  un  bon  effet.  Après  quelques  con- 
ciliabules, les  manifestans  s'écartèrent  et  me  laissèrent  entrer.  Je 
grimpai  vivement  l'escclier;  je  frappai,  en  me  nommant,  à  la 
porte  de  Gritte.  Elle  m'ouvrit  elle-même,  rouge,  animée. 
M"*  Moloch  était  assise,  immobile,  à  peine  plus  pâle  que  de  cou- 
tume. 

—  Ah!  te  voilà,  fit  Gritte.  Il  est  temps.  Je  crois  que  ces  gens- 
la  veulent  nous  écharper. 

—  Tu  es  une  bonne  petite,  dis-je  en  l'embrassant.  Ne  crains 
rien,  il  n'y  a  pas  de  danger. 

—  Je  n'avais  pas  peur,  répliqua  Gritte. 

—  M.  Dubert  a  raison,  fit  M""'  Moloch  amèrement  :  ces 
ivrognes  se  contenteront  de  hurler.  Mais  mon  mari  est  en 
prison. 

Cependant  une  nouvelle  cohue  de  manifestans  arrivait  de 
Rothberg-Village  et  se  massait  devant  la  villa  Else.  Les  cris 
redoublèrent  :  un  petit  caillou  frappa  une  fenêtre  voisine.  Je  re- 
gardai dans  la  rue  :  Herr  Graus  accourait,  tenant  un  papier  à 
la  main.  Il  monta  sur  un  banc  devant  la  villa  Else  et  dit  : 

—  Voici  le  télégramme  que  notre  bien-aimé  prince  envoie  à 

TOME  XXXV.  —  1906.  4 


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SQ  REVUE   I>ES  DEUX  MONDES. 

rinstant  à  tous  les  chefs  d'État  et  qu'il  daigne  vous  communi- 
quer ; 

(c  Miraculeusement  sauvé  du  péril  qui  menace  aujourd'hui 
tous  les  souverains,  je  rends  grftce  au  Dieu  tout-puissant  qui 
m'a  épargné  les  effets  d'un  terrible  attentat!... 

a  Otto,  prince  de  Rothberg.  » 

Les  acclamations  furent  assourdissantes.  Mais  la  foule  aime 
encore  mieux  honnir  qu'acclamer.  Quand  Herr  Graus  fut  des- 
cendu de  son  banc,  les  cris  de  :  «  A  mort  Zimmermann  !  A  mort 
l'assassin  !  »  jaillirent  de  plus  belle. 

—  Venez  toutes  deux  dans  ma  chambre,  dis- je  à  M"*  Moloch 
et  à  Gritte.  Vous  y  serez  en  sûreté  et  vous  n  y  entendrez  plus  ces 
braillards. 

M"*  Moloch  y  consentit.  Gritte  préféra  rester  avec  moi,  à 
observer  la  foule  qui  grossissait  et  toujours  criait:  «  A  mort! 
à  mort!  »  Elle  couvrait  maintenant  la  petite  place;  ce  n'étaient  plus 
seulement  de  vagues  ivrognes  :  les  redingotes,  les  chapeaux 
de  soie  se  mêlaient  aux  toilettes  bourgeoises  des  femmes.  Et 
voilà  que  tout  à  coup,  des  pentes  qui  bordaient  la  place  et  dé- 
valaient vers  la  Rotha,  une,  deux,  dix,  trente,  plus  de  cent  oies 
apparurent,  attirées,  selon  leur  coutume,  par  le  bruit  des  cla- 
meurs humaines.  Col  tendu,  bec  bâillant,  plumes  hérissées, 
elles  se  rangeaient  en  arrière-garde  derrière  l'armée  des  insul- 
teurs,  et,  plus  fort  que  tout,  de  leurs  voix  stridentes,  il  me  sembla 
qu'elles  clamaient  aussi  : 

—  A  mort  Zimmermann  ! 

Marcel  Prévost. 
{La  quatrième  partie  au  prochain  numéro.) 


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LETTRE  SUR  LE  TRAVAIL 


(1) 


I 

Dans  la  situation  présente,  peut-«n  s'abstenir  de  toute  ré- 
flexion sur  les  utopies  républicaines?  Le  silence  serait  un 
malheur,  et,  pour  mon  compte,  je  le  romps. 

Si  la  France  veut  la  République,  la  République  sera.  Le  Gou- 
vernement Provisoire  affirme  qu'elle  existe,  et  demande  en  même 
temps  la  consécration  de  la  République  à  une  Assemblée  Natio- 
nale, dans  àé&  termes  et  avec  des  moyens  qui  ne  laissent  aucun 
doute  sur  le  vote  universel.  Un  journal,  qui  a  fait  le  Gouverue* 
ment,  devient  tout  à  coup  le  plagiaire  de  rintimidation.  Il  déclare 
traître  à  la  patrie  quiconque  proposerait  une  autre  forme  de 
gouvernement  que  la  République.  Ce  journal  nous  donne  ainsi 
la  liberté  de  faire  ce  qui  lui  platt.  Après  le  bon  plaisir  monar- 
chique^  nous  avons  le  bon  plaisir  terroriste.  Cet  article  est  pré* 
maiuré,  voilà  tout.  Il  y  a  eu  des  réclamations.  Dans  six  mois 
elles  ne  seront  plus  possibles. 

Le  Gouvernement  Provisoire  actuel  n'écoute  pas  plus  le  si- 


Ci)  Cette  importante  étude  politique  et  sociale  de  Balzac  fait  partie  des  archives 
du  Ticomte  de  Spoelberch  de  Lovenjoul.  Elle  est  complôtement  inédite,  et  date 
du  printemps  de  1848.  Quelques  mois  après,  l'auteur  partit  pour  la  Russie,  d'où 
il  ne  revint  qu'en  mai  1850,  marié  et  mourant. 

Intitulée  successivement  :  Lettrt  au  commerce  et  Lettre  sur  la  chose  publique, 
Balxac  lui  donna  définitivement  pour  titre  :  Lettre  sur  le  travail.  Une  seconde 
étude,  annoncée  à  la  fin  de  celle-ci,  n'a  sans  doute  jamais  été  écrite.  En  tous  cas, 
•Ue  n'a  pas  été  retrouvée. 


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33  REVUE  DBS  DEUX  MONDES. 

kiice  que  ne  Técoutait  Louis-Philippe.  Beaucoup  de  gens, 
effFt3rés  de  leur  succès,  sont  revenus  à  l'idée  de  la  Régence.  Mais 
o?s  braves  gens  s'abusent.  La  France  entière  voudrait  la  Régence, 
que  la  Régence  serait  impossible,  par  le  refus  certain  de  ceux 
qu^on  pourrait  désirer  pour  Régens.  On  a  parlé  d'Henri  V.  Mais 
le  chef  de  la  maison  de  Bourbon  a  refusé  pour  deux  raisons  de 
jamais  régner  en  France.  Je  ne  dirai  rien  de  la  première,  car  la 
seconde  suffit  :  tV  ne  vetd  pas. 

Quant  à  prendre  un  prince  étranger,  de  la  maison  de  Bourbon, 
c'est  une  proposition  contre  laquelle  la  France  entière  se  soulè- 
verait. 

Ainsi,  la  maison  de  Bourbon  est,  par  sa  propre  volonté,  par 
le  vœu  de  la  plus  grande  partie  de  la  nation  française,  à  jamais 
déshéritée  du  trône. 

On  ne  fait  pas  plus  des  Rois  qu'on  ne  fait  du^  bois.  Il  faut 
beaucoup  de  temps,  des  conditions  telles,  qu'il  a  fallu  le  génie 
de  Napoléon  et  son  bonheur  pour  les  esquiver,  car  il  ne  les 
remplissait  pas.  Néanmoins,  quatre  millions  de  votes  ont  créé 
sa  dynastie,  et  malgré  l'état  où  se  trouve  cette  famille,  elle  a 
pour  elle  l'élection,  un  droit,  une  consécration.  Si  la  France  est 
obligée  de  se  donner  une  espèce  de  Doge,  comme  en  Angleterre, 
elle  ne  peut  le  trouver  que  là. 

Quoi  qu'on  fasse,  le  mouvement  de  1848  sera  semblable  à 
celui  de  1688  en  Angleterre;  nous  réaliserons  le  gouvernement 
parlementaire  que  voulait  la  coalition  de  1839,  et  nous  nous 
raccrocherons  à  ime  branche  de  Hanovre  quelconque,  un  peu 
plus  tôt,  un  peu  plus  tard. 

Voici  ce  qui  va  nécessairement  arriver. 
La  future  Assemblée  Nationale  n'aura  pas  de  centre,  car  elle 
sera  le  pouvoir  exécutif,  comme  le  fut  la  Convention,  les  mi- 
nistres ne  pouvant  être  que  ses  délégués.  Elle  se  partagera  fata- 
lement en  gauche  et  en  droite,  et  la  gauche  se  composera  des 
républicains  radicaux,  de  ceux  qui  représenteront  les  idées  de 
Fourier,  les  idées  communistes,  et  le  radicalisme  républicain. 
.  Si  la  gauche  est  en  majorité,  je  ne  veux  pas  prévoir  quelles 
seront  ses  dissensions  intestines.  Elles  seront  violentes.  Mais,  si 
cette  gauche  a  la  majorité,  j'en  appelle  à  tous  les  hommes  de 
bon  sens;  la  France  n'est  pas  perdue,  les  nations  ne  mourant 
pas  ;  mais  elle  sera  dans  l'anarchie,  ou  sous  le  régime  radical, 
pendant  fort  longtemps. 


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LETTRE  SUR    LE   TRAVAIL.  53 

Sî  la  droite  est  en  majorité,  si  elle  a  six  cents  voix  sur 
neuf  cents,  eh  bien,  que  deviendra-t-elle  devant  une  minorité  à 
laquelle  la  révolution  de  Février  donne  le  droit  d'appeler  les 
masses  h  son  secours?  Je  ne  réponds  pas  à  cette  question; 
chacun  y  répondra  dans  son  for  intérieur. 

On  doit  la  vérité  à  son  pays.  La  voici.  Je  ne  la  vends  pas,  je 
la  donne. 

Ceci  est  le  côté  politique  de  notre  état  actuel.  Mais  voici  le 
côté  des  intérêts  privés. 

Les  mots  :  organisation  du  travail  y  signifient  coalition  des 
travailleurs,  et  ce  mot  de  travailleur  a  pour  unique  traduction  le 
mot  ouvrier.  On  a  supprimé,  comme  par  enchantement,  tous  les 
autres  travaux  :  ceux  de  l'intelligence,  ceux  du  commandement, 
ceux  de  Tinvenfion,  ceux  des  voyageurs,  ceux  des  savans,  etc. 

Aussi,  les  ouvriers  ont-ils  admirablement  compris  la  coali- 
tion. Ils  sont  enrégimentés,  ils  ont  des  chefs  et  des  représentans. 

En  un  moment  tous  les  salaires  ont  doublé,  par  la  restric- 
tion du  temps  de  travail;  et,  par  la  plus-value  de  la  journée,  la 
production  diminue  nécessairement,  et  l'objet  produit  devient 
plus  cher. 

Pense-t-on  à  créer  des  acheteurs  ?  Tout  au  contraire,  on  les 
supprime,  par  les  dangers  évidens  de  la  situation  politique. 
Mais,  en  maintenant  (ce  qu'il  ne  faut  concéder  que  pour  faci- 
liter la  discussion)  autant  d'acheteurs  pour  les  produits  ren- 
chéris  qu'il  s'en  trouvait  pour  les  produits  précédens  : 

Primo.  Les  produits  précédens  s'écouleront  avant  les  produits 
renchéris; 

Secundo.  Par  suite  de  ce  retard,  les  produits  renchéris  per- 
dront de  leur  valeur. 

C'est  la  ruine  certaine  des  fabricans. 

Passons  par-dessus  ces  deux  inconvénieos  ;  admettons,  par 
un  miracle,  que  la  situation  commerciale  soit  identiquement 
celle  qui  régissait  la  France  en  janvier  1848.  Voyons  le  résultat 
de  cette  opération. 

Dès  que  les  salaires  sont  doublés,  les  objets  de  consomma- 
tion suivent  cette  marche,  car  le  blé  coûtera  plus  cher,  soit  par 
l'élévation  des  salaires  des  ouvriers  forains  et  à  domicile  de 
l'agriculteur,  soit  par  le  renchérissement  des  transports;  ainsi 
des  loyers,  etc.  Donc  l'ouvrier ,  avec  ses  dix  heures  de  travail  et 
sa  journée  plus  rétribuée,  se  trouvera  dans  la  même  situation 


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54  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

qfu'auparavant.  U  mangera,  il  consommera  son  salaire.  Il  n'y 
aura  Hen  d'amélioré  dans  sa  condition.  Il  faudra  renoncer  au 
placement  à  l'étranger  des  produits  renchéris.  La  consommation 
intérieure  restera  seule  à  la  fabrication  française. 

Nous  prêtons,  par  le  silence  sur  de  pareils  résultats,  une 
force  incalculable  à  la  désorganisation  sociale,  qu'on  appelle  la 
question  sociale. 

On  ne  veut  plus  de  privilèges,  d'aucun  genre,  ni  d'aucune 
espèce.  Mais  alors  il  faut  supprimer  les  douanes,  qui  créent  des 
privilèges  aux  industries  protégées.  Que  devient  alors  le  com- 
merce français?  Il  serait  frappé  au  cœur  par  cette  mesure,  car, 
si  vous  renchérissez  vos  produits,  l'industrie  étrangère  inondera 
la  France  de  ses  produits  à  meilleur  marché.  Si  vous  protégez 
tous  les  produits  renchéris,  ce  sera  une  déclaration  de  guerre 
pacifique  aux  industries  étrangères,  qui  vous  répondront  par 
des  prohibitions  pareilles,  et  le  commerce  extérieur  périt  ! 

Pendant  dix-sept  ans,  Louis-Philippe  a  constamment  oublié^ 
sacrifié,  les  intérêts  moraux,  politiques,  de  la  France  à  l'exté- 
rieur, au  profit  du  commerce  et  de  la  prospérité  de  la  France. 
Il  avait  amené  ainsi  la  prospérité  matérielle  à  Uji  degré  inouï. 
L'ensemble  du  commerce  intérieur  et  extérieur  dépassait  deux 
milliards.  Tout  cela,  dans  l'intérêt  de  sa  dynastie,  et  il  achetait 
cette  paix  à  tout  prix  en  abandonnant  l'honneur  du  pays  dans 
toutes  les  questions  extérieures. 

En  1840,  j'imprimais  ceci  (1)  :  que  s'appuyer  sur  les  inté- 
rêts, c'était  s'appuyer  sur  rien  ;  que  le  commerce,  la  bourgeoisie 
repue,  était  la  plus  trompeuse  de  toutes  les  forces,  et  c'est 
la  Garde  Nationale  qui  a,  en  effet,  renversé  Louis-Philippe,  car, 
en  France,  Thonneur  est  plus  cher  que  l'argent,  et  si  vous 
trahissez  trop  visiblement  l'honneur  d'une  nation  elle  se  révolte, 
comme  le  plus  lâche  finit  par  avoir  du  cœur,  quand  il  reçoit  un 
soufQet  devant  trop  de  monde. 

On  va  loin  avec  des  finesses  de  maquignon  normand,  mais 
on  ne  peut  pas  aller  vingt  ans  ainsi  dans  un  pays  comme  la 
France,  et  l'on  tombe  la  dix-huitième  année. 

Cette  prospérité  commerciale  de  deux  milliards  reviendra- 
t-elle?  Il  ne  faut  pas  y  compter.  De  longtemps  on  ne  reverra  ce 
chiffre. 

il)  Voyez  dans  le  troisième  et  dernier  numéro  de  la  Revue  Parisienne  (fondée 
^ar  Balzac),  qui  parut  le  25  septembre  1840,  Tarticle  intitulé  :  Sur  les  Ouvriers. 


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LETTRE   SUR   LE   TRAVAIL.  55 

Maintenant,  pour  sauver  la  France,  il  faut  ourdir  la  conspi- 
ration du  bien,  comme  la  conspiration  du  mal  a  éclaté,  avec  ra- 
pidité. Au  lieu  d'envoyer  à  l'Assemblée  des  gens  sans  éducation 
ni  instruction,  comme  le  désire  un  citoyen-ministî'e,  il  ne  faut  y 
ea^voyer  que  les  sommités  du  pays  en  tous  genres,  car  nous 
auirons  plus  de  chance  d'y  trouver  de  grands  politiques,  et  il 
fa^it  surtout  y  envoyer  des  gens  de  courage,  qui  présentent  des 
foroes  imposantes  et  résolues  aux  opinions  désorganisatrices. 

II 

Le  temps  est  la  fortune,  toute  la  fortune  de  l'homme,  comme 
il  est  celle  des  États,  car  toute  fortune  est  l'œuvre  du  temps  et 
du  mouveinent  combinés,  pour  nous  ser\nr  d'une  expression  al- 
gébrique qui  comprenne  toute  espèce  d'activité. Dire  à  l'homme: 
«  Tu  ne  travailleras  que  tant  d'heures  par  jour,  »  c'est  réduire 
le  temps,  c'est  entreprendre  sur  le  capital  humain.  Supprimer  le 
travail  à  la  tâche,  c'est  encore  pis,  selon  nous,  c'est  s'inscrire  en 
faux  contre  ce  grand  principe  chrétien,  social  :  «  A  chacun  selon 
son  œuvre.  »  Ces  deux   propositions  sont  en  elles-mêmes  un 
attentat  à  la  liberté  individuelle,  à  la  richesse  privée  et  à  la  ri* 
chesse  publique.  C'est,  enfin,  la  tyrannie,  au  nom  d'une  théorie 
spécieuse,  fausse  à  l'application.    C'est  l'exercice   régimentaire 
substitué  à  la  production  libre  et  spontanée.  Nous  voyons,  avec 
désespoir  pour  les  ouvriers  eux-mêmes,  cette  erreur,  qui  part 
d'ailleurs  d'une  secte  économique  dont  la   bonne  foi,  dont  le 
désir  de  bien  faire,  ne  sont  pas  douteux.  Mais  examinons  le  ré- 
sultat de  cette  théorie,  appelée  l'organisation  du  travail,  et  qui 
ne  nous  en  a  donné  jusqu'à  présent  que  la  désorganisation. 

En  abolissant  le  marchandage  (en  haine  des  marchandeurs 
seulement),  et  en  réduisant  les  heures  de  travail,  quel  est  le 
quotient  social,  quel  est  le  quotient  particulier  de  cette  opé^ 
ration? 

Vous  nivelez  la  production  en  disant  :  «  Tu  n'iras  pas  plus 
lom.  »  C'est  la  réduction  du  commerce  général,  c'est  préparer  le 
triomphe  de  la  production  anglaise  sur  la  production  française^ 
car  l'Angleterre  ne  désarmera  pas  ses  ateliers  comme  nous  les 
nôtres  ;  elle  restera  sur  pied  de  guerre.  Nous  ne  pensons  pas 
qu'on  s'arrête  à  l'observation  que  les  maîtres  payeront  des  heures 
en  sus.  D'abord,  ce  serait  le  renchérissement  de  la  production, 


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56  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

et  nous  pouvions  à  peine,  dans  l'état  de  choses  ancien,  lutter 
avec  TAngleterre,  la  Suisse  et  l'Allemagne.  Nous  n'avions  plus 
que  l'avantage  du  goût  de  nos  artistes  en  fait  de  formes  et  de 
dessins. 

Puis,  le  Gouvernement  Provisoire  a  déclaré  que  les  heures 
retranchées  devaient  être  données  à  Tinstruction,  à  la  moralisa- 
tion  des  ouvriers.  Ainsi,  dans  les  deux  cas,  c'est  donc  la  restric- 
tion de  la  production,  c'est  le  :  «  Tu  n'iras  pas  plus  loin  !  »  de  la 
fabrication. Tel  est  le  quotient  politique:  réduction  du  commerce 
général,  conséquemment  réduction  des  revenus  de  l'État,  fournis 
par  le  mouvement  commercial.  Le  commerce  total  allait  naguères 
à  deux  milliards  et  quelques  cents  millions,  A  quel  chiffre  tom- 
bera-t-il?  Napoléon,  en  1812,  dans  le  fameux  budget  de  1813, 
s'applaudissait  d'avoir  amené  le  commerce  de  cent 'trente-six 
départemehs  à  sept  cents  millionsl 

Maintenant,  voyons  le  quotient  particulier. 

Il  y  a  de  bons,  il  y  a  de  médiocres,  il  y  a  de  mauvais  ouvriers 
dans  tous  les  corps  d'état,  et,  pour  ne  pas  les  blesser  par  cette 
triple  distinction,  nous  leur  dirons  que  la  république  des  lettres 
compte,  et  a  de  tout  temps  compté,  de  bons,  de  médiocres,  de 
mauvais  écrivains.  Aujourd'hui,  la  république  des  lettres  se 
compose  d'en^'iron  mille  personnes,  dans  la  littérature  propre- 
ment dite,  de  six  cents  dans  la  littérature  dramatique.  Combien, 
dans  l'une  et  l'autre  catégorie,  y  a-t-il  de  célébrités?  Chacun 
peut  répondre,  et  n'y  usera  pas  ses  doigts.  Maintenant,  combien 
y  en  a-t-il  qui  gagnent,  en  moyenne,  vingt  mille  francs  par  an, 
en  y  comprenant  ceux  qui  gagnent  phis?  Nous  ne  serons  démen- 
ti par  personne  en  les  mettant  à  cinquante,  et  c'est  énorme  ! 
Combien  gagnent  dix  mille  francs  en  moyenne?  Cent^M  plus! 
Composez  le  total  de  ce  que  payent  le  théâtre,  le  journal,  et  la 
librairie,  vous  ne  trouvez  pas,  en  effet,  deux  millions.  Dans  les 
sciences  et  la  polémique,  la  proportion  est  moindre.  Eh  bien,  ces 
nombres  ne  représentent  pas  le  dixième  du  total. 

Selon  nous,  l'accord  de  la  santé,  de  Yintelligence  et  de  la 
main  est  au  moins  aussi  rare  chez  les  ouvriers  de  tous  les  corps 
d'état,  que  l'accord  du  talent  et  de  idi  volonté  ch^z  les  travailleurs 
intelligentiels.  On  compte  les  bons  ouvriers  dans  tous  les  arts 
et  métiers,  et  les  ouvriers  le  savent  très  bien.  Ils  se  connaissent 
parfaitement  entre  eux  et  s'estiment  en  raison  de  leur  valeur, 
absolument  comme  des  auteurs.  Ne  sont-ils  pas  les  auteurs  de 


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LETTRE   SUB   LE   TBAVATL.  57 

toute  production  matérielle,  aidés  par  Tinventeur?  Enfin,  vous 
les  trouvez  si  rares  en  agriculture,  les  bons  ouvriers,  que  vous 
les  stimulez  par  des  prix  et  des  concours  dans  des  comices  ! 

Mais  admettons,  par  une  exception  faîte  en  faveur  de  la  main 

sur  V esprit^  qu'il  y  ait  autant  de  bons  ouvriers  que  de  médiocres. 

Quant  aux  mauvais,  nous  ne  pensons  pas  qu'on  veuille  réformer 

Tétat.   de  choses  à  leur  profit  !  Eh  bien,  en  supposant  égalité  de 

noiabre  entre  les  bons  ouvriers  et  les  médiocres,  vous  immolez 

les  gains  fort  légitimes  du  bon  ouvrier  à  l'uniformité  du  salaire 

denxctndé  pour  les  médiocres!  Vous  empêchez  le  bon  ouvrier  de 

fairo  à  la  tâche  tout  l'ouvrage  qu'il  peut  et  veut  faire  !  Vous  lui 

interdisez  d'avoir  une  famille  !  En  effet,  vous  immolez  la  famille 

au  célibat^  en  donnant  cent  sous  pour  dix  heures   de  travail  à 

l'adulte  de  dix-huit  ans  comme  à  l'ouvrier  de  quarante  ans,  à 

l'inexpérience  comme  à  l'expérience,  au  père  de  famille  qui  a 

trois  bouches,  au  moins,  chez  lui,  tandis  que  le  célibataire  peut 

n'avoir  que  sa  blouse  sur  le  corps,  un  faible  loyer  et  nulle  autre 

charge  que  celle  de  ses  besoins. 

Vous  tuez  donc  la  famille  chez  le  peuple.  Tuer  la  famille, 
n'est-ce  pas  tuer  la  consommation  ?  Réglementer  ainsi  le  travail 
par  l'uniformité  du  salaire  et  la  limitation    des  heures,  c'est 
d'abord  la  destruction  de  la  société,  minée  dans  sa  base.  Puis, 
c'est  la  ruine  de  la  production  dans  son  essence.  Vous  obligez 
ainsi  le  bon  ouvrier  à  ne  travailler  que  comme  travaille  le  mé- 
diocre. Pourquoi  ferait-il  mieux,  s'il  n'est  pas  mieux  payé? 
Tel  est  le  quotient  particulier  de  votre  opération. 
L'ouvrier  est  un  négociant  qui,  pour  capital,  a  sa  force  cor- 
porelle, et  il  la  vend  à  un  prix  débattu.  Quand  il  y  joint  un 
capital  en  argent,  il  devient  maître.  S'il  y  a  beaucoup  d'ouvriers 
sur  un  point  donné  du  globe,  la  valeur  de  la  force  tombe  en 
raison  de  son  afQuence,  de  même  que  le  prix  de  telle  marchan- 
dise tombe,  par  le  même  phénomène,  souvent  au-dessous  de  sa 
valeur  réelle.  L'ouvrier  entre  dans  le  partage  des  bénéfices  de 
l'opération  avec  son  patron,  absolument  comme  le  capitaliste, 
qui  préfère  une  prime  immédiate  au  gain  futur  d'ime  spécula- 
tion, car  l'ouvrier  est  payé  de  son  temps,  de  sa  force,  de  son 
concours    immédiatement,  et,  par  privilège^  avant  tout  gain, 
toute  réalisation  de  l'affaire,  la  loi  l'a  privilégié  !  Nous  ne  savons 
pas  comment  l'on  met  toutes  ces  vérités  si  simples,  si  patentes, 
eu  oubli. 


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58  REVUE  .DBS  DEUX   MONDES. 

L'ouvrier  vaut  vingt  franos  par  jour  en  Amérique,  il  vaut 
quinze  francs  en  Russie,  il  vaut  cinq  et  dix  francs  à  Paris  et  à 
Londres,  selon  sa  puissance  de  travail.  Et  c'est  parce  que  sa  force 
abonde  à  Paris  et  à  Londres,  que  la  France  et  TAngleterre  four- 
nissent rAmérique,  la  Russie  et  lo  monde,  de  mille  choses  que 
les  autres  pays  ne  peuvent  établir  à  si  bas  prix. 

Pourquoi  Touvrier  reste-t-il  à  Paris  et  à  Londres,  et  ne  va-t-il 
pas  en  Amérique,  en  Asie,  en  Russie?  Parce  que,  dans  ces  pays, 
la  production  est  inégaie,  sans  suite,  et  qu'il  n'est  pas  dans  uû 
milieu  où  la  vie  soit  aussi  facile  que  dans  ces  deux  centres 
immenses.  Si  les  pays  où  il  est  rare,  lui  donnent  vingt  francs,  ils 
lui  en  demandent  vingt  et  un  pour  le  loger,  le  nourrir,  l'ha- 
biller, et  ils  ne  l'environnent  pas  de  jouissances  comme  à  Paris 
et  à  Londres.  Est-il  défendu  aux  ouvriers  de  mettre  leurs  forces 
en  commun,  de  s'établir,  de  devenir  maîtres  ?  Non.  Des  ouvriers 
ont  essayé,  des  ouvriers  habiles,  courageux,  et  qui  n'ont  man- 
qué ni  d'audace,  ni  de  bonheur;  ils  ont  élevé  la  première  maisoa 
de  Paris,  ils  ont  été  les  mieux  faisant,  et  ils  ont  fait  faillite  1 
Leurs  lois  intérieures  étaient  draconiennes  ;  il  n  y  avait  ni  cou- 
lage, ni  perte  de  temps  ;  ils  ont  été  sublimes,  ils  ont  été  sou- 
tenus, nous  les  avons  admirés,  et  ils  sont  tombés  néanmoins,  et 
nous  défions  de  mieux  organiser  le  travail  qu'ils  [ne]  l'avaient 
organisé. 

Changer  le  mode  amiable  entre  le  maître  et  l'ouvrier,  c'est 
ruiner  le  commerce  du  pays,  qui  résout,  à  son  profit,  le  pro* 
blême  de  la  fabrication. 

Vouloir  introduire  l'Égalité  dans  la  production  individuelle 
par  l'égalité  des  heures  de  travail  et  du  salaire,  c'est  vouloir  réa- 
liser la  chimère  de  l'égalité  des  estomacs,  de  la  taille  et  des  cer- 
veaux; c'est  vouloir  égaliser  les  capacités;  c'est  aller  contre  la 
nature  !  Mais,  parmi  les  ouvriers  qui  composent  cette  Lettre^  il 
en  est  qui  lèvent  quatorze  mille  lettres  dans  leur  journée,  d'autres 
dix  mille,  d'autres  sept  mille  I  Des  enfans  de  dix  ans  n'en 
lèvent  que  deux  mille  l  S'il  fallait  les  payer  à  la  journée,  vous 
renchéririez  les  livres  de  cent  pour  cent.  Voilà  l'image  de  ce 
que  vous  faites  pour  toute  la  production  française. 

Nous  étions  dans  cette  croyance  naïve  qu'il  y  avait  au  moins 
une  chose  jugée  en  politique,  et  surtout  en  France;  c'était  que 
jamais  CÉtat  ne  doit  intervenir  dans  tes  affaires  privées  et  com" 
merciales,  autrement  que  par  le  droit  commun.  Or,  quelle  inter^ 


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LETTRE   SUR  LE  TRAVAIL.  59 

ventioii  que  celle  de  régir  les  sources  de  la  production  !  L'Ëtat 
est  et  sera  toujours  la  dupe  de  toute  interventiou  dans  les 
affaires  de  commerce;  il  ne  doit  ni  entraver,  ni  secourir  le  com- 
merce; il  ne  faut  au  commerce  que  la  protection  générale  que 
l'Angleterre  lui  accorde.  En  1830,  le  fameux  prêt  au  commerce 
a  été  tout  bonnement  une  vente ,  où  le  commerce  a  eu  le  gouver- 
nement pour  acheteur,  à  la  risée  de  tous  les  gens  qui  ont  suivi 
cette  opération.  C'est  la  dernière  expérience  ;  l'État  y  entrait  en 
protecteur.  Aujourd'hui,  il  y  accourt  comme  médecin.  Eh  bien, 
il  est  en  train  de  tuer  le  malade.   Les  mesures,  en  apparence 
salutaires,  comme  celle  de  retarder  les  échéances,  sont  funestes. 
Les  échéances  se  retardent  d'elles-mêmes.  Le  dépôt  des  mar- 
chandises  et  la  négociation  du  récépissé,  ce  Mont-de-piété  ^n 
commerce,   sera,  ou  une  vente  déguisée,  ou  le  commerce^  si, 
peu  qu'on  lui  prête,  ne  dégagera  rien.  L'essence  et  le  fondement 
de  tout  commerce,  c'est  la  liberté.  La  confiance,  la  méfiance  ne 
se  donne  ni  ne  se  ramène  par  des  décrets.  Décréter  la  confiance 
c'est,  comme  disait  Hoche  :  «  décréter  la  victoire.  »  C'est  joli, 
mais  c'est  impossible.  Réglementer  le  travail,  c'est  plus,  c'est 
l'absurde  de  la  tyrannie.  La  vie  est  un  combat,  la  vie  privée 
comme  la  vie  sociale,  comme  la  vie  commerciale,  comme  la  vie^ 
ouvrière,   comme  la  vie  agricole,  comme  la  vie  des  nations 
entre  elles.  Décréterez- vous  que   les  terrains  secs  produiront 
quand  les  terrains  humides  produisent,  selon  les  caprices  des 
saisons?  Aussi,  de  ce  combat  sort-on  vainqueur  ou  vaincu, 
riche  ou  pauvre,  oublié  ou  glorieux,  heureux  ou  malheureux, 
selon  ses  forces  ou  son  bonheur.  Pourquoi  faites-vous  aujoiir- 
d'hui  une  exception  en  faveur  de  l'ouvrier  ?  ,Vous  ne  regardez 
que  les  mains  calleuses  ;  vous  privilégiez  donc  une  sueur  entre 
toutes  les  autres  ?  Âvez-vous  donc  pesé  dans  vos  mains  les  mal- 
beors  de  tous  les  citoyens?  Âllez-<vous  répartir  tous  les  actes  da 
vaudeville  sur  toutes  les  tètes  des  vaudevillistes  ?  Donnerez-voua 
de  l'ouvrage  è.  tous  les  cerveaux?  Chaque  acteur  jouera-t-il  tant 
de  quarts  d'heure  par  soirée?  Les  négocians  courbés,  les  larmes 
aux  yeux,  sur  leurs  carnets  d'échéance,  n'auront-ils  que  tant  de 
minutes  par  jour  à  s'essuyer  les  yeux  ?  Le  travail  de  toute  una 
nation  ne  se  scinde  pas!  A  chacun  son  lot,  selon  sa  force.  Ce 
travail  embrasse  toutes  les  productions.  Eh  quoi  !  vous  procla- 
mez la  liberté,  au  lieu  de  définir  les  libertés  que  chacun  conserr 
vera,  remise  faite  de  son  obéissance  à  la  patrie,  et  vous  êtes  ca 


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60  REVUE  DES  DEUX^  MONDES. 

train  de  donner  des  lettres  patentes  à  la  médiocrité  du  travail,  à 
sceller  sous  un  cachet  de  plomb  la  spontanéité  des  efforts,  sous 
prétexte  que  les  patrons  opprimaient  leurs  ouvriers.  Ah  !  nous 
admettons  qu'il  y  a  des  limites  en  toutes  choses,  et  en  vous 
reprochant  une  théorie  inapplicable,  nous  ne  tomberons  pas 
dans  Tabsurde  de  la  pratique  actuelle.  Le  prix  des  denrées  ali-> 
mentaires  est  la  balance  et  la  règle  des  salaires.  Un  État,  où  les 
bons  et  sages  ouvriers  en  travaillant  tant  qu'ils  veulent;  tant 
qu'ils  peuvent,  ne  trouvent  pas  l'aisance  pour  leur  famille,  cet 
Etat  est  mal  ordonné.  Mais  alors  la  faute  n'est  plus  aux  patrons; 
c'est  le  crime  de  l'État.  La  punition  de  cet  État,  c'est  le  drapeau 
noir  des  ouvriers  de  Lyon,,  portant  écrits  ces  mots  terribles,  qui 
sont  moins  une  accusation  qu'une  condamnation  :  Du  travail  ou 
la  mort! 

Les  gouvernemens  ont  tort.  Leur  crime  alors  est  une  mau- 
vaise répartition  des  impôts,  une  fautive  assiette  des  taxes.  Aussi, 
selon  nous,  est-ce  là  la  plaie  de  la  France,  et  là  est  aussi  le 
remède,  car  la  France,  comme  nous  l'avons  écrit  ailleurs, 
quoique  le  pays  le  plus  spirituel  du  monde,  veut  à  la  fois  impo- 
ser beaucoup  la  terre,  et  avoir  le  pain  à  bon  marché!  Nous 
serons  les  victimes  de  ce  problème  sans  solution,  si  l'on  n'y  met 
ordre,  et  promptement;  mais,  non  par  des  mesures  révolution- 
naires :  par  un  système  bien  étudié,  logique  et  juste,  qui  saisisse 
la  consommation  et  non  la  production 

Ici,  nous  ferons  observer  que,  depuis  la  catastrophe  de  Lyon, 
les  ouvriers  et  les  prolétaires  ne  sont  pas  [au s]  si  à  plaindre  en 
France  qu'ailleurs.  Le  chiffre  de  leurs  économies  à  la  caisse 
d'épargne  est  de  plus  de  deux  cents  millions,  soustraction  faite 
des  livrets  bourgeois,  qui  sont  de  cent  cinquante  millions.  Les 
ouvriers,  de  la  plupart  des  corps  d'état  à  Paris,  ont  une  caisse 
commune,  une  caisse  qui  leur  permet  de  faire  leurs  grèves, 
de  régenter  les  patrons,  et  de  dominer  la  spéculation. 

Aujourd'hui,  la  question  de  l'organisation  du  travail,  en 
démontant  la  machine  commerciale,  met  en  péril  les  ouvriers. 
Aussi,  les  orateurs  du  système  en  sont-ils  arrivés  à  demander  aux 
ouvriers  le  dévouement  du  soldat  sur  le  champ  de  bataille.  Mais 
comment  peut-on  oublier  que  le  soldat  n'a,  sur  le  champ  de 
bataille,  à  s'inquiéter  ni  de  sa  famille,  ni  de  son  pain,  ni  de  son 
vêtement,  ni  de  ses  outils  de  guerre,  que  le  général  en  chef,  la 
France,  ou  le  sol  ennemi,  lui  fournissent  tout.  On  a  toujours 


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LETTRE   SUR  LE   TRAVAIL.  61 

beaucoup  de  courage,  en  France,  quand  on  n'a  que  du  courage  à 
donner. 

Au  lieu  de  s'occuper  de  réglementer  le  travail,  de  l'organiser, 
l'État  devrait  bien,  à  Timitation  de  l'Angleterre,  favoriser  la 
vente,  chercher,  ouvrir,  des  débouchés  à  la  production  nationale. 
Voilà  la  seule  manière  de  protéger  l'ouvrier  et  le  commerce.  Et 
c'est  ce  qu'a  toujours  fait  admirablement  l'Angleterre. 

ftu'est-il  arrivé,  depuis  qu'au  lendemain  de  la  plus  terrible 
des  commotions  politiques,  vous  substituez  la  discussion  à  l'ac- 
tion? Le  capital^  qui  vous  écoute,  se  disperse  ! 

Oh!  sachez-le  bien,  le  capital  est  un  oiseau  hors  des  atteintes 
du  plomb  de  tous  les  décrets  possibles,  de  toutes  les  mesures 
révolutionnaires.  Aucun  pouvoir,  si  agissant  que  vous  l'imagi- 
niez, n'a  pu  le  saisir.  Compulsez  l'histoire.  Au  moyen  âge,  les 
plus  cruels  supplices  ont-ils  arraché  deux  deniers  de  leurs  tré- 
sors aux  Juifs?  Louis  XIV,  en  1707,  a-t-il  pu  se  faire  donner  de 
l'argent?  Quand,  en  se  prostituant  à  Samuel  Bernard,  et  impo- 
sant la  vanité  de  ce  Juif,  nommé  comte  de  Combert,  il  en  a  tiré 
dii  millions,  Samuel  Bernard  a  fait  faillite,  car  ses  créanciers  ont 
refusé  les  bons  de  caisse  de  Desmarets  (1).  La  Régence,  avec  la 
confiscation  partagée  entre  le  délateur  et  TÉtat  (énormité  digne 
de  Tibère),  a-t-elle  atteint  les  espèces  d'or  et  d'argent?  Enfin,  la 
Convention  a-t-elle  pu  arrêter  la  dépréciation  de  ses  assignats, 
appuyés  par  la  peine  de  mort,  et  hypothéqués  sur  les  biens 
nationaux?  Non  ;  à  tous  ces  fameux  exemples  irrécusables,  non! 
Et  Ton  commence  à  violenter  l'argent  !  Eh  bien,  vous  reculez 
d'autant,  à  chaque  fausse  mesure,   le  moment    où   le   capital 
reviendra  commanditer  l'industrie  française,  et  conséquemment 
le  travail.  Le  capital  pense  tout  ce  que  nous  écrivons,  mais  sans 
le  dire,  car  le  capital  est  muet,  comme  il  est  sourd  à  toutes  les 
violences.  Saisi  par  une  faillite,  plus  vaste  que  celle  produite  par 
Law,  le  capital  vous  écoute,  il  vous  laisse  entasser  des  décrets 
sans  force  ni  prise  sur  lui,  il  contemple  les  ruines  que  vous 
accumulez,  et  il  voit  tarir  les  sources  de  la  production  par  des 
discussions  fatales,  stériles  en  bien,  fertiles  en  maux,  et  il  s'en 
va,  ce  capital,  il  se  cache,  il  fuit  à  toutes  ailes,  comme  en  1720, 
comme  en  1793  ! 

L'Angleterre,  elle,  recueille  les  capitaux  fugitifs.  Elle  voit 

(i)  Balzac  aTait  d'abord  écrit  :  les  Bons  du  Trésor  d^ alors. 


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62  REYUE  DE3  DEUX  MUSEES, 

d'un  œil  ravi  Tindustrie  de  rÂlIemagne,  de  Tltalie  et  de  la 
France,  indéfiniment  suspendue.  Elle  contemple  notre  produc- 
tion arrêtée  pour  au  moins  dix-huit  mois.  Elle  va  redoubler  ses 
efforts,  tuer  des  femmes,  des  enfans,  des  ouvriers  par  milliers, 
pour  tout  établir  à  bas  prix  et  s'emparer  des  marchés  du  globe  ; 
et  nous  trouverons  encombrement  et  bon  marché  partout,  quand 
nous  voudrons  recommencer  la  tutte  commerciale.  L'Angleterre 
donnerait  bien  cent  francs  par  jour  à  tous  ceux  qui  siègent  au 
Luxembourg,  pour  qu'ils  y  siégeassent  encore  pendant  six  mois. 
Ils  y  font  ses  affaires,  sans  le  savoir  d'ailleurs,  car  ils  ont  tous 
les  meilleures  intentions  du  monde.  Seulement,  ils  ne  pourront 
jamais  réduire  le  prix  des  alimens,  et  là  est  toute  la  difficulté* 
Le  prix  du  blé  domine  la  question  du  travail,  et  le  changement 
d'assiette  des  impôts  regarde  l'Assemblée  Nationale.  Ainsi,  que 
fait-on  là?  Cherchez  vous-m6me  la  réponse. 

En  ce  moment,  ce  n'est  pas  assez  de  tout  le  bon  sens,  de 
toute  Tintelligence  de  la  France;  pour  rétablir  sa  prospérité 
fabuleuse  qu'on  a  compromise,  il  faut  un  Bonaparte  industriel^ 
et,  à  la  République,  un  o^anisateiir. 

La  rude  guerre  qu'on  fait  au  capital^  vie  et  sang  du  commerce, 
exige  une  autre  lettre,  où  nous  prouverons  que  le  capital  est  le 
travail  passé  qvii  commandite  le  travail  présent^  que  le  tourmen* 
ter,  toucher  à  la  propriété  de  quelque  manière  que  ce  soit,  c'est 
vouloir  empêcher  le  travail  avenir^  et  nous  examinerons  la  ques-* 
tion  de  Timpdt,  qui  doit  être  totalement  remanié. 

H.  D£  Bjllzag. 


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L'ENSEIGNEMENT  COMMERCIAL 

EN  FRANCE 

ET  DANS  LES  PRINCIPAUX  PAYS  DU  MONDE 


«  Quelqu  un  pourrait-il  me  dire,  en  peu  de  mots,  ce  qu'il  faut 
entendre  par  un  négociant  accompli?  »  demandait  le  grand  phi- 
lanthrope belge  M.  Solway,  au  Congrès  d'Expansion  mondiale 
tenu  à  Mons  en  1905.  Nous  répondîmes  qu'il  suffitoit  d'une  phrase 
et  que  le  négociant  digne  de  ce  nom  était  celui  qui,  en  lisant 
ion  journal  le  matin,  pouvait  se  rendre  compte  presque  instan-^ 
tanément  de  l'influence  qu'exerceraient,  sur  les  affaires  en  géné- 
ral et  sur  les  siennes  en  particulier,  chacune  des  nouvelles  télé- 
graphiées de  n'importe  quelle  partie  du  monde.  Pour  cela,  il  faut 
savoir,  en  effet,  beaucoup  de  choses:  il  faut  connaître  la  géo- 
graphie, ne  pas  se  contenter  de  se  représenter  sur  la  carte  le 
pays  d'où  arrive  la  nouvelle  intéressante  ;  mais,  s'il  s'agit  d'une 
marchandise  produite  par  ce  pays,  être  au  courant  de  son  impor- 
tance relativement  aux  contrées  concurrentes,  savoir  établir  rapi- 
dement la  pca*ité  des  cours  et,  par  conséquent,  faire  les  calculs 
de  poids,  de  mesures,  de  changes,  de  frets  et  d'escomptes,  en  un 
mot  connaître  à  fond  la  comptabilité  ;  il  faut  être  renseigné  non 
•eolement  sur  les  produits,  mais  aussi  sur  la  consommation  et 
sur  les  marchés  commerciaux.  S'il  s'agit  d'une  nouvelle  finan* 
cière,  il  faut  pouvoir  se  rendre  compte  de  la  répercussion  qu'elle 
aura  sur  le  crédit  et  sur  tout  ce  qui  en  dépend  ;  d'où  la  nécessité 
d'avoir  étudié  l'économie  politique  et  les  sciences  financières. 
Si,  enfin,  c'eet  une  dépèche  politique,  il  faut  encore  se  demander 
ee  qu'il  en  résultera  pour  le  monde  des  affaires.  Tous  ces  raison- 
nement, tous  ces  calculs,  toutes  ces  déductions,  il  est  nécessaire 


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64  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

de  les  faire  vite,  car,  dans  ce  siècle  de  concurrence  télégraphique 
internationale,  malheur  à  celui  qui  arrive  après  les  autres. 

Ce  n'est  pas  seulement  le  négociant  qui  doit  être  un  savant 
en  commerce,  c'est  aussi  Tindustriel.  Pour  faire  fortune,  il  suf- 
£sait  autrefois,  lorsque  l'industrie  était  encore  peu  avancée,  de 
trouver  quelque  procédé  nouveau,  voire  quelque  économie  dans 
le  coût  de  la  production.  Aujourd'hui  tout  le  monde  travaille 
à  peu  près  de  la  même  manière  et,  s'il  faut  toujours  savoir  bien 
fabriquer,  le  succès  dépend  surtout  de  la  façon  dont  on  sait 
acheter  la  matière  première  et  vendre  le  produit  fabriqué  ;  /'m- 
dustrie  est  devenue  commerciale.  Aussi  la  Chambre  de  commerce 
de  Cologne  a-t-elle  pu  dire  que  «  le  grand  négociant  et  le  grand 
industriel  modernes  doivent  fournir  la  plénitude  de  travail  intel- 
lectuel pour  fonder  et  étendre  les  relations  les  plus  diverses  dans 
toutes  les  parties  du  monde;  leur  regard  doit  embrasser  la  civili- 
sation de  l'univers.  »  Le  génie  de  Gœthe  avait  pressenti  l'époque 
actuelle  lorsqu'il  écrivait  :  «  Je  ne  sache  pas  qu'il  y  ait  d'esprit 
plus  large  et  plus  cultivé  que  celui  d'un  grand  commerçant  !  » 

A  côté  de  chefs  munis  de  toutes  ces  connaissances,  les 
affaires  modernes,  si  complexes,  nécessitent  des  employés  capables 
et,  par  conséquent,  bien  préparés  et  suffisamment  instruits.  Ces 
employés  se  recrutaient  autrefois  parmi  les  hommes  exclusive- 
ment; aujourd'hui  on  reconnaît  que  les  femmes  sont  parfaite- 
ment aptes  à  cette  carrière.  Il  faut  préparer  toute  cette  jeunesse 
à  bien  remplir  sa  tâche.  Autrefois,  une  instruction  ordinaire  suf- 
fisait: au  sortir  de  l'école  primaire  s'il  aspirait  à  devenir  em- 
ployé, ou  du  lycée  si  sa  famille  pouvait  avoir  la  prétention  de  le 
faire  devenir  chef  de  maison,  le  jeune  homme  faisait  ce  qu'on 
appelait  son  apprentissage.  Il  entrait  dans  une  maison  où  il  s'ini- 
tiait à  la  routine  du  genre  d'affaires  qu'on  y  traitait  et  cela  suffi- 
sait pour  assurer  plus  ou  moins  son  avenir.  Peu  à  peu,  cependant, 
l'utilité  d'un  enseignement  plus  directement  approprié  s'est  fait 
sentir,  on  a  créé  des  écoles  de  commerce,  on  a  fondé  des  cours 
de  perfectionnement  et  cela  presque  en  même  temps  dans  la  plu- 
part de  ceux  des  pays  qui  sont  à  la  tête  du  progrès.  Le  besoin 
de  se  renseigner  réciproquement  a  été  tel  que  de  fréquens  con- 
grès internationaux  n'ont  pas  tardé  à  faciliter  l'échange  des 
idées.  Ces  congrès  ont  eu  lieu  successivement  à  Bordeaux  en 
188S  et  189S,  à  Paris  en  1889  et  1900,  à  Londres  en  1897,  à 
Anvers  en  1898,  à  Venise  en  1899  et  nous  en  aurons  un  à  Milan 


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l'enseignement  COMMËftdîAL.  63 

u  mois  de  septembre  de  cette  année.  L'émulation  a  été  aug- 
leiitée  encore  par  la  création  de  nombreuses  associations,  soit 
le  négocians  animés  de  Tesprit  de  progrès,  soit  d'anciens  élèves 
les  Écoles  de  commerce,  reconnaissans  des  bienfaits  qu'ils  ont 
irés  de  cet  enseignement.  Nous  devons  une  mention  toute  spé- 
iale  à  la  Société  internationale  pour  le  développement  de  ten- 
ngnement  commercial^  fondée  par  le  docteur  Stegemann,  à 
Association  française  pour  le  développement  dé  l'Enseignement 
'chnique  et  à  V  Union  des  associations  des  anciens  élèves  des 
uoles  supérieures  de  commerce  de  France. 

Le  résultat  de  tous  les  efforts  et  l'expérience  des  pays  les 
Jus  avancés  montrent  que  l'enseignement  commercial  doit  être 
Ii\i8é  en  deux  séries  :  l'une  destinée  à  la  formation  du  futur 
:orps  commercial,  l'autre  au  perfectionnement  du  personnel  qui 
«^  fait  déjà  partie.  A  la  première  série  appartiennent  les  écoles 
primaires  supérieures,  les  écoles  pratiques  de  commerce  et  d'in- 
dustrie et  les  sections  commerciales  des  écoles  d'enseignement 
moderne  Handels  ahteilungen  der  Realschulen,  les  Écoles  de 
commerce  moyennes  et  les  Écoles  supérieures  de  commerce, 
enfin  la  création  moderne  par  excellence  des  Facultés  de  com- 
merce. A  la  seconde  série  ressortissent  les  cours  du  soir  et  les 
écoles  de  perfectionnement  Fortbildungsschucen. 

États  et  municipalités,  mais  surtout  Chambres  de  commerce, 
corporations  et  particuliers  ont  rivalisé  d'émulation   pour  ce 
nouvel  enseignement.  Tous  les  pays  n'ont  toutefois  pas  marché 
du  même  pas  ;  ceux  qui  ont  été  les  précurseurs  en  ont  été  récom- 
pensés par  l'avance  qu'ils  ont  prise  sur  leurs  concurrens  dans 
le  développement  de  leur  commerce  mondial,  mais  on  peut  dire 
l'aujourd'hui  la  nécessité  de  l'enseignement  commercial  à  tous 
s  degrés  est  unanimement  reconnue.  Les  nations  qui,  aupara- 
mt,  croyaient  orgueilleusement  être  trop  supérieures  pour  en 
oir  besoin  font  en  ce  moment  les  plus  grands  efforts  pour  rat- 
iper  le  temps  qu'elles  reconnaissent  avoir  perdu  ;  celles  qui 
it   conscientes  de  la  puissance  commerciale   qu'elles  y  ont 
isée  en  poursuivent  le  perfectionnement  et  Pachèvemenf .  Ou 
géra  des  progrès  que  cet  enseignement  ne  cesse  d'accomplir 
ns  tous  les  pays  par  l'exposé  que  nous  allons  faire  et  que.noiis) 
riserons  en  trois  parties  :  état  actuel  dans  les  principaux  pays 
monde;  —  état  actuel  en  France;  —  améliorations  qtlîr  est 
arable  d'effectuer  dans  notre  patrie. 

TOME  XXXT.  —   1906.  K 


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66  BETOB  DES  DEUX  MONDES. 


I 

Pour  nous  conformer  à  la  courtoisie  internationale,  nous 
adopterons  Tordre  alphabétique  pour  la  revue  des  pays  étran- 
gers, mais  il  se  trouve  précisément  que  celui  qui,  d'après  cette 
manière  de  procéder,  vient  en  tète  est  aussi  celui  (|ui,  de  Taveu 
général,  occupe  le  premier  rang  dans  l'enseignement  technique. 
Il  est  toutefois  difficile  d'énoncer  pour  TAUemagne  des  chiflFres 
statistiques,  car  deux  faits  rendent  malaisée  la  comparaison  avec 
d'autres  pays.  C'est  d'abord  que  l'enseignement  complémentaire 
des  apprentis  et  des  petits  employés  y  est  désigné  sous  le  nom 
d'((  écoles  »  tandis  que  la  plupart  des  autres  nations,  et  plus  juste- 
ment selon  nous,  le  qualifient  de  «  cours  commerciaux;  »  c'est  en- 
suite que,  presque  toujours,  les  Écoles  de  commerce  allemandes, 
outre  les  élèves  proprement  dits  qu'elles  conservent  toute  la  jour- 
née, reçoivent,  à  de  certaines  heures,  des  auditeurs  irréguliers. 

L'enseignement  élémentaire  et  les  cours  professionnels  y 
sont  assurés  tout  d'abord  par  les  sections  commerciales  des 
Écoles  d'enseignement  moderne  Handels  abteilungen  der  Real- 
schulen  et  ensuite  par  un  nombre  considérable  d'écoles  de  per- 
fectionnement Fortbildungsschulen.  L'opinion  publique  ajoute 
une  telle  importance  à  ces  dernières  que  la  loi  du  !•'  juin  1891 
est  venue  accorder  aux  États  particuliers  ainsi  qu'aux  communes 
le  droit  d'imposer  aux  apprentis  l'obligation  de  les  suivre;  on 
constate  du  reste  que  dans  toute  l'Allemagne  cette  obligation 
tend  à  devenir  la  règle.  La  progression  du  nombre  de  ces  écoles 
de  perfectionnement  est  presque  stupéfiante:  de  363  qu'elles 
étaient  en  1898,  elles  sont  montées  en  1905  k  522,  dont  237  à  fré- 
quentation obligatoire,  146  indirectement  obligatoires,  et  seule- 
ment 139  facultatives. 

Les  écoles  d'enseignement  moyen  tant  publiques  que  privées 
ne  semblent  pas  avoir  augmenté  dans  ces  dernières  années;  il 
y  en  avait  98  en  1899  d'après  l'Annuaire  Zimmerman.  L'attention 
s'est  surtout  portée,  en  dernier  lieu,  vers  la  création  et  le  déve- 
loppement des  Handelshochschulen.  Ce  sont  de  véritables  Facultés 
de  commerce  qui  ont  pour  objet,  comme  le  disent  leurs  pro- 
grammes, de  perfectionner  l'instruction  commerciale  de  la  même 
façon  que  les  Universités  complètent  l'instruction  générale.  L'Alle- 
magne compte  actuellement  quatre  de  ces  Facultés  :  à  Leipzig, 


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ir^'?ar«H  ■ 


L  ENSElGNEBfENT  CCMOfERCIÀL.  6T 

Aii-la-ChaQftUe,  Cologne  et  Francfort  ;  une  cinQUÎème  sera  ou- 
verte'prooliâinement  à  Berlin.  La  première  en  diate  est  celle  de 
Leiozig,  rondée  en  1698.  Comme  indication  de  Fétat  d'esprit  4e 
FAUeaM^fue,  il  est  intéressant  de  rappeler  que  cette  fondation» 
considérée  comme  un  événement  important,  donna  lieu  à  des 
réjouissances  publlYpies  et  fut  célébrée  par  tous  les  journaux. 

Il  nous  a  été  donné  de  visiter  dernièrement  la  Faculté  de 
Cologne.  Pour  être  admis  à  en  sui\Te  les  cours,  il  n'y  a  aucun 
examen  d'entrée;  il  faut,  soit  être  pourvu  d'un  des  diplômes  quf 
donnent  droit  au  service  militaire  d'un  an,  soit  avoir  passé  deux 
années  dans  un  bureau   commercial.   Il  y  a  bien  une  limite 
inférieure  d'&ge  de  dix-sept  ans,  mais  en  pratique  les  élèves  on| 
nne  moyenne  de  vingt  et  un  à  vingt-deux  ans.  Les  cours  générauxv 
obligatoires  pour  tous,  et  qui  durent  quatre  semestres  sont  la 
comptabilité,  le  droit,  l'économie  politique  si  admirablement 
désignée  par  le  mot  :  Wolkswirtschaftslehre^  enfin,  l'anglais  ou 
le  français  au  choix  de  l'élève,  plus  une  autre  langue  étrangère. 
Outre  ces  cours  généraux,  les  élèves  doivent  choisir  l'une  des 
trois  branches  suivantes  :  la  section  de  géographie  et  de  mar« 
chandises,  ou  la  section  des  assurances  et  sociétés,  ou  enfin  la 
section  de  technologie  comprenant  la  mécanique,  la  chimie  et  la 
physique.  Chaque  élève,  à  son  tour,  est  obligé  de  parler  pendant 
trois  quarts  d'heure  sur  un  sujet  qui  lui  est  donné  et  qui  sert 
ensuite  de  discussion  entre  le  professeur  et  toute  la  classe.  Pour 
donner  une  idée  d'ensemble  de  cette  belle  école,  il  suffira  de  dire 
que  le  Conseil  municipal  de  Cologne  construit  en  ce  moment 
pour  elle  un  bâtiment  qui  coûtera  4  millions  de  marks  et  que 
l'entretien  en  est  assuré  non  seulement  par  la  taxe  d'écolage  de 
ses  330  élèves   réguliers  [Immatrikulierte)  et  'de  ses  45   audi* 
teurs  libres  Rospiianten^  mais  encore  par  les  revenus  d*un  ca- 
pital de  1  million  de  niarks  qui  lui  a  été  consacré  par  M.  von 
Âfevissen  et  par  une  subvention  annuelle  de  60  000  marks  que  lui 
alloue  la  Ville. 

L'enseignement  des  jeunes  filles  se  développe  beaucoup  en 
Allemagne  ;  s'il  ne  comprend  pas  encore  d'école,  supérieure,  on 
peut  constater  néanmoins  qu'elles  sont  admises  dans  certaines  fa- 
cultés :  quant  aux  écoles  moyennes  et  élémentaires,  leur  nombre 
ne  cesse  de  s'accroître:  de  4S,  il  est  monté  actuellement  &  186. 

Comme  le.  dj.t  très  justement  M.  Torau-Bayle  dans  le  remar- 
quable rapport  présenta  par  lui  au  ministre  du  Commerce  de 


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68  IlEVUE   DES   DEUX   MONDES. 

France  en  1900,  renseignement  commercial  en  Allemagne  est 
dû  à  l'initiative  privée,  l'État  n'a  presque  jamais  l'entreprise  ou 
la  direction  d'une  école  de  commerce;  ce  sont  les  municipalités 
et  surtout  les  corporations  qui  ont  développé  cet  enseignement  ; 
c'est  la  nation  elle-même  qui  s'est  organisée  pour  la  conquête 
commerciale  du  monde  et  elle  Ta  fait  par  deux  grands  facteurs 
sociaux;  l'école  de  commerce  et  l'esprit  d'union  de  ses  négo- 
cians.  Il  ne  serait  pas  juste  d'oublier  de  mentionner  la  grande 
association  allemande  pour  le  développement  de  l'enseignement 
commercial  Deutscher  Verband  fi'ir  dos  Kaufmannische  Unter-- 
richtswesen  dont  le  siège  est  à  Brunswick.  C'est  elle  qui  a  pris 
l'initiative  des  Congrès  nationaux  de  Leipzig  en  1897,  de  Hanovre 
en  1899  et  de  Kiel  en  1904. 

L'Angleterre  est  do  tous  les  grands  pays  celui  qui  est  entré 
le  dernier  dans  la  voie  de  l'enseignement  commercial  propre- 
ment dit.  Se  complaisant  orgueilleusement  dans  la  suprématie 
de  son  commerce  et  obéissant  à  son  esprit  conservateur,  elle  n'a 
reconnu  la  nécessité  de  fortes  études  commerciales  que  -lors- 
qu'elle a  été  effrayée  par  la  concurrence  de  l'Allemagne.  Un 
livre  célèbre,  Made  in  Germany,  et  le  Congrès  international 
tenu  à  Londres  en  1897  l'ont  enfin  décidée  à  entrer  dans  le 
mouvement.  Lord  Roseberry  et  M.  Chamberlain  en  sont  les  plus 
chaleureux  partisans.  C'est  par  l'enseignement  supérieur  qu'elle 
a  commencé  en  créant  des  Facultés  de  commerce  et  des  sec- 
tions de  Banque,  d'Assurances  et  de  Transports  dans  les  Uni- 
versités de  Londres,  Birmingham,  Liverpool,  Leeds,  Nottingham, 
Slieffteld,Newcastle-on-Tyne,  Reading,  Southampton,  Dundee  et 
Manchester.  Cette  dernière  s'est  récemment  annexé  l'important 
collège  commercial  d'Owens  fondé  en  1901.  Môme  les  deux 
vieilles  Universités  d'Oxford  et  de  Cambridge  font  leur  possible 
pour  répondre  aux  besoins  nouveaux  en  instituant  des  examens 
et  des  grades  pour  les  langues  \âvantes  et  les  sciences  commer- 
ciales. Toutes  les  écoles  anglaises  sont  ouvertes  aux  femmes,  mais 
elles  n'en  profitent  guère  jusqu'ici. 

L'Autriche  a  comme  rAllemagno  de  nombreuses  écoles  de 
commerce  des  trois  degrés  et  toutes  très  appréciées.  Le  haut 
enseignement  est  donné  par  la  Scuola  Superiore  di  Commercio 
de  Triesie  et  par  l'Académie  d'exportation  de  Vienne.  La  pre- 
mière a  été  fondée  en  1877,  grâce  à  la  généreuse  donation  du 
baron  Pasquale  Revoltella.  Elle  vise  surtout  la  préparation  au 


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l'enseignement  commercial.  69 

commerce  d'exportation,  particulièrement  celui  de  TOrieut 
La  seconde  a  été  ouverte  en  1898  pour  former  des  jeunes  gens, 
capables  de  représenter  le  commerce  au ti*i chien  à  l'étranger 
et  de  répondre  aux  obligations  qui  incombent  aux  consuls 
commerciaux  ;  elle  a  aussi  des  cours  spéciaux  pour  la  formation 
de  professeurs  et  pour  des  spécialités,  telles  que  le  droit,  les 
transports,  et  les  assurances.  Les  élèves  ont  à  leur  disposition  les 
Qollections  du  célèbre  Musée  commercial  de  Vienne,  si  bien  di- 
rigé par  le  professeur  Schniid. 

L'enseignement  moyen  du  degré  supérieur  est  donné  pur 
vingt-quatre  écoles  publiques  de  deux  années  de  classes  que 
rÉtat  subventionne,  et  par  une  trentaine  d'écoles  privées.  Pour 
donner  une  idée  de  l'estime  dont  l'enseignement  commercial 
jouit  en  Autriche,  nous  citerons  l'Académie  de  commerce  de 
Vienne,  fondée  en  1858  et  appartenant  aujourd'hui  à  la  corpora- 
tion de  l'Académie  de  commerce.  Elle  est  dirigée  par  un  Conseil 
d'administration  composé  de  négocians  et  d'industriels.  En  1904, 
elle  était  fréquentée  par  849  élèves  et  elle  a  compté  depuis  sa 
fondation  plus  de  18  000  élèves.  La  corporation  a  dépensé  depuis 
l'origine  5  millions  de  francs  pour  son  école,  qui  «est  installée 
aujourd'hui  dans  un  immeuble  magnifique  ayant  coûté 
1250000  francs;  le  fonds  de  retraites  constitué  pour  les  profes- 
seurs dépasse  250000  francs. 

Les  écoles  de  perfectionnement  (cours  commerciaux  pour 
employés  et  apprentis)  sont  actuellement  au  nombre  do  118  en 
Autriche.  Ces  cours  ont  généralement  lieu  le  soir  Je  sept  à 
neuf  heures;  ils  ne  sont  pas  obligatoires,  mais  ils  sont  néanmoins 
assez  fréquentés  et  les  patrons  s'y  montrent  très  favorables. 

Comme  les  pays  catholiques  en  général,  l'Autriche  n'adm(?.t 
pas  les  jeunes  filles  dans  les  écoles  do  garçons  et  les  femmes 
n'ont  ainsi  à  leur  disposition,  jusqu'à  présent,  qu'une  quinzaine 
d'écoles  élémentaiies  qui  leur  sont  spécialement  destinées. 

L'État,  les  provijices,  les  villes,  les  Chambres  de  commerce, 
les  corporations,  les  négocians,  môme  les  Caisses  d'épargne  accor- 
dent annuellement  à  l'enseignement  commercial  sous  ses  diffé- 
rentes formes  des  subventions  nombreuses  aont  le  total  dépasse 
13SOO00  francs.  C'est  grâce  à  ces  subventions  et  à  la  faveur  du 
public  guc  cet  enseignement  est  très  prospère  et  bien  installé 
dans  des  locaux  spéciaux,  vastes  et  quelquefois  luxueux. 

La  Belgique  eut  le  pays  qui  contient  proportionnellement  lo 


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70  RBVUE  DBS  DBUX  M0KDB8. 

plus  grand  nombre  d'écoles  de  commerce  de  tous  les  degrés  et  de 
cours  commerciaux.  On  pourrait  presque  dire  que  cet  enseigne- 
ment y  est  exubérant  ;  il  y  a  concurrence  entre  les  pouvoirs  pu- 
blics, l'initiative  privée  et  les  associations  religieuses  ou  indus- 
trielles. La  variété  des  diplômes  y  est  infinie;  un  arrêté  royal  du 
28  septembre  1896  a  créé  la  licence  du  degré  supérieur  en  sciences 
commerciales  et  consulaires,  et  des  arrêtés  royaux  successifs 
ont  étendu  et  développé  cet  enseignement  par  l'organisation 
d'une  licence  en  science  commerciale  (arrêté  du  limai  1901); 
un  arrêté  ministériel  du  13  novembre  1901  a  créé  pour  l'Institut 
supérieur  de  commerce  d'Anvers  un  diplôme  de  sciences  colo- 
niales; enfin  un  groupe  de  négocians  et  d'industriels  s'est  signalé 
récemment  par  la  création  originale  d'un  jury  central  de  comp- 
tabilité et  de  correspondance  commerciale  institué  sous  le  pa- 
tronage de  l'État.  Ainsi  que  son  nom  l'indique,  ce  jury  ne 
s'occupe  pas  de  cours,  ne  crée  pas  d'enseignement;  il  n'organise 
que  des  examens  qui  aboutissent  à  la  collation  soit  du  diplôme 
de  comptable,  soit  du  diplôme  de  correspondant;  les  examens 
sont  exclusivement  accessibles  aux  jeunes  praticiens  des  deux 
sexes,  sous  la  condition  que,  depuis  un  an  au  moins,  le  candidat 
occupe  un  emploi  dans  le  commerce  pu  l'industrie. 

L'école  qui  a  le  plus  contribué  à  la  renommée  universelle 
de  l'enseignement  commercial  belge  est  l'Institut  supérieur  de 
commerce  d'Anvers  qui,  fondé  dès  18S2,  a  servi  de  modèle  à 
beaucoup  de  pays  pour  l'organisation  de  leurs  écoles  supérieures 
de  commerce.  L'Institut  est  si  connu  dans  le  monde  entier  que 
sur  les  303  élèves  qu'il  possédait  en  1905,  110  seulement  étaient 
Belges  et  193  étrangers. 

La  dernière  période  décennale  a  vu  éclore,  sur  divers  points 
du  pays,  tout  un  essaim  d'écoles  supérieures  organisées  la  plu- 
part du  temps  par  l'initiative  privée  subsidiée  par  le  gouverne- 
ment. Nous  citerons  notamment  l'Ecole  commerciale  et  consu- 
laire de  l'Université  catholique  de  Louvain,  l'École  des  Hautes 
Études  commerciales  et  consulaires  de  Liège,  l'École  supérieure 
commerciale  et  consulaire  de  Mons,  l'Institut  commercial  des 
Industriels  du  Hainaut.  En  1904,  l'Université  libre  de  Bruxelles 
a  ouvert  une  école  de  commerce  fondée  et  dotée  par  M.  Ernest 
Solway;  son  prospectus  déclare  qu'elle  a  en  vue  un  enseigne- 
ment «  vraiment  supérieur  »  et  annonce,  sans  être  arrêté  par 
trop  de'modestie^  que  la  technologie  y  sera  étuHiéA  dans  ses  rap- 


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l'sNSEIGNEMEMT   GOMMERdÂL"/  71 

ports  avec  rorganisation  économique  des  affaires  et  que  Ton  y- 
fera  quatre  cours  de  culture  générale;  T histoire  contemporaine 
au  point  de  vue  du  commerce,  rhistoire  des  littératures  pour 
aider  à  la  connaissance  des  langues,  la  biologie  générale  con- 
duisant à  la  connaissance  des  matières  premières  de  l'industrie  ; 
la  sociologie  descriptive  basée  sur  Vétude  des  divers  peuples  1  De 
son  côté  le  gouvernement  a  institué  l'enseigneinent  commercial 
mpérieur  dans  les  Facultés  de  drq^t  des  Universités  de  l'État. 

L'enseignement  commercial  moyen  est  donné,  en  Belgique, 
soit  par  des  établissemens  ofâciels,  soit  par  les  communes,  soit 
paF  des  institutions  libres  généralement  subventionnées  par  la 
province  ou  l'État.  Plusieurs  des  écoles  moyennes  de  l'État  ont 
une  action  commerciale  dont  le  programme  est  organisé  de 
façon  k  donner  une  préparation  immédiate  aux  emplois  secon- 
daires dans  le  commerce.  Enfin  les  Athénées  royaux  sont  divisés 
en  trois  sections  dont  l'une,  celle  des  humanités  modernes,  est 
subdivisée  elle-même  en  section  scientifique  et  section  com- 
merciale et  industrielle.  Les  études  y  durent  sept  années  dont  les 
quatre  premières  sont  communes  aux  deux  sections.  La  bifur- 
cation s'opère  à  partir  de  la  cinquième  année.  Arrivés  au  terme 
de  la  septième  année  et  en  possession  du  diplôme  de  sortie  de 
l'Athénée,  les  élèves  sont  parfaitement  préparés  pour  entrer  dans 
des  bureaux  de  commerce  ou  pour  aborder  les  études  supé- 
rieures. Ils  constituent,  en  règle  générale,  pour  les  écoles  supé- 
rieures de  commerce,  les  meilleures  recrues. 

Quant  k  l'enseignement  élémentaire,  il  a  été  organisé  dans  un 
grand  nombre  de  villes  belges  par  les  soins  de  groupemens 
libres  constitués  sous  des  noms  divers  :  syndicats  du  commerce, 
cercles  polyglottes,  unions  des  employés  etc. 

Si  les  jeunes  filles  ont  à  leur  disposition  des  écoles  ména- 
^gèreset  professionnelles  admirablement  organisées,  il  ne  paraît 
as  que  jusqu'ici  elles  soient  dirigées  d'une  façon  particulière 
srs  le  commerce. 

En  résumé,  l'initiative  privée,  les  associations,  les  autorités 
K^ales  et  l'État  sont  d'accord  en  Belgique  pour  favoriser  l'ensei- 
lement  commercial,  et  le  ministère  de  l'Industrie  et  du  Travail 
«ai  en  a  la  haute  surveillance  ne  néglige  rien  pour  le  bien  diri- 
ir.  Un  service  d'inspection  de  l'enseignement  technique  visite 
1  moins  une  fois  chaque  année  les  écoles  subventionnées  par 
État.  Nommer  M.  Rombaud,   directeur  générai   et  M.  Paul 


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72  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Wauters,  inspecteur,  suffit  pour  faire  comprendre  la  valeur  de 
ce  ser\ace,  et  nous  ne  terminerons  pas  sans  accorder  une  men- 
tion spéciale  à  la  publication  remarquable  faite,  en  1903,  par 
le  ministère  de  Tlndustrie  et  du  Travail  sous  le  titre  de  :  Itap^ 
port  sur  la  situation  de  renseignement  technique  en  Belgique. 

Le  Danemark  en  est  encore  à  la  tradition  qui  veut  que  les 
jeunes  gens  destinés  au  commerce  entrent  dans  les  affaires 
comme  apprentis  dès  Tâge  de  quatorze  ou  quinze  ans,  et  que  la 
durée  de  leur  apprentissage  varie  entre  quatre  ou  cinq  années. 
Dans  ces  conditions,  il  ne  faut  pas  s'étonner  que,  dans  son  rap- 
port de  1900,  rinspecteur  général  de  renseignement  commer- 
cial danois  se  soit  exprimé  avec  quelque  découragement  de  la 
façon  suivante  :  «  Tant  que  la  classe  commerçante  se  recrutera 
de  cette  manière,  dit-il,  il  sera  difficile  de  trouver  les  élémens 
d'une  clientèle  suffisamment  nombreuse  pour  les  écoles  de  com- 
merce. »  Point  d'école  supérieure  et  seulement  trois  ou  quatre 
petites  écoles  moyennes,  tel  est  donc  le  maigre  bilan  de  l'en- 
seignement commercial  danois. 

L'École  de  commerce  Brock,  do  Copenhague,  est  peut-être  la 
seule  il  laquelle  on  puisse  donner  ce  nom,  c'est  une  sorte  de 
Realschule  avec  six  années  do  cours  auxquelles  on  a  ajouté, 
comme  complément,  deux  années  d'études  commerciales  dont  les 
élèves  ont  de  quinze  à  dix-huit  ans.  Cette  division  supérieure 
n'était  fréquentée,  en  1900,  que  par  29  élèves.  Seule  la  manière 
dont  fut  fondée  l'école  est  originale.  En  1800,  un  riche  négo- 
ciant danois,  Niels  Brock,  laissa,  entre  autres  legs,  une  sommo 
de  42000  francs  pour  fonder  une  écolo  de  commerce  à  Copen- 
hague. Par  suite  de  diverses  circonstances,  ce  ne  fut  que  86  ans 
plus  tard  que  ce  legs  trouva  son, emploi,  les  intérêts  capitalisés 
l'avaient  alors  décuplé  et  porté  à  la  somme  de  420000  francs. 

Mais  si  l'opinion  danoise  est  peu  favorable  aux  écoles  de 
commerce  proprement  dites,  elle  est  persuadée  en  revanche  que 
«  les  cours  de  perfectionnement  »  répondent  mieux  à  l'éducation 
des  employés  de  commerce.  Aussi  ces  cours  sont-ils  'bien  orga- 
nisés, très  prospères,  et  il  y  en  avait  déjà  en  1901,  plus  de  î>0, 
dont  un  pour  les  jeunes  filles,  tous  subventionnés  par  les  muni- 
cipalités et  les  corporations.  Cet  état  d'esprit  explique  le  déve- 
loppement remarquable  qu'a  pris  dans  ces  dernières  années 
l'Ecole  de  perfectionnement  des  cojnmerçans  de  Copenhague. 
Cette  institution  possède    un  local  qui  ne  lui  a  pas  coûté  moins 


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l'enseignement  commercial.    ^  73 

l'un  million   de   francs,  et    elle  voit    augmenter   sans  cesse  le 
lombre  de  ses  auditeurs,  qui  atteignait  1500  en  1905. 

En  Espagne,  renseignement  commercial  a  été  longtemps  très 
bien  organisé...  sur  le  papier.  On  avait  eu  le  tort  de  Tannexer 
aux  lycées  et  collèges,   de  sorte  qu'il   était  décrié  et  végétait 
faute  d'élèves.  Ce  n'est  guère  que  depuis  le  nouveau  décret  du 
17  août  1901,  que  ces  écoles  ont  pris  consistance,  et  il  est  probable 
ju'elles  vont  prendre  maintenant  de  l'extension,  puisque  Ton  prête 
i  M.  Moret  l'intention  de  s'appuyer  sur  elles  pour  commencer 
i  lutte  de  renseignement  laïque  contre  l'enseignement  congre- 
lanist^,  tout-puissant  jusqu'à  présent  dans  les  écoles  publiques. 
Aux  États-Unis  d'Amérique,  l'enseignement  commercial  a 
été  pendant  fort  longtemps  d'une  extrême  originalité.  Il  n'était 
lonné  que  par  les  Business  CollegeSy  sortes  d'entreprises  indus- 
trielles dont  Tidéal  était  de  fournir,  en  quelques  semaines  et  à 
n'import^î  quelle  époque  de  l'année,  à  l'homme  ou  à  la  femme 
désireux  de  devenir  commis  ou  teneur  de  livres,  un  bagage  de 
connaissances  techniques  suffisant  pour  lui  assurer  une  rémuné- 
ration convenable.  Les  noms  de  MM.  Packard,  Bryant  et  Strat- 
ton,  qui,  vers  1850,  fondèrent  ce  genre  d'écoles  et  le  répandirent 
sur  toute  la  surface  des  États-Unis,  sont  restés  à  bon  droit  po- 
pulaires, d'autant  plus  qu'ils  y  gagnèrent  de  jolies  fortunes,  ce 
qui  est  la  meilleure  des  recommandations  là-bas.  Le  voyageur 
européen  qui  visite  les  États-Unis  est  constamment  frappé  par 
les  idées  nouvelles  qu'il  y  rencontre,  mais  nous  nous  souvenons 
particulièrement  de  l'étonnement  que  nous  éprouvâmes  vers  1860 
en  visitant  Tune  des  huit  ou  dix  écoles  de  ce  genre  alors  en 
'"xercice.  Hommes  et  femmes  de  tout  âge  et  de  toutes  conditions 
y  trouvaient  pêle-mêle,  transformés  à  forfait  en  employés,  et 
>la  dans  l'espace  de  deux  à  trois  mois,  par  un  enseignement  des 
^iis  terre  à  terre  et  qui,  nouvelle  originalité,  n'en  comprenait 
s  moins  im  cours  d'élocutioû,    tellement  les  Américains  ro- 
^nnaissent  l'utilité  de  savoir  exprimer  leurs  pensées  en  public. 
Les  choses  ont  marché  depuis,  et  c'est  au  contraire  vers  tes 
utes  études  commerciales  que  ce  pays  s'oriente  avec  ardeur 
ce  moment,  à  la  suite  du  voyage  que  M.  Edmond  James,  alors 
afesseur  à  l'Université  de  Chicago,  et  aujourd'hui  président  de 
université  de  TÉtat  de  l'IUinois,  fit  en  Europe,  il  y  a  une 
aine  d'années,  pour  y   étudier  d'une  façon  approfondie   les 
les  supérieures  de  commerce.  Son  livre  sur  l'éducation^, des 


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74  REVUE  DBS  DEUX  MONDES. 

hommes  d'affaires  fut  le  signal  de  l'important  mouvement  auquel 
nous  assistons  aujourd'hui.  On  compte  <en  ce  moment  une 
dizaine  de  Facultés  de  commerce  adjointes  à  des  Universités; 
elles  ont  toutes  un  programme  sensiblement  pareil;  il  s'étend 
sur  quatre  années  et  prévoit  pendant  les  deux  dernières  un  sec* 
tionnement  entre  les  six  branches  de  banque  et  finance,  de 
chemins  de  fer  et  transports,  de  commerce  et  industrie,  d'assu- 
rances, de  science  politique  et  consulaire,  enfin  de  journalisme. 
Les  étudians  peuvent  aussi  s'y  préparée  au  professorat  commer- 
cial. A  côté  de  ces  Facultés  proprement  dites,  il  y  a  dans  plu- 
sieurs Universités  des  cours  de  haut  enseignement  d'économiq 
politique,  de  finance  et  de  commerce,  et,  comme  l'attention  gé- 
nérale est  portée  de  ce  côté-là,  on  peut  s'attendre  à  de  véritables 
surprises  à  la  suite  des  donations  absolument  prodigieuses  que 
les  grands  milliardaires  font  depuis  quelques  années  aux  prin- 
cipales Universités  de  leur  pays. 

L'enseignement  commercial  moyen  est  donné  aux  États- 
Unis  soit  dans  des  écoles  publiques,  soit  dans  des  écoles  privées. 
Dans  les  premières  on  a  commencé  par  l'adjonction  de  cours 
commerciaux,  mais  la  tendance  actuelle  des  grandes  villes  est 
de  consacrer  à  cet  enseignement  des  écoles  indépendantes.  C'est 
un  pas  en  avant  vers  l'idéal  qui  consiste  à  avoir  des  cours  spé- 
ciaux et  des  maîtres  spéciaux  dans  des  bâtimens  spéciaux.  Quant 
aux  écoles  privées  d'enseignement  commercial  moyen,  déjà 
assez  nombreuses,  elles  se  développent  sans  cesse.  Leur  ensei- 
gnement dure  généralement  deux  ans  et  peut  être  comparé  à 
celui  des  Académies  de  commerce  d'Autriche. 

Les  écoles  commerciales  élémentaires,  appelées  Commercial 
Collèges,  sont  fort  nombreuses;  elles  étaient  en  1896,  dernière 
année  dont  nous  connaissions  la  statistique,  ^au  nombre  de  341, 
avec  1 764  professeurs  et  77  000  élèves,  dont  82  pour  100  fréquen- 
taient les  cours  du  jour,  et  18  pour  100  ceux  du  soir.  L'ensei- 
gnement qui  y  était  d'abord  rudimentaire  s'est  élargi,  la  durée 
des  études  s'y  est  agrandie  et  l'on  y  trouve  maintenant  une  so- 
lide préparation  pratique.  L'écolage  dans  les  meilleures  écoles 
varie  de  250  à  1  000  francs  poiir  une  année  scolaire  de  dix 
mois  ;  dans  un  pays  où  tout  se  mesure  d'après  le  prix,  c'est  dire 
que  l'on  attache  une  grande  importance  à  cet  enseignement.  Les 
cours  complémentaires,  cours  du  soir,  cours  de  perfectionnement 
commercial^  sont  très  répandus  et  très  fréquentés  aux  États- 


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l'enseignehent  commercial.  75 

Unis,  mais  ils  n'ont  donné  lieu  jusqu'ici  à  aucune  statistique. 
ûfoïs  auctin  des  degrés  de  renseignement  commercial  il  n'y  a 
d'écoles  spéciales  pour  les  jeunes  filles  ;  en  Amérique,  les  écoles 
sont  communes  aux  deux  sexes  et  cette  co-fréquentation  a  l'heu- 
reux effet  de  stimuler  l'émulation. 

La  Grèce  fait  des  efforts  très  louables  en  faveur  de  l'enseigne- 
ment commercial.    Le  degré   supérieur   y  est  représenté   par 
l'École  de  commerce  de  l'Académie  royale  d'Athènes,  fondée 
en  1894  sous  le  protectorat  du  Roi  et  du  patriarche  œcumène,et 
subventionnée  par  les  municipalités  d'Athènes  et  du  Pirée.  Elle 
comptait  ISO  élèves  en  1905.  L'enseignement  moyen  est  donné 
par  les  écoles  spéciales  de  Volo,  Athènes,  Patras,   le  Pirée  et 
l'Ile  de  Naxos.  Ces  deux  derniers  établissemens  ont  une  moyenne 
de  50  élèves   et  sont  renommés  surtout   pour  leur  excellent 
enseignement  du  français.  Signalons  enfin  les  écoles  de  com- 
merce grecques  qui  existent  dans  la  Turquie  d'Europe  et  dans 
la  Turquie  d'Asie,  et  dont  les  plus  importantes  sont  celle  de 
ChalciSy  près  de  Gonstantinople,  et  celles  de  Salonique  et  de 
Smyme. 

En  Hongrie,  le  gouvernement  attache  une  importance  toute, 
particulière  à  la  question  de  l'enseignement  commercial.  Quand 
les  écoles  ne  sont  pas  créées  directement  par  lui,  leur  organisa- 
lion  est  soumise  à  des  règles  très  strictes  et  uniformes.  L'in- 
spection est  faite  très  soigneusement  sous  la  direction  du  docteur 
Bêla  Schack.  Les  deux  ministres  du  Culte  et  de  l'Instruction  pu- 
blique ont  constitué  ensemble  une  commission  consultative  de 
l'e&seignement  commercial  qui,  composée  de  quinze  fonction- 
ïwdres  et  de  quinze  négocians,  a  déjà  rendu  de  grands  services. 
L'enseignement  supérieur  est  donné  par  quatre  écoles  : 
l'Acuuémie  orientale  de  Budapest,  ouverte  en  1891,  et  caractéri- 
^  par  les  voyages  d'études  en  Orient,  faits  par  ses  élèves  aux 
îrais  de  l'État,  et  par  la  Hevue  orientale  qu'elle  publie;  l'École 
normale  commerciale  de  Budapest,  destinée,  comme  son  nom 
l'indique,  à  former  des  professeurs  commerciaux;  enfin  les  deux 
Académies  de  commerce  de  Budapest  et  de  Koloszvar.  Le  carac- 
tère commun  de  ces  quatre  écoles  est  de  ne  recevoir  que  des 
jeunes  gens  ayant  au  moins  dix-huit  ans  et  pourvus  du  diplôme 
de  maturité  soit  d'un  gymnase  supérieur,  soit  d'une  école  reale 
supérieure. 

L'enseignement  moyen  comprend  èi  l'heure  actuelle  37  écoles; 


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76  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

c'est  dire  combien  elles  sont  appréciées.  19  d'entre  elles  appar- 
tiennent à  TÉ  tat,  7  à  des  i municipalités,  6  à  des  corporations, 
2  sont  confessionnelles,  3  sont  des  entreprises  privées.  L'État 
dépense  724  000  couronnes  (1  couronne  =  1  fr.  05)  pour  ses  propres 
écoles  et  alloue  180  000  couronnes  à  celles  des  municipalités  et 
des  corporations.  L'organisation  de  toutes  ces  écoles  est  iden- 
tique jusque  dans  les  moindres  détails  et  a  été  fixée  par  un  dé- 
cret ministériel  de  1895.  L'âge  minimum  d'entrée  est  de  quatorze 
ans,  la  durée  des  études  est  de  trois  ans,  et  le  diplôme  de  sortie 
donne  droit  au  service  militaire  d*un  an! 

La  fréquentation  des  écoles  d'apprentis  est  obligatoire  dans 
toute  la  Hongrie.  Aussitôt  qu'une  commune  contient  au  moins 
50  apprentis  commerciaux,  elle  doit  organiser  une  école  pour  eux. 
La  durée  des  études  y  est  de  trois  ans  et  comprend  sept  heures 
par  semaine.  L'obligation  de  fréquenter  l'école  cesse  avec  la  fin 
de  l'apprentissage.  En  1904,  il  y  avait  91  de  ces  écoles  fréquen- 
tées par  6502  apprentis.  Il  y  a  aussi  de  nombreux  cours  du  soir 
fondés  par  la  Société  pour  le  développement  de  l'enseignement 
professionnel,  par  la  Société  des  Employés  de  Banque  et  la 
Société  des  Voyageurs. 

Les  cours  commerciaux  pour  les  jeunes  filles  ont  fait  l'objet, 
en  1900,  d'un  décret  ministériel  qui  les  place  sous  la  surveil- 
lance de  l'inspecteur  général  de  l'Instruction  publique.  Ils  com- 
prennent comme  matières  obligatoires  l'arithmétique  commer- 
ciale, la  tenue  des  livres,  le  change,  Ja  correspondance  et  le 
travail  de  bureau,  la  géographie  commerciale  et  la  sténographie  : 
la  dactylographie  est  facultative.  Ils  durent  dix  mois  à  raison 
de  vingt  heures  par  semaine  et  ont  été  fréquentés  dans  l'exercice 
1903-1904  par  991  élèves  dont  948  ont  passé  avec  succès  l'exa- 
men final. 

En  tête  de  l'enseignement  commercial  en  Italie  il  faut  placer 
l'Ecole  royale  supérieure  de  commerce  de  Venise,  fondée  en  1868 
par  l  Etat  avec  l'appui  matériel  et  moral  de  la  Ville  et  de  la 
Chambre  de  commerce.  Elle  comprend  trois  branches:  une  sec- 
tiun  commerciale,  une  section  consulaire,  une  école  normale 
pour  la  formation  des  professeurs  de  commerce,  de  droit,  d'éco- 
noiiiie  politique  et  de  langues  vivantes.  L'enseignement  n'y  est 
pas  seulement  théorique,  mais  il  est  donné  beaucoup  de  soins 
au  bureau  pratique  et  il  est  à  noter  que  même  les  candidats  au 
professorat  des  langues  doivent  prendre  part  à  ces  exercices.  La 


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L  ENSEIGNEMENT   COMMERCIAL.  77 

Jurée  des' études  fest  de  trois  ans  pour  la  première  section  et  de 
fiatre  ans  pour  les  autres.  A  la  sortie  de  Técole,  les  élèves 
reçoivent  après  .examen  un  diplôme  qui  leur  donne  droit  soit 
d'entrer  dans  le  service  consulaire,  soit  d'obtenir  un  poste  de 
professeur  dans  renseignement  secondaire  de  l'Etat.  Le  haut 
enseignement  commercial  se  domie  aussi  depuis  1902  dans  TUni- 
versité  de  Bocconi,  à  Milan;  c'est  une  fondation  privée  mais 
reconnue  par  TÉtat,  due  à*la  générosité  du  riche  négociant  mi- 
lanais dont  elle  porte  le  nom  et  qui  lui  a  consacré  un  million  de 
francs.  Dans  l'esprit  de  son  fondateur  elle  est  destinée  à  former 
des  <(  capitaines  d'industrie.  » 

Comme  eu seignement  commercial  moyen,  l'Italie  n'a  fait  jus- 
quici  que  ses  premiers  pas;  elle  avait  bien  depuis  1886  l'École 
supérieure  de  commerce  de  Bari  et  l'École  supérieure  d'applica- 
tion pour  les  études  commerciales  de  Gênes  et  qui  sont  deux 
bonnes  écoles;  mais  ce  n'est  que  sous  la  pression  de  l'opinion 
publique  que  le  gouvernement  vient  d'en  fonder  plusieurs  autres 
qui  sont  encore  trop  récentes  pour  que,  nous  puissions  en  parler. 

Quant  à  l'enseignement  commercial  élémentaire,  outre  les 
scclions  commerciales  des  écoles  publiques  de  l'État  où  la  tenue. 
des  livres  figure  dans  le^  programmes  de  l'enseignement  général 
moderne,  il  se  donn  actuellement  dans  une  quarantaine  d'écoles 
du  jour  ou  de  cours  du  soir,  dont  quatre  spécialement  pour  les 
jeunes  filles. 

En  publiant  nos  impressions  sur  le  voyage  autour  du  monde 
que  nous  fîmes  de  1867  à  1869,  nous  surnommions  le  Japon  le 
«  pays  de  la  bonne  humeur  ;  »  nous  dirions  aujourd'hui  le 
«  pays  des  miracles.  »  Entre  les  soldats  que  nous  voyions  alors 
armés  seulement  de  sabres,  la  figure  recouverte  d'un  masque 
destiné  à  faire  peur  à  l'ennemi  et  l'admirable  armée  qui  vient 
de  se  distinguer  en  Mandchourie,  le  contraste  tient  du  prodige. 
Pour  ceux  qui,  comme  nous,  sintéressenti  h.  l'enseignement 
commercial,  il  en  est  de  môme  pour  cette  branche  de  la  civilisa- 
tion la  plus  avancée.  La  difi'érence  entre  les  écoles  pubfiques 
que  nous  visitâmes  autrefois  et  celles  que  nous  verrions  aujour- 
d'iiui  nous  confondrait  d'étonnement.  L'enseignement  commer- 
<'ial,  inconnu  alors,  y  est  organisé  maintenant  à  ses  trois  degrés 
absolument  comme  en  Europe,  ainsi  que  nous  avons  pu  nous  en 
rendre  compte  à  l'Exposition  de  Liège. 

Les  études  supérieures  sont  représentées   par    l'École  dos 


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78  REVUS  DES  DEUX  MONDES. 

Hautes  Études  commerciales  de  Tokîo,  fondée  en  18S5,  et  par 
l'École  des  Hautes  Études  commerciales  de  Kobé,  créée  en  1903  ; 
il  en  sera  ouvert  prochainement  deux  nouvelles  à  Nagasaki  et  à 
Nagoya.  Ces  écoles  n'acceptent  que  des  élèves  ayant  terminé 
leurs  cinq  années  de  lycée  et  les  répartissent  entre  six  groupes  : 
le  commerce,  la  banque,  les  chemins  de  fer,  la  navigation,  les 
assurances,  le  service  consulaire.  Après  examen,  il  est  délivré 
un  diplôme  de  doctorat  es  sciences  commerciales. 

L'enseignement  moyen  est  destiné  plus  particulièrement  aux 
élèves  des  lycée$  ayant  terminé  au  moins  les  deux  premières 
années  de  ces  établissemens.  Ces  écoles,  dites  écoles  spéciales  de 
commerce,  étaient  déjà  on  1903  au  nombre  de  34  publiques  et 
7  privées.  A  la  même  époque,  renseignement  élémentaire  se 
donnait  dans  16  écoles  élémentaires  de  commerce  dans  lesquelles 
on  entrait  après  avoir  suivi  les  quatre  années  de  l'enseignement 
primaire.  On  comptait  aussi  69  cours  de  perfectionnement 
annexés  aux  écoles  primaires.  Placé  sous  le  contrôle  du  ministre 
de  l'Instruction  publique,  attentivement  surveillé  par  des  inspec- 
teurs spéciaux,  l'enseignement  commercial  au  Japon  prétend, 
on  le  voit,  rivaliser  avec  celui  de  l'Europe. 

L'enseignement  qui  nous  occupe  est  fort  restreint  en  Norvège. 
Il  ne  donne  lieu  à  aucune  école  supérieure  et  ne  comprend  que 
deux  écoles  moyennes  créées  pas  des  municipalités,  à  savoir  le 
Gymnase  commercial  de  Christiania,  fondé  en  1875  et  le  Gymnase 
commercial  de  Bergen,  qui  date  de  1904.  La  durée  régulière  des 
études  y  est  de  deux  ans  et  elles  sont  mixtes  pour  garçons  et 
filles.  En  outre  de  ces  écoles  publiques  il  y  a  beaucoup  d'institu- 
tions privées  qui  prennent  le  nom  de  commerciales,  mais  malheu- 
reusement la  plupart  d'entre  elles  ont  des  maîtres  d'une  culture 
insuffisante.  Cependant  il  faut  citer  comme  la  plus  réputée  l'École 
d'Ottotreider  à  Christiania  dont  on  a  pu  apprécier  les  intéressans 
travaux  à  l'Exposition  de  Paris  de  1900.  Quant  à  la  situation  des 
apprentis,  elle  n'est  réglementée  par  aucune  loi  ;  on  s'en  rapporte 
pour  leur  éducation  pratique  au  bon  vouloir  des  patrons.  Espé- 
rons que  l'Association  des  anciens  élèves  du  Gymnase  commeiv 
cial  de  Christiania  qui,  sous  le  nom  de  Club  commercial,  jouit 
d'une  certaine  influence,  pourra  être  utile  au  développement  si 
désirable  et  si  en  retard  de  l'enseignement  commercial  en  Norvège* 

Dans  les  Pays-Bas  l'enseignement  commercial  proprement 
dit  n'a  pris  corps  que  dans  les  dix  dernières  années,  si  ron 


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l'enseignement  commeroal.  79 

excepte  l'Ëcole  commerciale  publique  d'Amsterdam,  qui  existe 
depuis  quarante  ans.  Il  n'y  a  pas  encore  d'enseignement  supé- 
rieur et  l'on  compte  actuellement  neuf  écoles  moyennes  organi- 
sées par  les  communes  avec  des  subsides  de  l'État.  Les  jeunes 
filles  y  ont  accès. 

La  Russie  est  probablement  le  pays  qui  a  possédé  la  plus 
ancienne  des  écoles  de  commerce  :  c'est  l'École  DemidoflF  fondée 
à  Moscou  en  1772  et  transportée  à  Saint-Pétersbourg  en  1799 
par  l'impératrice  Féodorowna  qui  la  prit  sous  sa  protection. 
Quelques  écoles  et  des  cours  commerciaux  furent  fondés  plus 
tard,  principalement  après  1870,  par  différentes  corporations  de 
uégocians  ;  mais  l'essor  de  cet  enseignement  date  de  la  loi  de  1896 
qui  la  rattacha  au  ministère  des  Finances.  L'influence  considé- 
rable de  cette  loi,  faite  dans  un  esprit  vraiment  libéral,  ressort 
clairement  des  intéressantes  études  publiées  successivement 
en  1899  par  M.  le  conseiller  d'État  Grigoriew,  inspecteur  général 
de  l'enseignement  technique  en  Russie,  puis  en  1901  par  M.  Jour- 
dan,  directeur  de  l'École  des  Hautes  Études  do  Paris,  enfin  réfcem- 
ment  par  M.  de  Friesendorff,  conseiller  d'État.  Les  corporations, 
les  sociétés  diverses  et  les  Bourses  de  commerce  ont  rivalisé 
d'entrain  et  de  générosité  en  faveur  de  l'enseignement  commer- 
cial depuis  que  cette  loi  l'a  soustrait  aux  rigueurs  du  ministère  de 
l'Instruction  publique  et[a  donné  libre  carrière  à  la  fois  au  public 
qui  désirait  cet  enseignement  et  aux  excellens  professeurs  qu'il  a 
su  attirer.  Aussi  le  nombre  des  écoles  de  commerce  de  tous  les 
degrés,  tant  officielles  que  privées,  atteignait-il  récemment  Tim- 
jportance  considérable  de  i  47  et  va-t-il  sans  cesse  en  augmentant. 

Les  meilleures  écoles  russes,  tout  en  prenant  le  nom  d'Écoles 
supérieures  de  commerce,  donnent  en  réalité  un  enseignement 
moyen.  Les  unes  prennent  leurs  élèves  dès  l'âge  de  dix  ans  et 
les  conservent  sept  ans  en  leur  donnant  une  instruction  géné- 
rale pendant  les  quatre  premières  années  et  en  consacrant  les 
trois  années  restantes  aux  études  spéciales.  Les  autres  n'admet- 
tent que  des  jeunes  gens  âgés  de  treize  à  dix-sept  ans  ayant  déjà  . 
reçu  une  bonne  instruction  générale  et  les  conservent  pendant 
trois  ans.  Le  diplôme  de  sortie  confère  les  mêmes  droits  pour  le 
serAice  militaire  que  celui  des  écoles  réaies  de  l'État.  En  1903,1e 
nombre  de  ces  écoles  supérieures  de  commerce  était  de  53  avec 
16500  élèves. 

Les  écoles  de  commerce  élémentaires  se  divisent  en  deux 


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80  REVUE  DES  DEUX  MONDES.  ' 

catégories.  La  première  fait  appel  à  des  élèves  réguliers,  astreints 
à  suivre  tous  les  cours  ;  les  enfans  y  sont  admis  à  partir  de  Tâge 
de  douze  ans  et  sont  conservés  trois  ans;  en  1903  ces  écoles 
étaient  au  nombre  de  40  avec  6825  élèves.  La  seconde  catégorie, 
connue  sous  le  nom  officiel  de  classes  de  commerce ,  est  destinée 
aux  adultes,  principalement  aux  jeunes  gens  déjà  employés  dans 
des  bureaux;  en  1903,  il  y  avait  trente  de  ces  classes  avec 
7223  élèves.  Enfin,  il  existait,  en  1903, 24  cours  divers  d'ensei- 
ment  commercial,  la  plupart  consacrés  à  la  comptabilité  et  aux 
langues  étrangères,  et  fréquentés  par  1  698  auditeurs. 

En  résumé,  la  faveur  dont  l'enseignement  commercial  jouit 
depuis  quelques  années  en  Russie  est  telle  que  le  ministère  des 
Finances  n'a  que  peu  de  sacrifices  à  faire  pour  lui,  la  dépense 
étant  facilement  couverte  par  l'affluence  des  élèves  et  par  la  gé- 
nérosité des  fondateurs.  Il  n'est  pas  rare  de  voir  des  particuliers 
comme  M.  Fereschendo  ou  des  corporations  y  consacrer  des 
centaines  de  mille  roubles,  et  plusieurs  des  Bourses  les  plus  im- 
portantes de  l'Empire  donnent  l'exemple  en  trouvant,  comme  celle 
de  Moscou,  700  000  roubles  pour  fonderl'ÉcoleAlexandra,  comme 
celle  de  Kiew  450000  roubles,  celle  de  Riga  500000  roubles,  etc. 
Certaines  villes  établissent  même  des  impôts  spéciaux  sur  les 
maisons  de  commerce  pour  entretenir  ces  écoles.  Parmi  les  plus 
chaleureux  propagateurs,  il  faut  nommer  la  grande  Société  d'en- 
seignement commercial,  les  Associations  des  employés  de  com- 
merce de  Moscou  et  de  Kharkof,  la  Société  Pétrovskoe,  la 
Société  des  Amis  des  Sciences  commerciales  et  les  corporations 
des  marchands  des  principales  villes. 

En  Finlande,  M.  Le  Hénaff  nous  apprend  que  l'enseignement 
commercial  est  assez  développé.  Il  y  a  onze  établissemens  d'en- 
seignement moyen  (écoles  supérieures  et  instituts)  qui  ont  deux 
années  d'études  et  neuf  écoles  d'employés  qui  sont  plutôt  des 
cours  élémentaires.  Toutes  ces  écoles  sont  fréquentées  également 
par  les  deux  sexes  ;  il  faut  du  reste  remarquer  qu'en  Finlande 
toutes  les  femmes  travaillent  et  que  les  mœurs  leur  permettent 
Faccès  dans  toutes  les  professions. 

Le  peuple  suédois  se  tourne  de  plus  en  plus  vers  les  carrières 
commerciales  et  le  nombre  de  ses  commerçans  a  plus  que  dou- 
blé depuis  1870.  Il  est  donc  tout  naturel  que,  dans  un  pays  •où 
l'enseignement  général  est  très  développé,  l'enseignement  com- 
mercial soit  en  progrès.  Il  n'y  est  cependant  pas  encore  à  U 


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l'enseignement  commercial.  81 

hauteur  des  besoins.  Ainsi  le  degré  supérieur  n'y  est  point  re- 
présenté jusqu'ici  et  il  n'y  a  que  deux  écoles  moyennes  de  com-. 
merce;  en  revanche,  toutes  les  écoles  populaires  supérieures 
enseignent  à  leurs  élèves  les  premières  notions  de  la  comptabilité 
et  plusieurs  municipalités  ont  organisé  des  cours  de  commerce 
du  soir  et  du  dimanche.  Dans  toute  la  Suède  l'enseignement  est 
mixte  pour  jeunes  gens  et  jeunes  allés. 

La  Suisse  est  de  tous  les  pays  du  monde  celui  qui  compte  le 
plus  d'écoles  de  commerce  comparativement  à  sa  population; 
elle  dépasse  la  Saxe  elle-même  que  l'on  a  souvent  décorée  du 
nom  de  terre  classique  de  l'enseignement  commercial;  cela  se 
conçoit  du  reste  h  cause  du  nombre  considérable  de  jeunes  gens 
suisses  que  l'on  envoie  à  l'étranger  et  qu'il  faut  préparer  en 
conséquence.  Le  haut  enseignement  est  donné  par  la  Faculté 
des  Sciences  politiques  de  l'Université  de  Zurich,  qui  a  créé  en 
1903  une  section  de  sciences  commerciales  dans  laquelle  les 
études  sont  très  élevées  et  conduisent  à  l'un  des  trois  diplômes 
suivans  :  sciences  commerciales,  professorat  de  commerce  pour 
l'enseignement  supérieur,  docteur  juris  publici  et  rerum  camero 
Hum.  L'Académie  de  commerce  de  Saint-Gall,  dont  les  élèves 
réguliers  doivent  être  âgés  d'au  moins  dix-huit  ans,  doit  aussi  être 
mise  au  rang  le  plus  élevé.  Une  particularité  de  cette  Académie 
est  que  l'étudiant  étranger  paie  un  écolage  plus  fort  que  l'étu- 
diant suisse.  L'enseignement  moyen  se  donne  dans  vingt-deux 
écoles  ;  le  programme  des  études  y  est  sensiblement  lei  même 
que  celui  des  écoles  du  même  degré  dans  les  divers  pays,  mais 
Tesprit  si  pratique  du  peuple  suisse  se  révèle  une  fois  de  plus  par 
l'importance  attachée  au  «  Bureau  Commercial  »  Ubungskontor, 
qui  comporte  le  travail  journalier  d'un  bureau  véritable  avec 
correspondance  et  tenue  de  livres  non  seulement  dans  la  langue 
maternelle  mais  aussi  en  langues  étrangères.  Les  écoles  élémen- 
taires ou  plus  exactement  les  cours  complémentaires  sont  très 
en  honneur  et  les  commerçans  portent  le  plus  grand  intérêt  à 
Tamélioration  des  connaissances  des  apprentis  ;  le  nombre  de  ces 
écoles  complémentaires  est  actuellement  d'environ  90,  dont  64  ont 
été  fondées  par  l'importante  Société  suisse  pour  l'enseignement 
commercial  qui  a  réussi  à  organiser  dans  tout  le  pays  des 
examens  donnant  droit  au  diplôme  très  apprécié  d'apprenti  de 
commerce.  Un  détail  intéressant  est  que  la  fréquentation  de  ces 
cours  donne  généralement  lieu  à  la  perception  d'une  rétribution 

TOME  XZXY.   —   i906.  Q 


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82  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

qui  varie  entre  0  fr.  05  et  0  fr.  30  par  leçon  ;  Texpérience  a  dé- 
montré que  l'on  obtient  ainsi  plus  d'attention  et  d'efforts  des  au- 
diteurs. Gomme  création  originale  on  peut  citer  aussi  les  cours  de 
vacances  que  l'Association  des  professeurs  des  écoles  de  commerce 
suisses  a  organisés  pour  le  perfectionnement  de  rinstruction 
commerciale  de  ses  membres.  Cette  association  publie  régu- 
lièrement un  Bulletin  de  même  que  la  Société  suisse  pour  l'en- 
seignement commercial  ;  du  reste  les  publications  relatives  à 
l'enseignement  commercial  sont  fort  nombreuses  en  Suisse,  outre 
les  rapports  annuels  du  département  fédéral  du  Commerce. 

Malgré  les  écoles  qui  leur  sont  spécialement  réservées,  les 
jeunes  filles  sont  presque  toujours  admises  dans  les  écoles  de 
garçons  et  l'on  attache  une  telle  importance  à  ce  qu'elles  profitent 
de  l'enseignement  commercial  que,  pour  elles  comme  pour  les 
garçons,  il  est  question  de  rendre  obligatoire  la  fréquentation 
dès  Fortbildungsschulen. 

Comme  conclusion  de  la  première  partie  de  notre  étude 
nous  espérons  avoir  fait  apparaître  l'importance  considérable  el 
toujours  croissante  que  tous  les  pays  du  monde  attachent  à  l'en- 
seignement commercial  à  tous  ses  degrés  et  le  rôle  qu'ils  lui 
attribuent  dans  la  lutte  ardente  mais  pacifique  que  se  livrent 
toutes  les  nations  pour  le  développement  de  la  richesse  publique 
et  la  marche  toujours  progressive  de  la  civilisation.  Nous  allons 
examiner  maintenant  ce  que  la  France  a  fait  et  ce  qu'il  lui  reste 
à  faire  dans  cet  ordre  d'idées. 

II 

Se  rendre  compte  de  l'état  actuel  de  l'enseignement  commer- 
cial en  France,  c'est  passer  successivement  en  revue  les  écoles 
supérieures  de  commerce,  les  écoles  moyennes,  l'enseignement 
élémentaire  y  compris  les  cours  divers,  l'enseignement  des 
jeunes  filles,  l'administration  supérieure  et  la  législation  spé- 
ciale, enfin  les  associations  qui  ont  pour  objet  le  développement 
de  cette  branche  de  notre  activité  sociale. 

Nous  n'avons  pas  encore  de  Facultés  du  commerce  proprement 
dites  ;  l'École  des  Hautes  Études  commerciales  est  appelée  sans 
doute  à  devenir  un  jour  une  Faculté  parce  que,  de  toutes  nos 
écoles  supérieures  de  commerce ,  c'est  elle  qui  est  le  plus 
luxueusement  logée  dans  un  superbe  bâtiment  construit  à  cette 


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l'enseignement  commercial.  83 

intention  par  la  Chambre  de  commerce  de  Paris  et  que  c'est  elle 
aussi  qui  a  le  meilleur  recrutement  d^élèves  et  les  professeurs 
les  plus  haut  placés,  enfin  parce  que  c'est  elle  qui  sert  d'école 
normale  pour  la  formation  des  professeurs  de  renseignement 
moyen  ;  mais,  comme  elle  a  eu  jusqu'à  présent  le  même  pro- 
gramme que  nos  autres  écoles  supérieures,  nous  ne  devons  pas 
la  classer,  pour  le  moment,  dans  un  rang  plus  élevé.  Nous 
avions  jusque  dans  ces  derniers  temps  quinze  de  ces  écoles 
supérieures  de  commerce,  dont  trois  à  Paris  et  les  autres  à 
Alger,  Bordeaux,  Dijon,  le  Havre,  Lille,  Lyon,  Marseille,  Mont- 
pellier, Nancy,  Nantes,  Rouen  et  Toulouse,  toutes  créées,  diri- 
gées et  entretenues  soit  par  des  Chambres  de  commerce  ou  des 
municipalités ,  soit  par  des  associations  de  négocians.  L'&ge 
minimum  d'entrée  était  de  seize-  ans,  mais  en  réalité  leurs  élèves 
étaient  passablement  plus  &gés.  La  durée  des  études  était  de 
deux  années  et,  par  suite  des  examens  que  l'État  exigeait  pour 
Tobtention  du  privilège  d'un  an  de  service  militaire  qu'il  leur 
accordait,  nos  écoles  supérieures  de  commerce  avaient  été  ame* 
nées  à  adopter  toutes  le  même  programme  qui  était  ainsi  conçu: 

Kcmhf  d«  Itçoat 
de  1  honr*  par  an. 

MAti4raa  MM«ignéM.  l"*  «and*,  t*  année. 

Commerce  et  comptabilité •  •  •  lOO  100 

Première  langue  étrangère 165  168 

Seconde  langue  étrangère 90  90 

Mathématiques  appliquées 100  50 

Étude  des  marchandises 45  45 

Chimie  et  physique  appliquées.   ...••••••  2S  28 

Géographie  économique 50  55 

Histoire  du  commerce 20  » 

Élémens  du  droit  public  et  du  droit  civil  français  .  30  ^ 

Législation  commerciale,  maritime  et  industrielle.  50  35 

Législations  commerciales  étrangères.  •.«•«•  »  20 

Économie  politique 30  » 

Législation  ouvrière *  »  15 

Législation  budgétaire  et  douanière »  25 

Diverses  matières  selon  les  localités 

Produits  chimiques  et  soieries  à  Lyon ] 

Marine  marchande  à  Marseille I  g. 

Section  coloniale  à  Lyon i 

CEnologie  à  Dijon  et  à  Montpellier ] 

Total  des  heures  par  an 708  723 


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84  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

L'élablissement  du  service  militaire  de  dèttt  îuls  olligatdire  et 
égal  pour  tous,  est  venu  jeter  le  désarroi  dans  cette  organisation 
et  provoquera  sans  doute  la  modification  de  ce  programme  ;  il 
est  probable  que  dorénavant  chaque  école  s'inspirera  davantage 
des  besoins  de  sa  région  et  que,  tout  en  ayant  un  fonds  d'études 
communes  à  tous  ses  élèves,  elle  les  spécialisera  selon  le  genre 
d'affaires  auquel  chacun  d'eux  se  destinera  plus  particulièrement: 
commerce  intérieur,  international,  colonies,  etc.  Il  est  pro- 
bable aussi  que  ces  écoles  cesseront  d'avoir  la  prétention  d'être 
toutes  sur  le  même  rang;  les  unes  resteront  écoles  supérieures, 
d'autres  se  transformeront  plus  ou  moins.  Ainsi  l'Ecole  de  Lille 
devient  déjà  École  supérieure  pratique  de  commerce  et  d'indus- 
trie, se  divisant  en  sections  ayant  un  certain  nombre  de  cours 
communs,  mais  orientées  Tune  vers  le  commerce  général  et  la 
banque,  les  autres  vers  le  commerce  plus  spécial  des  textiles  ou 
des  matières  colorantes  ou  vers  les  commerces  qui  se  rattachent 
à  la  brasserie,  à  la  sucrerie,  à  la  distillerie.  De  son  côté,  l'Ecole 
supérieure  de  commerce  de  Paris,  la  plus  ancienne  de  toutes, 
puisqu'elle  date  de  1820,  se  transforme  profondément  aussi  et 
devient  École  supérieure  pratique  de  commerce  et  d'industrie 
en  offrant  aux  familles  trois  combinaisons  : 

1*  Cinq  années  d'études  pour  un  enseignement  technique 
complet  qui  prend  les  enfans  vers  l'âge  de  12  à  13  ans; 

2®  Trois  années  d'études  secondaires  pour  les  élèves  qui  sont 
obligés  d'entrer  de  bonne  heure  dans  les  affaires  ; 

3^  Deux  années  d'études  supérieures  mais  essentiellement 
pratiques  pour  les  élèves  ayant  fait  des  études  secondaires 
sérieuses  dans  les  lycées  et  collèges.  Ces  jeunes  gens  viennent 
se  joindre  à  ceux  qui  ont  reçu  à  l'école  l'enseignement  du  premier 
cycle.  Enfin  une  section  spéciale  de  navigation  maritime  a  été 
annexée  à  l'école  sous  le  contrôle  et  avec  le  concours  du  ministère 
de  la  Marine.  Quant  à  l'Institut  commercial  de  Paris,  il  a  eu  lïdée 
fort  ingénieuse  d'établir  une  succursale  à  Liverpool  pour  les 
jeunes  gens  qui  désirent  se  familiariser  avec  la  langue  anglaise. 

L'enseignement  commercial  moyen  se  donne  soit  dans  les 
écoles  spéciales  fondées  d'accord  entre  les  départemens  ou  les 
communes  et  le  ministère  du  Commerce  et  qui  sont  désignées 
sous  le  nom  d'Écoles  pratiques  du  commerce  et  de  Tindustrie, 
soit  dans  des  écoles  fondées  par  les  Chambres  de  commerce,  soit 
enfin  dans  certaines  écoles  de  la  Ville  de  Paris. 


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l'enseig?îement  commercial.  85' 

Le  ministère  du  Commerce  s'est  appliqué  depuis  quelques 
années  à  développer  considérablement  les  écoles  pratiques;  elles 
comprennent  trois  catégories:  les  écoles  pratiques  d'industrie, 
les  écoles  pratiqués  de  commerce,  les  écoles  pratique  de  com- 
merce et  d'industrie,  ces  dernières  ainsi  nommées  parce  qu'elles 
groupent  sous  le  môme  toit  une  section  commerciale  et  une  sec- 
tion industrielle.  Nous  ne  nous  occuperons  naturellement  ici 
que   des  sections  d'enseignement  commercial. 

Les  écoles  pratiques  prennent  les  en  fans  au  sortir  de  l'école 
primaire  à  l'âge  de  douze  à  treize  ans  et  les  gardent  générale- 
ment trois  ans  ;  elles  ont  quelquefois  une  année  préparatoire  et 
une  quatrième  année.  Voici  le  programme-type  qui  a  été  préparé 
pour  servir  de  guide,  mais  qui  peut  être  un  peu  modifié  selon 
les  besoins  locaux  ; 

Nombre  d'heurss  de  classe  par  semaine. 
Matières.  1"  année.      2*  année.      3»  année.         Total. 

i*  Enseignement  commercial  : 
Commerce,  comptabilité  et  tenue 

de  livres 6  6  6  <8 

Langue  étrangère 6  6  6  18 

^nthmétique  et  algèbre 3  3  3  9 

^•éographie 11/2  3  3  7  1/2 

Ecriture  et  calligraphie 3  11/2         11/2  G 

Chimie  et  marchandises 11/2  3  3  T  l/li 

^^gislation »  »  3  3 

*'Conomie  commerciale «  »  11/2  11/2 

Totaux 21  22  1/2  27  701/2 

2»  Enseignement  général  : 

Uague  française 41/2  3  3  101/2 

ï^essin.   .    .  ' il/2  11/2  11/2  4  1/2 

HiUoire 11/2  11/2  »  3 

M»*loire  naturelle  et  hygiène.  .   .  »  11/2  »  1 1/2 

Géométrie  . »  11/2  1  1/2  3 

Notions  de  physique 11/2  »  »  11/2 

Totaux 9  9  6  24 

Éludes 9  9  9  27 

Totaux  généraux.     39  40  1/2       42  12U/2 

Les  cours  sont  gratuits. 

Créées  en  vertu  de  la  loi  du  26  janvier  1892  et  organisées  par 
le  décret  du  22  février  1893.  ces  écoles  se  soût  rapidement  déve- 


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86  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

loppées  dans  toute  la  France  ;  elles  sont  déjà  au  nombre  de  53 
dont  17  d'industrie  seule,  26  de  commerce  et  d'industrie,  1  de 
commerce  seul  et  9  de  commerce  et  d'industrie  pour  filles.  Ces 
écoles  sont  appelées  à  devenir  encore  beaucoup  plus  nombreuses. 
La  moyenne  de  leurs  élèves  est  déjà  de  200  par  école. 

On  peut  rattacher  à  ce  groupe  la  très  intéressante  et  très 
prospère  École  commerciale  de  l'avenue  Trudaine  de  Paris,  qui 
'prend  les  enfans  à  partir  de  l'âge  de  huit  ans  et  les  conduit 
jusqu'à  seize  ou  dix-sept  ans.  Les  premières  années  peuvent  être 
-considérées  comme  cours  préparatoires;  les  études  normales 
comprennent  les  quatre  dernières  années.  La  rétribution  scolaire 
est  de  220  francs  par  an.  Cette  école,  que  la  Chambre  de  com- 
merce de  Paris  a  fondée  en  1863,  est  un  modèle  dans  son  genre; 
aussi  était-elle  fréquentée  en  1904  par  700  élèves. 

IBnân  la  Ville  de  Paris  donne  l'enseignement  commercial 
moyen  dans  le  collège  Chaptal  qui,,  à  côté  de  son  enseignement 
général,  a  une  section  où,  pendant  deux  ans,  les  élèves  âgés  d'envi- 
ron quinze  ou  seize  ans  peuvent  se  préparer  aux  écoles  supérieures 
de  commerce  ou  même  directement  à  la  carrière  commerciale. 
Ouant  à  l'enseignement  privé,  nous  avons  peu  de  renseigne- 
mens  et  nous  nous  contenterons  de  signaler  l'école  de  M.  Pigier 
à  Paris,  qui  est  très  fréquentée  par  les  jeunes  gens  désireux  d'en- 
trer rapidement  dans  les  bureaux.  L'enseignement  élémentaire 
se  donne  principalement  dans  les  écoles  primaires  supérieures, 
qui  ont  dans  leur  section  commerciale  quelques  cours  élémen- 
taires de  comptabilité  et  de  commerce.  Celles  d'entre  elles  qui 
ont  une  quatrième  poussent  l'étude  de  la  comptabilité  et  des 
langues  relativement  assez  loin.  On  peut  citer  notamment  à 
Paris  les  écoles  J.-B.  Say,  Turgot,  Colbert,  Lavoisier  et  Arago. 

Quant  aux  cours  professionnels  ou  de  perfectionnement,  très 
répandus  sur  tout  le  territoire  de  la  France,  ils  se  donnent  quel- 
qifefois  à  certaines  heures  de  la  journée  ou  du  dimanche,  mais 
c'est  surtout  dans  la  soirée  qu'ils  ont  lieu.  Leur  nombre  est  si 
considérable  et  leur  objet  plus  spécial  est  si  varié  qu'il  serait 
impossible  d'en  donner  la  nomenclature.  On  peut  dire  que,  grâce 
au  concours  de  tous  les  bons  citoyens,  les  villes  où  les  cours 
professionnels  font  défaut  constituent  aujourd'hui  l'exception. 
Ces  cours  s'adressent  en  général  à  des  adultes  désireux  de  per- 
fectionner leurs  connaissances  et  ils  sont  le  plus  souvent  élémen- 
taires ;  mais  il  en  est  beaucoup  qui  s'élèvent  fort  haut  et,  pour  n'en 


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L'EIfSEIGNEBnBNT   COMMERCIAL.  87 

citer  qu'un  seul,  nous  dirons  que  les  cours  du  soir  donnés  à  la 
mairie  de  la  rue  Drouot  par  la  Société  d'études  commerciales 
(fojadation  Bamberger)  sont  fréquentés  par  l'élite  des  employé» 
de   banque  et  de  commerce  de  Paris. 

INous  arrivons  maintenant  à  une  branche  de  renseignement 
conntmercial  qui  fait  grand  honneur  à  notre  pays.  Depuis  quelques 
anrx^es,  l'usage  s'est  beaucoup  répandu  en  France  d'employer 
des  jeunes  filles  ou  des  femmes  dans  les  bureaux,  soit  comme 
coxxiptables,  soit  comme  sténographes,  dactylographes  ou  secré- 
taires. Ce  résultat  est  dû  en  grande  partie  à  l'excellent  enseigne- 
ment qui  est  mis  chez  nous  à  la  disposition  des  jeunes  filles.  Il 
se  donne  soit  dans  les  écoles  proprement  dites,  soit  dans  les 
COU.TS  professionnels. 

En  tête  de  la  branche  supérieure  de  cet  enseignement  il  faut 

placer  la  division  normale  qui,  à  l'École  pratique  de  commerce 

et  d'industrie  du  Havre,  est  destinée  à  former  des  professeurs  de 

commerce  femmes  pour  les  écoles  de  filles.  Les  élèves  recrutées 

par  voie  de  concours  doivent  être  âgées  de  vingt  à  vingt-cinq  ans 

et  munies  du  brevet  supérieur  ;  la  durée  de  leurs  études  est  de 

deux  ans  ;  au  bout  de  ce  temps  les  élèves  normaliennes  prennent 

part  au  concours  pour  les  certificats  d'aptitude  au  professorat  des 

écoles  pratiques.  Les  cours  sont  professés  soit  par  des  agrégés 

de  l'Université,  soit  par  des  spécialistes  en  sciences  techniques. 

La  France  est  du  reste  jusqu'ici  le  seul  pays  européen  qui  confié 

les  fonctions  de  professeur  commercial  à  des  femmes  et  l'on 

peut  dire  qu'elle  ne  s'en  trouve  pas  mal. 

On  peut  ranger  aussi  dans  la  catégorie  de  l'enseignement 
supérieur  la  remarquable  École  de  commerce  et  de  comptabi- 
lité pour  les  jeimes  filles,  fondée  en  1856  à  Lyon  par  M"*  Luquin, 
^l  placée  aujourd'hui  sous  le  patronage  de  la  Ville  et  de  la 
Chambre  de  commerce  de  Lyon.  Les  élèves  n'y  sont  admises 
qu'à  partir  de  l'âge  de  quinze  ans  et  après  un  examen  d'entrée  * 
L'enseignement  y  est  gratuit  et  dure  deux  années.  A  la  fin  de  la 
première  année,  il  est  accordé  un  «  certificat  d'études  commer- 
ciales; M  à  la  fin  de  la  deuxième  année,  les  élèves  peuvent  obte- 
nir le  «  diplôme  d'études  commerciales.  »  Ces  deux  titres  ne 
sont  délivrés  qu'à  la  suite  d'un  examen  passé  avec  succès  devant 
^  jury  spécial  présidé  par  l'inspecteur  d'Académie.  Les  leçons 
se  donnent  tous  les  jours  non  fériés  de  1  heure  et  demie  à  5  heiiros 
el  demie,  sauf  le  jeudi  où  elles  ont  lieu  de  8  heures  et  demie  à 


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Heures  par 

semaine. 

'•  année. 

2*  année. 

10 

10 

2 

2 

3 

3 

4 

2 

2 

2 

» 

3 

4 

4 

88  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

11  heures  et  demie  du  matin.  Un  cours  facultatif  d'anglais  est. 
misa  la  disposition  des  élèves  le  matin.  Le  programme  com- 
prend: 


Comptabilité  et  tenue  des  livres 

Écriture 

Sténographie  et  dactylographie 

Français.  . 

Géographie  commerciale 

Droit  commercial. 

Anglais  (facultatif) 

Dans  renseignement  moyen,  il  fauj;  citer  tout  d'abord  les 
écoles  pratiques  de  commerce  et  d'industrie  pour  jeunes  filles 
rattachées  au  ministère  du  Commerce  et  fondées  d'accord  avec 
lui  par  les  départemens  ou  les  communes.  Elles  portent  le  nom 
d'Écoles  pratiques  de  Commerce  et  d'Industrie  parce  que  les 
élèves  y  sont  réparties  en  deux  sections,  l'une  commerciale, 
l'autre  industrielle.  Ce  sont  en  réalité  deux  écoles  juxtaposées. 
On  y  entre  à  Tâge  de  douze  à  treize  ans,  et  la  durée  des  .études 
est  de  trois  ans.  Les  élèves  qui  passent  avec  succès  leurs  examens 
de  sortie  reçoivent  le  «  certificat  d'études  pratiques  commer* 
ciales.  »  Le  caractère  propre  et  original  de  ces  écoles  ne  tient  pas 
tout  entier  dans  leurs  programmes  si  bien  orientés  qu'ils  soient 
vers  la  vie  active  du  commerce.  Il  réside  surtout  dans  leurs 
méthodes.  On  s'applique  à  les  rendre  aussi  directes  et  aussi  lo- 
giques que  possible,  non  seulement  afin  d'économiser  le  temps, 
mais  encore  en  vue  de  donner  aux  esprits  de  la  sûreté  et  de  la 
force.  Il  y  a  actuellement  neuf  de  ces  écoles  :  à  Boulogne-sur- 
Mer,  Dijon,  le  Havre,  Marseille,  Nantes,  Reims,  Rouen,  Saint- 
Étienne  et  Aire-sur-Adour,  ayant  ensemble  un  effectif,  en  1904, 
de  2  403  élèves  et  le  Ministère  s'applique  à  faciliter  le  plus  pos- 
sible les  créations  de  ce  genre. 

La  ville  de  Paris  a  organisé  dans  deux  de  ses  écoles  primaires 
supérieures,  l'école  Edgar-Quinet  et  l'école  Sophie-Germain, 
un  intéressant  enseignement  commercial  pour  les  jeunes  filles. 
Ces  écoles,  qui,  comme  toutes  les  écoles  primaires  supérieures, 
se  recrutent  par  voie  de  concours  parmi  les  jeunes  filles  pour- 
vues du  certificat  d'études  primaires  (douze  à  treize  ans),  ne 
s'occupent  pendant  les  deux  premières  années  que  d'études  gé^ 


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L  ENSEIGNEMENT  COMMERCIAL.  89 

nérales,  auxquelles  elles  ajoutent  dans  la  troisième  année  régle- 
mentaire, et  dans  une  quatrième  année  complémentaire  et  facul- 
tative, un  enseignement  commercial  moyen  comprenant  la 
comptabilité  avec  tenue  de  livres  et  calcul  commercial,  des  no- 
tions de  législation  usuelle  et  commerciale  et  d'économie  poli- 
tique, les  langues  anglaise  ou  allemande,  la  sténographie  et  la 
dactylographie.  Les  cours  y  sont  gratuits. 

L*enseignement  commercial  moyen  est  représenté  à  Lyon 
par  l'école  La  Martinière  des  filles,  destinée  aux  jeunes  filles  de 
la  classe  ouvrière.  L'enseignement  y  est  gratuit  et  dure  trois 
années;  l'âge  d'admission  est  de  treize  ans  au  moins.  Le  pro- 
gramme de  la  section  de  commerce  comprend  l'écriture,  la  comp- 
tabilité, le  droit  commercial,  l'anglais  et  la  sténographie.  Il  y  a 
aussi  à  Lyon  l'École  pratique  lyonnaise  de  commerce  et  de 
comptabilité,  école  libre  dirigée  actuellement  par  M"'  Monloup- 
Robert.  Les  élèves  y  sont  admises  à  partir  de  l'âge  de  quinze  ans 
et  renseignement  n'y  dure  que  trois  mois. 

A  Paris,  dans  l'enseignement  libre,  on  peut  citer,  comme 
écoles  d'enseignement  moyen,  les  deux  écoles  Élisa-Lemonnîer 
de  la  rue  Duperré  et  de  la  rue  des  Boulets,  dont  les  programmes 
sont  conçus  dans  un  esprit  très  pratique.  Il  est  question  de  leur 
rachat  par  la  Ville.  Il  faut  citer  aussi  la  section  pour  les  dames 
de  l'École  pratique  de  commerce  de  Paris,  très  connue  sous  le 
nom  de  M.  Pigier.  Cette  école  a  une  grande  analogie  avec  les  Busi- 
ness collèges  d'Amérique  :  c'est  dire  qu'elle  s'occupe  essentielle- 
ment de  pratique,  que  l'admission  y  a  lieu  sans  examen  à  partir 
de  quatorze  ans  et  que  la  durée  des  études  dépend  des  élève? 
elles-mêmes;  elle  varie  entre  trois  mois  et  un  an. 

Pour  ce  qui  concerne  l'enseignement  élémentaire  des  femmes, 
on  peut  dire  d'une  façon  générale  que  les  écoles  primaires  su- 
périeures donnent  dans  leur  troisième  année  des  notions  sur  la 
comptabilité,  la  tenue  des  li\Tes,  le  droit  usuel,  l'économie  po- 
litique et  que  les  langues  vivantes  y  occupent  une  assez  grande 
place.  Des  notions  d'études  commerciales  sont  données  aussi 
dans  les  écoles  professionnelles  et  ménagères.  Trois  des  écoles 
professionnelles  de  Paris  possèdent  chacune  une  section  commer- 
ciale, et  le  nombre  des  élèves,  qui  s'y  présentent  dépasse  tou- 
jours le  nombre  des  places  disponibles.  Quant  aux  cours  pro- 
prement dits,  qui  ont  lieu  quelquefois  dans  la  journée,  mais 
presque  toujours  le  soir,  il  serait  bien  difficile  de  les  énumérer 


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90  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

tous,  tant  ils  sont  nombreux  dans  toute  la  France.  A  Paris,  il  faut 
citer  en  première  ligne  les  cours  spéciaux  d'enseignement  com* 
mercial  pour  les  femmes  et  les  jeunes  filles.  Ils  se  donnent  le 
soir,  de  sept  et  demie  à  neuf  heures  et  demie  d'octobre  à  fin  mai 
et  sont  destinés  à  mettre  les  jeunes  filles  à  même  d'exercer  d'une 
façon  satisfaisante  la  profession  de  comptable,  et  de  faire  la  cor- 
respondance commerciale  en  français  et  même,  dans  une  certaine 
mesure,  en  anglais  ou  en  allemand.  Des  certificats  d'études  com- 
merciales sont  délivrés  après  examen.  Il  y  a,  à  Paris,  seize  de 
ces  cours  sous  la  remarquable  surveillance  générale  de  M"*  Mal- 
manche,  membre  du  Conseil  supérieur  de  l'enseignement 
technique.  Il  faut  citer  aussi  les  cours  de  l'Association  philotech- 
nique, de  l'Association  polytechnique,  de  l'Association  polyma- 
thique,  de  la  Société  d'enseignement  moderne,  de  la  Société  pour 
l'enseignement  élémentaire,  de  la  Société  de  l'Union  française 
de  la  jeunesse,  de  l'Institut  populaire  d'enseignement  commer- 
cial, de  la  Société  académique  de  comptabilité,  les  cours  pro- 
fessionnels des  femmes  caissières,  comptables  et  employées  aux 
écritures,  les  cours  commerciaux  pour  les  femmes  adultes  de  la 
Chambre  de  commerce ,  enfin  l'Institut  féminin  qui  vient  de 
s'ouvrir  rue  de  Londres,  etc.,  etc.  On  peut  estimer  grosso  modo 
à  2000  le  nombre  des  jeunes  filles  ou  femmes  qui  suivent  ces 
cours  à  Paris. 

En  province,  on  peut  citer,  à  Lyon,  la  Société  professionnelle 
du  Rhône  et  les  cours  professionnels  de  M^^*  Rochebillard  ;  à 
Bordeaux,  la  Société  philomathique  a  quinze  cours  d'enseignement 
commercial  pour  les  femmes,  suivis  en  1904  par  592  élèves;  la 
Société  des  Amis  de  l'instruction  a  deux  cours  de  comptabilité, 
l'un  élémentaire,  l'autre  supérieur;  il  faut  citer,  à  Marseille,  la 
Société  pour  la  défense  du  commerce  et  de  l'industrie;  à  Saint- 
Quentin,  la  Société  industrielle;  à  Reims,  la  Société  industrielle; 
à  Nantes,  l'Association  d'enseignement  commercial  et  de  comp- 
tabilité. Enfin,  nous  nommerons  la  Société  philomathique  de  lai 
Dordogne,  l'Association  mutuelle  des  Comptables  de  l'arron- 
dissement de  Beauvais,  les  cours  pratiques  municipaux  de  Niort, 
la  Société  d'instruction  commerciale  de  Mazamet,  le  Cercle 
d'études  commerciales  de  Limoges,  et,  faute  de  renseignemens 
plus  complets,  nous  ne  mentionnerons  que  pour  mémoire  les 
nombreuses  Chambres  syndicales  de  corporations  qui  ont  orga- 
nisé des  cours  professionnels. 


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L  ENSEIGNEMENT  COMMERCIAL.  91 

Pour  résumer  d'un  mot  l'ensemble  de  l'enseignement  com- 
mercial deb  femmes  en  France,  nous  dirons  qu'il  a  fait  de  grands 
progrès;  qu'il  est  encore  susceptible  d'utiles  développemens; 
qu'il  est  en  voie  de  les  réaliser,  et  qu'en  tous  cas,  aucun  autre  pays 
ne  peut  en  offrir  l'équivalent. 

L'enseignement  commercial,  bien  que  dû  en  majeure  partie 
à  l'initiative  des  Chambres  de  commerce,  des  Conseils  généraux, 
des  municipalités  ou  de  corporations  particulières  relève  presque 
toujours  directement  ou  indirectement  du  ministère  du  Com- 
merce. Ce  ministère  comprend  une  direction  de  l'Enseignement 
technique,  industriel    et   commercial   qui   se   divise   en    trois 
bureaux,  l'un  chargé  de  l'Enseignement  supérieur,  l'autre  des 
Écoles  pratiques,  le  troisième  des  Cours  subventionnés.  L'in- 
spection de  toutes  les  institutions  est  assurée  par  trois  inspec- 
teurs généraux  et  par  des  inspecteurs  régionaux  et  départemen- 
taux. Le  ministère  est  en  outre  aidé  dans  sa  tftche  par  un  Conseil 
supérieur  de  l'Enseignement  technique  et  par  une  commission 
permanente  de  celui-ci,  laquelle  est  consultée  notamment  pour 
la  création  de  toutes  les  écoles  nouvelles,  pour  la  confection  et  la 
modification  des  programmes,  enfin  pour  la  répartition  des  sub- 
ventions. 

Quant  à  la  législation  afférente  à  renseignement  technique, 
nous  étudierons  plus  loin  l'important  projet  de  loi  qui  vient 
d'être  présenté  à  la  Chambre  des  députés  et  dont  l'adoption 
donnerait  certainement  un  nouvel  essor  aux  études  commer- 
ciales. 

Les  associations  ou  œuvres  d'utilité  publique  ayant  pour 
objet  le  développement  de  l'enseignement  commercial  sont  nom- 
breuses en  France.  Il  faut  citer  en  première  ligne  les  principales 
Chambres  de  commerce  de  France,  diverses  municipalités  et 
conseils  généraux,  et  de  nombreuses  chambres  syndicales  ou 
corporations  qui  ont  donné  de  fréquentes  preuves  d'intérêt  à 
renseignement  commercial.  Il  a  été  fondé,  il  y  a  quelques  années; 
une  Association  française  pour  le  développement  de  l'enseigne- 
ment technique,  commercial  et  industriel.  Cette  association 
compte  actuellement  plus  de  700  membres  et  elle  publie  depuis 
peu  un  Bulletin  trimestriel .  Le  ministère  du  Commerce  publié 
aussi  depuis  sept  ou  huit  ans  un  Bulletin  de  l'Enseignement 
technique  qui  est  un  recueil  de  toutes  les  questions  officielles 
ou  officieuses  concernant  cet  enseignement.  Les  anciens  élèves 


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92  REVITE^'DES   DEUX   MONDES. 

des  écoles  supérieures  de  commerce  ont  fondé  pour  xîhacune  de 
ces  écoles  des  associations  amicales  qui  font  figurer  dans  leur 
programme  le  développement  et  le  perfectionnement  des  études 
commerciales.  Ces  différentes  associations  se  sont  fédérées  en 
une  Union  des  associations  des  anciens  élèves  des  Écoles  supé- 
rieures de  commerce  reconnues  par  TEtat,  laquelle  union  est 
très  prospère,  compte  environ  7000  membres,  et  publie  un  /??//- 
letin  bimensuel  fort  apprécié.  De  nombreuses  écoles  d'enseigne- 
ment technique  de  toutes  classes  et  de  tous  degrés  ont  déjà  or- 
ganisé, ou  projettent  d'organiser,  parmi  leurs  anciens  élèves,  des 
associations  amicales,  et  il  faut  voir  là  un  mouvement  qui  promet 
d'être  utile  à  la  cause  de  cet  enseignement.  Enfin  une  nouvelle 
et  dernière  preuve  de  Tintérôt  que  le  public  français  porte  de 
plus  en  plus  à  ces  questions  réside  dans  le  succès  remarquable 
du  Congrès  organisé  par  le  journal  le  Matin  avec  le  concours  de 
la  Commission  parlementaire  du  commerce,  qui  s'est  tenu  à 
Paris  du  1°''  au  5  juin  1905  sous  la  présidence  de  M.  Trouillot, 
et  qui  a  servi  de  base  à  l'obligation  désormais  imposée  aux 
conseillers  du  Commerce  extérieur,  d'aider  au  placement  des 
jeunes  Français  à  l'étranger,  donnant  ainsi  une  nouvelle  im- 
pulsion à  renseignement  commercial. 

III  , 

Ce  qu'il  reste  à  faire  pour  placer  l'enseignement  commercial 
en  France  à  la  hauteur  de  ce  qu'il  est  dans  les  pays  étrangers  les 
plus  avancés,  nous  allons  l'apprendre  par  le  récent  rapport  fait 
par  M.  Cohendy  au  nom  du  Conseil  supérieur  de  l'enseignement 
technique,  industriel  et  commercial,  par  le  projet  de  loi  qui  en 
est  résulté  et  qui  a  été  déposé  par  le  ministre  du  Commerce, 
enfin  par  le  rapport  que  M.  Astier  a  présenté  à  ce  sujet  à  la 
Chambre  des  députés  le  13  juillet  1905. 

Aussi  longtemps  que  l'enseignement  sous  toutes  ses  formes 
était  resté  sous  la  direction  exclusive  du  ministère  de  Tlnstruc- 
tion  publique,  tout  ce  qui  touchait  de  près  ou  de  loin  au  côté 
technique  ou  professionnel  était  décrié.  L'enseignement  classique 
seul  était  en  honneur,  les  élèves  intelligens  lui  étaient  infailli- 
blement réservés;  il  semblait  que  l'enseignement  moderne  ne  fût 
institué  que  pour  les  enfans  les  moins  bien  doués.  C'était  l'époque 
où  dans  les  familles  on  disait  couramment  :  Mon  fils  aine  est  fort 


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RENSEIGNEMENT  COMMERCIAL.  ;S3 

mlelligeni,  j'en  terai  un  avocat,  un  médecin,  un  notaire  ou  sur- 
tout un  fonctionnaire  ;  mon  fils  cadet  l'est  moins,  je  le  destinerai 
aux  affaires  !  Sous  la  pression  de  ce  qui  se  passait  à  l'étranger, 
il  fallut  cependant  reconnaître  que  le  développement  du  com- 
merce mondial  exigeait  un  enseignement  spécial  et  Ton  crut  bien 
faire,  pour  le  soustraire  à  la. routine,  de  le  placer,  en  1880,  sous 
le  régime  du  «  condominium  »  en  vertu  duquel  il  était  admi- 
nistré à  la  fois  par  le  ministère  de  Tlnstruction  publique  et  par 
le  ministère  du  Commerce  :  régime  détestable,  comme  on  Ta  dit 
très  justement,  qui  partageait  les  responsabilités,  divisait  Tauto- 
rite,  laissait  ces  écoles  spéciales  sans  direction  ou,  ce  qui  pis 
est,  tiraillées  entre  deux  directions  souvent  opposées.  En  dépit 
cependant  de  tous  les  obstacles,  renseignement  technique  s'éten- 
dait, l'initiative  privée,  les  Chambres  dé  commerce,  les  muni- 
cipalités fondaient  les  écoles  supérieures  de  commerce,  les  écoles 
professionnelles,  les  cours  industriels  ou  commerciaux.  Le 
condominium  repoussé  par  tout  le  monde  fut  heureusement 
supprimé  par  la  loi  de  finances  de  1892,  et  il  fut  décidé  qu'à 
l'avenir  les  écoles  primaires  supérieures  professionnelles  dont 
renseignement  était  principalement  industriel  ou  commercial 
relèveraient  exclusivement  du  ministère  du  Commerce,  auquel 
elles  seraient  transférées  par  décret,  et  prendraient  le  nom  d'Écoles 
pratiques  de  commerce  et  d'industrie.  Nous  avons  vu  plus  haut 
qu'elles  répondaient  si  bien  à  la  fois  aux  vœux  des  familles  et 
aux  besoins  du  commerce  et  de  l'industrie,  qu'elles  ne  cessent  de 
se  multiplier  dans  toutes  les  régions  du  pays  et  sont  déjà  aujour- 
d'hui au  nombre  de  53.  La  population  scolaire  de  ces  écoles  dé- 
passe 10  000  élèves  dont  2500  jeunes  filles,  la  moyenne  atteint 
200  élèves  par  école,  soit  une  augmentation  constante  tant  pro- 
gressive qu'effective.  En  présence  de  ces  résultats,  la  loi  de 
finances  du  13  avril  1900  a  également  transféré  au  ministère  du 
Commerce  les  écoles  nationales  professionnelles  qui  avaient  été 
créées  à  Armentières,  à  Nantes,  à  Vierzon  et  à  Voiron,  en  exé- 
cution de  la  loi  du  H  décembre  1880.  Plus  récemment  enfin,  la 
loi  du  27  décembre  1900  plaçait  sous  la  seule  autorité  du  mi- 
nistre du  Commerce  les  écoles  professionnelles  de  la  Ville  de 
Paris. 

L'enseignement  technique,  ainsi  groupé  tout  entier  sous  la 
direction  du  ministère  du  Commerce  qui  de  tout  temps  avait  eu 
dans    ses    attributions    le  Conservatoire  national    des  Arts  et 


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94  REYUB  DES  DEUX  MONDES. 

Métiers,  l'École  centrale  des  arts*et  manufactures,  les  Écoles  na- 
d^nales  d'arts  et  métiers,  occupe  donc  aujourd'hui  une  place  de 
plus  en  plus  importante  à  côté  de  renseignement  général,  et  ce- 
pendant, tandis  que  celui-ci  a  depuis  longtemps^ ses  lois  orga- 
niques, l'enseignement  technique  n'est  régi  que  par  des  disposi-. 
tions  spéciales,  éparses  et  nécessairement  incomplètes.  Aucune 
loi  ne  précise  les  caractères  qui  distinguent  ces  établissemens  et 
permettent  de  les  différencier  de  ceux  d'enseignement  général, 
ne  s'occupe  des  autorités  préposées  à  l'enseignement  technique, 
ni  ne  pose  les  règles  générales  suivant  lesquelles  les  écoles  pu- 
bliques d'enseignement  technique  doivent  être  créées  et  admi- 
nistrées, non  plus  que  celles  qui  concernent  le  personnel  et  les 
peines  disciplinaires  qu'il  peut  encourir.  Enfin  aucime  loi  non 
plus  ne  s'est  occupée  jusqu'à  présent  du  régime  des  écoles 
techniques  privées  et  de  leur  reconnaissance  par  l'État.  Aujour- 
d'hui l'heure  est  venue  de  combler  ces  lacunes  et  de  donner  à 
l'enseignement  technique  la  législation  générale  et  homogène 
qui  lu4  permettra  de  se  développer  largement  à  ses  divers  degrés 
et  de  contribuer  ainsi,  comme  c'est  son  rôle,  à  la  prospérité 
commerciale  et  industrielle  du  pays. 

Nous  allons  passer  successivement  en  revue  lès  différens 
chapitres  de  ce  nouveau  projet  de  loi  qui,  ne  l'oublions  pas,  est 
consacré  à  l'enseignement  technique  en  général,  c'est-à-dire  aux 
deux  enseignemens  industriel  et  commercial.  Ces  deux  ensei- 
gnemens  ont  de  nombreux  points  de  contact  et  ce  qui  concerne 
l'un  s'applique  souvent  à  l'autre  ;  mais  nous  aurons  soin  de  con- 
server toujours  en  vue  celui  dont  nous  nous  occupons  spéciale- 
ment dans  la  présente  étude.  Le  projet  débute  par  la  définition 
suivante  :  «  L'enseignement  technique  industriel  ou  commercial 
a  principalement  pour  objet,  sans  préjudice  d'un  complément 
d'enseignement  général,  l'étude  théorique  et  pratique  des  sciences 
et  des  arts  ou  métiers  en  vue  de  l'industrie  ou  du  commerce. 
Cet  enseignement  est  donné  dans  des  écoles  et  dans  des  cours 
professionnels  ou  de  perfectionnement.  Il  est  placé  sous  l'auto- 
rité du  ministre  du  Commerce.  »  Puis,  fixant  la  limite  qui  s»  pare 
les  écoles  d'enseignement  technique  des  écoles  d'enseignement 
général  ou,  en  d'autres  termes,  délimitant  le  domaine  du  minis- 
tère du  Commerce  de  celui  du  ministère  de  l'Instruction  pu- 
blique, il  déclare,  en  ce  qui  concerne  la  partie  commerciale,  que  : 
«  Sont  établissemens  d'enseignement  techniaue  commercial  les 


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l'enseignement  commercial.  93 

écoles  daiis  lesquelles  le  temps  consacré  à  Tétude  des  langues 
étrangères,  de  la  comptabilité  et  de  la  tenue  des  livres,  des  ma- 
thématiques financières,  des  marchandises,  de  la  législation 
commerciale,  de  l'économie  politique,  de  la  géographie  com- 
merciale, de  la  sténographie  et  de  la  dactylographie  et  aux 
exercices  pratiques  dépasse  la  moitié  de  Thoraire  total  de  réta- 
blissement. Les  écoles  et  les  cours  d'enseignement  technique 
sont  publics  ou  privés.  Les  écoles  privées  peuvent  être  reconnues 
par  l'État.  » 

Les  autorités  préposées  à  l'enseignement  technique  sont  tout 
d'abord  le  Conseil  supérieur  de  renseignement  technique  qui  est 
non  seulement  maintenu  mais  dont  les  attributions  sont  élargies  ; 
il  doit  être  consulté  sur  la  plupart  des  questions  et  peut  sur 
l'initiative  de  ses  membres  émettre  des  vœux.  Dans  l'intervalle 
des  sessions,  il  est  représenté  par  ime  Commission  permanente 
élue  parmi  ses  membres.  Actuellement  le  service  de  l'inspection 
de  l'enseignement  technique  est  assuré  par  deux  catégories  de 
personnes;  d'une  part,  des  inspecteurs  généraux  et  des  inspec- 
teurs et  inspectrices  des  écoles  pratiques  de  commerce  et  d'in- 
dustrie qui  sont  des  fonctionnaires  de  l'État;  et,  d'autre  part,  des 
inspecteurs  régionaux  et  des  inspecteurs  départementaux  qui 
sont  pour  ainsi  dire  des  fonctionnaires  bénévoles,  en  ce  sens 
que  leurs  fonctions  sont  gratuites,  et  qui  sont  nommés  par 
arrêtés  ministériels  parmi  les  commerçans,  les  industriels  ou  les 
personnes  s'occupant  de  l'enseignement  professionnel.  Doréna- 
vant, si  le  projet  de  loi  est  adopté  par  les  pouvoirs  publics, 
ce  service  sera  renforcé  par  des  comités  de  renseignement 
technique  institués  dans  chaque  département.  Leur  rôle  a  été 
fort  bien  décrit  par  M.  Bouquet,  le  distingué  directeur  de  l'en- 
seignement technique  au  ministère  du  Commerce  :  «  Lorsque,' 
disait-il,  nous  nous  sommes  préoccupés  de  la  création  de  ces 
comités,  il  n'est  pas  entré  dans  nos  vues  de  doter  cet  enseignement 
d'un  organisme  analogue  à  celui  qui  existe  pour  l'enseignement 
général.  Mais  ce  qu'il  paraît  utile  de  constituer,  ce  sont  des 
centres  d'attraction  où  pourraient  se  réunir  toutes  les  bonnes 
volontés.  Les  comités  départementaux  de  l'enseignement  tech- 
nique pourront  être  de  précieux  collaborateurs  pour  le  Conseil 
supérieur  et  pour  l'administration.  » 

Ces  comités  comprendront  des  membres  de  droit,  fonction- 
naires ou  membres  de  corps  électifs,  et  des  membres  nommés 


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■  "V  51 


96  REVIJE  DES   DEUX  MONDES. 

par  le  préfet  parmi  les  conseillers  municipaux,  les  industriels 
ou  anciens  industriels,  les  commerçans  ou  anciens  commerçans, 
les  employés  ou  les  ouvriers,  les  représentans  des  associations 
'  syndicales  ou  d'enseignement,  etc. 

Suivant  la  nature  de  l'enseignement  qu'elles  donnent,  les 
écoles  publiques  d'enseignement  technique  sont  du  degré  élé- 
mentaire, moyen  ou  supérieur;  elles  sont  soit  nationales,  c'est-à- 
dire,  entretenues  et  administrées  par  l'État,  soit  départementales 
ou  communales,  c'est-à-dire  entretenues  et  administrées  concur- 
remment par  l'État  et  par  un  ou  plusieurs  départemens,  une  ou 
plusieurs  communes.  Quant  aux  écoles  privées,  elles  restent  en- 
tièrement libres  de  leurs  programmes,  mais  sont  soumises  à  la 
surveillance  des  inspecteurs  de  l'enseignement  technique;  elles 
peuvent,  si  elles  le  désirent,  être  reconnues  par  l'État  après  avis 
du  Comité  départemental  et  du  Conseil  supérieur  de  l'enseigne- 
ment technique.  Dans  ce  cas,  des  certificats  d'études  et  des  di- 
plômes peuvent  être  délivrés  par  un  jury  d'examen  nommé  par 
le  ministre,  et  l'État  peut  participer  aux  dépenses  de  fonctionne- 
ment de  l'École,  sans  toutefois  que  cette  participation  puisse 
dépasser  le  quart  de  ces  dépenses  totales. 

L'une  des  parties  capitales  du  projet  de  loi  est  celle  qui  est 
relative  aux  cours  professionnels  ou  de  perfectionnement.  Il  est 
connu  de  tout  le  monde  que  l'appï'en tissage  disparaît  peu  à  peu, 
du  moins  tel  qu'il  devrait  être,  à  savoir  la  préparation  com- 
plète, théorique  et  pratique,  à  l'exercice  d'une  profession  ;  la 
tendance  moderne  est  à  la  stricte  spécialisation.  L'enseigne- 
ment professionnel  est  le  moyen  efficace  d'y  remédier.  Les  pays 
étrangers  l'ont  compris  et  nous  avons  montré,  au  début  de  cette 
étude,  que  les  uns  comme  la  Belgique,  les  États-Unis,  la  Suisse, 
ont  développé  dans  des  proportions  considérables  leur  enseigne- 
ment technique  élémentaire  et  que  l'on  est  allé  plus  loin  dans 
d'autres  contrées  en  édictant  Vobligation  de  l'enseignement  pro- 
fessionnel pour  les  jeunes  gens  employés  dans  le  commerce  et 
dans  l'industrie.  Nous  avons  vu  notamment  qu'en  Allemagne,  si 
les  États  particuliers  et  les  communes  sont  encore  libres  de 
rendre  obligatoire  ou  non  la  fréquentation  à&&  Fortbildungsschu- 
len,  la  tendance  vers  Tobligation  s'accentue  de  plus  en  plus. 
L'enseignement  professionnel  obligatoire  pour  les  apprentis  est 
établi  en  Danemark,  en  Norvège,  en  Autriche,  et  c'est  surtout  la 
Hongrie  qui  peut  servir  de  modèle  par  sa  loi  de  1884.  Dans  son 


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l'enseignement  cobimerciaiX^C/  ,  -  y  97 

rapport  fortement  documenté  sur  l'enseignement  techm'que  à 
l'Exposition  de  1900,  M.  Jacquemart  constatait  que  dans  ce  der- 
nier pays   il  ne  restait  guère  qu'une  vingtaine  de  communes 
n'ayant  pas  satisfait  à  la  loi,  et  que  le  nombre  des  apprentis  qui 
ne  fréquentaient  pas  les  cours  professionnels  ne  dépassait  pas 
7  pour  100;  c'est  précisément  la  proportion  inverse  à  laquelle 
nous  arriverions  en  France.  Nous  approuvons  donc,  en  ce  qui 
nous  concerne,  le  projet  de  loi  lorsqu'il  dit  :  «  Des  cours  profes- 
sionnels ou  de  perfectionnement  sont  organisés  pour  les  appren- 
tis, les  ouvriers  et  les  employés  du  commerce  et  de  Tindustrie. 
Ils  seront  obligatoires  dès  qu'ils  auront  été  organisés  conformé- 
ment à  la  présente  loi  pour  les  jeunes  gens  et  les  jeunes  filles 
âgés  de  moins  de  dix -huit  ans  qui  sont  employés  dans  le  com- 
merce et  l'industrie  (et  qui  ne  satisfont  pas  à  certains  degrés 
d'instruction  prévus  par  la  loi)...  L'organisation   de  ces  cours 
devra  être  achevée  dans  un  délai  maximum  de  cinq  années  à 
partir  de  la  promulgation  de  la  présente  loi.  Ces  cours  sont  es- 
sentiellement gratuits...   Les  communes  dans    lesquelles   leur 
organisation  est  reconnue  nécessaire  sont  désignées  par  arrêté 
du  ministre  du  Commerce  et  de  l'Industrie,  après  avis  du  comité 
départemental  et  du  Conseil  supérieur  de  l'enseignement  tech- 
nique. Ils  peuvent  être  organisés  par  les  chefs  d'établissemens 
industriels  ou  commerciaux,  même  à  l'intérieur  de  leurs  éta- 
blissemens.  S'il  n'existe  pas  de  cours  professionnels  dans  la  loca- 
lité, ou  si  les  cours  existans  sont  jugés  insuffisans  par  la  Com- 
mission locale,  les  communes  seront  tenues  de  créer  les  cours 
jugés  nécessaires  par  ladite  commission  et  de  pourvoir  aux  dé- 
penses de  feur  fonctionnement.  Ces  cours  pourront  être  subven- 
tionnés par  l'État,  sans  que  cependant  cette  subvention  puisse 
dépasser  la  moitié  des  dépenses  de  leur  fontJtionnement...  Le 
chef  d'établissement  est  tenu  de  laisser  à  ses  jeunes  ouvriers  et 
employés  le  temps  et  la  liberté  nécessaires  pour  suivre  les  cours 
obligatoires  communaux  ou  privés.  Ils  devront  avoir  lieu  pen- 
dant la  journée  légale  de  travail,  sans  que  cependant  le  temps  de 
travail  qui  y   sera  consacré  puisse  excéder  huit  heures  par  se- 
maine ni  deux  heures  par  jour...  Le  chef  d'établissement  est 
tenu  également  de  s'assurer  de  l'assiduité  aux  cours  de  ses  jeunes 
ouvriers  et  employés...  Dans  le  cas  d'absences  réitérées,  le  chef 
d'établissement  devra   en  aviser  immédiatement  les  parens  ou 
tuteur  de  l'enfant,  et  le  professeur  en  avisera  la  commission 

TOMB  XXXV.  —  1906.  7 


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98  KEVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Iccdfefrofessicnnelle...  Les  jeunes  gens  et  les  jeunes  filles  qui 
suivant  les  «ours  professionnels  sont  admû^  à  la  fin  de  chaque 
année  à  concourir  pour  Teisamen  d'aptitude  dent  le  certificat 
dispensera  de  suivre  les  cours  dans  les  années  suH^antes...  Les 
chefs  d'établissement  gui  auront  contrevenu  aux  prescriptions 
de  la  présente  loi,  et  les  parens  qui  empêcheraient  leurs  enfans 
de  fréquenter  les  cours  ou  de  les  suivre  assidûment,  seront  pas- 
sibles des  peines  suivantes...  » 

Après  avoir  analysé  comme  nous  venons  de  le  faire  cet  im- 
portant projet  de  loi  et  lui  avoir  donné  toute  notre  approbation, 
il  nous  reste  à  prévoir  ses  résultats  probables.  Ainsi  que  Ta  très 
bien  dit  le  rapporteur  de  la  Chambre  des  députés,  M.  Astier,  la 
lutte  qui  se  poursuit  entre  les  nations  sur  le  terrain  de  la  pro- 
duction et  des  échanges,  pour  pacifique  qu'elle  soit,  est  en  réalité 
aussi  importante  que  celle  qui  pourrait  se  livrer  sur  les  champs 
de  bataille  ;  on  peut  l'affirmer,  ici  comme  ailleurs  la  victoire 
appartiendra  à  celui  qui  aura  le  mieux  préparé  les  armes  du 
combat,  c'est-à-dire,  en  définitive,  au  plus  instruit.  Comme  le 
disait  Jules  Simon  :  le  peuple  qui  a  les  meilleures  écoles  est  le 
premier  des  peuples  ;  s'il  ne  l'est  pas  encore,  il  ne  tardera  pas  à 
le  devenir.  De  son  côté,  M.  Carnegie,  dont  l'expérience  paraît 
décisive,  a  éorit  :  «  L'instruction  a  toujours  l'avantage,  à  autres 
qualités  égales.  Prenez  deux  hommes  de  même  intelligence  na- 
turelle, de  même  énergie,  de  même  ambition  et  de  même  carac- 
tère, celui  qui  aura  reçu  l'instruction  la  meilleure,  la  plus  éten- 
due, la  plus  avantageuse,  aura  inévitablement  la  supériorité  sur 
l'autre.  »  Enfin,  M.  Torau-Bayle,  dans  son  rapport  au  ministre 
du  Commerce  sur  l'enseignement  commercial  à  ses  divers  de- 
grés, et  le  développement  économique  de  l'Allemagne,  déclarait 
qu'il  est  de  toute  nécessité  que  les  autres  peuples  adoptent  le 
système  d'éducation  commerciale  allemand  et  particulièrement 
la  Fortbildungsschule  obligatoire,  sous  peine  d'être  irrémédiable- 
ment vaincus  par  l'Allemagne  sur  tous  les  marchés  d'exporta- 
tion. 

Les  indications  que,  dans  le  cours  de  ce  travail,  nous  avons 
données  sur  ce  qui  se  fait  déjà  en  France  sous  le  rapport  de 
l'instruction  commerciale,  et  ce  qui  s'y  prépare  encore,  nous  per- 
mettent d'affirmer  que  les  jeunes  gens  bien  préparés  pour  deve- 
nir, soit  employés,  soit  chefs  de  maisons,  ne  nous  manquent 
déjà  pas  et  deviendront  de  plus  en  plus  nombreux.  La  situation 


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l'ekseignebiemt  €X>mmergial.  m 

est  satisfaisante  de  ce  côté-là  ;  ce  qui  pourrait  piutôt  nous  préoc- 
cuper, c'est  le  champ  d'action  que  l'avenir  leur  réserve.  Notre 
prospérité  économique  se  maintient  certes,  mais  nos  concurrens 
étrangers  font  des  progrès  plus  rapides  que  les  nôtres,  inquié- 
tans  môme  pour  notre  patrie.  Notre  commerce  extérieur  qui, 
eu  1890,  atteignait  8  milliards  190  millions,  s'est  bien  élevé, 
en  1905,  à  9  milliards  436  millions,  mais  pendant  la  même  pé- 
riode, celui  de  l'Allemagne  a  passé  de  9  milliards  340  millions 
à  15  milliards  924  millions,  celui  de  l'Angleterre  de  17  milliards 
à  22  milliards  300  millions.  Au  cours  des  quinze  dernières  an- 
nées, les  exportations  des  États-Unis  ont  doublé,  celles  de  l'An- 
gleterre ont  lu^menté  de  26  pour  100,  celles  de  l'Italie  de 
90  pour  100  ;1  accroissement  de  la  Belgique  a  été  de  52  pour  100, 
celui  de  l'Allemagne  de  71  pour  100;  nous  n'avons  pendant  le 
même  temps  progresse  que  de  27  pour  100.  Ne  serait-il  pas  temps 
pour  notre  Chambre  des  députés  et  notre  gouvernement  de 
s'occuper  moins  de  politique  pure,  et  de  cesser  d'effrayer  les  ca- 
pitaux qui,  de  plus  en  plus,  vont  à  l'étranger  y  développer  les 
industries  auxquelles  nous  renonçons  dans  notre  propre  patrie. 
Nous  avons  souffert  cruellement  de  la  Révocation  de  l'Edit  de 
Nantes;  il  ne  faudrait  pas  recommencer  cette  douloureuse  expé- 
rience dans  le  domaine  économique! 

Jacques  Siegfried. 


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LA  SOCIÉTÉ  AUSTRALIENNE 


Les  Français  ne  se  sont  pas  assez  occupés  de  TAustralie  dans 
ces  dernières  années.  Ils  imaginent  sans  doute  n'avoir  rien  à 
craindre  et  peu  à  espérer  d'un  pays  situé  aux  antipodes/Mais  de 
récens  événemens  nous  ont  donné  à  réfléchir  sur  la  valeur  des 
distances  géographiques  et  nous  commençons  à  soupçonner  l'im- 
portance de  contrées  fort  lointaines.  L'Australie  n'est  pas  plus 
éloignée  de  nous  que  le  Japon,  qui  vient  de  s'imposer  à  notre 
attention  avec  une  vigueur  inattendue. 

La  nation  australienne  ne  nous  réserve  pas  dWssi  grandes 
surprises  ni  du  même  genre.  Un  peuple  de  quatre  millions 
d'âmes  ne  saurait  en  avoir  la  prétention.  Pourtant,  tout  pays  en 
état  de  transformation  active  mérite  qu'on  s'y  intéresse,  et  c'est 
le  cas  de  l'Australie. 

L'évolution  de  l'Australie,  —  on  l'a  maintes  fois  exposé  ici 
même  (1),  —  est  d'une  nature  très  spéciale,  en  raison  surtout 
de' sa  situation  politique.  Aussi  le  petit  nombre  d'étrangers  qui 
en  ont  abordé  l'étude  ont-ils  regretté  de  ne  l'avoir  pas  conduite 
plus  avant,  faute  d'avoir  pu  prolonger  leur  séjour  assez  long- 
temps pour  se  familiariser  avec  les  élémens  qu'elle  comporte. 

Des  humoristes  ont  déclaré  que  l'Australie  manquait  d'ori- 
ginalité. C'est  qu'ils  l'avaient  seulement  entrevue;  peut-être 
étaient-ils  influencés  par  leurs  premières  impressions.  Celles-ci 
sont,  en  effet,  peu  favorables.  Si  on  excepte  la  rade  de  Sydney, 
qui  est  une  merveille,  l'aspect  général  du  pays  est  peu  attrayant, 

(i)  Voyez  notamment  les  études  de  MM.  Audiganne  (1847),  Merruau  (1849), 
Alfred  Jacobs  (1839),  H.  Blezzy  (1864),  Emile  Montégut  (1877),  Louis  Simonin  (1885), 
C.  de  Varigny  (1887),  E.  Marin  La  Meslée  (1892),  Pierre  Leroy-Beaulieu  (1696  et 
i897]. 


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LA   SOCIÉTÉ   AUSTRALIENNE.  lOT 

les  coutumes  des  habitans  sont  dépourvues  de  couleur  locale, 
les  rapports  sociaux  paraissent  empreints  de  banalité,  et  Tesprit 
public  accaparé  par  des  questions  d'ordre  mesquin.  C'est  à  peu 
près  tout  ce  qu'on  discerne  pendant  les  premières  semaines  de 
résidence  dans  une  grande  ville  australienne.  Et  cependant,  co 
qui  manque  le  moins  à  l'Australie,  —  on  s  en  aperçoit  plus  lar(ly 
—  c'est  l'originalité. 

J'ai»  passé  dans  ce  pays  les  douze  dernières  années,  coupéef» 
par  un  petit  nombre  de  courtes  absences.  Les  circonstances 
m'avaient  placé  dans  des  conditions  excellentes  pour  ^observa^ 
lion,  et  j'avais  non  seulement  le  désir  mais  le  devoir  de  m'y 
livrer.  Malgré  la  monotonie  d'une  existence  où  les  distractions 
sont  trop  uniformes  pour  satisfaire  les  besoins  de  l'esprit  et  du 
caractère  français,  j'ai  pris  un  intérêt  croissant  au  problème  aus- 
tralien, le  trouvant  de  jour  en  jour  plus  fertile  en  réflexions. 

Cette  petite  nation,  souveraine  d'un  grand  territoire,  s'atta- 
quanl  avec  une  obstination  souvent  maladroite,  mais  inlassable, 
aux  questions  sociales  qtii   troublent  si    gravement   les  vieux 
peuples,  mériterait,  par  cela  seul,  une  particulière  estime.  Dans 
des  conversations  avec  les  hommes  politiques  australiens,  j'aî 
souvent  discuté  leurs  audacieuses  conceptions.  Je  les  ai  critiquées 
avec  la  liberté  de  langage  qu'autorise,  môme  de   la  part  d'un 
étranger,  la  cordialité  des  rapports.  J'en  signalais  les  incohé- 
rences et  les  dangers.  Cependant,  je  ne  pouvais  me  défendre  de 
reconnaître,  dans  la  hardiesse  de  ces  tentatives,  la  manifesta tioi^ 
de  l'instinct,  puissant  d'une  race  dont  l'énergie  croît  avec  les 
résistances.  Cet  effort,  sans  cesse  renouvelé,  poursuit  la  décou- 
verte du  régime  qui  doit  un  jour  concilier  les  aspirations,  les 
besoins  et  les  intérêts  du  pays.  La  direction  qu'il  a  prise  ne  pa»- 
raît  pas  le  conduire  au  résultat.  Il  l'atteindra  cependant  tôt  ou 
tard,  de  manière  ou  d'autre.  La  persistance  d'un  peuple  est  îa 
plus  sûre  garantie  du  succès  de  ses  entreprises. 

L'ambition  de  l'Australie  ne  se  borne  pas  à  organiser  libres- 
ment  sa/^vie  intérieure.  Elle  n'attend  pas  d'avoir  surmonté  les 
difficultés  de  l'heure  actuelle  pour  regarder  au  loin.  Elle  voit 
déjà  se  dessiner,  à  l'extrême  horizon,  une  forme  vague,  de  pro- 
fil incertain,  comme  ces  traînées  brumeuses  dont  le  marin  dit: 
«  Est-ce  la  terre  ou  un  nuage?  »  Cette  vision  est  celle  du  dra- 
peau australien,  au  coin  duquel  Y  Union  Jack  britannique  se  dis- 
tingue encore  faiblement,  tandis  qu^  la  Croix  «lu  Sud,  l'em- 


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i02  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

blême  austral,  qui  en  couvre  toute  la  largeur,  parait  éclairer 
rimmensité  de  Tocéan  Pacifique  et  régner  sur  elle.  Tel  est  le 
rêve  de  la  nation  australienne  ou  plutôt  la  réalisation  anticipée 
de  son  avenir.  Les  événemens  montreront  si  cette  image  est  celle 
de  la  terre  promise  ou  si  elle  doit  se  dissiper  au  souffle  des 
orages  politiques. 

J'ai  dit  que  TAustralie  était  souveraine.  Elle  Test;  non  en 
théorie,  mais  en  fait.  Officiellement,  le  Commonwealth  of  Ans- 
tralia  est  une  dépendance  de  la  Couronne.  Le  préambule  de  la 
Constitution  fédérale  porte  que  les  peuples  de  Nouvelle-Galles 
du  Sud,  Victoria,  Australie  Méridionale,  Australie  Occidentale, 
Queensland  et  Tasmanie,  se  sont  unis  in  one  indissoluble  Fédé- 
ral Commonwealth  under  the  croum  of  the  United  Kingdom  of 
Great  Britain  and  Ireland,  and  under  the  Constitution  hereby 
established.  Donc  le  lien  avec  la  mère  patrie  subsiste.  Il  est 
d'ailleurs  accepté  par  la  grande  majorité  de  la  nation  et  nul  ne 
songe,  quant  à  présent,  à  le  rompre.  Seulement,  ce  n'est  plus  un 
lien  de  dépendance  :  l'Australie  est  s«us  la  protection  de  l'An- 
gleterre, non  sous  son  protectorat.  Elle  s'est  placée  vis-à-vis 
d'elle  sur  le  pied  d'égalité  des  droits  et  n'admet  pas  la  discussion 
sur  ce  point.  Les  formules  de  déférence  à  l'égard  de  la  Grande- 
Bretagne  qui  figurent  dans  la  Constitution  du  Commonwealth 
n'en  altèrent  pas  le  sens  général.  C'est  un  traité  inter  pares. 

L'expression  Commonwealth,  choisie  et  imposée  par  les  créa- 
teurs de  la  Fédération  australienne,  signifie  «  fortune  publique,  » 
autrement  dit  République  ;  et  le  mot  république  est  mieux  tra- 
duit en  anglais  par  commonwealth  que  par  republic,  qui  n'est 
qu'une  adaptation.  En  même  temps  qu'on  exhumait  le  terme 
commonwealth,  inusité  depuis  Cromwell,  on  supprimait  celui  de 
Colonies,  désignation  officielle  des  territoires  fédérés.  On  le 
remplaçait  par  États  [States),  Enfin,  après  avoir  inscrit  dans  cette 
même  Constitution,  parmi  les  attributions  du  Parlement  fédé^ 
rai,  celle  de  légiférer  sur  les  Affaires  extérieures,  on  a  créé  un 
ministère  des  Extemal  Affairs,  et  le  premier  ministre  du  cabi 
net  fédéral  a  fait  choix  de  ce  portefeuille.  Le  premier  ministre 
actuel  en  est  également  titulaire. 

Si  un  examen  du  fonctionnement  de  la  Constitution  austra- 
lienne ne  sortait  du  cadre  de  cet  article,  il  serait  aisé  de  mettre 
ici  en  é\4dence  que  ces  précautions  de  formes  et  d'étiquettes 
n'ont  été,  pour  ainsi  dire,  que  l'enregistrement  officiel  de  l'ac- 


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LA   SOaÉTÉ  AUSTRALIENNE.  103 

teptatîon  par  le  gouvernement  anglais  des  prétentions  de  l'Aus- 
tralie  à  une  complète  indépendance.  C'est  pourquoi,  bien  qu'in- 
correcte au  point  de  vue  protocolaire,  l'expression  de  souve- 
raineté se  rapproche  plus  que  toute  autre  de  la  réalité,  pour 
qualifier  les  droits  exercés  par  les  Australiens  dans  la  conduite 
de  leurs  affaires  nationales,  tant  au  dehors  qu'au  dedans. 

Cette  annulation  de  l'autorité  de  la  métropole,  sur  sa  soi- 
disant  dépendance,  ne  rencontre  d'analogie  que  dans  la  situa- 
tion de  rÉgypte,  partie  intégrante  de  l'Empire  ottoman.  Là 
s'arrête  la  ressemblance,  car  l'Australie  n'a  pas  renoncé  à  la 
tutelle  effective  de  l'Angleterre  pour  en  jamais  accepter  une 
autre. 

I 

La  société  australienne  se  forme  donc  et  s'organise  en  pleine 
liberté.  Elle  est  affranchie  des  traditions  aristocratiques  dont 
Tautorité  subsiste  en  Angleterre,  ainsi  que  des  responsabilités 
immédiates  qu'eût  créées  une  déclaration  de  complète  indépen- 
dance. L'éloignement  du  Continent  austral  et  sa  configuration 
insulaire  la  protègent  en  toutes  directions,  et  l'isolent  en  môme 
temps. 

On  croit  volontiers  que  cette  société  nouvelle  se  développe 
dans  un  esprit  comparable  à  celui  qui  a  guidé  dans  sa  forma- 
tion la  société  des  États-Unis  d'Amérique.  Le  point  de  départ 
semble  le  même  :  l'expansion  d'une  immigration  d'origine  bri- 
tannique dans  un  vaste  territoire  neuf,  où  l'élément  indigène, 
condamné  à  disparaître,  n'apportait  aux  hommes  de  race  blanche 
ni  assistance  efficace,  ni  entrave  sérieuse.  Mais  deux  faits  histo- 
riques ont,  dès  les  débuts,  marqué  de  profondes  différences. 

Les  premiers  pionniers  de  l'Amérique  furent  des  puritains 
chassés  de  leuf  pays  par  la  persécution  religieuse.  Ceux  de 
l'Australie  ne  furent  pas,  quoiqu'on  l'ait  prétendu,  les  convict^ 
déportés  par  le  gouvernement  anglais,  de  1789  à  1846.  Les  Aus- 
traliens sont  sensibles  à  toute  allusion  à  leur  tache  origineU«* 
{birth.%ta%n)y  et  ils  ont  raison.  Ils  ne  sont  pas  les  descendant  cio 
ces  quelque  30000  condamnés,  ceux-ci  ayant  laissé  fort  peu 
d'enfans,  car  le  nombre  des  femmes  était  encore  infime  en  Aus- 
tralie pendant  la  période  de  la  transporta tion.  Ils  sont  les  fils  et 
les  petits-fils  des  7  à  800000  immigrans  qui,  attirés  par  la  décou-t 


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104  REYIJB   DES   DEUX   MONDES. 

verte  de  l'or  en  Victoria,  ont  afflué  dans  le  pays,  à  partir  de 
1831  et  pendant  les  dix  ou  douze  années  suivantes.  Ce  mouve 
ment  s'est  alors  ralenti.  Il  a  cessé  depuis  une  quinzaine  d'années. 
A  lopoque  actuelle,  le  nombre  des  arrivans  compense  à  peine 
celui  des  partans.  On  peut  donc  concéder  que  les  chercheurs 
d'or,  ainsi  que  les  manœuvres,  les  ouvriers,  les  paysans,  venus 
avec  les  «  prospecteurs  »  ou  à  leur  suite,  pendant  la  période  de 
la  fièvre  de  Tor,  étaient  d'honnêtes  gens,  aussi  bien  que  les  finan- 
ciers, ingénieurs,  entrepreneurs,  plus  ou  moins  improvisés,  qui 
les  accompagnaient.  Pourtant,  ces  hommes  qui,  répandus  plus 
tard  dans  toutes  les  branches  de  l'activité  nationale,  ont  été  les 
créateurs  de  TAustralie,  avaient  une  mentalité  différente  de 
celle  des  Covenanlaires  du  xvii*  siècle.  C'étaient,  au  sens  propre 
du  mot,  des  aventuriers.  Us  s'expatriaient  non  pour  jouir  de  la 
liberté  et  pratiquer  en  paix  leur  religion,  mais  pour  chercher 
la  fortune.  Et  quoique,  ensuite,  aux  États-Unis  comme  en  Aus- 
tralie, le  flot  de  l'immigration  ait  été  composé  d'élémens  de 
nature  analogue,  les  populations  des  deux  pays  n'en  ont  pas 
n/îïins  eu,  pour  noyau  initial,  des  gens  de  classes,  de  goûts, 
d'habitudes,  et  de  culture  intellectuelle,  dissemblables. 

Le  second  fait  c'est  le  mode  de  pénétration  des  immigrans 
de  race  blanche  sur  les  conlinens  américain  et  australien.  En 
Amérique,  la  poussée  colonisatrice,  grâce  à  la  disposition  phy- 
sique et  orographique  du  sol,  s'est  produite  directement  vers 
l'intérieur.  "En  Australie,  elle  s'est  étendue  le  long  des  côtes,  sur 
un  immense  périmètre,  n'avançant  que  très  lentement  vers  la 
partie  centrale,  aride,  du  pays.  Môme  aujourd'hui  le  territoire 
habité  du  continent  australien  a  encore  la  forme  d'un  croissant 
de  lune  dont  une  pointe  est  au  cap  York,  extrémité  Nord  du 
Queensland,  et  lautre  à  Perth,  capitale  de  l'État  de  l'Australie 
Occidentale. 

Il  en  est  résulté  que  les  premières  organisations  politiques  ont 
eu  lieu  par  le  groupement  d'intérêts  répartis  sur  une  longue 
étendue  linéaire.  ïln  se  constituant,  ces  organisations  se  sont 
réservé  Vhinterland,  encore  complètement  inconnu,  et  ne  l'ont 
limité  que  par  des  ligues  géographique^  idéales.  Moins  d'un 
demi-siècle  après  le  début  de  l'effort  colonisateur,  le  continent 
australien  était  divisé  en  cinq  colonies,  chacune  d'une  superficie 
moyenne  égale  à  trois  fois  celle  de  la  France,  tandis  que  le  ter- 
ritoire des  États-Unis,  à  peu  près  égal  à  celui  de  l'Australie 


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LA   SOCIÉTÉ   AUSTRALIENNE.  105 

J80  millions  d'hectares),  était  divisé  en  petites  unités,  aujour- 
d'hui au  nombre  de  (juarante-neuf. 

Il  est  aisé  de  comprendre  que  les  grandes  colonies  austra- 
liennes, ayant  subsisté  pendant  deux  générations  dans  un  état 
de  parfaite  indépendance  les  unes  vis-à-vis  des  autres,  et  leurs 
capitales  étant  séparées  par  des  distances  considérables,  aient  dû 
g(^rer  leurs  intérêts  propres  sans  souci  d'une  future  union  ;  en 
sorte  que  des  sentimens  particularistes,  mettant  de  plus  en  plus 
obstacle  à  la  communauté  des  vues  générales,  ne  pouvaient 
manquer  de  s'y  développer. 

Ces  sentimens,  dont  la  force  a  failli  faire  échouer  la  Fédé- 
ration, n'ont  existé  en  Amérique  que  de  région  à  région,  et  non 
pour  les  mêmes  causes.wlls  y  ont  presque  disparu;  tandis  qu'eu 
Australie,  oii  ils   ont  conservé  leur  raison  d'être  et  une  base 
officielle  assez  large,  on  les  constate  presque  aussi  vivans  et 
ombrageux  qu*il  y  a  vingt  ans.  De  là,  sans  doute,  l'allure  de  pro- 
vincialisme qui,  malgré  la  concentration  excessive  de  la  popu- 
lation dans  les  capitales,  se  remarque  dans  l'esprit  de  la  société 
australienne  ;  et  aussi;  une  hésitation  marquée  à  faire  des  sacri- 
fices à  l'idée  de  l'intér^^  national.  La  période  actuelle,  celle  des 
premières  années  de  la^  Fédération,  est  toute  remplie  des  do- 
léances des  États.  Chacun  se  plaint  de  voir  ses  droits  lésés,  ses 
intérêts  négligés  par  le  gouvernement  central  et  en  accuse  la 
Constitution  et  les  ministres. 

La  Constitution  n'est  pas  parfaite  :  un  compromis  laborieu- 
sement obtenu  est  rarement  excellent.  Les  ministres  ont  commis 
des  fautes  :  ils  ont  pu  manquer  de  largeur  de  vues,  de  méthode 
et  de  caractère.  Cependant,  la  cause  du  mécontentement,  à  peu 
près  général,  réside  plutôt  dans  la  manière  de  voir  les  faits  que* 
dans  les  faits  eux-mêmes.  C'est  dans  la  persistance  du  particula- 
risme qu'il  prend  sa  source,  quoique  le  principe  dominant  de  la 
Constitution  fédérale  soit  un  maximum  d'indépendance  vis-à- 
vis  de  la  mère  patrie  et  un  minimum  d'autorité  du  gouvernement 
central  vis-à-vis  des  États.  L'œuvre  du  temps  sera  favorable  à 
ridée  nationale,  mais  cette  évolution  ne  s'accomplira  qu'avec 
lenteur. 

Enfin,  une  autre  différence  distingue  de  façon  très  apparente 
la  société  australienne  de  la  société  américaine.  C'est  Tabsence, 
en  Australie,  du  ^milliardaire.  Aucune  fortune  n'y  approche 
même  de  loin,  de  celles  des  cent  plus  riches  citoyens  des  États^ 


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106  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Unis.  Personne  n'y  tient  un  train  de  grand  luxe,  à  rexcéption 
du  gouverneur  général. 

Il  est  surprenant  que  l'exploitation  d'un  pays  neuf,  pourvu 
Se  grandes  ressources,  ne  donne  pas  naissance  à  de  rapides  et 
considérables  fortunes.  Entre  diverses  raisons  la  principale 
consiste,  du  moins  actuellement,  dans  les  obstacles  que  rencon- 
tre la  concentration  des  capitaux  privés  ou  simplement  l'accu- 
mulation des  bénéfices.  C'est  le  résultat  inévitable  de  l'extension 
des  attributions  d'un  gouvernement  démocratique. 

En  Australie,  la  vanité  de  paraître  existé  comme  partout  ; 
mais  la  vanilé  n'est  pas  toujours  un  levier  suffisant  pour  mettre 
en  mouvement  les  gros  revenus.  Il  est  bon  que  l'intérêt  s'y 
joigne.  Or,  il  est  inutile  de  soutenir  une  réputation  d'opulence,  à 
titre  d'instrument  accessoire  de  crédit,  si  l'on  n'entrevoit  aucune 
grande  affaire  à  lancer,  aucune  combinaison  importante  &  réa- 
liser. En  somme,  d'une  part,  rareté  des  grandes  fortunes;  de 
l'autre,  peu  d'inclination  aux  dépenses  somptueuses. 

Or,  quoi  qu'on  puisse  dire  de  l'immoralité  du  luxe  et  des 
facultés  dissolvantes  de  l'argent,  il  est  certain  que  les  grandes 
dépenses  des  particuliers  sont  un  facteur  très  actif  des  relations 
sociales.  Elles  ne  les  améliorent  pas,  mais  elles  les  multiplient. 
Par  le  simple  fait  des  rapprochemens,  elles  facilitent  des  rapports 
personnels  et  dans  des  conditions  agréables,  entre  les  privilégiés 
de  la  naissance,  les  parvenus  de  la  richesse  et  les  arrivés  de  Tin- 
telligence  ou  du  savoir  faire.  Une  société  dans  laquelle  ce  facteur 
n  existe  pas  est  privée  d'un  élément  presque  nécessaire  :  le  cercle 
dans  lequel  se  meuvent  ses  idées  est  plus  restreint  et  elle  tend  à 
s'immobiliser  en  coteries.  La  société  australienne  subit  cet  in- 
convénient. Très  différente  de  la  société  américaine,  elle  l'est 
beaucoup  moins  de  la  société  anglaise.  Cette  fille  d'Albion  a 
largement  hérité  des  qualités  et  des  défauts  de  sa  mère.  Je 
n^énumérerai  que  les  qualités  qu'elle  a  trouvées  dans  cet  héri- 
tage. Ce  sont  :  la  foi  inébranlable  dans  les  destinées  nationales, 
le  respect  de  la  loi  et  de  ses  agens,  la  prudence  à  contracter  des 
engagemens,  la  patience  à  recommencer  les  expériences  mal- 
heureuses, l'art  de  jeter  un  voile  sur  ses  propres  défaillances,  et 
le  sang-froid  en  présence  des  désillusions  ou  même  des  cala- 
mités. Quant  aux  usages,  aux  préjugés,  aux  opinions  générales 
sur  le  monde  extérieur,  ce  sont  presque  les  mêmes  en  Australie 
en  Anij;l6terre. 


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LA   SOCIÉTÉ   AUSTRALIENNE.  107 

Comment  une  nation  si  jalouse  de  son  indépendance  poli- 
tique est-elle  restée  encore  si  dépendante  de  la  nation  mère?  Le 
principal  motif  s'en  trouve  dans  Torgueil  de  race,  fortifié  par  le  fait 
que  la  population  australienne  est,  dans  la  proportion  de  95 
pour  100,  de  descendance  britannique.  L'Australie  est  peut-être, 
de  tous  les  pays  de  race  blanche,  celui  dont  la  population  est  la 
plus  homogène.  Cet  orgueil,  que  justifient  dans  une  large  mesure 
les  grands  succès  coloniaux  de  TAngleterre,  a  donné  naissance 
à  une  opinion  moins  justifiée,  celle  de  Tinutilité  de  connaître 
l'étranger.  L'Australien  puise  dans  sa  qualité  de  Briton  la  con- 
science d'une  supériorité  qui  ne  lui  parait  pas  discutable.  On 
n'est  d'ailleurs  exactement  informé  en  Australie  que  de  ce  qui 
se  passe  en  Angleterre.  On  n'y  reçoit  que  des  journaux  anglais. 
Les  nouvelles  du  monde  extérieur  n'y  parviennent  que  par  l'in- 
terraédiaire  des  agences  télégraphiques  de  Londres.  Peu  d'étran- 
gers visitent  le  pays.  L'Angleterre  est  comme  un  écran  interposé 
entre  lui  et  le  reste  du  monde. 

Cependant,  des  influences  contre  lesquelles  on  ne  peut  gagner 
que  du  temps  ont  commencé  leur  œuvre  sur  le  continent  aus- 
tralien. La  vaste  étendue  du  territoire  et  la  difficulté  des  com- 
munications intérieures  ont  donné  naissance  à  certaines  habi- 
tudes spéciales;  mais  k  plus  puissante  de  ces  influences  est 
cdle  du  climat,  parce  que  rien  ne  peut  en  arrêter  l'action.  C'est 
lui  qui,  déterminant  les  produits  du  sol,  crée  par  cela  même 
les  intérêts  qui  s'imposent  à  la  population,  règle  les  usages  de  la 
vie  quotidienne,  influe  sur  la  race  et  la  modifie. 

Considérées  dans  leur  physionomie  elimatologique  générale, 
TAnglet^rre  est  un  pays  humide  et  froid,  l'Australie  un  pays 
8«c  et  chaud.  Donc,  entre  les  habitans  de  ces  deux  pays,  les  diffé- 
rences ne  pourront  que  s'accentuer,  les  ressemblances  que 
s'atténuer.  Dans  la  lutte  entre  le  climat  et  Fatavisme,  chaque 
génération  enregistrera  une  défaite  de  celui-ei,  car  rien  ne  peut 
prévaloir  contre  la  loi  immuable  de  la  nature  qui  teiid  à  trans- 
former l'individu  pour  l'adapter  aux  conditions  du  sol. 

Quant  à  présent,  la  discipline  établie  par  les  usages,  et  k 
crainte  du  «  qu'en  diratt-on  ?  »  imposent  les  mômes  exigences  aux 
Australiens  qu'à  nos  voisins  d'eutre-Manche  ;  mais  l'uniformité 
dans  les  points  de  vue  et  dans  l'expression  des  opinions  parti- 
culières ne  se  retrouve  plus  en  Australie.  C'est  ^[«le,  hors  son 
respect  de  ia  leî,  —  ou  plu(6t  de  Tordre  légal,  —  FAustralien 


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'■*^3E|^F1! 


108  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

est,  de  tous  les  sujets  de  TEmpire  britannique,  celui  qui  pra- 
tique le  moins  la  vertu  de  vénération.  Une  se  permettra  pas  do 
porter  dans  la  rue  un  objet  enveloppé  dans  un  journal,  mais  il 
entend  penser  comme  il  lui  plait  et  dire  sa  pensée  quand  il  lui 
sonvient.  Il  Texprimera,  tantôt  poliment,  tantôt  brutalement,  et 
n'y  fera  guère  de  différence.  Les  mentalités  australiennes  sont 
déjà  plus  élCignées  les  unes  des  autres  que  celles  des  habitans 
de  la  Grande-Bretagne  ne  le  sont  entre  elles.  On  ne  peut  donc 
procéder,  pour  en  donner  un  aperçu,  qu'en  ayant  soin  de  mar- 
quer des  distinctions  nécessaires,  se  référant  à  des  types,  tout  au 
{)lu$  à  des  groupes. 

II 

Il  n'y  a  guère  plus  de  vingt  ans,  la  société  australienne,  je 
yeux  dire  les  «  gens  du  monde,  »  ou  ceux  qui  en  occupent  la 
place,  se  composait  de  riches  marchands,  de  magistrats,  des 
membres  en  vue  du  barreau  et  d'un  petit  nombre  d'officiers. 
On  y  voyait  peu  d'industriels,  l'industrie  manufacturière  étant 
alors  à  ses  premiers  débuts;  moins  encore  de  grands  éleveurs, 
ceux-ci  étant  retenus  dans  les  campagnes  par  la  surveillance  de 
leurs  «  stations.  »  Ajoutons-y  quelques  directeurs  de  banques, 
ies  agens  des  grandes  compagnies  financières  et  maritimes,  et 
un  groupe  restreint  de  hauts  fonctionnaires.  L'élément  politique, 
sauf  de  très  rares  exceptions,  n'y  figurait  pas.  Aux  réceptions  des 
gouverneurs,  lorsqu'on  apercevait  à  une  place  distinguée,  à  la 
table  ou  dans  le  quadrille  d'honneur  qui  ouvre  les  bals  officiels, 
June  figure  inconnue,  si  quelqu'un  demandait  :  «  Qui  est-ce?  » 
la  réponse  invariable  était  :  «  Je  ne  sais.  Probablement  un  des 
ininistres,  »  ou  bien  «  la  femme  d'un  ministre,  »  suivant  le  cas. 
Une  dame  australienne,  dont  le  mari  occupait  en  ce  temps  une 
haute  situation,  m'a  conté  qu'un  soir,  au  Government  House, 
elle  fut  voisine  de  table  du  célèbre  sir  Henry  Parkes,  alors  pre- 
mier ministre  de  Nouvelle-Galles  du  Sud.  Elle  avait  remarqué 
que  le  gouverneur  avait  à  sa  droite  une  petite  dame. âgée,  de 
mise  plus  que  discrète.  Inconsidérément,  elle*  dit  à  sir  Henry  : 
«  Quelle  est  donc  cette  vieille  dame  près  de  Son  Excellence?  — 
C'est  ma  femme,  »  répondit  le  ministre.  Heureusement,  quoique 
toute  jeune,  son  interlocutrice  eut  assez  de  présence  d'esprit  pour 
répondre  aussitôt  :  a  Excusez-moi.  Je  vis  presque  co'iistamment 


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LA  SOaÉTÈ    AUSTRALIENNE.  109 

en  province  et  n'avais  pas  eu  l'honneur  de  la  rencontrer.  Je 
serais  heureuse  de  lui  être  présentée.  »  I/incident  n'eut  pasd*autre 
suite  que  la  présentation  de  deux  personnes  qui  avaient,  officiel- 
lement, Fobligation  de  se  connaitre,  et  qui,  en  fait,  ne  se  sont 
plus  jamais  revues. 

Le  monde  politique  était  donc  placé ,  pour  ainsi  dire,  en 
marge  du  vrai  monde.  Les  hommes  avaient  entre  eux  des  rela- 
tions d'affaires  ou  so  rencontraient  dans  les  clubs;  mais  les 
femmes  ne  se  voyaient  pas,  tout  au  moins  ne  se  recevaient 
pas.  Ce  n'est  pas  l'orgueil  de  caste,  —  il  n'y  a  rien  de  semblable 
en  Australie,  —  qui  avait  établi  cette  démarcation;  c'est  un  fait 
matériel,  celui  du  recrutement  du  personnel  parlementaire,  pen- 
dant les  premières  années  du  régime  de  Tautonomio. 

Dans  un  pays  neuf,  non  seulement  il  n'y  a  pas  d'aristocratie, 
mais  il  n'y  a  pas  de  gens  inoccupés  (sauf  dans  le  monde  dit  des 
cf  travailleurs  »).  Les  fortunes  gagnées  nont  eu  le  temps  ni  sou- 
vent la  possibilité  d'être  mises  à  l'abri  dans  des  placemens  de 
tout  repos.  Elles  sont  engagées  dans  les  mômes  entreprises  qui 
les  ont  produites  ou  daus  des  combinaisons  réclamant  une  con- 
stante surveillance.  Or,  la  politique  est  fort  absorbante.  Par 
conséiquent,  en  dépit  de  l'apparence  paradoxale  de  Tasser tion, 
on  peut  dire  que  les  Australiens  riches  n  avaient  pas  les  moyens 
de  faire  de  la  politique.  Celle-ci  d'ailleurs,  en  Australie  comme 
partout,  ne  récompense  que  médiocrement  les  ambitions  désin- 
téressées. Ceux  qui  s'engageaient  dans  les  affaires  publiques 
étaient,  en  grande  majorité,  des  hommes  jeunes,  pauvres  et  au- 
dacieux, comptant  pour  rien  ou  peu  de  chose  les  distinctions 
sociales  et  le  charme  des  bonnes  manières.  Us  se  mariaient  pour 
ne  pas  être  seuls  et  s  épargner  le  souci  des  détails  matériels  de  la 
vie,  quelquefois  pour  l'assistance  pécuniaire  ou  morale  que  leur 
pouvait  offrir  l'alliance  d*une  famille  aisée,  ou  simplement  au 
hasard  d'une  rencontre.  En  somme,  ils  se  mariaient,  —  je  n'ose- 
rais dire  :  mal,  —  mais  maladroitement.  Quand,  à  force  de  talent 
et  d'activité,  ils  étaient  arrivés  membres  du  Parlement,  sous- 
secrétaires  d'État  Ou  ministres,  leurs  femmes  navaient  pu  les 
suivre  dans  leur  ascension  sociale,  et,  ne  fréquentant  pas  un 
monde  où  elles  se  fussent  trouvées  mal  à  l'aise,  renonçaient  aux 
satisfactions  d'amour-propre  que  les  succès  de  leurs  époux  parais- 
saient devoir  leur  assurer. 

On  devine  les  inconvéniens  de  cette  anomalie.  Si  démocra- 


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iiO  REVUE  DES  DEUX  HONDES. 

tique  que  soit  une  nation,  il  est  bon  qu'il  y  ait  contact  et  même 
pénétration  entre  le  personnel  qui  la  gouverne  et  le  milieu  fri- 
vole, mai§  point  négligeable,  qu'on  appelle  «  le  monde.  »  Il  le 
faut  surtout  lorsque  ce  milieu  n'est  pas  encombré  d'oisifs,  et  que 
la  plupart  des  personnes  ayant  reçu  une  bonne  culture  intellec- 
tuelle en  font  partie. 

Heureusement,  depuis  cette  époque,  diverses  causes  ont  amené 
des  relations  plus  suivies  entre  la  société  mondaine  en  Australie 
et  le  groupe  des  politiciens.  En  premier  lieu,  l'importance  crois- 
sante de  ceux-ci,  résultat  de  l'extension  des  attributions  de 
rÉtat.  La  carrière  politique  parait  avoir  séduit  un  plus  grand 
nombre  d'esprits  distingués  et  d'bommes  capables  de  se  pro- 
duire ailleurs  que  dans  les  meetings  populaires.  Remarquons, 
en  passant,  que  le  développement  du  parti  dit  ouvrier,  en  réalité 
socialiste,  dans  les  parlemens  australiens,  n'a  pas  retardé  ce 
commencement  de  fusion.  Les  élus  des  irades  halls  et  des  labour 
eouncils  font  assez  bonne  figure  auprès  de  leurs  collègues  des 
autres  partis.  Il  en  est  plusieurs  qui,  sans  rien  abandonner  de 
leurs  programmes  intransigeans,  reconnaissent  l'utilité  de  faire 
des  concessions  de  pure  forme,  et,  sans  le  connaître,  observent  le 
conseil  donné  jadis  par  le  président  Dupin  :  «  Soyons  citoyens,  et 
appelons-nous  messieurs.  » 

Cet  heureux  rapprochement  entre  deux  classes  qui  devraient 
se  confondre  en  une,  est  dû  peut-être  aussi  aux  voyages,  tant 
officiels  que  privés,  accomplis  en  Angleterre  par  les  personnages 
politiques  en  vue  de  l'Australie,  et  souvent  en  compagnie  de 
leurs  familles.  On  sait  avec  quel  empressement  le  gouvernement 
britannique  saisit  toute  occasion  d'appeler  à  lui  ses  chers  colo- 
niaux. Tantôt,  c'est  pour  conférer  avec  eux  de  certaines  affaires 
«  impériales,  »  tantôt  pour  les  faire  participer  à  des  fêtes.  Le 
jubilé  de  la  reine  Victoria,  l'approbation  de  la  Constitution  fé- 
dérale, le  couronnement  de  S.  M.  Edouard  VII,  ont  été  occasions 
de  ce  genre.  Les  invités  (ou  délégués)  sont  reçus  avec  honneurs, 
et  mieux  encore,  avec  amabilité,  présentés  au  souverain,  aux 
princes,  aux  ministres  de  la  Couronne,  conviés  à  des  suites  de 
dîners,  bals  et  réceptions.  Quand  ils  reviennent  de  ces  expédi- 
tions politiques  et  gastronomiques,  ils  ont  beaucoup  vu,  entendu 
et  retenu.  Ils  ont  compris,  —  ou  mieux  compris,  —  la  place  que 
la  société  mondaine  tient  dans  la  nation  et  l'importance  de  la 
hiérarchie  sociale.  Ils  se  souviennent  d'avoir  été  comme  enve- 


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LA  SOCIÉTÉ  AUSTRALIENNE.  ili 

loppés,  même  un  peu  intimidés,  par  ce  réseau  de  politesses  ré* 
giôes,  d'usages  compliqués,  de  nuances  presque  insaisissables  et 
qu'ils  ont  devinées  impéràtives.  S'ils  avaient  reçu  cette  impres- 
sion en  visitant  un  pays  étrangefi  ils  l'eussent  sans  doute  éciûrtée«. 
mais,  l'emportant  de  la  mère  patrie,  elle  devenait  à  leurs  yeux 
une  utile  leçon  de  choses,  et  les  plus  intelligens  d'entre  eux  se 
'sont  proposé  d'en  faire  leur  profit. 

Si  l'effet  de  ces  contacts  avec  une  société  aristocratique,  élé- 
gante ht  raffinée,  fut  sensible  sur  l'esprit  des  hommes,  combien 
le  fut-il  davantage  sur  celui  des  femmes  qui  avaient  accompagné 
leurs  maris  ou  leurs  pères  dans  les  salons  de  Windsor  ou  de 
Buckingham  Palace.   Et  si,  pendant  son  séjour  à  Londres,  le 
ministre  ou  délégué  colonial  a  eu  Thonneur    d'ôtre  nommé 
knight  ou  de  recevoir  la  commanderie  de  Saint-Michel  et  Saint^ 
George,  distinctions  qui  confèrent  le  titre  envié  de^tr  et  don- 
nent ipso  facto  à  son  épouse  celui  plus  envié  encore  de  lady^ 
celle-ci,  assurément,  a  dû  considérer  sous  un  jour  nouveau  ses 
obligations  sociales.   Mrs  X***  ne   se  devait   qu'à  sa  famille. 
Lady  X***  se  doit  &  son  rang.  Elle  n'a  pas  manqué,  sans  doute, 
d'en  faire  la  remarque  à  l'heureux  compagnon  de  sa  vie,  afin 
qu'il  86  souvienne  qu'il  n'est  pas  seiilement  sir  y  mais  aussi  et  sur* 
tout,  le  mari  d'une  lady,  La  nouvelle  «  dame  »  ne  doute  pas  de 
ses  aptitudes  à  se  faire  dans  le  first  sel  une  place  distinguée.  En 
quoi  elle  peut  avoir  raison,  car  les  étonnemens  ressentis  au 
cours  de  son  mémorable  voyage  dans  le  Old  World  se   sont 
déjà  transformés  en  observations  fines   et  justes.  Les  femmeîi 
d'Australie,    autant  que  celles  de  nos    pays,  possèdent  en  ces 
matières  des  facultés  d'assimilation  qui  s'éveillent  au  premier 
appel  de  l'amour-propre. 

III 

Indépendamment  des  catégories  ^e  personnes  déjà  citées,  il 
existe  en  Australie  une  élite  scientifique  et  artistique  dont  l'in- 
fluence |)ourrait  ôtre  heureuse  sur  l'esprit,  les  goûts  et  les  ha- 
bitudes de  la  société.  Mais  cette  sorte  d'aristocratie  intellec- 
tuelle est  peu  nombreuse.  Elle  se  compose  d'érudits,  d'artistes  et 
d'hommes  de  lettres,  dont  beaucoup  sont  distingués.  Aucun, 
cependant  n'a,  par  une  belle  découverte  ou  UBe  œuvre  de  pre- 
mier ordre,  acquis  une  situation  éminente. 


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-^■w^wm^ 


112  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Je  n'ai  pas  suivi  d'assez  près  le  mouvement  scientifique  con- 
temporain pour  étire  à  même  de  préciser  la  part  qu'y  prend 
TAustralie.  J'ai  rencontré  dans  ce  pays  des  hommes  instruits 
dans  toutes  les  branches,  quelques  savans  professeurs,  soucieux 
de  se  tenir  au  courant  des  progrès  et  des  études  modernes. 
Presque  tous  m'ont  paru  très  attachés  à  leurs  spécialités,  doués 
des  facultés  de  méthode  et  d  application,  capables  de  répandre 
l'enseignement  supérieur  parmi  la  jeunesse.  Le  plus  grand 
nombre  étaient  venus  d'Angleterre  et  avaient  l'intention  d'y  re- 
tourner. J'ai  visité  des  universités  établies  sur  des  bases  bien 
ordonnées,  pourvues  d'un  matériel  suffisant,  fonctionnant  régu- 
lièrement, et  dont  les  cours  étaient  suivis  par  une  population 
d'étudians  des  deux  sexes,  assez  studieuse  bien  qu'indisciplinée. 
J'ai  parcouru  leurs  programmes.  Ils  répondent  aux  exigences 
d'études  d'un  niveau  élevé,  tout  en  laissant  l'impression  d'être 
plutôt  arriérés  en  ce  qui  concerne  l'histoire,  les  lettres  et  les 
langues,  et  insuffisamment  développés  quant  aux  mathématiques 
pures  supérieures. 

En  dehors  de  ces  établissemens  d'instruction  qui  font,  en 
somme,  honneur  au  pays,  je  n'ai  aperçu  aucun  mouvement 
scientifique  et  n'ai  eu  aucune  connaissance  d'encouragemens  offi- 
ciels ou  privés  en  faveur  des  recherches  scientifiques  ou  histo- 
riques. L'Australie  emprunte  sa  science  à  Londres,  comme  elle 
y  a  emprunté  ses  usages,  ses  idées  générales  et  le  capital  de  sa 
dette.  Les  sociétés  scientifiques  qui  s'y  sont  formées  vivent  diffi- 
cilement. Elles  n'attirent  pas  la  jeunesse  et  se  recrutent  surtout 
parmi  des  hommes  qui,  arrivés  au  déclin  de  l'âge,  aiment  à 
s'entretenir  des  choses  qui  ont  occupé  leur  esprit  pendant  la  plus 
grande  partie  de  leur  existence. 

A  mesure  que  l'opinion  publique  appréciera  mieux  l'impor- 
tance des  sciences  et  des  arts,  cet  état  de  choses  s'améliorera. 
Jusqu'à  présent,  il  n'y  a  pas  eu  d'effort  dans  cette  direction.  La 
tendance  actuelle  est  plutôt  de  développer  les  enseignemens  pri- 
maire et  secondaire,  lesquels  sont  déjà  bien  organisés  et  large- 
ment dotés.  L'enseignement  technique  (ou  plutôt  pratique,  car 
la  science  y  occupe  une  très  modeste  place)  est  aussi  en  progrès. 
Tout  cela  est  louable,  même  nécessaire.  Cependant  l'Australie 
ftievra  bientôt,  sous  peine  de  rester  en  dehors  du  mouvement 
intellectuel  de  l'humanité,  plus  vivement  encourager  les  hautes 
6pé4Culations  de  l'esprit.  Voici  plus  d'un  demi-siècle  qu'ont  été 


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LA   SOCIÉTÉ   AUBTRALIENNE.  113 

fondées  les  universités  de  Sydney  et  de  Melbourne.  Dans  ces 
grandes  villes,  foyers  de  la  civilisation  nationale,  il  n'y  a  ni 
Académie,  ni  Institut,  ni  école  des  Beaux-Arts,  ni  École  nor- 
male supérieure.  L'enseignement  des  langues  mortes  est  peu 
suivi.  Celui  des  langues  vivantes,  limité  au  français  et  à  l'alle- 
mand, y  est  tellement  insuffisant  qu'on  peut  dire  sans  exagérer 
qu'il  n'existe  guère  que  sur  les  programmes.  Seule,  la  langue 
française,  grâce  aux  persistans  efforts  de  V  «  Alliance  française,  » 
tient  une  certaine  place  dans  les  études,  notamment  dans  celles 
des  jeunes  filles.  Mais  on  la  considère  comme  un  art  d'agrément, 
une  superfluité  élégante  ;  et,  au  surplus,  toute  étude  ne  rentrant 
pas  dans  le  cadre  des  nécessités  professionnelles  est  à  peu  près 
dans  le  même  cas. 

Les  Australiens,  s'il  en  est  qui  lisent  ces  lignes,  accepteront 
peut-être,  de  bonne  grâce,  les  observations  que  je  viens  de  ré- 
sumer. Il  serait  imprudent  de  penser  qu'ils  accueilleraient  avec 
la  même  bienveillance  des  remarques  analogues  touchant  les 
qualités  artistiques  de  leur  nation.  Si  enveloppée  de  réserves  que 
soit  une  opinion  sincère  émise  à  ce  sujet,  elle  se  heurtera  à 
d'honorables  mais  excessives  susceptibilités,  car  les  expressions  : 
l'art  australien,  la  littérature,  la  poésie  australiennes,  sont 
d'usage  courant  dans  le  pays.  Ingres  avait  la  prétention  d'être 
un .  violoniste  de  première  force.  Rossini,  dit -on,  tolérait  une 
observation  sur  sa  musique  et  n'en  admettait  point  sur  son  talent 
à  faire  le  macaroni.  L'art  est  le  «  violon  d'Ingres  »  des  Australiens. 

C'est  que,  s'intéressant  médiocrement  à  la  science,  ils  ont,  au 
contraire,  un  penchant  marqué  pour  les  manifestations  artis- 
tiques (ou  supposées  telles),  surtout  sous  la  forme  du  théâtre  et 
de  la  musique.  Les  théâtres  sont  nombreux,  dans  les  grandes 
villes  d'Australie  ;  et  quoique  la  population  urbaine  réside  en 
majorité  dans  les  faubourgs,  les  salles  de  spectacles  sont 
presque  toujours  combles.  Il  y  a  relativement  peu  de  Music 
halls.  Dans  les  vrais  théâtres,  on  donne  rarement  l'opéra,  faute 
d'artistes  suffisans,  souvent  l'opérette,  et,  à  l'habitude,  des  comé- 
dies de  mœurs  ou  de  terribles  mélodrames.  La  mise  en  scène  est 
toujours  soignée,  ainsi  que  les  costumes.  Toutes  les  œuvres 
représentées  et  les  artistes  en  vedette  viennent  de  Londres,  et 
quelquefois  des  troupes  complètes,  accompagnées  des  décors  et 
du  matériel  nécessaires. 

La  musique,  sous  toutes  ses  formes,  tient  une  grande  place 

TOMI  XXXY.  —  1906.  A 


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114  AEYUB  DES  DEUX  MONDES. 

dans  les  distractions  de  la  société  australienne.  Ici,  il  est  bon  de 
citer  des  chiffres  pour  être  cru. 

Je  lis  dans  le  Bulletin  de  la  Chambre  de  commerce  fran- 
çaise en  Australie  qu'on  y  a  importé,  en  190i,  9102  pianos  et 
1 735  harmoniums.  Je  passe  la  statistique  concernant  les  autres 
instrumens.  Total  :  10837.  Multipliez  ce  nombre  par  la  durée 
normale  d'un  piano,  puis  répartissez  le  produit  sur  quatre  mil- 
lions d'habitans,  après  déduction  des  enfans,  des  personnes 
&gées,  infirmes  ou  malades,  des  soldats  à  la  caserne,  des  pauvres 
diables  sans  ressources  et  sans  gîte,  etc.,  le  résultat  donnera  la 
mesure  de  la  mélomanie  des  Australiens.  Un  peuple  qui  pos- 
sède une  telle  quantité  d'instrumens  de  musique,  —  pour  son 
plaisir  y  —  est  excusable  de  se  croire,  au  moins  en  cette  ma- 
tière, doué  d'une  aptitude  au-dessus  de  la  moyenne.  Je  le  veux 
bien  admettre;  cependcmt  l'Australie  n'a  produit  jusqu'ici 
aucun  grand  compositeur.  Les  Australiens  ne  sont  encore  que 
les  fidèles  du  culte  d'Euterpe  et  de  Polymnie.  Ils  y  assistent  et 
n'y  sacrifient  pas. 

Il  est  donc  permis  de  se  demander  si  cette  passion  ne  peut 
s'expliquer,  dans  une  certaine  mesure,  en  observant  que,  dans  les 
réunions  mondaines,  la  musique  dispense  des  fatigues  d'une 
conversation  prolongée.  L'hypothèse  est  vraisemblable.  L'Austra- 
lien, comme  l'Anglais,  possède  la  charmante  qualité  de  ne  pas 
être  intrusive  (indiscret).  Il  ne  vous  entretient  pas  de  vos  affaires 
et,  moins  encore,  des  siennes.  En  sorte  que,  de  personne  à  per- 
sonne, les  questions  sont  limitées  à  des  sujets  qui  ne  doivent 
pas  être  intéressans.  Du  mouvement  artistique  et  littéraire,  il 
ne  connaît,  et  vaguement,  que  celui  de  l'Angleterre,  d'ailleurs 
peu  attif.  La  philosophie,  l'histoire,  la  religion,  lui  paraissent 
d'un  abord  sévère  et  d'une  étude  difficile.  Les  anecdotes  «  lé- 
gères »  sont  proscrites.  Quant  au  jeu  des  répliques  sur  des  sub- 
tilités, dont  nous  abusons  en  France,  il  y  est  inhabile.  Sans 
manquer  à' humour^  il  n entend  rien  à  l'ironie;  elle  lui  déplaît 
d'autani  plus  qu'il  distingue  mal  l'ironie  mordante  de  la  plaisan- 
terie inoffensive.  La  causerie  n'a  donc  que  peu  de  ressources  ; 
en  sorte  que  la  musique,  qui  nïmpose  pas  toujours  le  silence 
aux  auditeurs,  mais  l'autorise,  apporte  dans  les  salons  austra- 
liens l'agrément  et  le  repos  tout  à  la  fois.  Ceci  n'est  qu'une 
supposition. 

On  entend  souvent^  en  Australie,  d'excellente  musique.  Les 


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LA   SOCIÉTÉ   AUSTRALIENNE.  115 

meilleurs  exécutans  sont,  en  général,  des  artistes  étrangers  ; 
mais  il  y  a  de  brillantes  exceptions.  Partial  en  faveur  des  enfans 
du  pays,  le  public  leur  prodigue  aisément  des  ovations  enthou- 
siastes. Moins  facile  aux  artistes  européens,  il  ne  leur  refuse 
pourtant  pas  ses  bravos  si  leur  mérite  est  incontestable,  et 
moyennant  trois  conditions  :  il  faut  qu'ils  soient  notés  comme 
étoiles  de  première  grandeur,  confirmés  dans  cette  possession 
d'état  par  les  réclames  des  journaux  locaux,  et  d'une  inépuisable 
complaisance  à  l'égard  des  bis  et  des  encore.  En  ces  dernières 
années,  les  Australiens  ont  acclamé  Paderevski,  Mark  Hambourg, 
M™*  Antonia  Dolores,  M"*'  Albani  et  quelques  autres.  M"*  Melba 
seule  a  obtenu  d'eux  les  trépignemens  et  le  délire,  parce  que 
son  beau  talent  est  une  gloire  australienne. 

Le  goût  des  arts  silencieux  est,  en  Australie,  moins  répandu 
que  celui  de  la  musique.  Chaque  grande  ville  possède  néanmoins 
une  Société  de  peintres  et  de  sculpteurs,  donc  une  exposition 
annuelle.  Sydney  jouit  même  de  deux  sociétés  et  de  deux  exposi- 
tions, comme  Paris.  Les  jburs  qui  suivent  l'ouverture  du  Salon 
sont  assez  animés.  On  va  chercher  là  des  sujets  de  conversation. 
Quelques  dames  ont  adopté  la  coutume  d'y  offrir  le  thé  à  leurs 
amis,  d'où  résulte  un  petit  supplément  de  recettes.  Les  journaux 
publient  de  copieux  comptes  rendus,  dans  une  note  toujours 
bienveillante  et  trop  souvent  admiratrice.  Avec  l'aide  des  encyclo- 
pédies et  autres  ouvrages  de  références,  ils  s'appliquent  à  faire 
preuve  de  leurs  connaissances  dans  l'histoire  de  la  peinture  et  la 
technique  du  métier.  Les  toiles  sont  convenablement  disposées. 
L'État  en  achète  quelques-unes,  à  des  prix  plutôt  élevés,  pour 
VArt  Gallery  de  l'endroit  ;  et  c'est  fini  jusqu'à  l'an  prochain. 

La  moyenne  de  ces  expositions  est  faible,  parce  qu'on  y 
admet  presque  toutes  les  œuvres  présentées.  Une  sélection  sé- 
vère laisserait  en  évidence  quelques  bons  tableaux.  Le  souci  de 
roriginalité  et  la  tendance  à  rechercher  des  effets  sentimentaux 
sont  trop  marqués.  J'ai  vu,  néanmoins,  dans  ces  expositions,  des 
paysages  reproduisant  avec  un  sentiment  juste  le  caractère  mé- 
lancolique et  rude  des  campagnes  australiennes  ;  aussi  quelques 
portraits,  traités  avec  adresse,  plus  ressemblans  que  vivans.  Les 
artistes  australiens  ont  peine  à  rendre  les  images  gracieuses, 
douces  et  simples.  L'absence  de  peinture  religieuse  surprend 
dans  un  pays  où  les  libres  penseurs  sont  rares  et  dont  le  quart 
de  la  population  est  catholique. 


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116  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Si  l'art  pictural  australien  doit  se  manifester  un  jour  avec 
4clat,  ce  seront  les  paysagistes  qui  lui  montreront  le  chemin. 
Jusqu'à  présent,  on  n'aperçoit  aucune  trace  de  ce  qui  pourrait 
faire  pressentir  la  formation  d'une  école. 

i-es  peintres  australiens,  pour  ne  produire  que  des. œuvres 
toift  au  plus  estimables,  ont  une  excuse  :  l'incompétence  du  mi- 
lieu où  ^ils  travaillent.  En  écoutant  les  propos  naïfs  que  le  pu- 
blic échange  devant  leurs  toiles,  on  éprouve  de  la  commiséra- 
tion pour  les  natures  héroïques  qui  persévèrent  dans  des 
conditions  aussi  ingrates  et  on  s'explique  le  découragement  des 
autres. 

De  la  littérature  et  de  la  poésie  australiennes,  je  ne  peux 
rien  dire,  car  j'ignore  presque  entièrement  l'une  et  l'autre, 
malgré  mon  long  séjour  dans  ce  pays.  Ce  sont  des  personnes 
dont  le  bagage  est  léger  et  qu'on  ne  rencontre  pas  souvent  sur 
sa  route.  Certains  journaux  en  disent  du  bien.  Mais  l'anonymat 
étant  do  règle  dans  la  presse  britannique,  ces  articles  ne  sont 
pas  signés.  Cela  est  de  peu  d'importance,  s'il  ne  s'agit  que  de 
politique  ou  de  reportage.  Il  n'en  va  pas  de  même  pour  la 
critique,  dont  la  valeur  emprunte  beaucoup  à  l'autorité  de  la 
signature.  Aussi  les  comptes  rendus  littéraires  des  feuilles 
australiennes,  en  renseignant  sur  les  intentions  aimables  d'un 
journaliste  inconnu,  ne  suffisent  pas  à  faire  apprécier  les  mérites 
d'une  œuvre  et  à  inspirer  le  désir  d'en  prendre  connaissance. 

Je  n'ai  guère  vu  dans  les  bibliothèques  privées  que  des 
ouvrages  d'auteurs  anglais.  La  littérature  australienne  m'a  donc 
paru  jouir  dans  son  pays  du  genre  de  notoriété  que  nous  accor- 
dons à  certains  écrivains  disparus.  Vauvenargues,  Nicole,  l'abbé 
Raynal,  Patin,  et  bien  d'autres,  ont  quelque  renom  en  France, 
quoiqu'on  ne  les  lise  plus  guère.  Comme  eux,  mais  entrés  de  leur 
vivant  dans  la  postérité,  les  auteurs  australiens  sont  célèbre.<î, 
en  Australie,  où  on  ne  les  lit  pas  plus  que  nous  ne  lisons  Vauve- 
nargues. Peut-être  les  lira-t-on  plus  tard. 

Ainsi  l'élément  artistique  et  littéraire,  de  même  que  la  haute 
culture  scientifique,  ont  peu  d'action  sur  la  société  australienne, 
le  personnel  politique  commence  seulement  à  s'y  introduire, 
l'aristocratie  do  naissance  n'y  existe  pas,  celle  de  l'argent  n'est 
pas  assez  riche  pour  imposer  ses  fantaisies  et  ne  l'a  point  tenté. 
Cette  société,  sans  direction  et  sans  traditions,  cherche  sa  voie. 
En  attendant,  elle  reste  attachée  aux  routines  importées  de  la 


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LA   SOCIÉTÉ    AUSTRALIENNE.  117 

mère  patrie,  lesquelles  ne  sauraient  toutes  lui  convenir,  et,  faute 
d'initiative,  se  meut  dans  un  petit  cercle  d'amusemens  toujours 
les  mômes.  Le  goût  du  mouvement,  favorisé  par  le  climat,  la 
préserve  un  peu  de  lennui,  mais  non  de  la  banalité. 

Le^mpérament  australien  est  trop  actif  pour  se  satisfaire  du 
ces  distractions  monotones.  On  voudrait  faire  mieux.  Mais  pour 
corriger  un  défaut,  il  faut  d'abord  le  reconnaître  ;  et  Torgueilesl 
là,  l'inabordable  orgueil  des  timides.  Beaucoup  de  personnes, 
surtout  des  femmes,  et,  parmi  celles-ci,  les  plus  distinguées, 
déplorent  l'illogisme  et  la  tyrannie  des  habitudes  imposées  par 
la  coutume.  Elles  écarteront  cependant  la  discrète  observation 
d'un  étranger  qui  se  permettrait  d'exprimer  ouvertement  le  même 
avis.  Admettre  que  la  stricte  copie  des  usages  britanniques  n'est 
peut-être  pas  ce  quïl  y  a  de  meilleur  partout  au  monde  froisse 
en  elles  des  sentimens  intimes. 

Sous  ce  rapport  l'Australie  est  restée  très  britannique.  C'est, 
en  effet,  une  des  particularités  saillantes  de  l'esprit  anglo-saxon, 
—  comme  de  l'Islam,  —  de  ne  pas  se  modifier  selon  les  exi- 
gences de  milieux  nouveaux.  Transplanté  sous  un  autre  ciel, 
l'Anglais  continue  de  suivre  les  mômes  habitudes.  Il  construira 
les  mômes  maisons  que  construisirent  ses  aïeux  sous  les  brumes 
de  la  Tamise  et  de  l'Ecosse,  s'y  nourrira  des  mêmes  viandes, 
consommera  les  mêmes  boissons.  En  un  mot,  il  ne  changera 
rien  à  ce  qu'il  est  accoutumé  de  faire.  11  est  persuadé  qu'il 
existe  seulement  deux  conceptions  de  la  vie  :  l'anglaise,  qui  est 
bonne,  et  la  non  anglaise,  qui  ne  l'est  pas.  Cette  pétition  de 
principe  le  conduit  à  une  sorte  d'insociabilité  internationale 
contrastant  singulièrement  avec  ses  grandes  qualités  privées.  On 
ne  peut,  en  effet,  contester  que  les  Anglais  soient,  en  général, 
cordiaux,  hospitaliers,  de  relations  sûres,  amis  fidèles  et  obli- 
geans. 

En  ce  qui  concerne  l'Australie,  les  beaux  résultats  obtenus 
pendant  la  période  de  premier  établissement,  par  le  décalque  pur 
et  simple  des  procédés  britanniques,  ne  prouvent  pas  en  faveur 
de  leur  excellence.  La  lutte  contre  des  difficultés  matérielles  ne 
réclame  qu'une  énergie  soutenue.  Les  pionniers  de  ce  nouveau 
monde  possédaient  celte  qualité,  et  les  profits  de  Texploitation 
d'un  sol  encore  vierge  les  en  ont  bientôt  récompensés.  Mais  l'or- 
ganisation d'un  peuple  naissant,  l'orientation  qu'il  doit  prendre 
sa  collaboration  &  l'œuvre  générale  de  la  civilisation,  offrent  des 


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118  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

problèpres  d'une  plus  vaste  complexité.  Peut-être  a-t-on  perdu 
do  vue  en  Australie  qu'il  s'agissait  d'une  expérience  non  encore 
faite,  puisque  c'est  la  seule  colonie  de  peuplement  que  la  Grande- 
Bretagne  a  créée  sous  un  climat  très  différent  du  sien  et  sans 
qu'aucune  autre  nation  lui  ait  préparé  la  voie,  comme  le  fit  la 
France  au  Canada  pendant  environ  deux  siècles. 

C'est  ainsi,  par  exemple,  que  la  fameuse  théorie  dont  la  for- 
mule est  «  White  Australia  »  et  dont  Tobjet  est  d'écarter  du  pays 
les  élémens  étrangers,  ne  dérive  pas  seulement  nie  l'intention  de 
maintenir  les  salaires  de  la  main-d'œuvre  locale  à  un  taux  arti- 
ficiellement élevé.  Elle  procède  aussi  d'une  absolue  confiance 
dans  les  procédés  importés  d'Angleterre  et  qu'une  coopération 
étrangère  pourrait  modifier;  et  c'est  pourquoi  elle  a  les  sympa- 
thies de  la  majorité  de  la  nation.  L'atavisme,  et  surtout  celui  de 
race,  a  des  raisons,  paraît-il,  que  la  raison  ne  connaît  pas,  car 
dans  un  pays  en  mesure  de  nourrir  facilement  une  population 
décuple  de  celle  qui  l'habite,  il  y  aurait  profit  certain  à  faire 
couper  la  canne  à  sucre  par  des  Canaques,  percer  les  routes  et 
cultiver  les  légumes  par  des  Chinois,  laisser  les  emplois  de  la 
domesticité  à  des  Indiens,  etc.  L'Australie  a  tous  ces  gens-là, 
pour  ainsi  dire,  sous  la  main,  et  est  à  même  d'en  régulariser,  à 
son  gré,  l'immigration.  Mais  on  préfère  rester  entre  soi  et  tout 
faire  soi-même.  Moins  bien  et  plus  cher,  il  n'importe.  L'homme 
blanc,  au  lieu  de  s'élever  au  niveau  des  fonctions  supérieures 
qui  lui  seraient  nécessairement  réservées  et  qu'une  mise  en 
œuvre  plus  active  des  immenses  ressources  du  pays  multiplie- 
rait, est  abaissé  à  celui  de  fonctions  inférieures  à  son  intelli- 
gence et  à  ses  aptitudes. 

Nous  constatons  donc,  dans  le  monde  austral,  un  nouveau  et 
double  contraste  qui  ne  s'observe,  aussi  frappant,  nulle  part  ail- 
leurs. L'un,  celui  de  la  conscience  de  la  supériorité  de  la  race 
britannique  sur  les  autres  races,  et  spécialement  sur  les  races  de 
couleur,  avec  la  crainte  qu'elles  inspirent,  allant,  pour  ces  der- 
nières, jusqu'à  leur  exclusion  radicale.  L'autre,  —  anomalie 
inquiétante,  —  est  celui  de  la  valeur  intellectuelle  et  morale  des 
salariés  comparée  avec  la  nature  des  fonctions  remplies  par  le 
plus  grand  nombre  d'entre  eux. 

L'ouvrier  et  le  paysan  australiens  sont,  en  moyenne,  d'esprit 
ouvert,  d'instruction  générale  au-dessus  de  leur  condition.  Cela 
se  remarque  davantage  à  mesure  qu'on  prend  contact  avec  les 


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LA   SOQETÉ   AVSTRAflENrnS.  119 

popiilaCions  des  villes  peu  importantes  et  celles  des  districts  éloi- 
gnés de  la  côte,  parce  qu'on  ne  s'attend  pas  à  y  rencontrer  une 
curiosité  intelligente,  et  déjà  avertie,  des  choses  qui  paraissent 
en  dehors  des  préoccupations  des  gens  du  peuple.  Il  n'est  pas 
douteux  que  les  sacrifices  faits  depuis  une  quarantaine  d'années 
par  les  gouvernemens  des  colonies  australiennes  (aujourd'hui 
Etats)  pour  répandre  l'enseignement  ont  porté  leurs  fruits.  Non 
seulement  la  nation  est  plus  instruite,  mais  le  désir  de  l'instruc- 
tion s'est  propagé.  Le  goût  de  la  lecture  est  général,  même  celui 
des  lectures  sérieuses.  Si  la  culture  des  classes  supérieures  n'est 
pas  tout  à  fait  à  la  hauteur  qu'elle  a  atteinte  en  Europe,  celle 
des  classes  modestes  et  surtout  des  classes  dites  laborieuses  y 
atteint  un  niveau  qui  m'a  paru  plus  élevé.  Quant  à  la  moralité 
générale  (dont  on  ne  peut  juger  qu'après  un  assez  long  séjour), 
elle  est  sensiblement  supérieure,  dans  l'ensemble  de  la  popula- 
tion, à  celle  des  peuples  occidentaux.  On  est  donc  surpris  de  voir 
la  majorité  de  la  nation  employée,  faute  des  auxiliaires  qu'elle 
repousse  obstinément,  h  des  travaux  de  force  ou  de  patience, 
mécaniques,  parfois  répugnans,  mais  nécessaires,  qui  ne  récla- 
ment ni  intelligence  ni  technique  de  métier,  et  font  de  l'homme, 
pendant  huit  heures  chaque  jour  et  cinq  jours  par  semaine, 
une  machine  de  production  médiocre,  fragile,  peu  régulière,  et 
pourtant  coûteuse.  ^ 

Depuis  que  la  réglementation  du  travail,  instituée  sous  la 
pression  des  ouvriers,  s'est  développée  en  Australie,  l'initiative 
personnelle  du  travailleur  a  été  réduite  de  plus  en  plus,  jusqu'à 
disparaître.  Le  contraste  s'est  accentué.  On  comprend,  dès  lors, 
ce  qu'il  y  a  de  justifié  dans  les  prétentions  du  salarié.  Un  gâcheur 
de  plâtre  australien  dira  :  «  Ma  journée  vaut  bien  huit  shillings,  » 
et  il  aura  presque  raison.  Sa  journée  pourrait  valoir  huit  shil- 
lings, s'il  y  employait  ses  aptitudes  et  son  intelligence;  mais 
comme  il  l'occupe  à  gâcher  du  plâtre,  son  travail  ne  vaut  pas 
huit  shillings;  et  ce  n'est  que  son  travail  qu'on  achète. 

Les  Australiens  furent  donc  et  sont  encore  en  présence  d'un 
problème  dont  les  données  principales  et  constantes  (la  grandeur 
du  territoire,  la  situation  géographique  et  la  nature  du  climat) 
ont  été  par  eux  négligées.  Ne  sachant  ce  qu'il  fallait  faire,  ils  ont 
fait  ce  qu'ils  savaient.  En  quoi,  il  y  a  apparence  qu'ils  se  sont 
trompés,  parce  que,  pour  produire  quoi  quece  soit,  il  ne  suffit  pas 
de  faire  un  eifort|  il  faut  le  faire  dans  le  ùtns  de  la  production. 


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120  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

J'ai  entendu  répondre,  alors  que  se  discutait  cette  question  : 
«  Nous  sommes  contens  tels  que  nous  sommes.  N  est-ce  pas  le 
principal?  »  C'est  un  point  tlu  vue  d'un  ordre^peu  relevé  et  qui 
ne  s'accorde  pas  avec  la  noble  prétention  de  fonder  une  nation 
modèle.  Au  surplus,  les  difficultés  politiques  et  financières  dont 
l'Australie  commence  à  peine  à  se  relever,  grâce  aux  magni- 
fiques récoltes  des  quatre  dernières  années,  n'indiquent  pas  que 
tout  y  aille  pour  le  mieux.  Le  contentement  est  loin  d'être  gé- 
néral, et  ne  saurait  l'être.  L'immigration  est  arrêtée,  l'exoédent 
des  naissances  sur  les  décès  tend  à  diminuer,  les  capitaux  sont 
timides,  aucun  des  grands  travaux  en  projet  depuis  la  Fédéra- 
tion n'a  été  entrepris,  le  régime  parlementaire  est  faussé  par  la 
coexistence  de  trois  partis  entre  lesquels  un  accord  sincère  est 
impossible  et  la  cherté  de  la  vie  a  crû  parallèlement  à  la  hausse 
des  salaires. 

L'aimable  gaieté  du  caractère  australien  ne  saurait  dissi- 
muler un  malaise  profond  et  la  satisfaction  des  aspirations  natio- 
nales doit  être  ajournée  à  des  temps  meilleurs. 

IV 

(^tte  digression  ne  nous  a  pas  trop  écartés  de  notre  sujet.  De 
même  que  le  pays  s'est  organisé  par  Tapplication  de  méthodes 
rigoureusement  britanniques,  les  usages  et  les  préjugés  qui 
règlent  les  relations  sociales  s'y  sont  établis  et  s'y  perpétuent 
par  la  simple  répétition  des  gestes  connus  et  convenus,  exécu- 
tés avec  une  régularité  quasiment  automatique.  L'esprit  d'inno- 
vation et  celui  d'adaptation  aux  conditions  du  milieu  en  sont 
absens. 

Monter  sa  maison  sur  un  pied  convenable,  y  réunir  quelques 
personnes  élégantes  portant  les  toilettes  de  la  saison,  les  occu- 
per d'un  peu  de  musique  ou  faire  danser  les  jeunes  filles,  gar- 
der ses  hôtes  jusqu'à  minuit  en  les  laissant  partir  sans  qu'ils 
regrettent  d'être  venus,  faire  insérer  dans  les  journaux  des 
comptes  rendus  déclarant  que  votre  souper  était  exquis,  que 
M.  A***  a  joué  dans  la  perfection,  que  miss  B***  a  chanté  déli- 
cieusement, que  lady  C***  était  charmante  en  rose  et  Mrs  D*** 
mieux  que  jamais  en  gris  perle...,  c'est  ce  que  les  premiers 
venus,  autrement  dit  les  derniers  «  arrivés,  »  obtiennent  en 
tout  pays  et  à  coup  sûr  avec  un  peu  de  tact,  pas  trop  de  parci- 


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LA   SOCIÉTÉ   AUSTRALIENNB.  121 

monie  et  le  concours  de  quelques  complaisances  choisies.  Cela 
n'a  qu'un  rapport  d'apparence  avec  l'art  délicat,  réclamant  tant 
de  préparations,  d'ingéniosité,  d'initiative,  ime  si  exacte  con- 
naissance des  situations,  surtout  des  valeurs  individuelles,  qui 
est  celui  de  former  un  salon  et  d  en  faire  un  organe  d'influence 
mondaine.  Cet  art,  en  Australie,  est,  comme  les  autres,  à  ses 
débuts.  Il  est  vrai  que  la  société  australienne  n'existe  guère  que 
depuis  deux  générations  :  on  doit  lui  faire  crédit.  D'autre  part, 
elle  est  en  présence  d'une  grosse  difficulté,  suffisante  pour  faire 
échouer  les  plus  intelligentes  entreprises.  C'est  l'esprit  égali- 
taire  de  la  population.  Il  engendre  des  prétentions  et  des  sus- 
ceptibilités excessives,  et  se  place  en  directe  opposition  avec  les 
nécessités  des  relations  mondaines,  celles-ci  ne  pouvant  se  fon- 
der que  sur  des  nuances  et  des  distinctions. 

Pour  éviter  des  froissemens,  on  est  ainsi  amené  à  sacrifier 
ses  préférences  et  à  se  couvrir  de  l'autorité  des  situations 
acquises  ou  acceptées.  On  se  fait  donc  un  entourage  des  gens 
qu'on  croit  qu'il  faut  inviter  ;  c'est-à-dire  qu'on  s'incline  d'avance 
devant  la  critique  d'autrui.  C'est  elle  qui  fait  votre  liste,  et  cela 
suffit  pour  qu'un  élément  anti-sociable  se  soit  introduit  dans  la 
maison.  Pourquoi  les  réceptions  officielles  sont-elles  froides, 
partout,  même  en  France  où  l'étiquette  n'est  pas  bien  sévère?  La 
moyenne  des  gens  qui  composent  ces  réunions  n'est  pas  infé 
rieure,  par  la  culture  et  la  bonne  tenue,  à  la  moyenne  de  ceux 
qu'on  rencontre  dans  des  salons  fort  agréables.  C'est  qu'ils  sont 
là  en  vertu  d'un  droit,  et  non. d'un  choix.  Une  femme  intelli- 
gente, —  si  e\le  n'a  d'autre  objet  en  vue  que  d'avoir  une  maison 
recherchée  —,  sait  que  ses  préférences  seront  son  meilleur  guide 
dans  le  choix  de  ses  relations.  Ainsi,  les  personnes  qu'elle  invi- 
tera seront  justement  celles  qu'elle  doit  inviter,  parce  qu'il  y 
aura  déjà  entre  elles  un  lien  nécessaire,  celui  qui  rapproche  les 
unes  des  autres  les  affinités  d'esprit,  de  goûts,  de  manières,  que 
la  maîtresse  de  céans  partage  ou  qui,  tout  au  moins,  l'intéres- 
sent. Il  s'y  trouvera  probablement  aussi  des  équivalences  et  des 
similitudes  de  situation.  Ce  sera  pour  le  mieux;  elles  facilite- 
ront les  rapports,  mais  parce  que  leur  rencontre  aura  été,  en 
quelque  sorte,  l'effet  d'un  heureux  hasard  et  non  d'un  classc- 
snent  imposé  par  une  règle  ou  un  usage. 

Ce  procédé  si  naturel  ne  semble  pas  pouvoir  être  employé  en 
Australie.  Il  y  provoquerait  des  tempêtes.  Il  en  résulte  que  bpuju 


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122  REVU!  DES  DEUX  MONDES. 

coup  de  personnes  aisées,  même  riches,  renoncent  à  recevoir, 
qui  le  feraient  volontiers  si  elles  le  pouvaient  faire  à  leur  gré. 
Quant  aux  autres,  hors  de  la  stricte  intimité,  elles  invitent,  une 
ou  deux  fois  Tan,  plus  de  monde  que  la  maison  n'en  peut  con- 
tenir, ou  bien  louent  un  hall  public  et  y  donnent  un  bal.  Elles 
ont  ainsi  la  tranquillité  jusqu'À  la  saison  prochaine. 

Les  five  o'clock  pourraient  favoriser  les  sélections.  Certaines 
Parisiennes  ont  réussi  à  reconstituer  leurs  salons  que  l'invasion 
cosmopolite  avait  un  peu  compromis,  en  utilisant  par  d'adroites 
manœuvres  cette  importation  d'outre-Manche.  Le  five  o'clock 
permet  de  recevoir  sans  inviter.  Il  suffit  que  tout  le  monde  soit 
prévenu,  de  manière  ou  d'autre,  et  il  y  a  mille  façons  de  pré- 
venir. Avec  un  peu  de  patience  et  de  jugement,  on  arrive  ainsi 
à  éloigner  doucement  les  importuns  et  à  garder  ses  amis  sans  se 
faire  trop  d'ennemis.  Pour  ces  sortes  de  réceptions,  la  difficulté 
en  Australie  serait  d'y  amener  les  hommes.  Les  Australiennes 
aiment  à  s'habiller  et  s'habillent  bien.  Aucune  abstention  n'est 
donc  à  craindre  de  leur  part.  Mais  les  gentlemen  de  ce  pays  se 
refusent  énergiquement  à  faire  des  visites.  Pourquoi  aller  pren- 
dre une  tasse  de  thé  chez  M""'  X***,  quand  on  n'est  pas  lié  par 
une  invitation  formelle?  Le  gentleman  croit  avoir  mieux  à  faire. 
En  tout  cas,  il  n'ira  pas,  parce  que  cela  l'ennuie.  Aussi  voit-on 
les  femmes  faire  toutes  leurs  visites  sans  leurs  maris,  les  jeunes 
filles  le  plus  souvent  sans  leurs  mères,  mais  presque  jamais  les 
maris  n'en  font,  ni  sans  ni  avec  leurs  femmes,  non  plus  que  les 
célibataires.  Pour  voir  ces  messieurs,  il  faut  aller  les  chercher  à 
leurs  bureaux,  au  club,  aux  courses,  ou  les  inviter  à  dîner.  Il 
est  donc  malaisé  de  tirer  parti  des  five  o'clock,  et  en  résumé,  les 
réceptions  de  tout  genre  dans  la  société  australienne  utilisent 
assez  mai  les  élémens  dont  elle  se  compose. 

Le  peu  que  je  viens  de  dire  du  sexe  fort  en  Australie  pour- 
rait faire  croire  qu'il  manque  de  tenue  et  d'urbanité.  C'est  une 
appréciation  donnée  par  quelques  voyageurs,  trop  prompts  à 
généraliser.  A  la  vérité,  l'Australien  qui  peut  prétendre  à  l'épi- 
thète  de  gentleman  n'aime  pas  le  monde;  de  plus,  il  manque 
souvent  de  mesure,  aussi  bien  dans  sa  courtoisie  que  dans  ses 
négligences.  Je  n'ai  remarqué  en  aucun  pays,  de  la  part  des 
hommes,  autant  de  variations  dans  les  signes  extérieurs  de  la 
politesse  vis-à-vis  des  mêmes  personnes  et  dans  des  circonstances 
semblables.  C'est  un  embarras  pour  les  étrangers,  que  tantôt  on 


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Ijl^^^i'^'" 


LÀ   SOQÉTÉ    AUSTRAUENNE.  12) 

laisse  dans  un  coin  et  tantôt  on  traite  avec  grande  aménité,  saas 
qu'une  différence  aussi  marquée  soit  explicable.  De  Ih  procèdent, 
jesuppose,  les  critiques  exprimées  sur  les  manières  des  Austra- 
liens. 

Mon  impression  est  que  leur  attitude  parfois  un  peu  rude  est 
rarement  intentionnelle.  Elle  résulte  souvent  de  l'ignorance  de 
ce  qu'il  faudrait  faire  ou  dire  dans  Tpccasion  ou  même  d'une 
timidité  naturelle.  Tandis  que  les  marques  de  cordialité  ou  de 
déférence  sont  assurément  voulues.  Le  gentleman  australien  est 
très  sensible  au  reproche  d'impolitesse,  ce  qui  prouve  qu'il  tient 
à  ne  pas  le  mériter.  J'ajouterai  qu'on  rencontre  peu  en  Australie 
le  type  de  grosse  jovialité  encore  assez  répandu  en  Angleterre, 
et  moins  encore  la  traditionnelle  raideur  britannique,  qu'on 
prend  souvent  pour  de  la  morgue  quand  elle  n'est  que  A%  la  ré- 
serve, et  qui  néanmoins  glace  les  sympathies. 

La  cordialité  australienne  est  simple  et  comme  éclairée  d'un 
rayon  de  bonne  humeur.  Dans  le  monde,  l'Australien  garde  une 
tenue  correcte  et,  à  cet  égard,  les  comparaisons  qu'on  pourrait 
faire  tourneraient  plutôt  à  son  avantage.  Si,  dans  sa  prime  jeu- 
nesse, il  était  aussi  bruyant,  encombrant,  irrespectueux  et  sans 
gène  que  le  sont  aujourd'hui  ses  jeunes  enfans,  il  n'en  a  que 
plus  de  mérite.  Peul>-être  ceux-ci  deviendront-ils  à  leur  tour  de 
parfaits  gentlemen.  Un  puissant  effort  de  self-control  y  sera  né- 
cessaire. 

La  société  australienne,  ne   pouvant   satisfaire  ses  besoins 
^'activité  dans  les  relations  purement  mondaines,  s'occupe  sur- 
tjouX  de  sports  et  d'associations.  Le  nombre  de  celles-ci,  —  so- 
ciétés, clubs,  compagnies,  ligues,    comités,  réunions,  —  for- 
%iées  indépendamment  des  affaires   et  pour  les  objets  les  plus 
"pariés,  est  hors  de  proportion  avec  le  chiffre  des  habitans,  aussi 
Aien  qu'avec  l'importance  de  leurs  moyens  d'action.  La  tendance 
%  créer  des  collectivités  dans  des  buts  honorables  est  excellente 
«n  soi,  mais  l'abus  des  choses  excellentes  n'est  jamais  excellent. 
Or,  chaque  ville  d'Australie  est  une  forêt  de  petites  chapelles 
bienfaisantes ,    sportiques ,    philanthropiques ,   philosophiques, 
artistiques,  éducatrices,  moralisatrices.  Vintrusivism^  banni  des 
xapports  individuels,  prend  ici  sa  revanche.  Dans  chacun  de  ces 
groupes,  on  travaille  à  développer,  chez  les  autres,  ce  qu'on 
croit  bon  ou  à  détruire  ce  qu'on  y  trouve  mauvais. 

Un  humoriste  australien,  plaisantant  cette  manie  de  régenter 


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'  '-*  '^J  [ifllL 


d24  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

le  prochain,  a  suggéré  l'idée  de  fonder  une  Nullifying  Society ^ 
dont  l'objet  eût  été  de  canaliser  ce  torrent  de  bonnes  intentions, 
et  la  devise  :  «  Mêlez- vous  de  vos  affaires.  »  Il  prétendait  que  si  ce 
zèle  ne  se  calme,  l'heure  est  prochaine  où  on  ne  pourra  ni  fumer 
un  cigare,  ni  boire  un  verre  de  whisky,  ni  rire  ni  flirter,  où  il 
sera  ordonné  de  se  coucher  avant  neuf  heures,  de  porter  un  cos- 
tume rationnel  et  réglementaire,  enfin  de  ne  lire  que  les  ouvrages 
autorisés  par  la  «  Société  pour  la  propagation  de  l'ennui.  » 

Au  nombre  de  ces  associations,  il  en  est  qui,  n'ayant  en  vue 
que  la  bienfaisance,  rendent  de  précieux  services.  Les  dames  y 
jouent  un  rôle  fort  actif,  et  ce  sont  elles  qui  organisent  les  bals, 
concerts,  ventes  de  charité,  loteries,  représentations  théâtrales, 
quêtes,  etc.,  au  profit  desdites  œuvres.  Cela  n'est  pas  particu- 
lier à  l'Australie  ;  mais  nulle  part  on  n'en  trouve  une  floraison 
aussi  toufi'ue  et  persistante.  Ces  réunions  ne  donnent  de. profils 
appréciables  qu'aux  associations  déjà  fortement  constituées  et 
sont  inutiles  à  la  société  mondaine  parce  qu'elles  mettent  en 
contact  des  personnes  de  milieux  trop  diff'érens  et  seulement 
une  ou  deux  fois  chaque  année  pour  la  môme  œuvre.  L'hono- 
rable mendicité  qui  alimente  ces  institutions  a  pour  résultat  de 
«  taxer  »  sévèrement  les  personnes  en  état  de  faire  la  charité,  et 
cela  n'est  pas  un  mal,  quoiqu'il  y  ait  excès  de  sollicitations. 
Mais  les  dépenses  d'administration  et  d'arrangement  de  toutes 
ces  petites  fêtes  absorbent  la  plus  grande  partie  des  recettes.  Il 
semble  donc  que  ce  soit  beaucoup  de  mouvement  et  de  fatigue 
pour  peu  de  chose.  La  concentration  de  ces  minuscules  orga- 
nismes en  un  nombre  modéré  de  grandes  sociétés  d'assistance 
dans  chaque  État  australien  ferait  peut-être  plus  pour  les  pauvres 
que  la  dispersion  de  tant  de  bonnes  volontés. 

Quant  aux  sports,  ils  sont  la  grande  affaire  des  Australiens. 

Les  deux  sports  favoris  sont  le  cricket  et  les  courses.  On  parie 

•peu,  —  m'a-t-on  assuré,  —  sur  les  matches  de  cricket.  C'est  une 

passion  désintéressée,  mais  violente.  Les  courses,  au  contraire, 

n'existent  que  par  et  pour  le  betting. 

Si  un  match  sensationnel  de  cricket,  soit  une  finale  ou  Aus- 
traita  v,  Englandy  est  donné  quelque  part,  les  façades  des  mai- 
sons occupées  par  les  grands  journaux  sont  couvertes  d'immenses 
pancartes,  montées  sur  des  échafaudages.  Les  noms  des  joueurs 
y  sont  inscrits,  et  les  phases  du  jeu  signalées  par  le  télégraphe, 
immédiatement  indiquées.  Jusqu'à  la  fin  de  la  partie,  une  foule 


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LA   SOCIÉTÉ   AUSTRALIENNE.  125 

énorme  stationne  devant  ces  écriteaux,  les  regards  fixés  sur  les 
chiffres,  échangeant  des  remarques,  des  pronostics.  Dans  la  rue, 
les  tramways,  les  chemins  de  fer,  les  clubs,  les  salons  aussi,  on 
ne  parle  que  du  cricket  match.  L'attention  de  tout  un  peuple  est 
fixée  sur  lui.  Les  résultats  en  sont  commentés  longuement  dans 
les  feuilles  publiques.  L'intérêt  qu'on  prend  en  Australie  aux 
maiches  de  cricket  dépasse  celui  que  nous  accordons  aux  grandes 
courses  d'automobiles,  bien  que  celles-ci  soient  le  stimulant  d'une 
industrie  de  premier  ordre,  tandis  que  le  cricket  ne  se  rattache 
à  rien  de  pratique.  Il  est  pourtan^considéré  par  des  esprits  dis- 
tingués comme  ayant  une  importance  s'étendant  jusqu'à  la  poli- 
tique. En  1895,  lord  Jersey,  qui  venait  de  quitter  le  gouverne- 
ment de  Nouvelle-Galles  du  Sud  et  est  encore  une  personnalité 
éminente  du  Royaume-Uni,  n'hésitait  pas  à  déclarer  que  les 
matches  de  cricket  entre  Anglais  et  Australiens  concouraient  à 
resserrer  les  liens  impériaux. 

Il  y  a  là  un  phénomène  psychologique  inexplicable  à  nos 
intelligences  continentales  ;  d'autant  plus  surprenant  que  ce  jeu 
très  technique,  compliqué,  réclamant  un  entraînement  prolongé, 
est  dépourvu  de  toute  animation,  étant  joué  par  vingt-deux  per- 
sonnes, dont  deux  seulement  sont  ensemble  en  action. 

Si  l'engouement  extraordinaire  des  Australiens  pour  le  cric- 
ket reste  mystérieux  dans  ses  causes,  les  conséquences  de  la  pas- 
sion de  la  jeunesse  pour  ce  sport  et  pour  quelques  autres,  tels 
que  le  football  et  le  rowing,  ne  sont  que  trop  sensibles.  Le  goût 
de  l'exercice  en  plein  air,  si  digne  d'encouragement,  a  fait  place 
à  l'étude  de  la  science  spéciale  à  chaque  sport.  Celle-ci  a  envahi 
toutes  les  maisons  d'éducation.  Le  but  des  jeunes  gens  n'est  plus 
de  s'amuser  entre  eux  et  de  se  développer  physiquement,  mais  de 
faire  gagner  à  leur  équipe  telle  course  ou  telle  partie  où  ils  seront 
en  compétition  avec  un  autre  club  (car  les  collégiens  sont,  pour 
ces  objets,  organisés  en  clubs).  Ils  se  livrent  en  conséquence  à 
un  entraînement  sévère  qui,  après  chaque  séance,  les  renvoie 
fatigués  à  leurs  classes.  Là,  devant  leurs  livres  et  leurs  cahiers,  à 
quoi  pensent-ils?  sinon  à  ce  qui  a  surexcité  leur  amour-propre, 
aux  péripéties  de  l'essai  qu'ils  viennent  de  faire,  à  celui  qu'ils 
feront  demain,  aux  procédés  techniques  de  leur  sport,  aux  records 
déjà  battus.  Cela  est  certainemenl  à  leurs  yeux  d'un  intérêt  plus 
vif  et  surtout  plus  immédiat  que  les  équations  algébriaues  ou  le 
De  amicitia. 


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126  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

L'abus  dn  sport  est  Tune  des  causes  de  la  faiblesse  des  études 
secondaires  en  Australie.  Elle  est  une  des  réponses  à  la  question 
qui  y  a  été  récemment  posée  :  Are  our  boys  degenerating  ?  Elle 
en  est  peut-être  la  principale  ;  car,  ainsi  que  je  Tai  dit  plus  haut, 
l'enseignement  est  donné  dans  de  bonnes  conditions,  et  l'esprit 
australien,  bien  qu'un  peu  lent,  a  des  facultés  d'assimilation  et 
d'application  plus  que  suffisantes. 

Cet  abus  présente  un  autre  danger,  celui  de  déformer  la  plus 
belle  moitié  de  la  population.  L'autre  moitié  est,  au  point  de 
vue  plastique,  moins  intéressante,  car  un  gentleman  peut  avoir 
sans  inconvénient  pour  sa  carrière  ou  sa  position  sociale,  de 
grands  pieds  et  de  grosses  mains.  Mais  le  développement  des 
extrémités  est  une  disgrâce  pour  les  dames.  Or,  la  nature  impar- 
tiale distribue  aux  enfans,  sans  distinction  de  sexe,  les  défauts 
physiques  de  leurs  pères.  Il  serait  fâcheux  de  voir  disparaître  les 
petits  pieds  et^  les  jolies  mains  qu'on  rencontre  encore  en  Aus- 
lie,  et  cela  ne  pourrait  manquer  de  se  produire  en  deux  ou  trois 
générations  si  la  manie  du  crocket  et  du  foot-ball  continuait  â  y 
sévir  avec  la  môme  intensité. 

Les  courses  de  chevaux  n'ont  pas  les  mêmes  inconvéniens, 
et  elles  provoquent  là  comme  en  France'et  en  Angleterre  un 
gr^d  déploiement  de  toilettes  et  de  luxe.  Les  plus  importantes 
épreuves  hippiques  sont  parfaitement  organisées  en  Australie. 
Il  en  est  de  si  populaires  qu'elles  prennent  le  caractère  et  Tarn- 
pleur  de  fêtes  nationales.  Les  Australiens  prêtent  d'ailleurs  peu 
d'attention  aux  commémorations  officielles.  Pendant  la  semaine 
où  se  court  la  Cup^  la  population  de  Melbourne  est  presque 
doublée,  et  notre  Grand  Prix  de  Paris  est  loin  de  posséder  la 
même  puissance  d'attraction.  Le  mouvement  créé  par  le  Cup 
day  est  presque  irrésistible.  En  voici  une  preuve  : 

Le  l*'  novembre  1894,  l'empereur  Alexandre  III,  beau-frèpe 
de  la  reine  d'Angleterre  actuelle,  alors  princesse  de  Galles,  étant 
mort,  la  cour  de  Saint-James  prit  le  deuil  pour  un  mois.  Les 
gouverneurs  des  colonies  australiennes  en  furent  avisés  par 
dépêche.  Le  3  novembre,  des  salves  de  canon  furent  tirées  à  Mel- 
bourne, Sydney  et  dans  les  autres  capitales  coloniales,  et  les  dra- 
peaux mis  en  berne.  A  Melbourne,  on  se  trouvait  dans  la  race 
week  (la  semaine  du  Cup  day).  Suivant  l'usage,  lord  Hopetoun, 
gouverneur  de  Victoria,  avait  préparé  deux  grands  bals.  Les 
gouverneurs  des  autres  colonies,  présens  à  Melbourne,  devaient  y 


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LA   SOCIÉTÉ    AUSTRALIBNNB.  127 

assister;  deux  mille  invitations  avaient  été  lancées.  La  mort  du 
Tsar,  survenue  au  début  de  ces  réjouissances,  dérangeait  tous  les 
plans.  Ajourner  les  courses,  il  n'y  fallait  pas  penser.  C'eût  été  un 
défi  &  la  passion  populaire.  Un  instant,  on  eut  l'idée  de  suppri- 
mer les  bals.  Mais  alors,  que  de  désillusions!  Partant,  que  de 
critiques!  Les  ministres  furent  sans  doute  consultés.  Peut-être 
le  Foreign  Office  donna-t-il  son  consentement.  Ce  qui  est  cer- 
tain, c'est  que  lord  Hopetoun  n'osa  pas  décommander  ses  fêtes  ; 
et,  le  5  novembre,  quatre  jours  après  la  mort  de  l'Empereur,  on 
dansait  au  palais  du  gouvernement.  Lord  Hopetoun  ouvrait  le 
bal  en  un  quadrille  d'honneur  (le  vice  régal  seiy  dit-on  là-basj 
où  figuraient  les  gouverneurs  de   Nouvelle-Galles  du  Sud,  de 
l'Australie  occidentale  et  de  Tasmanie,  lady  Hopetoun  et  plu- 
sieurs autres  charmantes  ladies,  plus  officielles  les  unes  que  les 
autres.  Seuls,  les  membres  du  corps  consulaire  s'étaient  abstenus, 
par  égard  pour  leur  collègue  de  Russie. 

La  presse  continentale  a  relevé  l'incident,  en  attribuant  au 
gouverneur  une  intention  discourtoise  qu'il  était  incapable  d'avoir. 
L'anecdote  montre  seulement  l'importance  du  Cup  day  en  Aus- 
tralie, en  même  temps  qu'il  souligne  l'extrême  complaisance  des 
gouverneurs  à  s'incliner  devant  les  désirs  ou  les  fantaisies  du 
peuple. 

Les  courses  contribuent  donc  à  donner  un  élément  d'activité 
^t  une  impulsion  d'élégance  à  la  société  australienne.  Malheu- 
reusement, elles  propagent  le  vice  du  jeu  dans  la  nation,  au 
delà,  —  ce  n'est  pas  peu  dire,  —  de  ce  qu'on  voit  en  France. 
Ou  n'a  pas  osé  instituer  en  Australie  le  totalisator  (pari  mutuel), 
par  crainte  d'encourager  les  joueurs.  Mais  l'exploitation  colos- 
sale à  laquelle  se  livrent  les  bookmakers  ne  les  décourage  en 
aucune  façon  et  les  lois  édictées  pour  la  suppression  des  agences 
de  paris  sont  impuissantes  k  enrayer  le  mal. 

Il  est  curieux  d'observer  que,  dans  ce  pays:où  le  sport  hippique 
tient  une  place  si  considérable,  l'équitation  est  délaissée.  Le  che- 
val, hors  des  courses,  n'y  est  employé  qu'au  transport.  Les  fac- 
teurs de  la  poste  sont  à  cheval,  les  squatters  des  prairies  par- 
courent leurs  stations  à  cheval,  les  propriétaires  ruraux  inspectent 
leurs  cultures  à  cheval,  mais  la  rencontre  d'un  cavalier  ou  d'une 
amazone  en  promenade  est  chose  rare.  L'équivalent  de  Rotten 
ïow  à  Londres  ou  de  notre  allée  de  Longchamp  au  Bois  de  Bou- 
logne n'existe  aux  abords  d'aucune  grande  ville  australienne. 


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128  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Le  yachting  est  très  en  Togue  à  Sydney,  à  cause  de  Theu- 
reuse  disposition  de  sa  rade  pittoresque  et  parfaitement  fermée. 
La  chasse  est  peu  pratiquée.  Quant  à  Tescrime,  le  sport  par 
excellence,  puisqu'il  met  en  jeu  tous  les  muscles  du  corps,  exerce 
le  coup  d'œil  et  développe  le  sens  de  la  décision,  on  ne  s'en 
occupe  pas,  même  dans  le  monde  militaire. 

Ainsi,  en  Australie,  et  plus  (m'a-t-il  semblé)  qu'en  Angle- 
terre, le  sport  technique  s'est  substitué  au  sport  utile.  Le  moyen, 
qui  est  l'émulation  provoquée  par  la  lutte  entre  camps  ou  cham- 
pions opposés,  a  fait  oublier  le  but,  c'est-à-dire  l'amélioration 
physique  par  le  développement  harmonieux  des  organes.  On  ob- 
tient quelques  remarquables  athlètes  (au  sens  anglais  de  cette 
expression),  mais  il  n'apparaît  pas  que  la  race  devienne  plus 
souple,  plus  alerte  ni  plus  résistante  aux  fatigues.  Une  réaction 
semble  se  produire  dans  le  sens  d'une  éducation  physique  ration- 
nelle des  jeunes  Australiens.  Certains  gouvernemens  d'États  en 
ont  pris  l'initiative  et  tous  maintenant  encouragent  les  exercices 
gradués,  méthodiques,  formant  un  programme  complet  de  per- 
fectionnement musculaire.  On  s'attache  à  rendre  ces  exercices 
aussi  attrayans  que  possible,  et  les  enfans,  malgré  leur  turbu- 
lence native,  s'y  prêtent  volontiers. 

Les  filles  suivent,  à  fort  peu  près,  les  mêmes  exercices  que 
les  garçons,  ce  qui,  pour  l'objet  qu'on  a  en  vue,  est  de  toute 
nécessité.  Comme  elles  ont,  {)our  le  moins,  autant  d'amour- 
propre  que  messieurs  leurs  frères,  il  est  à  présumer  que  cet  effort 
donnera  de  bons  résultats.  Si  on  y  persiste,  et  si,  en  même 
temps,  le  peuple  renonce  h  certaines  habitudes  importées  d'An- 
gleterre pour  adopter  une  hygiène  générale  s'accordant  avec  le 
climat,  la  race  australienne  pourra  devenir  une  des  plus  belles 
et  des  plus  vigoureuses. 


La  vie  intime  et  journalière  est  agréable  en  Australie,  grâce 
à  l'humeur  souriante  et  à  la  sociabilité  du  caractère  des  habi- 
tans.  Le  goût  de  la  population  pour  le  plein  air  y  contribue 
aussi.  Max  O'Rell  a  dit  que  les  Australiens  sont  toujours  dehors. 
C'est  assez  vrai  et  surtout  des  Australiennes.  L'Australien  aime 
à  fréquenter  autour  de  lui.  Il  recherche  les  occasions  de  voisi- 
nage, saisit  ou  imagine  des  prétextes  de  réunions,  y  apporte  de 


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LA   SOCIÉTÉ  AUSTRALIENNE.  429 

la  vivacité  et  de  Tentrain.  L'étranger,  pour  peu  qu'il  entende 
bien  la  langue,  est  assez  facilement  admis  au  cercle  de  famille. 
L'exclusivisme  anglo-saxon  subsiste,  mais  latent  et  adouci.  De 
la  bonne  grâce  et  de  la  tenue  ont  vite  raison  en  Australie,  au 
moins  daps  la  forme,  du  préjugé  de  race.  Les  étrangers  qui  y 
trouvent  le  meilleur  accueil  sont  les  Français  ;  mais  la  légende 
de  notre  liberté  d'allures,  de  manières  et  de  langage  s'y  con- 
serve, comme  chez  nous  s'était  longtemps  conservée  celle  de. 
l'Anglais  à  longs  favoris  rouges  et  de  l'Anglaise  à  voile  vert. 

J'eus  im  jour  occasion  de  présenter  un  jeune  Français  dans 
un  salon  de  Sydney.  Il  s'y  comporta  comme  le  font  tous  le3 
jeunes  gens  bien  élevés,  avec  une  amabilité  discrète  et  une  aisance 
tempérée  de  réserve.  Il  répondit  avec  simplicité  et  questionna 
avec  mesure.  Quelque  temps  après,  je  rencontrai  une  dame 
française  qui  avait  assisté  à  la  présentation  de  notre  compatriote  : 
«  M.  X...,  me  dit-elle,  a  fait  une  excellente  impression. 
M"'  B...  (la maîtresse  de  la  maison)  a  dit  après  son  départ  :  —  Ce 
jeune  homme  est  très  bien.  Il  n  a  pas  du  tout  les  manières  fran- 
çaises. » 

L'Australien  n'est  pas  seulement  sociable,  il  est  hospitalier. 
Il  ignore  les  invitations  par  séries,  les  grandes  chasses,  les  fêtes 
de  château,  et  autres  vestiges  de  la  vieille  hospitalité  féodale  ou 
princière.  Mais  on  trouve  chez  lui  ce  qui  ne  se  voit  guère  chez 
nous,  l'hospitalité  offerte  par  des  gens  modestes  à  des  gens  plus 
modestes,  avec  une  gracieuseté  qui  permet  à  ceux-ci  de  l'ac- 
cepter sans  fausse  honte.  Il  est  usuel  d'aller  passer  ainsi 
quelques  jours  ou  quelques  semaines  les  uns  chez  les  autres, 
simplement  pour  le  plaisir  de  se  voir.  Ce  plaisir  est  doublé  fré- 
quemment, d'une  part,  de  la  pensée  de  rendre  un  discret  service, 
et  de  l'autre  côté,  de  la  satisfaction,  si  douce  à  ceux  que  la  pau- 
vreté rend  timides,  de  se  sentir  relevés  socialement.  Les  jeunes 
filles,  plus  souvent  les  vieilles,  profitent  de  ces  touchans  usages, 
et  sans  risquer  de  les  détruire,  car  elles  montrent  en  général 
une  délicate  réserve  qui,  en  pareilles  circonstances,  n'est  pas  de 
pratique  constante  sur  le  vieux  continent. 

Dans  les  résidences  les  plus  éloignées  des  grandes  villes  et 
même  d'une  gare  de  chemin  de  fer,  perdues  au  fond  des  mono- 
tones et  immenses  campagnes,  on  remarque  un  souci  de  con- 
fort, de  tenue,  et  d'attention  à  tenir  l'esprit  occupé.  L'harmonie 
des  nuances   n'est   pas  toujours  observée  dans   la    décoration 

TOME  XXXV.  —  1906.  9 


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130  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

iptérienre,  le  choix  des  «  œuvres  d'art  »  prête  à  la  critique  et 
les  recherches  d'élégance  peuvent  ne  pas  avoir  été  heureuses. 
Mais  Tintention  de  bien  vivre,  au  double  sens  du  mot,  est  évi- 
dente. Petit  ou  grand,  le  jardin  sera  en  ordre  parfait.  Les  revues 
[magazines),  sur  la  table  du  salon,  seront  les  dernières  arrivée» 
de  Londres.  De  nombreuses  photographies  couvrent  les  étagères 
et  encombrent  les  affreux  mantel  pièces  qui  coiffent  si  fâcheu- 
sement les  cheminées  anglaises;  toutes  sont  signées.  Ce  ne  sont 
pas  les  portraits  de  nobles  personnages  ou  de  gens  en  vedette^ 
ce  sont  ceux  des  enfans,  des  parens,  des  amis,  seulement.  La  bi- 
bliothèque contient  les  œuvres  des  classiques  anglais  et  des  plus 
célèbres  contemporains.  Il  y  a  des  fleurs  fraîches  dans  les  vases 
et  elles  y  sont  gentiment  disposées.  Il  y  en  aura  aussi  sur  la 
table  de  famille,  tous  les  jours  et  à  tous  les  repas.  Chaque  détail 
est  soigné.  L'ensemble  reste  un  peu  froid,  mais  reposant.  On 
devine  que  là  se  déroulent  des  existences  d'une  activité  régu- 
lière, où  le  devoir  de  chaque  jour  est  rempli  dans  une  tranquille 
sérénité. 

L'étranger  qui  chercherait  dans  ces  demeures  paisibles  des 
esprits  originaux  et  de  spirituelles  partenaires  prêtes  à  commenter 
les  scandales  du  jour,  —  il  y  en  a  aussi  en  Australie,  —  pourrait 
être  déçu.  Mais  s'il  fait  appel  à  ses  souvenirs  de  voyageur  ou  de 
Parisien,  il  se  rappellera  que  le  relief  des  caractères  s'accuse 
parfois  en  angles  un  peu  rudes  et  que  les  saillies  de  la  conver- 
sation risquent  d'amener  plus  de  froissemens  que  d'étincelles. 
Il  se  laissera  prendre  alors  au  charme  de  la  sécurité  morale, 
que  nous  avons  si  rarement  l'occasion  d'éprouver  dans  nos 
capitales  ;  puis  il  s'apercevra  qu'à  cette  sécurité  se  joint  celle  de 
l'esprit.  C'est  un  grand  repos  que  de  se  savoir  entouré  de  gens 
qui  ne  parlent  pas  de  ce  qu'ils  ignorent.  Bien  qu'il  ne  soit  pas 
nécessaire  d'aller  au  fond  du  bush  australien  pour  le  goûter,  ce 
n'est  pas  ajouter  une  touche  inutile  à  cette  esquisse  de  la  Société 
australienne  que  de  dire  qu'on  l'y  trouve. 

Je  n'oserais  donner  la  même  assurance  à  l'égard  des  grandes 
villes  de  ce  pays.  Sydney  et  Melbourne  regorgent  de  gens  qui 
«  savent  tout.  »  Il  faut  les  excuser  :  cela  fait  partie  des  pénibles 
nécessités  de  la  politique. 

La  physionomie  avenante  des  intérieurs  australiens  fait  impli-* 
citement  l'éloge  de  la\  femme,  puisque  l'honneur  de  la  bonne 
tenue  de  sa  maison  lui  revient.  L'honneur  lui  revient  aussi  de 


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LA   SOaÉTÉ  ACSTBALIENNK.  13f 

l'atmosphère  cakue  et  réconfortante  qui  y  règne.  C'est  elle  qui  la 
créée,  les  voyageurs  qui,  visitant  TAustralie,  ont  rencontré  aux 
oourses,  dans  les  bals  ou  les  théâtres,  des  jeunes  filles  éviipo- 
rées  riant  très  haut,  parlant  de  tout  à.  tort  et  à  travers,  quaU-» 
fiant  de  ald  fowls  les  dames  qui  sont  d'&ge  à  être  leurs  mères^ 
pratiquant  audacieusement  le  flirt,  en  résumé  fort  mal  élevées; 
cjuoique  de  bonne  famille,  —  et  en  ont  conclu  que  le^  femmes 
australiennes  étaient  vaines»  coquettes  et  futiles,  ont  commis  le 
péché  de  jugement  téméraire. 

Généraliser  dans   le  sens    opposé  serait  une  moms  grave* 
erreur.  Les  jeunes  filles  en  Australie  sont  très  libres,  mais  Tusage 
parfois  inconsidéré  qu'elles  font  de  leur  liberté,  est  certainement 
l^lus  répréhensible,  quand  il  Test,  dans  l'apparence  que  dans  la 
T^alité.  Au  surplus,  n'ayant  à  remplir  que  des  devoirs  faciles,  et 
n'étant  responsables  que  de  la  recherche  d'un  mari  et  de  la  ma- 
nière d'y  procéder,  ce  n'est  pas  d'après  elles  qu'il  faut  établii 
un  jugement  sur  les  mérites  de  leur  sexe.  Si  on  considère  la 
femme  australienne  comme   épouse  et  mère  de  famille,  dapa 
raccomplissement  des  devoirs  que  ce  double  rôle  lui  impose,  en 
lui  rendant  hommage  je  crois  qu'on  ne  lui  rendra  que  justiq^ 
En  Australie,  de  même  qu'en  Angleterre,  les  soucis  de  l'exis- 
tence commune  sont  encore  plus  nettement  partagés  que  chez 
nous.  Le  mari  ne  s'ingère  pas  dans  les  détails  de  la  vie  intime 
et  s'occupe  peu  de  ceux  de  la  vie  mondaine.  Il  règle  le  budget 
des  dépenses  et  sa  femme  l'administre.  Il  n'en  est  pas  moins 
luattre  et  seigneur,  ne  laissant  discuter  ses  décisions  que  s'il  lui 
plaît.  La  femme  australienne  accepte  de  bonne  grâce  l'autorité 
de  son  mari;  elle  est  obéissante. 

Non  seulement  elle  accepte  l'autorité  masculine,  mais  il  m'a 
paru  qu'elle  en  admettait  aisément  la  supériorité.  II  y  a  là  une 
question  d'attitude  sur  laquelle  on  ne  peut  guère  se  tromper,  Les 
usages  du  monde  ne  permettent  pas  aux  persoimes  qui  en  font 
partie  de  laisser  apercevoir  trop  clairement  leurs  impressions. 
En  descendant  un  peu  l'échelle  sociale,  celles-ci  deviennent  sen- 
sibles. J'ai  remarqué  maintes  fois,  et  maintes  fois  on  m'en  a  fait 
la  remarque  :  l'attitude  d'une  femme  australienne  devant  uq 
homme  de  sa  famille  ou  de  son  intimité,  est  celle  de  la  délé- 
fence.  Cela  est  flatteur  pour  les  citoyens  de  cet  intéressant  pav s, 
loais  complètement  injustifié. 

En  général,  —  et  en  ce  qu'elle  doit  ôtre,  —  la  femme  en  Aus. 


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132  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

trâlie  est  supérieure  à  l'hoinme.  Elle  lui  est  supérieure  en  déli- 
catesse, en  générosité,  en  moralité,  en  sobriété.  Elle  a  plus  que 
lui  le  sens  de  la  famille,  le  goût  de  la  culture  intellectuelle  pour 
cette  culture  même,  elle  est  plus  Ane  et  plus  intuitive  ;  enfin,  elle 
est  aussi  courageuse  que  lui,  aussi  capable  de  supporter  les  pri- 
vations et  de  lutter  sans  faiblir  contre  l'adversité.  Ces  qualités 
sont  de  celles  que  les  hommes  peuvent  et  doivent  posséder  aussi. 
Quant  aux  qualités  féminines,  il  n'en  est  point,  je  pense,  qu'on 
puisse  refuser  aux  Australiennes,  bien  qu'elles  se  les  partagent, 
cela  va  sans  dire,  fort  inégalement. 

Je  ne  leur  connais  qu'un  défaut,  mais  elles  l'ont  toutes  :  elles 
ne  savent  pas  faire  la  révérence.  Cela  pourra  se  corriger;  et  si  la 
société  australienne  est  destinée,  ainsi  qu'il  est  probable,  à 
prendre  rang  parmi  les  plus  aimables  et  les  plus  attrayantes,  ce 
résultat  sera  l'œuvre  de  la  femme,  avec  la  précieuse  assistance 
du  beau  soleil  des  antipodes. 

Un  aperçu,  même  très  incomplet,  de  la  vie  mondaine  en  Aus- 
tralie, ne  peut  négliger  les  personnes  qui  y  occupent  la  place 
éminente.  il  me  faut  donc  dire  quelques  mots  de  Leurs  Excel- 
lences les  gouverneurs  des  États  et  de  Son  Excellence  le  gou- 
verneur général  du  Commonwealth,  tous  représentans  Sa  Ma- 
jesté Britannique,  laquelle  est  donc  amplement  représentée  dans 
ces  parages. 

L'Australie  montre  tant  de  contrastes  et  d'anomalies  qu'il 
n'est  pas  surprenant  d'y  voir  l'autorité  de  la  Couronne  confiée 
aux  mains  de  sept  hauts  fonctionnaires,  pourvus  de  résidences, 
encadrés  d'états-majors ,  quoique  ladite  autorité  soit  pratique- 
ment nulle,  et  par  conséquent  les  attributions  de  ces  messieurs, 
très  restreintes.  D'ailleurs,  s'ils  n'ont  pas  de  pouvoirs,  on  a  eu 
soin  de  leur  procurer  des  occupations.  Celles-ci  consistent  à  se 
tenir  à  la  disposition  de  tout  le  monde  et  de  chacun  afin  d'hono- 
rer de  leur  présence  les  manifestations  quelconques  que  l'ingé- 
nieuse activité  de  la  population,  et  surtout  des  sociétés  dont  il 
a  été  déjà  parlé,  juge  à  propos  de  produire.  Leurs  Excellences 
inaugurent  les  ventes  de  charité,  posent  les  premières  pierres, 
président  les  banquets  et  les  distributions  de  prix,  figurent  aux 
quadrilles  d'honneur  des  bals  philanthropiques,  ouvrent  les 
expositions,  patronnent  les  concerts,  etc. 

Partout  où  on  parle,  Leurs  Excellences  doivent  parle/r. 
Aucun  sujet  ne  leur  est  interdit,  ^  condition  de  ne  point  faire 


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LA   SOClÉrÉ   AUSTRALIENNE.  13.3 

allusion  à  des  matières  politiques  ou  administratives.  Dans  la 
pratique,  l'admiration  de  Son  Excellence  pour  l'Australie,  le 
plaisir  qu'EUe  éprouve  à  être  présente,  la  beauté  de  Tœuvre  qui 
a  organisé  la  réunion,  la  puissance  de  TEmpire  et  le  loyalisme 
de  ses  sujets,  suffisent  à  alimenter  cette  littérature  officielle. 

Leurs  Excellences  ont  en  outre  l'obligation  de  donner  un 
certain  nombre  de  dîners,  de  bals  et  de  garden  parties.  Une 
étiquette  sévère  ou  indulgente,  —  cela  dépend  du  caractère  et 
des  idées  du  gouverneur,  —  mais  plutôt  sévère,  est  observée 
dans  ces  réceptions. 

Je  regrette  qu'il  me  soit  impossible,  sans  évoquer  des  per- 
sonnalités, de  conter  ici  bien  des  anecdotes  amusantes  au  sujet 
des  rapports  des  gouverneurs  australiens  avec  leurs  pseudo-admi- 
nistrés. Certains  sont  arrivés,  avec  du  tact  et  de  la  bonhomie,  à 
contenter  presque  tout  le  monde  ;  d'autres  ont,  par  leurs  excen- 
tricités ou  leurs  prétentions,  excité  la  verve  des  journaux  sati- 
riques et  achevé  leur  mission  dans  une  complète  impopularité. 
On  comprendra  que  je  ne  puisse  entrer  dans  des  détails  qui  dé- 
signeraient, sans  les  nommer,  ceux-ci  ou  ceux-là. 

Il  est  permis  de  constater  cependant  que  ces  personnages 
choisis  pat  le  gouvernement  anglais  (bien  que  payés  sur  les 
budgets  australiens),  appartenant  à  la  noblesse  du  royaume,  en- 
tourés d'un  prestige  incontesté  d'hommes  du  monde  et  même  du 
grand  monde,  accompagnés  de  femmes  élégantes  et  distinguées, 
avaient  de  rares  facilités  pour  accomplir  une  œuvre  intéressante, 
celle  de  guider  la  formation  de  la  société  australienne.  Ils  ne 
l'ont  pas  entreprise.  C'était  pourtant  le  seul  service  qu'ils  pussent 
rendre  au  pays  où  ils  venaient  remplir  des  fonctions  presque 
uniquement  décoratives.  Ils  étaient  liés,  je  le  veux  bien,  par  des 
obligations  protocolaires,  mais  non  au  point  d'être  privés  de 
toute  initiative.  Quelques  gouverneurs  ont  clairement  laissé  voir 
qu'ils  possédaient  assez  d'autorité  pour  imposer  leurs  préférences, 
môme  celles  de  leurs  aides  de  camp.  Aussi  l'influence  du  Govern- 
meni  house  n'a  été  sensible  dans  aucun  des  États  australiens, 
sur  les  usages  non  plus  que  sur  les  habitudes  d'esprit  de  la  so- 
ciété. Au  lieu  de  l'aider  à  réagir  contre  les  tendances  étroites 
et  l'instinct  d'imitation  qui  accompagnent  nécessairement  les 
débuts  d'une  nation,  la  plupart  d'entre  eux  n'ont  songé  qu'à 
garder  leurs  distances,  montrer  les  banalités  du  luxe  officiel  et 
les  raideurs  d'une  étiquette  surannée.  Le  milieu  où  ils  ont  in- 


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134  REVUE  DES  DEUr  MONDES. 

troduit  ces  choses  antiques  n*y  était  point  préparé.  Il  y  manquait 
le  l'espect  qui  s'attache  au  souvenir  des  traditions.  Le  peuple 
australien  n'a  vu  qu'un  spectacle  dans  ce  déploiement  d'ar- 
chaïsme; il  s'en  est  amusé  comme  d'un  spectacle,  et  les  gouver- 
neurs malgré  leur  activité,  leur  patience  et  leur  complaisance, 
sont  de  plus  en  plus  isolés. 

C'est  une  fonction  qui  probablement  se  transformera  pour 
rentrer  dans  le  simple  fonctionnarisme  et  servira  de  récompense 
honorifique  à  des  notabilités  coloniales  ayant  atteint  à  de  hautes 
positions  et  fatiguées  par  l'âge.  Seule  alors  subsistera  la  situation 
du  gouverneur  général,  telle  à  peu  près  qu'on  la  voit  aujourd!hui, 
mais  dont  le  caractère  vice-royal  tendra  plutôt  à  s  effacer. 

Il  me  faut  arrêter  ici  ces  indications  qui  sont  loin  de  formel 
un  tableau  de  la  société  australienne,  mais  peut-être  suffiront 
néanmoins  pour  appeler  sur  elle  une  attention  sympathique 
Le  lecteur  voudra  bien  tenir  compte  des  difficultés  du  sujet. 
J'ai  dû  faire  route  entre  l'écueil  des  généralisations  et  celui  des 
personnalités,  tout  en  m'abstenant  de  considérations  politiques 
dont  le  développement  eût  pris  trop  de  place.  Si  ces  lignes 
tombent  sous  les  yeux  de  mes  amis  australiens,  je  les  prie  d'ex- 
cuser la  sincérité  de  mes  remarques,  et  les  remercie  d'avance 
de  l'effort  qu'il  leur  faudra  faire  pour  ne  pas  se  dire  misrepre- 
senled.  C'est  une  de  leurs  expressions  favorites. 

BiARD  d'Aunet. 


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m  AN  DE  POLITIQUE  PONTIFICALE 


CONSALVI  AU  CONGRÈS  DE  VIENNE 


C'est  toujours  sans  ennui  qu'on  pénètre  dans  les  coulisses 
d'an  congrès  ;  elles  offrent  beaucoup  do  charmes,  et  d'ordre  très 
divers.  Les  visages  s'y  détendent,  et  les  sourires  s'y  débrident; 
les  demi-mots  y  deviennent  bavards,  et  les  secrets  y  succombent, 
à  proximité  d'une  bonne  espionne  qui  a  nom  l'histoire.  Mais 
pour  ceux-là  mômes  qu'intéressent  médiocrement  les  grands  ou 
petits  soucis  des  négociateurs,  il  est  assçz  piquant,  là  où  l'on 
croyait  trouver  des  diplomates,  de  rencontrer  des  hommes,  d'au- 
tant plus  alertes,  d'autant  plus  vrais,  d'autant  plus  hommes, 
qu'ils  ont  à  se  reposer  des  longues  heures  durant  lesquelles  ils 
furent  diplomates.  Dans  la  pénombre  des  coulisses,  les  majestés 
d'emprunt  se  font  plus  familières;  l'on  dirait  qu'elles  s'oublient, 
et  que,  s'oubliant,  elles  se  trahissent.  Les  surhommes  en  per- 
ruque qui,  s'alignant  autour  d'un  tapis  vert,  avaient  tout  à  l'heure 
pleins  pouvoirs  sur  l'humanité,  se  laissent  aller,  de  bonne  ou  de 
mauvaise  grâce,  à  retomber  dans  cette  humanité  ;  et  durant  ces 
entr'actes  où  la  vie  reprend  ses  droits  sur  la  pose,  ils  s'amusent 
quelquefois  et  nous  amusent  toujours.  Les  souvenirs  de  M.  de  la 
Garde  Ghambonas  sur  le  Congrès  de  Vienne,  publiés  en  ces 
dernières  années  par  le  comte  Fleury  (1),  réservaient  au  lecteur 
ce  genre  d'attrait;  ils  nous  installaient  aux  alentours  du  Congrès, 
trop  loin  pour  nous  admettre  à  écouter,  assez  près  pour  nous 

11}  Ptfif,  Vivien. 


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136  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

invitera  regarder,  et  les  meilleurs  postes  d'observation  —  de- 
mandez-le plutôt  à  Saint-Simon  —  ne  sont  pas  toujours  ceux 
où  Toreille  peut  guetter,  mais  ceux,  bien  plutôt,  d'où  le  regard 
peut  fouiller.  Grâce  à  M.  de  la  Garde  Chambonas,  nous  possé- 
dions enfin  l'histoire  anecdotique  du  Congrès  de  Vienne,  et  tout 
semblait  dit,  à  l'avenir,  sur  cette  auguste,  prétentieuse  et  déce- 
vante assemblée,  lorsque  aux  archives  du  Vatican  certains  cartons 
s'ouvrirent  et  permirent  à  un  Jésuite,  le  Père  Hilario  Rinieri,  do 
la  mieux  connaître  encore  et  de  nous  la  mieux  faire  connaître. 

L'ouvrage  entrepris  par  le  P.  Rinieri  sur  la  diplomatie  pon- 
tificale au  xix«  siècle,  ne  comprend  pas  aujourd'hui  moins  de 
sept  tomes  en  cinq  volumes.  D'inestimables  «  documens  »  y 
foisonnent  ;  le  cardinal  Mathieu  dans  son  livre  sur  le  Concordaty 
M.  Louis  Madelin  dans  sa  Rome  de  NapoléoUy  furent  à  maintes 
reprises  les  tributaires  du  P.  Rinieri.  Les  quatrième  et  cinquième 
volumes  de  la  série  sont  consacrés  à  la  publication  de  la  corres- 
pondance entre  les  cardinaux  Consalvi  et  Pacca  durant  les 
années  1814  et  1815,  et  à  une  étude  d'ensemble  sur  le  Congrès 
de  Vienne  et  le  Saint-Siège  (1).  D'entendre  le  diplomate  qu'était 
Consalvi  nous  raconter  au  jour  le  jour,  par  le  menu,  les  jeux 
des  autres  diplomates,  c'est  une  bonne  fortune  pour  laquelle, 
déjà,  le  P.  Rinieri  mériterait  d'être  remercié.  Mais  Consalvi  nous 
intéresse  plus  encore* lorsque,  dans  ces  pages,  il  se  révèle  lui- 
même,  lorsqu'il  parle  en  congressiste  et  non  point  seulement 
en  spectateur,  en  joueur  et  non  point  seulement  en  témoin. 

L'État  pontifical  s'était,  au  cours  des  siècles,  formé  morceau 
par  morceau;  en  1814,  il  n'existait  plus.  C'est  une  rare  jouis- 
sance de  voir  avec  quel  art  tenace  et  soutenu  la  dialectique  de 
Consalvi  recommence  et  restaure  l'œuvre  des  siècles,  et  comment 
derechef,  morceau  par  morceau,  il  fait  restituer  au  Pape  l'inté- 
gralité de  ses  États.  La  joute  entre  Consalvi  et  Napoléon,  à 
l'heure  de  la  conclusion  du  Concordat,  est  familière  à  toutes  les 
mémoires;  pour  la  première  fois,  dans  les  précieux  volumes  du 
P.  Rinieri,  nous  assistons  à  la  joute  que  le  cardinal,,  douze  ans 
plus  tard,  engagea  contre  l'Europe.  L'histoire  diplomatique  et 
l'histoire  religieuse  peuvent  également  trouver  leur  profit  dans 

(1)  Beîla  diplomazia  poniificia  nel  secolo  XIX.  Volume  IV  :  //  cmgresso  dt 
Vienna  e  la  Santa  Sede  {i8iS'18f5).  Rome.  Oiviltà  (Jattolica.  —  Volume  V  :  Conns- 
poinlenza  inedila  deicnrdinali  Consalvi  e  Pacca  nel  tempo  Ucl  Congretso  di  Vienna, 
Turin,  Unione  Upo^rulico  t-ditrice. 


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UN    AN    DE    POLITIQUE   PONTIFICALE.  137 

ce  spectacle;  l'intérêt  qu'on  y  trouve  et  la  gratitude  qu'on  en 
garde  au  P.  Rinieri  nous  font  espérer  qu'il  poursuivra  sans 
relâche  son  œuvre  immense,  qui  justifie  avec  éclat  l'ouverture 
des  archives  du  Vatican  par  le  pape  Léon  XHI. 

Lorsque,  le  10  mars  1814,  un  des  derniers  ukases  signés 
«  Napoléon  »  ordonna  le  rétablissement  du  Pape  dans  ses  Étals, 
le  territoire  pontifical  n'était  plus  à  Napoléon.  Les  soldats  de 
l'Autriche  s'installaient  dans  les  Légations  ;  ceux  de  Murât  cara- 
colaient dans  Rome  et  rançonnaient  les  Marches.  Disposer  de  ce 
qu'il  ne  possédait  plus,  c'était  pour  l'Empereur  une  dernière 
façon  d'être  le  maître  ;  il  avait  une  largeur  de  gestes  qui  gran- 
dissait et  bravait  la  défaite.  «  Sa  Majesté,  avait-il  fait  écrire  au 
Pape  dès  le  18  janvier,  juge  conforme  à  la  véritable  politique 
de  son  Empire  et  aux  intérêts  du  peuple  de  Rome,  de  remettre 
les  Etats  romains  à  Sa  Sainteté  (1).  »  Pie  VII  avait  refusé  cette 
remise,  cette  sorte  de  réinvestiture  ;  il  avait,  même,  décliné  tout 
colloque,  jugeant  que  pour  causer  avec  un  Napoléon,  un  Pape 
doit  être  à  Rome.  Vaincu  par  la  passivité  pontificale,  Napoléon, 
deux  mois  après,  faisait  reconduire  son  captif  aux  avant-postes 
autrichiens,  afin  qu'ensuite,  étape  par  étape,  on  le  menât  du  Pô 
jusqu'au  Tibre,  jusqu'à  son  évêché  des  Sept  collines.  Mais 
l'heure  était  passée,  pour  Pie  VII,  de  causer  avec  Napoléon.  Si 
proche  que  la  mer  soit  du  ciel,  le  vicaire  de  Dieu  prendra  ses 
mesures,  quelques  années  après,  pour  qu'à  Sainte-Hélène  un 
prêtre  assiste  Napoléon  à  l'heure  du  suprême  passage;  mais  le 
souverain  des  États  romains,  oubliant  l'Empereur  comme  pour 
lui  mieux  pardonner,  ne  connaissait  plus  que  l'Europe,  cette 
Europe  à  laquelle  il  s'était  adressé  du  fond  même  de  sa  prison^ 
pour  redevenir  roi,  pleinement  roi. 

Il  avait  en  1813,  à  la  nouvelle  du  Congrès  de  Prague,  obsédé 

d'un   premier  appel    l'empereur  François  P'.  «  Nous  sommes 

«dépouillé,  écrivait-il,  pour  avoir  refusé  de  prendre  aucune  part 

ux  guerres  qui  avaient  surgi  ou  qui  viendraient  à  éclnter  dans  la 

lite,  et  pour  avoir  voulu  observer  la  neutralité  qu'exigeaient  de 

feus  et  Notre  qualité  de  père  commun  et  les  intérêts  de  la  reli- 

(1)  D'HaussonvUle,  l'Église  romaine  et  le  Premier  Empire,  V,  p.  313  et  554  et 
oiT. 


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)38  RETUB   DBS  DEUX  MONDES. 

gion  professée  dans  les  divers  États  de  tant  de  souverains.  »  Et 
Pie  VII,  interpellant  en  ces  termes  les  congressistes  de  Prague, 
leur  avait  réclamé  la  souveraineté  territoriale  en  vue  du  «  libre  et 
impartial  exercice  du  pouvoir  spirituel  dans  toutes  les  parties  du 
monde  catholique  (1).  »  Les  congressistes  étaient  demeurés  assez 
inattentifs.  Même  en  contestant  l'authenticité  d'un  certain  traité 
de  Prague,  par  lequel,  à  ladate  du  27  juillet  1813,  ils  auraient, 
au  détriment  des  États  pontificaux,  garanti  la  suprématie  de 
l'Autriche  en  Italie  (2),  on  ne  saurait  méconnaître  que  jusqu'au 
début  de  1814  la  situation  du  Pape  captif  préoccupa  médiocre- 
ment les  grandes  puissances. 

Neuf  mois  après  les  pourparlers  de  Prague,  ce  fut  chez  nous, 
à  Châtillon,  en  mars  1814,  que  l'Europe  eut  im  nouvel  échange 
de  vues  ;  on  l'entendit  demander,  au  nom  de  la  religion,  au 
nom  de  la  justice  et  de  l'équité,  au  nom  de  l'humanité,  que  le 
Pape  fût  «  réintégré  dans  Rome,  mis  en  état  de  pourvoir,  en 
jouissant  d'une  entière  indépendance,  aux  besoins  de  TÉglise 
catholique  (3)  ;  »  mais  il  ne  s'ensuivait  nullement  que  les  signa- 
taires de  ces  nobles  phrases  fussent  disposés  à  restituer  à  Pie  VII 
tout  ce  que  Napoléon  lui  avait  dérobé.  A  vrai  dire,  François  I*', 
voyant  à  Lucerne,  le  13  avril  1814,  le  nonce  Testa  Ferrata, 
protestait  auprès  de  lui  que  le  Pape  devait  être  souverain,  qu'il 
rentrerait  en  possession  de  tous  ses  États,  et  que  même,  quelque 
temps  durant,  des  troupes  autrichiennes  pourraient  lui  être 
prêtées,  afin  de  lui  épargner  les  frais  d'entretien  d'une  armée; 
et  un  second  interlocuteur,  qui  n'était  autre  que  lord  Castle*^ 
reagh,  premier  ministre  du  roi  d'Angleterre,  affirmait  à  son  tour 
au  nonce  :  «  La  volonté  de  mon  gouvernement  est  de  restituer 
au  Pape  ses  États,  et  en  cela  toute  l'Angleterre  a  des  sentimens 
catholiques  (4).  »  Mais  Pie  VII,  quelque  agrément  qu'il  trouvât  à 
connaître  ces  divers  propos,  redoutait  avec  quelque  raison  que 
ces  bonnes  volontés,  autour  du  tapis  vert  d'un  congrès,  ne  per- 
dissent un  peu  de  leur  pureté  et  beaucoup  de  leur  empres- 
sement. Il  préférait  les  écrits  aux  paroles,  et  sa  douleur  fut 
grande,  —  plus  que  sa  surprise,  —  lorsqu'il  apprit  qu'au  début  de 

(1)  Van  Duerm,  Correspondance  du  cardinal  Hercule  Consalvi  avec  le  prince 
Clément  de  Metiemich,  iSiâ-iSSS^  p.  v  et  suiv.  (Louvain,  PoUeunis,  1S99). 

(2)  Sur  les  questions  que  soulève  l'existence  de  ce  traité,  voyes  Riniari,  op. 
cit.,  IV,  p.  40  et  suiv. 

'3)  Rinieri,  FV,  p.  11,  n.  i. 
(41  Ibid.,  p.  26-29. 


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UN   AN   DB  POUnQÙB  PONTIFICALE.  i39 

février  1844  le  même  empereur  François  I*' avait  donné  au  roi 
Murât  un  papier  dûment  libellé,  et  que  ce  papier  secret,  annihi- 
lant à  l'avance  les  pieuses  intentions  de  rÂutriche ,  autorisait 
Sa  Majesté  Napolitaine  à  prélever  im  lot  de  quatre  cent  mille 
âmes  sur  les  anciens  États  romains  (1).  Pie  VII,  pour  s'éclairer, 
adressait  à  Sa  Majesté  Apostolique  lettres  sur  lettres  ;  l'Empe- 
reur  alors  répondait  par  cette  courtoise  équivoque  :  c<  Rien  n*a 
été  et  rien  ne  sera  omis  par  moi  pour  concilier  les  intérêts  géné- 
raux avec  ceux  du  Saint-Siège.  »  —  «  Mais  jamais,  protestait 
Pie  VII,  ni  dans  le  passé  ni  dans  le  présent,  les  intérêts  du 
Saint-Siège  n'ont  fait  tort  à  d'autres  intérêts  (2).  »  Et  François  I*', 
cette  fois,  ne  répondait  plus  du  tout.  Le  Pape  et  l'Empereur, 
prudemment,  coupaient  court  &  des  explications  qui  ne  faisaient 
({u'accentuer  le  désaccord. 

Les  dispositions  des  autres  puissances  européennes  à  l'endroit 
de  Pie  VII  étaient  analogues  à  celles  de  François  I*'.  Très  siu'' 
cèrement  des  esprits  comme  Humboldt,  comme  lord  Castlereagh, 
comme  le  futur  George  IV,  vénéraient  Pie  VII  à  cause  de  ses 
malheurs  :  »  On  ne  peut  voir  pape  plus  saint,  héros  plus  grand  » 
homme  plus  courageux,  »  disait  à  Gonsalvi  le  prince  régent 
d'Angleterre  (3).  Très  sincèrement,  ils  comptaient  trouver  un 
Vrai  plaisir  à  lui  plaire,  si  la  politique  le  permettait.  Mais  que 
pesait  pour  chacun  d'eux  la  destinée  des  Etats  de  l'Église  en  face 
de  la  raison  d'État  7  Et  la  raison  d'État  remontrait  à  toutes  les 
puissances  de  l'Europe  que  la  solution  de  la  question  pontificale 
devait  être  ajournée  jusqu'après  le  règlement  des  grandes  diffi- 
cultés européennes.  Ou  bien  ces  difficultés  entraîneraient  de 
nouveaux  conflits,  ou  bien  un  pacifique  congrès  les  aplanirait  : 
dans  un  cas  comme  dans  l'autre,  il  semblait  être  sage  de  faire 
attendre  au  Pape  la  restitution  complète  de  ses  États. 

Supposez  en  effet  qu'une  conflagration  générale  se  fût  dé- 
chaînée, telle  qu'à  certaines  heures  Gentz  la  crut  prochaine,  alors 
l'amitié  du  roi  Murât,  maître  encore  d'un  bon  tiers  de  l'Italie, 
aurait  été  disputée,  comme  un  précieux  renfort,  entre  les  divers 
belligérans.  Pouvait-on  demander  à  l'Autriche,  à  la  Prusse,  k  la 
Russie,  de  s'aliéner  à  l'avance  ce  concours  éventuel,  en  insistant 
auprès  de  Murât  pour  qu'il  évacuât,  dTurgencd  et  pai*  contrainte, 

(1)  Rinicri,  IV,  p.  55-51, 

(2)  Yan  Daerm»  op.  cU,,  p.  xlu-xlt. 
(2)  Binieri,  iV,  p.  136; 


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iiO  RiSyUB  DBS  DEUX    MONDES. 

les  teires  pontifieales  qu'il  détenait?  Malheur  aux  rois  qui 
prendraient  trop  généreusement  le  parti  du  Saint-Père;  leur 
cousin  Joachim,  en  cas  de  bagarre  européenne,  enrôlerait  sa 
vaillance  et  ses  troupes  au  service  de  leurs  ennemis.  Il  serait 
vaincu  peut-être,  mais  un  Murât  accepte-t-il  jamais  d'être 
vaincu?  Il  rebondirait,  plus  dangereux  encore,  s'ingénierait  à 
soulever  l'Italie  tout  entière,  à  unifier  sous  sa  royauté  ce  pays 
dont  on  lui  chicanerait  une  parcelle,  et  dérouterait  pour  long- 
temps les  cabinets  de  l'Europe  dans  leurs  savans  desseins  de 
reconstruction.  En  1814  on  n'avait  pas  encore  inventé,  pour 
évincer  Murât  de  la  place  trop  grande  qu'il  tenait  en  ce  monde, 
l'idée  du  guet-apens  qui  le  conduisit  au  Pizzo. 

Que  l'Europe,  au  contraire,  se  réorganisât  sans  faire  couler  de 
sang,  —  d'autre  sang  que  celui  de  Murât;  que  les  peuples 
étonnés  n'eussent  point  à  s'entre-tuer  pour  ménager  entre  les  rois 
le  baiser  Lamourette  qui  sanctionnerait  l'éqpiilibre  du  monde  : 
alors,  dans  cette  riante  hypothèse,  la  paix  européenne  résulterait 
d'une  ingénieuse  politique  de  compensations  qui  jetterait  sur  le 
marché  diplomatique  un  certain  nombre  de  lots  de  terre,  et  qui, 
les  distribuant  à  bon  escient,  apaiserait  les  convoitises  ou  rassé- 
rénerait les  jalousies  des  divers  souverains.  Raison  décisive,  si 
jamais  il  en  fut,  pour  laisser  en  déshérence,  provisoirement, 
quelques-unes  des  anciennes  provinces  pontificales!  On  pourrait 
en  avoir  besoin  au  dernier  moment,  comme  d'une  poire  pour  la 
soif,  et  contenter  ainsi  les  appétits  mal  satisfaits.  Si  d'ailleurs  on 
pouvait  s'en  passer,  et  qu'elles  ne  tentassent  aucun  larron,  s'il 
n'était  pas  nécessaire  à  la  paix  européenne  que  le  vicaire  du|Dieu 
de  paix  se  laissât  dépouiller,  alors,  tout  à  la  fin,  on  lui  rendrait 
son  bien,  sans  lui  demander  rien  de  plus  qu'une  bénédiction  pour 
l'honnête  et  loyale  Europe. 

Ainsi  raisonnaient  entre  eux  les  rois  et  leurs  ministres  ;  car 
des  peuples,  il  n'en  était  nullement  question.  Deux  Bolonais  de 
bonne  race  et  d'esprit  féal,  ayant  eu  Tidée  de  recueillir  des  signa- 
tures dans  les  Légations  pour  attester  l'attachement  du  peuple  à 
la  souveraineté  du  Saint-Siège,  furent  tout  de  suite  suspects  à  la 
police  autrichienne  et  passèrent  deux  mois  à  Gratz  avant  d'être 
autorisés  à  porter  jusqu'à  Vienne  leurs  liasses  de  paraphes  (1). 
De  quoi  se  mêlaient,  en  vérité,  ces  gens  des  LégationSy  de  vou- 

(1)  Rinieri,  IV,  p.  314  et  suiv. 


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UN   AN  DE  POLITIQUE   PONTIFICALE.  141 

loir  être  quelque  chose  de  plus  qu'un  pion  sur  Técliîquîer  des 
rois,  et  de  prétendre  intervenir  dans  ces  «  distributions  d'hommes 
et  de  pays  qui,  suivant  l'expression  de  Talleyrand,  dégradaient 
rhumanité?  » 

L'argent,  l'argent  tout  seul,  avait  le  droit  de  s'immiscer  en 
ces  affaires  sans  jamais  risquer  de  paraître  importun.  Lorsqu'en 
1802  il  s'était  agi  de  répartir  les  innombrables  terres  enlevées  à 
l'Eglise  d'Allemagne,  la  complaisance  de  certains  diplomates 
s'était  mise  à  très  haut  prix  :  dans  la  liquidation  du  butin  fait 
sur  Dieu,  Mammon  avait  joué  son  rôle  et  dit  son  mot.  Mammon 
continuait  en  1814  de  gouverner  les  diplomates,  de  les  apaiser 
iplacare),  comme  on  disait  alors  par  un  amusant  euphémisme. 
Mais  le  pape  Pie  VII  était  un  pau\Te,  qui  ne  savait  même  com- 
ment subvenir  à  l'entretien  des  couvens  dont  il  avait  la 
charge  (1)  ;  pauvre  sans  honte,  il  faisait  dire  au  tsar  que,  faute 
d'argent,  l'hospitalité  du  Vatican  serait  bien  frugale  et  bien  in- 
digne (2)  ;  il  en  venait  à  se  demander,  parfois,  avec  quelles  res- 
sources il  administrerait  ses  États  le  jour  où  il  en  serait  rede^ 
venu  le  maître.  Qu'importait  aux  diplomates  de  se  ménager  la 
gratitude  d'un  pareil  postulant,  gratitude  indigente,  insolvable! 
Lors  même  que  le  Pape  eût  voulu  faire  marché  avec  eux,  les 
moyens  lui  en  auraient  manqué. 

D'aucuns  peut-être,  pariai  les  souverains  d'alors,  se  fussent 
laissé  gagner  par  l'idée  d'un  autre  marché  et  n'eussent  pas  hésité 
à  faire  espérer  au  Pape  certains  avantages  temporels,  en  recon- 
naissance des  concessions  d'ordre  spirituel  qu'il  leur  aurait  ac- 
cordées. Entre  Pie  Vil  et  les  souverains  impatiens,  surgissaient 
des  questions  ecclésiastiques  passablement  litigieuses;  en  Au- 
triche, celle  du  patriarcat  de  Venise;  en  Russie,  celle  de  l'évéché 
de  Mohilew.  Pourvu  que  la  houlette  du  chef  de  l'Église  univer- 
selle consentit  à  devenir  plus  discrète,  le  joséphisme  et  le  tsa- 
risme auraient  volontiers  pris  en  pitié  le  sceptre  chancelant  du 
souverain  des  États  romains.  Mais  Pie  VII  n'admettait  pas  que 
les  questions  fussent  confondues.  «  Sa  Sainteté  peut-elle  assister 
indolente  à  de  pareils  attentats?  écrivait  Pacca  à  Gonsalvi  au 
lendemain  de  certaines  ingérences  de  l'Autriche  dans  l'admi- 
nistration patriarcale  de  Venise.  Le  Pape  ne  se  soucie  pas  de 
réacquérir  son  bien,  il  est  content  de  perdre  derechef  le  peu 

(1)  Rinieri,  V,  p.  498. 
(S)  /M.,  V,  p.  69. 


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tli  REVUE  DES   DEUX  HOIOJiES. 

qu'il  à  recouvré,  mais  de  ne  pas  se  taire  en  présence  d'une  tèUè 
impiété,  si  Ton  ne  la  répare  vite  (1).  »  Et  un  autre  jour,  parlant 
du  comte  de  Nesselrode,  Pacca  déclarait  au  même  Consalvi  : 
t<  Le  comte  manque  d'équité,  ou  bien  connaît  peu  nos  prin-^ 
çipes,  lorsqu'il  a  cru  que  le  Pape  est  capable  d'acheter  des  succès 
temporels  par  des  concessions  dans  ^les  choses  de  conscience  et 
de  religion.  Plût  à  Dieu  qu'on  pût  adhérer  sans  scrupule  et  sans 
remords  à  tout  ce  que  souhaite  la  Russie,  mais  presque  toutes 
les  demandes  sont  inadmissibles  (2).  »  Ces  phrases  fermes  et  tran^ 
Cruilles,  qu'aucun  geste  ne  souligne,  n'étaient  point  destinées  à 
donner  le  change  à  l'opinion  du  monde  et  à  la  convaincre  que 
le  ,Pape  mettait  au-dessus  des  ambitions  terrestres  la  dignité  de 
^n  Eglise.  Elles  sont  extraites  d'instructions  secrètes  et  for- 
melles, données  par  le  Saint-Siège  à  sa  diplomatie.  En  Tune 
des  heures  les  plus  tragiques  qu'ait  connues  l'Etat  pontifical,  elles 
définissent  l'esprit  véritable  et  les  vraies  maximes  du  Sainte 
Sièee,  et  font  d'autant  plus  d'honneur  au  Pape  qui  les  inspira 
qn  11  ne  songeait  aucunement  à  s'en  draper.  Au  moment  d'entrer 
en  tête  à  tète  avec  une  Europe  passablement  vénale,  qui  allait, 
au  Congrès  de  Vienne,  ériger  en  règle  quotidienne  la  maxime 
du  Do  ut  des,  le  pape  Pie  Vil,  lui,  consolé  de  l'épuisement  de  son 
trésor  par  l'intégrité  de  sa  conscience,  n'avait  rien  à  donner. 
Mftis  confiant  dans  ce  que  ses  souffrances  lui  avaient  rapporté  de 
gloire  auprès  des  hommes  et  de  mérites  auprès  de  Dieu,  il  expé- 
diait Hercule  Consalvi,  mains  vides  et  tête  haute,  pour  qu'il  se 
mesurât,  à  Vienne,  avec  les  roueries  combinées  de  l'Europe  de 
l'ancien  régime  et  de  l'Europe  de  la  Révolution. 

II 

C'étaient  bien  en  effet  deux  Europes  qui  allaient  essayer,  en  se 
combinant,  de  refaire  et  de  rasseoir  «  l'Europe,  »  et  si  le  repré- 
sentant du  roi  Louis  XVIII  eut,  à  certaines  heures,  l'inappré- 
ciable chance  de  pouvoir  parler  presque  en  vainqueur  au  nom 
d'une  nation  vaincue,  c'est  parce  que  Charles-Maurice  de  Talley- 
rand,  créature  du  vieux  monde  par  sa  naissance  et  du  monde 
nouveau  par  sa  destinée,  voisinait  sans  malaise  avec  les  survi- 
vances de  l'ancien  régime,  parmi  lesquelles  il  défendait  la  légi- 

(1)  Rlnieri.  V,  p.^8. 
(8)  Ibid.,  V,  p.  180. 


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UN   AN   DE  POLITIQUE  PONTIPIGALE.  143 

timité  tout  en  incarnant  jla  Révolution.  Entre  ces  deux  mondes 
qui  se  rendaient  visite  et  dont  la  visite  risquait  de  dégénérer  en 
collision,  il  importait  de  régler,  sans  retard ,  ces  futiles  questions 
de  pré§é4nce  auxquelles  l'expérience  des  diplomates  donnait  une 
importance  quasi  symbolique,  et  de  codifier  à  l'usage  de  tous  les 
membres  du  corps  européen  des  lois  nouvelles  de  civilité. 

C'est  au  comte  de  la  Tour  du  Pin,  l'un  des  quatre  commis- 
saires français  au  Congrès,  que  fut  confiée  la  rédaction  d'un  projet 
susceptible  de  flatter  ou  d'assoupir  toutes  les  vanités  euro- 
péennes. Il  adopta  ce  principe,  de  ne  point  tenir  compte  des 
préséances  séculaires.  Même  en  matière  de  politesse  internatio* 
nale,  la  Révolution  était  un  fait  acquis,  et  les  grandes  puis- 
sances, spontanément,  sacrifiaient  leurs  prérogatives  tradition- 
nelles. Entre  les  souverains  quels  qu'ils  fussent,  empereurs,  rois 
et  roitelets,  l'égalité  devait  désormais  régner  :  la  préséance  «ntre 
leurs  représentans  serait  déterminée,  désormais,  par  l'ancieimeté 
des  lettres  de  créance.  La  Tour  du  Pin  prévint  Consalvi  que  le 
Pape  serait  classé  parmi  ces  souverains,  et  que  les  nonces 
auraient  à  l'avenir,  dans  le  corps  diplomatique,  le  rang  auquel 
leur  donnerait  droit  la  date  de  leur  nomination  à  leur  poste.  Cettq 
communication,  que  dictait  une  courtoise  déférence,  mit  Con- 
salvi dans  un  grand  embarras.  Le  Pape  devait-il  se  montrer  plus 
susceptible  que  l'empereur  d'Autriche  et  que  le  tsar,  que  le  roi 
de  France  et  que  le  roi  d'Espagne,  qui  acceptaient  qu'à  l'avenir 
leurs  diplomates  pussent  fermer  les  cortèges  et  occuper  le  bout 
de  la  table  lorsqu'ils  seraient,  dans  un  poste,  les  plus  récemment 
accrédités?  Consalvi  redoutait  qu'  «  avec  l'esprit  du  temps,  on 
ne  vît  avec  quelque  défaveur  qu'un  prêtre  voulût  primer  lorsque 
les  empereurs  eux-mêmes  y  renonçaient.  »  Alléguer  la  tradition, 
il  n'y  pouvait  songer,  puisque  les  autres  souverains  avaient  cessé 
d'en  invoquer  le  bénéfice  ;  et  lorsqu'il  mit  en  avant  la  dignité 
religieuse  du  Pape,  La  Tour  du  Pin  lui  fit  observer  que,  sur  les 
huit  puissances  qui  avaient  à  cet  égard  voix  délibérative,  quatre 
étaient  protestantes  ou  schismatiques.  Raison  de  plus  pour  elles, 
riposta  Consalvi,  d'user  de  délicatesse  à  l'endroit  du  Pape,  et  Je 
se  rendre  agréables,  du  même  coup,  à  leurs  sujets  catholiques  et 
aux  États  catholiques.  Consalvi  d'ailleurs  se  souvint  à  propos 
que  la  Russie  donnait  aux  nonces  la  préséance;  il  se  montra 
si  renseigné,  si  pressant,  si  incisif,  que  La  Tour  du  Pin  promit 
d'en  référer  à  Talleyrand.  Vingt-quatre  heures  après,  Talleyrand 


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144  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

avait  décidé  de  soumettre  au  comité  des  huit  puissances  la  for- 
mule suivante  :  «  Par  égard  aux  principes  religieux  et  aux  puis- 
sances catholiques,  les  plénipotentiaires  consentent  à  ce  qu'il  ne 
soit  rien  innové  quant  au  Pape;  »  et  Metternich  promettait  à 
Gonsalvi  d'opiner  dans  le  môme  sens  que  Talleyrand.  Â  la  date 
du  21  décembre,  le  cardinal  donnait  bon  espoir  à  Pacca,  dans 
une  allègre  dépêche. 

Mais  l'allégresse  fut  brève.  Au  comité,  l'Angleterre  s'insur- 
gea: elle  voulait  bien,  par  courtoisie,  accorder  aux  nonces  une 
préséance,  mais  elle  se  refusait  à  en  admettre  le  principe.  La 
Suède  parla  comme  l'Angleterre.  Le  représentant  du  tsar  et 
celui  du  roi  de  Prusse,  qui  n'avaient  pas  voulu,  tout  d'abord, 
avoir  moins  d'égards  pour  le  Pape  que  l'ancien  évoque  d'Autun, 
retirèrent  leur  assentiment;  et  le  comité  des  Huit,  finalement, 
supprima  toute  distinction,  en  fait  de  préséance,  entre  le  Pape  et 
le  commun  des  rois.  La  décision,  telle  quelle,  devait  être  trans- 
mise aux  ^dngt  ministres  des  huit  puissances,  réunis  en  session 
générale  :  ce  n'était  d'ailleurs  qu'une  simple  formalité;  naturelle- 
ment ils  diraient  Amen,  et  c'en  serait  fait  de  l'antique  marque 
d'honneur  dont  jouissaient  les  représentans  du  Saint-Siège. 

Cette  «  douleur  imprévue,  »  —  ce  sont  ses  propi;es  termes,  — 
secoua  fortement  Gonsalvi,  mais  il  ne  s'en  laissa  pas  opprimer. 
Des  Huit,  il  résolut  d'en  appeler  aux  Vingt  et  d'invoquer  l'atten- 
tion de  l'Europe  en  faveur  des  graves  réserves  que  devait  émfttre 
le  Saint-Siège.  11  vit  Humboldt,  qu'il  trouva  conciliant  ;  La  Tour 
du  Pin,  toujours  dévoué;  lord  Casllereagh,  poli  mais  tenace. 
L'Angleterre  comprenait  d  autant  moins  la  préoccupation  de 
faire  proclamer  le  droit  des  nonces,  qu'elle  admettait  leur  privi- 
lège comme  un  fait  usuel.  Une  formule  était  à  trouver,  qui  mé- 
nageât, tout  à  la  fois,  les  prérogatives  duSainl-Siège  elles  résis- 
tances anglaises.  Gonsalvi,  d'accord  avec  Humboldt,  la  proposa. 
Il  s'agissait  d'indiquer,  dans  un  post-scriptum,  que  les  articles 
votés  par  le  comité  des  Huit  au  sujet  des  préséances  ne  déter- 
minaient rien  en  ce  qui  regardait  les  représentans  du  Pape. 
Ainsi,  implicitement  et  sans  que  le  Congrès  en  fît  formellement 
l'aveu,  la  prérogative  historique  des  nonces  serait  maintenue, 
leur  rang  demeurerait  ce  qu'il  était  dans  le  passé,  c'est-à-dire  le 
premier.  Gonsalvi,  le  4  janvier  1815,  prévint  Pacca  de  la  suprême 
combinaison  qu'il  tentait,  et  sa  lettre  marque  assez  peu  de  con- 
fiance dans  l'issue  de  la  querelle. 


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UN   AN  DE   POLITIQUE   PONTIFICALE.  145 

Mais  un  message  nouveau,  le  9  février,  constatait  avec  joio 
la  plénitude  du  succès  ;  dans  le  comité  des  Vingt,  lord  Castle- 
reagh  lui-même  avait  fini  par  adhérer  à  la  formule  proposée  par 
Consalvi.  La  tradition  qui  concédait  aux  nonces  une  préséance 
survivait  intacte  aux  délibérations  du  Congrès. 

Je  me  réjouis  grandement,  écrivait  Consalvi,  que  le  Saint-Père  n'ait  pas 
eu  à  subir  le  douloureux  mécontentement  d'assister  sous  son  pontificat  à  un 
pareil  changement,  et  qu'au  contraire,  il  ait  eu  la  satisfaction  de  voir  les 
préséances^  sous  son  pontificat,  fixées  d'une  manière  aussi  honorable  par  la 
réunion  de  l'Europe  tout  entière  (1). 

Consalvi  pouvait  être  heureux,  il  avait  obtenu  beaucoup  plus 
et  beaucoup  mieux  qu'une  satisfaction  d'étiquette.  Le  Congrès 
assemblé  pour  donner  au  vieux  monde  une  assiette  nouvelle,  — 
le  Congrès  qui,  s'occupant  même  du  Nouveau  Monde,  allait 
abroger,  par  la  suppression  de  la  Traite,  l'ancien  absolutisme 
du  blanc  sur  le  noir,  —  stipulait  solennellement  qu'à  l'égard  du 
Pape  il  n'y  avait  rien  de  nouveau.  La  Révolution  par  ses  prin- 
cipes, l'Empire  par  ses  armées,  avaient  amené  des  bouleverse- 
mens  durables,  dont  les  plénipotentiaires  les  plus  conservateurs 
se  bornaient  à  prendre  acte  ;  mais  la  papauté  spoliée  par  la  Révo- 
lution, emprisonnée  par  l'Empire,  reprenait,  en  fait,  sa  place 
d'élite,  en  tête  de  la  foule  des  autres  souverainetés.  Cette  pré- 
séance était  un  fait  :  l'Europe  s'était  refusée  à  envisager  à  nou- 
veau la  question  de  droit.  Et  l'Europe,  peut-être,  sans  le  savoir, 
avait  ainsi  servi  la  papauté.  La  préséance  qu'on  lui  laissait 
n'était  point  issue  du  droit  humain,  toujours  muable,  mais  d'une 
accoutumance  historique  apparemment  immortelle,  puisque  la 
Révolution,  ennemie  de  toutes  les  accoutumances,  n'avait 
point  prévalu  contre  celle-là.  L'Europe  n'était  plus  l'Europe, 
l'axe  de  l'équilibre  s'était  déplacé,  les  fondemens  mêmes  du 
pouvoir  étaient  changés  ;  mais,  «  quant  au  Pape,  on  ne  ferait 
aucune  innovation  relativement  à  ses  représentans.  »  Le  droit 
international  modifiait  la  situation  sociale  des  rois,  le  droit 
civil,  celle  des  sujets  :  seule,  la  situation  prééminente  du  Pape 
dans  le  cercle  de  ses  collègues  en  souveraineté  continuait  d'être 
consacrée  par  une  intransigeante  étiquette.  Tous  les  rangs  étaient 
troublés,  sauf  celui  des  nonces,  comme  si  depuis  1789  la  terre, 


(!)  Rinieri,  V,  p.  266. 

TOME  XXXV.  —  1906.  iO 


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146  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

en  ses  étranges  vertiges,  eût  tourné  pour  tout  le  monde,  mais 
non  point  pour  eux,  et  comme  s'ils  eussent  eu  le  droit  de  dire  à 
la  Révolution  qui  continuait  :  E  pur  non  si  muove. 

III 

Mais  Gonsalvi  n'était  pas  homme  à  s'arroger  un  pareil  droit  ; 
il  avait  un  sens  aigu  des  nouveautés  politiques  et  sociales,  une 
intelligence  très  sûre  des  changemens  de  Tesprit  public  ;  il  savait 
comprendre  et  faire  comprendre  à  Rome  que  la  terre  avait 
tourné.  Il  y  a  une  politique  qui  défie  l'histoire,  qui  se  met  elle- 
même  au  ban  des  réalités,  qui  galvanise  à  peine  ce  qu'elle  s'es- 
saie à  ressusciter,  qui  proteste  contre  la  mort  et  ne  parvient  pas 
à  créer  la  vie;  elle  se  croit  victorieuse  lorsqu'elle  a  souffleté  ce 
qui  la  gène,  et  elle  ne  soupçonne  pas,  elle  n'entend  pas  murmu- 
rer, elle  ne  voit  pas  grossir,  incoercible,  la  poussée  des  forces 
inconscientes,  insaisissables  mais  actives,  auxquelles  appartient 
Torientation  du  monde  ;  elle  dédaigne  deux  grands  facteurs  de 
l'histoire,  dont  l'un  s'appelle  le  mystère  et  Tautre  le  peuple,  et 
s'imagine  qu'en  les  dédaignant  elle  les  supprime.  Cette  politique 
sera  celle  de  la  Sainte-Alliance  ;  elle  sera  celle  de  la  bureaucratie 
autrichienne,  beaucoup  plus,  quoi  qu'on  en  ait  dit,  que  celle  de 
Metternich;  mais  ce  qui  ressort  avec  une  évidence  aveuglante 
des  publications  récentes,  c'est  qu'elle  ne  fut  jamais  celle  de 
Gonsalvi.  Nous  en  avons  pour  preuve,  avant  toute  autre,  les 
vœux  pressans  que,  de  Vienne,  il  adressait  à  Pacca  au  sujet  de 
l'administration  des  pro\dnces  pontificales,  des  réformes  suscep- 
tibles d'y  être  introduites,  et  de  l'indulgence,  surtout,  qui  conve- 
nait au  gouvernement  restauré  (1).  La  maçonnerie  italienne 
avait  en  Europe  des  émissaires,  qui  imputaient  au  gouvernement 
pontifical  d'odieuses  représailles  (2).  L'écho  de  ces  rumeurs 
inquiétait  Gonsalvi.  Rencontrant  en  1814  l'ancien  procureur 
général  de  Rome,  Le  Gonidec,  il  lui  disait  en  étant  sa  calotte 
rouge  :  «  Sous  cette  calotte,  il  y  a  des  idées  libérales  (3);  »  et 

(1)  Rinicri,  TV,  p.  262-295. 

(2)  Jbid,,  IV,  p.  236-261. 

(3;  Le  mot  est  cité  par  M.  Madelin,  la  Borne  de  Napoléon,  p.  681,  et  c'est  le  cas 
de  redire  ici  quel  prix  s'attache  à  son  beau  livre,  où  l'érudite  accumulation  des 
trouvailles  d'archives  n'alourdit  jamais  le  captivant  entrain  du  récit,  et  où  se  pro- 
longe avec  tant  d'art  la  sensation  constante  de  l'absence  de  Napoléon  dans  la 
Rome  de  Napoléon» 


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UN   AN   DE  POLmQUt:   PONtinCALE.  147 

sans  cesse  en  effet,  il  prêchait  la  modération,  au  risque  d'aga^cer 
Pacca,  qui  sans  cesse  le  rassurait.  Il  est  à  croire  que»  si  la  man^ 
suétude  de  Pie  VII  enraya  tout  de  suite  les  aspirations  réaction* 
naires  de  certains  prélats  et  réduisit  au  silence  leurs  rancunes  et  ' 
leurs  désirs  de  vengeance  (1),  les  lointaines  instances  de  Consalvi 
dictèrent  en  qudique  mesure  cette  charitable  conduite. 

Le  même  esprit  dVpropos  et  d'opportunité  dont  il  souhai- 
tait que  l'administration  pontificale  s'inspirât,  conseillait  et 
dirigeait,  à  Vienne,  sa  propre  attitude  et  ses  propres  démarches. 
«  Les  pensers  et  les  maximes  des  temps  présens  sont  changés, 
écrirait-il  àPacca  dès  le  16  novembre  1814,  et  dans  certaines 
affaires  (je  ne  parle  pas  de  celles  qui  touchent  immédiatement 
la  religion)  on  ne  saurait  sans  un  grand  préjudice  parler  et  agir 
comme  on  l'eût  fait  avant  un  tel  changement.  J'aurais  voulu,  au 
sujet  de  la  restitution  des  biens  appartenant  à  TÉglise  germa- 
nique, faire,  dans  ma  note,  une  demande  plus  modeste,  mais  je 
n'y  étais  pas  autorisé.  J'ai  donc  serré  les .  dents,  et  j'ai  fait  la 
demande  dans  toute  son  extension  ;  mais  je  confesse  que,  dans 
la  certitude  de  l'impossibilité  de  la  réussite  et  du  mauvais  effet 
qpoi  en  peut  résulter,  j'ai  fait  cette  demande  à  contre-cœur,  me 
souvenant  du  fameux  adage  :  Frustra  niti,  neque  aHud  sese  fitil- 
ijando  ntsi  odium  gusererCy  extremm  dementiœ  est.  » 

Une  autre  fois,  le  4  mars  1815,  il  disait  encore  :  «  Contre  de 
pareilles  sécularisations.  Ton  a  protesté  dans  les  temps  an* 
tiques;  mais  entre  les  temps  présens  et  les  temps  antiques,  il  y 
a  plus  de  différence  qu'entre  l'époque  qui  suivit  le  déluge  et 
l'âge  antédiluvien  ;  et  non  seulement,  en  protestant,  nous  tom- 
berons dans  le  plus  grand  ridicule,  mais,  ce  qui  est  pis,  nous 
indisposerons  hautement,  pour  des  choses  impossibles  et  qui  ne 
donnent  lieu  à  aucun  espoir,  tous  les  princes  que  les  intérêts  de 
la  religion  nous  invitent  impérieusement  à  gagner  à  notre 
cause.  » 

On  aime  ici  la  franchise  de  la  pensée,  la  courageuse  fermeté 
de  ces  leçons  de  souplesse,  l'exactitude  avec  laquelle  Consalvi 
savait  mettre  sa  montre  à  Theure  universelle,  le  tact  éclairé  qui 
lui  faisait  sentir  que  la  justice,  pour  avoir  raison,  a  besoin  d'une 
certaine  justesse  d'accent,  la  perspicacité  politique  qui  lui  faisait 

(1)  Sur  le  rétablissement  de  la  domination  pontificale  à  Rome  et  sur  la  ^mnâe 
modération  dont  fit  preuve  le  gouvernement  restauré,  voyez  Madelin,  la  Rome  de 
Napoléon,  p.  676-t>8i. 


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148  REVUE  DES  DEUX  MONDES.        , 

comprendre  que  les  meilleurs  avocats  des  causes  les  plus  saintes 
sont  ceux  qui  savent  graduer  et  nuancer  leurs  protestations,  et 
parfois  même  les  assourdir.  Si  rigoureusement  immuables  que 
soient  les  thèses,  Tusage  constant  de  la  grosse  voix  dans  les 
concerts  diplomatiques  deviendrait  aussi  fastidieux  que  le  serait, 
en  musique,  Tébranlement  perpétuel  de  la  pédale.  Consalvi 
voulait  que  la  papauté  ne  grossît  la  voix  qu'à  bon  escient. 

Sincère  avec  lui-même,  avec  autrui  et  avec  l'histoire,  il  était 

naturel  que,  dans  les  débats  épineux  auxquels  allait  donner  lieu, 

à  Vienne,  la  destinée  des  provinces  pontificales,  les  mots  qu'il 

dirait,  plus  ou  moins  fermes,  d'une  voix  plus  ou  moins  haute, 

"fussent  recueillis,  étudiés  et  appréciés. 

I.V 

Pas  une  seule  minute,  les  destinées  d*Âvignon  et  de  Carpen- 
tras  ne  furent  remises  en  litige  :  le  roi  de  France,  à  Paris 
même,  avait  laissé  comprendre  au  cardinal  que  son  peuple,  pour 
l'instant,  n'accepterait  pas  la  rétrocession  de  ces  deux  villes.  En 
félicitant  Consalvi  de  savoir  manier  le  coloris  de  Raphaël, 
Pacca,  dès  le  13  octobre  1814,  lui  donnait  à  entendre  avec  quelle 
douceur  de  teintes,  avec  quel  art  des  pénombres,  pouvaient  être 
dessinées  les  phrases  de  réserve  auxquelles  devait  donner  lieu 
l'occupation  d'Avignon  (1).  De  même  que  la  France  tenait  à 
garder  Avignon,  ainsi  l'Autriche,  au  nom  de  certaines  suscepti- 
bilités stratégiques,  voulait  être  maîtresse  de  la  parcelle  des 
Légations  s'étendant  sur  la  rive  gauche  du  Pô  :  ce  fut  sans  grande 
ténacité  que  Consalvi  combattit  ce  désir.  Satisfait  à  l'avance  si 
l'Autriche,  à  la  fin  du  Congrès,  lui  permettait  de  protester  contre 
cette  spoliation,  il  en  obtint  la  permission,  et,  platoniquement, 
il  en  profita.  L'affectation  des  Marches,  celle  des  Légations,  celle 
de  Bénévent,  étaient  singulièrement  plus  ardues. 

Au  regard  du  Saint-Siège,  un  principe  d'équité  suffisait  à  en 
décider  :  il  fallait  rendre  au  vicaire  de  Dieu  ce  qui  était  au  vi- 
caire de  Dieu.  Mais  la  diplomatie  européenne  détestait  ces  con- 
clusions trop  simples  :  elle  considérait  l'affaire  des  Marches 
comme  une  question  napolitaine,  l'affaire  des  Légations  comme 
une  question  européenne,  et  l'affaire  de  Bénévent  comme  inté- 

(i)  Rinieri,  V,  p.  33. 


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UN   AN   DE   POLITIQUE   PONTIFICALE.  149 

ressant  M.  de  Talleyrand,  qui  avait,  ou  peu  s'en  fallait,  Timpor- 
tance  d'un  souverain. 

On  avait  décidé,  entre  diplomates,  que,  pour  l'attribution  des 
territoires,  on  distinguerait  entre  ceux  qui  avaient  été  dûment 
conquis  par  Napoléon  et  ceux  qui  avaient  été  incorporés  via 
facti  :  les  premiers  seraient  à  la  libre  disposition  de  la  diploma- 
tie, qui  les  attribuerait  au  mieux  des  intérêts  de  l'Europe  ;  les 
seconds  devaient  retourner,  de  droit,  à  leurs  anciens  posses- 
seurs (1).  Ce  dernier  cas  était  celui  des  Marches;  des  troupes 
étrangères  les  occupaient,  mais  le  Pape  n'en  avait  fait  abandon 
par  aucun  traité.  Le  principe  môme  qui  servait  d'assise  aux  déli- 
bérations de  Vienne  exigeait,  sans  plus  longs  débats,  que 
Pie  VII  les  recouvrât  sur  l'heure.  Mais  le  roi  Murât  les  déte- 
nait; le  droit  du  Pape,  reconnu  par  Metternich  et  ses  collègues, 
se  heurtait  à  ce  fait  ;  et  la  discussion  qui  s'engageait  entre  eux  et 
Consalvi  portait,  en  définitive,  sur  le  moyen  le  plus  sûr  et  le  ♦ 
plus  prompt  d'en  finir,  dans  les  Marches,  avec  un  fait  contraire 
au  droit.  L'Europe  entière  était  lasse  de  Murât;  Metternich  tout 
le  premier,  malgré  le  traité  qui  liait  l'Autriche  à  Murât,  ou  plu- 
tôt, peut-être,  à  cause  de  ce  traité,  inclinait  à  trouver  qu'en 
Europe  il  n'y  avait  plus  de  place  pour  cette  créature  de  Napo- 
léon. Mais  toucher  à  Murât,  personne  ne  l'osait;  c'est  pourquoi 
Consalvi,  dès  le  début  du  Congrès,  croyait  devoir  conseiller  au 
Saint-Siège  de  négocier  spontanément  avec  ce  prince  l'évacua- 
tion des  Marches.  La  négociation  marcha  très  mal  :  Murât  vou- 
lait que  le  Saint-Siège  le  reconnût,  et  le  Saint-Siège,  estimant 
que  c'était  déjà  très  beau  de  consentir  à  le  connaître,  finit  au 
contraire  par  accroître  ses  exigences  et  par  lui  redemander 
Bénévent  en  même  temps  que  les  Marches;  sur  ce,  tous  pour- 
parlers furent  rompus. 

Rome  ne  comptait  plus  que  sur  l'Europe  pour  obtenir  justice 
dans  les  Marches,  et  l'Europe,  qui  reprochait  surtout  à  Murât 
la  peur  qu'elle  avait  de  lui,  était  à  son  endroit  de  plus  en  plus 
haineuse,  mais  tout  ensemble  de  plus  en  plus  inactive.  Un  jour 
vint,  même,  où  cette  craintive  Europe  fit  mine  de  se  fâcher 
parce  que  le  Pape  ne  la  débarrassait  pas  de  Murât.  Pie  VII 
n'avait  pas  d'armée,  c'est  vrai,  ni  de  canons,  ni  de  trésor  de 
guerre,  mais  il  avait  des  anathèmes...  Et  l'on  vit,  en  février  1813, 

(1)  Rinieri.  IV,  p.  38^^39. 


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450  KG7US  DES  DEUX  H0NDB8. 

tin  diplomate  infliger  une  scène  à  Consalvi,  parce  que  les  armes 
spirituelles  dont  Sa  Sainteté  disposait  n'avaient  pas  encore  fou- 
droyé Muret.  Ce  diplomate  éteit  un  ancien  évéque,  il  s'appelait 
Talleyrand.  Le  prêtre  jureur  qui  avait  essayé  de  sacrer  la  Révo^ 
iution  faisait  grief  au  Pape  de  Tinertie  dans  laquelle  restaient 
ses  foudres. 

Il  me  soutint,  raconte  Gonsalvi»  que  le  Pape  parce  que  pape,  et  comme 
défenseur,  par  essence,  du  juste,  du  vrai,  et  de  la  légitimité  des  principes, 
devait  lever  l'étendard,  qu'aucuae  considération,  aucun  égard,  aucun  res- 
pect humain,  ne  devait  le  retenir;  qu'en  lerant  Tétendard,  le  Pape  rendrait 
un  service  immense  à  la  France,  et  môme  à  l'Europe  entière;  que  ne  .pas 
reconnaître  Murât  ne  suffit  point,  parce  que  le  Pape,  en  le  reconnaissant, 
aurait  commis  une  infamie  si  peu  supposable,  qu'il  n'a  eu  aucun  mérite 
à  ne  le  reconnaître  point;  que  le  public  doit  savoir  quelle  est  l'opinion  du 
Pape  sur  le  compte  de  cet  usurpateur;  que  môme  en  ne  considérant  que 
l'affaire  des  Marches,  le  Pape  avait  une  raison  pour  appliquer  à  Murât  les 
#  mesures  que  prend  l'Église  en  pareil  cas;  qu'on  avait  eu  le  courage  d'agir 
ainsi  avec  Napoléon,  et  qu'on  ne  savait  pas  avoir  ce  courage  avec  Murât; 
que  llnaction  du  Pape  contre  l'illégitimité  de  Murât  faisait  à  la  bonne  cause 
un  incalculable  dommage  (1). 

Talleyrand  parlait  avec  une  «  véhémence  incroyable;  »  et 
Français,  Siciliens,  un  ministre  russe  aussi,  «  plus  Français  que 
les  Français  eux-mêmes,  »  opinaient  comme  lui.  Cinq  cents  ans 
après  Boniface  VIII,  et  trois  cents  ans  après  la  Réforme,  Tun  des 
maîtres  du  chœur  de  la  diplomatie  européenne  prétendait  exi^ 
ger  du  pape  Pie  VII  qu'il  devînt,  tout  conamc  un  Grégoire  VII, 
tout  comme  un  Innocent  III,  juge  de  la  légitimité  des  trônes;  et 
si  Pie  Vil  se  fût  laissé  faire,  s'il  eût,  à  la  voix  de  Talleyrand, 
restauré  l'appareil  théocratique  d'autrefois,  cet  appareil  aurait 
servi  d'instrument  pour  les  calculs  de  l'Europe. 

Gonsalvi  raconte  que  cette  interpellation  le  mit  à  la  «  tor- 
ture ;  »  gardant  néanmoins  quelque  modération,  il  répondit  que, 
depuis  huit  mois,  le  Pape,  s'il  avait  voulu  reconnaître  Murât, 
aurait  pu  recouvrer  les  Marches  et  même  Bénévent,  c'est-à-dire 
800000  sujets;  que  les  égards  dus  aux  habitans  du  Latium  ne 
permettaient  pas  de  les  exposer  au  péril  qui  résulterait,  pour 
eux,  d'un  acte  d'hostilité  décisive  contre  le  roi  de  Naples;  et  que 
le  reproche  de  n'avoir  rien  tenté  contre  l'usurpateur  était  sin-> 
gulier  sur  les  lèvres  de  Talleyrand,  dont  certaines  démarches 

(1)  Rinieri.  V,  p.  284  et  suiv. 


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UN    AK    DE  POLITIQUB  PONTIFICALE.  ISI 

étaient  connues.  Gonsalvi,  en  termeB  très  voilés,  faisait  allusion 
à  l'initiative  à  peine  oubliée  qu'avait  pi*ise  Talleyrand  d'envoyer 
à  Fontainebleau,  près  du  Pape  captif,  la  marquise  de  Brignole 
pour  ménager  un  accord  entre  Pie  VU  et  un  autre  «  usurpa^ 
teur,  »  Napoléon. 

Cependant,  le  pape  Pie  VII,  n'ayant  consenti  ni  à  reconnaître 
Murât  comme  souverain,  ni  à  le  rayer  du  nombre  des  iils  de 
l'Église,  continua  d'attendre  la  restitution  des  Marches,  et  Con- 
salvi,  à  certaines  heures,  commença  d'en  désespérer. 


Les  Légations  avaient  été  données  à  la  France  par  le  traité 
de  Tolentino  :  elles  rentraient  dans  la  catégorie  des  pays  conquis  ; 
elles  étaient  sol  français  au  moment  où  les  armées  autrichiennes, 
profitant  de  nos  désastres,  les  avaient  occupées  ;  et  l'Europe,  qui 
admettait  que  le  Pape  devait  naturellement  rentrer  en  posses- 
sion des  Marches,  professait  au  contraire  que  c'était  son  affaire, 
à  elle,  de  disposer  des  Légations.  La  question  qui  s'agitait  entre 
Consalvi  et  les  plénipotentiaires  de  Vienne  pouvait  se  formuler 
ainsi  :  Oui  ou  non,  Pie  VI  avait-il,  à  Tolentino,  perdu  les 
Légations? —  Oui,  répondait  l'Europe,  le  traité  garde  sa  valeur, 
et  les  Légations,  données  à  la  France  par  l'acte  de  Tolentino, 
enlevées  à  la  France  par  la  récente  guerre,  ne  sont  qu'une  sorte 
de  res  nullius,  provisoirement  déposée  entre  les  mains  de  l'Au- 
triche, et  que  l'Europe  attribuera.  —  Non,  ripostait  le  Saint- 
Siège,  l'acte  de  Tolentino  fut  nul  et  demeure  nul  ;  de  droit,  les 
Légations  appartiennent  au  Pape  ;  de  droit,  elles  doivent  lui  être 
rendues. 

Dès  le  20  mai  1814,  Pie  VII  écrivait  à  l'empereur  François  I''' 
pour  lui  remontrer  que  ce  traité,  vicié  dèb  le  début  parce  qu'il 
avait  été  extorqué  au  Pape  par  la  violence,  avait  en  outre  été 
abrogé  par  le  fait  même  des  nouveaux  actes  d'hostilité  de  la 
France  napoléonienne  contre  le  reste  des  États  pontificaux  (1). 
Ainsi,  à  l'origine,  la  cession  des  Légations  avait  été  nulle;  et  si 
même  on  soutenait  le  contraire,  la  France,  en  se  déclarant,  dans 
la  suite,  l'ennemie  du  Pape,  avait  d'elle-même  rompu  le  traité 
et  annulé  cette  cession  :  telle  était  la  thèse  pontificale.  Consalvi 

(1)  Van  Duenn,  op,  oit,,  p.  zxxxv-xxzvi. 


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132  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

la  soutint  avec  une  inlassable  bonne  volonté,  et  non  sans  pres- 
sentir, ce  semble,  la  gravité  des  objections  qu'on  y  pouvait  faire. 
Il  adressait  une  lettre  particulière  à  Pacca,  pour  lui  faire  obser- 
ver que,  dans  toute  paix,  la  partie  qui  fait  des  sacrifices  est  en 
quelque  mesure  contrainte  par  la  force,  et  qu'aucun  décret  for- 
mel de  la  France  n'avait  déclaré  nul  Tacte  de  Tolentino  (1).  «  Ce 
traité,  disait-il  un  autre  jour,  est  la  tète  de  Méduse,  qu'à  tout 
moment  on  vous  présente  pour  vous  pétrifier  (2).  » 

«  .Les  Légations  sont  à  donner,  non  à  rendre  :  â  telle  était  au 
contraire  la  thèse  de  l'Europe,  soutenue  par  Metternich  aussi  bien 
que  par  Talleyrand.  Metternich,  d'ailleurs,  promit  à  Consalvi,  dès 
l'origine,  qu'elles  seraient  données  au  Pape  ;  mais  à  peu  prèe  au 
même  moment,  François  I*'  ne  cachait  pas  son  idée  d  y  installer 
Marie-Louise  ;  et  cette  contradiction  entre  l'Empereur  et  le  mi- 
nistre n'avait  rien  de  rassurant  pour  Pie  VIL  Nombreux  étaient 
les  mendians  et  mendiantes,  de  race  royale  ou  princière,  qui 
avaient  besoin  d'un  peu  de  terre  italienne  pour  se  refaire  un 
train  de  vie.  Il  y  avait  Marie-Louise,  fille  de  François  I®',  et  que 
l'on  commençait  à  traiter  en  veuve,  puisque  l'on  cherchait  pour 
son  impérial  mari  un  coin  de  terre  qui  appartint  à  peine  à  la 
terre!  Il  y  avait  une  autre  Marie-Louise,  fille  de  Charles  IV 
d'Espagne,  ancienne  reine  d'Étrurie.  Il  y  avait  Eugène  de  Beau- 
harnais,  le  moins  exigeant  parmi  ces  faméliques  couronnés.  Il  y 
avait  un  enfant  qui  n'était  pas  encore  en  âge  de  réclamer,  et  qui, 
roi  de  Rome  la  veille,  avait  même  cessé  d'avoir  un  nom  ;  on 
l'appelait,  lorsqu'on  parlait  de  lui,  le  Napoleonido,  leragazzo  (3), 
et  le  pharisaïsme  de  la  réaction  européenne  ne  pouvait  pardon- 
ner à  l'infortuné  bambin  d'être  fils  d'un  adultère  —  de  l'adul- 
tère entre  les  Habsbourg  et  la  Révolution;  mais  de  temps  à 
autre,  la  romanesque  générosité  du  tsar  sollicitait  un  tout  petit 
nid  pocir  l'aiglon.  A  côté  des  mendians  qui  veillaient  sur  F  Italie 
comme  sur  une  proie,  d'autres  quémandeurs  plus  opulens  se 
tenaient  aux  aguets.  Si  le  tsar  s'agrandissait  en  Pologne,  si  la 
Prusse  s'agrandissait  en  Saxe,  l'Autriche  voulait  s'agrandir  en 
Italie  :  ce  serait  tant  pis  pour  le  Pape,  si  les  rois  en  exil  que  les 
circonstances  avaient  faits  pauvres,  si  les  rois  en  place  qui  ne  vou- 
laient point  laisser  le  voisin  s'enrichir  sans  devenir  plus  riches 


(i)  Rinieri,  V,  p.  360-871. 
(2)  Ilnd.,  V,  p.  692. 
(S)  Ibid.,  p.  143. 


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UN   AN   DE   POLITIQUE  PONTIFICALE.  t53 

eux-mêmes,  avaient  besoin  de  Bologne  et  des  Légations  pour 
remettre  l'Europe  sur  ses  bases. 

«  Je  crains,  écrivait  le  28  décembre  1814  M.  de  Saint-Mar- 
san, plénipotentiaire  du  roi  de  Sardaigne,  que  la  discussion  sur 
les  deux  Marie-Louise  ne  finisse  par  ramener  un  projet  de  dé- 
pouiller le  Pape(l).  »  Et,  le  31  décembret,  une  lettre  du  cardinal 
Fesch,  adressée  de  Home  au  général  Bertrand,  avisîiit  la  petite 
cour  de  Tîle  d'Elbe  que  les  Légations  reviendraient  probable- 
ment à  Tancieniie  impératrice  Marie-Louise  (2)  :  le  gouverne- 
ment pontifical,  qui  fit  saisir  la  lettre,  fut  médiocrement  rassuré; 
c'était  une  terrible  et  renne  qu'un  pareil  pronostic.  Gentz,  fami- 
lier à  tous  les  arcanes  du  Congrès,  n'était  pas  beaucoup  plus  opti- 
miste, le  12  février  1815,  lorsqu'il  écrivait  à  l'hospodar  de 
Valachie  :  «  Les  limites  du  territoire  du  Pape  sont  sujettes 
encore  à  plusieurs  chances  incertaines  (3).  » 

C'est  dans  la  semaine  même  où  Gentz  éprouvait  cette  im- 
pression, que  s'engagea  par  surprise  entre  Consalvi  et  Talieyrand 
un  dialogue  des  plus  animés  (4).  M.  de  Labrador,  représentant 
de  l'Espagne,  avait  reçu  ses  collègues  à  dîner.  On  sortait  de 
table  ;  M.  de  Noailles  (5),  qui  faisait  partie  de  l'ambassade  fran- 
çaise, se  mit  à  dire  en  riant  :  «  Voilà  notre  cardinal  qui  veut  avoir 
encore  Bénévent  et  Ponte  Corvo;  il  voudra  aussi  avoir  Avignon 
et  Carpentras;  il  est  insatiable,  mais  il  ne  les  aura  pas.  Il  aura 
bien  ses  trois  Légations,  et  il  nous  fera  quittance  pour  le  reste.  » 

Consalvi  feignit  de  n'entendre  point,  M.  de  Noailles  insistait; 
le  cardinal,  alors,  de  répondre  :  «  Je  recevrai  avec  reconnais- 
sance ce  que  vous  me  donnerez,  mais  je  ne  vous  ferai  pas  quit- 
tance pour  le  reste.  » 

Que  le  Pape  se  refusât,  quoi  qu'il  advînt,  à  donner  quittance 
pour  Bénévent  et  Ponte  Corvo,  cela  ne  faisait  pas  l'affaire  de 
M.  de  Talieyrand  ;  et,  sur  un  signe  de  M.  de  Noailles,  M.  de 
Talieyrand  intervint. 

Il  entra  dans  notre  cercle,  raconte  Consalvi,  et  commença  avec  un  rire 
sardonique  à  parler  des  Légations,  disant  :  «  Voilà  le  cardinal  qui  aura  fait 

(!)  Van  Duerm,  op.  cil.,  p.  l. 
(2)  Hinieri,  V,  p.  211. 
(3;  Metternich,  Mémoires,  U,  p.  499. 
(A)  Rinieri,  V,  p.  276  et  suiv. 

(5)  Le  comte  Alexis  de  Noailles  était  le  môme  qui,  en  1809,  avait  répandu  dans 
tout  Tempire  la  bulla  d'excommunication  contre  Napoléon. 


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154  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

une  belle  affaire  au  Congrès.  Les  Légations  lui  seront  données;  je  dis  don- 
nées, et  non  pas  rendues.  Il  y  a  une  différence  de  grande  conséquence  dans 
cela.  )>  Comprenant  que  le  propos  tendait  à  nous  contester  tout  droit,  et 
qu'on  visait  à  pouvoir  nous  dire  :  «  Remerciez-nous  de  ce  cadeau-ci,  et  puis 
de  celui-là  et  n'en  cherchez  pas  d'autre,  car  en  somme  rien  ne  vous  re- 
vient ;  »  je  déclinai,  tant  que  je  pus,  d'entrer  en  discussion  publique,  et  je 
répondis  toujours  que  nous  recevrions  les  Légations  avec  reconnaissance. 
Lui,  insistant  d'autant  plus,  redisait  :  «  Nous  déclarerons  expressément  que 
nous  les  donnerons,  et  non  pas  que  nous  les  rendrons.  »  Je  répondis  :  «  Vous 
direz  ce  que  vous  voudrez.  )>  Mais,  répliqua-t-il,  vous  les  recevrez  comme 
données  et  non  pas  comme  rendues.  »  Je  répondis  simplement  :  «  Nous  les 
recevrons.  »  Et  il  reprenait  :  a  Mais  vous  les  considérerez  comme  données.  » 

Pour  tâcher  de  détourner  le  discours,  je  dis  :  «  Oh  bien  I  ce  serait  une 
tyrannie  de  nouvelle  espèce  que  de  vouloir  forcer  nos  pensées.  »  Tous  se 
mirent  à  rire.  M.  de  Talleyrand  continua  et  me  dit  :  «  Vous  aurez  les  Léga- 
tions et  vous  signerez  le  traité  de  Paris.  » 

Ne  pouvant,  en  ne  répondant  point,  lui  faire  croire  que  je  l'aurais  signé, 
je  répondis  :  «  Est-ce  que  nous  sommes  en  guerre  avec  la  France?  Si  nous 
sommes  en  guerre,  faisons  notre  traité  de  paix,  comme  il  a  été  fait  avec  tous 
les  autres.  Si  nous  ne  sommes  pas  en  guerre,  nous  n'avons  pas  de  traité  à 
signer.  »  Contraint  par  l'argument,  il  riposta  :  «  Eh  bien,  ne  signez  pas  le 
traité  de  Paris,  mais  alors  le  traité  de  Tolentino  restera  dans  toute  sa  vali- 
dité, et  ce  ne  sera  plus  le  seul  Avignon  que  vous  n'aurez  pas,  car  le  traité  de 
Tolentino  vous  ôte  aussi  les  trois  Légations  (1)«  » 

Séance  tenante,  Gonsalvi  développa  la  thèse  pontificale  au 
sujet  de  la  nullité  du  traité  de  Tolentino  :  il  sentit  ses  argu- 
mens  sans  prise,  et  finit  par  dire  à  Talleyrand  qu'il  ne  compre- 
nait pas  comment  on  pouvait  invoquer  un  traité  conclu  avec  une 
autorité  que  le  roi  de  France  considérait  conmie  illégitime. 
Louis  XVIll,en  effet,  comptait  Tannée  1814  comme  la  vingtième 
de  son  règne  :  pourquoi  la  France  prenait-elle  au  'sérieux  le 
traité  de  Tolentino,  signé  par  un  intrus  en  l'absence  de  son 
roi?  C'était  une  jolie  façon  de  faire  dévier  Tentretien  :  on  était 
tout  oreilles  dans  le  salon  :  que  pensait  M.  de  Talleyrand  de  la 
légitimité  de  la  Révolution,  de  celle  de  Napoléon?  Les  témoins 
s'apprêtaient  à  être  des  rieurs,  et  Consalvî  les  aurait  peut-être 
pour  lui.  Mais  l'expert  interlocuteur  éluda  l'obstacle. 

M.  de  Talleyrand,  allant  de  l'avant,  me  dit  brusquement,  d'un  verbe 
haut  :  ((  On  prendra  bien  des  précautions  pour  s'assurer  de  la  chose.  La 
question  d'Avignon  et  de  Garpentras  est  enclose  dans  celle  des  trois  Léga- 
tions. Vous  ii*aurez  jamais  ces  deux  pays-là  ;  et  si  vous  ne  signes  pas  le  traité 

(Ij  Rinieri,  V,  p.  276. 


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UN   AN   DE  POUTIQUE   PONTIFICALE.  155 

de  Paris,  OU  si  vous  ne  faites  dans  quelque  autre  manière  ce  que^ous  devez 
faire  à  cet  égard»  vous  n'aurez  pas  les  trois  Légations.  »  Je  me  faisais  la 
plus  grande  Tiolence  pour  ne  pas  répondre  tout  ce  que  compoi^tait  une  som- 
mation pareille,  et  je  répliquai  froidement  :  «  Ce  sera  comme  vous  voudrez, 
vous  êtes  les  plus  forts.  Je  suis  venu  ici  nu,  et  je  m'en  retournerai  à 
Rome  nu,  c'est-à-dire  sans  les  Légations.  Mais  je  ne  signerai  pas;  nous  ne 
porterons  pas  d'atteinte  à  nos  principes.  »  —  k  Vous  n'aurez  donc  pas  les 
Légations,  »  répéta-t-il  plusieurs  fois...  Et  je  répétai  toujours  très  froide- 
ment :  «  On  fera  ce  qu'on  voudra,  mais  je  ne  signerai  point...  »  M.  de 
Talleyrand,  quand  il  en  eut  assez,  se  mit  tout  d'un  coup,  avec  son  astuce 
ordinaire,  à  prendre  la  chose  en  plaisantant  ;  il  dit  en  riant  :  «  Lorsque  le 
cardinal  se  fâche,  il  est  encore  plus  aimable,  »  et  faisant  on  tour  de 
pirouette,  il  s'éloigna  (1). 

On  était  au  sixième  mois  du  Congrès  ;  et  sur  la  question  ca- 
pitale dont  s'occupait  Consalvi,  la  discussion  n'aboutissait  qu'à 
une  pirouette  de  M.  de  Talleyrand. 

VI 

«  Les  grandes  phrases  de  reconstruction  de  l'ordre  social,  de 
régénération  du  système  politique  de  l'Europe,  de  paix  durable 
fondée  sur  une  juste  répartition  de  forces,  écrivait  Gentz  à 
cette  époque,  se  débitaient  pour  tranquilliser  les  peuples,  et 
pour  donner  à  cette  réunion  solennelle  un  air  de  dignité  et  de 
grandeur  ;  mais  le  véritable  but  du  Congrès  était  le  partage  entre 
les  vainqueurs  des  dépouilles  enlevées  au  vaincu  (2).  »  Le  Congrès 
de  Vienne  n'avait  rien  d'un  tribunal  international  :  si  Ton  y  par- 
lait de  droit,  c'était  pour  la  façade.  Le  Congrès  de  Vienne  était 
ime  Bourse,  où  des  quittances  s'échangeaient.  On  continuait  d'y 
trafiquer  des  lots  de  terre,  avec  pompe  et  désinvolture,  lorsqu'une 
subite  nouvelle  vint  troubler  le  marché  :  Tile  d'Elbe  n'était 
qu'une  geôlière  infidèle,  l'île  d'Elbe  avait  trahi  l'Europe.  Il  faut 
lire  les  rares  dépêches  écrites  par  Consalvi  dans  les  semaines  qui 
suivirent  :  on  y  perçoit  les  chuchotemens  alarmés  de  l'Europe, 
on  la  voit  tendre  l'oreille  vers  le  point  du  monde  où  elle  croit 
saisir  Napoléon.  Où  courait-il,  sur  mer  ou  sur  terre?  On 
l'ignorait  encore.  «  Savez-vous  où  va  Napoléon  ?  »  demandait 
Talleyrand  h,  Melternich.  —  «  Le  rapport  n'en  dit  rien,  »  répon- 
dait le  chancelier.  —  «  Il  débarquera  sur  quelque  côte  d'Italie 

(ï)Rinieri,  V,  p.  281-282. 

(S)  Mettemich,  Mémoires^  II,  p.  474 


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156  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

et  se  jettera  en  Suisse,  »  reprenait  Talleyrand.  —  «  Il  ira  droit 
à  Paris,  »  ripostait  Metternich  (1).  Napoléon  par  son  audace,  la 
France  par  son  accueil,  justifiaient  Metternich. 

Lorsqu'on  sut  à  Vienne  qu'il  marchait  sur  Paris,  qu'il  y 
rentrait  comme  chez  lui,  on  regarda  la  France  comme  perdue 
pour  les  Bourbons;  M.  de  Talleyrand,  qu'on  observait  beaucoup, 
semblait  plus  froid  pour  eux...  Gonsalvi  se  demandait  si  tout 
cela  ne  finirait  point  par  le  règne  du  roi  de  Rome...  On  installe- 
rait le  fils  sur  les  ruines  du  père  ;  quant  au  père,  môme  au  risque 
d'une  guerre  universelle,  on  ne  voulait  plus  qu'il  régnât.  Il 
semblait  même  que  le  Congrès  consacrât  à  sa  façon  la  déchéance 
du  revenant  de  l'île  d'Elbe,  en  jetant  le  duché  de  Parme  à  sa 
femme,  à  la  fin  de  mars;  on  pourvoyait  également  la  reine 
d'Étrurie;  les  Légations  restaient  vacantes  pour  le  Pape.  Mais 
voici  qu'au  moment  où,  du  côté  de  Bologne,  Gonsalvi  trouvait 
le  ciel  plus  serein,  le  courrier  de  Pacca  lui  apportait  la  nou- 
velle de  l'invasion  des  États  romains  par  Murât.  Il  s'agissait  bien, 
désormais,  de  la  reddition  des  Marches!  Murât,  de  nouveau, 
s'approchait  de  Rome;  et  le  24  mars  au  soir,  Pie  VII  alarmé 
s'enfuyait  vers  le  Nord.  Après  tant  de  protocoles  succédant  à  tant 
de  batailles,  il  semblait  qu'il  en  fût  des  destinées  de  l'Europe 
comme  de  la  tapisserie  de  Pénélope  :  de  nouveau,  comme  treize 
mois  auparavant,  Rome  était  veuve  de  son  pape  et  Paris  possé- 
dait son  Napoléon. 

Seul  à  peu  près  dans  cette  bagarre  d'anxiétés,  M.  de  Talley- 
rand restait  calme  :  le  12  avril,  on  avisait  Gonsalvi  qu'il  venait 
de  se  faire  éclroyer  Bénévent  (2).  Pour  le  Pape,  rien  encore 
n'était  fait;  mais  M.  de  Talleyrand  était  pourvu.  Metternich  insi- 
nuait à  Gonsalvi  que  le  Pape  devrait,  coûte  que  coûte,  renoncer 
à  parler  de  son  droit,  accepter  avec  soumission  le  point  de  vue 
qu'avait  adopté  le  Gongrès,  et  saisir  avec  gratitude,  bien  vite,  les 
cadeaux  de  terres  qui  lui  seraient  proposés. 

J'ai  toujours  prévu,  écrivait  le  cardinal,  qu'un  jour  ou  l*aulre  viendrait 
le  moment  où  je  me  romprais  le  cou  :  mais  testis  est  mihi  Deus,  peu  m'im- 
porte, pourvu  que  j'accomplisse  mon  devoir  et  que  le  Saint-Père  soit  servi. 
Il  faut  encore  remarquer  qu'il  est  encore  impossible  de  savoir  comment  fini- 
ront les  choses,  et  il  se  pourrait  que  les  alliés  nous  donnassent  ce  qu'ils 
n'ont  pas,  ou  ce  qu'ils  n'auront  pas  longtemps,  et  que  nous  ayons  affaire 

(1)  Metternich,  Mémoires  ,  I,  p.  206.  • 

(2)  Rinieri,  V,  p.  473. 


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UN   AN   DE  POUTIQUE   PONTIFICALE.  151 

ayec  d'aatree  détenteurs;  aussi  céder  sans  protester  ni  réclamer  pourrait 
nous  être  très  nuisible.  Et  maintenant,  si  Ton  ne  veut  rien  nous  donner 
parce  que  nous  ne  voulons  pas  faire  de  cessions,  je  n'ai  rien  à  dire  sinon 
que  Dieu  nous  viendra  en  aide,  et,  s'il  lui  plaît,  nous  pourrons  reprendre  ce 
qui  nous  appartient  (i). 


C'est  à  la  clarté  même  de  son  devoir  que  le  cardinal  Consalvi 
perçait  Tobscurité  des  faits,  et  voyait  scintiller,  au  travers,  je  ne 
sais  quels  espoirs  imprévus.  Talleyrand  était  nanti,  mais  Tal- 
leyrand  ne  consentirait-il  pas  un  échange?  Qu'était-ce  que  Béné- 
vent,  sinon  un  gage  susceptible  d'être  négocié?  L'Europe,  de  son 
côté,  ne  tenait  pas  à  ce  que  le  Pape  se  fâchât;  on  prit  le  parti, 
au  début  de  mai,  de  considérer  Bénévent  comme  une  enclave  du 
royaume  de  Naples,  et  de  décider  qu'à  ce  titre,  Bénévent  serait 
donné  au  roi  Ferdinand  de  Bourbon,  rétabli  dans  ses  États.  Si 
le  roi  de  Naples  en  voulait  faire  présent  à  Talleyrand,  c'était 
affaire  à  lui,  et  cela  ne  regardait  plus  le  Congrès.  Consalvi 
devina  l'intrigue  :  «  J'ai  la  certitude,  disait-il  à  Pacca  le  9  mai, 
que  depuis  le  commencement  du  Congrès  il  a  été  convenu  que 
Bénévent  serait  VHctceldama  hoc  est  ager  sanguinis  du  vicaire  de 
Jésus-Christ,  pour  prix  des  services  rendus  par  M.  de  Talleyrand 
au  roi  Ferdinand  (2).  »  Mais  tandis  que,  dans  l'affaire'des  Marches 
et  dans  l'affaire  des  Légations,  Consalvi  avait  toujours  conseillé 
au  Saint-Siège  la  patience,  il  estimait  au  contraire  que,  pour 
cette  question  de  Bénévent,  le  Pape  devait  parler  haut;  il  alla 
jusqu'à  dire  à  Metternich  que  si  Ferdinand  violait  les  droits  du 
Pape  sur  Bénévent,  les  propres  droits  de  Ferdinand  sur  Naples 
pourraient  être  frappés  de  caducité  par  le  Saint-Siège.  Les  ex- 
communications pontificales,  on  l'avait  vu  quelques  semaines 
plus  tôt,  n'étaient  pas  au  service  de  l'Europe,  mais  l'Europe,  peut- 
être,  allait  brusquement  en  percevoir  l'écho. 

Consalvi  croyait  l'heure  venue  .d'élever  la  voix.  Murât  n'était 
plus  qu'un  vaincu;  pourquoi  faisait-on  attendre  au  Vatican  la 
restitution  des  Marches?  L'Autriche  percevait  à  son  propre  profit 
les  impôts  dans  les  Légations;  pourquoi  prolonger  la  fiction  en 
vertu  de  laquelle  les  Légations  n'étaient  encore  à  personne? 
M.  de  Talleyrand  avait  droit  à  la  gratitude  du  Bourbon  de  Naples, 
mais  pourquoi  le  Bourbon  de  Naples  acquitterait-il  cette  grali- 

(1)  Rinieri,  V,  p.  483. 

(2)  Ibid.,  V,  p,  574. 


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158  RBVUB  DES  DEUX  MONDES» 

tude  aux  dépens  du  Pape?  Consalvi  craignait  encore,  le  15  mai» 
que  les  diplomates  ne  s'éloignassent  de  Vienne  sans  avoir  dit 
leur  mot  sur  ces  diverses  questions,  et  qu'en  Europe  la  situation 
de  tous  ne  fût  réglée,  sauf  celle  du  Pape. 

Il  s'en  fut  voir  Metternich,  à  plusieurs  reprises,  et  parla  ferme. 
Un  des  entretiens  dura  de\ix  heures,  et  lui  occasionna  <<  une 
sueur  de  sang;  »*mais  chaque  visite  de  Gonsalvi  à  Metternich 
gagnait  au  Pape  un  peu  de  terrain.  «  Nisi  Deus  adjuverit,  éoriy^xi* 
il  à  Paeca,  le  9  mai,  Votre  Éminence  peut  être  assurée  que  je 
donnerai  un  coup  d'épée  dans  l'eau  (1).  »  Mais  le  pessimisme 
de  Gonsalvi  laissait  son  courage  intact,  et  les  coups  d'épée  qu'il 
donnait  déchiraient  sans  pitié  la  trame  d'argumens  dilatoires 
qu'on  s'essayait  à  lui  opposer.  Pour  laisser  au  Pape,  à  des  titres 
divers,  les  Marches  et  les  Légations,  Metternich  n'avait  qu'à  de- 
meurer  fidèle  à  ses  promesses  de  naguère;  il  était  trop  soucieux 
d'une  exacte  harmonie,  en  Italie,  entre  l'Autriche  et  le  Saint* 
Siège,  pour  que  cette  fidélité  lui  coûtftt  beaucoup.  En  ce  qui  con- 
cernait Bénévent,  c'est  Gonsalvi  lui-même  qui  donna  l'idée  d'une 
combinaison.  «  J'ai  proposé  un  accommodement,  raconte-t^il  : 
le  Roi  donnerait  en  argent  à  M.  de  Talleyrand  l'équivalent  de 
Bénévent,  qui  serait  rendu  au  Pape,  ou  à  tout  le  moins 
trouverait-on  pour  le  Pape,  sur  la  frontière,  une  compensation 
éqpiivalente...  Le  grand  tapage  que  j'ai  fait  et  que  je  continue  à 
faire  sans  respect  humain  et  avec  les  expressions  de  la  réproba-» 
tion  la  plus  grande,  ne  sera  pas,  je  l'espère,  sans  utilité  (2).  » 
Peu  de  jours  après,  Metternich  expliquait  à  Gonsalvi  :  «  M.  de 
Talleyrand  réclamait  six  millions  pour  Bénévent,  mais  nous  les 
réduirons  à  deux,  le  roi  de  Naples  ne  peut  assumer  la  charge  de 
toute  cette  somme,  et  nous  ne  pouvons  pas  la  lui  imposer,  car 
pour  donner  au  Pape  Ponte  Gorvo,  il  nous  a  fallu  amener  la 
Russie,  qui  voulait  à  tout  prix  attribuer  ce  territoire  au  prince 
Eugène,  à  se  contenter  qu'on  donnftt  de  l'argent  à  celui-ci,  et  cet 
argent,  nous  le  mettons  à  la  charge  du  roi  Ferdinand.  Le  Roi, 
donc,  veut  être  soulagé  d'une  partie  de  cette  somme  de  deux 
millions,  qu'il  devra  payer  à  M.  de  Talleyrand,  et  il  a  été  convenu 
que  le  Roi  donnerait  un  million  et  demi,  et  le  Pape  cinq  cent 
mille  francs  (3).  »  Ainsi  fut  dénoué  l'incident  qui  avait  failli 

(1)  Rinieri,  V,  p.  575. 

(2)  Ibid.,  p.  609. 

(3)  Ibid.,  p.  116. 


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UN   AN  DE  POLITIQUE  PONTIFICALE.  159 

mettre  aux  prises  le  Pape  et  le  Bourbon  de  Naples  :  Gonsalvi 
consentit  à  ce  sacrifice  pécuniaire,  et  un  article  secret  stipulait 
que  le  Pape  se  prêterait  à  rechange  de  Bénévent  contre  un 
morceau  de  terre  limitrophe  des  États  romains,  si  le  Bourbon 
de  Naples  le  désirait. 

Le  12  juin  1815,  Gonsalvi  pouvait  écrire  à  Pacca  :  «  Le 
Seigneur  a  enfin  couronné  d'un  heureux  succès  les  efforts  du 
Saint-Père.  Huit  provinces  et  une  principauté  reviennent  sous  le 
domaine  du  Saint-Siège.  Le  pontificat  de  Pie  VII  comptera 
parmi  ses  gloires  celle  d'avoir  recouvré  ces  provinces  en  un 
temps  où  tout  semblait  rendre  la  chose  impossible  (1).  » 

Les  historiens,  jusqu'ici,  imputaient  au  bon  vouloir  de  la 
Russie  et  de  la  Prusse  le  rétablissement  du  pape  Pie  VII  dans 
sed  États  (2).  La  publication  du  P.  Rinieri  témoigne,  d'une  façon 
décisive,  qu'en  dépit  des  bourrasques  qui  parfois  s'élevèrent 
entre  Mettemich  et  Gonsalvi,^  le  meilleur  auxiliaire  du  cardinal 
dans  son  difficile  labeur  fut  le  chancelier  d'Autriche  (3).  Il  y  eut 
des  heures  où  Gonsalvi  et  Pacca  sg  défièrent  de  Mettemich  :  leurs 
défiances  furent  toujours  d'assez  brève  durée.  Mais  quelque  grati- 
tude qu'il  ressentît  pour  l'aide  de  Mettemich,  Gonsalvi  s'attachait 
toujours,  dans  ses  lettres,  à  ne  jamais  exagérer  la  portée  du  lien 
qui  devait  unir  l'Autriche  et  le  Saint-Siège;  et  l'on  admire  avec; 
quel  tact  avisé  le  pouvoir  pontifical,  même  favorisé  des  bienfaits 
de  l'Autriche,  préserva  son  autonomie  contre  les  indiscrètes  ten- 
tatives dont  la  Monarchie  apostolique,  tout  près  de  nous  encore, 
a  paru  garder  l'habitude.  Dans  quelle  mesure  le  Saint-Siège 
devait-il  adhérer  à  la  Ligue  italique  que  projetait  Mettemich 
dès  le  début  du  Gongrès  de  Vienne?  DansquçUe  mesure  devait-il 
ac<;epter,  dans  quelle^  mesure  décliner,  cette  sorte  de  connubio 
politique  auquel  Mettemich  invitait  Gonsalvi  lorsqu'il  lui  disait 

(1)  Rinieri,  V,  p.  704-705. 

(2)  /Wd.,  V,  p.  xLvi. 

(S)  Dans  le  Tolome  où  il  a  commenté  cette  passionnante  correspondance  des 
denx  princes  de  FÉ^lise,  le  P.  Rinieri  nous  semble  avoir  pour  l'Autriche,  même 
lorsque  d'aventore  il  est  contraint  de  lui  donner  tort,  des  trésors  d'indulgence. 
Lorsqne  Gonsalvi,  constatant  en  Autriche  la  survivance  des  vexations  joséphistes 
contre  l'Ëglise,  écrit  à  Rome  :  «  Les  choses  ici  sont  cent  mille  fois  pires  que  dans 
les  pins  mauvais  temps  en  France  ;  »  lorsque  Severoli,  lorsque  Pacca,  blâment 
dans  lenrs  lettres  l'Autriche  pour  telles  démarches  de  politique  religieuse  «  dont 
on  ne  vit  pas  même  l'analogue  sous  le  règne  de  Napoléon,  »  le  P.  Rinieri  semble 
gêné  :  «  Il  faut  naturellement  admettre,  dit-il  en  note,  que  dans  toutes  ces  lamen- 
tations, il  y  a  quelque  exagération  ;  le  fond  cependant  était  incontesté  (rV,p.  349).  » 
L'historiographie  ecclésiastique  doit  compter,  plus  que  toute  autre,  avec  les  cri- 


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160  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

en  riant:  «  Nous  sommes  mari  et  femme  (1)  ?  »  Les  dépèches 
où  Consaivi  et  Pacca  discutent  ces  questions  sont  un  témoignage 
instructif  dé  Tindépendance  et  de  la  dignité  du  Saint-Siège;  les 
deux  cardinaux  sont  d'accord  que  le  Pape,  qui  se  laissa  traîner 
en  prison  plutôt  qu'englober  dans  le  système  napoléonien,  ne 
doit  accepter  Tenrôlement  dans  aucun  autre  système  politique. 
La  correspondance  entre  Metternich  et  Consaivi,  publiée  il  y  a 
quelques  années  par  le  P.  Van  Duerm,  atteste  que  ces  prin- 
cipes, énoncés  par  le  cardinal  dès  Taurore  de  la  Sainte  Alliance, 
inspirèrent  constamment  la  politique  dé  Consaivi  :  qu'on  en  juge, 
par  exemple,  par  certaine  lettre  de  1820  dans  laquelle  Consaivi 
refusa  d'aider  l'Autriche  contre  la  révolution  de  Naples. 

Si  Votre  Altesse,  disait-il  à  Metternich,  veut  bien  fixer  son  attention  «ur 
la  double  qualité  du  Saint-Père  comme  chef  de  FÉglise  et  comme  souverain 
d*un  État  qui,  en  môme  temps  qu'il  se  trouve  par  une  ligne  très  étendue  au 
contact  du  royaume  de  Naples,  est  aussi  entièrement  dépourvu  de  tout 
moyen  de  défense.  Elle  sentira  sans  doute  la  nécessité  indéclinable  où  est 
le  Saint-Père  de  garder  de  certain^  mesures  dans  Vactivité  de  son  union 
avec  Sa  Majesté  Impériale  et  Royale,  s*il  s'agissait  de  prendre  une  attitude 
ennemie  vis-à-vis  du  gouvernement  de  Naples. 

Pour  ce  qui  regarde  sa  qualité  de  chef  de  l'Église,  Votre  Altesse  connatt 
déjà  trop  bien  que  si  le  Saint-Père  n'a  pu,  môme  au  prix  de  sauver  son  exis- 
tence politique,  agir  en  ennemi  contre  les  nations  non  catholiques  pour 
ne  pas  nuire  à  ses  rapports  religieux  avec  leurs  sujets  catholiques,  il  le 
peut  beaucoup  moins  epvers  un  État  tout  entier  catholique  et  beaucoup 
moins  encore  au  détriment  le  plus  sûr  de  l'exécution  d'un  concordat  tout 
récent  et  qui  est  d'une  si  haute  importance  pour  la  religion. 

Et  après  avoir  dit  que  Pie  VII  continuerait  de  combattre  les 
sectes,  Consaivi  poursuivait: 

Les  rapports  religieux  que  le  Saint-Siège  doit  conserver  avec  tous  les 
gouverneraens,  rapports  dont  la  conservation  est  intimement  liée  avec  la 

tiques  malveillans  ;  et  certes,  il  s'en  trouverait,  si  cette  tendance  s^accentuait,  pour 
dire  que  le  souvenir  des  services  temporels  rendus  par  l'Autriche  au  Saint-Siè^^^ 
est  comme  un  voile  dont  on  se  plairait  à  couvrir  les  ridicules  et  les  méfaits  de 
l'esprit  joséphiste,  et  les  ruines  qu'un  tel  esprit  entraîna  pour  l'Église.  En  quoi  ces 
critiques  se  tromperaient;  car,  à  notre  sens,  l'attitude  du  P.Rinieri  s'explique 
beaucoup  plus  simplement  par  un  instinct  naturel  de  réaction  contre  les  habitudes 
de  certains  historiens  italiens  dont  l'équité  envers  rAutriche  est  en  général  le 
moindre  souci.  Mais  pourquoi  le  P.  Rinieri,  si  expert  souvent  à  plaider  les  cir- 
constances atténuantes  pour  l'Autriche,  n'en  fait-il  jamais  bénéficier  la  France  de 
la  Révolution,  de  l'Empire  et  môme  de  la  Restauration  1 
(1)  Rinieri.  V,  p.  223. 


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Ff*^ 


UN  AN   DE  POLITIQUE  J^ONtlflCALE.  161 

nature  et  les  devoirs  du  Saint-Siège,  lui  défendent  de  prendre  vis-à-vis  d'un 
gouvernement  quelconque  une  attitude  hostile  et  lui  prescrivent  d'en  éviter 
jusqu'à  la  moindre  apparence.  Ces  considérations  se  rattachent  si  stricte- 
ment à  la  nature  du  gouvernement  pontifical,  que  le  Pape,  dans  les  relations 
mômes  où  il  peut  se  trouver  comme  prince  souverain,  ne  peut  jamais  les 
oublier  ni  leur  préférer  un  avantage  temporel  quelconque  (1). 

Cette  lettre,  qui  marquait  à  Metternîch  une  fin  de  non  rece- 
voir, emporta  pourtant  Tadliésion  du  chancelier.  «  J'ai  retrouvé 
et  reconnu,  répondit-il,  la  touche  de  Votre  Éminence  dans  la 
réplique  pleine  de  dignité  et  de  correction  que  sa  Cour  vient  de 
faire  à  notre  mémoire  (2).  » 

Et  Metternich,  sans  doute,  auarait  moins  estimé  Consalvi  si 
Consalvi  avait  autorisé  Metternich,  parce  qu'à  certaines  heures 
le  cabinet  de  Vienne  avait  servi  la  Curie,  à  se  servir  d'elle  à  son 
tour  et  à  mettre  la  diplomatie  pontificale  à  la  remorque  de  la 
diplomatie  apostolique. 

VII 

A  Fissue  du  £ongrès  de  Vienne,  le  Pape  était  redevenu  roi 
et  le  Pape  restait  libre;  et  si  Consalvi  n'avait  préféré  en  reporter 
l'honneur  à  l'admiration  qu'avait  le  monde  pour  la  personnalité 
de  Pie  VII,  il  aurait  pu,    personnellement,  en  tirer  quelque 
orgueil.  Il  avait  trouvé  le  moyen  de  traiter  avec  grandeur  des 
affaires  dont  l'apparente  petitesse  était  parfois  gênante  ;  entouré 
de  diplomates  dont  beaucoup  ressemblaient  à  des  commerçans, 
ce  prêtre  avait  maintenu  dans  toute  sa  pureté  l'honneur  diplo- 
matique. Mais  on  mesurerait  mal  l'élévation  de  son  rôle,  si  l'on 
taisait  les  heures  fécondes  durant  lesquelles  il  débattait   avec 
quelques-uns  de  ses  collègues  certaines  questions  d'ordre  pure- 
ment religieux.  L'histoire  dira,  désormais,  grâce  aux  décou- 
vertes du  P.  Rinieri,  que  le  voyage  de  Consalvi  à  Londres  dans 
l'été  de  1814  et  son  long  séjour  au  Congrès  de  Vienne,  profitèrent 
singulièrement  à  l'émancipation  des  catholiques  d'Angleterre; 
^pie  le  cardinal  avait  vu  clair  dans  les  luttes  qui  divisaient  les 
catholiques  de  Grande-Bretagne  ;  qu'il  avait  témoigné  aux  intran- 
^^geans  d'Irlande  une  froideur  avisée,  et  fait  acte  perspicace  en 
^sayant  d'attirer  le   Saint-Siège,  comme  lord    Castlereagh  le 

W)  Van  Duerm,  op.  ct7.,  p  264. 
P)  Ihid.,  p.  274. 

TOMB  XXXV.  —  1006.  -1.  11 


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162 


REVUE   DES    DEUX   MONDES. 


dédirait,  sur  le  terrain  des  concessions;  et  que,  Topiûlon  de 
Consalvi  ayant  tardé  à  prévaloir,  il  fallut  moins  de  cinq  ans  pour 
que  Rome  eût  à  prendre  des  mesures  contre  le  vicaire  Milner, 
chef  de  ces  intransigeans  qu'un  instant  elle  avait  paru  encoura- 
ger (1).  Lorsque  Consalvi  souhaitait  pour  TÉglise  britannique  le 
triomphe  de  certaines  solutions  modérées,  ce  n'était  point  le 
politique,  mais  bien  plutôt  le  prêtre,  qui  parlait  {et  qui  insistait 
«  Il  est  des  gens  en  Irlande,  écrivait-il,  qui,  d'une  façon  médiocre- 
ment innocente,  se  servent  du  prétexte  de  la  religion  pour  leurs 
desseins  et  pour  leurs  fins  politiques...  Les  Irlandais  sont  natu« 
rellement  très  ennemis  de  l'Angleterre,  et  quelques-uns,  môme 
sans  le  vouloir,  voient  en  noir  tout  ce  qui  vient  de  l'Angle- 
terre. » 

L'œil  aiguisé  de  Gonsahn  discernait  le  point  précis  où  finis- 
sait  la  vraie  sollicitude  pour  les  intérêts  religieux  et  où  com- 
mençait, au  contraire,  l'exploitation  politique  de  ces  intérêts; 
et  sa  conscience  d'homme  d'Église  avait  l'inflexibilité  nécessaire 
pour  dissiper  toute  confusion,  dire  halte  à  toute  ingérence,  et 
dégager  l'Eglise  de  toute  compromission.  L'ère  du  parlementa- 
risme commençait;  les  formes  nouvelles  de  la  vie  civique  dans 
les  divers  pays  exposaient  TEglise  à  certains  périls  en  même 
temps  qu'elles  lui  ménageaient  certains  avantages;  la  politique 
suivie  par  Consalvi  à  Tendroit  de  l'Angleterre  montra  qu'il  pres- 
sentait, avec  une  admirable  équité  d'intelligence,  et  ces  périls  et 
ces  avantages.  Il  entrait  dans  l'esprit  de  cette  politique  que 
l'Église  ne  fût  liée  à  aucun  parti  non  plus  qu'à  aucune  com- 
binaison d'intérêts  internationaux.  Pie  Vil  avait  mieux  aimé 
subir  l'infortime  que  d'adhérer  aux  décisions  commerciales  aux- 
quelles Napoléon  soumettait  l'Europe  ;  la  fin  de  son  pontificat 
fut  k  l'avenant  du  début;  et  le  secrétaire  d'État  Consalvi  fut 
aussi  libre  à  l'endroit  des  vainqueurs  de  Napoléon  qu'il  l'avait 
été  à  l'endroit  de  Napoléon. 

L'avènement  du  cardinal  délia  Genga,  devenu  Pape  sous  le 
nom  de  Léon  XII,  renvoya  Consalvi  à  l'horticulture  qu'il  aimait. 
Une  leltre  de  Louis-Philippe  existe,  dans  laquelle  le  futur  roi 
des  Français  dit  au  cardinal  :   «  Le  prince  de  Talleyrand,  qui 

(1)  L'ouyrage  capital  sur  la  question  est  celui  du  P.  Amherst,  S.  J.  :  Thê  History 
ofCatholic  émancipation  and  the  progress  of  the  eatholic  Church  in  the  British 
IsUs  from  1771  to  ISiO,  IJ,  p.  141  et  suiv.  (Londres,  Hegan,  i8S6)  :  U  a  désormais 
besoin  d'être  complété  à  l'aide  des  documens  que  publie  le  P.  Binicri. 


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UN   AN   DE  POLITIQUE   PONTIFICALE.  163 

garde  de  vous  le  plus  tendre  souvenir,  me  disait  dernièrement 
que  votre  seul  plaisir  était  la  culture  des  fleurs  (1).  »  Un  jour  il 
fut  tiré  de  ce  plaisir  par  un  appel  du ,  pontife  nouveau  qui  le 
conviait  à  venir  causer;  Gonsalvi,  malade,  se  fit  porter  auprès 
du  Pape.  C'est  un  vaste  sujet  de  causerie  que  TUnivers  :  Consalvi 
se  complut  à  parler  des  germes  qu'il  avait  semés  en  vue  du 
rapprochement  de  l'Angleterre  avec  le  Saint-Siège.  On  vendait 
toujours,  dans  Rome,  la  gravure  sur  laquelle  Pie  VII,  entouré  de 
la  Force,  de  la  Mansuétude  et  de  la  Gloire,  se  faisait  présenter 
par  Consalvi  quatre  belles  effigies  de  femmes  agenouillées,  qui 
représentaient  Rome,  Ravenne,  Bologne  et  Ferrare;  mais  la 
pensée  de  Consalvi,  toujours  portée  vers  l'avenir,  aspirait  à 
d'autres  conquêtes.  Les  efforts  qu'il  avait  faits  à  Vienne  pour 
mettre  d'accord  le  Saint-Siège  et  lord  Castlereagh  n'avaient  pas 
été  des  victoires,  et  pourtant  on  eût  dit  qu'entre  tous  les  souve- 
nirs que  gardait  Consalvi  du  Congrès  de  Vienne,  celui-là  lui  était 
le  plus  précieux.  Il  souhaita  à  Léon  XII  de  moissonner,  en  Angle- 
terre, ce  que  lui-même  avait  semé.  Léon  XII  écoutait;  il 
regretta  peut-être  que  Consalvi,  à  qui  ses  forces  interdisaient 
d'accepter  la  préfecture  de  la  Propagande,  ne  fût  plus  qu'horti- 
culteur, et  Consalvi  s'en  retourna  vers  ses  fleurs,  destinées  à  lui 
survivre...  Bientôt  après,  Consalvi  n'était  plus  :  les  dernières 
paroles  qu'avait  prononcées  ce  grand  homme  faisaient  augurer 
le  réveil  du  catholicisme  anglais  ;  et  le  chroniqueur  qui  en  prit 
note  et  qui  pour  toujours  en  fixa  l'expression  était  dès  lors  en 
passe  de  devenir  célèbre:  il  devait  être  le  cardinal  Wiseman. 

Georges  Goyau. 

(1)  Crétineau-Joly,  Mémoireê  du  cardinal  Consalvi,  I,  p.  137. 


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LES  RESULTATS 


PS  YCHO  -  PHYSIOLOGIE 


I 

D'abord,  en  quoi  consiste,  au  juste/  cette  conception  d'une 
psycho-physiologie  ? 

Aux  alentours  de  1830,  la  haute  Université  avait  donné  de 
la  psychologie  une  idée  très  simple  :  «  La  psychologie  est  la 
science  du  principe  intelligent,  de  Thomme,  du  mot.  »  Ou  encore  : 
«  La  psychologie  est  cette  partie  de  la  philosophie  qui  a  pour 
objet  la  connaissance  de  Tâme  et  de  ses  facultés  étudiées  par  le 
seul  moyen  de  la  conscience.  »  D'ailleurs,  rien  ne  semblait  plus 
facile  que  cette  étude  ni  plus  certain  :  A  la  Sorbonne  et  au 
Collège  de  France,  Victor  Cousin,  Roy er-Col lard,  Jouifroy,  la 
menaient  de  concert.  «  L'âme  se  connaît,  se  saisit  immédiate* 
meftt,  »  affirmaient-ils. 

Seulement  ces  grands  professeurs  étaient  romantiques;  à 
côté  de  la  littérature  du  «  moi,  »  qui  représente  l'expansion  sen- 
timentale de  l'individu,  ils  entreprenaient  la  psychologie  du  moi, 
qui  représente  son  expansion  intellectuelle.  Dans  l'un  et  Tautre 
cas,  en  effet,  le  principe  est  le  même,  c'est  le  subjectivisme.  Or, 
s'il  est  açlmissible  que  le  suhjectivisme  soit  la  source  même  du 
lyrisme,  il  est  contradictoire  de  le  supposer  principe  de  science. 
Le  poète  et  l'observateur  ne  suivent  point  les  mêmes  voies. 

C'est  ce  qui  frappa  Auguste  Comte  :  «  L'observation  inté- 
rieure, dit-il,  engendre  presque  autant  d'opinions  divergentes  qu'il 
y  a  d'individus  croyant  s'y  livrer.  »  Et  puis,  à  supposer  qu'il  y 


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LES   RÉSULTATS   DE   LÀ  PSYCHO-PHYSIOLOGIE.  165 

ait  accord  entre  ces  diverses  observations  intérieures,  en  serions- 
nous  bien  avancés?  Quels  résultats  précis  obtiendrions-nous 
ainsi  ?  Nous  décrivons  ce  que  nous  constatons  dans  notre  con- 
science ;  nous  ne  l'expliquons  pas.  «  Contempler  l'esprit  en  lui- 
même,  dit  toujours  Auguste  Comte,  c'est  faire  abstraction  des 
causes  et  des  effets,  c'est  regarder  de  loin  des  résultats  dont  les 
conditions  échappent  nécessairement.  »  Et,  à  la  vérité,  quand  on 
examine  le  principe  d'une  méthode  introspective,  on  ne  peut 
guère  ajouter  à  la  critique  positiviste. 

C'est  que,  à  côté  de  cette  psychologie  inexistante,  Auguste 
Comte  avait  trouvé  de  son  temps  une  physiologie  constituée  : 
les  médecins,  déjà  ambitieux,  s'étaient  eux-mêmes  préoccupés 
des  (c  rapports  du  physique  et  du  moral.  »  Cabanis  avait  mis  en 
lumière  l'influence  du  sexe,  de  l'âge,  du  milieu,  du  régime,  de 
l'état  de  santé,  sur  les  fonctions  mentales.  Bichat  avait  été  jus- 
qu'à dire  que  les  passions  avaient  leurs  causes  uniquement  dans 
les  viscères.  Surtout  Gall  régnait.  Auguste  Comte  suivit  les  phy- 
siologistes, et  non  les  psychologues.  Il  réduisit  la  psychologie  des 
uns  à  la  physiologie  des  autres  :  «  La  théorie  positive  des 
fonctions  affectives  et  intellectuelles  est  donc  irrévocablement 
eonçne  conmie  devant  désormais  consister  dans  Tétude,  à  la  fois 
expérimentale  et  rati<mnelle,des  différens  phénomènes  de  sensi- 
bilité intérieure  propres  aux  ganglions  cérébraux  dépourvus  de 
tout  appareil  extérieur  immédiat,  ce  qui  ne  constitue  qu'un 
simple  prolongement  général  de  la  physiologie  animale  propre- 
ment dite,  ainsi  étendue  jusqu'à  ses  dernières  attributions  fon- 
damentales. » 

Auguste  Comte  exagérait,  évidemment.  »  Les  successions  des 
phénomènes  mentaux,  objectait  déjà  Stuart  Mill,  ne  peuvent 
être  déduites  des  lois  physiologiques  de  notie  organisme  ner- 
veux. »  La  physiologie  pure  ne  vaut  donc  guère  mieux  que  la 
psychologie  pure;  mais  la  conception  des  Cousiniens  et  celle 
de  Comte  s'éclairent  mutuellement  et  se  font  pendant.  Ce  sont 
deux  extrêmes  logiques  entre  lesquels  la  psychologie  n'a  cessé 
d'osciller,  au  cou^-s  de  son  histoire,  pour  se  trouver  un  point 
d'équilibre.  Si  elle  reste  cousinienne,  en  effet,  elle  ne  peut 
«devenir  positive  ;  si  elle  continue  d'être  comtiste,  elle  cesse  d'être 
psychologique.  Comment  lever  cette  difficulté? 

Or,  je  trouve  en  moi  cife« événemens, tels  qu'il  non  existe  pas 
de  Semblables  dans  l'univers  *  ce  sont  mes  seul  imens  mes  id^ies, 


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166  BEVUE   DES  DEUX   MOHDEfi. 

mes  décisions.  Ces  évënemens  ont  pour  caractéristique  qu'ils  ne 
sont  connus  que  de  moi  ;  ils  n'existent  que  si  je  les  connais. 
Il  me  suffira  de  donner  à  cette  conscience  spontanée  que  j'ai  de 
moi-même  la  rigueur  de  la  réflexion  pour  constituer  une  expé- 
rience utile.  Appelons  psychologique  la  connaissance  que  j'ai, 
moi,  de  ces  événemens  qui  me  sont  propres. 

D'autre  part,  si  j'ai  la  sensation  de  lumière,  par  exemple, 
c'est  qu'un  excitant  mécanique  :  un  mouvement  vibratoire,  a  agi 
sur  mon  œil,  c'est  qu'une  impression  physiologique,  dans  mon 
organe  sensoriel  et  dana  mon  cerveau,  a  suivi  cette  excitation. 
Supprimer  ces  antécédens  objectifs  serait  supprimer  ma  sensation 
subjective.  Mes  états  intérieurs  ont  des  antécédens  ou  des  con* 
séquens  dans  mon  organisme.  Ils  suivent  ou  précèdent  des  mo- 
difications de  mon  système  nerveux.  Ils  viennent  s'insérer  dans 
une  série  matérielle,  et  leur  liaison  avec  tous  les  termes  de  cette 
série  est  telle  que  leurs  variations  sont  concomitantes  des  varia- 
tions de  ces  termes.  Pour  les  connaître,  il  faut  donc  connaître 
leurs  conditions,  leurs  résultats.  Appelons  physiologique  cette 
seconde  connaissance,  et  nous  donnerons  le  nom  de  psycho^ 
physiologie  à  l'étude  parallèle  de  ce  qui  se  passe  dans  ma 
conscience,  de  ce  qui  se  passe  dans  mon  organisme.  L'une  sera 
le  complément  de  Tautre. 

Bien  plus,  l'étude  physiologique  sera  le  moyen,  la  méthode 
de  l'étude  psychologique.  Car  n'est-il  pas  plus  facile  d'observer 
exactement  les  contractions  de  mes  muscles,  les  impressions  de 
mes  organes  sensoriels,  les  variations  de  ma  respiration  et  de 
ma  circulation  que  mes  pensées,  mes  perceptions  et  mes  émo- 
tions, ce  qui  tombe  sous  les  sens  de  tout  le  monde  que  les  mou- 
vemens  d'une  conscience,  qui  seule  peut  se  saisir  elle-même? 
«  L'âme,  disait  le  métaphysicien  Descartes,  est  plus  aisée  à  con- 
naître que  le  corps.  »  C'est  le  contraire  pour  le  psycho-physio- 
logue. 

Ainsi,  la  perpétuelle  tendance  de  la  psychologie,  durant  un 
demi-siècle,  à  se  rapprocher  de  la  physiologie  révèle  seulement 
son  effort  pour  devenir  positive.  Ayant  aperçu  la  contrariété  de 
ces  deux  mots  :  science  et  conscience,  elle  a  supposé  cette  syno- 
nymie :  psychologie  scientifique,  psychologie  physiologiqpie. 

Est-ce  là  un  rapprochement  légitime  ou  illusoire?  La  psycho- 
logie ne  dispose-t-elle  vraiment  que  de  la  physioloirie  pour  de* 


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LES   RÉSULTATS    DE   LA   PSYCHO-PHYSIOLOGIE.  167 

venir  scientifique?  c'est  ce  que  nous  découvrirons  sans  doute, 
en  examinant  successivement  quelques-uns  des  résultats  obtenus 
par  les  trois  tentatives  où  s'est  accusé  le  plus  vivement  ce  besoin 
de  précision  expérimentale,  —  la  psycho-physique,  la  physio- 
psychologie,  la  psycho-pathologie. 

II 

La  psycho-physique  prétend  se  modeler,  ainsi  que  son  nom 
rindique,  sur  les  sciences  de  la  nature  les  plus  exactes.  Elle  vise 
à  expérimenter  comme  en  physique.  Substituer  à  Tétude  inté- 
rieure du  fait  psychologique  Tétude  objective  du  fait  physiolo- 
gique, c'est  bien,  parce  que  les  sens  sont  plus  exacts  que  la  con- 
science. Mais  ce  n'est  pas  assez.  N'est-il  pas  possible  de  remplacer 
à  leur  tour  les  sens  par  des  appareils,  des  instrumens  enregis- 
treurs ? 

En  d'autres  termes,  parmi  les  antécédens  d'une  sensation,  il 
y  a  un  fait  physiologique,  l'impression,  c'est-à-dire  tous  les  chan- 
gemens  survenus  dans  les  organes,  les  nerfs  et  les  centres  sen^ 
soriels  :  on  ne  peut  guère  que  l'observer.  Et  il  y  a  un  fait  phy- 
sique, l'excitation  :  c'est  une  force  qui  agit  du  dehors  sur  l'organe, 
une  vibration  lumineuse,  par  exemple,  un  mouvement.  Or  cette 
excitation  est  mesurable  :  mesurons-la...  Nous  ferons  ainsi  péné- 
trer dans  la  psychologie  la  précision  même  des  mathématiques. 
Nous  formulerons  algébriquement,  comme  la  loi  de  la  chute  des 
corps,  celle  qui  régit  les  rapports  de  l'univers  mécanique  et  de  la 
conscience  sensible.  Ainsi  deux  bougies  ne  nous  procurent  pas 
une  sensation  de  lumière  qui,  par  sa  vivacité,  soit  le  double  de 
l'éclairage  fourni  par  une  jjougie.  Un  orchestre  de  cent  violons 
ne  fait  pas  cent  fois  plus  de  bruit  qu'un  violon  :  il  s'en  faut  de 
beaucoup.  De  combien  s'en  faut-il?  La  sensation  et  Texcitation  ne 
croissent  pas  proportionnellement.  L'œuvre  de  la  science  psycho*- 
physique  sera  de  donner  à  cette  observation  grossière  une  expres- 
sion rigoureuse.  Toute  science  n'est  que  mesure  de  la  quantité. 

Cette  conception  est  d'origine  surtout  allemande,  on  le  pense 
bien,  et  n*est  pas  toute  neuve.  C'est  en  1860  que  Pechner,  le 
plus  éminent  des  psycho-physiciens,  a  défini  son  dessein  :. 

«  J'entends,  par  psycho-physique,  une  théorie  exacte  des 
rapports  entre  Tâme  et  le  corps,  et,  d'une  manière  générale, 
entre  le  monde  physique  et  le  monde  psychioue.  » 


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168 


REVUE  DBS  DEUX  MONDES. 


Ce  n'est  pas  que  Fechner  prétende  absorber  toute  la  psycho- 
logie, ou  môme  la  psycho-physiologie,  dans  la  psycho-physique  : 
il  est  un  large  esprit.  Il  songe  plutôt  à  fonder  une  sorte  de 
science  intermédiaire,  celle  des  rapports  de  la  sensation  et  de 
l'excitation,  caractérisée  par  Temploi  de  Texpérimentation  véri- 
table, de  la  mesure,  et  du  calcul. 

Les  expériences  auxquelles  il  s'est  livré,  lui  et  ses  disciples, 
sont  en  nombre  inQni.  Mais  il  est  aisé  de  les  ramener  à  deux 
types  élémentaires,  puisqu'elles  ne  peuvent  porter  que  sur  les 
sensations. 

Nos  organes  sensoriels,  en  effet,  ne  recueillent  pas  toutes  les 
excitations  :  les  unes  n'atteignent  pas,  les  autres  dépassent  la 
limite  de  leur  capacité.  Un  son  trop  léger  n'est  pas  perçu  non  plu^ 
qu'une  lumière  trop  pâle  ;  quel  est  donc  le  point  précis  où  l'excir 
tation  devient  perceptible,  c'est-à-dire  capable  de  produire  dans 
la  conscience  la  plus  petite  sensation,  la  sensation  initiale?  Il  y 
a  un  <i  seuil  »  que  l'excitation  doit  franchir  pour  devenir- une 
sensation  :  où  est  ce  seuil  de  la  conscience?...  Supposons  un 
appareil  qui  puisse  mesurer  l'intensité  de  l'excitation,  un  autre 
appareil  qui  puisse  fixer  le  moment  de  la  sensation,  on  obtien- 
drait ainsi  le  mifiimum  sensible.  Or,  on  a  construit  ces  appareils, 
déterminé  ce  minimum  :  pour  la  température,  par  exemple,  celle 
de  la  peau  étant  IS"",!,  ce  sera  une  augmentation  de  1/8  de  degré, 
centigrade  ;  pour  la  lumière,  l'éclairage  d'un  velours  noir  par  une 
bougie  située  à  8  pieds  7  pouces;  pour  le  son,  une  boule  de  liège 
de  0^^,001  tombant  de  0,001  sur  une  plaque  de  verre,  l'oreille 
étant  à  91  millimètres. 

Mais,  —  et  c'est  là  le  second  type  d'expériences,  —  l'excita- 
tion varie  :  elle  peut  s'accroître.  Si  elle  s'accroît  d'une  quantité 
trop  petite,  nous  n'avons  pas  la  sensation  d'une  différence.  Si, 
par  exemple,  l'on  exerce  une  pression  de  1  gramme  sur  les  doigts 
d'un  sujet,  il  faut  augmenter  la  pression  d'un  tiers  de  gramme, 
pour  que  cette  augmentation  soit  perçue.  Cette  sensation  de  la 
plus  petite  différence  possible  constitue  ce  qu'on  pourrait  appeler,' 
par  rapport  au  minimum  sensible  du  seuil  de  la  conscience,  un 
minimum  différentiel,  le  minimum  sensible  relatif.  La  détermi- 
nation de  ce  minimum  différentiel  est  d'autant  plus  utile  qu'il 
est  constant  :  quelle  que  soit  son  intensité,  il  est  nécessaire  que 
l'excitation  croisse  toujours  dans  une  même  proportion  par  rap- 
port à  elle-même  pour  c[ue  cet  accroissement  soit  perçu  sous  la 


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LES   RÉSULTATS   DE   LA   PSTCHO-PIfCTSIOLOGlE.  169 

forme  d'un  accroissement  dans  Tîntensité  de  la  sensation.  Si  pour 
une  pression  de  1  gramme,  il  faut  un  tiers  de  gramme,  pour  une 
pression  ae  10  grammes,  il  faudra  une  augmentation  de  un  tiers 
de  10  grammes.  La  proportion  est  la  même  pour  la  tempéra- 
ture, pour  le  son.  Pour  la  lumière,  un  accroissement  de  1  pour  100 
suffit.  Il  est  donc  possible  de  résumer  toutes  ces  expériences  par 
une  loi ,  exprimant  la  constance  de  l'excitation ,  dans  tous  ses 
^ccroissomens,  pour  tous  les  sens.  Un  autre  psycho-physicien^ 
Weber,  est  devenu  célèbre  pour  avoir  tenté  de  donner  à  cette  loi 
une  formule  absolument  mathématique  : 

La  sensation  croit  comme  le  logarithme  de  F  excitation. 

Ceux  qui  savent  ce  que  c'est  qu'un  logarithme  admireront 
sans  doute  cette  extrême  précision  des  résultats  psycho-phy- 
siques. Ceux  qui  l'ignorent  n'admireront  pas  moins. 

Mais,  si  pour  les  sensations  on  a  dû  s'en  tenir  surtout  à  leur 
intensité,  il  est  un  autre  caractère  par  où  les  phénomènes  de  la 
conscience  semblent  encore  offrir  une  prise  à  la  mesure,  c'est 
leur  durée. 

Le  plus  éminent  représentant  de  la  psychologie  allemande, 
son  véritable  chef  et  initiateur,  celui  qui  fut  le  premier  à  for- 
muler les  principes  de  la  liaison  psycho-physiologique  en  géné- 
ral, Wundt,  a  institué,  dans  son  laboratoire  de  Leipzig,  des  expé- 
riences de  cette  espèce. 

L'opération  est  très  simple  :  on  soumet  le  sujet  à  une  excita- 
tion, une  piqûre  à  la  main,  par  exemple,  et  on  le  prie  d'accuser 
sa  sensation  par  une  réaction,  en  pressant  le  bouton  d'un  appa- 
reil, par  exemple.  L'intervalle  qui  sépare  l'instant  enregistré  par 
les  deux  appareils  mesure  le  «  temps  de  réaction.  » 

Ce  temps  de  réaction  est  infiniment  complexe.  Il  comprend 
tout  au  moins  :  le  temps  physiologique  représenté  par  la  marche 
de  l'excitation  de  la  périphérie  au  centre;  le  temps  psycholo- 
gique de  la  sensation  ;  le  temps  psychologique  de  la  décision  4 
prendre  pour  .réagir  ;  le  temps  physiologique  que  constitue  le 
trajet  de  l'influx  nerveux  du  centre  à  la  périphérie,  vers  les 
muscles. 

Dans  cet  ensemble,  comme  on  le  voit,  les  deux  temps  psycho- 
logiques qu'il  s'agit  de  mesurer  sont  pris  entre  deux  temps  phy- 
siologiques, dont  nous  ne  savons  pas  quand  Tun  finit  ni  f|Tiand 
l'autre  commence.  Pour  les  atteindre,  il  suffira  sans  doute  ilé 


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170  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

compliquer  l'opération  mentale  :  par  exemple,  on  imposera  au 
sujet  de  réagir  avec  la  main  gauche  s'il  voit  une  lumière,  et  avec 
la  main  droite  s'il  ressent  ime  piqûre,  ou  bien  on  lui  prescrira  de 
réagir  avec  le  petit  doigt,  s'il  est  piqué  au  pouce  et  avec  le  pouce 
sïl  est  piqué  au  petit  doigt.  La  réaction  devient  ainsi  beaucoup 
plus  difficile,  par  le  double  fait  d'une  attente,  puisque  le  sujet 
ne  sait  pas  ce  qui  va  se  passer,  et  d'une  attention,  puisqu'il  devra, 
selon  le  cas,  faire  un  choix.  C'est-à-dire  que  la  série  psycholo-. 
gique  se  trouve  considérablement  renforcée  par  rapport  à  la  série 
physiologique  pure  :  le  retard  de  la  réaction  mesurera  la  rapi- 
dité de  la  pensée.  Or,  ce  retard  est  très  appréciable.  La  pensée 
n'a  rien  de  l'éclair  :  elle  est  môme  très  lente  :  sa  vitesse  varie 
avec  les  individus,  les  dispositions  des  individus,  et  l'on  a  pu 
espérer  trouver  une  formule  mathématique,  d'après  les  temps  de 
réaction,  pour  évaluer  l'intelligence  des  hommes.  L'influx  ner- 
veux lui-môme  ne  circule  que  fort  doucement  dans  les  voies  qui 
le  conduisent  de  la  périphérie  au  centre,  du  centre  à  la  péri- 
phérie. Si  je  ne  me  trompe,  Wundt  estime  sa  vitesse  à  33  mètres 
par  seconde. 

En  vérité,  ne  sont-ce  pas  là  des  résultats?...  Ils  ont  été  telle- 
ment discutés,  dans  toutes  les  écoles,  qu'il  n'est  pas  possible  d'en 
ignorer  l'existence,  au  moins  historique.  Ces  quelques  détails 
suffisent  sans  doute  à  en  montrer  la  minutie,  l'apparence  posi- 
tive, et  l'on  comprend  que,  lancée  par  un  esprit  aussi  vigoureux 
que  Fechner,  appuyée  par  l'autorité  de  Wundt,  la  pscho-phy- 
sique  ait  eu  d'abord  une  fortune  éclatante.  Depuis  vingt-cinq  ans, 
non  seulement  en  Allemagne,  mais  en  France,  en  Italie,  en 
Amérique,  les  laboratoires  n'ont  cessé  de  se  multiplier  et  de 
s'enrichir,  les  appareils  de  se  perfectionner  et  de  se  diversifier. 
Bientôt,  on  ne  s'en  tint  plus  à  la  mesure  des  «  temps  de  réac- 
tion, »  et  l'on  s'appliqua  à  saisir  des  phénomènes  plus  délicats 
et  plus  profonds.  De  l'étude  des  sensations,  on  s'éleva  à  celle  des 
émotions,  où  l'on  voulut  déterminer  toutes  les  modifications 
qu'elles  peuvent  entraîner,  dans  la  circulation,  la  respiration,  la 
tension  musculaire.  On  accumula  le  plétysmographe,  le  sphyg- 
mographe,  les  esthésiomètres,  les  dynamomètres,  les  appareils 
graphiques  de  tout  genre.  On  a  mesuré,  grâce  à  des  accidens 
favorables,  jusqu'aux  variations  caloriméiriques  du  cerveau 
et  je  connais  de  jeunes  passionnés  qui  n'accomplissent  aucun 
acte  de  leur  vie  humaine  sans  un  outillage  scientifique.  Dans 


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WW^'-^ 


LES   RÉSULTATS   DE   LA   PSYCHO-PHYSIOLOGIE.  171 

cette  universelle  fièvre  psychométrique,  TAllemagne,  est-il  besoin 
de  le  dire,  resta  la  plus  ardente.  Ses  représentans  furent  honoréjs 
dans  les  Congrès  et  il  sembla  un  moment  que  la  psychologie  ne 
pouvait  avoir  d'autre  forme  que  ce  travail  de  laboratoire,  qui,  de 
Leipzig,  avait  rayonné  dans  le  monde. 

Pourtant,  Téclat  même  de  ce  succès  devint  bien  vite  dange- 
reux. On  exagéra.  En  France,  notamment,  la  psychométrie,  qui 
ne  fut  qu'une  imitation,  se  défendit  mal  de  la  puérilité.  Son 
principal  représentant,  à  peine  officiel,  M.  Alfred  Binet,  après 
avoir  tenté  de  réunir  quelques  élèves  dans  un  laboratoire  annexé 
à  la  Sorbonne,  ne  parvint  guère  à  y  maintenir  que  des  secré- 
taires. Il  s'adonne  aujourd'hui  à  des  travaux  de  société,  comme 
la  graphologie,  et  même  à  des  essais  de  philosophie  générale  sur 
«  l'âme  et  le  corps.  »  VAnnée  psychologique,  où  il  avait  eu 
l'heureuse  idée  de  résumer  régulièrement  l'ensemble  des  travaux 
de  ce  genre,  n'offre  plus  .l'intérêt  d'autrefois,  indiquant  par  là 
même  la  généralité  de  ce  recul.  L'Allemagne  elle-même  est  au- 
jourd'hui frappée,  semble-i-il,  de  découragement.  Les  derniers 
ouvrages  de  Wundt  révèlent  des  préoccupations  plus  larges  où 
Ton  voit  bien  que,  d'instinct,  il  fut  toujours  un  philosophe  et  un 
logicien  :  il  s'intéresse  à  la  psychologie  des  peuples.  Son  pério- 
dique, les  Philosophische  Siudien^  n'a  pas,  lui  non  plus,  gardé 
le  prestige  de  ces  débuts.  Déjà  au  Congrès  de  Paris,  en  1900, 
l'école  allemande  avait  cessé  d'absorber  toute  l'attention  des 
psychologues.  Elle  avait  paru  effacée.  Au  congrès  de  Rome,  en 
1905,  elle  ne  parut  même  pas.  On  put  croire  qu'elle  avait  cessé 
d'exister. 

D'une  destinée  tout  à  la  fois  si  brillante  et  si  courte,  quelles 
furent  donc  les  causes?  Il  serait  intéressant  de  les  dégager  au- 
jourd'hui. Ce  serait  sans  doute  marquer  du  même  coup  la  valeur 
de  la  tentative. 

D'abord,  la  seule  idée  d'une  psychométrie  est  d'un  attrait 
presque  irrésistible,  il  faut  bien  le  reconnaître.  Dans  une  science 
comme  la  psychologie  où  tout  est  fuyant,  mystérieux,  insaisis- 
sable, on  avait  cru  découvrir  de  suite  un  élément  de  précision 
définitif.  Spinoza  avait  tenté  autrefois,  avec  les  passions,  une 
psychologie  géométrique,  où  l'on  voyait  les  mystères  du  cœur 
définis  et  enchaînés  par  théorèmes,  more  geometrico  :  qu'était-ce 
que  cela?  On  entrevoyait  maintenant  une  psychologie  mimé* 


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172  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

rique,  algébrique,  avec  des  chiffres!...  Faut-il  s'étonner  qu'on 
ait  subi  là  plus  qu'ailleurs  Téblouissement  mathématique,  TiATesse 
de  la  mesure  et  du  calcul?  L'appareil  enregistreur  enthousiasma 
les  esprits  positifs.  La  psychologie  qui,  hier,  n'existait  point, 
dépassait  d'un  seul  coup  les  sciences  mêmes  de  la  vie  et,  d'em- 
blée, s'égalait  en  rigueur  à  la  physique  mécanique... 

Mais.,  si  l'idée  fut  séduisante,  combien  en  devaient  être  rapi- 
dement décevantes  l'exécution  et  la  pratique!...  Sans  doute  la 
forme  parfaite  de  la  science  est  la  forme  mathématique  ;  il  est 
même  admissible  que  toutes  les  sciences  doivent  revêtir  quelque 
jour  cette  forme  parfaite.  Qui  ne  voit  pourtant  qu'elles  ne  peu- 
vent commencer  par  là,  et  la  psychologie  moins  que  toute  autre? 
La  moindre  faute  de  la  psycho-physique  serait  donc  d'avoir  brûlé 
toutes  les  étapes  d'un  progrès  avenir  et  peut-être  séculaire. 

Mais  il  y  a  plus,  et  je  me  demande  si,  de  toutes  les  sciences,  la 
psychologie  n'est  pas  la  seule  qui,  pan  définition,  doive  échapper 
à  l'usage  de  toute  mesure  et  de  tout  calcul. 

Car  enfin  que  voulez-vous  mesurer?  Sur  quoi  voulez- vous 
calculer?  Je  vois  bien  qu'à  l'aide  de  vos  appareils  compliqués 
vous  déterminez  assez  exactement  l'excitation  qui  précède  ma 
sensation.  Mais  ma  sensation  même,  c'est  ma  conscience  qui  la 
mesure  et  qui  prononce  qu'une  surface  est  plus  ou  moins 
éclairée.  Une  sensation  produite  en  moi  par  une  bougie  n'est 
pas  la  même  qu'une  sensation  produite  par  deux  bougies. 
J'accuse  cette  diflférence  dans  mon  langage  et  vous  l'interprétez 
dans  le  vôtre  en  disant  qu'il  y  a  de  l'une  à  l'autre  sensation 
une  différence  cT intensité ?Wous  entendez  par  là  qu'une  sensa- 
tion de  son  et  une  sensation  de  lumière  diffèrent  pour  moi  par 
leur  qualité,  mais  qu'une  sensation  de  lumière  moindre  ne 
diffère  d'une  sensation  de  lumière  plus  vive  que'  par  le  degré, 
non  par  la  nature.  En  ê tes- vous  sûr  ?  Ne  faudrait-il  pas  d'abord 
avoir  défini  du  dedanSy  par  la  conscience,  cette  intensité  dont 
vous  supposez  seulement  la  signification?  Au  fond,  les  sensa- 
tions qui  me  semblent  d'une  même  espèce,  une  lumière  et  une 
lumière,  ne  se  distingueut-elles  pas  pour  ma  conscience  comme 
deux  individus,  comme  un  homme  d'un  autre  homme,  et  pas 
seulement  par  leur  taille?  Votre  mesure  ne  saisit  pas,  ne  saisira 
jamais  en  elles  ce  qu'elles  ont  de  proprement  psychologique, 
par  opposition  à  cet  excitant  dont  vous  jouez  si  bien  parce 
qu'il  est  physique,  je  veux  dire  ce  qu'elles  ont  d'essentiel  et  de 


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LES  RÉSUITATS   DE  LA   PSYCHO -PHYSIOLOGIE'  t'l73 

caractëristique,  et  qui  fait  quelles  sont  des  sensations  de  ma 
conscience,  non  des  \ibrations  du  milieu  extérieur  des  meuve- 
mens  lumineux  ou  sonores.  Vous  commettez  même  une  erreur 
plus  grossière  :  vous  oubliez  mon  opgane  sensoriel,  mon  système 
nerveux.  Car  cette  excitation,  que  vous  enregistrez  si  scïnpu- 
leusement,  n  a  pas  de  réalité,  de  grandeur  par  elle-môûie  Son 
action  dépend  de  mes  dispositions  physiologiques,  «t  elle  varie 
d'après  Tétai  de  l'appareil  sensoriel  qui  va  la  recueillir  Dans 
les  fameuses  expériences  sur  la  durée  des  réactions,  combien 
de  fois  enregistre-t-on  la  réponse  avant  que  la  question  ait  été 
posée,  par  l'effet  de  cette  même  hâte  nerveuse  qui  presse  la 
détente  sans  que  l'œil  ait  visé?  Je  ire  suis  pas  une  macliim, 
et  voici  qu'après  avoir  négligé  la  conscience,  vous  omettez 
la  vie. 

111 

La  psychométrie,  en  France,  avait  été  le  prolongement  de  la 
psycho -physique  allemande  :  nous  venons  de  le  voir.  D'une  ma- 
nière plus  générale,  l'influence  étrangère  fut  considérable  sur 
notre  psychologie  :  elle  s'est  exercée  par  l'intermédiaire  d'un 
homme,  sans  lequel  tout  le  mouvement  que  nous  étudions 
serait  absolument  incompréhensible  chez  nous,  M.  Th.  Ribot. 

Il  était  professeur  en  province,  lorsque,  pour  occuper  ses  loi- 
sirs, il  entreprit  de  vulgariser  en  France  les  travaux  du  dehors. 
Dans  les  préfaces  retentissantes  de  ses  deux  ouvrages,  La 
Psychologie  anglaise  et  La  Psychologie  allemande^  c'est  lui 
qui,  après  Auguste  Comte,  avec  des  faits  à  l'appui,  a  revisé  le 
procès  de  la  psychologie  introspective  et  l'a  condamnée,  cette 
fois-ci,  sans  appel.  De  là  il  retira  naturellement  le  désir  de  faire 
pour  son  propre  compte  l'essai  des  méthodes  nouvelles. 

Doué  de  cet  esprit  critique,  propre  à  ceux  qui  ont  reçu  la 
culture  de  l'Université,  sympathique  à  la  psycho-physique, 
M.  Ribot  ne  se  laissa  pourtant  point  griser  par  elle.  «  Nous  avons 
exposé  ces  faits,  dit-il  avec  une  méritoire  réserve,  sans  en  exa- 
gérer l'importance  définitive,  mais  en  les  considérant  comme 
une  pierre  d'attente,  et  la  méthode  employée  comme  une  solide 
promesse  de  succès...  »  Personnellement,  il  s'en  est  tenu  d'abord, 
en  dehors  de  toute  mesure,  au  point  de  vue  d'un  parallélisme 
physio-psychologique.  C'est  l'idée  même  des  Anglais  qu'il  n'avait 


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174  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

pas  moins  étudiés  que  les  Allemands,  lïdée  d'Herbert  Spencer, 
celle  de  TÉvolutionnisme. 

La  psychologie  se  rapproche  alors  non  plus  des  mathé- 
matiques ou  de  la  physique,  mais  des  sciences  naturelles.  Car 
évolution  implique  continuité  :  «  La  vie  du  corps  et  la  vie 
mentale  sont  des  espèces  dont  la  vie  proprement  dite  est  le 
genre.  »  Entre  les  faits  physiologiques  et  les  faits  psycholo- 
giques, quelle  démarcation  précise  tracer?  Pour  Spencer,  Taete 
réQexe  esquisse  Tinstinct,  la  mémoire,  la  volonté.  Sous  toutes 
ses  formes,  à  tous  ses  degrés,  la  vie  est  un  système  de  «  corres- 
pondances, »  une  adaptation  du  dedans  au  dehors.  L'être  vivant, 
même  doué  de  conscience,  entretient  des  relations  avec  son 
milieu.  Sa  conscience  reflète  ces  relations,  rien  de  plus  :  elle  les 
signifie  et  les  figure  dans  un  langage  particulier.  Elle  est  la  face 
éclairée  d'un  phénomène  dont  l'autre  plonge  dans  Tombre.  «  Les 
changemens  dans  les  cellules  nerveuses  sont  les  corrélatifs 
de  ce  que  nous  connaissons  subjectivement  comme  des  faits  de 
conscience.  »  Les  données  psychologiques  doivent  être  ainsi 
fournies  surtout  par  Thistologie,  Tanatomie  descriptive,  toute  la 
physiologie.  Car,  conotme  le  dit  cet  autre  psychologue  de  l'Ecole 
anglaise,  Alexandre  Bain  :  «  Nous  avons  toutes  raisons  de  croire 
que  toutes  nos  actions  mentales  sont  accompagnées  d'une  suite 
non  interrompue  d'actes  matériels.  Depuis  l'entrée  d'une  sensa- 
tion jusqu'à  la  production  au  dehors  de  l'action  qui  y  répond, 
la  série  mentale  n'est  pas  un  instant  séparée  d'une  série  d'ac- 
tions physiques.  » 

Donc,  à  la  suite  des  Anglais,  il  s'agissait  simplement  d'appli- 
quer la  méthode  scientifique,  «  des  variations  concomitantes  »  & 
deux  ordres  de  phénomènes.  Obseïvons  en  même  temps  com« 
ment  se  modifie  l'organisme,  quand  se  modifie  la  conscience. 
Si  nous  parvenons  à  constater  des  successions  régulières  entre 
les  changemens  matériels  et  les  changemens  moraux,  nous 
pourrons  formuler  comme  une  loi  physio-psychologique  la  dé- 
pendance des  uns  par  rapport  amx  autres. 

Soit  l'attention  :  on  l'avait  toujours  considérée  par  la  con- 
science seule.  Elle  apparaissait  alors  comme  une  sorte  d'  «  acte 
pur  »  de  l'esprit,  une  opération  de  la  .^pensée  mystérieuse  et 
insaisissable.  En  réalité,  pour  peu  qu'où  examine  Tattention  du 
dehors,  on  s'aperçoit  qu'il  n'en  est  rien.  «  L'attention,  dit 
M.  Ribot,  n'est  pas  une  activité  indéterminée...  Son  mécanisme 


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LES   RÉSULTATS   DE   LA   PSYCHO-PHYSIOLOGIE.  175 

est  essentiellement  moteuVy  c'est-à-dire  qu'elle  agit  toujours  par 
des  muscles  et  sur  des  muscles,  principalement  sous  la  forme 
d'un  arrêt;  et  l'on  pourrait  choisir  comme  épigraphe  de  cette 
étude  la  phrase  de  Maudsley  :  «  Celui  qui  est  incapable  de  gou- 
verner ses  muscles,  est  incapable  d'attention.  »  L'attitude  cor- 
porelle d'un  homme  attentif  n'est  pas  la  même  que  l'attitude  d'un 
homme  distrait.  Comparez  un  auditoire  qui  s'ennuie  à  un  audi- 
toire captivé,  un  élève  dissipé  à  un  élève  recueilli,  un  auimal 
qui  guette  sa  proie  à  un  animal  qui  joue.  La  différence  de  ces 
deux  états  de  la  conscience,  attention  et  distraction,  s'accom- 
pagne et  se  traduit  par  des  modifications  physiologiques,  prin- 
cipalement musculaires.  Quel  est  donc  ce  mécanisme  et  à  quoi 
$ert-il?  La  recherche  se  trouve  ainsi  bien  facilitée. 

Dans  l'état  ordinaire,  en  effet,  c'est-à-dire  dans  l'état  de  dis- 
traction, les  sens  continuent  de  fournir  un  grand  nombre  de 
sensations,  la  mémoire  d'images  et  de  souvenirs;  c'est  un  papil- 
lonnement  perpétuel,  une  roue  qui  tourne  indéfiniment.  Dans 
l'état  d'attention,  au  contraire,  les  sens  sont  fermés,  la  mémoire 
arrêtée,  l'esprit  fixé  :  le  frein  a  été  serré  et  la  roue  ne  tourne 
plus.  Le  papillon  s'est  posé.  Nous  avons  im  état  de  «  mono- 
idéisme.  »  Or,  toute  l'attitude  de  l'homme  attentif  correspond  à 
ces  mouvemens  d'arrêt,  d'inhibition  musculaire.  «  Elle  dénote 
un  état  de  convergence  de  l'organisme  et  de  concentration  du 
travail,  »  car,  «  la  concentration  do  la  conscience  et  celle  des 
mouvemens,  la  diffusion  des  idées  et  ccUq  des  mouvemens  vont 
de  pair.  » 

Mais  chaque  genre  a  sa  réalisation  parfaite.  Le  chef-d'œuvre 
des  explications  physiologiques  est  la  théorie  célèbre  des  émo- 
tions, telle  qu'elle  a  été  proposée,  presque  simultanément,  par  le 
médecin  danois  Lange  et  par  le  psychologue  américain,  William 
James. 

Jusqu'au  petit  livre  de  Lange  et  à  l'article  de  James,  dans  le 
Mindy  on  avait  toujours  considéré  que  l'émotion,  étant  un  état 
violent,  s'accompagnait  naturellement  de  manifestations  corpo- 
relles, telles  que  des  gestes,  des  mouvemens,  des  jeux  de  phy- 
sionomie, de  la  rougeur  ou  de  la  pâleur,  de  l'essoufflement,  du 
rire  ou  des  larmes,  etc.  Dans  ces  divers  phénomènes,  on  voyait 
la  conséquence  et  le  résultat  de  l'émotion.  On  disait  :  J'aperçois 
]in  pistolet  braqué  sur  moi;  j'ai  peur  :  je  pâlis  et  je  me  sauve. 


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176  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Mais  supposons  que,  dans  une  émotion  violente,  on  supprime 
tous  ces  phénomènes  qui  ont  Tair  de  raccompagner,  que  reste- 
rait-il, au  juste,  dans  ma  conscience?  Une  représentation,  une 
froide  idée,  la  vue  d'un  pistolet  qui  me  laisserait  impassible.  Dès 
lors,  ces  moiivemens,  la  pâleur  et  la  fuite,  au  lieu  d'être  les 
effets  de  ma  peur,  n'en  seraient-ils  point  la  cause?  Ce  que  j'ap- 
pelle émotion,  ce  serait  simplement  la  conscience  de  toutes  ces 
manifestations  spontanées,  instinctives  de  mon  organisme.  Il 
faudrait  dire  :  «  Je  vois  un  pistolet  braqué  sur  moi  :  je  pâlis,  je 
me  sauve;  j'ai  peur.  »  En  d'autres  termes  encore,  il  n'y  a  pas 
de  différence  de  nature,  ni  de  mécanisme,  entre  une  sensation 
de  mes  sens  et  une  émotion.  Pour  que  j'aie  une  sensation  de 
lumière,  il  faut  que,  en  conséquence  d'une  excitation  extérieure, 
une  impression  soit  transmise  de  mon  organe  perceptif  à  mes 
centres  cérébraux.  De  même,  pour  que  j'éprouve  ce  trouble  que 
l'on  appelle  une  émotion,  il  est  nécessaire  que,  dans  mon  orga- 
nisme, se  soient  produits  des  changemens  de  circulation,  de 
respiration,  de  motricité,  qui  agissent  alors  sur  mes  centres  cé- 
rébraux et  y  déterminent  l'apparition,  dans  ma  conscience,  du 
sentiment  correspondant.  Chaque  émotion  élémentaire,  telle 
que  la  joie  ou  la  tristesse,  la  colère  ou  la  peur,  a  sa  physio- 
nomie corporelle,  qui  est  primordiale,  et  dont  la  physionomie 
morale  n'est  que  l'expression  secondaire.  L'homme  joyeux 
s'agite,  sent  le  besoin  de  se  mouvoir;  son  visage  s'arrondit,  il  a 
les  muscles  tendus,  le  teint  chaud  :  le  mélancolique,  au  con- 
traire, a  la  physionomie  molle,  allongée,  les  traits  pendans.  Les 
enfans  trépignent,  battent  des  mains.  Le  furieux  crispe  les 
poings,  se  mord  les  lèvres. 

William  James  avait  fait  une  analyse  toute  semblable  du 
sentiment  de  l'effort  où  il  ne  voyait  que  la  résultante  des  sen- 
sations musculaires  et  autres,  accompagnant  le  mouvement 
exécuté.  On  avait  admis  longtemps  l'existence  d'un  sens  de 
r innervation,  comme  si,  à  sa  sortie  du  cerveau,  la  conscience 
percevait  la  décharge.  Mais  il  n'en  est  rien.  La  conscience  res- 
semble à  un  employé  de  douane  qui  n'enregistre  que  l'impor- 
tation, non  l'exportation.  L'effort  et  l'émotion  s'expliquent  par 
un  môme  mécanisme,  uniquement  centripète. 

L'hypothèse  ainsi  généralisée  paraissait  tout  à  la  fois  para- 
doxale et  précise.  Elle  plut  aux  psychologues,  parce  que  son 
auteur  en  était  un,  qui  y  avait  été  conduit  psychologiquement 


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LES   RÉSULTATS   DE   LA   PSYCHO-PHYSIOLOGIE.     _  177 

et  elle  séduisit  les  expérimentateurs,  parce  que  son  second  au- 
teur avait  particulièrement  insisté  sur  les  phénomènes  de  cir* 
culation  et  de  vaso-motricité.  On  entreprit  de  la  vérifier  par  tous 
les  moyens  possibles,  depuis  la  vivisection  jusqu'à  la  sugges- 
tion. On  ne  cesse  pas  depuis  vingt  ans  et  quelques  médecins  sont 
tombés  dans  le  ridicule.  Elle  est  encore  à  la  mode,  mais  elle  perd' 
du  terrain. 

Si  on  la  tient  pour  une  simple  description  du  mécanisme  de 
l'émotion,  analogue  à  celle  que  M.  Ribot  a  donnée  de  l'atten- 
tion, elle  est  en  effet  une  précieuse  contribution  à  l'étude  de  la  sen- 
sibilité, où  l'on  n'avait  point  fait  assez  de  place  aux  sen^tions 
«  coenesthésiques,  »  lesquelles  résultent  précisément  des  mo- 
difications organiques.  Mais  si  on  prétend  en  faire  une  explica- 
tion de  la  nature  de  l'émotion,  cette  explication  ne  devient-elle 
pa?  trop  simpliste?  Dans  l'émotion,  c'est  entendu,  il  y  a  des 
troubles  respiratoires,  circulatoires,  musculaires.  Mais  il  y  a  aussi 
des  troubles  psychologiques  proprement  dits,  des  pertes  de  mé- 
moire, des  aphasies,  des  angoisses,  des  défaillances  morales  de 
toute  sorte,  et  qui  ne  sont  pas  le  seul  retentissement  des  sensa-^ 
tions  oi^aniques.  Un  timide  rougit:  est-ce  pour  cela  qu'il  ne' 
trouve  plus  ses  mots?  Un  homme  en  colère  rougit  également  :  il 
parle  avec  volubilité.  L'insuffisance  de  l'un,  l'abondance  de 
l'autre  ont-elles  la  môme  cause  superficielle?  De  même  l'atten- 
tion comprend  bien  plus  d'élémens  que  les  phénomènes  d'inhi- 
bition musculaire  qui  en  composent  l'attitude.  Le  sentiment  de 
fatigue,  après  le  travail,  est  autre  chose  que  le  besoin  de  se 
«  dégourdir  les  jambes.  » 

D'une  manière  générale,  toutes  les  recherches  de  cet  ordre, 
—  et  elles  sont  innombrables,  —  reposent  sur  une  analyse  trop 
élémentaire.  Ce  n'est  pas  à  dire  qu'elles  soient  inutiles.  Leur 
action,  au  contraire,  a  été  bienfaisante  et  un  résultat  est  acquis 
définitivement  :  il  est  impossible  d'établir,  par  la  seule  con- 
science, qu'il  y  a  entre  les  états  de  l'esprit  «  des  uniformités  de 
succession,  »  parce  que,  dans  ces  successions,  on  ne  parvient 
jamais  à  saisir  tous  les  intermédiaires,  qui  sont  des  représen- 
tations inconscientes.  Mais,  instinctivement,  on  a  conclu  de  là 
qu'il  fallait  réduire  un  phénomène  inconscient  à  n'être  qu'un 
phénomène  physiologique.  Ainsi  la  conscience  n'a  plus  d'impor- 
tance :  elle  est,  elle  pourrait  ne  pas  être.  Le  mécanisme  corporel 
étant  donné,  le  résultat  final  resterait  le  môme,  avec  ou  sans 

TftMF  XXXV.  —  1906.  .i% 


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178  AEVUE  DES  DEUX  MONDES. 

conscience.  C'est  possible,  mais  qu'en  savons-nous?  Au  fond, 
sans  nous  en  rendre  compte,  nous  retombons  simplement  dans 
la  méprise  d'Auguste  Comte.  D'une  part,  en  effet,  la  psycho- 
logie cesse  d'être  psychologique,  c'est-à-dire  qu'elle  renonce  à 
trouver  les  véritables  lois  des  phénomènes  spirituels.  D'autre 
part,  la  physiologie  constate  seulement  des  coïncidences  «ntre  tel 
fait  moral  et  tel  fait  physique  :  elle  n'explique  pas  leurs  lois  de 
succession. 

IV 

Aussi  la  psychologie  française  ne  devait  pas  en  rester  là. 
C'est  encore  M.  Th.  Ribot,  qui,  l'ayant  initiée  au  mouvement  de 
l'étranger,  lui  communiqua  son  élan  original. 

Depuis  Claude  Bernard,  il  était  entendu  pour  le  physique  que 
les  lois  de  la  maladie  sont  les  mômes  que  celles  de  la  santé  : 
pourquoi  n'en  serait-il  pas  ainsi  au  moral?  En  poursuivant 
ses  études  physiologiques  des  phénomènes  mentaux,  M.  Ribot 
s'avisa  donc  de  recourir  aux  médecins.  Il  consulta  leurs  rap- 
ports, rédigea  ses  travaux  sur  leurs  a  observations.  »  Par-dessus 
l'Allemagne  et  l'Angleterre,  par  delà  Auguste  Comte,  il  renoua 
la  grande  tradition  française  des  aliénistes  :  «  L'homme  n'est  connu 
qu'à  moitié,  avait  dit  Broussais,  s'il  n'est  connu  qu'à  l'état  sain 
L'état  de  maladie  fait  aussi  bien  partie  de  son  existence  morale 
que  de  son  existence  physique.  »  Et  c'est  pourquoi  des  livres, 
conmie  les  Maladies  de  la  Mémoire^  les  Maladies  de  la  Personna- 
lité, les  Maladies  de  la  Volonté,  ont  une  importance  historique 
qui  ne  peut  être  méconnue. 

Sans  doute,  M.  Ribot  reste  fidèle  ici  à  son  premier  point  de 
vue;  il  considère  d'abord  la  mémoire  comme  «  un  fait  biolo- 
gique. »  «  La  mémoire,  dit-il,  est  une  fonction  générale  du  sys- 
tème nerveux.  Elle  a  pour  base  la  propriété  qu'ont  les  élé- 
mens  de  conserver  une  modification  reçue  et  de  former  des 
associations.  »  Or,  pour  la  conscience,  la  mémoire  joue  un 
double  rôle;  elle  conserve,  elle  reproduit.  Ces  deux  opérations 
sont  surtout  physiologiques  :  la  conservation  dépend  de  la  nu- 
trition :  dans  un  cerveau  fatigué,  aux  élémens  pauvres,  rien  ne  se 
fixe,  ces  élémens  se  trouvant  dans  l'incapacité  d'organiser  entre 
eux  des  associations  nouvelles;  la  reproduction  est  un  effet  de  la 
circulation  générale  ou  locale  :  un  cerveau  où  le  sang  circule  mal 


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LES   RÉSULTATS   DE   LA    PSYCHO-PHYSIOLOGIE.  179 

est  impuissant  à  réveiller  le  passé  ;  la  mémoire  s'appauvrit  avec 
Tauémie.  C'est  que  la  mémoire  «  consiste  en  un  processus  d'or- 
ganisation à  degrés  variables  compris  entre  deux  limites  ex- 
trêmes, l'état  nouveau  y  l'enregistrement  organique.  » 

Seulement  la  méthode  Q%i  pathologique  :  c'est  là  sa  nouveauté. 
Ces  associations  pbysiologicpies,  en  effet,  on  ne  prétend  plus  les 
saisir  directement,  ni  surtout  partir  d'elles  pour  expliquer  le  fait 
psychologique  du  souvenir.  On  fait  un  détour»  par  la 'maladie. 
On  recueille  des  faits  saillans»  privilégiés,  qui  sont  les  altéra- 
tions de  la  mémoire,  amnésies  ou  hypermnésies,  pertes  totales, 
partielles, progressives;  on  observe  aussi  les  guérisons,la  marche 
de  Toubli,  le  retour  des  souvenirs.  On  compare  et  on  interprète; 
la  conclusion  s'impose  d'elle-même,  comme  une  simple  généra- 
lisation : 

<<  Dans  le  cas  de  dissolution  générale  de  la  mémoire,  la  perte 
dés  souvenirs  suit  une  marche  invariable  :  les  faits  récens,  les 
idées  en  général,  les  sentimens,  les  actes.  Dans  le  cas  de  dis- 
solution partielle  le  mieux  connu  (l'oubli  des  signes),  la  perte 
des  souvenirs  suit  une  marche  invariable  :  les  noms  propres, 
les  noms  communs,  les  adjectifs  et  les  verbes,  les  interjections, 
les  gestes.  Dans  les  deux  cas,  la  marche  est  identique.  C'est  une 
régression  du  plus  nouveau  au  plus  ancien,  du  complexe  au 
simple,  du  volontaire  à  l'automatique,  du  moins  organisé  au 
mieux  organisé. 

«  L'exactitude  de  cette  loi  de  régression  est  vérifiée  par  les 
cas  assez  rares  où  la  dissolution  progressive  de  la  mémoire  est 
suivie  d'une  guérison  ;  les  souvenirs  reviennent  dans  l'ordre  in- 
verse de  leur  perte.  » 

Pareillement,  notre  personnalité  repose  uniquement  sur  une 
base  physiologique  :  le  sentiment  du  moi  est  le  sentiment  du 
corps;  l'unité  psychologique  exprime  simplement  l'unité  orga- 
nique, la  coordination  des  actions  nerveuses  qui  constituent  la 
vie  du  corps.  Aussi  notre  personnalité  consciente  est-elle  bien 
étroite  par  rapport  à  notre  personnalité  véritable  :  elle  n'en  est 
qu'un  extrait,  une  réduction. 

«  C'est  l'organisme  et  le  cerveau,  sa  représentation  suprême, 
qui  est  la  personnalité  réelle,  contenant  en  lui  les  restes  de  tout 
ce  que  nous  avons  été,  et  fes  possibilités  de  tout  ee  que  nous 
serons.  Le  caractère  individuel  tout  entier  est  inscrit  là  avec  ses 
aptitudes  actives  et  passives,  ses  sympathies  et  antipalhics,  son 


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180  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

génie,  son  talent  ou  sa  sottise,  ses  vertus  et  ses  vices,  sa  torpeur 
ou  son  activité.  Ce  qui  en  émerge  jusqu'à  la  conscience  est  peu 
au  prix  de  ce  qui  reste  enseveli,  quoique  agissant.  La  personna- 
lité consciente  n'est  jamais  qu'une  faible  partie  de  la  personna- 
lité physique.  » 

Le  problème  de  la  personnalité,  comme  celui  de  la  mémoire, 
se  trouve  en  dernière  analyse  réduit  à  un  problème  biolo- 
gique. Mais  c'est  là  encore  un  point  d'arrivée,  non  un  point  de 
départ,  une  conclusion,  non  un  postulat.  Cette  vue  résume 
simplement  les  faits,  toutes  les  déformations  morbides  de  la 
personnalité,  ses  troubles  organiques,  ses  troubles  affectifs  et 
intellectuels,  ses  dissolutions  et  dédoublemens,  ses  aliénationSi 
alternances  et  substitutions. 

Cette  psychologie  morbide  est-elle  la  forme  définitive  de  la 
psycho-physiologie?  Il  serait  prématuré  de  l'affirmer.  Seule- 
ment, alors  que  toutes  les  autres  déclinaient,  celle-ci  a  triomphé  : 
ce  même  congrès  de  Rome,  qui  consacra  la  chute  de  la  psycho- 
métrie,  mit  en  lumière  l'activité  de  la  pathologie  mentale,  sa 
fécondité,  et  aussi  le  renom  de  l'Ecole  française,  dont  elle  est  la 
forme  la  plus  spontanée  et  la  plus  neuve. 

Car  les  disciples  de  M.  Ribot  font  chaque  jour  un  pas  de  plus 
dans  la  voie  qu'il  avait  ouverte.  Formé  à  l'ancienne  mode,  uni- 
quement psychologue,  il  avait  été  obligé  le  plus  souvent,  dans 
ses  recherches  pathologiques,  de  s'en  tenir  à  des  renseigne- 
mens  de  seconde  main  :  il  n'était  pas  jnédecin.  Ses  continua- 
teurs le  sont  devenus.  Us  se  sont  installés  dans  les  asiles. 
Quelques-uns  même  s'exercent  à  la  thérapeutique,  par  scrupule 
de  savaiis,  essayant  de  vérifier  leurs  conceptions  théoriques  par 
le  contrôle  immédiat  et  bienfaisant  de  la  guérison  :  ce  sont  des 
cliniciens.  Quand  ils  enseignent,  ils  présentent  dans  leurs  cours 
les  malades  qu'ils  ont  étudiés  à  l'hôpital.  Le  public  les  écoute 
avidement,  rien  ne  paraissant  à  la  foule  bourgeoise  plus  roma- 
nesque, pliis  fantastique,  plus  égrillard  parfois  que  les  pertur- 
bations mentales.  Quelques-uns  même  se  spécialisent  dans  les 
maladies  pittoresques,  grivoises,  et  la  pathologie  a  pénétré  dans 
les  «  salons  parisiens.  »  Elle  a  ses  revues  à  elle  et  elle  ne  dé- 
daigne pas  les  autres.  Elle  règne  également  parmi  les  savans  et 
les  badauds. 

Ce  succès  ne  lui  a  pas  été  nuisible;  au  contraire.  Il  l'a  aidée 


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LES   RÉSULTATS  DE   LA  PSYCHO-PHTSIOLOGIE.  181 

à  prendre  conscience  d'elle-même.  Instruite  parle  passé,  formée 
à  ses  disciplines  précises,  elle  en  a  mis  au  point  tous  les  procé- 
dés utiles  pour  le  contrôle  de  ses  propres  recherches.  Elle  est 
aujourd'hui  en  pleine  activité. 

Pour  nous  en  rendre  compte,  pénétrons  dans  un  de  ses  labo- 
ratoires, à  la  Salpêtrière  ou  à  Sainte-Anne. 


D'abord,  le  malade  est  traité  médicalement  :  la  vie  du  corps, 
dans  toutes  ses  fonctions,  de  toutes  les  manières,  est  étudiée, 
analysée,  décrite.  Les  altérations  ou  modifications  fonctionnelles, 
les  changemens  mécaniques,  chimiques,  toutes  les  variations 
organiques  sont  notées,  classées,  constituant  comme  autant  de 
petites  monographies.  Les  antécédens,  les  hérédités,  les  événe- 
mens  biographiques  qui  ont  précédé  les  crises  sont  recherchés 
et  contrôlés.  Dans  !'«  observation  »  qui  compose  le  dossier  du 
sujet,  vous  trouverez  un  paragraphe  ou  un  chapitre  consacré  à 
la  nutrition,  un  autre  à  la  circulation,  un  troisième  à  la  tonicité 
musculaire  ou  aux  phénomènes  d'exèrétîon  et  de  sécrétion. 

Ensuite,  le  malade  est  étudié  psychométriquement  :  nous 
pouvons  nous  croire  ici  dans  un  de  ces  «  cabinets  de  physique  » 
que  nous  avons  vus  en  Allemagne.  Nous  retrouvons,  perfec- 
tionnés et  multipliés,  tous  les  appareils  qui  avaient  ébloui  les 
néophytes  :  il  ne  manque  que  des  crédits  pour  en  faire  construire 
davantage.  Sur  des  cylindres  noircis  à  la  fumée  nous  voyons  se 
tracer  des  graphiques  innombrables,  dessinant  les  battemens  du 
cœur,  du  pouls,  les  accélérations  ou  ralentissemens  des  poumons, 
la  fatigue  ou  l'excitation  des  muscles,  la  sensibilité  de  la  peau, 
l'acuité  ou  l'obtusion  du  toucher,  de  l'œil,  de  tous  les  organes 
perceptifs,  la  rapidité  ou  la  lenteur  des  «  temps  de  réaction.  » 

Ces  menus  renseignemens  vont  se  joindre  à  tous  les  autres, 
dans  le  dossier  grossissant. 

Puis,  le  malade  est  observé  psychologiquement  :  le  voici  en 
face  du  médecin,  tout  seul,  et  vous  pouvez  vous  supposer  mainte- 
nant dans  le  cabinet  d'un  Royer-Collard  qui  ferait  une  interview. 
Tout  le  rôle  du  praticien  est  alors  d'interroger  son  sujet  :  il 
dirige  les  recherches  de  sa  mémoire,  réveille  sa  conscience,  ses 
phobies,  ses  obsessions,  ses  angoisses  et,  curieusement,  avide- 
ment, passionnément,  tandis  que  cet  aliéné  se  raconte,  il  écrit  au 


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182  RETUB  DBS   DEUX  MOIVDES. 

stylographe  toute  la  pauvre  confidence,  tachant  de  fixer  au  vol 
le  désordre  même  de  cette  pensée  élémentaire. 

Ces  feuilles  éparses,  à  leur  tour,  vont  s'entasser  sur  les  gra- 
phiques. 

Car  vous  pensez  bien  qu'il  ne  suffit  pas  d'étudier  ces  névro- 
pathes un  instant  :  il  faut  suivre  toutes  les  phases  de  leurs  mala- 
dies. Il  faut  surtout  tenir  compte  de  leur  extrême  mobilité.  Ils 
subissent  toutes  les  influences,  toutes  les  suggestions.  La  moindre 
présence  les  trouble,  fausse  leurs  réponses.  Il  est  nécessaire  de 
contrôler  ce  qu'ils  disent  aujourd'hui  par  ce  qu'ils  ont  dit  hier,  de 
les  comparer  sans  cesse  à  eux-niômes.  L'essentiel  est  de  les 
mettre  en  confiance.  Presque  toutes  ces  consciences  incertaines 
ne  demandent  qu'un  appui  :  elles  sentent  leur  faiblesse ,  leur 
pauvreté  psychologique  :  elles  ont  besoin  de  direction ,.d'autorité, 
cherchent  à  s'abandonner.  Pour  une  tâche  aussi  délicate,  la  ri- 
gueur de  la  méthode,  la  patience  même  ne  suffisent  pas  tou- 
jours au  médecin.  Il  y  faut  un  peu  plus,  un  élément  moral,  une 
sympathie,  quelque  chose  de  pitoyable  et  de  fraternel. 

Enfin,  une  fois  close  cette  immense  et  longue  enquête,  il  reste 
à  interpréter  la  liasse  des  documens.  L'avantage  de  la  maladie 
est  de  présaoàter  au  médecin  des  phénomènes  mentaux  grossis 
ou  simplifiés  :  elle  est  une  expérience  toute  faite.  Mais  conçoit-on 
l'extrême  délicatesse  du  sens  psychologique  que  doit  posséder 
l'aliéniste?  Les  diagnostics  de  médecins  se  font,  en  réalité, 
d'instinct,  d'impression,  au  moins  autant  que  par  raisonnement 
ou  méthode.  D'après  les  gestes,  les  actes,  le  langage,  tous  les 
renseignemens  qu'il  a  recueillis,  celui-ci  induit  les  faits  psycho- 
logiques, M  de  même  que  le  chimiste  détermine  les  élémens  des 
astres,  d'après  les  raies  du  spectre.  » 

Ainsi,  la  méthode  actuelle  semble  très  complète  :  elle  con- 
siste «  à  unir  la  médecine  mentale  à  la  psychologie,  à  tirer  de  la 
psychologie  tous  les  éclaircissemens  qu'elle  peut  apporter  pour 
la  classification  et  l'interprétation  des  faits  que  nous  présente  la 
pathologie  mentale  et  réciproquement  à  chercher  dans  les  alté- 
rations morbides  de  l'esprit  des  observations  et  des  expériences 
naturelles  qui  permettent  d'analyser  la  pensée  humaine.  » 

C'est  cette  brillante  discipline  qui  a  fait  le  succès  du  doc- 
teur Pierre  Janet,  successeur  de  M.  Uibot  dans  l'enseignement 
ofliciel.  C'est  lui  qui  en  a  donné  la  formule  que  je  viens  de 


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LES    RÉSULTATS   DE   LA    PSYCHO-PHYSIOLOGIE.  183 

citer.  Il  la  pratique  lui-même  depuis  plus  de  vingt  ans  et  son 
œuvre  est  le  plus  important  magasin  de  documens  pathologiques 
que  nous  ayons  aujourd'hui.  Il  est  pourtant  assez  aisé  de  s'y 
reconnaître,  parmi  de  si  gros  volumes,  car  ce  neurologiste  est 
un  philosophe.  Il  a  eu  de  bonne  heure  une  idée  directrice,  qui 
ressemble  maintenant  à  une  théorie. 

Il  y  est  arrivé  par  une  série  d'étapes  dont  les  plus  impor- 
tantes furent  Tétude  du  somnambulisme  naturel  ou  provoqué, 
celle  de  l'hystérie,  et  enfin  celle  d'ime  maladie  psychologique 
dont  il  a  tracé  le  premier  le  tableau,  la  psychasthénie,  avec 
toutes  ses  obsessions. 

Par  le  somnambulisme,  Pierre  Janet  avait  été  conduit  d'abord 
à  faire  ime  distinction  entre  deux  formes  de  l'actixdté  psycholo- 
gique, l'activité  créatrice,  l'activité  reproductrice.  Dans  la  vie, 
nous  sommes  sans  cesse  obligés  de  nous  «  adapter,  n  Cette 
adaptation  se  compose  d'actes  nouveaux  qu'il  nous  faut  impro- 
viser. Ce  sont  des  «  synthèses,  »  car  ces  actes  sont  surtout  des 
combinaisons  originales  de  mouvemens  anciens  :  c'est  ainsi  que 
la  danse  est  une  nouvelle  organisation  de  la  marche.  D'autre 
part,  les  opérations  anciennes  se  reproduisent  d'ellesrmômes, 
par  habitude.  Elles  deviennent  automatiques  :  c^est  ainsi  que 
nous  écrivons  sans  effort  après  avoir  tant  peiné  pour  apprendre. 
Dans  l'état  normal,  l'activité^  synthétique  et  l'activité  automa- 
tique s'harmonisent,  l'une  soutenant  l'autre,  l'une  limitant  l'autre 
et  la  disciplinant  :  ainsi  nous  écrivons  automatiquement  ce  que 
nous  voulons.  Mais,  dans  l'état  pathologique,  tout  change.  L'ac- 
tivité créatrice  est  plus  difficile  que  l'autre.  La  maladie  la  sup- 
prime, et  c'est  l'autre  qui  prend  le  dessus,  devient  indépendante, 
travaille  pour  son  propre  compte  et  sans  contrôle  :  ainsi,  dans 
récriture  automatique  des  hystériques,  la  main  écrit  indépen- 
damment et  à  l'insu  de  la  malade.  Il  y  a  comme  un  dédouble- 
ment de  la  personnalité.  «  La  plupart  de  ces  faits  se  dévelop-. 
peut  par  un  mécanisme  analogue  à  celui  de  la  suggestion.  Ce 
sont  des  phénomènes  psychologiques  qui  se  développent  Com- 
plètement et  isolément  en  dehors  de  la  volonté  et  souvent  de  la 
conscience  personnelle  du  malade.  L'idée  suggérée  peut  se  déve- 
lopper de  cette  manière  parce  qu'elle  ne  rencontre  pas  dans  l'es- 
prit ces  idées  antagonistes  qui  d'ordinaire  restreignent  les  pen- 
sées, parce  qu'elle  demeure  isolée  dans  Tesprit  comme  un  tableau 
qui  n'a  pas  de  cadre.  » 


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185-  REVUE   DES   DEUX  MONDES. 

Par  rhystérîe  proprement  dite,  Pierre  Janet  a  précisé  ce  qiie 
Charcot  appelait  «  une  maladie  psychique,  »  c'est-à-dire  une 
maladie  dont  les  symptômes  sont  uniquement  psychologiques, 
dont  les  troubles  ne  peuvent  être  rapportés  à  une  lésion  orga- 
nique. L'hystérique  en  effet  ne  présente  aucune  tare  physiolo- 
gique :  les  organes  sensoriels  fonctionnent  normalement,  et 
cependant .  les  sens  ne  fournissent  pas  toujours  des  sensations. 
Ce  n'est  donc  pas  physiologiquement  que  se  peuvent  expliquer 
les  «  stigmates  hystériques,  »  amnésies,  anesthésies,  contrac- 
tures, suggestibilité.  C'est  bien  la  conscience  elle-même  qui  est 
atteinte,  dans  laquelle  il  y  a  trouble,  dédoublement,  éparpil- 
^ement.  C'est  comme  si  la  clarté  qui  Téclaire  s'obscurcissait, 
éclairait  moins  loin.  C'est  un  rétrécissement  du  champ  où  se 
porte  la  vue  intérieure.  «  L'esprit  ne  semble  plus  capable 
d'opérer  une  réunion,  une  fusion  simultanée  de  toutes  les  im- 
pressions qui  lui  viennent  de  la  périphérie  et  qui  sont  groupées 
simultanément  dans  un  esprit  normal.  » 

Enfin,  par  la  psychasthénie,  Pierre  Janet  a  achevé  de  dégager 
sa  conception  de  la  vie  psychologique.  Les  névropathes  qu'il 
appelle  psychasthéniques  sont,  à  la  lettre,  des  &mes  faibles,  des 
consciences  titubantes  :  ce  sont  des  inquiets,  des  scrupuleux,  des 
douteurs,  des  abouliques,  des  angoissés.  A  la  différence  des  hysté- 
riques, toutes  les  fonctions  psychologiques  continuent  de  s'ac- 
complir chez  eux  et  ils  continuent  d'en  avoir  conscience,  mais 
ces  fonctions  s'accomplissent  mal,  et  ils  en  ont  We  conscience 
pénible,  vague.  Ils  ne  souffrent^  pas  d'hallucinations,  mais  d'obses- 
sions. Ils  n'ont  pas  davantage  d'anesthésies  ou  d'amnésies,  mais 
des  ruminations,  de  l'inertie,  de  l'indifférence.  Ils  s'en  rendent 
compte.  Leur  maladie  est  une  insuffisance  générale,  comme  si 
toute  leur  existence  avait  perdu  le  relief  et  la  couleur.  Ils 
n'éprouvent  que  des  «  sentimens  d'incomplétude.  »  La  vie  leur 
parait  lointaine,  dénuée  d'intérêt,  irréelle.  Ils  vivent  en  rêve.  On 
dirait  que  la  mélodie  qui  constitue  la  vie  de  conscience  a  été 
chez  eux  transposée  en  mineur.  C'est  un  violon  qui  joue  en 
sourdine.  Ou,  si  vous  préférez,  il  y  a  eu  abaissement  de  leur 
niveau  mental.  Si  bien  que,  en  définitive,  il  faut  nous  figurei 
la  vie  psychologique  comme  capable  d'une  certaine  tension  (le» 
stoïciens  parlaient  déjà  du  tovo;,  Teffort),  et  cette  tension  peut 
présenter  une  infinité  de  degrés.  Lorsqu'elle  diminue,  il  arrive 
qu'elle  ne  soit  plus  suffisante  pour  assurer  certaines  fonctions. 


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LES   RÉSULTATS   DE   LA   PSYCHO-PHYSIOLOGIE.  185 

pour  répondre  aux  exigences  de  la  vie  :  ainsi  le  moteur  d'une 
automobile  qui  travaille  fructueusement  en  palier  saffole  vaine- 
ment à  la  rampe.  Les  psychasthéniques  sont  des  malades  qpi 
ne  peuvent  plus  monter  la  côte.  Tous  les  troubles  qu'ils  res- 
sentent/ les  obsessions,  les  tics,  Tangoisse,  constituent  seule- 
ment une  dérivation  de  Ténergie  qui  ne  parvenant,  par  suite  de 
sa  pauvreté  même,  à  s'employer  utilement,  se  gaspille  et  se  dis- 
sipe en  automatisme  stérile.  Guérir  ces  malades,  ce  serait  sim- 
plement, en  les  stimulant,  rehausser  leur  niveau,  rétablir  leur 
tension  psychologique  normale. 

Aussi  ces  psychasthéniques  sont-ils  les  plus  instructifs  pour 
le  psychologue.  Puisque  ce  sont  des  pauvres,  en  effet,  les  dé- 
penses qu'ils  suppriment  de  leur  budget  psychologique  sont  évi- 
demment les  plus  coûteuses.  Dès  lors,  les  opérations  intellec- 
tuelles et  morales  qui  leur  manquent  étant  les  plus  difficiles,  il 
suffira  de  noter  dans  quel  ordre  les  fonctions  psychologiques 
disparaissent  chez  eux  pour  hiérarchiser  du  même  coup  ces 
fonctions,  selon  leur  rang  de  difficulté. 

Or,  ces  malades  mènent  une  existence  pâle»  effacée,  lointaine. 
Ce  qui  d'abord  s'est  affaibli  chez  eux,  c'est  le  sentiment  même 
de  la  vie  :  il  n'y  a  donc  rien  de  plus  difficile  que  de  vivre,  de 
vivre  avec  relief  et  intensité,  car  vivre,  c'est  agir  et  improviser. 
Rien  n'est  plus  compliqué  que  de  percevoir  la  réalité  présente, 
la  réalité  sociale  surtout,  le  milieu  où  nous  sommes,  les  gens 
qui  nous  entourent,  et  ces  indigens  d'esprit  sont  comme  dis- 
traits :  ils  sont  isolés,  flottans.  Tous  les  liens,  qui  à  chaque  mo- 
ment nous  rattachent  aux  choses  et  aux  êtres,  sont  distendus 
ou  brisés  chez  eux  :  ils  ont  perdu  «  la  fonction  du  réel.  »  Ils 
Pont  perdue,  parce  que  leur  niveau  mental  s'est  abaissé  et  que 
leur  conscience,  comme  un  flot  qui  recule,  n'atteint  plus  à  cette 
cime.  <c  Donc,  conclut  l'aliéniste,  deux  phénomènes  essentiels 
caractérisent  les  premiers  degrés  de  cette  hiérarchie  psycho- 
logique :  1®  l'unification,  la  concentration,  surtout  importante 
lorsqu'elle  est  nouvelle  et  qu'elle  constitue  la  synthèse  mentale; 
2®  le  nombre,  la  masse  des  phénomènes  psychologiques  qui 
doivent  faire  partie  de  cette  synthèse.  »  Au  plus  bas  degré,  na- 
turellement, se  trouveront  les  phénomènes  d'automatisme;  au 
plus  élevé,  les  fonctions  créatrices,  la  perception  du  «  moi,  »  la 
représentation  du  «  monde.  » 

Et  ainsi  la  pathologie  mentale,  au  terme  de  ses  généralisa- 


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186  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

lions  les  plus  simples,  rejoint,  à  sa  manière,  la  tradition  de  la 
philosophie  la  plus  abstraite,  celle  de  l'idéalisme.  L^  réalité,  ce 
ne  sont  pas  nos  idées,  c'est  Torganisation  de  nos  idées,  nos  idées 
agissantes.  Le  réel  est  plus  et  moins  qu'une  idée;  il  est  une 
fonction.  Et  c'est  dans  le  môme  sens  qu'un  véritable  métaphysi- 
cien, M.  Bergson,  reprenant  en  style  nouveau  le  vieux  problème 
de  la  matière  et  de  l'esprit,  a  pu  dire  :  «  L'actualité  de  notre  per- 
ception consiste  dans  son  activité,  dans  les  mouvemens  qui  la  pro- 
longent et  non  dans  sa  plus  grande  intensité;  le  passé  n'est  qu'idée, 
le  présent  est  idéo-moteur...  C'est  justement  parce  que  j'aurai 
rendu  un  souvenir  actif  qu'il  sera  devenu  actuel,  c'est-à-dire  une 
sensation  capable  de  provoquer  des  mouvemens...  Le  sentiment 
concret  que  nous  avons  de  la  réalité  présente  consisterait  donc 
dans  la  conscience  que  nous  prenons  des  mouvemens  effectifs 
par  lesquels  notre  organisme  répond  naturellement  aux  excita'- 
tions,  de  sorte  que  là  où  ces  relations  se  détendent  ou  se  gâtent 
entre  sensations  et  mouvemens,  le  sens  du  réel  s'affaiblit  en  nous.  » 

Si  j'ai  insisté  sur  ces  analyses,  c'est  qu'elles  présentent  un 
caractère  assez  inattendu:  peut-on  considérer  la  pathologie  men- 
tale comme  une  psycho-physiologie  ? 

Sans  doute,  comme  par  le  passé,  mieux  que  par  le  passé,  on  y 
décrit  les  phénomènes  physiologiques  apparens.  On  tâche  même, 
ainsi  que  dans  les  premiers  laboratoires,  de  leur  appliquer  les 
procédés  perfectionnés  de  la  psychométrie.  Mais  on  se  rend 
compte  que  ce  sont  là  des  accessoires,  des  détails,  dont  l'exacti- 
tude même  doit  mettre  en  défiance  :  on  ne  connaît  pas  les  ma- 
lades avec  des  instrumens.  Tout  ce  qu'on  peut  espérer,  c'est 
caractériser  par  quelques  faits  précis  les  différens  degrés  de  la 
dépression  mentale.  En  réalité,  toutes  les  mesures  prises  jus- 
qu'ici sont  fausses  ou  inutiles,  comme  celles  des  «  temps  de  réac- 
tion »  qui  ne  prouvent  jamais  rien.  Il  faudrait  atteindre  des  phé- 
nomènes plus  simples,  plus  constans.  Par  exemple,  quand  le 
fonctionnement  cérébral  est  compromis,  si  la  vie  psychologique 
s'appauvrit,  n'est-ce  pas  qu'elle  se  ralentit?  Les  sensations  élémen- 
taires des  différens  sens  n'y  conservent  sans  doute  pas  la  même 
durée  que  dans  l'état  normal.  La  vitesse  de  la  conscience  change* 
Voilà  quelle  serait  une  mesure  utile.  On  a  tenté  l'expérience 
pour  la  vue  par  la  rapidité  de  la  fusion  des  couleurs  du  prisme* 
Mais  ce  n'est  encore  là  qu'une  indication. 


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LES   RÉSULTATS   DE  LA  P8TCH0-PHTSI0L06IE.  187 

On  se  rend  compte  aussi  qu'il  ne  suffit  pas,  pour  expliquer 
des  agitations  d'esprit,  des  délires,  des  obsessions,  de  faire  appel 
à  des  altérations  viscérales,  telles  qu'il  s'en  produit  dans  n'im-' 
porte  quelle  maladie  du  cœur  ou  du  poumon.  Tous  les  change- 
mens  vasculaires  ou  respiratoires  que  l'on  peut  observer  se  re- 
trouvent identiques  dans  des  états  bien  différens  :  que  d'émotions 
s'accompagnent  d'accélérations  cardiaques  :  la  timidité  et  la  colère 
font  également  rougir  le  visage.  Ces  phénomènes  sont  des  élé- 
mens  dans  des  ensembles  infiniment  complexes.  Ils  ne  peuvent 
renseigner  en  aucune  manière  sur  les  états  de  conscience  ou  les 
maladies  mentales  qu'ib  accompagnent  :  c'est  tout  au  plus  s'ils 
les  révèlent  I 

En  réalité,  l'aliéniste  n'a  qu'ime  ressource,  une  ressource 
psychologique.  Il  fait  parler  le  malade,  consigne  ses  réponses, 
s'en  remet  à  son  témoignage.  Mais  ce  témoignage,  c'est  la  con-* 
naissance  que  le  malade  a  acquise  de  lui-même  par  lui-même, 
subjectivement,  à  l'aide  de  sa  conscience.  Il  dit  ce  qu'il  se^t.  Il 
le  dit  comme  il  veut,  comme  il  peut.  Ce  névropathe  fait  de 
l'introspection,  rien  de  plus.  Il  recommence  pour  son  compte 
la  psychologie  de  1827  :  il  est  supposé  un  Garnier  ou  un  Victor 
Cousin.  Aussi,  quelle  rencontre  heureuse,  quel  fait  privilégié, 
lorsqu'un  aliéné  est  instruit,  curieux,  doué  d'esprit  de  finesse  et 
d'analyse.  La  merveille  des  merveilles,  le  miracle  scientifique, 
c'est  un  psychologue  qui  deviendrait  fou.  11  y  en  a.  Dieu  merci! 

De  plus,  ces  données  de  la  médecine  mentale,  nous  dit-on, 
doivent  être  «  classées,  interprétées  par  la  psychologie  ».-,  Le 
médecin  est  donc  un  psychologue,  lui  aussi,  c'est-à-dire  qu'il  est 
capable  d'utiliser  avec  sa  conscience,  à  lui,  le  témoignage  de  là 
conscience  des  autres.  L'habileté  professionnelle  est  ici  l'aptitude 
instinctive  et  acquise  à  se  confondre  avec  le  sujet,  à  imaginer, 
d'après  soi-même,  le  désordre  de  sa  pensée.  J'ai  déjà  signalé  la 
sympathie,  l'intimité,  l'abandon  et  la  confiance  d'une  part,  l'auto- 
rité et  la  bienveillance  d'autre  part,  qui  donnent  à  ces  rapports 
d'aliéné  et  d'aliéniste  un  caractère  sentimental  si  troublant  :  en 
voilà  la  raison  profonde.  Le  médecin  aussi,  en  vérité,  ne  pra- 
tique que  l'introspection,  Tauto^observation.  Il  vaudra  selon  la 
souplesse  et  le  goût  qu'il  aura  de  s'identifier  momentanément 
h  ses  «  toqués.  »  Il  les  jugera  d'après  lui-même.  Leur  histoire 
sera  la  sienne.  Son  vrai  mérite,  en  les  observant,  aura  été  de 
rendre  objective  la  vieille  méthode  subjective^  en  la  doublant, 


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188  TCEYUE   DES    DEUX   MONDES. 

pour  ainsi  dire,  par  une  comparaison.  Étant  donné  le  témoignage 
de  la  conscience  de  ce  malade,  étant  donné  aussi  le  témoignage 
de  ma  conscience,  quelle  différence  y  a-t-il  etitre  lui  et  moi  et 
quelles  sont  les  différences  simultanées?  L'aliéniste  ne  se  pose 
pas  d'autre  question.  Sa  personnalité  est  la  mesure  de  celle  de 
son  malade.  Et',  à  vrai  dire,  il  n'est  rien  qui  ait  plus  contribué 
que  notre  actuelle  pathologie  à  dissiper  Tancienne  conception 
d'une  psycho-physiologie. 

VI 

Nous  aboutissons  donc,  avec  les  travaux  les  plus  récens,  à 
une  sorte  dlntrospection  comparée,  —  c'est-à-dire  que  nous 
voilà,  après  trois  quarts  de  siècle,  plus  rapprochés  de  JoufFroy 
que  de  Comte.  Au  cours  de  cette  histoire  que  nous  venons  de 
retracer,  tous  les  efforts  de  la  psychologie  ont  été  de  se  rappro- 
cher de  la  physiologie  ;  tous  ses  progrès  ont  eu  pour  effet  de 
l'en  éloigner. 

C'est  qu'il  y  a  physiologie  et  physiologie. 

Dans  l'organisme,  en  effet,  nous  pouvons  considérer  les  chan- 
gemens  de  la  circulation,  de  la  respiration,  les  altérations  viscé- 
rales, les  contractions  musculaires,  les  impressions  sensorielles 
sur  les  appareils  terminaux  des  nerfs,  les  contacts  de  l'air  et  de 
la  peau,  des  parois  artérielles  et  du  sang,  les  changemens  inter- 
stitiels des  tissus,  etc.  Ces  phénomènes  se  passent  à  la  surface 
de  l'organisme.  Leur  connaissance  constituera  une  physiologie 
périphérique. 

Nous  pouvons  au  contraire  considérer  les  changemens  qui 
surviennent  dans  les  centres  eux-mêmes,  dans  les  cellules  de  la 
masse  cérébrale,  dans  leur  état  dynamique  et  trophique,  dans 
les  relations  qu'elles  soutiennent  entre  elles,  dans  leurs  associa- 
tions. Comment  les  centres  du  bulbe  et  de  la  moelle,  par  exemple, 
influencent-ils  les  centres  du  cerveau  et  en  sont-ils  influencés? 
Quelles  modifications  se  produisent  dans  les  couches  corticales 
sous  Taction  des  stimulans  périphériques  et  comment  s'y  trans- 
forment les  énergies  recueillies  avant  de  repartir,  sous  forme 
d'excitation,  vers  les  muscles  ?  Ces  phénomènes  divers  ont  pour 
siège  les  profondeurs  mêmes  du  système  nerveux.  Leur  étude 
et  leur  connaissance  composeront  une  physiologie  centrale  ou 
cérébrale. 


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rfiif5»y^^f^.:j';;;v''>ti.'y*'i^,';j^j>j>!*  i  f 


LES  RÉSUtTATS  DE   LA   PSYCHO-PHYSIOLOGIE.  1S9 

Or  les  phénomènes  périphériques  sont  accessibles,  obser- 
vables :  ils  nous  sont  assez  connus.  Nous  les  avons  vus  s'inscrire 
en  graphiques  sur  les  cylindres  des  laboratoires. 

De  la  physiologie  cérébrale,  au  contraire,  que  savons-nous? 
L'élément  nerveux  lui-même  échappe  à  Thistologie  :  est-ce  Tan- 
cien  neurone,  là  cellule  avec  ses  prolongemens  divers  ?  Est-ce  la 
cellule  toute  seule?  Ou  quelque  partie  de  la  cellule?  Le  seul  fait 
certain,  c'est  que,  anatomiquement,  sur  toute  l'écorce  du  cerveau, 
nous  ne  saisissons  aucune  différence  de  structure  entre  les 
élémens  et  que,  physiologiquement,  à  travers  cet  inextricable 
réseau  de  fibrilles  et  de  prolongemens,  chemine  dans  un  sens  dé- 
fini un  fluide  inconnu.  En  dehors  de  là,  nous  ne  formons  que  des 
hypothèses.  Avons-nous  même  le  droit  de  parler  de  (c  centres,  » 
puisque,  sur  Técorce  cérébrale,  il  n'y  a  point  de  régions  diffé- 
renciées: une  zone  motrice  est  absolument  indiscernable  d'une 
zone  sensitive.  Et  pourtant  il  faut  bien  qu'il  y  ait  des  localisa- 
tions, puisque  certaines  lésions  entraînent  la  disparition  ou  l'alté- 
ration de  certaines  fonctions  mentales,  comme  celles  du  langage 
par  exemple,  qui  sont  les  mieux  connues.  Ces  centres  cérébraux 
seraient  donc  seulement,  selon  l'expression  de  Flechsig,  deà 
centres  (F association.  Il  faut  les  concevoir,  non  pas  comme  un 
salon,  mais  comme  une  société  réunie  dans  un  salon  :  des  cel- 
lules nerveuses  se  sont  organisées  pour  une  besogne  commune 
dont  elles  ont  pris  l'habitude.  Elles  auraient  aussi  bien  pu 
s'organiser  pour  une  autre  :  la  preuve,  c'est  qu'on  voit  repai^aitre, 
après  accident,  des  fonctions  disparues.  Pour  un  emploi  néces- 
saire des  élémens  nouveaux  peuvent  apprendre  à  suppléer  des 
élémens  lésés...  Il  n'existe  donc  rien  de  plus  dans  le  cerveau  que 
des  groupemens  fonctionnels,  des  systèmes  de  relations.  Mais 
comment  s'opèrent  ces  groupemens?  En  quoi  consistent  ces 
relations  et  associations?  Nous  n'en  avons  aucune  idée. 

De  plus,  les  phénomènes  physiologiqlies  de  la  périphérie  sont 
évidemment  les  causes  d'un  grand  nombre  de  phénomènes  psy- 
chologiques :  les  uns,  comme  les  impressions  sensorielles,  condi- 
tionnent des  sensations  définies,  telles  que  celle  de  la  lumière 
ou  du  son.  D'autres,  —  les  contractions  musculaires,  les  chan- 
gemens  organiques,  le  chimisme  même  des  tissus,  —  suscitent 
des  sensations  plus  vagues,  mais  non  moins  importantes  pour  la 
conscience,  celles  que  l'on  appelle  en  gros  sensations  coenesthé- 
siques. 


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190  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Il  est  donc  probable  que  les  modifications  centrales  provo- 
quent pareillement  des  phénomènes  de  conscience  :  pourquoi  les 
changemens  profonds  auraient-ils  moins  d'influence  que  les  chan- 
gemens  superficiels?  Certains  sentimens,  tels  que  ceux  de  gêne, 
de  fatigue,  d'allégresse  dans  l'esprit,  surtout  les  troubles  mentaux, 
les  angoisses  hystériques,  les  insuffisances  psychasthéniques,  ne 
peuvent  sans  doute  s'expliquer  autrement:  ils  sont  le  retentisse- 
ment psychologique  de  l'excitation  ou  de  la  dépression  ner- 
veuses qui  est  la  loi  la  plus  générale  de  la  pathologie.  Seule- 
ment, nous  n'avons  aucun  moyen  de  vérifier  la  chose. 

Dès  lors  on  comprend  que,  dans  une  tentative  psycho-phy- 
siologique, on  n'ait  pas  résisté  à  la  tentation  de  généraliser  les 
faits  les  plus  simples,  en  négligeant  les  plus  compliqués,  et  de 
restreindre  l'usage  psychologique  de  la  physiologie  tout  entière 
à  la  seule  périphérie.  Des  théories  comme  celle  de  l'émotion  et 
de  l'effort  n'ont  point  d'autre  .origine  ni  d'autre  prestige.  Elles 
oublient  seulement  que,  s'il  faut  en  effet  tenir  compte  dans  l'en- 
semble du  phénomène  des  sensations  coenesthésiques,  il  ne  faut 
pas  omettre  non  plus  les  troubles  psychologiques  que  nous 
avons  signalés  et  dont  une  véritable  psycho-physiologie  devrait 
rendre  compte  en  nous  disant  ce  qui  se  passe  alors  dans  les 
centres.  On  prend  la  partie  pour  le  tout,  parce  que  le  tout 
échappe. 

Bien  plus,  pçii:  excès  de  préoccupations  physiologiques,  on  a 
méconnu  bien  souvent  les  données  mêmes  de  la  physiologie. 
Je  n'en  citerai  qu'un  exemple  emprunté  au  domaine  de  la  psy- 
chologie affective. où  s'est  porté  tout  l'effort  que  nous  venons 
d'étudier  :  le  sourire.  M.  Georges  Dumas,  grâce  à  des  expé- 
riences de  laboratoire  confirmées  par  des  observations  cliniques, 
vient  de  mettre  en  lumière  ce  fait  si  simple  qu'on  s'étonne  du 
temps  qu'il  a  fallu  pour  le  constater  :  «  Le  sourire,  dit  le  phy- 
siologiste nouveau,  est* la  réaction  motrice  la  plus  facile  des 
muscles  du  visage  pou^*  toute  excitation  légère.  »  Puis,  comme 
les  excitations  légères  ^ont  généralement  agréables,  le  sourire 
est  devenu  par  association  physiologique  le  geste  le  plus  spon- 
tané du  plaisir,  après  quoi,  il  nous  a  suffi  de  nous  imiter  nous- 
mêmes  pour  en  généraliser  volontairement  l'usage  psychologique 
et  la  signification  sociale.  Dans  toutes  les  études  sur  l'expres- 
sion des  émotions,  depuis  Darwin  jusqu'à  Wundt,  on  avait  été 
chercher  bien  loin,  dans   les  principes  de  la  finalité  transfor- 


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LES   RÉSULTATS   DE   LA    PSYCHO-PHYSIOLOGIE.  191 

miste,  tels  que  «  la  survivance  des  habitudes  utiles,  »  Texpli- 
cation  d'un  simple  fait  de  mécanique  physiologique. 

C'est  que  toutes  ces  spéculations  physiologiques  sont  restées 
pénétrées  de  cet  esprit  philosophique  et  finaliste  auquel  on 
avait  prétendu  faire  échec.  Cette  illusion  n'est  point  rare  dans  le 
début  des  sciences.  Au  fond,  on  poursuivait,  dans  Tétude  des 
organes,  des  idées  d'unité  rationnelle  et  de  convenance  logique. 
De  Descartes  auteur  du  Traité  des  Passions  à  William  James, 
auteur  de  la  théorie  des  Émotions,  les  différences  sont  surtout 
dans  le  vocabulaire  théorique,  car  le  métaphysicien,  lui  aussi, 
concevait  la  sensibilité  affective  et  sensorielle  sur  un  seul  type. 
Et  la  psycho-physiologie  a  continué  sans  le  savoir  une  bien 
longue  tradition. 

Et  voilà  pourquoi,  malgré  tout,  la  psychologie  a  dû  faire 
toute  seule  ses  acquisitions  les  plus  précieuses.  La  physiologie 
n'était  pas  assez  avancée  pour  lui  être  d'un  grand  secours.  Elle 
l'a  longtemps  troublée  d'une  illusion.  Elle  l'encombre  bien  sou- 
vent encore  d'un  symbolisme  un  peu  grossier:  les  hypothèses 
cérébrales  commencent  k  remplacer  chez  certains  neurologistes 
les  théories  périphériques. 

Ce  n'est  pas  que  l'idée  d'une  psycho-physiologie  soit  absurde 
ni  même  sans  doute  irréalisable.  Le  principe  de  l'évolution  ne 
nous  permet  guère  de  douter  qu'il  y  ait  continuité  dans  toute  la 
réalité,  et  par  conséquent  dans  notre  savoir.  Mais  cette  continuité 
des  choses  commence  toujours  par  nous  échapper.  Notre  savoir 
est  d'abord  fragmentaire.  Ainsi  Claude  Bernard  était  convaincu 
que  la  vie  est  réductible  aux  forces  physico-chimiques.  Mais  il 
étudiait  biologiquement  les  phénomènes  biologiques  :  on  ne  peut 
rapporter  tout  de  suite  à  ime  science  antérieure  le  fait  dont 
Tiguorance  même  a  suscité  une  science  nouvelle.  D'ailleurs, 
alors  que  la  physiologie  est  encore  si  inhabile  à  saisir  la  vie 
nerveuse,  comment  pourrait-elle  nous  éci  virer  sur  la  conscience  ? 
Le  seul  défaut  sans  doute  d'une  tentative,  psycho-physiologique 
est  d'être  prématurée.  On  l'a  prise  pour  un  moyen.  C'est  le  con- 
traire. Elle  est  une  fin,  une  fin  très  lointaine  peut-être,  un  idéal. 

Gaston  Rageot. 


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PUBLICATIONS  RÉCENTES 


SUR 


MONTAIGNE 


,  Les  Essais  de  Michel  de  Montaigne,  publiés  d'après  l'exemplaire  de  Bordeaux 
par  M.  Portanat  Strowski,  sous  les  auspices  de  la  commission  des  archives 
municipales,  tome  [  ;  Bordeaux,  MCMVI,  Imprimerie  nouvelle,  Pech  et  C*.  ^ 
II.  Les  Grands  philosophes.  —  Montaigne,  par  le  même,  1  vol.  in-8*,  Paris, 
1906,  Alcan.  —  III.  Bibliothèque  littéraire  de  la  Renaissance,  —  Montaigne, 
Amyot  et  Saliat,  étude  sur  les  sources  des  Essais,  par  M.  Joseph  de  Zangroniz, 
1  vol.  in-i8,  Paris,  1906,  Champion.  —  IV.  Michel  de  Montaigne^^nr  M.  Edward 
Dowden,  professeur  de  littérature  anglaise  à  l'Université  de  Dublin,  1  vol.  in-8, 
Philadelphie  et  Londres,  MDCCCX3V,  Lippincott.  —  V.  Introduction  aux  Essais 
de  Montaigne,  par  M.  £dme  Champion,  1  vol.  in-i8,  Paris,  1900,  A.  Colin. 


I 

Montaigne  a  donné  lui-même,  de  ses  Essais,  quatre  éditions, 
lesquelles  n'en  font  que  deux,  à  vrai  dire,  et  qui,  d'ailleurs,  par 
une  fortune  assez  singulière,  se  trouvent  n'être  ni  l'une  ni  l'autre 
le  texte  qu'on  réédite,  qu'on  lit,  et  qu'on  commente.  La  première 
est  datée  de  1580  ;  c'est  un  assez  gros  volume  in-8**,  fort  bien 
imprimé,  chez  Simon  Millanges,  &  Bordeaux.  Il  ne  contient 
qu'une  «  première  »  version  des  deux  premiers  livres  des  Essais. 
Deux  érudits,  à  qui  notre  histoire  littéraire  est  redevable  de  plus 
d'un  service,  et  dont  les  noms  sont  bien  connus,  M.  Barkhausen 
et  M.  Dezeimeris,  ont  donné,  en  deux  volumes,  élégamment  im- 
primés, chez  Feret,  à  Bordeaux,  en  1873,  une  «  reproduction  » 
fidèle  de  l'édition  de  1580,  avec,  au  bas  des  pages,  les  variantes 


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PUBLICATIONS    RÉCENTES    SUR  MONTAIGNE.  i93 

presque  insignifiantes  de  la  deuxième  édition,  datée  de  1582; 
et  de  la  troisième,  datée  de  1587.  On  semble  s'accorder  à  ne 
voir  aujourd'hui  dans  celle-ci  qu'une  «  contrefaçon.  » 

Personne  jusqu'à  présent  n'a  vu  ni  signalé  dans  aucune 
bibliothèque,  la  «  quatrième  édition  »  des  Essais. 

Cependant  la  cinquième  n'en  porte  pas  moins  le  chiffre  de 
cinquième  édition,  et  elle  a  vu  le  jour,  non  seulement  du  vivant, 
mais  par  les  soins  de  Montaigne.  Elle  est  la  première  qui  con- 
tienne le  troisième  livre  des  Essais^  «  avec  six  cents  additions 
aux  deux  premiers  »  :  cette'  indication  est  de  Montaigne  lui- 
même.  L'édition  est  datée  de  1588,  et  elle  a  paru  à  Paris,  eu 
un  volume  in-4®,  chez  le  libraire  l'Angelier. 

C'est  quatre  ans  plus  tard  que  Montaigne  mourait,  en  1592, 
lassé  ou  dégoûté  de  beaucoup  de  choses,  à  ce  qu'il  semble,  mais 
non  pas  de  se  relire,  sinon  de  se  mirer  dans  ses  Essais,  et  de 
les  enrichir  ou  de  les  enfler  quotidiennement  du  profit  de  ses 
lectures  et  de  ses  réflexions.  Il  se  servait  pour  cela  d'un  exem- 
plaire en  feuilles  de  l'édition  de  1588,  dans  les  interlignes  et 
aux  marges  duquel  il  consignait  ses  corrections  et  additions. 
Ce  sont  ces  bonnes  feuilles,  reliées  après  sa  mort,  que  l'on 
appelle  «  l'exemplaire  de  Bordeaux,  »  et  on  s'est  demandé  pen- 
dant longtemps,  on  peut  même,  nous  le  verrons,  se  demander 
encore  aujourd'hui,  quel  en  est  le  rapport  avec  l'exemplaire  ou 
le  manuscrit  dont  la  fille  «  d'alliance  »  de  Montaigne,  la  demoi- 
selle de  Goumay,  s'est  servie  pour  établir  le  grand  et  superbe 
in-folio  de  1595,  qui  a  fixé  définitivement  le  texte  des  Essais. 
Une  recension  du  texte  de  l'exemplaire  de  Bordeaux,  fort  mal 
faite,  en  1802,  par  un  encyclopédiste  qui  répondait  au  nom  presque 
fameux  alors  de  Naigeon,  ne  nuisit  nullement  à  l'autorité  du 
texte  de  M"*  de  Goumay.  Victor  Le  Clerc,  notamment,  suivit 
la  docte  fille  dans  sa  belle  édition,  celle  qui  fait  partie  de  la 
Collection  des  classiques  français,  et  qui  demeure  infiniment 
précieuse,  à  cause  de  la  peine  qu'il  s'y  est  donnée  de  remonter 
à  la  source  des  citations  grecques  et  latines  de  Montaigne;  et, 
d'une  manière  générale,  c'est  le  texte  de  M"'  de  Gournay  qui 
constitue  ce  que  l'on  est  convenVi  de^^.nommer  «  la  vulgate  »  du 
texte  de  Montaigne.  Il  convient  de  noter  que  l'une  des  dernières 
éditions  des  Essais^  celle  de  MM.  Motheau  et  Jouaust,  a  repro- 
duit Tédition  de  1588,  avec,  au  bas  des  pages,  les  variantes  et 
additions  de  1595.  M.  Strowski  la  «  recommande  »  pour  l'usage 
mm  juxv.  ^  1906  13 


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194  RBYUB  DES  DBUX  MONDES. 

courant,  et  M.  Ghaoïpion  estime  «  qu'elle  laisse  encore  beau- 
coup à  désirer.  » 

C'est  ((  Texemplaire  de  Bordeaux  »  que  la  Commission  des 
archives  municipales  de  la  grande  ville  a  décidé  de  «  repro- 
duire^  »  et  dont  nous  avons  depuis  quelques  jours  le  premier 
volume  sous  les  yeux.  La  préparation  et  la  publication  en  ont 
été  confiées  à  un  jeime  professeur  de  l'Université  de  Bordeaux, 
M.  Fortunat  Strowski/  à  qui  [nous  devions  un  livre  essentiel  sur 
Saint  François  de  Saies  et  la  renaissance  du  sentiment  religieux 
au  XYIP  siècle;  et  sa  nouvelle  tâche,  extrêmement  laborieuse  et 
délicate,  ne  lui  pas  déjà  pris  moins  de  deux  ou  trois  ans  de  sa 
vie.  Nous  espérons  pour  lui  qu'elle  lui  deviendra  plus  facile  à 
mesure  de  son  avancement  même.  C'est  en  ces  sortes  de  travaux 
qu'on  peut  dire  «  qu'il  n'y  a  que  le  premier  pas  qui  coûte  ;  »  et, 
selon  toute  apparence,  les  trois  volumes  qui  doivent  compléter 
¥,  l'édition  municipale  des  Essais  de  Montaigne  >»  —  c'est  déjà  le 
nom  qu'on  lui  donne,  —  se  succéderont  assez  rapidement.  Ni 
M.  Fortunat  Strowski,  ni  la  Commission  municipale  de  Bor- 
deaux ne  nous  en  voudront  d'ailleurs  si  nous  anticipons  sur  des 
dates  encore  incertaines,  et,  dès  à  présent,  si  nous  essayons  de 
dire  quel  est  l'intérêt  de  cette  édition. 

Disons  d'abord  quelques  mots  de  la  disposition  typographique 
du  texte.  La  base  en  est  formée  par  le  texte  de  1588,  que  des 
indications  marginales,  A  et  B,  distinguent  du  texte  de  1580-82-87  ; 
et  tous  leb  deux  A  [1580-82-87]  +  B  [1588]  nous  sont  ainsi 
donnés  à  Li  suite  l'un  de  l'autre  en  caractères  romains.  Les 
additions  miinuscrites  viennent  alors,  chacune  en  sa  place,  im* 
primées  en  caractères  italiques,  et  elles  correspondent  générale- 
ment aux  additions  imprimées  de  l'édition  de  1595.  C'est  toute- 
fois une  corrtispoi^dance  qui  serait  à  vérifier  pour  chaque  cas, 
M.  Strowski  n'ayant  pas  tenu  compte,  en  principe,  de  l'édition 
de  1595,  au  ti)xte  de  laquelle  il  s'agissait  précisément  pour  lui 
de  substituer  on  texte  «  plus  approché  »  de  la  dernière  pensée 
de  Montaigne.  Enfin,  au  bas  des  pages,  les  «  variantes  »  sont 
groupées  chronologiquement;  et  on  peut  dire  que,  de  la  sorte, 
nous  avons,  on  vérité,  sous  les  yeux,  l'entière  succession  des 
différons  aspects  du  texte  de  Montaigne. 

Cette  dispoiition  est-elle  la  meilleure?  On  en  pourrait  con- 
cevoir une  autre.  Il  y  a  déjà  quelques  années  qu'un  certain 
nombre  d'érudits^  hébraïsans  et  hellénistes^  se  sont  ré  unis  j  sous 


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PUBL1CATT0NS   RÉCENTES   SUR  BIONTAICWB.  195 

la  direction  do  Tuii  d'entre  eux,  le  profeBseur  Hftupt,  pour  pu- 
blier en  même  temps,  à  Londres,  New- York,  et  Stuttgart,  un© 
version  anglaise  de  la  BiblCf  qu'ils  ont  intitulée  la  Bible  poly* 
chrome j  comme  on  disait  jadis  la  Bible  potygiûtte  (1).  Il  s'agis- 
sait, ainsi  que  ce  titre  l'indique,  de  signaler  d'ri>erd  au  lecteur  les 
différentes  «  couches  »  dont  la  superpo^tion  successive  a  fini 
par  former,  depuis  la  haute  antiquité  jusqu'en  des  temps  qu'on 
estime  assez  voisins  de  nous,  le  texte  unique  et  consaeré  de  la 
Genèse^  par  exemple,  ou  de  la  Prophétie  (Tlsaïe.  Cest  la  grande 
affaire  de  l'exégèse  contemporaine,  on  le  sait;  ou,  du  moins,  c'est 
le  départ  en  quelque  sorte  actuel  de  toute  critique  bibliqpM. 
Remaniés,  sinon  refaits,  retouchés,  interpolés,  on  croit  pouveir 
aujourd'hui  dire  avec  assurance  l'&ge,  la  nature  et  la  profondeur 
des  modifications  que  ces  textes  vénérés  ont  subies.  Et  le  moyest 
qu'on  a  donc  imaginé  pour  les  rendre  sensibles  aux  yeux  a  été 
tout  simplement  de  les  colorier  par  teintes  plates,  qui  se  di- 
visent inégalement  la  page,  et  qu'on  est  préalablement  convenu 
d'affecter,  le  bistre,  je  suppose,  aux  parties  les  plus  anciennes 
du  texte  ;  le  rose  ou  le  vert,  à  des  parties  plus  modernes;  le  gris 
à  de  plus  récentes  encore,  et  ainsi  de  suite.  L'invention  paraîtra- 
t-elle  peut-être  singulière,  dans  la  description  un  peu  lourde 
que  nous  en  donnons?  Nous  nous  bornerons  à  répondre  du 
moins  qu'en  fait,  il  n'y  a  rien  de  plus  simple,  ni  de  plus  clair, 
ni  qui  réalise  mieux  l'objet  qu'on  s'était  proposé.  Si  l'on  avait 
suivi  cette  disposition  pour  la  reproduction  des  Essais,  on  y  dis- 
tinguerait tout  de  suite,  sans  hésitation,  le  texte  de  1580  d'avec 
celui  de  1588,  et  tous  les  deux  d'avec  les  additions  de  1595. 
J  ajoute  que,  pour  bizarre  qu'il  eût  semblé  d'abord,  l'exemple 
n'en  eût  pas  été  dangereux,  n'y  ayant  guère,  je  pense,  plus  de 
trois  textes  de  notre  langue  qu'on  pût  essayer  d'imprimer  de  la 
sorte  :  ce  sont  ceux  de  Pascal,  et  de  La  Bruyèire,  après  celui  de 
Montaigne.  Et  si  les  bibliophiles  se  fussent  récriés,  on  leur  eût 
dit  que  les  éditions  de  ce  genre  ne  sont  paii  faites  pour  eux,  -— 
ni  peut-être  même  pour  les  simples  lecteurs  :  —  elles  s'adressent 
aux  philologues,  aux  bibliographes,  aux  éditeurs,  aux  commen- 
tateurs et  aux  critiques  de  Montaigne. 

C'est  à  ces  derniers,  tout  particulièrement,  que  nous  pren- 
drons la  liberté  de  recommander  l'édition  municipale  des  Essais. 

(i)  Holy  Bible^  polychrome  tdilion,  New-York,  Londres  et  StuttganU 


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196 


REVUE  DES  DEUX  MONDES. 


Car,  il  y  a  bien  quelques  exceptions  ;  —  il  y  a  M.  F.  Slrowski 
lui-même,  dans  une  excellente  étude  qu'il  vient  de  nous  donner 
sur  Montai ff ne,  et  il  y  a  M.  Edme  Champion,  dans  sa  substan- 
tielle Introduction  aux  t<  Essais  »  de  Montaigne,  —  mais,  d'une 
manière  générale,  en  parlant  de  ces  Essais,  qui  n'ont  pas  mis 
moins  de  vingt  ans,  1572-1592,  à  prendre  aux  mains  de  leur 
auteur,  une  forme  qu'à  peine  peut -on  considérer  comme  défini- 
tive; —  dont  les  trois  éditions  capitales,  la  première,  celle  de 
1580;  la  cinquième,  celle  de  1588  ;  et  la  sixième,  celle  de  1595, 
sont  des  ouvrages  presque  différens  ;  —  et  qui  sont  enfin  séparées 
les  unes  des  autres  par  des  événemens  aussi  considérables  que 
les  voyages  de  Montaigne  et  sa  mairie  de  Bordeaux,  la  critique 
française  en  a  parlé  comme  de  ces  livres  qui  sortent,  en  quelque 
manière,  tout  armés,  un  beau  matin,  du  cabinet  de  leur  auteur: 
le  Discours  sur  V Histoire  Universelle,  ou  La  Recherche  de  la  Vé^ 
rite.  De  combien  d'erreurs  sur  la  signification  des  Essais,  et  sur 
le  caractère  de  Montaigne,  cette  insouciance  de  la  bibliographie 
et  de  la  chronologie  a  été  Torigine,  on  ne  saurait  le  dire  !  J'aime 
à  rappeler,  entre  autres,  quand  les  circonstances  ramènent  le 
sujet ,  les  jolies  phrases  de  Prévost-Paradol,  dans  ses  Moralistes 
français,  sur  ce  style,  pour  ainsi  parler,  sans  couture,  où  les 
citations  des  anciens  faisaient  tellement  corps,  disait-il,  avec  la 
pensée  de  Montaigne,  qu'on  ne  pouvait  les  en  séparer  sans  que 
cela  fît,  en  vérité,  comme  une  déchirure.  Pour  s'apercevoir  cepen- 
dant, que,  s'il  n'y  a  rien  de  plus  joli  que  ces  variations  sur  le 
style  sans  couture,  il  n'y  a  rien  de  moins  juste,  il  suffisait  de 
comparer  entre  elles  nos  trois  éditions  capitales,  et  de  constater 
comment  chacune  d'elles  s'enrichit,  jusqu'à  s'en  alourdir,  de 
«  citations  »  qui  trop  souvent  ne  sont  que  des  répétitions  (1)  ; 
qui  plus  souvent  encore  ne  sont  dues  qu'au  hasard  des  lectures 
de  Montaigne,  s'ajustent  assez  mal  au  texte;  et  qui,  non  moins 
souvent  enfin,  impriment  à  sa  page  une  fâcheuse  allure  de  lour- 
deur et  de  péda&tisme.  Mais,  au  temps  de  Prévost-Paradol,  ce 
sont  là  des  considérations  dans  l'examen  desquelles  n'entrait  pas 
la  critique.  Elle  planait  au-dessus!  Et,  que  le  critique  s'appelât 
Villemain  ou  Sainte-Beuve,  Prévost-Paradol  ou  Vinet,  son  objet 
n  était  que  de  faire  briller  son  originalité  personnelle  au  moyen, 
et  quelquefois,  si  besoin  était,  aux  dépens  de  son  auteur.  Croyez 

(i)  On  trouvera  dans  le  livre  de  M.  de  Zangroniz,  pages  94-yv,   rindication 
d'un  certain  nombre  de  ces  «  répétitions  »  ou  «  redites.  » 


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PUBLICATIONS   RÉCENTES   SUR  MONTATGNG.  197 

que,  dans  les  pages  justement  admirées  où  Sainte-Beuve  s'est 
efforcé  de  caractériser  le  style  de  Montaigne,  —  et  on  sait  qu'il 
y  a  merveilleusement  réussi,  —  Thistorien  de  Por/-jRoya/  ne  son- 
geait pas  moins  à  lui-même  qu'à  Tau  leur  des  Essa4s. 

Tel  est  d'abord  Tun  des  services  que  rendra  l'édition  municipale 
des  Essais.  Avant  tout,  elle  obligera  la  critique  à  reconnaître  ce 
qu'il  y  a  de  successif  dans  la  composition  du  livre,  et,  par  con- 
séquent, à  en  tenir  compte.  Il  faudra  bien  qu'on  s'aperçoive  que 
les  voyages  de  Montaigne  en  Allemagne  et  en  Italie,  que  son 
passage  à  la  mairie  de  Bordeaux,  — -  qui  n'a  pas  occupé  moins  de 
quatre  ans  de  sa  vie,  —  que  le  lent  progrès  de  la  maladie  dont  il 
devait  mourir  et  qu'il  avait  dans  son  isolement  tout  loisir  d'ob- 
server, ont  en  plus  d'un  point  modifié  sa  manière  de  voir,  de 
sentir,  de  penser.  Mais  surtout  on  se  rendra  compte  de  la  manière 
dont  Montaigne  compose,  et  quand  on  l'aura  bien  vu,  ce  sera 
comme  un  trait  de  lumière  jeté,  non  seulement  sur  la  signifi- 
cation ou  la  portée  littéraire  des  Essais,  mais  sur  leur  intérêt 
historique  et  philosophique. 

Le  voilà  donc,  en  la  quarantième  année  de  son  âge,  revenu 
de  bien  des  illusions,  et  retiré  dans  sa  «  librairie.  »  Nous 
sonimes  en  1572,  et  à  la  veille  ou  au  lendemain  de  la  Saint- 
Barthélémy.  A-t-il  encore  quelques  ambitions?  On  ne  sait!  ou 
s'il  a  vraiment  résolu  «  de  ne  se  mêler  d'autre  chose  que  de 
passer  en  repos  et  à  part  le  peu  qui  lui  reste  de  sa  vie.  »  En 
attendant,  sa  solitude  ne  tarde  pas  à  lui  peser,  et,  par  manière  de 
distraction,  il  prend  la  plume,  sans  intention  bien  précise,  pour 
fixer  un  peu  sa  pensée  vagabonde,  et  il  écrit  sur  la  Tristesse,  ou 
sur  les  Cannibales,  sur  les  Senteurs,  ou  sur  F  Oisiveté,  avec  la 
même  insouciance  de  toute  espèce  de  choix  et  d'ordre.  Ni  le 
sujet  ne  lui  importe,  comme  s'il  se  tenait  pour  certain  d'y  être 
toujours  égal,  et  encore  moins  l'ordre,  car  il  a  dû  tout  de  suite 
s'apercevoir  que  l'agrément  de  ce  qu'il  écrit  était  fait, 'même  pour 
lui,  de  ce  qu'il  y  a  dans  le  cours  de  ses  idées,  de  soudain  et  d'inat- 
tendu. Mais,  chemin  faisant,  et  comme  il  a  la  mémoire  mieux 
meublée  qu'il  ne  le  prétend,  il  s'avise  que  ce  qu'il  vient  de  dire, 
d'autres  l'ont  dit  avant  lui,  Sénèque,  par  exemple,  en  quelqu'une 
de  ses  Lettres,  ou  Plutarque.  Il  ne  veut  pas  leur  en  faire  tort; 
il  va  chercher  le  volume  sur  un  rayon  de  la  bibliothèque,  et  il 
traduit,  il  copie,  il  paraphrase  le  passage.  A  moins  encore 
qu'il  ne  s'y   prenne  de  la  façon   tout   justement   inverse,  et 


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198  REVUB  DES  DEUX  MONDES. 

qu'ayant  transcrit  d'abord,  au  cours  de  sa  lecture,  pour  Tingé- 
niosité  de  l'expression  ou  pour  la  profondeur  de  la  pensée,  le 
passage  de  Sénèque  ou  de  Plutarque,  les  vers  de  Virgile  ou  la 
prose  de  Cicéron,  il  ne  se  rappelle  qu'il  a  fait,  lui  aussi  quelque 
expérience  du  même  genre;  et  il  prend  alors  plaisir  à  se  recon- 
naître chez  les  anciens,  en  y  trouvant  la  preuve  de  l'une  de  ses 
maximes  favorites,  que  «  tout  homme  porte  en  soi  la  forme  de 
l'humaine  condition.  »  C'est  ainsi  que  lentement,  par  alluvions 
successives,  les  Essais  se  composent;  et  si  je  ne  me  trompe,  c'est 
ce  que  confirmera  l'examen,  même  superficiel,  de  «  l'exemplaire 
de  Bordeaux.  »  On  y  voit  positivement  Montaigne  à  l'œuvre,  la 
dernière  édition  de  ses  Essais  ouverte  là,  devant  lui,  sur  sa  table 
de  travail,  se  relisant,  attentif  à  se  «  contre-roller,  »  comme  il  dit 
quelque  part,  prenant  un  livre  au  hasard  dans  sa  bibliothèque, 
le  parcourant  avec  nonchalance,  y  relevant  à  la  volée,  au  pas- 
sage une  anecdote  ou  une  réflexion,  les  traduisant  en  sa  langue, 
et  surchargeant  ainsi  ses  marges  de  toute  sorte  d'additions  et 
de  renvois,  qui  finissent  pnr  rendre  la  lecture  de  son  texte,  non 
seulement  difficile,  mais  tout  à  fait  incertaine  ou  douteuse. 

Car  une  question  qu'on  ne  peut  s'empêcher  de  se  poser,  et 
qu'aucune  édition,  municipale  ou  autre,  ne  résoudra,  c'est  de 
savoir  ce  que  Montaigne  lui-même  eût  fait,  s'il  eût  vécu,  des 
«  additions  »  qui  couvrent  les  marges  de  l'exemplaire  de  Bor- 
deaux. Il  en  annonçait  plus  de  «  six  cents  »  dans  l'édition 
de  1588,  et  je  ne  les  ai  pas  comptées,  mais  je  pense  qu'en  effet 
elles  y  sont  :  il  n'y  en  a  certainement  pas  moins,  dans  l'exem- 
plaire de  Bordeaux.  Ces  additions,  qui  répondra  que  Montaigne 
les  eût  incorporées  à  son  texte,  et  plutôt,  ne  s'était-il  pas  ré- 
servé la  liberté  de  faire  son  choix  entre  elles  au  moment  de  la 
publication?  C'est  pour  notre  part  ce  que  nous  serions  bien 
tentés  de  penser.  Le  Montaigne  de  1595,  et  le  nouveau,  —  celui 
de  1906,  le  Montaigne  de  l'édition  de  Bordeaux,  —  sont  des 
Montaigne  plus  complets  que  nature.  Je  ferai  bien  d'en  donner 
au  moins  un  exemple. 

Dans  son  chapitre  du  Pédatitisme,  Montaigne  avait  écrit, 
en  1580  :  «  Quand  bien  nous  pourrions  être  savans  du  savoir 
d'autrui,  au  moins  sages  ne  pouvons-nous  être  que  de  notre 
propre  sagesse. 

Micro)  ^oçicrrov,  oon;  ouj^  àuT<ji  abçdç 


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PUBUCAT10NS   RÉCENTES   SUR  MONTAIGNE.  199 

«  Je  haïs,  dit-il,  le  sage  qui  n'est  pas  sage  pour  soi-même.  » 
En  1588,  il  ajoute  à  ce  vers  d'Euripide  une  citation  de  Juvénal  : 

...  Si  cupiduSf 
Si  vanus  et  Euganea  quaniumvis  vilior  agna. 

Puis,  en  1^90  ou  1592,  îl  efface  la  traduction  du  vers  d'Euri- 
pide, qu'il  estime  sans  doute  superflue;  il  ajoute,  avant  la  cita- 
tion de  Juvénal,  un  passage  de  Cicéron  :  «  Ex  quo  Ennius  :  Ne- 
guicguam  sapere  sapientem,  qui  ipse  sibi  prodesse  non  quiret;  » 
et,  après  les  vers  de  Juvénal,  il  ajoute  encore  :  «  Non  enim 
paranda  nobis  solum,  sedfruenda  sapientia  e^/.*Dionysius  se  mo  : 
quait  des  grammairiens  qui  ont  soin  de  s'enquérir  des  maux 
d'Ulysse,  et  ignorent  les  [  leurs  ]  propres  ;  des  musiciens  qui 
accordent  leurs  flûtes  et  n'accordent  pas  leurs  mœurs  ;  des  éco- 
.liers  qui  étudient  à  dire  justice,  non  à  la  faire.  »  On  me  dira 
vainement  qu'il  y  en  a  d'autres  exemples!  Je  le  sais  bienl  et 
j'en  remplirais  moi-môme  plusieurs  pages  !  Mais  on  ne  me  fera 
pas  croire  aisément  que  Montaigne  se  proposât  d'insérer  ces 
cinq  citations,  dans  son  texte,  en  enfilade,  et  à  l'appui  de  quelle 
simple  et  banale  observation  !  Il  eût  choisi,  sans  aucun  doute  I  et 
pourquoi  n'eût-il  pas  en  même  temps  effacé  quelques  redites,  et 
sacrifié  quelques  réflexions  saugrenues? 

On  pourra  donc  se  proposer  d'établir  un  «  texte  critique  » 
des  Essais;  nous  n'en  connaîtrons  jamais  le  texte  absolument 
«  authentique.  »  Et  cela  est  fâcheux;  mais  il  ne  faut  rien  exa- 
gérer, et,  après  tout,  nous  n'en  serons  pas  plus  troublés  dans 
notre  lecture  des  Essais  que  nous  ne  le  sommes  par  des  hési- 
tations ou  difficultés  du  même  genre  dans  la  lecture  des  Pèn- 
^sées  de  Pascal.  Nous  en  serons  quittes  pour  nous  dire  que  si 
quelques-unes  de  ces  additions,  les  plus  libres,  celles  qui  nous 
choquent  le  plus,  ne  représentent  pas  la  pensée  publique  de 
Montaigne,  elles  expriment  sa  pensée  de  «  derrière  la  tête.  »  Et 
nous  ne  regarderons  pas  l'édition  municipale  comme  l'édition 
définitive  des  Essais,  mais,  selon  le  vœu  des  éditeurs  eux-mêmes, 
comme  la  base  et  la  condition  de  toutes  les  éditions  futures,  y 
compris  celle  qui  se  piquera  d'être  la  «  critique,  »  et  la  «  défini- 
tive. » 


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200  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 


II 

«  Il  y  a  qpeique  apparence  de  faire  jugement  d'un  homme 
par  les  plus  communs  traits  de  sa  vie,  mais,  vu  la  naturelle 
instabilité  de  nos  mœurs  et  opinions,  il  m'a  semblé  souvent  que 
les  bons  auteurs  mêmes  ont  tort  de  s'opiniâtrer  à  former  de 
nous  uae  constante  et  solide  con texture.  »  [Essais,  I,  2,  1588»] 
En  dépit  de  l'avertissement,  c'est  une  tentation  à  laquelle  nous 
voyons  qu'on  résiste  assez  malaisément,  que  celle  de  vouloir 
mettre  dans  la  vie,  dans  les  œuvres,  dans  les  idées  d'un  grand 
écrivain,  plus  d'ordre,  plus  de  cohésion,  plus  de  logique  et  de 
continuité  qu'il  n'y  en  amis  lui-même.  Nous  avons  beau  savoir 
qu'il  ne  s'est  pas  appliqué  moins  de  trente  ans  à  son  œuvre, 
comme  l'auteur  de  C Esprit  des  Lois,  ou  vingt  ans,  comme  celui 
des  Essais;  ou  encore,  s'il  a  laissé,  comme  Rousseau,  plusieurs 
livres,  nous  avons  beau  savoir  qu'ils  sont  séparés,  comme  la  Non 
velle  Héloïse  et  les  Confessions,  par  des  années  d'intervalle,  ou 
par  des  événemens  plus  considérables,  si  je  puis  dire,  que  des 
années,  nous  voulons  à  tout  prix  que  ces  manifestations  succes- 
sives de  l'esprit  en  soient  des  expressions  identiques  ou  du  moins 
analogues  ;  il  nous  déplaît  que  le  grand  homme  se  soit  contre- 
dit; nous  le  ramenons  à  notre  mesure  en  lui  imposant  notre 
manière  de  le  comprendre  ;  et  nous  nous  vantons  alors  d'avoir 
«  reconstitué  »  l'unité  méconnue  de  son  œuvre  et  de  ^  pensée. 
Nous  obtenons  ainsi  des  Pascal  tout  en  bronze,  des  Bossuet  tout 
en  marbre,  des  Rousseau  tout  en  béton  ou  en  a  ciment  armé.  » 
C'est  ce  qui  s'est  passé  pour  Montaigne.  Commentateurs,  cri- 
tiques ou  historiens  de  la  littérature,  tous  ont  peiné  pour  ré- 
duire en  système  l'un  des  livres  assurément  les  plus  décousus 
qu'il  y  ait,  et  si  je  ne  craignais  qu'on  ne  prît  mal  le  mot,  je 
dirais  l'un  des  plus  «  incohérens  »  que  je  connaisse  dans  aucune 
littérature.  Entre  ces  Essais,  dont  le  charme  est  fait  pour  partie  de 
n'avoir  les  uns  avec  les  autres  que  de  lointains  rapports,  conmie 
l'agrément  d'un  voyage  est  fait  de  la  succession  des  aspects  im- 
prévus et  vigoureusement  contrastés,  qu'il  nous  offre,  on  a 
essayé  d'établir  un  «  enchaînement,  »  ou  un  lien.  On  s'est  de- 
mandé ce  que  Montaigne  avait  «  voulu  faire;  »  quel  dessein 
précis  avait  été  le  sien;  ce  qu'il  avait  prétendu  prouver?  Et, 
naturellement,  &  la  question   ainsi  posée,  chaque  historien  ou 


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PDBLTCAnONS   RÉCENTES   SUR  MONTAIGNE.  201 

critique  a  trouvé  une  réponse  par  le  moyen  de  laquelle  le 
«  beau  désordre  »  de  Montaigne  se  ramenait,  bon  gré  mal  gré,  à 
l'ordonnance  d'un  «  discours  suivi.  » 

Ne  serait-il  pas  temps,  peut-être,  d'en  finir  avec  cette  super- 
stition? «  Je  sais  un  peu  ce  que  c'est  que  l'ordre...  »  dira  bien- 
tôt quelqu'un,  et,  celui-là,  nous  ne  ferons  pas  difficulté  de  l'en 
croire,  puisqu'il  sera  Pascal,  mais  nous  savons  bien  qu'il  n'y  a 
rien  de  plus  rare  que  cette  science,  ou  cet  art,  ou  ce  don  de 
l'ordre.  C'est  encore  le  cas  de  rappeler  ici,  pour  demeurer  entre 
Gascons,  ce  grand  livre  de  f  Esprit  des  Lois!  Il  y  a  du  génie  dans 
f Esprit  des  Lois,  mais,  il  n'y  a  point  d'ordre;  il  n'y  a  pas  non 
plus  d'unité  ni  de  continuité.  C'est  nous  qui  nous  efforçons  d'y 
en  mettre  ce  qu'il  faut  pour  que  l'analyse  de  l'ouvrage  nous  soit 
plus  facile,  et  plus  facile  encore  l'expression  d'un  jugement  ou 
d'une  opinion  «  personnelle  »  sur  Montesquieu.  Seulement  il  ne 
s*agit  plus,  en  ce  cas,  que  de  savoir  si  nous  ne  défigurons  pas 
l'écrivain  en  l'unifiant.  Pareillement  Montaigne.  Ce  n'est  pas  un 
portrait  de  lui  que  nous  retraçons,  c'en  est  le  schémay  si  je  puis 
ainsi  dire,  quand  nous  ramenons  ou  que  nous  essayons  de  ramener 
ses  Essais  à  quelques  idées  prétendues  maîtresses,  qui  s'y  retrou- 
veraient partout,  dans  le  chapitre  sur  les  Pouces  ou  dans  celui 
des  Coches,  comme  dans  V Apologie  de  Raymond  de  Sebondc.l 
«  Les  Essais^  dit  à  ce  propos  M.  Edme  Champion,  ne  furent 
d'abord  qu'un  paquet  de  notes  dans  lequel  Montaigne  entassait 
pêle-mêle,  au  hasard,  des  textes  recueillis  sans  choix,  sans 
ombre  de  critique,  sans  écarter  les  choses  les  plus  oiseuses  et 
les  plus  puériles...  Des  chapitres  entiers  sont  «  un  fagotage  de 
pièces  décousues,  »  —  c'est  Montaigne  qui  le  reconnaissait  lui- 
même  en  1580,  mais  il  s'en  est  dédit  depuis,  —  des  enfilades 
de  citations  qui  n'ont  pas  même  t'excuse  de  servir  de  prétexte 
à  une  remarque  instructive  ou  ingénieuse,  qui  ne  s'expliquent 
que  par  le  désœu^Tement,  le  parti  pris  de  s'imposer  pendant 
quelques  heures  une  tâche  propre  à  passer  le  temps,  en  évitant 
de  réfléchir.  »  Ces  paroles  ne  sont-elles  pas  un  peu  dures?  Il  est 
difficile  d'être  Michel  de  Montaigne,  et,  des  heures  durant,  de 
transcrira  ou  de  traduire  des  textes  anciens  comme  qui  dirait 
à  l'aventure,  du  Lucrèce  et  du  Virgile,  du  Sénèque  et  du  Plu- 
tarque,  et,  quand  ce  serait  à  l'aventure,  sans  éprouver  le  besoin 
de  commenter  pour  son  compte,  et  de  continuer  en  la  paraphra- 
sant, ou  de  contredire  l'idée  qu'ils  expriment.  Mais,  tout  Montaigne 


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202  REVUE  DBS  DEUX  MONDES. 

qu'il  soit,  on  ne  saurait  pourtant  disconvenir  qu'il  y  ait  du 
«  fagotage,  »  beaucoup  de  «  fagotage,  »  du  fatras,  dans  les  Essais; 
et  M.  Champion  a  raison.  Ce  serait  une  entreprise  vaine  que  de 
vouloir  les  rapporter  tous  à  un  «  dessein  principal.  »  Nous 
n'avons  point  ici  affaire  avec  La  Recherche  de  la  Vérité  ou  V His- 
toire des  variations.  Ce  qui  d'ailleurs  ne  veut  pas  dire  que  Mon- 
taigne ne  soit  pas  un  «  penseur  »  ou  un  philosophe,  mais  cela 
veut  dire  qu'il  ne  Test  point  à  la  manière  de  Malebranche  ou 
de  Spinoza  ;  —  que  l'ou/se  méprend  sur  le  caractère  de  son  livre 
et  la  nature  de  son  génie  dès  qu'on  y  cherche  une  autre  «  unité  » 
que  celle  de  sa  personne  ondoyante;  —  et  que  le  naturel  de  cette 
personne  même  consiste  précisément  à  ne  rien  avoir  eu  d'un 
fabricateur  de  systèmes,  et  encore  moins  d'un  pédant.  Tel  n'était 
point,  on  le  sait ,  l'avis  de  Malebranche,  qui  l'appelle  assez  joli- 
ment un  «  pédant  à  la  cavalière.  » 

Peut-on  dire  seulement  que  l'auteur  des  Essais  ait  eu  le  des- 
sein de  se  peindre  lui-même  dans  son  livre,  et  qu'ainsi  l'unité 
de  son  personnage,  je  veux  dire  de  l'homme  réel,  de  l'homme 
vrai  qu'il  fut,  comme  nous  tous,  sans  le  savoir  peut-être,  masqpie 
et  répare  l'incohérence  ou  le  «  fagotage  »  de  ses  Essais?  Le  mot 
de  Pascal,  à  cet  égard,  a  fait  autorité  :  —  «  Le  sot  projet  qu'il 
a  de  se  peindre;  et  cela  non  pas  en  passant  et  contre  ses 
maximes,  comme  il  arrive  à  tout  le  monde  de  faillir  ;  mais  par 
ses  propres  maximes,  et  par  un  dessein  premier  et  principal...  » 
—  Et,  en  effet,  sans  parler  de  ri4t/>  u  Lecteur,  si  connu  et  si 
souvent  cité,  les  passages  abondent  où  Montaigne  nous  déclare 
qu'il  est  lui-même  «  le  sujet  de  son  livre,  >>  et  lui-même  l'objet 
de  son  propre  intérêt  ou  de  sa  curiosité.  Mais  regardons-y  de 
plus  près ,  remettons  ces  passages  à  leur  place ,  les  Essais 
dans  le  temps  ;  et  nous  ne  pourrons  nous  empêcher  d'observer, 
avec  M.  Champion,  que  ce  «  dessein  principal  et  premier  »  semble 
entièrement  étranger,  dans  les  Essais  de  1580,  aux  quinze  ou 
vingt  premiers  chapitres  du  livre.  C'est  aussi  l'opinion  de 
M.  Strowski.  Il  est  vrai  que  quand  son  succès  lui  aura  révélé 
la  nature  de  son  talent,  et  quand  il  se  sera  rendu  compte  que  ce 
qu'on  aime  en  lui,  et  de  lui, c'est  lui-même,  Montaigne  mettra 
moins  de  réserve  et,  si  je  l'ose  dire,  de  pudeur  dans  ses  «  confes- 
sions. »  Il  feindra  de  croire,  alors,  il  croira  peut-être  sincère- 
ment que  son  âge,  qui  n'est  pas  très  avancé,  puisqu'il  doit 
mourir  avant  soixante  ans,  l'autorise  à  des  confidences  dont  nous 


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PUBLICATIONS   RÉCENTES   SUR  MONTAIGNE.  203 

nous  serions  bien  passés,  et  cpiî  n'ajoutent  rien  à  la  connais- 
sance de  son  caractère  ou  de  son  génie.  Car,  Sainte-Beuve  a  eu 
'beau  faire .  on  no  sacitfe  pomi  encore  de  qualités  de  forme  ou  de 
fond,  de  langage  ou  de  pensée,  qui  aient  des  rapports  définis  avec 
la  gravelle  ;  et  l:es  coliques  de  Miohtaigne  n'expliquent  point  son 
dilettantisme.  Il  préférait  k  saveur  du  poisson  à  celle  de  la 
viandCi  mais  le  renseignement  n'en  est  pas  un  sur  la  nature  de 
son  style,  ni  même  peut-être  ce  qu'il  nous  dit  de  son  goût 
pour  les  huîtres  et  pour  le  melon. 

Mais,  en  somme,  et  après  tout  cela,  Montaigne  ne  nous  livre 
qu'une  très  petite  part  de  lui-môme  ;  et  en  veut-on  la  preuve  dé- 
monstrative? C'est  qu'il  y  a  peu  de  nos  grands  écrivains  qui  nous 
demeurent  plus  énigmatiques,  et  dont  nous  soyons  plus  embar- 
rassés de  dire  l'homme  vrai  qu'ils  furent.  Se  douterait-on  seule- 
ment que  son  livre  est  contemporain  de  l'une  des  époques  les 
plus. troublées  de  notre  histoire?  et  que  le  moment  môme  oii  il 
écrit  est  rempli  du  fracas  des  guerres  de  religion  ?  «  Aucuns  me 
convient,  écrit-il  dans  une  addition  du  nîanuscrit,  d'écrire  les 
affaires  de  mon  temps,  estimans  que  je  les  vois  d'une  vue  moins 
blessée  de  passion  qu'un  autre,  et  de  plus  près,  pour  l'accès  que 
la  fortune  m'a  donné  aux  chefs  des  divers  partis...  »  Il  ne  Ta 
cependant  pas  fait,  et  ses  Essais  ne  sont  point  des  Mémoires  pour 
servir  à  f  histoire  de  son  temps.  Il  n'y  a  pas  fait  la  confession  des 
autres  avec  la  sienne.  Et  combien  de  traits  de  sa  propre  physio- 
nomie n'a-t-il  point  laissés  dans  Tombre?  Que  savons-nous  par 
lui  de  sa  jeunesse?  de  sa  carrière  avant  1572,  entre  vingt-cinq 
et  quarante  ans  ?  de  ses  amours?  de  ses  «  sentimens  de  famille?  » 
ou  môme,  et  finalement,  nous  Talions  voir,  de  ses  <'  sentimens 
religieux?  »  puisque,  depuis  trois  cents  ans,  tandis  que  les  uns 
persistent  à  nous  montrer  en  lui  non  seulement  «  un  chrétien  » 
mais  un  «  défenseur  du  christianisme,  »  c'est  pour  beaucoup 
d'autres,  avec  lui,  Montaigne,  tout  au  contraire,  et  par  lui,  par 
la  lente  et  insensible  contagion  des  Essais^  que  le  doute  métho- 
dique ou  systématique  est  entré  dans  le  monde  moderne,  et 
non  point  du  tout,  comme  on  continue  de  l'enseigner,  dans  nos 
écoles,  par  l'intermédiaire  du  Discours  de  la  méthode. 

On  remarquera  qu'ici  encore,  comme  plus  haut,  nous  retrou- 
vons l'influence  et  l'autorité  de  Pascal.  Ce  Montaigne,  non  pas 
précisément  athée,  ni  libre  penseur,  ni  peut-ôtre  sceptique,  mais 
qu  aurait  avant  tout  préoccupé,  comme  Pascal  lui-môme,  ta  ques* 


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204  REVUE  DÈS  DEUX  MONDES. 

lion  religieuse,  c'est  le  Montaigne  de  Pascal,  et,  si  j'osais  ainsi 
dire,  c  est  le  Montaigne  des  Pensées  plutôt  que  celui  des  Essais. 
Quelques  critiques  reprochent  volontiers  à  Pascal  d'avoir  «  pla- 
gié »  ou  «  pillé  »  Montaigne;  — ^|co  qui  d'ailleurs  ne  serait  juste 
que  si  nous  savions  Tusage  que  Pascal  se  proposait  de  faire  de 
tant  de  fragmens  des  Essais  qu'il  a  transcrits,  paraphrasés  quel- 
quefois, et  généralement  abrégés  ou  résumés.  Mais  en  fait,  c'est 
donc  alors  le  «  plagiaire  »  dont  l'autorité  s'est  en  quelque  sorte 
imposée  à  l'original  qu'il  copiait  ;  c'est  l'accent  de  Pascal  qui  se 
trouve  avoir  fixé  le  sens  des  passages  des  Essais  qu'il  emprunte  ; 
et  depuis  plus  de  deux  cents  ans,  c'est  «  en  fonction  »  de  Pascal 
et  du  dessein  des  Pensées,    que  la  critique  française  interpi«^ie 
Montaigne.  Cependant  il  y  a  autre  chose  dans  l^s  Essais,  et  parce 
que   V Apologie  de  Raymond  de  Sebonde  en  est  le  chapitre  le 
plus  étendu,  en  môme  temps,  sans  doute,  que  l'un  des  plus  im- 
porlans,  je  ne  voudrais  pas  répondre  qu'il  en  fût  le  plus  con- 
sidérable. Il  en  est  le  plus  étendu,  parce  que  Montaigne  venait 
de  traduire  ia  Théologie  naturelle  de  ce  Raymond  de  Sebonde, 
1569,  et  qu'il  était  donc  encore  tout  chaud  de  son  auteur,  comme 
aussi  des  critiques  dont  sa  traduction  avait  été  l'objet;  mais,  ne 
nous  lassons  pas  de  le  redire,  il  y  a  autre  chose  dans  les  Essais; 
le  dessein  de  Montaigne  ne  s'est  rencontré  qu'incidemment  avec 
celui  de  Pascal;  et  c'était  d ailleurs  le  droit  de  Pascal,  —  ceci 
encore  vaut  la  peine  d'être  dit  et  redit,  —  c'était  absolument  son 
droit  de  n'  «  emprunter  »  à  Montaigne  que  ce  qu'il  croyait  ana- 
logue à  son  propre  dessein.  Pascal  ne  se  proposait  pas  de  faire 
une  étude,   ni  do  porter    un    jugement    sur  Montaigne,    mais 
d'écrire  une  Apologie  de  la  Religion  chrétienne.  Nous  aurions  le 
droit,  le  cas  échéant,  de  faire  comme  lui.  Les  idées,  une  fois 
exprimées,  et  entrées  dans  ia  circulation,    deviennent  le  patri- 
moine commun  de  l'humanité  :  j'ai  le  droit  de    les  retourner 
môme  contre  ceux  qui  les  ont  exprimées  les  premiers  et  qui, 
souvent,  n'en  ont  pas  connu  toute  la  portée.  Mais,  évidemment, 
je  ne  l'ai  plus  quand  il  s'agit,  comme  ici,  de  préciser  le  sens  d'un 
texte  ou  de  caractériser  la  pensée  d'un  grand  écrivain,  et  cepen- 
dant, sans  nous  en  apercevoir,  c'est  ce  que  nous  faisons  depuis 
deux  cents  ans.  Nous  nous  posons,  en  quelque  sorte,  le  problème 
de  la  signification  des  Essais,  comme  nous  faisons  celui  de  la  si- 
gnification des  Pensées,  et  la  question  religieuse  étant  la  seule 
où  Pascal  s'intéresse,  nous  raisonnons  sur  Montaigne  comme  si 


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PUBLICATIONS  RÉCaSNTES   SUR  MONTAIGNB.  205 

Montai^es'y  était,  lui  aussi,  uniquement  appliqué,  continûment, 
passionnément  et  tout  entier. 

Je  n'entends  pas  nier  qu'il  y  ait  pris  l'intérêt  le  plus  vif. 
Mais,  d'abord,  ce  n'est  qu'un  intérêt  presque  purement  intellec- 
tuel, et  j'en  vois  un  témoignage  dans  ce  fait  assez  singulier 
qu'étant  lui-même,  de  son  propre  aveu,  l'un  des  hommes  qui 
ont  eu  le  plus  de  peur  de  la  mort,  et  sa  philosophie  ne  s'étant 
employée,  pour  une  part  considé;'able,  qu'à  se  prémunir  ou  à 
se  fortifier  contre  cette  crainte,  il  n'a  cependant  jamais  demandé 
d'aide  contre  la  mort  à  la  religion.  «  Il  n'est  rien  de  quoi  je  me 
sois  dès  toujours  plus  entretenu  que  des  imaginations  de  la 
mort,  voire  en  la  saison  la  plus  licencieuse  de  mon  âge, 

lucunda  quum  œtas  florida  ver  agent. 

'  Parmi  les  danses  et  les  jeux,  tel  me  pensait  empêché  à  digérer 
à  part  moi  quelque  jalousie  ou  l'incertitude  de  quelque  espé- 
rance, cependant  que  je  m'entretenais  de  je  ne  sais  qui,  surpris 
les  jours  précédens  d'une  fièvre  chaude  et  delà  mort...  et  qu'au- 
tant m'en  pendait  îl  l'oreille.  »  [Essais,  I,  20, 1580.]  Et  il  est  vrai* 
qu'à  la  longue,  et  à  force  de  méditer  sur  ce  thème  favori  que 
(c  philosopher,  c'est  apprendre  à  mourir,  »  il  a  fini  par  se  com« 
poser,  en  présence  de  la  menace  quotidienne  de  la  mort,  une 
assez  belle  attitude,  mais  c'est  la  philosophie  qui  l'y  a  amené,  ce 
n'est  pas  la  religion.  On  peut  dire,  d'un  autre  côté,  que,  s'il  a 
bien  senti,  et,  autant  que  personne,  démontré,  soutenu,  défendu 
l'importance  des  idées  religieuses,  j'entends  leur  importance  po- 
litique et  sociale,  c'est  assurément  une  manière  de  faire  l'apolo- 
gie de  la  religion  ;  mais,  pour  le  chrétien,  c'est  une  apologie  qui 
n'en  est  vraiment  pas  une,  à  cause  qu'elle  pourrait  tout  aussi 
bien  être  l'apologie  du  bouddhisme  et  de  l'islamisme,  et  géné- 
ralement de  toutes  les  religions  qui  sont,  comme  le  christianisme, 
des  «  civilisations  »  en  même  temps  que  des  religions.  Et  enfin  ne 
faut-il  pas  ajouter  que  sa  manière  de  poser  la  question  religi'.'Use 
est  d'un  pur  «  païen,  »  s'il  n'y  va  pour  lui,  comme  pour  les  [ihi- 
losophes  de  l'antiquité,  que  de  ce  qu'ils  appelaient  «  le  souverain 
bien,  »  ou  en  d'autres  termes  do  «  la  vie  heureuse?  »  Une  reli- 
gion qui,  comme  la  chrétienne,  doit  être  et  est  en  efTet  avant  tout 
une  règle  impérative  de  conduite,  Montaigne  n'y  a  vu  que  la 
matière  de  \  Apologie  de  Raymond  de  Sebonde;  —  et  les  juv;os 


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206  hbtue  des  deux  mondes. 

les  plus  désintéressés  hésitent  encore  sur  le  vrai  sens  du  «  docu- 
ment. » 

Quoi  donc,  alors,  et  si  ce  n'est  ni  de  «  se  peindre  lui-même,  » 
ni  d'ajouter  un  sysième  de  philosophie  à  tant  d'autres,  ni  de 
présenter  une  «  apologie  de  la  religion  chrétienne,  »  ni  enfin,  — 
et  aussi  n'en  avons-nous  point  parlé  seulement,  —  de  prendre 
parti  entre  les  huguenots  et  les  catholiques  de  son  temps,  ([uel 
a  donc  été  le  dessein  de  Montaigne  ;  et  comment,  car  c'est  là  le 
véritable  intérêt  de  la  question,  comment  faut-il  lire  les  Essais? 
Nous  répondrons  qu'il  faut  les  lire  comme  on  lirait  une  «  en- 
quête; »  et,  dans  Montaigne  lui-même,  il  ne  faut  voir,  sans  y  cher- 
cher tant  de  mystère  ni  de  profondeur,  qu'un  incomparable 
«  curieux.  »  Nous  dif;ons  un  «  curieux,  »  nous  ne  disons  pas  un 
M  dilettante,  »  ce  qui  est  presque  la  même  chose,  dans  le  langage 
du  monde,  mais  ce  ^pii  est  pourtant,  au  fond,  bien  différent.  Le 
dilettante  ne  cherche  dans  la  satisfaction  de  sa  curiosité  que 
l'amusement  de  son  dilettantisme ,  mais  un  «  curieux  »  et,  sur- 
tout un  curieux  tel  que  Montaigne,  se  propose  toujours  quelque 
objet  ultérieur  à  sa.  curiosité.  Cet  objet  est  sans  doute  un  peu 
vague  et  un  peu  flottant;  le  dessein  n'en  a  rien  do  géométrique 
ou  de  didactique.  Également  curieux  de  la  nature  et  de  l'homme, 
de  lui-même  et  des  autres,  des  opinions  des  philosophes  et  de 
la  diversité  des  mœurs,  desévénemens  de  l'histoire  et  de  ceux  de 
la  vie  commune,  Montaigne  est  curieux  de  trop  de  choses  à  la 
fois,  pour  que  sa  curiosité  se  pose  et  se  détermine,  et  en  se  dé- 
terminant, se  limite.  Mais  il  a  cependant  son  dessein,  très  assuré, 
s'il  n'est  pas  très  net,  et  ce  dessein  n'est  autre  que  de  pénétrer 
tous  les  jours  plus  avant  dans  la  connaissance  de  lui-même  et  de 
l'homme.  Je  crois  qu'il  convient  d'insister  sur  ce  point. 

III 

Il  ne  semble  pas  en  effet  que  ce  fût  un  dessein  bien  original 
ni  bien  neuf,  aux  environs  de  1575,  que  de  se  proposer  d'étu- 
dier l'homme.  Quel  est,  demanderait-on  volontiers,  le  grand 
écrivain  qui  ne  s'est  point  proposé  d'étudier  l'homme  ;  et  s'ils  ne 
contenaient  rien  d'autre  ni  de  plus  qu'une  étude  de  l'homme,  les 
Essais  seraient-ils  les  Essais  ?  Mais,  précisément,  ce  n'était  point 
l'avis  de  Montaigne,  qu'on  eût  fait  avant  lui  ce  qu'il  allait  tenter, 
et,  à  cet  égard,  il  disait,  non  pas  dans  sa  première  édition,  ni 


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PUBUCATI0N8   RÉCENTES   SUR  MONTAIGNE.  20T 

dans  celle  de  1588,  mais  dans  une  longue  addition  qui  n'a  paru 
pour  la  première  fois  qu'en  1595  :  «  Nom  n'avons  nouvelles  que 
de  deux  ou  trois  anciens  qui  aient  battu  ce  chemin^  et  si  ne 
pouvons  nous  dire  si  c'est  du  tout  en  pareille  manière  à  celle^ 
cy,  n'en  connaissant  que  les  noms.  Nul  depuis  ne  s'est  jeté  sur 
leur  trace.  C'est  une  épineuse  entreprise»  et  plus  qu'il  ne  semble» 
de  suivre  une  allure  si  vagabonde  que  celle,  de  notre  esprit,  de 
pénétrer  les  profondeurs  opaques  de  ses  replis  internes,  de 
choisir  et  arrêter  tant  de  menus  avis  de  ses  agitations...  il  n'est 
description  pareille  en  difficulté  à  la  description  de  soi-même.  » 
[EiiSaiSf  II,  6.]  Et  de  fait,  sans  remonter  jusqu'aux  anciens, 
et  pour  ne  pas  sortir  de  Thistoire  de  notre  littérature  nationale, 
quel  est  donc,  avant  Montaigne,  celui  de  nos  grands  écrivains, 
Ronsard  ou  Rabelais,  qui  se  fût  soucié  d'«  observation  psycho*< 
logique?  »  Assurément,  et  à  la  manière  des  anciens,  dans  la 
chaleur  de  la  composition,  si  quelqu'une  de  ces  vérités,  qui 
nous  découvre  le  fond  de  nous-mêmes,  s'offrait,  pour  ainsi  dire,  \ 
portée  de  leur  inspiration,  ils  la  reconnaissaient,  n'avaient  garde 
de  la  laisser  passer,  et,  dans  leur  prose  ou  dans  leurs  vers,  ils 
essaysdent  de  la  fixer.  C'était  ce  que  Montaigne  admirait  le  plus 
dans  Tacite,  — r«  omne  ignotumpro  magnifico  est^  »  ou  le  <(facili 
credulitate  feminarum  ad  gaudia,  »  Ronsard,  lui,  mettait  ces 
choses  entre  guillemets.  Mais,  pas  plus  que  les  anciens,  ni  Ron-i 
sard  ni  Rabelais  n'en  faisaient  leur  principale  affaire;  et  qui 
jamais  entendit  parler  de  la  «  psychologie  »  d'Homère  ou  de 
Pindare?  Je  ne  sais  pas  si  celle  même  de  Platon  n'est  pfis  do  la 
«  métaphysique  !  »  La  (c  psychologie  »  de  Montaigne  est  de  la 
a  psychologie  ;  »  elle  est  un  effort  habituel  pour  «  pénétrer, 
selon  son  expression,  les  profondeurs  opaques  de  nos  replis 
internes;»  elle  est  ^  .lalyse  et  l'explication  des  mouvemens  qui 
nous  agitent.  «  Si,  dit-il,  vous  faites  lire  à  mon  page,  qui  d'ail- 
leurs sait  fort  bien  ce  que  c'est  que  l'amour,  les  Dialogues  de 
Léon  Hébrieu,  ou  les  divagations  du  savant  Ficin  (1),  il  n'y  com- 
prendra goutte,  et  jamais  on  ne  lui  fera  croire  que  ce  soit  ici 
de  lui  qu'il  s'agisse.  *>  fâchons  donc,  nous,  de  faire  qu'il  nous 
comprenne.  Décrivons-lui  les  mouvemens  de  sa  passion  avec 
assez  de  fidélité,  mais  de  réalité  surtout,  —  je  ne  dis  pas  de 
féqlisme^  —  pour  qu'il  s'y  reconnaisse,  et  présentons-lui  le  mi- 

(1)  On  se  rappellera  que  ce  sont  ici  deux  des  sources  aux(melles  avait  puisé 
kisement  la  Pléiade. 


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208  ilEVUB   DES   DEUX  MONDES. 

roir.  Voilà  toute  la  psychologie  !  Elle  n'est  pas  en  l'air,  et  on  ne 
la  déduit  pas  des  principes.  Les  propriétés  de  l'homme  ne  sont 
pas  contenues,  comme  celles  du  cercle,  dans  sa  définition.  On 
ne  les  connaît  qu'à  Fusage.  C'est  l'expérience  qui  nous  les 
apprendra.  Et  comme  tout  le  monde  n'est  pas  en  état  de  pro- 
fiter de  l'expérience,  c'est  ici  que,  de  l'objet  de  Montaigne,  se 
dégage  une  méthode,  un  peu^  flottante,  elle  aussi,  comme  cet 
objet,  mais,  comme  lui,  singulièrement  féconde,  et  singulière- 
ment originale,  comme  lui. 

Osons  le  dire  franchement  :  c'est  cette  méthode,  que  Pascal, 
qui  est  «  un  géomètre,  »  ne  comprend  point  — ni  peut-être  môme 
ce  dessein,  —  quand  il  reproche  à  Montaigne  de  «  conter  trop 
d'histoires.  »  Non!  Montaigne  ne  conte  pas  trop  d'histoires, 
et  on  se  demande  comment  Pascal  n'a  point  vu  l'utilité  de  ces 
histoires  pour  le  dessein  de  Montaigne.  «  Ce  grand  monde, 
que  les  uns  multiplient  encore  comme  espèces  sous  un  genre, 
c'est  le  miroir  où  il  nous  faut  nous  regarder  pour  nous  con- 
naître de  bon  biais...  Tant  d'humeurs,  de  sectes,  d'opinions,  do 
jugemens,  de  lois  et  de  coutumes  nous  apprennent  à  juger 
sainement  des  nôtres,  et  apprennent  notre  jugement  à  recon- 
naître son  imperfection  et  sa  naturelle  faiblesse,  qui  n'est  pas 
un  léger  apprentissage.  Tant  de  remuemens  d'état  et  change- 
mens  de  fortune  nous  instruisent  à  ne  pas  faire  grande  recette 
de  la  nôtre.  Tant  de  noms,  tant  de  victoires  et  conquêtes  ense- 
velies sous  l'oubliance,  rendent  ridicule  l'espérance  d'éterniser 
notre  nom  par  la  prise  de  dix  argoulets  et  d'un  poulailler  qui 
n'est  connu  que  de  sa  chute.  L'orgueil  et  la  fierté  de  tant  de 
pompes  étrangères,  la  majesté  si  enflée  de  tant  de  cours  et  gran- 
deurs nous  fermit  et  assure  la  vue  à  soutenir  l'éclat  des  nôtres 
sans  siller  des  yeux.  Tant  de  milliasses  d'hommes  enterrés  avant 
nous  nous  encouragent  à  ne  craindre  d'aller  trouver  si  bonnp 
compagnie  en  l'autre  monde,  —  et  ainsi  du  reste.  »  [Essais,  1, 26, 
1580.]  Nous  ne  saurions  mieux  dire  qu'il  ne  fait  lui-même  en  cet 
endroit  pourquoi,  et  en  quoi,  Montaigne  a  besoin  de  tant 
d'  «  histoires.  »  C'est  que,  sous  un  autre  nom,  les  «  histoires  » 
c'est  l'expérience,  et  Thistorien  n'est  que  le  témoin  ou  le  garant 
des  faits  «  humains  »  qu'il  raconte.  De  là  l'admiration  de  Mon- 
taigne, et  je  ne  sais  si  l'on  ne  devrait  dire  sa  «  dévotion  »  pour 
Plutarque.  Et,  à  vrai  dire,  qu'est-ce  que  les  Vies  parallèles,  sinon, 
selon  l'ingénieuse  expression    d'Amvot  en   sa   Préface,  «  des 


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PUBLICATIONS   RÉCENTES   SUR   MONTAIGNE.  209 

cas  humains  représentés  au  vif  ?».  Pareillement  les  anecdo  es 
répandues  à  profusion  dans  les  Moralia  de  Plutarque,  dont  la 
traduction  achevait  de  paraître  en  1572,  dans  Tannée  même  où 
Montaigne  commençait  d'ébaucher  ses  Essais?  Ce  sont  autant  de 
renseignemens,  et,  n'hésitons  pas  à  prononcer  le  mot,  quelque 
moderne  gu'il  soit,  ce  sont  des  «  documens  »  pour  la  connaissance 
de  rhumanité.  C'est  aussi  bien  ce  qu'il  nous  dit  lui-même,  et, 
si  spirituellement,  dans  ce  joli  passage  :  «  En  Tétudo  que  je  fais 
de  nos  mœurs  et  mouvemens,  les  témoignages  fabuleux,  pourvu 
qu'ils  soient  possibles,  y  servent  comme  les  vrais.  Advenu  ou 
non  advenu,  à  Rome  ou  à  Paris,  à  Jean  ou  à  Pierre,  c'est  tou- 
jours un  tour  de  l'humaine  capacité,  duqpel  je  suis  utilement 
avisé  par  ce  récit.  Je  le  vois  et  en  fais  mon  profit  également,  tant 
en  ombre  (|u'en  corps.  Et  aux  diverses  leçons  qu'ont  souvent  les 
histoires  |e  prends  à  me  servir  de  celle  qui  estia  plus  rare  et  mé- 
morablt;.  »  {Essais^  1, 21, 1595.]  L'histoire,  et  plus  particulièrement 
rhistoire  des  mœurs,  celle  des  coutumes,  —  l'histoire  que  de  nos 
jours  nous  appellerions  «  anecdotique  »  et  «  intime,  »  —  l'his- 
toire conçue,  dans  le  temps  et  dans  l'espace,  comme  le  prolon- 
gement de  notre  expérience  en  tout  sens,  telle  est  la  matière  où 
notre  application  devra  donc  désormais  s'attacher.  Un  livre  est 
ouvert  devant  nous,  où  nous  n'avons  qu'à  lire,  et  pour  y  lire 
qu'à  ouvrir  les  yeux  :  ce  sont  les  «  histoires  »  qui  en  font  la 
substance.  L'intérêt  de  ces  histoires  est  de  nous  montrer 
rhomme  dans  toutes  les  attitudes;  elles  sont  à  la  fois  l'illustra- 
tion et  la  démonstration  de  vérités  qui  ne  seraient  sans  elles 
que  conjectures  ou  suppositions.  Pour  entendre  quelque  chose 
au  mécanisme  de  nos  passions,  il  n'est  que  de  les  voir  en  acte 
et  de  comparer  les  uns  avec  les  autres  les  rapports  que  les  his- 
toriens nous  en  font.  Et  au  terme  de  ces  comparaisons,  quand 
on  estime  en  avoir  tiré  tout  ce  que  l'on  pouvait,  il  ne  reste 
plus  qu'à  faire  une  dernière  démarche  qui  est,  pour  ainsi  dire, 
de  vérifier  en  nous  la  justesse  de  nos  conclusions. 

C'est  ici  qu'à  mon  sens,  on  achève  de  comprendre  Mon- 
taigne, et  en  quoi  son  projet  de  se  peindre  a  vraiment  con- 
sisté. Ne  disons  rien  à  ce  propos  de  tant  de  cyniques  montreurs 
d'eux-mêmes.  Mais  les  intentions  de  Montaigne,  quand  il  se. 
peint,  n'ont  rien  de  commun  avec  celles  de  saint  Augustin  dans 
ses  Confessions  y  ou  de  Rousseau  dans  les  siennes,  ou  de  Cha- 
.  teaubriand  dans  ses  Mémoires  d' Outre-Tombe.  Non  sans  doute 
TOiiE  XXXV.  —  1906.      ^  14 


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210  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

que,  dans  le  portrait  qu'il  nous  trace  de  lui-même  il  ne  mêle 
inévitablement  quelque  coquetterie,  quelque  vanité ,  quelque 
égoïsmé  aussi,  dont  la  signification  est  d'autant  plus  éloquente 
qu'il  est  plus  naïf  ou  plus  inconscient.  Le  moyen  de  se  raconter, 
sans  finir  par  s'admirer  soi-même?  Il  y  a  donc,  nous  l'avons  dit» 
dans  les  Essais,  des  aveux  dont  nous  eussions  dispensé  Mon 
taigne  ;  et  ce  sont  ceux  qui  ne  servent  qu'à  notre  amusement. 
Mais,  d'une  manière  générale,  s'il  «  se  peint,  »  c'est  en  s' étudiant, 
pour  s'étudier,  et  la  connaissance  de  lui-même  qu'il  acquiert 
en  s'observanty  lui  sert  comme  d'un  moyen  de  contrôle  pour 
apprécier  à  leur  juste  valeur  les  observations  qu'il  a  recueillies 
au  cours  de  ses  lectures  ou  de  ses  méditations. 

Joignez  encore  ceci  que,  tandis  que  la  plupart  des  auteurs 
de  «  Confessions  »  s'efforcent  de  mettre  en  lumière  ce  qu'ils 
croient  avoir  en  eux  d'original,  d'unique  et  d'exceptionnel,  qui 
les  distingue  de  tous  les  autres  hommes,  lui,  Montaigne,  au* 
contraire,  c'est  bien  ce  qu'il  a  de  «  personnel  »  et  de  «  particulier,  » 
mais,  dans  ces  «  particularités  »  mêmes,  ce  qu'il  s'applique  à  dé* 
mêler,  c'est  ce  qu'elles  ont  de  toujours  subsistant  et  d'éternellement 
humain.  L'observation  de  Montaigne  est  toujours  comparative. 
On  connaît  le  passage,  si  souvent  cité:  «  On  attache  aussi  bien 
toute  la  philosophie  morale  â  une  vie  populaire  et  privée  qu'à 
une  vie  de  plus  riche  étofi'e.  Chaque  homme  porte  la  forme  en- 
tière de  r humaine  condition.  Les  auteurs  se  communiquent  au 
peuple  par  quelque  marque  spéciale  et  étrangère  :  moiy  le  pre- 
mier^ par  mon  être  universel^  conmie  Michel  de  Montaigne, 
non  comme  grammairien,  ou  poète,  ou  jurisconsulte.  Si  le 
monde  se  plaint  de  ce  que  je  parle  trop  de  moi,  je  me  plains  dp 
quoi  il  ne  pense  pas  seulement  à  soi,  »  [111, 1,  1588.]  Les  phrases 
que  nous  soulignons  sont  caractéristiques,  et  si  nous  les  souli- 
gnons, c'est  qu'on  les  cite  bien,  je  ne  connais  guère  une  «  Étude  » 
3ur  Montaigne  oti  vous  ne  les  retrouviez,  et  on  en  sait  donc  bien 
toute  l'importance,  mais  on  n'en  a  pas  dégagé  toute  la  significa- 
tion. Nous  ne  manquons  ni  de  grammairiens  ni  de  juriscon- 
sultes. Un  jurisconsulte,  c'est  Jean  Bodin,  AonildL  République  vient 
de  paraître  en  1576;  un  poète,  c'est  Pierre  de  Ronsard,  dont  l'édi- 
tion définitive,  revue,  corrigée  et  ordonnée  par  lui,  va  paraître 
en  1584;  et,  pour  le  grammairien,  mettons  que  ce  soit  Henri 
Esfîenne,  avec  ses  Dialogues  du  Langage  français  italianisé, 
mai'3  l'homme,  se  demande  Montaigne,  parmi  tout  cela,  où  est 


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PUBLICATIONS   RÉCENTES    SUR   MONTAIGNE.  211 

Wionime?  «  l'être  universel,  »  celui  qui  n'a  pas  d'  «  enseigne,  >» 
comme  on  dira  plus  tard  ?  et  qui  ne  laisse  pas  pour  cela  d'avoir 
sa  personnalité,  d'être  Michel  de  Montaigne,  mais  qui  est  en 
môme  temps  un  témoin  de  «  l'humaine  condition?  »  La  grande 
originalité  de  Montaigne  est  d'avoir  posé  presque  le  premier  la 
question  en  ces  termes,  et,  ainsi,  d'avoir  mis  la  littérature 
française  elle-même,  tout  entière,  dans  une  voie  dont  elle  ne 
s*csl  plus  depuis  lors  écartée  qu'en  de  rares  occasions  et  tou- 
jours à  son  grand  dommage. 

En  vérité,  si  l'on  peut  dire  de  tous  nos  grands  écrivains, 
qu'avant  tout  et  dans  le  sens  large  du  mot,  poètes  ou  auteurs 
dramatiques,  orateurs  ou  romanciers,  historiens,  critiques,  ils 
sont  des  «  moralistes,  »  ce  n'est  guère  que  depuis  Montaigne,  et 
c'est  bien  à  l'exemple  ou  aux  leçons  des  Essais  qu'ils  le  doivent, 
On  ne  l'a  peut-être  pas  assez  dit.  Car,  pourquoi  d'autres  littéra- 
tures, l'italienne,  par  exemple,  après  le  vif  éclat  de  la  Renais- 
sance, vont-elles  perdre,  avec  le  xvii*  siècle  naissant,  l'autorité 
qu'elles  avaient  exercée  dans  le  monde,  se  renfermer  entre  leurs 
propres  frontières,  et,  pour  cent  cinquante  ou  deux  cents  ans, 
céder  la  place  à  la  nôtre?  C'est  qu'elles  n'ont  pas  eu  de  Mon- 
taigne ;  —  et  on  achèvera  d'entendre  ce  que  nous  voulons  dire, 
si  nous  rappelons  que  le  grand  contemporain  italien  de  l'auteur 
des  Essais  est  le  virtuose  de  la  Jérusalem  délivrée,  L'Italie  du 
Tasse  ne  s'est  pas  avisée,  —  et  bien  moins  encore  l'Italie  du 
cavalier  Marin,  —  que  la  littérature  ne  pouvait  durer  qu'à  la 
condition  d'être  quelque  chose  d'autre  et  de  plus  qu'un  jeu.  Elle 
n'est  même  pas  «  la  littérature,  »  si  son  rôle  n'est  que  de  nous 
divertir,  ou  de  nous  étonner,  et  d'autres  moyens  conviennent 
mieux  à  cet  usage.  Mais,  précisément,  Montaigne  en  en  faisant 
l'art  do  r  K  observation  psychologique  et  morale  >>  lui  a  donné 
pour  objet  la  connaissance  de  l'homme.  Qui  ne  conviendra, 
là-dessus,  que,  si  la  grande  raison  de  l'universalité  de  la  litté- 
rature française  est  quelque  part,  elle  est  là?  Les  Fables  elles- 
mêmes  de  La  Fontaine,  ou,  dans  un  autre  genre,  les  Contes  de 
Voltaire,  seront,  comme  le  livre  de  Montaigne,  des  «  vues  sur  le 
inonde,  »  un  jugement  sur  Thomme,  une  «  conception  de  la 
vie.  »  Ils  seraient  sans  doute  autre  chose,  mais  seraient-ils  ce 
qu'ils  sont  si  les  Essais  n'avaient  pour  ainsi  dire  orienté  notre 
littérature  cl(issi((ue  dans  cette  direction?  En  faisant  de  l'  «  ob* 
servation  psychologique  et  morale,  »  telle  que  nous  essayons 


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âlâ  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

d'en  donner  une  idée,  la  matière  même  de  Técrivain  et  Tobjet 
de  la  «  littérature,  »  Montaigne  a  posé  l'un  des  fondemens  du 
classicisme,  et  celui  que  Ton  n'ébranlera  pas.  Toute  œuvre,  en 
toute  langue,  et  je  dirais  volontiers  en  tout  art,  sera  toujours 
classique  de  la  quantité  d'observation  psychologique  ou  morale 
qu'elle  contiendra,  et  peut-être  même  ne  sera-t-elle  classique 
que  de  cela. 

Ajouterons-nous  que,  pour  pratiquer  cette  «  observation  psy- 
chologique et  morale  »  l'auteur  des  Essais  a  donné  le  modèle 
d'une  manière  de  style  qui  n'existait  pas  avant  lui  dans  notre 
langue  ?  On  le  pourrait  et  on  le  doit  donc  !  Tandis  qu'Henri 
Estienne,  avec  ses  Dialogues  du  Langage  français  italianisé^ 
grammairien  fanatique,  superficiel  et  mal  embouché,  s'évertuait 
à  chercher  les  moyens  de  réagir  contre  la  perversion  de  la  langue 
française  par  l'usage  italien,  et  n'en  proposait,  naturellement,  que 
de  parfaitement  vains,  Montaigne,  lui,  faisait  quelque  chose  do 
plus  efficace  ;  et  il  «  nationalisait  »  la  langue  en  la  rapprochant 
de  la  vie.  Je  ne  sais  encore  si  l'on  a  suffisamment  appuyé  sur 
ce  caractère  du  style  de  Montaigne.  On  y  admire  et  on  y  aime 
surtout  l'abondance,  le  jaillissement,  le  naturel  de  la  méta- 
phore, mais,  tout  au  rebours  de  ce  que  l'on  voit  d'ordinaire, 
chez  Ronsard,  par  exemple,  ou  chez  Rabelais,  il  faut  remarquer 
que  les  métaphores  de  Montaigne  n'ont  pas  pour  objet  de  rien 
«  amplifier  »  ou  «  magnifier;  »  et,  au  contraire,  elles  ne  lui 
servent  que  de  moyens  de  se  faire  entendre.  Son  style  est  un 
style  «  réaliste  »  ou  «  réel,  »  mais  dans  le  sens  large  du  mot,  je 
veux  dire  un  style  qui  cherche  à  épuiser  la  «  réalité  »  de  ce  qu'il 
représente  ;  à  «  enfoncer,  comme  il  dit  lui-même,  la  significa- 
tion des  mots  ;  »  qui  ne  se  soucie  point  de  subtilité  ni  d'élé- 
gance, qui  ne  va  pas  au  delà  ni  ne  reste  en  deçà  de  la  chose,  et 
dont  il  faut  dire  enfin  comme  lui-même  :  «  Quand  je  vois  ces 
bravés  formes  de  s'exprimer,  si  vives,  si  profondes,  je  ne  dis  pas 
que  c'est  bien  dire,  je  dis  que  c'est  bien  penser,  c'est  la  gaillar- 
dise de  l'imagination  qui  élève  et  enfle  les  paroles.  Nos  gens 
appellent  jugement  langage,  et  beaux  mots  les  pleines  concep- 
tions. »  On  connaît  encore  le  passage  célèbre  :  «  Quand  on  m'a 
dit  ou  que  moi-même  me  suis  dit  :  «  Tu  es  trop  épais  en  figures  I 
Voilà  un  mot  du  cru  de  Gascogne  !  Voilà  une  phrase  dangereuse 
[je  n'en  refuis  aucune  de  celles  qui  s'usent  emmy  les  rues  fran- 
çaises, ceux  qui  veulent  combattre  l'usage  par  la  grammaire 


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PUBLICATIONS   RÉCENTES   SUR   MONTAIGNE.  213 

se  moquent  I]  Voilà  un  discours  ignorant  !  En  voilà  un  trop 
fol  !  »  —  Oui,  fais-je  !  mais  je  corrige  les  fautes  dlnadvertance, 
non  celles  de  coutume.  Est-ce  pas  ainsi  que  je  parle  partout? 
Ne  représenté-jepas  vivement? Suffit  !  J'ai  fait  ce  que  j'ai  voulu, 
tout  le  monde  me  reconnaît  en  mon  livre  et  mon  livre  en  moi.  » 
[III,  3,  1588  ] 

Nous  voyons  ici  comment  le  caractère  du  style  de  Montaigne 
se  lie  à  la  nature  de  son  observation.  Si  nous  voulons  exprimer 
ou  représenter  fidèlement  la  vie,  c'est  à  la  vie  qu'il  faut  que 
nous  en  demandions  les  moyens.  Toute  rhétorique  est  vaine, 
non  seulement  vaine,  mais  fausse,  mais  dangereuse,  qui  n'aurait 
pas  uniquement  pour  objet  de  nous  enseigner  l'usage  de  ces 
moyens.  Ils  sont  d'ailleurs  à  notre  portée,  sous  notre  main, 
«  emmy  les  rues  françaises,  »  oh  nous  n'avons  qu^à  les  recon- 
naître. Et,  après  cela,  formé  ainsi  à  l'école  de  la  réalité,  l'écri- 
vain pourra  céder  quelquefois  à  la  tentation  de  l'orner,  ou  de 
r«  artialiser,  «selon  l'expression  de  Montaigne,  qui  lui-mênie 
n'en  évitera  pas  toujours  le  reproche,  qui  s'amusera  de  ses 
propres  trouvailles,  qui  ne  négligera  rien  de  ce  qu'il  faudra 
faire  pour  en  assurer  la  fortune,  mais  qu'importe  ?  Il  y  a  désor- 
mais de  par  lui,  de  par  ses  Essais,  une  «  manière  d'écrire  »  qui  est 
la  bonne,  et  qui  l'est,  non  point  pour  telle  ou  telle  raison,  qu'on 
donne  encore  dans  les  écoles,  mais  parce  qu'elle  est  la  plus  con- 
forme à  la  réalité,  à  la  «  nature  »  et  à  la  vie.  «  La  manière 
d'écrire  d'Épictète,  de  Montaigne  et  de  Salomon  de  Tultie  est  la 
plus  d'usage,  qui  s'insinue  le  mieux,  qui  demeure  le  plus  dans 
la  mémoire,  et  qui  se  fait  le  plus  citer,  parce  qu'elle  est  toute 
composée  de  pensées  nées  sur  les  entretiens  ordinaires  de  la 
vie.  »  Ce  sera  la  manière. de  nos  grands  écrivains,  —  de  Pascal 
et  de  Bossuet,  de  La  Fontaine  et  de  Molière,  de  Racine  et  do 
Boileau,  —  et  ce  sont  les  Essais  qui  l'ont  inaugurée  dans  l'his- 
toire de  la  littérature. 

IV 

Quant  à  la  philosophie  qui  ressort  des  E^ais,  —  et  je  ne 
pense  pas  que  l'on  nie  qu'il  s'en  dégage  une,  -r—  disons  d'abord 
qu'elle  ne  fait  de  Montaigne  le  disciple  d'aucune  secte,  ni  l'éco- 
lier d'aucun  maître,  pas  plus  de  Zenon  que  d'Épictète  ou  d'Épi- 
cure  que  de  Pyrrhon;  et  elle  n'a  pas  touiours  été  la  même.  Elle 


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214  REVUE  DES  DEUX  MONDISSt 

a  eu  ses  époques,  et  c'est  la  grande  originalité  du  livre  de 
M.  F.  Strowski  que  d'avoir  essayé  de  les  distinguer.  Gomment 
les  idées  de  Montaigne,  nées  #abord  de  ses  lectures,  de  s<m- 
expérience  personnelle  et  quotidienne  de  la  vie,  de  ses  médita- 
tions, se  sont  ensuite  comme  engendrées  les  unes  des  autres,  à 
mesure  qu'il  se  relisait,  et  qu'ainsi  lui-même  en  saisissait  mieux 
les  rapports,  ou  les  contradictions,  c'est  ce  que  M.  F.  Strowski 
s'est  efforcé  de  montrer  ;  et  il  revendique  avec  raison  l'honneur 
de  l'avoir  tenté  le  premier.  On  ne  sera  d'ailleurs  parfaitement 
sûr  de  la  Succession  de  ces  idées  que  quand  «  l'Édition  munici* 
pale  »  sera  complète,  et  que  M.  Strowski,  non  seulement  nous 
aura  donné  le  texte  «  définitif  »  de  Montaigne,  mais  encore,  et 
comme  il  se  propose  de  le  faire,  quand  il  aura  daté  les  différons 
chapitres  des  Essais,  L'ordre  des  chapitres  des  Essais  n'est  pas 
celui  de  leur  composition.  On  croit  savoir,  par  exemple,  que  la 
rédaction  de  V Apologie  de  Raymond  de  Sebonde,  qui  fait  partie 
du  second  livre,  serait  antérieure  à  celle  du  chapitre  de  Vin- 
stitution  des  Enfans,  qui  fait  partie  du  premier.  Mais,  pour  le 
moment,  on  n'a  encore  daté,  avec  une  précision  facile,  que  le 
texte  de  1588  par  rapport  à  celui  de  1580,  et,  par  conséquent, 
l'ensemble  du  troisième  livre  par  rapport  aux  deux  premiers. 
Quand  on  aura  daté,  si  l'on  y  doit  réussir,  les  chapitres  des 
trois  livres  par  rapport  les  uns  aux  autres,  on  verra  bien,  ou 
on  verra  mieux,  que  le  «  philosophe  »  de  1572,  dont  la  princi- 
pale préoccupation  ne  semblait  être  que  de  vaincre  en  lui  la  peur 
de  la  mort,  n'est  pas  le  «  philosophe  »  de  1590  ou  de  1592. 
M.  Strowski,  qui  connaît  mieux  que  personne  ce  c6té  de  la  ques- 
tion, croit  pouvoir  affirmer  dès  à  présent  que  Montaigne  aurait 
passé  du  «  stoïcisme  »  au  «  pyrrhonisme  »  et  du  «  pyrrhonisme  » 
au  dilettantisme. 

Cette  représentation  du  rjrthme  de  la  pensée  de  Montaigne 
me  semble  assez  conforme  à  la  réalité.  Montaigne  a  été  d'abord 
séduit  par  la  grandeur  du  stoïcisme,  et  d'un  autre  côté,  par  la 
rhétorique  autant  que  par  la  morale  des  Lettres  à  Lucilius,  Mais 
son  ironie,  plus  aiguisée  que  ne  le  sera  celle  de  Montesquieu, 
n'a  pas  tardé  à  reconnaître  ce  qu'il  y  avait  d'artificiel  et  de 
vain,  mais  surtout  de  théâtral,  dans  Tattitude  générale  du  stoï- 
cisme à  l'égard  de  la  vie  ;  et  c'est  alors  que  du  stoïcisme  il  aurait 
passé  au  pyrrhonisme.  Sachons  gré  du  moins  à  M.  SU-owski 
de  n'avoir  pas  ^puyé  sur  le  scepticisme  ou  le  pyrrhonisme  de 


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PUBUGATI0N8  RÉCENTES   8UK  MONTAIGNE.  .  215 

Montaigne.  Et,  en  effet,  doit-on  le  dire?  non  seulement  on  n'est  pas 
sceptique  pour  ne  pas  croire  aveuglément  tout  ce  que  croiront 
un  jour  Victor  Cousin  ou  Royer-CoUard,  mais  le  doute,  un  doute 
raisonnable,  un  doute  raisonné,  le  doute,  précisément,  de  Mon- 
taigne, n'èst-il  pas  la  seule  attitude  intellectuelle  qu'on  puisse 
désormais  tenir  à  Tégard  de  la  métaphysique  ;  ou  ne  la  serait-il 
pas,  —  s'il  ne  fallait  craindre  que  l'élégance  de  ce  doute  n'aboutit 
au  dilettantisme? 

Pour  nous,  sans  nous  embarrasser  autrement  de  métaphy-r 
sique,  de  pyrrhonisme  ou  de  stoïcisme,  nous  dirons  tout  sim-r 
plement,  avec  moins  de  précision  et  plus  de  vérité,  que  la  philo- 
sophie de  Montaigne  est  une  «  philosophie  de  la  vie.  »  C'est  ce 
qui  en  explique  l'apparente  incohérence,  parce  que  la  vie 
humaine,  effectivement,  n'est  pas  une  chose  logique,  dont  la 
conduite  appartienne  au  «  discours  »  ou  à  la  raison,  et  c'est 
pourquoi,  quand  on  Texplore,  comme  Montaigne,  dans  toutes  les 
directions,  il  n'est  pas  étonnant  que  l'on  finisse  quelquefois  par 
86  contredire.  La  vie  n'est  qu'un  tissu  de  contradictions,  et 
l'observateur  serait  infidèle,  ou  superficiel,  qui  la  décrirait  sans 
compter  avec  ces  contradictions.  Sur  quoi,  et  après  l'avoir  ampler 
ment  décrite,  et  analysée,  et  commentée,  si  l'on  demandait  à  Mon* 
taigne  ce  que  c'est  que  la  vie,  il  pourrait  presque  se  dispenser  de 
répondre,  n'ayant  en  somme  rien  promis  au  delà  d'une  exacte 
représentation  de  la  réalité;  mais,  étant  <(  moraliste  »  autant 
que  «  psychologue,  »  il  a  voulu  répondre  ;  et  on  rendrait  assez 
bien  la  réponse  éparse  en  quelque  manière  dans  ses  Essais,  si 
l'on  disait  que,  pour  lui,  «  la  vie  c'est  l'adaptation.  » 

C'est  r  «  adaptation  »  ou  1'  «  accominodation  ;  »  et  d'abord 
l'adaptation  aux  circonstances,  qui  ne  sont  les  mêmes,  — ou 
bien  rarement,  — ni  pour  deux  d'entre  nous,  ni  pour  chacun  de 
nous,  à  deux  momens  différens  de  son  existence.  Le  monde  va 
son  train,  comme  l'on  dit,  sans  se  soucier  de  savoir  si  nous  le 
suivons  et  de  quelle  allure  :  c'est  à  nous  de  nous  y  conformer; 
et,  sans  doute,  pour  nous  y  conformer,  il  n'est  inutile  ni  de  le 
connaître,  ni  de  nous  connaître  nous-mêmes.  Notre  personna^ 
lité,  si  nous  en  avons  une,  ne  se  dégagera  que  de  ce  conflit  de 
tous  les  jours  avec  les  circonstances.  On  ne  naît  pas  «  soi-même,  » 
si  je  puis  ainsi  dire  ;  on  le  devient  I  Le  moyen  de  le  devenir  n'est 
pas  de  se  soumettre,  et  de  céder  en  toute  occasion  à  la  pression 
des  circonstances  ;  mais  il  n'est  pas  non  plus  d'y  résister  ;  il  est 


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210  BEVUE  DES  DEUX  MONDES. 


tantôt  d'y  résister  et  tantôt  d'y  céder;  et  c'est  ce  qu'on  appelle 
«  s'adapter.  »  La  vie  n'est  qu'une  adaptation. 

Adaptation  aux  circonstances,  d'abord,  et,  secondement, 
adaptation  au  milieu^  C'est  ici  la  philosophie  de  Montaigne  sur 
«  la  coutume  »  Combien  de  coutumes!- et  combien  diverses!  et 
non  moins  bizarres,  ou  singulières,  ou  «  farouches,  »  que  diverses  ! 
—  moins  bizarres,  à  la  vérité,  que  ne  l'a  cru  quelquefois  Mon- 
taigne, trop  facile  aux  récits  des  voyageurs  et  aux  fables  des  an- 
ciens, —  combien  surtout  d'illogiques  ou  d'injustifiables  !  Mais 
il  n'importe  !  et  ce  n'est  pas  le  point  !  Il  s'agit  de  vivre,  et  pour 
vivre  :  «  Le  sage  doit  au  dedans  retirer  son  âme  de  la  presse  et 
la  tenir  en  liberté  et  puissance  de  juger  librement  les  choses, 
mais  quant  au  dehors,  il  doit  suivre  entièrement  les  façons  et 
formes  reçues.  La  société  publique  n'a  que  faire  de  nos  pensées, 
mais  le  demeurant,  comme  notre  travail,  nos  acticins,  nos  for- 
tunes et  notre  vie  propre,  il  le  faut  prêter  à  son  Service  et  aux 
opinions  communes.  C'est  la  règle  des  règlies  et  générale  loi  des 
lois  (jue  chacun  observe  celles  du  lieu  où  il  est.  »  [I,  23,  1580.] 
Nous  nous  adapterons  donc  aux  coutumes  qui  régissent  la  société 
dont  nous  faisons  partie;  nous  respecterons  en  elles  1'  «  arma- 
ture »  ou  le  «  support  »  de  l'institution  sociale  ;  et  si  nous  avons 
besoin,  pour  nous  y  décider,  —  car  cela  est  parfois  difficile,  — 
d'une  considération  personnelle  ou  égoïste,  nous  réfléchirons 
que  «  la  liberté  du  sage  »  ne  peut  nous  être  assurée  que  par  le 
moyen  de  cette  adaptation.  La  vie  n'est  qu'une  adaptation. 

Adaptation  aux  circonstances,  venons-nous  de  dire,  et  adap- 
tation au  milieu,  mais  de  plus,  et  encore,  adaptation  à  la  nature. 
C'était,  on  se  le  rappelle,  la  formule  môme  du  stoïcisme  :  Ztîv 
o(jLa>oyou(jLcvwç  ty)  çudsi  ;  et  par  où  l'on  voit  tout  de  suite  qu'il  ne  s'agit 
Jiullement  de  s'abandonner  sans  contrainte  aux  impulsions  de 
l'instinct.  A  la  vérité,  je  n'en  voudrais  pas  trop  dire,  et  je  crains 
qu'ici  Montaigne  ne  se  séparât  un  peu  de  Zenon  ou  d'Epictète. 
La  nature,  telle  qu'il  la  conçoit,  c'est  bien  la  nature  ordonnatrice 
et  souveraine,  c'est  encore  l'Isis  féconde  et  l'institutrice  de  toutes 
les  vertus,  mais  c'est  surtout  sa  nature,  à  lui,  telle  que  l'observa- 
tion de  lui-môme,  le  contact  des  hommes,  l'expérience  de  la 
vie  la  lui  ont  révélée;  et  ceci  est  un  peu  différent.  Son  Essai  sur 
le  Repentir  est  significatif  à  cet  égard.  «  Le  repentir,  y  dit-il,  est 
un  mouvement  de  l'âme  que  je  ne  connais  guère,  pour  ma  part; 
et  aussi  bien,  de  quoi  me  serais-je  repenti,  n'ayant  jamais  rien 


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PUBLICATIONS    RÉCENTES    SUR    MONTAIGNE.  217 

tenté,  ni  désiré  seulement  au  delà  de  ma  nature  !  Quelqu'un  la 
juge-t-il  médiocre?  Il  me  suffit  à  moi  qu'elle  soit  «  mienne;  »  et 
je  ne  me  suis  proposé  qiie  de  la  développer  dans  la  direction  de 
ses  instincts,  non  de  la  perfectionner,  et,  somme  toute,  en  la 
perfectionnant,  de  la  «  dénaturer.  »  Mais,  quoi  qu'il  en  soit  de 
la  conception  personnelle  que  Montaigne  se  forme  de  la  nature, 
toujours  est-il  que  le  principe  de  V  «  adaptation  à  la  nature  »  en, 
général,  fait  partie  de  son  credo  philosophique;  et  on  ne  saurait 
oublier  que,  si  ce  principe  est  celui  de  Babelais  dans  son  Pan- 
tagruel,  il  est  aussi  celui  de  Marc-Aurèle  dans  ses  Pensées. 

Le  vice  de  cette  philosophie,  que  toute  notre  sympathie  pour 
Montaigne  ne  saurait  nous  dissimuler,  c'est  de  manquer  de  «  sta- 
bilité; »  d'être  une  «  méthode,  »  à  vrai  dire,  plutôt  qu'une  «  phi- 
losophie; »  et,  finalement,  d'aboutir  à  im  «  art  de  vivre  »  plutôt 
qu'à  une  «  conception  de  la  vie.  »  C'est  donc  ici  que  se  pose  tout 
naturellement  la  question  du  «  christianisme  de  Montaigne  »  et 
de  la  sincérité  de  sa  foi  ?  Nous  avons  vu  qu'il  ne  s'était  nullement 
proposé  d'écrire  une  «  Apologétique,  »  et  c'était  assurément  son 
droit.  Personne  n'est  tenu  d'écrire  une  «  apologétique.  »  Mais 
cette  fixité  de  principes  que  ne  comportait  pas  sa  philosophie, 
puisqu'elle  n'était  qu'une  «  quête  »  ou  une  «  cherche,  »  dont 
nous  n'atteindrons  jamais  le  terme,  Montaigne  estimait-il  qu'elle  ' 
se  trouvât  dans  le  «  christianisme?  »  et  qu'en  conséquence  une 
profession  de  foi  chrétienne  fût  à  la  fois  le  correctif  et  le  cou- 
ronnement de  ce  qu'il  y  avait  d'un  peu  païen  dans  sa  philoso- 
phie ?  Nous  lisons  à  ce  propos,  au  chapitre  des  Vaines  subtilités ^ 
—  et  le  passage  n'apparaissant  pour  la  première  fois  qu'en  1588, 
est  donc  postérieur  à  V Apologie  de  Raymond  de  Sebonde  :  «  Il 
se  peut  dire  avec  apparence  que  des  esprits  simples,  moins  cu- 
rieux et  moins  savans,  il  s'en  fait  de  bons  chrétiens,  qui,  par 
révérence  et  par  obéissance,  croient  et  se  maintiennent  sous  les 
lois.  En  la  moyenne  vigueur  des  esprits  et  moyenne  science 
s'engendre  l'erreur  des  opinions  :  ils  suivent  l'apparence  du 
premier  sens,  et  ont  quelque  titre  d'interpréter  à  simplicité  et 
ignorance-  de  nous  arrêter  en  l'ancien  train,  regardant  à  nous 
qui  n'y  sommes  pas  instruits  par  étude.  Les  grands  esprits,  plus 
rassis  et  plus  clairvoyans,  font  un  autre  genre  de  bien  croyans, 
lesquels,  par  longue  et  religieuse  investigation,  pénètrent  une 
plus  profonde  et  abstruse  lumière  es  Écritures,  et  sentent  le 
mystérieux  et  divin  secret  de  notre  police  ecclésiastique.  »  [I,  64, 


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218  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

4888.]  L'addîtîon  me  semble  d'autant  plus  significative  qu'elle 
n'avait,  en  vérité,  que  faire,  dans  un  chapitre  où>  ce  qu'il  s'agis- 
sait de  montrer,  c'est  que  «  les  extrêmes  se  touchent,  n  et  on 
pouvait,  je  pense,  en  trouver  un  autre  exemple,  plus  analogue 
à  ceux  qui  le  précèdent,  lesquels  sont  tirés  de  l'extrême  chaleur 
et  de  l'extrême  froidure,  qui  toutes  deux  «  cuisent  et  rôtissent,  » 
ou  «  de  la  peur  extrême  et  de  l'extrême  ardeur  de  courage  »  qui 
«  troublent  également  le  ventre  et  le  lâchent.  »  J'incline  donc 
à  croire  que,  dans  ce  passage,  Montaigne,  —  et  quoiqu'il  se 
mette  lui-même  parmi  les  «  esprits  du  second  rang,  »  —  nous 
fait  discrètement  confidence  des  différens  états  que  sa  pensée  a 
successivement  traversés.  S'il  y  a  moins  de  renseignemens 
qu'on  en  voudrait  dans  les  confidences  que  Montaigne  nous 
donne  comme  telles,  il  y  en  a  plus  qu'on  ne  croirait  dans 
maint  passage  où  ce  n'est  pas  de  lui  qu'il  semble  parler.  H  a 
cru,  tout  d'abord,  de  ce  qu'on  appelle  familièrement  «  la  foi  du 
charbonnier;  »  puis,  les  doutes  étant  survenus  et  les  difficultés 
s'étant  élevées,  son  ironie,  avec  une  vivacité  qu'explique  l'entraî- 
nement du  bien  dire,  s'est  exercée  aux  dépens  de  1'  «  ignorance,  » 
et  de  la  «  simplicité  »  des  «  bien  croyans  :  »  —  il  dira  plus  tard, 
entre  1588  et  1592,  aux  dépens  de  leur  «  niaiserie  »  et  de  leur 
«  bêtise;  »  et  cette  correction  n'est-elle  pas  encore  caractéristique? 
—  jusqu'à  ce  qu'enfin,  après  ses  voyages  d'Allemagne  et  d'Italie, 
après  son  séjour  de  Rome,  après  sa  mairie  de  Bordeaux,  après 
les  épreuves  que  les  guerres  de  religion  ne  lui  ont  pas  épar- 
gnées, étant  désormais  d'esprit  plus  «  rassis  »  et  plus  «  clair- 
voyant, »  ce  qui  veut  bien  dire  ici  voyant  plus  clair  dans  un 
sujet  obscur,  il  ait  décidé  de  ranger  sa  raison  sous  le  sens  du 
mystère  et  la  nécessité  du  divin. 


Ces  indications,  très  sommaires  et  un  peu  vagues  encore,  se 
préciseront  sans  doute  à  mesure  que  paraîtront  les  volumes 
successifs  de  V  «  Édition  municipale.  »  Car  jusqu'à  présent  nous 
n'en  avons  que  le  premier,  qui  ne  comprend,  avec  une  courte  et 
substantielle  Introduction  de  M.  Strowski,  que  le  premier  livre 
des  Essais;  et  elle  en  doit  former  quatre.  Nous  attendrons  sur- 
tout avec  quelque  impatience  le  quatrième  et  dernier,  dont  on 
nous  promet  que  les  notes  auront  pour  objet  :  «  1®  de  déterminer. 


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publicahoms  récbntes  sur  montaigne.  219 

lorsqu'il  sera  possible,  la  date  de  composition  de  chaque  Essai; 
2^  d'indiquer  les  sources  de  Montaigne  ;  3^  d'expliquer  les  allu- 
sions historiques.  »  Mais  M.  Strowski  nous .  permettra-i-il 
d'exprimer  un  souhait  à  cet  égard,  et  tandis  qu'il  sera  comme 
aux  prises  avec  ces  questions  d'érudition,  ne  youdra-t-il  pas 
nous  dire,  avec  un  peu  plus  d'abondance,  et  avant  tout  le  reste, 
les  raisons  qu'il  a  de  préférer  «  absolument  »  le  texte  de  r«  exem^ 
plaire  de  Bordeaux  »  à  celui  de  l'édition  de  15957 

Il  n'y  a  pas  plus  de  doute  sur  la  provenance  que  sur  l'authen- 
ticité de  Vu  exemplaire  de  Bordeaux.  »  Donné  aux  Feuillans,  par  la 
veuve  de  l'auteur  des  Essais,  et  conservé  pieusement  dans  leur 
bibliothèque,  comme  le  corps  de  Montaigne  l'était  dans  leur 
église,  il  a  passé,  au  temps  de  la  Révolution,  dans  la  biblio- 
thèque municipale  de  Bordeaux;  et  il  n'en  est  plus  sorti  depuis 
lors.  On  ne  saurait  avoir  de  certificat  d'origine  plus  assuré.  On 
ne  conteste  pas  non  plus  que  les  additions  et  indications  dont  il 
est  surchargé,  ne  soient  en  général  de  la  main  de  Montaigne. 
Mais,  comme  nous  avons  eu  plus  haut  l'occasion  de  nous  le  de- 
mander, quel  usage  Montaigne  lui-même  eût-il  fait  de  ces  «  allon- 
geails  »  dans  une  nouvelle  édition  des  Essais  ?  Ce  qui  augmente 
ici  la  difficulté  de  la  question,  c'est  que  l'exemplaire  de  Bor- 
deaux n'a  pas  passé  tout  entier  ni  tel  quel  dans  le  texte  de 
1595.  Or,  le  texte  de  1595,  c'est  le  texte  fixé,  —  de  concert  avec 
la  veuve  de  Montaigne  et  Pierre  de  Brach,  —  par  M^^'  de  Gournay, 
sa  ((  fille  d'adoption  »  dont  on  sait  le  respect  quasi  super- 
stitieux pour  la  mémoire  de  son  c(  Père;  »  et  aussi  l'entière 
confiance  que  celui-ci  avait  mise  en  elle.  Le  passage  qui  la 
concerne,  au  (  hapitre  17  du  second  livre  des  Essais,  est  môme 
assez  désobligeant  pour  la  femme  et  la  fille  de  Montaigne.  «  Je 
ne  regarde  plus  qu'elle  au  monde,  »  y  dit  textuellement  Mon- 
taigne, non  de  sa  fille,  ni  de  sa  femme ,  mais  de  M^^^  de 
Gournay.  Il  y  a  donc  des  chances  pour  que  M"*  de  Gournay  ait 
été  le  plus  scrupuleux,  le  plus  fidèle,  le  plus  consciencieux 
des  éditeurs.  Aussi  bien  ne  craint-elle  pas  d'en  revendiquer 
elle-même  la  louange,  et  si  nous  voulions  l'en  croire,  elle  se 
serait  gardée,  même  de  a  corriger  »  ce  qu'il  pouvait  y  avoir 
de  manifestement  «  corrigeable  »  dans  le  texte  de  Montaigne. 
«  J'ai  secondé,  nous  dit-elle,  ses  intentions  jusqu'à  la  super- 
stition. Aussi  n'ai-je  pas  rétive,  lorsque  j'eusse  jugé  chose  corri- 
geabk,  de  plier  et  prosterner  toutes   les  forces  de  mon  dis- 


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f^n^Y'^''^^'^ 


220  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

cours,  —  c'est-à-dire  de  mon  opinion  personnelle,  —  sous  cette 
seule  considération,  que  celui  qui  le  voulait  ainsi  était  Père,  et 
qu'il  était  Montaigne.  »  Elle  ajoute  :  «  Je  le  dis  afin  d'empêcher 
que  ceux  qui  se  rencontreront  sur  quelque  phrase,  ou  quelque 
obscurité  qui  les  arrête,  pour  s'amuser  à  draper  l'impression, 
comme  si  elle  avait  en  cela  trahi  l'auteur,  ne  perdent  la  quête  du 
fruit  qui  ne  peut  manquer  d*y  être,  puisqu'elle  l'a  plus  qu'exac- 
tement  suivi,  »  Et  il  est  vrai  qu'elle  ajoute  encore  :  «  Dont  je 
pourrais  appeler  à  témoin  une  autre  copie  qui  reste  à  sa  mai- 
son;.. »  et  précisément,  cette  autre  copie,  c'est  1'  «  exemplaire 
de  Bordeaux;  »  mais  la  difficulté  subsiste;  et  quand  les  deux 
textes  ne  sont  pas  absolument  conformes,  lequel  des  deux  fau- 
dra-t-il  préférer?  C'est  une  question  que  je  ne  décide  point,  mais 
il  ne  me  semble  pas  que  M.  Strowski,  ni  dans  son  Introduction^ 
ni  dans  le  trop  court  Appendice,  où  il  la  pose  plutôt  qu'il  ne  la 
traite,  l'ait,  lui  non  plus,  décidée;  et  je  lui  demande,  dans  son 
dernier  volume,  où  l'occasion  en  sera  toute  naturelle,  de  vouloir 
bien  l'examiner  à  fond.  Nous  expliquera-t-il  aussi  comment  il  se 
fait,  —  car  ceci  paraît  assez  singulier,—  qu'il  y  ait,  aux  marges  de 
l'exemplaire  de  Bordeaux,  quelques  additions  qu'on  croit  de  l'écri- 
ture de  M^^*  de  Gournay,  continuées  elles-mêmes,  et  surchargées 
de  la  main  de  Montaigne? 

Je  n'attends  pas  non  plus  sans  impatience,  et  les  «  notes  » 
où  il  essaiera  de  déterminer  les  dates  de  composition  de  chaque 
Essai,  et  surtout  celles  où  il  explorera  les  «  sources  i\  des  Essais. 
La  tâche,  en  ce  dernier  point,  lui  sera  facilitée  par  les  nombreux 
commentateurs  de  Montaigne,  au  premier  rang  desquels  on  ne 
saurait  oublier  Coste,  l'éditeur  du  xviii*  siècle,  qui  rougissait, 
dit-on,  de  modestie,  quand  on  parlait  devant  lui  des  Essais; 
Victor  Le  Clerc,  l'humaniste;  et,  à  côté  d'eux,  un  jeune 
chartiste,  M.Joseph  de  Zangroniz,  qui  vient  de  publier  sous  ce 
titre  :  Montaigne,  Amyot  et  Saliat,VLne  très  intéressante  «  Étude 
sur  les  sources  des  Essais.  »  Saliat,  Pierre  Saliat,  dont  il  est  fait 
à  peine  mention  dans  nos  histoires  de  la  littérature,  est  le  pre- 
mier traducteur  français  d'Hérodote. 

Ce  que  M.  de  Zangroniz  a  bien  montré,  —  sans  que  toute- 
fois son  livre  «  nous  ouvre  un  jour  inattendu  sur  les  Essais  de 
Montaigne,  »  comme  on  l'a  dit  avec  un  peu  d'emphase,  —  c'est 
ce  que  Montaigne  devait  à  Plutarque,  ou,  pour;  mieux  dire,  à 
Jacques    Âmyot,  traducteur  de  Plutaraue,  et  nous  le  savions 


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PUBLICATIONS   RÉCENTES   SUR  MONTAIGNE.  221 

assurément,  mais  non  pas  de  cette  manière  exacte,  précise,  et 
complète.  On  saura  désormais  que  Terreur  est  fâcheuse,  et 
pourrait  même  avoir  des  conséquences  assez  graves,  qui  consiste 
à  renvoyer  du  texte  de  Montaigne  à  une  traduction  quelconque  de 
Plutarque,  celle  de  Clavier,  par  exemple,  ou  celle  de  Ricard. 
C'est  le  texte  d'Amyot  qu'il  faut  rapprocher  du  texte  de  Mon- 
taigne :  le  iexte  de  1859,  ou  peut-être  de  1567,  pour  les  Vies  pa- 
rallèles; et  le  texte  de  1572,  incontestablement,  pour  les  Œuvres 
morales  et  mêlées.  Et,  en  effet,  c'est  là  seulement  que  nous  pou- 
vons nous  rendre  compte  comment  Montaigne  emprunte,  imite, 
copie,  transpose,  abrège,  allonge,  et,  finalement,  de  ses  imitations 
mêmes,  dégage  pourtant  son  originalité.  «  Tout  copiste  qu'il  est, 
a  dit  quelque  part  Malebranche,  dans  un  chapitre  classique  de 
La  Recherche  de  la  Vérité^  il  ne  sent  point  son  copiste,  et  son 
imagination  forte  et  hardie  donne  toujours  le  tour  d'original 
aux  choses  qu'il  copie.  »  Nous  pouvons  assurer  M.  de  Zan- 
groniz,  —  puisqu'il  exprime  un  doute  à  cet  égard,  —  que  Male- 
branche, en  écrivant  ces  lignes,  s'est  rendu  «  un  compte  bien 
exact  de  la  vérité  de  son  allégation.  »  Il  avait,  sur  1'  «  invention 
littéraire,  »  les  idées  de  son  siècle,  qui  sont  aussi  bien  celles 
des  anciens,  ou  du  moins  des  classiques  latins,  de  Virgile  et 
d'Horace,  par  exemple,  et,  même  en  grec,  les  idées  de  Plutarque, 
lequel  sans  doute,  n'est  qu'un  compilateur,  et  on  pourrait  dire, 
si  l'on  le  voulait,  un  plagiaire. 

Mais  Plutarque,  traduit  par  Amyot,  n'est  pas  le  seul  ancien 
dont  se  soit  inspiré  Montaigne.  Il  a  aussi  beaucoup  lu,  souvent 
imité  Sénèque,  et  généralement  la  littérature  latine  lui  est  toute 
familière.  Il  connaît  moins  bien  la  grecque,  ce  qui  est  d'ailleurs 
le  cas  âe  la  plupart  de  ses  contemporains,  par  rapport  à  la  géné- 
ration précédente,  et  ce  qui  confirme  ce  que  nous  avons  dit  plu- 
sieurs fois  de  la  «latinisation  de  la  culture  »  dans  les  dernières 
années  du  xvi«  siècle.  En  dépit  des  efforts  de  quelques  érudits, 
parmi  lesquels  Henri  Estienne,  les  Grecs,  d'année  en  année,  vont 
maintenant  perdre  du  terrain,  et  les  Latins  en  gagner  d'autant. 
Les  Essais  de  Montaigne  en  sont  un  témoignage.  Le  moindre 
intérêt  du  petit  livre  de  M.  de  Zangroniz  n'est  pas  d'avoir  mis  ce 
fait  en  lumière.  Si  ce  n'était  ce  qu'il  doit  à  Plutarque,  Montaigne 
serait  tout  Latin.  Et  Plutarque,  après  tout,  est-il  tellement  Grec? 
Il  est  surtout  «  cosmopolite,  )>  comme  Sénèque  ;  et,  ainsi  que  la 
critique  anglaise  l'abien  fait  voir,  —  dans  des  travaux  que  nous  ne 

UfsllVGR-VrY 

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222  EETI7B  ns  MSUX  môiwes. 

connaissons  pas  assez  en  France, —  là  même,  dans  leur  cd^mo;»^^ 
tismey  qu'(m  pourrait  appeler  leur  humanisme^  au  s^ds  étymolo- 
gique du  moty  là  est  l'explication  et  la  raison  de  TuniversaUté  de 
leur  influence  au  xvi®  siècle  :  Sénèque,  par  exemple,  n'a  pas 
exercé  moins  d'influence  sur  la  première  formaticm  du  théâtre 
anglais  que  sur  la  formation  du  nôtre. 

On  ne  saura  pas  moins  de  gré  à  M.  de  Zangronii  d^avoir  veulu 
suivre,  sinon  d'année  en  année,  du  moins  d'édition  en  édition, 
c'est-à-dire  de  1580  à  1588,  et  de  1588  à  1592,  le  progrès  des 
lectures  de  Montaigne.  Cela  lui  a  permis  de  rectifier  quelques 
erreurs  des  historiens  de  Montaigne,  de  préciser  la  nature  de 
ses  procédés  de  composition,  et  même  de  pénétrer  un  peu  plus 
avant  dans  son  intimité.  Par  exemple,  Montaigne  écrit  quelque 
part,  au  chapitre  viii  de  son  livre  III  :  «  Je  viens  de  courre 
d'un  fil  l'histoire  de  Tacitus,  —  ce  qui  ne  m'advient  guère,  il 
y  a  vingt  ans  que  jo  n'ai  mis  en  livre  une  heure  de  suite,  —  et  l'ai 
fait  JL  la  suasion  d'un  gentilhomme  que  la  France  estime  beau- 
coup; »  et  on  aimerait  qu'il  eût  nommé  ce  «  gentilhomme.  » 
Mais  on  a  conclu  de  cette  phrase  qu'en  1580,  c'est-à-dire  à  l'époque 
de  la  première  édition  dé  son  livre,  Montaigne  n'avait  pas  encore 
(c  découvert  »  ou  «  retrouvé  »  Tacitus.  M.  de  Zangroniz  n'a  pas 
eu  de  peine  à  montrer  que  l'on  se  trompait,  et  il  n'a  eu  pour 
cela  qu'à  rappeler  \e^  nombreux  passages  de  l'édition  de  1580  où 
Tacitus  est  cité  et  nommé.  Nous  admettrons  sans  difficulté  que 
Montaigne  a  lu  plusieurs  fois  Tacitus.  Autre  exemple,  pour 
appuyer  et  confirmer  ce  que  nous  avons  dit  des  procédés  de 
composition  de  Montaigne.  En  1587,  —  nous  le  savons  par  une 
note  de  son  propre  exemplaire,  qui  nous  est  parvenu,  — 
Montaigne  lit  Quinte-Giirce  :  en  conséquence,  on  trouve  donc, 
dans  l'édition  de  1588,  une  douzaine  de  citations  de  Quinte- 
Gurce.  Il  n'y  en  avait  pas  ime  seule  dans  l'édition  de  1580;  il 
n'y  en  a  pas  une  de  plus  dans  l'édition  de  1595.  La  conclusion 
est  évidente!  C'est  vraiment  au  hasard  de  ses  lectures,  dont  on 
voit  que  le  choix  n'a  ni  méthode  ni  règle,  que  Montaigne  enfle» 
pour  ainsi  parler,  ses  Essais^  et  selon  qu'il  y  trouve  la  contra- 
diction ou  la  confirmation  de  son  expérience  et  de  ses  propres 
idées.  Autre  exemple  encore,  d'un  autre  genre.  Les  citations  d'Hé- 
rodote, relativement  rares  en  1580,  et  même  en  1588,  devien- 
nent plus  nombreuses  dans  l'édition  de  1595.  Pourquoi  cela? 
M.  de  Zangroniz  nous  en  donne  la  raison,  que  je  crois  excellente  ; 


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PUBLICATIONS   RÉCENTES   SUR  MONTAIGNE.  223 

Montaigne  s'amuse,  ou,  selon  sa  propre  expression,  il  se  débauche. 
Il  use,  ou  mdme  il  abuse  des  libertés  qu'il  croit  ou  qu'il  feint 
que  lui  donneraient  son  âge,  qui  n'est  pourtant  que  de  cin- 
quante-six ou  sept  ans,  et  sa  maladie,  à  laquelle  il  cherche  des 
distractions.  Et  comme  aucun  autre  historien,  grec  ou  latin, 
n'est  plus  abondant  en  anecdotes  surprenantes,  parfois  môme  un 
peu  scabreuses,  en  descriptions  de  coutumes  et  de  mœurs 
rares  ou  extraordinaires,  par  là  s'explique  le  plaisir  que  Mon- 
taigne éprouve  alors  à  relire  Hérodote.  M.  de  Zangroniz  à  ce 
propos  note  encore  ce  point  que,  dans  l'édition  de  1595,  les 
citations  «  nouvelles  »  de  Plutarque  sont  toutes  ou  presque 
toutes  empruntées  du  traité  de  V Amour. 

Faut-il  maintenant  aller  plus  loin,  et  comme  le  croit  M.  de 
Zangroniz,  la  succession  seule  des  lectures  de  Montaigne,  et  le 
groupement  des  citations  qu'il  en  tire  nous  sont-ils  un  témoignage 
assuré  de  la  variation  des  sentimens  de  Montaigne?  Conformé- 
ment aux  indications  déjà  données  par  M.  Strowski  —  dont  il  a 
d'ailleurs  plaisir  à  se  dire  l'élève  reconnaissant,  —  M.  de  Zan- 
groniz croit  à  l'inspiration  principalement  stoïcienne  de  la  pre- 
mière édition  des  Essais,  et  il  en  veut  trouver  la  preuve  dans 
l'abondance  des  citations  que  Montaigne  fait  de  Sénèque,  ainsi 
que  dans  le  choix  de  ses  citations  de  Plutarque.  Je  pense  qu'il 
ne  l'y  trouverait  point,  s'il  ne  s'était  forra^  préalablement  une 
opinion  sur  le  stoïcisme  de  la  première  inspiration  des  Essais. 
Mais,  à  propos  de  la  seconde  édition,  je  veux  dire  celle  de 
1588,  quand  M.  de  Zangroniz  note  «  un  changement  dans  l'état 
d'âme  de  Montaigne,  »  je  ne  saurais  m'er  pécher  de  protester 
contre  le  portrait  qu'il  nous  trace  de  son  auteur.  «  Il  a  expéri- 
menté, nous  dit-il,  que  le  plaisir  suprême,  le  plaisir  des  dieux, 
ne  consiste  pas,  quoi  qu'en  puissent  dire  les  méchans,  les  scep- 
tiques ou  lies  stoïciens,  dans  la  vengeance,  dans  l'indifférence  ou 
dans  l'ataraxie,  mais  dans  le  bien  qu'on  apporte  à  ses  semblables ^ 
dans  le  rayon  de  soleil  qui  va  réchauffer  un  cœur  brisé,  dans  le 
sourire  qu^on  fait  éclore  sur  des  lèvres  pâlies,  »  Ce  Montaigne 
«  faisant  éclore  des  sourires  sur  les  lèvres  pâlies,  »  consolateur  et 
sentimental;  ce  bon  Montaigne,  qui  ne  respire  que  l'amour  de 
l'humanité  ;  ce  Montaigne  qui  s'oublie  lui-même,  à  procurer  sans 
relâche, comme  maire  de  Bordeaux,  le  bien  de  ses  «  concitoyens;  » 
ce  Montaigne,  en  vérité,  n'est  qu'une  caricature  de  l'auteur  des 
Essais.  Nous  en  dirions  davantage,  et  notamment  de  la  manière 


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224  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

dont  M.  de  Zangroniz  essaie  de  défendre  Montaigne  contre  le 
reproche  d'égoïsme,  si,  comme  on  l'aura  sans  doute  remarqué, 
nous  n'avions  voulu  nous  abstenir,  dans  cette  étude  sur  les  Essais ^ 
de  tout  jugement  et  de  toute  appréciation  sur  Thomme.  Nous 
n'avons  voulu  parler  que  du  livre,  quel  qu'en  fût,  pour  ainsi  dire, 
l'auteur;  et  le  personnage  mériterait  une  étude  à  part,  dont  je 
ne  puis  mâme  indiquer  ici  qpielles  seraient  les  conclusions,  puis- 
qu'en  ce  cas  ce  n'est  ni  du  môme  point  de  vue  qu'il  faudrait  en- 
visager son  livre,  ni  la  même  «  méthode,  »  ou  plus  modestement 
les  mêmes  moyens,  qu'on  emploierait  pour  étudier  le  sujet. 

Remercions  .donc  tout  simplement  M.  de  Zangroniz  de  ce 
que  son  Étude  sur  les  sources  des  «  Essais  »  contient  de  précieux 
renseignemens,  dont  on  peut  dire  dès  à  présent  qu'ils  passeront 
tous  dans  les  commentaires  qu'on  fera  désormais  des  Essais;  et 
souhaitons  qu'à  son  tour,  dans  les  «  notes  »  qu'il  nous  promet, 
M.  Strowski  les  complète.  Il  nous  serait  utile,  en  effet,  d'en 
avoir  d'aussi  exacts  sur  «  les  sources  italiennes,  )>  par  exemple, 
de  Montaigne.  Pareillement,  ses  emprunts  à  Marsile  Ficin,  le 
traducteur  de  Platon,  sont  nombreux;  et,  dans  ï Apologie, 
M.  Strowski  a  reconnu  des  pages  entières  de  Cornélius  Agrippa. 
Je  serais  encore  étonné  que  l'auteur  des  Essais  ne  dût  rien  à 
Erasme.  Mais  il  nous  importerait  surtout  que  l'on  mît  le  texte 
des  Essais  en  relation  avec  quelques-uns  des  textes  français 
contemporains,  tels  c[aeV Apologie  pour  Hérodote,  par  exemple, 
d*Henri  Estienne,  ou  la  République  de  Jean  Bodin.  C'est  une 
étude  qu'on  n'a  pas  encore  faite.  L'intérêt  en  serait  de  montrer 
comment  on  peut  user  diversement  des  mêmes  textes;  car  ce 
sont  les  mêmes  textes,  les  mêmes  anciens,  le  même  jPlutarque, 
le  même  Hérodote,  que  copient  ou  que  paraphrasent  Estienne 
et  Montaigne,  Montaigne  et  Bodin;  ce  sont  souvent  les  mêmes 
sujets  qu'ils  traitent,  l'autorité  de  la  coutume,  ou  l'influence  des 
climats;  mais  pourquoi  cette  antiquité  n'est-elle  dans  la  Répu- 
blique de  Bodin  qu'une  chose  morte,  et  au  contraire  pourquoi 
vit-elle  d'une  vie  qui  nous  est  contemporaine,  si  je  puis  ainsi 
dire,  dans  les  Essais  de  Montaigne?  Nous  avons  essayé  d'en  indi- 
quer au  moins  quelques-unes  des  raisons,  et  nous  espérons  que 
dans  le  quatrième  volume  de  1'  «  Édition  municipale  » 
M.  Strowski  en  complétera  l'énumération. 

Et  quand  tout  cela  sera  fait,  —  demandera  peut-être  quelque 
sceptique  ou  quelque  ironiste;  — quand  on  aura  épuré,  revisé  et 


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PUBLICATIONS    RÉCENTES    SUR   MONTAIGNE.  225 

fixé  7ie  varielur  le  texte  de  Montaigne  ;  quand  on  aura  expressé- 
ment rapporté  chacune  de  ses  imitations  à  son  modèle,  et  cha- 
cune de  ses  inspirations  à  sa  source  ;  quand  on  aura  fait,  entre 
ses  idées  et  celles  de  ses  contemporains  tout  ce  que  Ton  peut 
faire  d'ingénieux  rapprochemens,  qu'en  sera-t-il  alors?  et,  par 
aventure,  lirons-nous  «  mieux  »  Montaigne,  ou  un  «  autre  » 
Montaigne  que  celui  de  Pascal  et  de  Malebranche,  de  Voltaire  et 
de  Diderot,  de  Villemain  et  de  Sainte-Beuve?  C'est  une  question 
que  l'on  peut  effectivement  se  poser;  et  i)  faut  avouer  que  ces 
problèmes  de  philologie,  auxquels  une  nouvelle  école  voudrait 
quelquefois  réduire  toute  la  critique  et  l'histoire  littéraire,  n'ont 
pas  toujours  l'extrême  importance  qu'on  leur  attribue.  Les  Pensées 
mêmes  de  Pascal  étaient  les  Pensées  dans  l'édition  de  Port-Royal, 
et  les  Sermons  de  Bossuet  sont  ses  Sermons^  même  et  déjà  dans 
l'édition  de  dopi  Déforis.  Je  lis  habituellement  les  Sermons  dans 
l'édition  de  Versailles,  qui  reproduit  le  texte  de  dom  Déforis; 
et  je  les  ai  jadis  admirés  une  fois  de  plus,  quand  Tabbé  Lebarq 
en  publiait  une  édition  nouvelle,  d'après,  les  manuscrits  de  la 
Bibliothèque  nationale,  et  que,  de  volume  en  volume,  j'en  suivais 
le  progrès;  mais  je  ne  les  ai  pas  admirés  davantage.  C'est  encore 
ainsi  que  je  lis  les  Pensées  de  Pascal  dans  l'édition  Havet,  de  pré- 
férence à  toutes  les  autres,  quoiqu'elle  soit  très  éloignée  d'être 
aujourd'hui  la  plus  «  critique,  »  et  que  d'ailleurs  l'érudit  et 
copieux  commentaire  en  soit  inspiré  du  plus  pur  esprit  de  secte. 
Mais,  pour  les  Essais  de  Montaigne,  le  cas  est  un  peu  différent: 
j'estime  que  nous  n'y  saurions  regarder  de  trop  près,  et  je  pré- 
cise, en  terminant,  les  raisons  qu'il  y  a  de  penser  ainsi. 

La  première,  nous  l'avons  déjà  dite,  c'est  que  les  Essais  ne 
sont  pas  un  livre  ordinaire,  conçu  d'un  seul  jet,  exécuté  d'une 
même  teneur,  et  «  réalisé,  »  pour  ainsi  parler,  dans  une  édition 
dernière  et  définitive,  par  son  auteur  lui-môme,  un  livre  comme 
V  Histoire  des  Variations  y  par  exemple,  ou  même  comme  l'Esprit 
des  Lois,  L'Esprit  des  Lois  est  un  grand  livre,  incohérent  et  dé- 
cousu, comme  les  Essais,  mais  décousu  d'une  autre  manière,  et 
incohérent  pour  d'autres  motifs.  Les  Essais,  —  et  l'histoire  de 
notre  littérature  n'en  offre  pas  un  autre  exemple  —  sont  un  livre 
«  successif,  »  remanié,  «  ruminé,  »  retouché,  pendant  vingl  ans, 
par  l'auteur  le  plus  mobile  et  le  plus  «  ondoyant  »  qui  fut  jamais; 
le  plus  habile  à  se  dérober  tout  en  ayant  l'air  de  se  livrer 
jusqu'à  Tabandon  ;  le  moins  soucieux  de  défendre  son  unité  per- 

TOMB  XXXV.  —  1906.  15 


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226  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

sonnelle,  je  ne  dis  même  pas  comme  écrivain,  mais  comme 
homme,  contre  le  perpétuel  écoulement  des  choses.  Rappelons- 
nous  ces  lignes  si  souvent  citées  :  «  Je  ne  peins  pas  l'être,  je 
peins  le  passage,  non  un  passage  d'âge  à  un  autre,  ou,  comme 
dit  le  peuple,  de  sept  en  sept  ans,  mais  de  jour  en  jour,  de  mi- 
nute en  minute;...  »  et  disons  le  vrai  mot  :  les  Essais  de  1580, 
les  Essais  de  1S88,  les  Essais  de  1595  font  trois  livres,  et,  si  ce 
n'était  renverser  tous  les  usages  de  la  librairie,  je  les  voudrais 
imprimés  en  trois  volumes,  qui  ne  seraient  chacun  que  la  repro- 
duction de  Tun  des  trois  textes  de  1580,  1588  et  de  1595.  Mais, 
en  de  semblables  conditions,  on  n'a  pas  de  peine  à  comprendre 
l'importance  des  moindres  variantes,  corrections  et  additions. 
Car  la  succession  en  est  représentative  du  mouvement  ou  du 
«  progrès,  »  si  Ton  veut,  de  la  pensée  de  l'auteur,  et,  en  de  sem- 
blables conditions,  des  diflFérences  qui  ne  seraient  que  de  pure 
forme  ou  de  style,  chez  un  autre  écrivain,  intéressent  et  tou- 
chent ici  le  fond  des  choses.  Ou  encore,  dans  les  trois  éditions 
des  Essaisy  nous  avons  trois  images  du  même  homme,  que  nous 
ne  pouvons  un  peu  connaître  que  si  nous  superposons  la  seconde 
à  la  première,  et  la  troisième  aux  deux  autres;  et  comment  les 
«  superposerons-nous  »  si  nous  n'y  apportons  une  extrême  atten- 
tion, qui  ne  néglige  aucun  détail,  et  de  ces  trois  images  na 
d'abord  essayé  de  ressaisir  les  moindres  particularités?  11  y  a  une 
«  manière  de  lire  »  Montaigne,  et  ce  n'est  pas  celle  de  lire  les 
Amours  de  Ronsard  ou  le  Pantagruel  de  Rabelais. 

Ajoutons  que  ce  livre  est  non  seulement  le  premier,  mais 
vraiment  le  livre  maître  et  inspirateur  de  presque  toute  notre 
littérature  classique.  On  n'en  peut  dire  autant  ni  de  ce  Panta- 
gruel que  nous  rappelions  à  l'instant  même,  ni  des  Amours^  ou 
des  Odes,  ou  des  Hymnes  de  Ronsard.  Il  a  plu  à  Chateaubriand 
de  proclamer  que  Rabelais  était  «  le  père  des  Lettres  françaises;  » 
et  sans  doute  ce  n'était  de  sa  part  qu'une  manière  un  peu  «  pon- 
cive  »  d'exprimer  son  admiration  pour  Rabelais,  comme  quand 
on  appelle  Corneille  «  le  père  de  la  tragédie,  »  mais  l'erreur  n'en 
est  pas  moins  considérable  et  regrettable.  Le  xvi«  siècle  lui 
même,  —  je  l'ai  montré  ailleurs,  —  n'a  guère  imité,  ni  suivi,  ni 
même  beaucoup  lu  Rabelais;  et  on  pourrait  presque  prouver  que 
la  fortune  littéraire  de  Pantagruel  ne  date  (jue  de  la  seconde 
moitié  du  xviu*  siècle.  Nul  n'ignore  d'autre  part  en  quelle  pro- 
fondeur d'oubli  l'œuvre  et  le  nom  de  Ronsard  ont  été  pendant 


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PUBLICATIONS    RÉCENTES    SCR   MONTAIGNE.  227 

^eux  èiècles  ensevelis.  Et,  on  pourra  dire,  à  la  vérité,  que  les 
EssaiSy  eux  non  plus,  n'ont  pas  si  brillamment  réussi  dans  leur 
nouveauté,  puisqpe  M"'  de  Gournay  s'en  plaint  dans  la  Préface 
de  Védition  de  1595.  Elle  en  est  quitte  après  cela  pour  soutenir 
que  cette  indifférence  même  est  une  preuve  de  la  supériorité  de 
Montaigne  et  on  songe  involontairement  à  la  pkrase  :  «  Si  la 
foudre  tombait  sur  les  lieux  bas...  »  Mais  laissons  passer  seule- 
ment quelques  années,  et  Montaigne  est  dans  toutes  les  mains. 
Son  influence  est  universelle.  Et  voici  que,  dans  les  foinnes 
encore  vides,  mais  déjà  belles  et  surtout  infiniment  souples  que 
les  <c  humanistes  »  ont  fait  passer  du  grec  ou  du  latin  en  fran- 
çais, si  quelque  chose  s'insinue  pour  en  remplir  le  contour  élé- 
gant, c'est  du  Montaigne,  puisque,  comme  nous  l'avons  vu,  c'est 
4e  «  l'observation  psychologique  et  morale.  » 

Ai-je  tout  à  l'heure  assez  insisté  sur  ce  point?  ai-je  bien 
montré  ce  qu'à  sa  date,  le  choix  de  cette  «  matière  ù  mettre  en 
prose  »  avait  eu  de  vraiment  nouveau?  ai-je  assez  fait  voir  que 
l'essentiel  du  dessein  de  Montaigne  était  là,  dans  sa  curiosité, 
dans  sa  |»nioccupation,  dans  son  souci  constant  de  la  vérité 
psychologique  et  morale,  là  aussi  son  «  classicisme,  >»  et  nulle- 
ment dans  Tobservation  des.  règles  d'une  certaine  grammaire  ou 
dans  l'imitation  à  perpétuité  des  «  modèles  antiques?  »  A-t-on 
bien  vu,  dans  ce  que  nous  avons  dit  des  imitations  de  Montaigne, 
<;omment,  par  quelle  transformation  féconde,  son  originalité  se 
<légageait  de  ces  imitations  mêmes  ;  —  et  c'est  encore  une  des 
leçons  que  nos  classiques  ont  reçues  de  lui?  Si  je  n'y  ai  pas 
réussi,  un  autre  sera  plus  heureux.  Mais  ce  qu'on  ne  saurait 
mettre  en  doute, —  et  quoi  qu'on  en  pense  par  ailleurs,  —  c'est 
l'importance  du  livre  des  Essais  dans  l'histoire,  non  seulement 
de  notre  littérature  nationale,  mais  de  la  littérature  européenne. 
On  sait,  en  particulier,  ce  que  lui  doivent  Shakspeare  et  Bacon. 
Et  on  nous  accordera  que  lorsqu'un  texte  a  cette  importance, 
les  philologues,  éditeurs,  commentateurs  et  critiques  sont  excu- 
sables de  le  traiter  avec  un  peu  de  superstition.  Ce  sera  notre 
excuse,  à  nous  aussi,  pour  avoir  parlé  peut-être  un  peu  longue- 
ment des  sources  de  Montaigne,  et  de  1'  «  Édition  municipale  » 
du  livre  des  Essais. 

F.  Brunetiêre. 


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CHRONIQUE  DE  LA  QUINZAINE 


81  août. 

L'Encyclique  Gravissimo  officii  a  été  déjà  l'objet  de  commen- 
taires si  nombreux  et  si  divers  que  la  clarté  n'en  a  pas  été  augmen- 
tée. Mais  chez  les  catholiques  il  n'y  a  eu  et  il  ne  pouvait  y  avoir  à 
son  égard  qu'un  sentiment  et  qu'un  mouvement  :  tous,  sans  excep- 
tion, ont  déclaré  qu'ils  s'inclinaient  et  se  soumettaient,  sans  hésita- 
tion ni  réticence,  sans  arrière-pensée  ni  restriction.  Au  milieu  des 
épreuves  que  l'Eglise  traverse,  une  du  moins  lui  sera  donc  épargnée. 
Ceux  qui  avaient  cru,  espéré  peut-être,  qu'une  division  se  produirait 
parmi  les  catholiques  se  sont  trompés/  Autorité  en  haut,  obéissance 
en  bas,  c'est  l'essence  même  du  catholicisme,  qui  n'est  pas  seule- 
ment on  Credo,  mais  encore  un  gouvernement  fondé  sur  une  hié- 
rarchie. Les  opinions  restent  libres  jusfu'au  moment  où  l'autorité 
suprême  s*est  prononcée  :  alors,  elles  ne  sont  plus;  la  cause  est 
entendue,  la  controverse  n'appartient  plus  qu'à  l'histoire,  et  il  ne 
reste,  entre  ceux  qui  discutaient  la  veille,  que  le  devoir  de  charité 
mutuelle  que  l'Encyclique  leur  rappelle  en  ces  termes  :  «  Quels 
qu'aient  été  jusqu'à  présent,  durant  la  discussion,  les  avis  des  ans 
ou  des  autres,  que  nul  ne  se  permette,  nous  les  en  conjurons  tous,  de 
blesser  qui  que  ce  soit  sous  prétexte  que  sa  manière  de  voir  était  la 
meilleure.  »  Il  est  à  désirer  que  cette  parole  d'apaisement  soit  enten- 
due et  respectée,  car  la  situation  demeure  très  grave  :  peut-être  même 
ne  l'a-t-elle  jamais  été  davantage.  Il  s'en  faut  de  beaucoup  que  les 
difficultés  en  aient  disparu.  L'épiscopat  français  a  une  grande  tâche 
à  accomplir.  L'Encyclique  lui  en  impose  formellement  «  le  fardeau,  » 
et,  certes!  ce  fardeau  est  lourd.  Nos  évoques  doivent  se  réunir  le 
A  septembre  pour  rechercher  le  meUleur  moyen,  dans  la  situation 
qui  leur  est  faite,  d'  «  organiser  le  culte  religieux.  »  Nous  ne  pou- 
vons désormais  qu'attendre  l'effet  de  leurs  délibérations. 


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REVUE.    —  CHRONIQUE.  229 

Nous  voudrions  toutefois  indiquer,  en  termes  aussi  précis  que 
possible,  avec  respect  mais  avec  liberté,  quelles  sont  les  difficultés 
avec  lesquelles  Tépiscopat  français  va  se  trouver  aux  prises.  Le  Saint- 
Père,  dans  sa  première  Encyclique,'  promettait  de  donner  par  la  suite 
des  instructions  pratiques  qu*on  ne  trouve  que  partiellement  dans 
la  seconde.  Elle  dit  bien  ce  qu'il  ne  faut  pas  faire,  mais  non  pas  ce 
qu'il  faut  faire,  et  laisse  à  Tépiscopat  le  soin  de  se  diriger  lui-même 
dans  la  voie  étroite  où  il  se  trouve  engagé.  La  nouvelle  Encyclique, 
en  effet,  renouvelle  les  condamnations  déjà  portées,  non  seulement 
contre  la  loi  de  séparation  en  général,  mais  spécialement  contre  les 
associations  cultuelles  qui  en  sont  une  des  parties  mattresses.  On  ne 
conçoit  même  pas,  au  premier  abord,  comment  la  loi  pourrait  être 
appliquée  dans  quelques-unes  de  ses  dispositions  essentielles  sans 
les  associations  qu'elle  a  prévues,  ou  d'autres  qui  s'en  rapproche- 
raient :  et  disons  en  passant  que  les  dispositions  dont  il  s'agit  ne 
sont  pas  parmi  les  moins  favorables  à  l'Ëglise.  Mais  nous  n'avons  pas 
à  plaider  ici  la  cause  des  associations  cultuelles.  L'Encyclique  les  a 
condamnées  sans  retour;  s'il  s'en  forme,  elles  seront  schismatiques  ; 
et  la  question  est  précisément  de  savoir  ce  qu'on  peut  faire  endeliors 
d'elles  pour  assurer  <c  l'exercice  du  culte.  » 

Cette  question  nous  ramène  à  la  réunion  que  les  évoques  de 
France  ont  tenue  au  palais  archiépiscopal  de  Paris  le  30  et  le  31  mai 
dernier.  Nous  vivons  dans  im  temps  de  publicité  à  outrance.  Le 
secret  de  leurs  délibérations  ne  pouvait  pas  être  et  n'a  jamais  été  bien 
gardé:  il  est  aujourd'hui  complètement  connu,  ou  peu  s'en  faut.  A  la 
fin  de  mai,  le  Saint-Père  ne  regardait  pas  comme  insoluble  le  pro- 
blème qui  consiste  à  créer,  même  dans  le  système  de  la  loi,  des  asso- 
ciations irréprochables  aux  yeux  de  l'Ëglise,  puisqu'il  le  posait  aux 
évêques,  et  ceux-ci  non  plus  ne  le  regardaient  pas  comme  insoluble, 
puisqu'ils  croyaient  bien  l'avoir  résolu.  Le  vénérable  archevêque  de 
Paris,  après  avoir  donné,  dit-on,  une  double  lecture  d'une  lettre,  du 
Pape,  exhorta  ses  frères  à  répondre  aux  questions  qui  leur  étaient 
posées,  ((  uniquement  au  point  de  vue  du  bien  supérieur  des  âmes  et 
de  l'intérêt  de  leur  patrie.  »  On  ne  pouvait  mieux  dire,  et,  en  effet,  ce 
serait  une  redoutable  épreuve  pour  les  catholiques  d'être  mis  en  de- 
meure de  choisir  entre  leur  religion  et  leur  patrie.  S'il  était  permis  de 
le  faire,  ce  serait  seulement  en  cas  de  nécessité  inéluctable,  et  après 
avoir  tout  essayé  pour  concilier  ces  intérêts  sacrés.  Le  cardinal  arche- 
vêque de  Paris  l'a  compris.  Hâtons-nous  de  dire  que  le  Saint-Père  l'a 
compris  également  lorsqu'il  a  eu  soin  de  dire  dans  son  Encyclique, 


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230  BEVUE  DES  DEUX  MONDES. 

comme  pour  en  atténuer  certaines  conséquences  possibles,  que  les 
catholiques,  s'ils  veulent  vraiment  loi  témoigner  leur  soumission,  de- 
vront lutter  pour  l'Église  «  avec  persévérance  «t  énergie,  sans  agir 
toutefois  d'une  façon  séditieuse  et  violente.  »  Puisse  cette  prescrip- 
tion n'ôtre  jamais  oubliée.  L'assemblée  des  évèques,  s'inspirant  des 
sentimens  qu'on  lui  recommandait,  et  à  une  majorité  considérable,  — 
on  assure  qu'elle  a  été  de  2^  voix,  —  a  donc  approuvé  la  création 
d'associations  qu'elle  estimait  à  la  fois  canoniques  et  légales.  Elles 
étaient  canoniques,  puisqu'elles  étaient  étroitement  soumises  à  l'au^ 
torité  de  la  hiérarchie  ecclésiastique,  et  l'État  pouvait  les  considérer 
comme  légales,  puisque  les  prescriptions  matérielles  de  la  loi  y  avaient 
été  observées.  L'esprit  seul  avait  été  changé.  L'article  i  ayant  stipulé 
que  les  associations  devraient  être  organisées  «  conformément *aux 
règles  générales  du  culte  dont  elles  se  proposaient  d'assurer  l'exer- 
cice, »  l'épiscopat  seul  devait  fixer  ces  règles;  l'État  n'avait  rien  à  y 
voir.  Telle  est  la  transaction  à  laquelle  nos  évéques  se  sont  arrêtés 
à  ce  moment,  et  qu'ils  ont  respectueusement  soumise  à  l'adhésion 
du  Pape. 

A  cette  ^transaction  le  Pape  n'a  pas  cru  pouvoir  adhérer...  mais  il 
faut  ici  dissiper  une  confusion  que  la  lecture  de  l'Encyclique  a  fait 
naître  dans  quelques  esprits,  et  dont  les  eimemis  du  Saint-Siège 
cherchent  brutalement  à  tirer  avantage  contre  lui.  L'Encyclique 
semble  donner  à  croire  que  le  Saint-Père  a  confirmé  purement  et  sim- 
plement de  son  autorité  apostolique  «  la  délibération  presque  una- 
nime »  de  notre  épiscopat.  Le  malentendu  vient,  s'il  est  permis 
de  le  dire,  d'une  rédaction  un  peu  enchevêtrée.  L'assemblée  des 
évèques  avait  commencé  par  condamner  avec  le  Pape  la  loi  de  sépa- 
ration et  les  associations  cultuelles  qu'elle  avait  organisées,  mais 
celles-là  seulement  et  non  pas  toutes  les  autres  qu'on  pouvait  conce- 
voir. L'Encyclique  confirme  cette  première  partie  de  la  délibération 
dei^  évèques.  Après  lavoir  fait,  elle  prend  en  quelque  sorte  un  temps 
qui  aurait  gagné  à  être  plus  accentué,  et  elle  continue  ainsi  :  «  Mettant 
donc  de  côté  ces  associations,  que  la  conscience  de  notre  devoir 
iious  interdit  d'approuver,  il  pourrait  paraître  opportun  d'examiner 
s'il  est  licite  d'essayer,  à  leur  place,  quelque  autre  genre  d'association 
à  la  fois  légal  et  canonique,  et  préserver  ainsi  les  catholiques  de 
France  des  graves  complications  qui  les  menacent.  A  coup  sûr,  rien 
ne  nous  préoccupe,  rien  ne  nous  tient  dans  l'angoisse  autant  que 
ces  éventualités;  et  plût  au  ciel  que  nous  eussions  quelque  faible 
espérance  de  pouvoir,  sans  heurter  les  droits  de  Dieu,  faire  cet  essai 


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REVUE.   —  CHRONIQUE.  231 

et  délivrer  ainsi  nos  fils  bien-aimés  de  la  crainte  de  tant  et  si 
grandes  épreuves  I  Mais  comme  cet  espoir  nous  fait  défaut,  la  loi  res- 
tant telle  quelle,  nous  déclarons  qu'il  n'est  point  permis  d'essayer 
cet  autre  genre  d'association  tant  qu'il  ne  constera  pas^  d'une  façon 
certaine  et  légale,  que  la  divine  constitution  de  l'Église,  les  droits 
inmiuables  du  pontife  romain  et  des  évoques,  comme  leur  autorité  sur 
les  biens  nécessaires  à  l'Ëglise,  particulièrement  sur  les  édifices 
sacrés,  seront  irrévocablement,  dans  lesdites  associations,  en  pleine 
sécurité.  »  Ce  passage  de  l'Encyclique  n'en  est  pas  seulement  le  plus 
important,  il  est  l'Encyclique  tout  entière.  Le  Pape  n'approuve  dé- 
cidément pas,  —  tant  que  la  loi  restera  ce  qu'elle  est,  —  les  asso- 
ciations sur  lesquelles  il  avait  appelé  lui-môme  Tattention  des  évéques 
et  qui  avaient  paru  acceptables  dès  maintenant  à  la  grande  majorité 
d'entre  eux.  n  n'a  donc  pas  pu  avoir  l'intention  de  dire,  et  il  n'a  pas  dit 
que,  sur  ce  second  point  conmie  sur  le  premier,  il  se  bornait  à  con- 
firmer leur  délibération.  La  vérité  est  tout  l'opposé:  le  Pape  con- 
damne les  associations  qui  lui  ont  été  proposées;  et  c'est  dé  là  jus- 
tement que  viennent  les  difficultés  présentes.  Elles  sont  telles  que 
nous  avouons  ne  pas  savoir  comment  l'épiscopat  pourra  y  pourvoir, 
ni,  au  surplus,  comment  le  gouvernement  pourra  s'en  tirer. 

Parlons  d'abord  de  l'épiscopat.  Son  angoisse  n'est  pas  moins  poi- 
gnante que  celle  du  Saint-Père  à  la  pensée  des  épreuves  qui  attendent 
l'Église  de  France,  n  en  connaît  mieux  encore  peut-être  la  gravité.  Ce 
n'est  pas  la  persécution  matérielle,  directe  et  violente,  que  l'Église 
doit  craindre  en  ce  moment,  mais  bien  une  difficulté  de  vivre  qui  était 
déjà  grande  avec  la  loi,  et  qui  le  sera  davantage  sans  elle  ou  contre 
elle.  Nos  évéques  s'en  rendent  compte.  Us  savent  que  la  foi  n'est  pas 
en  progrès  dans  l'ensemble  du  pays  ;  qu'elle  y  est  plutôt  en  recul,  et 
que  Lamennais  a  été  on  peu  prophète  en  dénonçant  l'indifTérence 
comme  le  mal  qui  menaçait  chez  nous  l'idée  religieuse.  Ce  qui  est  à 
redouter  pour  TÉglise,  c'est  le  détachement  des  masses,  qui  feront 
le  vide  autour  d'elle  si  on  leur  demande  un  effort  dont  elles  ne  sont 
pas  actuellement  capables.  L'Église  ne  périra  pas  pour  cela,  mais  son 
action  s'exercera  dans  un  cercle  de  plus  en  plus  restremt,  où  de 
jour  en  jour  elle  sentira  diminuer  cette  influence  étendue  et  profonde 
qui  a  fait  autrefois  sa  force,  et  son  prestige.  Les  évoques  ont  vu  le 
danger.  Peut-être  n'y  ont-ils  pas  trouvé  encore  le  remède  appro- 
prié, puisque  le  Pape  n'a  pas  accepté  celui  qu'ils  proposaient.  Il  les 
invite  toutefois  à  continuer  leurs  recherches;  il  ne  désespère  donc 
pas  de  les  voir^  aboutir.  Dès  lors  nous  ne  devons  pas  en  désespérer 


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232  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

nous  non  plus,  et  nous  attendons  avec  confiance  la  nouvelle  délibéra- 
tion des  évoques.  Quelques  catholiques  leur  ont  reproché  de  n'avoir 
pas  fait  preuve  d'une  initiative  sufGsante  dans  ces  derniers  temps. 
Assurément  ils  ne  sauraient  en  déployer  une  trop  active,  puisque  le 
Sainl-Père  lui-môme  les  y  encourage;  mais  les  publications  récentes 
sur  leurs  travaux  antérieurs  montrent  qu'ils  ont  fait,  à  la  fin  de  mai,  à 
peu  près  tout  ce  qu'Us  pouvaient  faire.  Ils  n'ont  qu'à  persévérer,  sans 
abattement  ni  faiblesse.  A  coup  sûr,  leur  rôle  est  difficile.  Le  Saint- 
Père  semble  croire  qu'il  pourra  par  la  suite  obtenir  des  pouvoirs 
publics  la  modification  de  la  loi.  Nous  sommes  convaincu  avec  lui 
que  la  loi  sera  modifiée  un  jour  ou  l'autre,  car  il  n'y  en  a  pas  de  per- 
pétuelle; rhistoire  n'en  fournit  pas  d'exemple;  mais  l'attente  pourra 
être  longue,  et  (pii  sait  môme  s'il  ne  faut  pas  désirer  qu'elle  le  soit? 
La  loi,  en  effet,  si  elle  était  modifiée  aujourd'hui  ou  demain,  ne 
serait  pas  améliorée;  elle  serait  aggravée. 

Que  faut-il  donc  faire?  L'embarras  des  évoques  sera  grand.  Le 
Pape  ne  leur  donne  aucune  direction  :  il  se  borne  à  leur  interdire 
celle  que  la  loi  leur  ouvrait,  et  celle  qu'ils  avaient  cru  pouvoir 
ouvrir  eux-mômes.  La  seule  phrase  de  TEncyclique  où  ils  puissent 
trouver  une  indication  d'ailleurs  assez  vague  est  celle-ci  :  «  Il  vous 
reste  à  vous,  vénérables  frères,  de  vous  mettre  à  l'œuvre  et  de  prendre 
tous  les  moyens  que  le  droit  reconnaît  à  tous  les  citoyens,  pour  dis- 
poser et  organiser  le  culte  religieux.  »  N'est-ce  pas,  hélas  I  devant  une 
porte  fermée  et  difficile  à  ouvrir  que  l'EncycUque  place  Tépiscopat 
français?  En  parlant  du  droit  commun,  elle  ne  peut  viser  que  le  droit 
écrit  :  or,  en  ce  qui  concerne  l'organisation  du  culte,  le  droit  écrit 
est  tout  entier  dans  la  loi  de  séparation  de  décembre  1905.  Il  n'y 
en  a  pas  d'autre  que  celui-là.  On  a  dit  que  l'Encyclique  était  obs- 
cure; elle*  l'est,  en  effet,  par  endroits,  et  particulièrement  ici;  mais 
cette  obscurité  ne  vient-elle  pas  encore  de  quelque  confusion?  Le 
Saint-Père  paraît  croire  que  la  loi  générale  sur  les  associations, 
la  loi  du  i^*"  juillet  1901,  pourrait  à  langueur  servir  à  l'organisation 
du  culte.  Rien  n'est  plus  douteux  :  mais  à  supposer  qu'il  y  ait  là  une 
Issue,  où  conduirait-elle?  La  loi  de  1901  donne  moins  d'avantages 
encore,  et  surtout  moins  de  garanties  à  TÉglise  que  celle  de  1905.  Elle 
ne  contient  pas  d'article  4  qui  ne  reconnaisse  d'autres  associations 
légitimes  que  celles  qui  seront  conformes  aux  règles  du  culte.  Elle  ne 
contient  pas  non  plus  tant  d'autres  dispositions  qui,  en  affranchissant 
l'Église  de  France  de  liens  séculaires,  lui  laissent  une  liberté  qu'elle 
n'a  encore  jamais  eue.  Car  enfin  il  faut  être  juste,  môme  pour  la  loi 


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REVUE.    —    CHRONIQUE.  233 

de  1905,  dans  la  sévérité  qu'elle  mérite  et  que  nous  lui  avons  nous- 
môme  témoignée.  On  ne  veut  voir  aujourd'hui  que  ses  défauts  :  n'a- 
t-elle  pas  aussi  quelques  qualités  ?  N'est-ce  pas,  à  certains  égards,  une 
loi  de  délivrance  dont  on  ne  retrouverait  pas  au  même  degré  les 
caractères  dans  celle  de  1901  ?  Si  nous  poussions  plus  loin  le  paral- 
lèle, on  verrait  que  la  plus  favorable  n*est  pas  la  première  en  date. 
Mais  à  quoi  bcin  ?  Contentons-nous  de  répéter  que  la  seule  loi  appli- 
cable à  l'organisation  du  culte  semble  bien  être  la  seconde.  Si  donc  des 
organismes  quelconques,  —  nous  ne  les  appellerons  pas  des  associa- 
tions,—  s'offrent  à  l'État  et  sont  reconnus  par  lui  au  mois  de  décembre 
prochain,  c'est  à  la  condition  qu'en  n'y  regardant  pas  de  trop  prés, 
et  en  y  mettant  de  la  bonne  volonté,  il  puisse  croire  que,  vus  du 
dehors,  ils  ressemblent  assez  à  ceux  de  la  loi  de  1905  pour  qu'il 
ait  le  droit  de  s'y  tromper.  Alors  on  vivra  plus  ou  moins  longtemps 
dans  une  équivoque  acceptée  de  part  et  d'autre,  mais  que,  de  part 
et  d'autre  aussi,  on  pourra  dissiper  quand  on  voudra.  Ce  ne  sera  pas 
pour  l'Église  une  situation  forte  ;  nous  en  aurions  préféré  une  autre. 
Mais  il  y  a  des  circonstances  où,  sans  sacrifier  pourtant  aucun  de  ses 
devoirs,  il  faut  songer  à  vivre.  N'en  est-ce  pas  un  aussi? 

Le  moment  n'est  pas  venu  de  supputer  les  chances  plus  ou  moins 
prochaines  ou  lointaines  d'un  rapprochement  entre  la  République 
française  et  le  Saint-Siège.  L'Encyclique,  on  le  sait,  contient,  dans 
quelques-uns  de  ses  passages,  de  véritables  invites  à  ce  rapproche- 
ment. L'ppinion  française,  toujours  un  peu  simpliste,  n'y  a  rien  vu  de 
semblable  au  premier  abord  :  au  contraire,  les  journaux  avancés  ont 
crié  tout  de  suite  que  le  Pape  nous  déclarait  la  guerre.  Mais  la 
presque  unanimité  de  la  presse  italienne  en  a  jugé  autrement,  et  les 
Italiens  sont  plus  habitués  que  nous  à  lire  entre  les  lignes  des  docu- 
mens  pontificaux.  Nous  n'hésitons  d'ailleurs  pas  à  croire  et  nous 
avons  déjà  dit  que  ce  rapprochement  s'opérerait  tôt  ou  tard,  d'une 
manière  ou  d'une  autre.  S'opérera-t-il  précisément  dans  les  condi- 
tions indiqu*ées  par  l'Encyclique  ?  C'est  peu  probable  ;  mais  la  question 
regarde  l'avenir  et  non  pas  le  présent.  Qu'on  se  reporte  au  passage 
du  document  pontifical  que  nous  avons  cité  plus  haut.  Le  Saint- 
Père  y  revendique  ses  droits  immuables,  ainsi  que  ceux  des  évêques, 
coihme  leur  autorité  sur  les  biens  nécessaires  à  l'Église,  particulière- 
ment sur  les  édifices  sacrés;  il  exige  que  ces  biens  et  ces  édifices 
soient  irrévocablement,  dans  les  futures  associations,  en  pleine 
sécurité.  Si  l'heure  de  l'entente  était  sur  le  point  de  sonner,  quelques 
explications  seraient  ici  nécessaires.  Nous  nous  garderons  bien  de  les 


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234  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

demander  prématuréDient.  Les  esprits  sont  encore  trop  échauffés  pour 
qu'il  soit  utile  de  discuter  tous  ces  points,  dont  quelques-uns  sont 
fort  délicats.  Il  n'en  résulterait  qu'un  surcroit  d'irritation.  Attendons 
des  temps  plus  calmes.  Nous  n'avons  voulu  pour  aujourd'hui  qu'expri- 
mer des  réserves  sur  ce  qu'on  aperçoit  un  peu  confusément  dans 
l'Encyclique,  et  trop  clairement  dans  les  conunentaires  qu'on  en  a 
quelquefois  tirés. 

Si  d'ailleurs  nous  voulions  justifier  autrement  que  par  l'inéluctable 
nécessité  des  choses  l'espoir  d'une  entente  future  entre  l'Église  et 
l'Etat,  nous  invoquerions  l'espèce  de  désarroi  dont  le  clan  politique 
auquel  le  gouvernement  se  rattache  et  le  gouvernement  lui-même 
ont  donné  le  spectacle  après  la  publication  de  l'Encyclique.  Malgré  les 
bruits  qui  couraient  depuis  quelques  jours,  on  ne  s'attendait  pas  à  la 
décision  à  laquelle  s'est  arrêté  le  Sainl-Père.  Sûrement  on  ne  l'avait 
pas  prévue  lorsqu'on  a  fait  la  loi  de  séparation;  et,  à  supposer  que 
quelques  craintes  aient  subsisté  à  ce  sujet,  la  délibération  de  l'épi- 
scopat  les  avait  dissipées.  On  ne  croyait  pas  que  le  Saint-Père,  après 
avoir  consulté  les  évoques ,  passerait  outre  aux  propositions  qu'ils 
avaient  énoncées.  Sans  doute,  on  le  savait  bien,  il  restait  libre  de  ses 
résolutions  finales,  et,  quelles  qu'elles  fussent,  on  savait  bien  aussi 
que  les  catholiques  s'y  conformeraient.  Qui  donc  oserait,  en  pleine 
bataille,  discuter  les  ordres  du  chef?  On  s'y  soumet,  ou  les  exécute 
quels  qu'ils  soient;  et  on  suit  en  cela  un  sentiment  qui  n'est  pas 
moins  juste  au  point  de  vue  humain  qu'au  point  de  vue  chrétien. 
Quels  que  puissent  être,  en  e£Fet,  les  inconvéniens  de  lobéissance 
passive,  ceux  de  l'indiscipline  seraient  encore  pires.  Au  surplus, 
il  y  avait  là  pour  les  catholiques  un  de  ces  devoirs  de  conscience 
avec  lesquels  on  ne  délibère  même  pas.  Le  gouvernement  et  ses 
amis  ne  l'ignoraient  point;  mais  ils  pensaient  que  le  Pape  céde- 
rait. Ds  mettaient  même  quelque  afifectation  dans  leur  sécurité  : 
toutefois  elle  était  sincère ,  et  lorsqu'ils  disaient  très  haut  qu'ils 
appliqueraient  la  loi  sans  y  changer  un  point  ni  une  virgule,  ils 
espéraient  bien  que,  du  côté  du  clergé,  on  leur  en  fournirait  bénévo- 
lement le  moyen.  L'invraisemblable  peut  arriver  ;  il  ne  faut  pas  lui 
jeter  de  défi.  L'Encyclique  a  été  pour  le  monde  officiel  une  terrible 
déconvenue  en  même  temps  qu'une  surprise.  C'est  au  point  qu'au  pre- 
mier abord  M.  Briand  n'a  pas  pu  en  croire  ses  yeux.  Pris  à  l'impro- 
viste  dans  une  gare  de  chemin  de  fer  par  un  reporter,  qui  hii  deman- 
dait si  c'était  bien  la  résistance  que  le  Pape  préconisait:  «  Heu!  a-t-il 
répondu,  la  résistance,  le  mot  est  bien  gros.  Je  vois,  en  effet,  dans  ce 


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REVUE.    —   CHRONIQUE.  235 

document  que  le  Pape  blâme  la  loi,  —  ce  qui  n'est  pas  nouveau,  —  et 
qu'il  réprouve  les  associations  cultuelles.  Mais  finalement  il  accepte  que 
les  catholiques  en  forment,  à  la  condition  qu'elles  soient  canoniques 
et  légales.  »  M.  Briand  se  trompait;  il  retardait;  il  continuait  de  vivre 
sur  ses  espérances.  S'il  avait  mieux  lu  l'Encyclique,  il  y  aurait  vu  que 
le  Pape  réprouvait  toutes  les  associations  qui  se  proposeraient,  en 
organisant  l'exercice  du  culte  catholique,  de  s'accorder  avec  le  texte 
de  la  loi  de  1905.  Il  s'en  est  aperçu,  ou  on  le  lui  a  montré  dès  son 
arrivée  à  Paris  :  alors  le  cas  lui  a  paru  grave,  n  a  convoqué  autour 
de  lui  le  seul  pouvoir  qui  soit  toujours  en  permanence,  même  pen- 
dant les  vacances  des  autres,  c'est-à-dire  la  presse  représentée  par  ses 
reporters,  et  il  a  fait  à  ceux-ci  des  confidences  qui,  tout  en  ayant  pour 
objet  d'intimider  la  Cour  romaine,  ne  laissaient  pas  de  témoigner  de 
l'embarras  où  il  se  trouvait  lui-môme.  Que  fera  le  gouvernement? 
n  appliquera  la  loi,  c'est  entendu  ;  mais  il  sera  obligé  pour  cela  de 
sortir  de  son  programme,  et  même  de  son  caractère.  Au  lieu  de  faire  des 
réformes  sociales,  il  sera  acculé  à  faire  de  la  persécution  religieuse  ; 
et  c'est  ce  qu'il  n'avait  ni  prévu,  ni  voulu.  Nous  croyons  pouvoir  lui 
rendre,  en  effet,  cette  justice  qu'il  ne  l'avait  pas  voulu.  Rien  n'était, 
en  ce  moment  du  moins,  plus  éloigné  de  ses  intentions.  Mais  quoi  ! 
la  loi  est  là,  et  c'est  un  tyran  domestique  impérieux  qu'une  loi  qu'on 
a  introduite  chez  soi  par  mégarde.  On  n'est  plus  libre,  il  faut  obéir. 
L'application  de  la  loi  peut  faire  sans  doute  beaucoup  de  mal  à 
l'Ëglise  :  le  malheur  est  qu'elle  en  fera  aussi  quelque  peu  au  gou- 
vernement. M.  Briand  dissimule  mal  ses  perplexités.  On  les  aper- 
çoit sous  l'énergie  d'ailleurs  intermittente  et  hésitante  de  ses  paroles. 
Ah  !  qu'il  voudrait  que  tout  cela  s'arrangeât! 

Mais  comment?  Cette  fois,  nous  ne  parlons  plus  de  M.  Briand. 
D'autres  que  lui  ont  songé  à  une  solution  qui  consisterait  à  modiOer  la 
loi.  Dans  quel  sens,  c'est  ce  que  nous  laissons  à  penser.  M.  Clemen- 
ceau, qui  était  à  Carlsbad  quand  a  paru  l'Encyclique,  n'a  pas  fait  de 
difficulté  à  s'en  expliquer  avec  un  journaliste  américain.  Sa  première 
impression  a  été  plus  nette  que  celle  de  M.  Briand.  a  C'est  une  décla- 
ration de  guerre,  »  a-t-il  dit  tout  de  suite  avec  l'exagération  tran- 
chante qu'il  met  souvent  dans  sa  parole.  Cette  prétendue  déclaration 
de  guerre,  M.  Clemenceau  est  d'avis  de  la  relever.  «  n  est  évident, 
d'après  lui,  qu'en  principe,  une  nouvelle  situation  demande  de  nou- 
velles lois..»  M.  Maujan,  de  son  côté,  a  proposé  de  reviser  l'article  4. 
M.  Guieysse,  lui  aussi,  a  annoncé  l'intention  de  demander  à  la  Chambre 
la  suppression  de  la  phrase  incidente  qui,  dans  cet  article,  oblige  les 


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236  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

associations  cultuelles  à  se  conformer  aux  règles  générales  du  culte. 
D  sufûrait  que  des  catholiques  quelconques,  ou  soi-disant  tels,  s'asso- 
ciassent d'une  manière  quelconque,  pour  obtenir  que  les  biens  de 
l'ÉgUse  leur  fussent  dévolus.  Il  n*y  a  qu'une  difficulté,  c'est  que  des 
associations  de  ce  genre  seraient,  comme  nous  l'avons  dit,  formelle- 
ment schismatiques,  que  les  catholiques  qui  )es  formeraient  ces- 
seraient de  l'être  ipso  facto ^  et  que,  par  conséquent,  ce  n'est  pas  le 
culte  catholique  qu'ils  organiseraient.  Mais,  en  quittant  la  maison,  ils 
en  emporteraient  les  meubles  :  c'est  le  mot  de  M.  Briand  au  cours  de 
la  discussion  de  la  loi. 

Nous  ne  discuterons  par  tous  ces  amendemens,  propositions  et 
suggestions  diverses,  probablement  destinés  à  rester  en  route.  Conten- 
tons-nous de  dire  que,  s'ils  aboutissaient,  ce  serait,  en  un  sens,  pour 
le  Pape  un  triomphe  éclatant  :  il  en  résulterait,  en  effet,  avec  évi- 
dence que  son  veto  aurait  suffi  pour  empêcher  l'application  de  la 
loi  telle  qu'elle  est.  Et  peu  importe,  à  ce  point  de  vue,  qu'on  l'aggra- 
vât ou  qu'on  l'adoucit!  Si  on  la  changeait  en  quoi  que  ce  fût,  comme 
on  ne  l'aurait  fait  qu'à  l'intention  du  Pape,  il  deviendrait  difficile  de 
soutenir  plus  longtemps^  qu'il  est  inexistant  aux  yeux  de  l'État,  qu'on 
ne  le  connaît  pas  et  qu'on  ne  se  soucie  en  aucune  façon  de  ce  qull 
pense,  de  ce  qu'il  dit  et  de  ce  qu'il  fait.  On  pourrait  ici  se  donner 
quelque  amusement  en  songeant  à  cette  exorbitante  prétention  de  ne 
pas  connaître  le  Pape,  non  plus  que  la  religion  dont  il  est  le  chef. 
Nous  avons  toujours  dit  qu'on  ne  la  soutiendrait  pas  longtemps  : 
avions-nous  tort  ?  Le  Pape  a  parlé,  et  voilà  tout  notre  monde  poli- 
tique en  ébullition  !  n  a  écrit  une  encylique,  et  nos  ministres  n'en 
reviennent  pas!  A  supposer  que  la  loi  de  séparation  puisse  être 
appliquée  malgré  lui,  il  est  clair  et  certain  dès  à  présent  qu'elle  ne  sera 
plus  la  même.  Pour  on  homme  qui  n'existe  pas,  il  faut  convenir  que 
le  Pape  a  en  main  des  moyens  d'action  qui  ne  laissent  pas  de  sur- 
prendre. Le  gouvernement  de  la  République  en  est  tout  troublé.  Il  se 
demande  ce  qu'il  fera,  et  ne  le  sait  pas  encore  :  il  ne  le  saura  peut- 
être  que  lorsque  l'obligation  de  prendre  im  parti  s'imposera  à  lui 
d'une  manière  immédiate  et  pressante.  Et  alors  quel  parti  prendra-t-il? 

Fermera-t-il  les  églises  ?  Sur  ce  point,  M.  Clemenceau  a  une  opinion 
très  ferme,  c'est  qu'à  aucun  prix,  dans  aucun  cas,  on  ne  doit  les  fermer. 
Ce  serait,  (îit-il,  donner  aux  catholiques  l'occasion  de  se  poser  en 
ff  martyrs  I  »  Qu'on  laisse  donc  les  églises  ouvertes  et  que  chacun  y 
entre  et  en  sorte  en  liberté!  Si,  faute  d'associations  cultuelles  pour  les 
recueillir,  la  propriété  en  est  abandonnée  aux  conmiunes,  ce  ne  devra 


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REVUE.    —   CHRONIQUE.  237 

pas  être  sans  une  prescription  ou  une  réserve  spéciale  quant  à  l'usage 
(jumelles  seront  tenues  d*en  faire.  On  comprend  fort  bien  le  plan  de 
M.  Clemenceau.  Il  résout  la  question  des  églises  comme  il  a  résolu 
celle  des  inventaires,  avec  plus  de  respect  pour  le  sens  commun  que 
pour  la  loi.  Ce  n'est  d'ailleurs  pas  nous  qui  nous  en  plaindrons.  Sa 
seule  crainte  est  que  des  émeutes  ne  se  produisent  autour  des  églises 
qu*on  voudrait  fermer,  que  le  sang  ne  coule,  qu'E  n'y  ait  peut-être 
mort  d'homme,  toutes  choses  qui  sentent  terriblement  la  persécution. 
n  se  contente  donc  de  faire  main  basse  sur  les  biens  de  l'Eglise,  sur 
ceux  qu'on  peut  prendre  et  attribuer  à  des  œuvres  laïques  par  l'accom- 
plissement de  simples  formalités  administratives,  sans  qu'il  y  ait  rien 
d'apparent,  ni  heurt  possible  entre  la  foule  catholique  et  la  troupe.  Le 
plan  est  ingénieux.  On  enlève  200  millions  aux  catholiques  sans  que 
personne  puisse  s'y  opposer  ;  on  leur  laisse,  au  contraire,  les  églises 
ouvertes  parce  que  la  solution  contraire  n'irait  pas  sans  tapage.  Soit; 
mais  tout  cela  es^-il  la  loi  ?  Nous  voilà  ramenés  à  la  même  conclusion, 
à  savoir  que  la  loi  ne  peut,  sans  l'adhésion  du  Pape,  être  exécutée  dans 
l'esprit  où  elle  a  été  faite  et  où  le  gouvernement  s'efforçait  de  la  main- 
tenir. Gomment  le  nier?  Ce  serait  nier  l'évidence. 

Sent-on  aujourd'hui  la  faute  qu'on  a  commise,  et  dans  laquelle  on 
persévère  par  amour-propre,  en  voulant  régler,  résoudre,  trancher  des 
questions  mi-partie  politiques  et  mi-partie  religieuses,  sans  aucune 
entente  avec  Rome  ?  S'il  y  a  des  formalités  pour  le  mariage,  il  y  en  a 
aussi  pour  le  divorce  :  il  y  en  a  pour  toutes  les  situations  où  des  inté- 
rêts communs  sont  liés  ou  déliés.  Nous  ne  parlons  pas  de  la  haute 
hiconvenance  d'une  rupture  unilatérale  qu'on  n'a  même  pas  notifiée 
au  Pape,  et  dont  on  espère  pourtant  qu'il  ne  manquera  pas  de  tenir 
compte  pour  la  plus  grande  tranquillité  de  la  République.  On  a  agi 
ainsi  envers  lui  parce  qu'il  est  matériellement  faible  ;  on  se  serait  bien 
gardé  de  le  faire  s'il  avait  été  fort.  Mais  quoi  !  est-ce  qu'il  existait  ?  Il 
vient  de  révéler  au  gouvernement  son  existence  dans  des  conditions 
qui  ne  lui  permettent  plus  d'en  douter.  Le  gouvernement  compren- 
dra-t-il  cette  leçon?  Comprendra-t-il,  même  s'il  ne  l'avoue  pas  encore, 
l'obligation  pour  lui  de  reprendre  contact  avec  un  pouvoir  spirituel 
qui,  dans  sa  faiblesse  apparente,  continue  de  remuer  tant  de  choses 
à  travers  le  monde  et  dispose  chez  nous  de  la  paix  ou  de  la  guerre  des 
esprits  et  des  consciences?  Si  l'Etat  est  un  fait,  l'Eglise  en  est  un 
antre,  et  le  Pape  lui  aussi  en  est  un  dont  il  n'est  pas  permis  à  des 
hommes  politiques,  qui  se  disent  réalistes  et  positmstes,  de  faire  abs- 
traction dans  leurs  calculs.  U  faut  s'entendre,  même  pour  vivre  dans 


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238  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

la  séparation.  Et  on  y  arrivera  !  S'il  est  possible  d'admettre  (jn'en  phi- 
losophie transcendante,  du  point  dé  vue  de  Sirius,  «  il  n*y  ait  rien  de 
plus  méprisable  qu'un  fait,  »  en  histoire,  dans  la  réalité  de  la  vie 
quotidienne,  de  celle  des  nations  comme  de  celle  des  individus,  les 
faits  seuls  comptent.  Ils  font  plus  que  compter, ils  s'imposent!  Ils  s'im- 
poseront à  M.  Briand  et  à  M.  Clemenceau,  comme  ils  se  sont  imposés 
à  de  plus  fort9  et  à  de  plus  grands.  Si  ce  n*est  pas  à  eux  qu'ils  s'im- 
poseront, ce  sera  à  leurs  successeurs.  Et  c'est  pourquoi  nous  ne  dou- 
tons poiiit  que,  si  la  République  française  et  le  catholicisme  ne  se 
réconcilient  pas,  —  bien  qu'ils  n'aient  rien  d'incompatible,  —  ils  n'en 
viennent  du  moins  à  im  accord,  qui  se  fera,  si  l'on  veut,  sur  le  pied  de 
la  paix  armée  ou  de  la  défiance  réciproque,  mais  qui  n'en  sera  pas 
moins  \m  accord.  L'histoire  universelle  est  pleine  d'accords  de  ce 
genre  I  II  faudrait,  pour  qu'il  en  fût  autrement,  supposer  chez  nous  la 
destruction  radicale  du  catholicisme,  comme  la  poursuivent  brutale- 
ment certains  sectaires  et  insidieusement  certains  autres.  Mais  le 
gouvernement  ne  prendrait  pas  tant  de  mesures  ni  de  précautions 
s'il  croyait  cette  ruine  imminente:  il  la  laisserait  tout  doucement 
s'accomplir. 

Nous  ne  chercherons  pas  à  prévoir  les  résolutions  finales  du  gou- 
vernement, ni  celles  de  l'épiscopat.Les  événemens  ont  plus  d'une  fois 
déjà  déjoué  nos  prévisions:  le  mieux  est  d'attendre,  sans  renoncer 
à  notre  tour  de  parole,  que  l'épiscopat  et  le  gouvernement  aient 
parlé  les  premiers,  ou  plutôt  qu'Us  aient  agi.  Sans  sortir  de  la  loi  de 
1905,  le  gouvernement  peut  l'appliquer  avec  plus  ou  moins  de  modé- 
ration. On  a  fait  remarquer  que  la  lettre  de  cette  loi  l'oblige  seule- 
ment à  mettre  sous  séquestre  les  biens  ecclésiastiques,  et  nullement 
à  en  faire,  dès  le  li  décembre  prochain,  une  attribution  immédiate  et 
définitive.  La  temporisation  lui  est  encore  plus  facile  pour  les  églises, 
conformétnent  au  sage  désir,  au  conseil  prudent  de  M.  Clemenceau, 
puisqu'il  n'est,  en  somme,  obligé  d'en  faire  l'attribution  à  personne  et 
que,  s'il  la  fait,  il  peut  y  mettre  à  la  fois  du  temps  et  des  conditions. 
Mais  que  décidera-t-il  ?  En  admettant  même  qu'il  n'apporte  aucune 
hâte  à  prendre  \m  parti  lorsque  la  loi  ne  l'y  contraint  pas,  il  est  à 
craindre,  au  contraire,  qu'il  n'use  de  tous  les  moyens  qu'il  trouvera 
dans  l'arsenal  de  nos  codes  pour  empêcher  l'organisation  du  culte 
sous  le  régime  du  «  droit  commun,  »  tel  que  l'Encyclique  parait  le 
croire  possible,  et  là  même  est  le  nœud  de  la  difficulté.  Comment  les 
évéques  de  France  le  dénoueront-ils  ?  Comment  assureront-ils  l'exer- 
<^ice  public  du  culte?  De  quelles  ressources  disposeront-ils  pour  cela? 


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p^ij^nc*'^ 


REVUE.    CHRONIQUE.  239 

A  eux  de  le  dire,  puisque  le  Pape  leur  en  a  laissé  le  soin.  Nous  sou- 
haitons de  tout  notre  cœur  qu'ils  trouvent  la  solution  qu'ils  cherchent, 
et  pourquoi  n*y  réussiraient-ils  pas  ?  S'il  est  vrai  que  TËtat  et  l'Église 
constituent  des  forces  également  indestructibles,  il  faudra  bien  qu'elles 
s'arrangent  pour  vivre  côte  à  côte.  La  seule  chose  qu'elles  ne  puissent 
pas  faire,  c'est  de  s'ignorer  :  elles  ne  le  pourraient  du  moins  que  dans 
un  régime  de  liberté  si  éloigné  de  nos  mœurs  qu'il  reste  chimérique. 
En  pareil  cas,  les  forces  mêmes  de  la  nature  travaillent  à  une  conci- 
liation nécessaire.  Nous  lisions  dernièrement  ces  lignes  d'un  vieil  au- 
teur ;  elles  sont  datées  du  temps  des  troubles  de  la  Ligue  :  <(  La  société 
des  hommes  se  tient  et  se  coud,  à  quelque  prix  que  ce  soit  ;  en  quelque 
assiette  qu'on  les  couche,  ils  s'empilent  et  se  rangent,  en  se  remuant 
et  s'entassant,  conmie  des  corps  mal  unis,  qu'on  emporte  sans  ordrp 
trouvent  eux-mêmes  la  façon  de  se  joindre,  et  de  se  placer  les  unw 
parmi  les  autres,  souvent  mieux  que  l'art  ne  les  e4t  su  disposer.  » 
Cette  observation  part  d'une  sagesse  tout  humaine,  un  peu  méprisante 
et  trop  optimiste  peut-être  :  elle  nous  aide  pourtant  à  espérer. 

n  est  une  sagesse  plus  haute  sur  laquelle  nous  voulons  aussi  fonder 
notre  espérance.  Les  uns  attaquent  l'Encyclique  du  Samt-Père,  les 
autres  la  défendent  :  nous  la  prenons,  elle  aussi,  comme  un  fait  qui 
oblige  les  catholiques  et  avec  lequel  tout  le  monde  est  obligé  de 
compter  dorénavant.  Elle  est  ce  qu'elle  est,  une  loi  impérative  pour 
ceux  à  qui  elle  s'adresse,  pour  les  autres  un  acte  politique  d'une 
exceptionnelle  gravité.  La  soumission  qui  lui  est  due  et  qu'elle  ren- 
contre partout  ne  pourrait  que  fortifier  son  auteur  dans  le  sentiment 
de  sa  responsabilité,  si  un  pontife  tel  que  Pie  X  ne  la  sentait  pas  déjà 
tout  entière.  Dans  le  conflit  dont  nous  cherchons  l'apaisement,  les 
fautes  initiales,  les  fautes  lourdes  et  impardonnables,  ont  été  jus- 
qu'ici du  côté  du  gouvernement  de  la  République.  Si  nous  avions 
un  VŒU  à  exprimer,  ce  serait  qu'on  se  montrât  aussi  sage  et  conciliant 
à  Rome  qu'on  l'a  été  peu  à  Paris,  du  moins  au  début,  et  qu'on  profitât 
aujourd'hui  des  dispositions  adoucies  de  gouvernement.  Alors  le  monde 
entier  établirait  un  parallèle  dont  le  pouvoir  pontifical  n'aurait 
qu'à  bénéficier.  Est-ce  là  encore  une  simple  espérance,  une  illusion 
peut-être?  11  y  a  dans  l'institution  religieuse  comme  dans  l'insti- 
tution sociale  une  puissance  de  renouvellement  et  de  vie  que  ceux- 
là  seuls  méconnaissent  dont  le  regard  myope  ne  s'est  jamais  étendu 
au  delà  des  frontières  de  leur  temps.  Nos  pères  ont  connu  de 
plus  mauvais  jours  que  nous.  La  guerre  que  se  font  depuis  tant  d'an- 
nées, avec  de  courts  intervalles  de  paix,  l'Ëtat  etl'Ëglise  ne  se  termi- 


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240  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

nera  ni  par  rextermination  de  celle-ci,  ni  par  l'anéantissement  de 
celui-là.  Et  assurément,  comme  nous  sommes  des  êtres  bornés  qui 
durons  moins  que  nos  institutions,  nous  ne  serions  pas  fâchés  de 
vivre  dans  les  intervalles  de  paixl  Nous  aimerions  aussi  que  notre  ave- 
nir, Tavenir  des  nôtres,  celui  de  la  patrie,  s*éclairàt  à  nos  yeux  d*une 
lumière  précise  et  certaine.  Mais  si  la  Providence  ne  Ta  pas  permis,  ce 
n'est  pas  un  motif  de  se  décourager.  L'Ëglise  invoque  pour  elle  les 
promesses  d'éternité  qu'elle  tient  de  son  fondateur  :  quand  même  elle 
ne  les  aurait  pas  et  en  restant  placés  au  point  de  vue  humain,  nos 
raisons  de  croire  à  la  perpétuité  de  ce  qu'elle  représente  se  tireraient 
encore  des  leçons  de  Thistoire,  du  besoin  que  nous  avons  de  l'idée 
religieuse  pour  vivre  et  de  notre  confiance  dans  l'avenir  de  l'humanité. 

Nous  ne  voulons  pas  abandonner  la  plume  sans  exprimer  toute 
l'indignation  que  nous  cause  Teffroyable  tentative  d'assassinat  dont 
M.  Stoïypiae  a  failli  être  victime,  et  qui  en  a  fait  on  si  grand  nombre 
autour  de  lui,  jusque  parmi  les  êtres  qui  lui  étaient  le  plus  chers.  Il 
n'y  a  pas  d'excuses  pour  un  tel  crime  :  rien  ne  saurait  en  atténuer 
l'horreur.  On  est  surpris  que  les  nihilistes  et  les  révolutionnaires 
russes  puissent  encore,  après  tant  d'expériences  qui  en  ont  démontré 
l'inefficacité,  croire  que  d'aussi  odieux  moyens  puissent  servir  leur 
cause.  Mais  quand  bien  même  ils  la  serviraient  autant  qu'ils  la  com- 
promettent, il  faudrait  encore  les  condamner  et  flétrir  ceux  qui  y  ont 
recours.  Cette  <c  pitié  humaine  »  dont  un  écrivain  russe  a  voulu  faire 
une  religion  nouvelle,  et  qui  est  d'aUleurs  vieille  comme  le  monde,  se 
soulève  avec  un  mélange  de  réprobation  et  de  douleur  en  présence 
de  tant  de  barbarie.  11  est  à  craindre  que  le  procès  de  la  liberté, 
loin  d'en  être  hâté  en  Russie,  n'en  soit  retardé,  peut-être  pour  long- 
temps ;  et,  s'il  en  était  ainsi,  ce  que  nous  sommes  bien  loin  de  sou- 
haiter, le  gouvernement  impérial  ne  serait  pas  sans  excuses.  M.  Sto- 
lypine  a  pu  commettre  des  fautes,  mais  c'est  un  homme  de  bonne 
volonté.  Il  avait  déjà  l'estime,  il  a  maintenant  la  sympathie  émue 
et  profonde  de  l'univers  civilisé.  C'est  tout  le  résultat  qu'ont  atteint 
les  auteurs  de  ce  monstrueux  attentat. 

FRANaS  CUARMES. 

Le  Directeur-Gérant, 
F.  Brunetière. 


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MONSIEUR  ET  MADAME  MOLOCH 


QUATBIÂMB  PARTIB(l) 


IX 


«  Ma  chère  Gorta, 


«  Je  n  ai  malheureusemenl  pas  de  raison  pour  vous  écrira 
plus  gaiement  que  la  dernière  fois.  Les  choses  demeurent  dans 
le  même  état.  Mon  mari  habite  toujours  la  prison  de  Rothberg  : 
dix  jours,  au  secret,  pendant  lesquels  je  n'ai  pu  communiquer 
avec  lui.  Comme  vous  Tavez  lu  sans  doute  dans  les  journaux,  il 
a  refusé  de  désigner  un  avocat.  Aux  mterrogations  du  juge,  il 
répond  que,  s'il  plaît  aux  autorités  rolhbergeoises  de  jouer  une 
comédie,  il  lui  déplaît,  à  lui,  d'y  tenir  un  rôle. 

«  Vous  n'ignorez  pas,  excellente  amie,  que  la  force  d'âme 
du  docteur  est  invincible.  Môme  pour  les  plus  petites  choses 
domestiques,  j'ai  éprouvé  qu'on  ne  saurait  faire  changer  son 
parti,  une  fois  pris.  (Ainsi  jamais  je  n'ai  obtenu  qu'il  renonce  à 
manger  des  fraises  au  mois  de  juillet,  bien  qu'elles  provoquent 
chez  lui  de  l'urticaire.)  Eitel  n'aura  qu'un  avocat  d'office,  et 
encore  cet  avocat  ne  tirera  pas  de  lui  une  parole.  Toute  licence 
est  donc  laissée  à  nos  ennemis  pour  nous  accabler.  Vous  devi- 
nez mon  anxiété.  Moins  vaillante  et  plus  sensible  qu'Eitel, 
l'issue  de  cette  affaire  m'épouvante. 

«  J'ai  vu  le  juge  d'instruction  ;  j'ai  vu  le  ministre  de  la  po- 

(1)  Voyez  la  Revue  des  !•'  et  15  août  et  du  1"  septembre. 

TOME  XXXV.  —  d906.  10 


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242  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

lice  ;  ils  m'ont  accueillie  avec  de  tels  airs  de  mystère,  ils  m'ont 
parlé  avec  de  telles  réticences,  en  levant  les  yeux  au  ciel,  en  in- 
voquant les  droits  de  la  société  menacée,  que  j'ai  dû  battre  en 
retraite  sans  obtejair  d'eux  la  moindre  réponse  à  cette  question 
que  je  leur  posais  :  «  Comment  admettre  que  mon  mari,  dont 
toute  la  vie  est  un  hymne  à  la  Raison,  à  la  Justice,  à  la  Bonté, 
ait  commis  un  acte  absurde,  inique,  cruel?...  »  Ils  hochaient  la 
tête;  ils  parlaient  de  péril  social  :  rien  de  précis.  Dans  Iês 
vagues  commentaires  du  ministre,  j'ai  cru  cependant  com- 
prendre qu'ils  considéraient  le  docteur  comme  un  exalté.  Ils 
traitent  de  chimères  lunatiques  les  conséquences  morales  et 
quasi  religieuses  qu'il  a  tirées  de  la  doctrine  moniste  !  Nos  chères 
après-midi  d'Iéna,  toutes  consacrées  à  célébrer  les  mystères,  les 
beautés  de  la  nature,  ils  veulent  les  travestir  en  je  ne  sais 
quelles  séances  de  spiritisme  ou  d'£marchisme  !  Gela  vous  prête- 
rait à  rire,  n'est-il  pas  vrai?  ainsi  qu'à  Franz,  à  Michel,  à  Albert 
et  à  tous  nos  amis,  si  les  temps  n'étaient  beaucoup  trop  tristes 
pour  rire... 

«  Moi,  non  seulement  je  ne  ris  pas, mais  j'ai  bien  delà  peine 
à  m'empêcher  de  pleurer.  Je  pense  que  mon  Eitel  est  seul,  dans 
une  immense  chambre  aux  murs  de  pierre,  probablement  hu- 
mides. Il  a  beau  m'écrire  qu'il  se  trouve  fort  bien,  dans  des 
conditions  spécialement  favorables  au  travail  et  à  la  méditation, 
je  sais  qu'il  écrit  cela  pour  me  tranquilliser.  Son  lit  peut-îl  être 
fait  comme  il  en  a  coutume?  Hélas  I  personne  n'est  là  pour  veil- 
ler à  ce  qu'il  ne  se  découvre  pas  les  jambes  la  nuit  :  cela  lui 
arrive  souvent,  car  il  est  très  remuant,  même  quand  il  dort.  Et 
ses  repas  !  lui  qui  oublie  de  se  servir,  ou  qui  se  sert  d'un  plat 
jusqu'à  ce  qu'il  l'ait  vidé,  en  rêvant  aux  graves  énigmes  cos- 
miques qui  sans  cesse  occupent  son  esprit  !  La  seule  pensée  des 
souffrances  qu'il  endure  ainsi  m'ôte,  à  moi-rflême,  tout  sommeil 
et  tout  appétit.  Si  les  méchans  qui  l'ont  enfermé,  au  mépris  de 
toute  justice,  finissent  par  le  terrasser,  ah!  chère  Gerta,  ce 
n'est  paalui   seul  qu'ils  auront  abattu! 

w  Mais  à  quoi  bon  récriminer?  Il  faut  agir.  Votre  action  à 
léna  a  été  des  plus  efficaces,  puisqu'elle  a  provoqué  les  protes- 
tations signées  du  corps  entier  des  professeurs,  et  la  lettre  du 
doyen  au  chancelier  de  Tempire.  Une  autre  liste  circule  en  ce 
moment  à  Munich  sous  les  auspices  du  professeur  Max  Bischer, 
le  savant  physicien,  à  qui  j'avais  écrit  en  même  temps  qu'à 


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MONSIEUR  ET  MADABfE  MOLOCH.  243 

VOUS.  J'y  relère  avec  plaisir  le  nom  de  Benedikt  Kohler;  c'est, 
vous  le  savez,  l'adversaire  Je  plus  acharné  des  idées  philoso- 
phiques de  mon  mari,  et  ils  se  sont  l'un  et  l'autre  durement 
traités.  Mais  tout  le  corps  enseignant  s'est  senti  lésé  dans  la 
personno  du  plus  illustre 'de  ses  membres. 

«  Vous  me  demandez,  chère  Gerta,  quel  est  ici  même  1  état 
de  l'opinion  au  sujet  de  cette  affaire.  Apprenez  d'abord  dans  quel 
milieu  politique  nous  vivons.  La  petite  principauté  comprend 
environ  six  mille  habitans,  dont  dix-huit  cents  à  Rothberg,  trois 
mille  à  Litzendorf,  localité  voisine,  où  se  trouvent  des  usines  de 
céramique.  Les  douze  cents  autres  sont  dispersés  dans  les  ha- 
meaux  de  la  montagne.  Rothberg,  où  est  le  château  av^c  la  pri- 
son, et  qui,  en  somme,  ne  vit  que  de  la  Cour  et  des  étrangers^ 
est  naturellement  très  courtisan.  Litzendorf,  centre  ouvrier,  est 
libéral.  Dès  le  lendemain  de  l'attentat,  les  social-démocrates  de 
Litzendorf  se  réunissaient  et  envoyaient  une  délégation  au  prince 
pour  demander  l'élargissement  du  docteur,  arrêté  sans  preuves... 
A  Rothberg,  au  contraire,  on  hurlait  des  cris  de  mort  contre 
Eitel  et  même  contre  moi  :  le  propriétaire  du  Luftkurort  me 
chassait  de  sa  villa  et  je  ne  trouvais  d'asile  que  chez  le  savetier 
Finck,  à  Rothberg-Dorf  :  brave  homme,  très  démocrate,  fils  de 
l'ouvrier  qui  succéda,  dans  la  même  maison,  au  père  de  mon 
Eitel. 

«  Aujourd'hui,  grâce  à  l'émotion  du  monde  savant,  aux  ar- 
ticles de  la  presse  libérale,  et  surtout,  je  crois,  à  la  nouvelle  que 
le  gouvernement  de  Tempire,  sous  prétexte  de  renforcer  ici  le 
parti  de  l'ordre,  prétendrait  profiter  de  l'incident  pour  éloigner 
la  garnison  indigène  et  la  remplacer  par  un  régiment  prussien, 
un  revirement  est  manifeste,  môme  à  Rothberg.  Aucune  parole, 
aucun  signe  injurieux  contre  moi,  ni  dans  le  Luftkurort  ni  dans 
le  village.  Je  crois  n'avoir  plus  d'ennemi  irréductible  que  Herr 
Grana  iïui  fut  mon  hôte...  Et  combien,  en  somme,  je  lui  sais 
gre  cte  «a  goujaterie,  et  qu'il  m'ait,  en  m'expulsant,  donné 
Toccasion  de  vivre  aans  la  maison  où  le  docteur  fut  petit  enfant! 
«  Car  c'est  pour  moi  une  consolation,  dans  ma  misère  pré- 
sente, que  de  m'imaginer  le  développement  de  cette  admirable 
intelligence,  de  cette  vive  sensibilité,  devant  les  mômes  images 
que  voient  mes  propres  yeux.  Et  vous  aussi,  j'en  suis  sûre, 
quand  vous  allez  venir  ici  en  délégation  des  étudians  d'Iéna  avec 
FranK,  Albert  et  Michel,  vous  aurez  le  cœur  plein  d'émoi  à 


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244  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

pénétrer  dans  cette  demeure  où  s'est  allumé,  où  a  jeté  ses  pre- 
miers feux  lastre  intellectuel  que  nous  vénérons. 

«  Voilà,  chère  bonne  Gerta,  Tétat  des  choses.  Il  n'est  pas 
briMiint,  vous  le  voyez  :  mais  le  vaste  mouvement  de  réproba- 
ti<m  que  le  monde  universitaire  et  savant  de  toute  rAUemagne 
dnssinc  en  notre  faveur  me  réconforte.  Pour  moi,  je  ne  me 
lîi«?scrni  ni  de  protester,  ni  de  parler,  ni  d'agir.  Ma  faible  voix 
no  se  taira  pas  :  ma  faible  main  ne  cessera  pas  d'écrire.  Au- 
jourd'hui môme,  j'espère  arracher  au  prince  la  levée  du  secret  : 
un  de  nos  amis,  un  jeune  Français  fort  distingué,  qui  tient  ici 
remploi  do  précepteur  du  prince  héritier,  a  demandé  cette 
faveur  par  lentremise  de  la  princesse;  il  a  bon  espoir  de  l'ob- 
tenir. Il  soupe  ce  soir  au  château  :  puissc-t-il  en  rapporter  lo 
faveur  promise! 

«  Chère  Gerta,  mon  vœu  est  que  vous  et  nos  amis  veniez 
bientôt  m'encourager  et  m'aider  ici  dans  ma  tache.  Ne  tardez 
pas  !  A  nous  cinq,  nous  serons  une  vraie  petite  armée  et  nous 
entraînerons  la  foule.  Je  serre  les  mains  d'Albert,  de  Franz  et 
de  Michel.  J'envoie  un  souvenir  affectueux  et  un  vif  remercie- 
ment aux  professeurs,  aux  étudians,  qui  prennent  part  à  l'agita- 
tion en  faveur  de  mon  mari.  Vous,  chère  Gerta,  je  vous  om- 
brasse ainsi  que  Texcellente  Frau  Rippert,  votre  hôtesse. 

«  Cécile  Zimmermann.  » 

Le  jour  où  fut  écrite  cette  lettre  (publiée  plus  tard  dans  un 
journal  libéral,  où  son  allure  à  la  fois  tendre  et  digne  fut  admi- 
rée), nous  devions,  en  eflet,  Gritte  et  moi,  souper  au  château. 
Selon  notre  habitude,  nous  fîmes  ensemble,  l'après-midi,  une 
promenade  à  pied  dans  la  montagne.  Nous  marchions  côte  à 
côte,  souvent  silencieux,  essayant  pourtant  par  quelques  paroles 
de  nous  cacher  lun  à  l'autre  nos  préoccupations.  Le  temps  était 
chaud,  bien  que  couvert.  Comme  nous  regagnions,  au  soir  qui 
tombait,  le  Luftkurort,  Gritte  me  dit  : 

—  Ne  trouves-tu  pas,  Loup,  que  Rothberg  n'est  plus  le  même 
depuis  qu'on  a  arrêté  M.  Moloch?.Il  ne  faisait  pas  beaucoup  de 
bruit:  on  ne  le  voyait  guère;  et  pourtant  tout  est  devenu  triste 
ici,  à  partir  du  Sedanstag,  tout  :  même  le  temps. 

<'  Gritte  a  raison,  pensai -je.  C'est  par  un  ingénieux  contresens* 
qu'on  a  fait  dire  au  poète  latin  :  «  Les  choses  ont  des  larmes,  » 


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MONSIEUR   ET   MADAME   MOLOCH.  245 

Mais  elles  ont  assurément  leur  tristesse  ou  leur  gaieté,  suivant 
les  heures.  Et  tel  autre  poète  psychologue  a  fort  bien  exprimé 
que  cette  tristesse  ou  cette  gaieté  des  choses,  c'est  tout  simple- 
ment, reflétés  sur  elles,  le  gris  ou  le  rose  de  notre  cœur...  Un 
vieux  petit  savant,  assez  comique,  a  été  arraché  à  son  labora- 
toire et  jeté  dans  la  prison  du  château.  Mince  événement!  mais 
Tiniquité  soupçonnée  accable  tout  de  même  la  conscience  de 
tous.  Autour  d'un  cristal  jeté  dans  l'eau  saturée  de  sel  les  autres 
cristaux  soudain  se  forment  et  se  groupent  ;  ainsi  les  tristesses, 
vaguement  dissoutes,  parmi  nos  pensées,  se  concrètent  et  se 
soudent  en  cristal  mélancolique  dans  nos  âmes,  autour  de  cette 
tristesse  initiale.  Oui,  Rothberg  a  changé  depuis  que  Moloch  est 
en  prison.  Les  pangermanistes  ont  le  verbe  moins  haut.  Les  so- 
cialistes font,  une  assommante  figure  de  martyrs.  Le  prince  est 
nerveux  :  car  le  matou  Empire,  las  de  jouer  avec  la  souris 
Rothberg,  veut  cette  fois  la  dévorer  pour  de  bon  :  plus  de  timbre 
spécial,  et  la  garnison  prussienne  !  Le  major  est  remis  des  suites 
de  l'explosion,  mais  il  est  plus  irascible,  plus  déplaisant  que 
jamais.  Mon  élève  est  redevenu  sombre  et  sournois;  je  sens  qu'il 
me  cache  quelque  chose  et  ne  puis  deviner  quoi...  Gritte  est 
évidemment  moins  camarade  avec  lui,  sans  m  avouer  le  motif  de 
cette  froideur.  Vis-à-vis  de  moi-même  je  la  sens  inquiète  et  je 
sais  bien  ce  qui  l'inquiète.  Quant  à  Else... 

«  Ah  !  Else  seule  ne  subit  pas  la  tristesse  des  choses,  depuis 
l'incarcération  de  Moloch.  Elle  ne  pense  guère  à  Moloch.  Elle 
vit  dans  son  rêve.  Et  ce  rêve,  c'est  la  fuite  à  travers  le  monde 
de  la  princesse  et  du  précepteur... 

«  Hélas  !  me  voilà  donc  à  ce  point  de  la  liaison  où  la  femme 
maîtrise  l'homme,  et  où  l'homme,  ton  gré  mal  gré,  obéit.  Toute 
ma  raison  proteste  contre  la  sottise  que  je  vais  faire,  et  cepen- 
dant je  ferai  cette  sottise  :  j'enlèverai  la  princesse.  Je  possé- 
derai une  femme  dont  l'amitié  amoureuse  me  suffisait  et  vers 
laquelle  ne  m'entraîne  pas  le  désir  éperdu  qui  rend  acceptables 
toutes  les  contrariétés...  » 

Comme  je  méditais  ainsi,  Gritto,  qui  me  regardait,  me  dit 
(nous  arrivions  au  seuil  de  notre  villa)  : 

—  Loup,  tu  penses  des  choses  qui  t'ennuient  et  que  tu  ne 
peux  pas  me  raconter. 

—  Laisse-moi  penser  comme  il  me  plaît,  répliquai-je,  agacé 
de  sa  perspicacité. 


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246  nKvuE  DES  deux  mondes. 

—  C'est  bon,  c'est  bon,  fit-clle.  Je  ne  croyais  pas  être  indis- 
crète. 

Elle  me  bouda  jusqu'à  l'heure  du  souper.  Mais,  vers  sept 
heures  et  demie,  vêtue  de  la  robe  en  mousseline  brodée  qui 
naguère,  comme  elle  le  disait  dans  sa  langue  expressive  et  ra- 
massée, avait  fait  l'ambassade  d'Autwche-Hongrîe,  elle  pénétra 
dans  ma  chambre  d'un  air  pincé,  démenti  par  le  contentement 
de  son  regard  : 

—  Excuse-moi  si  je  t'importune...  Je  n'ai  pas  de  femme  de 
chambre  pour  me  dire  comment  je  suis  arrangée. 

Je  la  regardai  :  modestement  décolletée,  ses  bras  tout  juste 
formés,  ses  épaules  où  s'effaçaient  les  lignes  ingrates  de  Ten- 
fance,  sa  taille  de  fillette-femme,  je  ne  sais  quoi  de  fleur  encore 
bouton  qu'évoquait  toute  sa  personne,  composaient  un  ensemble 
délicieux.  «  Ah!  que  la  jeunesse  est  divine,  pensai-je.  Il  y  a 
par  le  monde  un  homme  heureux,  un  homme  que  j'ignore.  Il 
viendra  prendre  cette  fleur,  la  respirera,  l'emportera...  Nul 
n'aura  eu  son  parfum  plus  jeune,  sa  parure  plus  fraîche...  Voilà 
le  bonheur  qui  vaut  une  vie  :  un  tel  bonheur,  je  ne  l'aurai  pas 
connu.  Jamais  nulle  jeune  fille  ne  s'épanouira  dans  mes  bras. 
La  fleur  que  je  respirerai  tout  le  long  de  ma  vie  est  déjà  plus 
qu'à  demi  fanée...  » 

—  Eh  bien?  me  dit  Gritte  sans  impatience,  tournant  lente- 
ment sur  elle-même  et  faisant  valoir  sa  taille  roulante,  sa  nuque 
mince  où  foisonnaient  des  cheveux  moins  beaux  que  ceux  de  la 
princesse,  mais  qui,  tout  de  même,  avaient  vingt-cinq  ans  de 
moins  —  et  cela  se  voyait. 

Je  me  levai,  je  lui  pris  la  taille  légèrement  par  derrière, 
dans  mes  bras  tendus,  et  je  baisai  les  jeunes  cheveux  fous 
échappés  du  chignon. 

—  Tu  as  quinze  ans,  mon  amour  de  sœur,  lui  dis-je...  Com- 
ment peux-tu  penser  que  tu  ne  seras  pas  la  vraie  petite  souve- 
raine, ce  soir? 

Elle  devint  toute  rose  de  plaisir,  et,  se  haussant  jusqu'à  mon 
oreille,  elle  me  dit  : 

—  Toi  aussi,  tu  es  beau,  avec  ta  chemise  à  jabot,  ton 
habit  à  boutons  d'argent  et  ta  culotte  de  satin  noir.  Vois-tu  *• 
nous  ne  sommes  que  des  bourgeois,  mais  nous  savons  mieux 
nous  arranger  que  toutes  ces  marionnettes,    fussent-elles   de 

.cour... 


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MONSIEUR   ET   MADAME   MOLOCH.  247 

Grilte  m'avoua  cependant,  une  demi-heure  après,  que  la 
scène  où  jouaient  ces  marionnettes  princières  ne  manquait  pas 
de  grandeur.  La  salle  des  Gardes,  la  salle  des  États,  la  salle  des 
Chevaux,  la  salle  des  Portraits,  toute  cette  enfilade  de  vastes 
pièces  de  parade  aux  rares  meubles  lourds,  espacés  le  long-  des 
murailles  que  décoraient  des  tableaux  médiocres,  mais  authen- 
tiques ;  l'attitude  déférente  des  valets,  presque  tous  gens  d'âge 
et  d'importance,  l'impressionnèrent.  C'est  que  les  déclamations 
sur  l'égalité  n'empêcheront  jamais  Thistoire  d'être  une  chose 
réelle:  et  certaines  demeures,  certaines  familles  nous  appa- 
raissent toutes  chargées  d'histoire.  Vainement  un  banquier 
enrichi,  un  milliardaire  d'Amérique  déploiera  tout  son  luxe  :  il 
ne  pourra  pas  faire  que  les  choses  somptueuses,  autour  de  lui, 
soient  le  vrai  prolongement  de  sa  personne  ;  elles  lui  seront  seu- 
lement juxtaposées.  Tandis  que  dans  la  demeure  ancienpe  qu'habite 
depuis  toujours  une  famille  illustre,  la  personnalité  des  habitans, 
fussent-ils  médiocres,  se  prolonge,  s'accroît  de  tout  le  passé 
dont  ils  sont  le  présent.  Et  quiconque  n'aperçoit  pas  cela  est 
dépourvu  de  sensibilité  historique  ou  aveuglé  par  une  bien  sotte 
vanité  bourgeoise. 

C'est  dans  le  salon  Empire  de  la  princesse  qu'on  attendait, 
debout,  l'annonce  du  souper.  La  princesse  avait  tout  de  suite 
pris  ma  petite  sœur  par  la  main  et  l'avait  présentée,  d'abord,  k 
M"*'  de  Drontheim,  la  femme  du  ministre  de  la  police,  lourde 
dame  à  menton  élargi,  à  ventre  proéminent,  à  corsage  débordant 
sur  lequel  reposait  comme  sur  un  coussin  mou  un  collier  de 
perles  énormes  ;  à  la  jolie  brune,  mince  et  garçonnière  sœur  du 
môme  ministre,  nommée  Friederika,  ou  plus  familièrement 
Prika;  puis  à  M"*  de  Bohlberg  dont  le  décoUetage,  pourtant 
sévère,  semblait  indécent,  tant  ce  qu'il  montrait  était  notoirement 
fait  pour  rester  caché. 

Le  prince,  au  moment  où  je  le  saluai,  causait  dans  une  em- 
brasure avec  le  ministre  et  le  major.  L'air  de  leurs  visages,  môme 
si  je  n'avais  pas  surpris  à  distance  les  mots  «  chancelier  »  — ^ 
«  garnison  »  —  «  socialisme  »,  m'eût  averti  qu'ils  conversaient 
de  la  politique  rothbergeoise.  Désireux  de  ne  les  point  troubler, 
je  rejoignis  mon  élève.  Max,  m'ayant  serré  la  main,  se  hâta 
d'aller  présenter  ses  hommages  à  son  amie  Gritte.  Le  Hof- 
Intendant,  baron  Lipawski,  tout  son  visage  de  prélat  gras- 
souillet plissé  d'une  gaité  contenue,  me  dit  à  mi-voix: 


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248  REVUE  DRS  DEUX  MONDES. 

—  Cher  docteur,  nous  avons  bouleversé  ce  soir,  pour  vous, 
l'étiquette.  Vous  êtes  à  la  gauche  de  la  princesse,  à  titre  d'étran- 
ger; c'est  un  liommage  rendu  à  votre  belle  patrie.  Nous  deve- 
nons très  francophiles,  en  Rothberg... 

lit  m'entraînant  à  l'écart  sous  prétexte  de  regarder  la  signa- 
ture d'une  énorme  bataille  de  Leipzig  qui  noircissait  et  enfumait 
tout  un  panneau  : 

—  Avez- vous  observé  le  désarroi  de  nos  grands  diplomates  ?. . . 
Il  est  arrivé  ce  soir  une  dépêche  chiffrée  de  la  chancellerie,  et 
j'ai  compris  qu'elle  avise  nos  gouvernans  qu'ils  aient  à  pourvoir, 
partie  à  Litzendorf,  partie  à  Rothberg,  au  logement  permanent 
^'un  régiment  de  fantassins  prussiens  ;  quant  à  notre  garnison 
indigène,  on  l'expédie  en  Alsace-Lorraine.  Le  comte  do  Mar- 
bach  est  atterré.  Le  ministre  a  passé  sa  journée  à  essayer  de 
deviner  ce  qu'eût  fait  Talleyrand  en  pareil  cas.  Quant  au  prince, 
à  force  de  rancune  anti-prussienne,  il  se  sent,  je  crois,  devenir 
socialiste.  Et  je  m'étonne  que  le  fringant  Zimmermann  n'ait  pas 
quitté  sa  paille  humide  pour  venir  souper  avec  nous...  Mais 
hâtez-vous  d'aller  offrir  votre  bras  à  la  Frau-Polizei-Minister.  Et 
si  vous  lui  dites  des  polissonneries  à  la  française,  criez  un  peu, 
car  la  bonne  dame  est  dure  d'oreille. 

On  ouvrait  à  deux  battans  les  portes  du  salon,  et  un  vieillard 
à  mine  d'ambassadeur  annonçait,  de  tous  les  restes  de  sa  voix 
déférente,  que  Leurs  Altesses  Sérénissimes  étaient  servies. 

Sous  l'œil  des  dames  à  longs  corsages  et  à  paniers,  des  per- 
sonnages antiques  à  perruque,  —  devant  les  chevaux  dessinés 
el  peints  paf  le  prince  Conrad  (l'ami  de  Guillaume  I"),  nous 
traversâmes  en  file  solennelle  les  trois  salons  pour  atteindre  la 
salle  à  manger,  vaste  pièce  oblongue  exclusivement  décorée  par 
les  bois  des  cerfs  qu'ont  occis  plusieurs  générations  de  princes  de 
Rothberg.  Marbach  fit  une  grimace  en  constatant  qu  on  m'avait 
placé  à  gauche  de  la  princesse.  Le  ministre  siégeait  à  droite;  on 
donna  au  major,  comme  compensation,  la  gauche  de  Frika,  la 
tivorite.  A  ma  gauche  était  le  comte  Lipawski.  La  descendante 
d'Oltomar  le  Grand  siégeait  à  droite  du  ministre,  qui,  lui-môme, 
occupait  la  droite  du  prince.  Gritte  était  placée  entre  le  major 
et  le  prince  Max. 

Le  commencement  du  repas  fut  assez  morne.  Les  maîtres 
d'hôtel  servaient  silencieusement.  La  table,  rayonnante  de  vais- 
selle plate  et  de  cristaux  sous  le  ruissellement  électrique  des 


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MONSIEUR    ET  MADAME    MOLOCH.  349 

lustres,  semblait  toute  petite  dans  l'immensité  de  la  salle  aux 
cornes  de  cerfs,  et  cela  seul  disait  que  nous  n'étions  plus  un 
tableau  fait  pour  ce  cadre.  Tandis  que  le  ministre  expliquait  à  la 
princesse  Else  le  fonctionnement  du  tribunal  criminel  à  Litzen- 
dorf,  à  propos  du  jugement  prochain  du  pauvre  Moloch,  l'inten- 
dant me  parlait  de  sa  voix  blanche,  inintelligible  pour  qui  n'était 
pas  assis  juste  à  côté  de  lui. 

—  Aimez- vous  le  mode  ornemental  de  cette  salle?  me  disait-il. 
Moi,  si  je  n'étais  un  vieux  garçon,  elle  m'épouvanterait.  Elle  me 
rappelle  un  vers  de  Scaliger  sur  les  maris  : 

Heu!  crescunt  miseris  cornua  quanta  domi! 

Mais  les  Rothberg-Steinach  ont  toujours  goûté  les  cornes 
comme  motif  de  décoration  Ils  étaient  tous  chasseurs...  et  ce 
qui  s'ensuit.  On  dirait  faite  pour  eux  la  ballade  de  votre  poète 
national  sur  la  chasse  au  cerf: 

Or,  tandis  que  le  sang  ruisselle, 

Celle 
Qu'épousa  le  prince  Alexis 

Six, 
Sur  le  frDut  ridé  du  Burgrave, 

Grave, 
Pauvre  cerf!  des  rameaux  aussi... 

—  Monsieur  l'intendant,  votre  érudition  stupéfie  mon  igno- 
rance, répliquai-je,  évitant  de  donner  un  avis  touchant  res  més- 
aventures conjugales  des  Rothberg-Steinach. 

L'intendant  était  en  cÉFet  cultivé,  mais  peu  discret;  il  ne 
m'épargnait  guère  ses  allusions  à  la  bienveillance  de  ma  souve- 
raine. Juste  à  ce  moment,  je  sentis  un  pied  déchaussé,  un  pied 
d'une  honnête  grandeur,  s'appuyer  sur  mon  cou-de-pied  décou- 
vert par  l'escarpin  à  boucle  d'argent...  Ma  souveraine  s'offrait 
une  distraction  aux  confidences  du  ministre  sur  le  tribunal  de 
Litzendorf.  Je  m'efforçai  de  faire  bonne  contenance,  mais,  juste 
à  ce  moment,  mes  yeux  rencontrèrent  les  yeux  clairs  de  Gritte 
qui  cherchaient  les  miens.  Et  je  rougis,  comme  si  les  prunelles 
pures  de  cette  enfant  eussent  pu  voir  au  travers  de  la  table. 

—  ...  Un  régiment  de  fantassins  prussiens  à  Rothberg  !  s'écria 
le  prince;  plus  de  Prussiens  ici  que  de  Rothbergeois...  J'irai 
plutôt  à  Berlin  voir  moi-même  l'Empereur. 

—  On  pourrait,  dit  le  major  qui  essuyait  sa  moustache,  les  lais- 


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250  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

ser  exclusivement  hors  de  la  ville,  entre  Litzendorf  et  le  château. 

—  Je  n'en  veux  pas  !  s'écria  le  prince.  Je  ne  veux  pas  ici  d'un 
chef  militaire  qui  aura  plus  d'autorité  que  moi,  car  il  disposera 
de  plus  de  force.  Ah!  que  je  voudrais  connaître  l'ennemi  de  ma 
maison  qui  a  jamais  représenté  au  chancelier  ce  ridicule  inci- 
dent Zimmermann  comme  une  importante  manifestation  anar- 
chiste, compromettant  la  sécurité  de  la  principauté  et  exigeant 
une  répression  ! 

Le  comte  Lipawski  profita  de  ce  que  le  maître  d'hôtel  nous 
versait  le  Steinberger  pour  se  pencher  vers  moi  et  me  dire  : 

—  Notre  cher  souverain  oublie  qu'il  a  lui-môme,  dans  un 
télégramme  d'ailleurs  magnifique,  interprété  de  celte  manière 
l'incident  du  Sedanstag. 

Comme  je  n'acquiesçais  point,  il  changea  de  sujet. 

—  Au  fait,  croyez-vous  le  docteur  Zimmermann  coupable? 

—  Pas  un  instant,  répliquai-je,  essayant  discrètement  de 
soustraire  mon  pied  au  pied  de  la  princesse. 

—  Eh  bien!  moi  non  plus...  Tout  cela,  voyez-vous,  à  mon 
avis,  c'est,  comme  vous  dites  en  France,  une  affaire  de  femmes. 
Le  major  n'est  pas  seulement  un  hobereau  insolent,  il  est,  comme 
tout  bon  hobereau  de  Brandebourg,  un  audacieux  trousseur  de 
cotillons.  Quelque  mari  mécontent  aura  glissé  un  pétard  dans 
le  caisson  de  sa  voiture,  et... 

La  princesse,  se  tournant  vers  moi,  coupa  notre  entretien  : 

—  J'ai  reçu,  me  dit-elle,  une  supplique  de  Frau  Zimmer- 
mann. Elle  voudrait  être  admise  à  visiter  son  mari  dans  la  prison. 
Cela  me  paraît  tout  à  fait  juste.  Et  puis,  ajouta-t-elle,  vous 
m'avez  dit  que  vous  le  désiriez,  et  cela  suffit.  Êtes-vous  content 
d'ôtre  à  ma  gauche  ? 

Ces  derniers  mots,  prononcés  très  bas,  ne  signifiaient  point: 
«  Avez-vous  de  la  joie  d'être  proche  de  moi?  »  mais  bien: 
«  Avez-vous  de  la  fierté  de  jouir  d'une  place  d'honneur?  »  Je 
protestai  de  cette  fierté.  Mais  je  pensais:  «  Dans  un  mois  d'ici, 
quand  nous  serons  un  couple  anonyme  errant  à  travers  l'Europe, 
me  fera-t-on  toujours  sentir  l'honneur  d'être  assis  aux  côtés  de 
ma  complice?...  »  Mon  cœur  plébéien  se  révolta. 

J'observai  Gritte.  Elle  semblait  tout  à  fait  apprivoisée  aux 
moîiirs  de  la  Cour,  et  causait  d'une  allure  animée  avec  son  voi- 
sin Mpx.  On  eût  dit,  même,  qu'elle  le  morigénait.  Max  baissait 
la  tôte.  A  on  moment,  il  fit  une  réplique  assez  vive,  et  je  m'aper- 


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MONSIEUE  ET  MADAME  MOLOCR.  231 

Qus  qu'à  partir  de  cette  réplique  Gritte  fut  silencieuse  et  bouda. 
L'épouse  du  ministre  de  la  pouce  ne  proférait  pas  un  mot,  mu- 
rée dans  sa  surdité  et  résolue  à  ne  rien  perdre  du  souper,  d'ail- 
leurs fort  bon.  M"'  de  Bohlberg  avait  entrepris  le  ministre  sur  la 
généalogie  de  sa  propre  famille,  et  elle  lui  racontait  comment 
un  descendant  d'Ottomar,  vers  la  fin  du  via**  siècle,  avait  débar- 
qué à  Stettin. 

—  Il  s'appelait  Engelhardt,  disait-elle  d'un  air  pénétré.  Vous 
trouverez  son  portrait  à  Gotheborg  dans  le  château.  Il  est  fort 
curieux 

Le  ministre  opinait  de  la  tête,  tout  en  dégustant  une  glace, 
en  homme  bien  résolu  à  ne  jamais  affronter  les  mers  pour 
contempler  en  peinture,  à  Gotheborg,  Taïeul  de  M"*  de  Bohlberg 
Cependant  la  chaleur  du  repas  montait  aux  visages  avec  les 
vapeurs  du  vin.  Sauf  la  Frau  Polizei-Minister,  tout  le  monde 
parlait  à  haute  voix.  Le  pied  de  la  princesse,  devenu  plus  auda* 
cieux,  se  livrait  autour  de  ma  cheville  droite  à  une  gymnastique 
sympathique,  tisindis  que  le  comte  Lipawski  discutait  avec  le 
major  la  question  du  timbre  de  Rothberg.  Le  prince  Otto 
s'adressa  directement  à  moi  : 

—  Qu'augurez-vous,  monsieur  le  docteur,  de  la  conférence 
internationale  qui  se  tient  en  ce  moment  ? 

—  Monseigneur,  répliquai-je,  je  ne  lis  ici  que  les  journaux 
d'Allemagne.  Et  ils  ne  me  semblent  pas  très  satisfaits. 

—  Les  peuples  sont  lâches  devant  un  État  puissant,  reprit  le 
prince.  Ils  ne  savent  que  ramper  à  ses  pieds,  quand  ils  se  sentent 
isolés  et  trop  faibles  pour  lui  tenir  tête,  ou  s'unir  en  bande 
comme  des  loups  dès  qu'ils  se  croient  en  force  pour  lui  courir 
sus...  J'estime,  moi,  que  c'est  un  grand  honneur  pour  l'Alle- 
magne de  subir  en  ce  moment  les  suspicions  de  l'Europe  et 
même  la  trahison  de  ses  alliés.  On  peut  dire  des  nations  ce  que 
Schiller  a  dit  des  individus  :  «  C'est  quand  il  est  seul  que  le  fort 
a  plus  de  force.  » 

La  jambe  d'Else  s'enlaça  amoureusement  à  la  mienne, 
sans  doute  afin  de  compenser  ce  que  le  chauvinisme  du  prince 
pouvait  avoir  de  désobligeant  pour  moi. 

—  Les  plus  glorieuses  années  commencent  pour  l'Allemagne, 
reprit  le  major  de  sa  voix  de  caporal  en  colère.  Rendons  grâce 
au  Dieu  tout-puissant  de  ce  que  les  peuples  nous  sont  hostiles! 
Si  nulle  menace  de  conflit  ne  nous  avait  réveillés,  nous  risquions 


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252  HEVUE  pES  DEUX  MONDES. 

de  nous  assoupir  dans  le  luxe,  dans  les  arts,  dans  le  commerce. 
L'Allemand  aurait  failli  à  sa  mission,  qui  est  de  gouverner 
TEurope.  L'Europe  la  lui  rappelle. 

—  Tu,  regere  imperio  populos,  Germane,  mémento,  conclut 
le  prince,  se  levant  de  table. 

—  Principem  habemiis  adornaium,  me  glissa  le  surintendant  à 
Toreille,  tandis  que  je  me  précipitais  vers  le  bras  robuste  de  la 
ministresse,  admirant  le  goût  des  Allemands  à  s'exprimer  en  latin. 

Après  les  repas  intimes  comme  celui-ci,  le  prince  Otto  avait 
coutume  d'emmener  bourgeoisement  ses  hôtes  masculins  dans  le 
fumoir  voisin  de  son  cabinet.  C'était  une  pièce  aussi  simplement 
meublée  que  le  cabinet  lui-même.  Seule  différence  :  les  biblio- 
thèques, au  lieu  d'être  en  chêne  clair,  étaient  en  acajou.  De 
bons  fauteuils  de  cuir,  à  la  mode  anglaise,  invitaient  à  la  lec- 
ture, à  la  méditation  ou  à  la  sieste.  Quand  nous  y  fûmes  tous 
réunis,  sauf  Max,  demeuré  avec  les  femmes,  le  prince  Otto  vint 
à  moi,  et,  me  choisissant  lui-même  un  cigare,  ce  qui  fit  pâlir  de 
jalousie  le  comte  de  Marbach  : 

—  J'ai  besoin  de  causer  quelques  instans  avec  vous,  mon- 
sieur Dubert,  me  dit-il.  Passons,  je  vous  prie,  dans  mon  cabinet. 

J'obéis.  Nous  laissâmes  dans  le  fumoir  le  major,  le  ministre 
et  le  surintendant,  tous  trois  assez  surpris.  Quand  nous  fûmes 
assis  en  tête  à  tête,  de  chaque  côté  de  la  cheminée,  le  prince 
me  dit  avec  une  rondeur  aflectée,  en  coupant  son  discours  de 
grosses  bouffées  de  fumée  : 

—  Voilà.  Vous  savez,  monsieur  Dubert,  que  j'ai  de  l'estime 
pour  vous.  Vous  pensez  comme  un  Français,  moi  comme  un 
Allemand  ;  c'est  tout  naturel. . .  et  j'ajoute  que  les  Français  comme 
vous,  qui  ont  de  la  culture  et  qui  travaillent,  représentent  favo- 
rablement la  France  en  pays  étranger.  Je  suppose  que  vous  ne 
vous  plaignez  pas  de  la  façon  dont  on  vous  traite  ici?  Je  recom- 
mande toujours  qu'on  ait  les  plus  grands  égards... 

—  Votre  Altesse  est  parfaitement  obéie  sur  ce  point,  répli- 
quai-je. 

—  Je  vais  donc  vous  parler  comme...  à  un  ami,  et  vous  de- 
mander franchement  votre  concours.  Voilà.  Celte  affaire  Zim- 
mcrmann  devient  ridicule.  Le  ministre  de  la  police  (qui  n'est 
pas  un  aigle)  n'est  en  somme  arrivé  à  rien  établir  de  précis 
contre  le  docteur,  mais  seulement  un  ensemble  de  présomptions. 


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MONSIEUR    ET  MADAME   MOLOCn.  253 

Il  semble  avéré  au jourdliui  que  Zimmermann  est  sorti  de  chez 
lui,  le  jour  du  Sedanstag,  emportant  comme  de  coutume  sa 
boîte  à  herboriser.  Il  la  déposa  dans  la  remise  de  la  Fasane- 
rie,  sur  la  proposition  du  petit  Hans,  le  frère  de  lait  du 
prince  Max.  Hans  en  a  témoigné.  Il  vint  la  reprendre  quand  on 
l'eut  expulsé  de  la  tribune.  Il  faut  donc  admettre  qu'il  avait 
caché  de  la  cécilite  (c'est  le  nom  de  Texplosif  qu'il  a  inventé) 
dans  la  boîte;  que,  sous  l'empire  de  la  colère,  il  a  glissé  le  pé- 
tard dans  la  caisse  d'arrière  de  la  voiture...  Notez  que  nul  dé- 
bris de  l'engin  n'a  été  retrouvé.  On  a  bien  recueilli  un  fmgment 
qui  semble  avoir  appartenu  au  culot  en  cuivre  d'une  fusée  de 
feu  d'artifice.  Mais  on  avait  justement  le  matin  essayé  deux  des 
fusées  destinées  au  feu  d'artifice  du  Sedanslag.  Et  d'ailleurs, 
TelTet  n'a  rien  eu  de  comparable  avec  celui  d'une  fusée.  L'hypo- 
thèse est  donc  que  le  docteur  Zimmermann- s'est  servi  d'un 
explosif  connu  de  lui  seul,  —  la  cécilite,  probablement,  —  et 
que  cet  explosif  peut  agir  sous  un  volume  extrêmement  petit. 
N'a-t-il  pas  parlé  lui-même  d'un  verre  de  montre?  Voilà  ce  que 
soutiendra  l'accusation.  Qu'en  pensez-vous? 

—  Je  pense,  monseigneur,  qu'on  a  condamné  des  innocens 
sur  de  moindres  présomptions. 

—  Mais  vous  croyez  que  le  docteur  est  innocent?  Qu'il  se 
défende  donc,  l'animal  !  Le  juge  d'instruction  ne  peut  pas  lui 
tirer  une  parole,  et  il  refuse  de  prendre  un  avocat  !  Nous  sommes 
bien  forcés  de  discuter  sur  des  présomptions.  Et  pendant  ce 
temps-là,  les  journaux  satiriques  de  Munich  et  de  Berlin  raillent 
ce  qu'ils  appellent  le  pétard  de  Rothberg...  Avez- vous  lu  le  der- 
nier Simplicissimns?  On  m  y  représente  poursuivant,  un  grand 
sabre  à  la  main,  des  enfans  qui  tirent  une  papillote  à  capsule  ! 
D'autre  part,  le  Vorwœrts  insinue  que  c'est  moi  et  mon  mi- 
nistre qui  avons  organisé  l'attentat.  Cette  chipie  de  Frau  Doçtor, 
qui  avait  l'air  le  plus  inoffensif  du  monde,  tant  qu'elle  avait  son 
mari,  est  devenue  enragée  depuis  qu'on  le  lui  a  mis  en  prison. 
Elle  inonde  de  ses  écrits  tous  les  journaux  d'Allemagne,  elle 
ameute  ce  qu'ils  appellent  les  intellectuels  :  une  protestation 
court  à  Munich,  une  autre  à  Dresde,  et  il  n'est  pas  d'écrivain  à 
un  pfennig  la  ligne  qui  ne  déclare  à  l'univers  que  je  suis  un 
bourreau  et  que  Rothberg  est  pire  que  l'État  russe.  Berlin  pro- 
fite de  cela  pour  essayer  de  me  supprimer  des  franchises  tolé- 
rées depuis  trois  générations  princières...  Enfin  on  annonce  une 


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''^ 


231  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

dëputation  des  étudians  d'Iéna,  des  élèves  de  Zimmermann, 
quelques  balafrés  buVeurs  de  bocks,  qui  viendront  en  corps 
effarer  les  hôtes  du  Luftkurort  par  leur  tenue  et  (eurs  chansons, 
sous  prétexte  de  prolester  contre  Tincarcération  de  leur  maître. 
Ah  !  maudit,  maudit  soit  le  jour  où  ce  vieux  fou  remit  les  pieds 
sur  mon  territoire  I  Je  lui  ai  fait  mille  politesses  :  il  m'a  gros- 
sièrement envoyé  promener.  Il  a  déblatéré  contre  l'Empire,  un 
jour  de  fête,  devant  toute  ma  Cour  ;  je  me  suis  contenté  de 
l'expulser  de  la  tribune.  Il  est  probable,  en  somme^  qu'il  a  fait 
au  major  une  niche  de  gamin,  une  niche  dangereuse,  puisqu'elle  a 
failli  coûter  la  vie  à  la  victime...  J'ai  écouté  la  voix  publique,  je 
l'ai  fait  arrêter  :  il  est  fort  à  l'aise  dans  sa  prison  qui  n'est  pas  un 
affreux  cachot,  comme  le  prétendent  les  intellectuels...  Et  voilà 
qu'à  cause  de  lui,  on  me  ridiculise  et  on  me  calomnie.  J'en  ai 
assez.  Coupable  ou  non,  il  paiera  pour  l'eunui  qu'il  me  vaut! 

Le  prince  s'était  levé,  et,  jetant  d'un  geste  colère  son  cigare 
dans  la  vaste  cheminée,  arpentait  la  pièce  de  bout  en  bout.  Je 
m'étais  levé  aussi,  résolu  d'ailleurs  à  ne  pas  prononcer  une  pa- 
role s'il  ne  m'interrogeait.  Mais  j'admirais  l'enchaînement  des 
événemens  et  comme,  selon  la  prédiction  de  Moloch,  l'Idée,  par 
sa  seule  puissance  d'Idée,  prenait  l'offensive  contre  ceux  qui 
avaient  voulu  la  tuer. 

—  Qu'en  dites-vous?  questionna  finalement  le  prince,  s'ar- 
rêtant  devant  moi. 

—  Monseigneur,  j'attends  vos  ordres. 
Il  haussa  les  épaules. 

—  Mes  ordres  !  mes  ordres  !  Je  n'ai  pas  d'ordres  à  vous 
doaner...  en  cette  matière  du  moins.  Je  m'adresse  à  vous,  non 
pas  comme  au  précepteur  de  mon  fils,  mais  comme  à  un  gent- 
leman... La  FrauDoctor  veut  qu'on  lui  laisse  voir  son  mari?  Eh 
bien!  j'y  consens.  Mais  à  la  condition  que  vous  irez  d'abord 
trouver  ce  vieil  aliéné,  et  que  vous  lui  représenterez  l'embarras 
où  il  me  met  injustement  en  refusant  de  se  défendre  et  en  nous 
laissant  porter  seuls  tout  le  poids  du  procès.  S'il  a  de  bonnes 
raisons  à  nous  donner  pour  établir  son  innocence,  que  ne  nous 
les  fournit-il?  La  justice  humaine,  en  somme,  hnplique  une 
sorte  de  contrat  tacite  enti*e  l'inculpé  et  le  juge  :  si  le  juge  doit 
être  impartial,  l'inculpé  doit  chercher  à  éclairer  cette  impartia- 
lité. Zimmermann  s'imagine-t-il  que  je  veuille  condamner  un 
mnocent  ?    . 


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MONSIEUR   ET  MADAME   MOLOCH.  255 

—  Monseigneur,  dis-je  après  une  courte  réflexion,  je  vous 
remercie  d'abord  de  lever  le  secret,  comme  je  vous  en  avais 
transmis  la  requête.  Dès  demain  je  verrai  le  prisonnier.  Bien 
entendu,  je  le  verrai  comme  un  ami...  Je  n'ai  pas  à  me  mêler 
de  Tenquête.  Mais  je  lui  transmettrai  vos  intentions  bienveil- 
lantes... et  ce  qu'il  m'autorisera  à  vous  dire  de  l'entretien  que 
j*aurai  avec  lui,  je  vous  le  redirai. 

Le  visage  du  prince  s'éclaira. 

—  Bon  !  bon  !...  voilà  justement  ce  que  je  voulais  de  vous... 
Merci  !  je  suis  sûr  que  vous  vous  tirerez  très  habilement  de  cette 
démarche. 

H  me  tendit  la  main  et  serra  fortement  la  mienne.  Je  vis 
qu'il  était  ému.  «  C'est  un  brave  homme,  au  fond,  pensai-je, 
bien  qu'il  se  déguise  en  tigre!...  » 

On  frappa  à  la  porte.  Le  vieux  maître  d'hôtel  entra,  courbé 
en  deux. 

—  Son  Altesse  la  princesse  régnante  fait  prévenir  Son 
Altesse  Sérénissime  qu'elle  est  sur  la  terrasse  avec  les  gracieuses 
dames  et  qu'elle  prie  les  messieurs  de  rejoindre  les  gracieuses 
dames. 

—  Allons  !  allons  !  fit  le  prince...  Soyons  galans  !  N'oublions 
pas  le  beau  sexe...  Un  autre  cigare,  monsieur  Dubert?  Non? 
Bien  !  venez  avec  moi  ! . . . 

Il  me  prit  familièrement  l'épaule  et  me  ramena  ainsi  dans  le 
fumoir  :  attitude  qui  excita  de  nouveau  la  jalousie  du  major  et 
du  ministre.  Il  me  pai'ut  même  (pie  l'intendant  s'en  offusquait 
un  peu,  car,  tandis  que  nous  descendions  au  jardin,  il  trouva  le 
moyen  de  me  glisser  à  l'oreille  : 

—  Morbleu!  vous  êtes  en  faveur!...  Ah!  vous  avez  pris  le 
bon  moyen,  Français  que  vous  êtes...  C'est  en  commençant  par 
conquérir  le  cœur  des  femmes  que  vos  aïeux  ont  soumis  l'Eu- 
rope. 

La  terrasse  où  nous  attendaient  les  «  gracieuses  dames  »  était 
un  vaste  espace  sablé,  sans,  autre  verdure  que  des  caisses 
d'oranger,  situé  à  l'extrémité  du  château,  de  plaiu-pied  avec  le 
parc.  Elle  surplombait,  à  pic,  la  bouèle  de  la  Rolha.  On  y  accé- 
dait par  un  hall  vitré,  à  la  fois  jardin  d'hiver  et  salle  de  billard. 
Quand  nous  y  arrivâmes,  il  faisait  nuit  noire  :  quelques  rares 
étoiles  clignotaient  entre  de  gros  nuages,  immobiles.  Des  boules 
électriques,  accrochées  aux  orangers,  éclairaient  les  sièges  rus 


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'256  RE\1JB   DES   DEUX   MONDES. 

♦iques  où  les  dames  étaient  assises;  mais  cette  lueur,  à  une  toute 
petite  distance,  s'évanouissait,  comme  absorbée  par  Timmense 
ombre  environnante.  Notre  retour  fut  saluéj  par  les  plaisanteries 
accoutumées  sur  le  goût  de  s'isoler  entre  eux  qu'ont  les  hommes, 
et  rimpossibilité  où  sont  les  femmes  de  se  passer 'd'eux...  La 
princesse  me  prit  bientôt  à  part. 

—  Venez  avec  rooi,  dit-elle.  Regardons  le  précipice  par  la  nuit 
noire.  C'est  très  effrayant. 

Et,  m'entraînant,  elle  ajouta  : 

—  Vous  savez  que  c'est  l'usage,  ici...  Tout  le  monde  se 
disperse.  Le  prince  a  déjà  accaparé  cette  peste  de  Frika,  et  ils 
s'en  .vont  vers  le  parc. 

La  mince  silhouette  de  Frika,  satellite  de  l'importante  sil- 
houette du  prince  Otto,  s'effaçait  en  effet,  déjà,  vers  les  régions 
pénombrées  qui  enveloppaient  la  terrasse...  Autour  de  la  table 
rustique  sur  laquelle  étaient  disposés  les  boissons  fraîches  et  les 
verres,  il  n'y  avait  plus  que  la  Frau  Ministerqui  digérait  dans  un 
demi-sommeil,  le  major  et  le  ministre  qui  menaient  une  dis- 
cussion animée,  et,  bavardant  avec  l'intendant,  Max  et  Gritte  ré- 
conciliés. 

Sans  souci  d'ôtre  observée,  Else  me  guida  vers  le  parapet  de 
la  terrasse,  dans  la  direction  juste  opposée  à  celle  où  dispa- 
raissaient le  prince  et  Frika.  Là,  il  faisait  si  noir  que  nos  yeux 
ne  se  voyaient  môme  plus  :  mais  je  distinguais,  comme  une 
vapeur,  les  blancheurs  de  la  toilette  de  la  princesse,  et  l'écharpe 
qui  enveloppait  ses  épaules. 

Elle  mit  sa  main  sur  ma  main  :  je  sentis  la  fièvre  de  ses 
doigts.  Et  tout  de  suile  elle  parla  : 

—  Cette  nuit  m'enivre,  dit-elle...  L'orage  est  dans  l'air  :  il 
éclatera  bientôt.  0  mon  ami,  je  ne  pouvais  plus  me  passer 
de  vous  plus  longtemps.  Pendant  le  souper  au  moins  je  vous 
voyais,  je  vous  effleurais...  Mais  depuis  que  vous  étiez  parti  avec 
le  prince,  je  ne  vivais  plus.  C'est  pour  cela  que  je  vous  ai  envoyé 
chercher. 

Je  pressai  tendrement  cette  longue  main  brûlante  et  je  mur- 
murai : 

—  Merci. 

A  vrai  dire,  cet  isolement  h  deux,  presque  sous  les  yeux  des 
autres  convives,  me  causait  un  malaise.  Je  ne  pouvais  me  dis- 
simuler que  mon  intimité  avec  Else  ne  faisai"»  plus  mystère  pour 


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MONSIEUR   ET   MADAME   MOLOCH.  257 

personne  :  probablement  on  la  croyait  plus  coupable  qu'elle 
n'était  encore...  Je  percevais  cela  non  seulement  aux  allusions 
impertinentes  du  Hof-Intendant,  mais  aussi  dans  l'obséquiosité 
ironique  des  serviteurs,  et  leurs  chucbotemens  entre  eux  à  ma  vue  ; 
dans  la  déférence  de  Graus  et  des  fonctionnaires  ;  dans  la  haine 
croissante  que  me  témoignait  le  major,  haine  agrémentée  d'un 
effort  de' dédain.  Il  me  semblait  même  deviner  une  curiosité 
malveillante  dans  les  yeux  des  simples  habitans.  Tout  cela  dis- 
posait à  la  nervosité  et  à  l'aigreur.  En  outre,  mes  relations  avec 
Else  n'avaient  déjà  plus  le  charme  imprécis  du  début.  Commen- 
cée sans  projet,  sans  rien  y  mettre  de  mon  coBur^  avec  la  convie- 
lion  que  c'était  une  distraction  fugitive,  une  aventure  de  passage, 
comme  celle  que  tout  voyageur  ébauche  et  laisse  inachevée,  il 
fallait  bien  m'avouer  qu'elle  tournait  au  contrat,  qu'elle  devenait 
l'acte  décisif  de  ma  vie!  Et,  non  sans  ennui,  je  constatais  qu6 
le  flirt  impatient  et  presque  innocent,  tel,  par  exemple,  que  chez 
la  Gombault  le  jour  du  Sedanstag,  aurait  aujourd'hui  comblé 
tout  mon  désir,  tandis  que  l'excès  probable  de  ma  fortune  m'in- 
quiétait... 

—  Comme  vous  êtes  silencieux,  mon  ami  !  murmura  Else. 
Cette  immensité  ouverte  devant  nous  vous  émeut,  n'est-ce 
pas?.,.  Ne  trouvez -vous  pas  qu'on  voudrait  rêver  ici  toute  la 
nuit,  la  main  dans  la  main,  sans  rien  dire? 

—  Oui,  répliquai-je... 

Et  je  pensais:  «  Puisqu'elle  ressent  cela,  j'espère  qu'elle  va 
s'abstenir  de  parler,  et  m'en  dispenser  aussi.  »  Mais  les,  femmes 
n'ont,  hélas  !  aucun  souci  de  rester  conséquentes  avec  elles- 
mêmes.  Ayant  payé  au  silence  ce  tribut  d'éloges,  elle  n'arrêta 
plus  de  discourir  : 

—  J'ai  été  heureuse,  pendant  le  souper.  Vous  étiez  près  de 
moi,  tout  près  de  moi,  comme  je  l'avais  voulu,  car  c'est  moi  qui 
avais  dit  à  Lipawski  de  vous  donner  ma  gauche...  Il  est  malin  : 
il  a  trouvé  la  justification  de  cette  singulière  étiquette  dans  une 
vieille  coutume  de  Litzendorf  :  on  appelait  cela  le  privilège  du 
passant.  Un  passant,  fût-il  un  simple  laboureur,  pouvait  souper 
une  fois  l'an  h  côté  du  prince.  Alors,  tandis  que  les  maîtres 
d  hôtel  nous  servaient  dans  cette  vieille  et  magnifique  vaisselle 
plate  qui  date  de  Louis-Ulrich,  je  regardais  la  salle  des  cornes 
de  cerf,  les  tapisseries,  les  portraits,  je  songeais  que  cette  de- 
meure historique  était  à  moi,  que  j'y  étais  souveraine,  associée 

Tors  xxiT.  —  lOCG,  17 


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258  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

par  elle  el  par  mon  rang  à  toute  la  glorieuse  histoire  des  Roth- 
berg  et  de  TAllemagne...  Et  j'étais  heureuse  de  penser  que  toutes 
ces  choses  pour  lesquelles  tant  de  femmes  donneraient  leur  vie, 
je  méditais  de  les  abandonner  pour  vous,  de  les  sacrifier  à 
Tamour. 

Rien  n'est  si  pénible,  dans  un  dialogue  sentimental,  que  le 
désaccord  du  ton  entre  les  interlocuteurs.  Or,  ce  soir,  Else  se 
montait  à  un  diapason  sentimental  où  j'avais  peine  à  me  haus- 
ser. Le  sujet  qui  la  mettait  hors  d'elle  et  la  faisait  planer  dans 
le  ciel,  l'émoi  du  sacrifice  qu'elle  allait,  selon  son  expression» 
faire  à  l'amour,  ce  même  sujet  avait  pour  effet  infaillible  de 
me  ramener  sur  la  terre,  de  m'inspirer  des  réflexions  mo- 
rpses,  de  me  rendre  agacé  et  hostile.  Il  fallut  bien  qu'elle  s'en 
aperçût. 

—  On  dirait,  murmura-t-elle,  que  vous  ne  comprenez  pas 
ma  joie  ou  que  vous  m'en  voulez  de  vous  lavouer  ?... 

— ^  Pardonnez-moi,  répliquai-je.  Je  ne  puis  m'empêcher  de 
mesurer,  moi  aussi,  le  sacrifice  que  vous  projetez.  J'hésite  à 
l'accepter...  Voilà  tout. 

—  Ah!  fit-elle  en  rejetant  ma  main....  Alors,  vous  ne  m'ai- 
mez pas  ! . 

Mais  tout  de  suite  elle  reprit  ma  main  et  la  porta  à  se» 
lèvres. 

—  Pardonnez-moi  à  votre  tour.  Vos  scrupules  sont  ceux  d'un 
cœur  délicat...  Mais  vous  devez  les  chasser  pour  Tamour  de  moi. 
Je  vais  tout  renoncer  pour  vous:  famille,  situation,  une  partie 
de  ma  fortune*  et  aussi  le  respect  du  monde  ;  il  faut  me  récom- 
penser de  cela  en  devenant  mon  fidèle  sujet.  Si  vraiment  vous 
êtes  mon  fidèle  sujet,  vous  regarderez  comme  votre  plus  cher 
devoir  d'obéir  à  votre  souveraine  et  de  suivre  son  bon  plaisir. 
Rappelez-vous  l'histoire  de  Maria-Helena,  la  mère  du  prince 
Ernst.  Elle  aima  un  simple  officier  de  fortune,  celui  qu'elle  ren- 
contrait chaque  jour  dans  le  parc,  au  Maria-Helena-Sitz...  L'offi- 
cier partit  pour  la  guerre.  Un  jour,  elle  ne  put  se  passer  de  le 
voir  et  lui  écrivit  de  revenir.  Il  n'hésita  pas  ;  il  déserta,  fut  pris 
et  fusillé...  Voilà  l'amour.  Seulement,  Grets  von  Billem  n'était 
pas  un  frivole  Français. 

En  cet  instant,  une  voix  pure,  assez  jolie,  s'éleva  dans  la  nuit 
au-dessous  de  nous,  parmi  les  sombres  verdures,  et  chanta  le 
lied  de  Heine  ; 


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MONSIEUR   ET  MADAME   MOLOCH.  259 

Je  ne  sais  d'où  cette  trUtesso 

M'a  pu  venir... 
Un  ionte  ancien  hante  sans  cesso 

Mon  souvenir. 

C*étaît  Frika,  dont  la  sensibilité  allemande,  émue  aussi  sans 
doute  par  la  chaude  nuit  orageuse  et  peut-être  par  le  vin  du 
Rhin,  donnait  au  prince  Otto  l'agrément  d'évoquer,  par  ce  chant 
célèbre,  les  coteaux  où  pousse  le  généreux  raisin  de  Steinberg. 
La  princesse  écouta  le  couplet,  qui  finit  brusquement  dans  un 
éclat  de  rire. 

—  Il  Tembrasse,  fit-elle...  Autrefois,  mon  cœur  se  serrait 
quand  de  semblables  choses  se  passaient  autour  de  moi.  Main- 
tenant, cela  me  fait  presque  plaisir.  Cela  m'ôte  tout  scrupule. 
Je  ne  peux  pas  vivre  sans  amour,  el  l'amour  du  prince  n'est  pas 
pour  moi.  Alors,  je  pars... 

Le  silence  redevint  si  profond  qu'on  entendit,  sur  le  billard 
de  la  véranda,  s'entre-choquer  les  boules  manœuvrées  par  les 
dignitaires...  Une  profonde  tristesse  m'envahit.  J'eus  la  sensa- 
tion de  m'enlizer  peu  à  peu,  de  m'enfoncer  dans  d  mextricables 
nécessités...  «  C'est  fini,  pensai-jo...  J'aurai  beau  me  débattre... 
ce  qu'elle  veut  se  fera...  Mais  pourquoi  en  ai-je  tant  de  mélan- 
colie? » 

Je  me  rappelai  des  stations  sur  cette  même  terrasse,  il  n'y 
avait  pas  très  longtemps,  devant  de  pareilles  nuits,  où  ma  sen- 
sibilité avait  doucement  frémi  au  voisinage  de  la  môme  femme 
qui  était  en  ce  moment  près  de  moi,  s'offrant  à  moi  par  un  réel 
sacrifice.  Alors,  j'avais  eu  le  désir  de  ses  mains  longues,  de  sa 
taille,  de  ses  cheveux,  de  ses  yeux  et  de  ses  lèvres...  A  présent 
qu'elle  allait  se  donner  tout  entière,  et  pour  la  vie,  j'avais  peur 
de  m'apercevoir  que  ces  menues  faveurs  m'auraient  suffi,  que, 
d'elle,  je  ne  souhaitais  rien  de  plus.  Et  je  sentais  aussi  que  je 
n'oserais  jamais  le  lui  dire,  et  je  marchais  ainsi,  de  front  avec 
elle,  à  un  abîme  de  malentendu  sentimental  et  d'ennui  plus  pro- 
fond que  le  noir  précipice  ouvert  devant  mes  yeux. 

L'instant  où  je  pensais  ces  choses  mélancoliques  fut  celui 
qu'elle  choisit  pour  murmurer  : 

—  Prenez- moi  dans  vos  bras. 

J'obéis;  n'était-elle  pas  ma  souveraine?  Et  puis  les  hommes 
ont,  je  crois,  ime  Bbnté,  une  pitié  sentimentale  dont  les  femmes 
Aont  inca^tables  dès  qu'elles  ne  sont  plus  éprises.  Je  baisai  les 


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260  REVUE  DES  DEL.v  MONDES. 

yeux  et  les  cheveux  d'Else,  et  je  sentis  que  ma  tendresse  pour 
elle  n'était  pas  morte.  Seul,  le  cauchemar  des  résolutions  pro- 
chaines la  paralysait...  Dès  que  nous  fûmes •  désenlacés,  elle 
reprit,  la  voix  entrecoupée  : 

—  Je  ne  cesse  plus  de  compter  les  jours  qui  me  séparent  de 
ma  libération...  Nous  voilà  au  12  septembre  :  dans  six  jours 
vous  m'avez  dit  que  votre  charmante  petite  sœur  vous  quitte? 
Lelendemam,  je  pars  pour  Carlsbad,  escortée  de  la  seule  Bohl- 
berg.  Ce  sera  le  19  septembre.  Le  20,  j  expédie  Bohlberg  à  Ma- 
rienbad,  sous  un  prétexte  quelconque;  une  demi-heure  après 
son  départ,  je  pars  moi-môme  pour  Nicklau,  en  Galicie,  où  j'ai 
une  petite  maison  à  moi,  que  m'a  léguée  M™*  de  Nicklau,  la 
dame  d'honneur  qui  fit  mon  éducation  à  Erlenburg...  Vous  de- 
mandez un  congé  au  prince,  vous  me  rejoignez;  le  23,  nous 
sommes  réunis,  chez  moi,  dans  une  demeure  à  moi,  avec  des 
gens  à  moi,  qui  sont  des  Polonais,  sujets  autrichiens,  et  qui 
obéissent  comme  des  chiens  à  leur  maîtresse,  en  léchant  les 
mains  si  on  les  frappe.  Dans  moins  de  deux  semaines,  donc,  nous 
serons  l'un  à  l'autre. 

Sa  voix  s'était  raffermie.  Elle  parlait  maintenant  bas  et 
ferme,  comme  si  elle  m'eût  donné  des  ordres.  Je  murmurai  : 

—  Et  le  prince?... 

—  Une  lettre  que  je  lui  laisserai  lui  expliquera  ma  conduite. 
Comme  je  serai  arrivée  incognito  à  Carlsbad,  dans  l'appartement 
que  vous  m'avez  choisi  et  qui  est  retenu  au  nom  de  «  la  com- 
tesse de  Grippstein,  »  le  prince  aura  tout  le  temps  d'aviser  à 
donner  de  mon  absence  une  explication  plausible.  Bien  entendu, 
je  la  lui  faciliterai,  pour  que  notre  divorce  ait  des  motifs 
avouables. 

J'osai  objecter  encore  : 

—  Et  Max? 

Elle  soupira,  mais  ne  me  parut  pas  très  émue. 

—  Je  laisserai  aussi  une  lettre  pour  Max...  et,  connaissant 
son  cœur,  j'ai  bon  espoir  qu'il  ne  me  condamnera  pas.  Aura-t-il 
tant  à  souffrir  de  mon  départ  ?  Déjà  il  ne  m'appartient  plus  :  il 
est  aux  mains  du  major  et  du  prince.  D'ailleurs,  je  ne  suis  pas 
la  première  femme,  ni  même  la  première  princesse  qui  s'évade 
de  la  vie  conjugale...  Plus  je  vais,  plus  je  suis  convaincue  que 
j'agis  selon  le  dessein  de  Dieu  ;  une  lucidité,  une  énergie  que  je 
ne  me  connaissais  pas  me  guident,  me  soutiennent. 


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MONSIEUR   ET  MADAME   MOtOCH,  261 

Le  ciel  noir  tressaillit  d'un  lointain  éclair.  J'admirais  comme 
les  femmes  font  aisément  jouer  à  Dieu  un  rôle  d'inspirateur  et 
de  complice  dans  leurs  combinaisons  sentimentales. 

«  Non,  pensai-je,  je  ne  croirai  jamais  que  la  providence 
divine  s'entremette  à  de  pareilles  besognes.  Bien  plus  vraisem- 
blablement, un  démon  spécial  est  affecté  à  servir  les  projets  des 
femmes  en  mal  d'aventure...  Voilà  une  blonde  assez  paresseuse 
et  médiocrement  organisatrice  hors  de  son  ménage  ;  elle  déploie 
soudain  une  volonté,  une  habileté,  une  autorité  irréductibles.» 
EL  je  ressentis  l'accablement  du  vaincu,  la  défaite  de  l'homme 
devant  le  désir  de  la  femme,  fort  comme  la  Fatalité.  Elle  aussi 
avait  conscience  de  sa  force,  car  elle  me  dictait  l'avenir  sans 
plus  même  me  consulter. 

—  Ainsi,  désormais,  conclut-elle,  vous  êtes  bien  à  moi! 
Nicklau  est  loin  de  toute  ville,  à  plus  de  trente  kilomètres 
d'Olbitz,  qui  n'a  que  dix  mille  âmes.  Nous  serons  entièrement 
l'un  à  l'autre,  pour  la  vie. 

Une  voix  enfantine,  non  loin  de  nous,  m'épargna  d'exprimer 
jusqu'à  quel  point  ce  tableau  m'enchantait.  La  voix  dit,  dou- 
cement : 

—  Mère?Êtes-vouslà? 

—  Ne  remuons  pas!  me  souffla  la  princesse... 
Et,  tout  haut,  elle  répondit  : 

—  Venez,  Max...  Nous  sommes  au  bord  de  la  terrasse...  par 
ici... 

Le  jeune  garçon  s'élança  vers  sa  mère.  Il  l'embrassa  : 

—  Je  n'ai  pas  fait  de  faute  de  français  de  tout  ce  soir,  dit-il, 
en  causant  avec  M**'  Dubert.  Elle  n'a  pas  pu  me  marquer  une 
seule  faute,  et  alors  elle  me  doit  une  discrétion. 

Il  avait  passé  son  bras  sous  le  bras  de  sa  mère  et  caressait 
doucement  sa  joue  contre  l'écharpe  dont  s'enveloppait  à  demi  ce 
bras  nu. 

—  Où  est  Gritte  ?  demandai-je,  pour  dire  quelque  chose. 

—  Le  comte  Lipawski  lui  donne  une  leçon  de  billarcj. 
Lentement,  tous  les  trois,  nous  regagnâmes  les  régions  éclai- 
rées de  la  terrasse. 

—  Maman,  fît  Max,  toujours  appuyé  au  bras  de  sa  mère,  j'ai 
une  idée.  M"'  Dubert  devrait  rester  ici  et  finir  son  éducation 
avec  moi.  Ainsi,  elle  ne  se  séparerait  pas  de  son  frère  et  je  suis 
sûr  qu'elle  apprendrait  autant  qu'en  France... 


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262  REVUE   DES   DEUX  ^.ONDES. 

—  Demandez-Ie-lui,  fit  Else. 

—  Oh  !  pour  moi,  elle  ne  voudra  pas...  Mais  si  M.  le  docteur 
y  consentait!...  Et  vous  savez,  maman,  M.  le  docteur  fera  ce 
que  vous  voudrez. 

En  arrivant  devant  le  hall  vitré,  nous  trouvâmes  Frika,  nota- 
blement décoiffée,  qui  humait,  avec  une  paille,  une  citronade 
glacée...  Assise  à  côté  de  la  table  rustique,  la  femme  du  ministre 
dormait  profondément,  les  plis  de  son  menton  noyés  dans  sa 
gorge  muiivauie.  l^e  prince,  le  major  et  M.  de  Drontheim,  assis, 
causaient  à  Técart.  Sous  le  hall,  on  apercevait  Gritte  pointant 
sur  un  pied,  contre  le  billard,  dans  la  position,  à  peu  près,  du 
génie  de  la  Bastille.  Elle  tenait  la  queue  par  le  petit  bout,  sur 
les  indications  de  Lipawski,  tentait  un  coup  difficile.  Sa  langue 
rose  dépassait  «es  lèvres. 

—  A  demain,  me  dit  la  princesse,  effleurant  ma  main  de  ses 
doigts. 

Le  prince,  m'apercevant,  vint  à  moi  : 

—  Je  compte  sut»  vous  pour  ce  qui  est  convenu  entre  nous, 
n'est-ce  pas,  monsieur  le  docteur? 

Je  m'inclinai.  J'avais  une  forte  envie  de  rire,  car  je  voyais 
le  ministre  de  la  police  profiter  de  l'inattention  générale  pour 
réveiller  sa  femme  à  force  de  pinçons  dans  le  gras  de  son  ample 
dos  nu.  La  grosse  dame,  effarée,  sursauta  d'un  sommeil  pro- 
fond, puis  bondit  sur  ses  pieds,  épouvantée  de  se  trouver  assise 
devant  ses  souverains  debout... 

Comme  de  coutume,  le  couple  princier  rentra  dans  les  appar- 
temens  sans  prendre  congé,  et  seulement  quand  il  eut  disparu 
le  surintendant  commanda  aux  valets  de  faire  avancer  les  voi- 
tures. Je  serrai  les  mains  des  fonctionnaires,  je  baisai  les  doigts 
de  la  grosse  Frau  Minister  et  de  la  mince  Frika.  Une  bouffée  de 
vent  balayait  la  terrasse.  Quelques  éclairs  palpitaient,  de  mi- 
nute en  minute,  derrière  Técran  des  montagnes  :  et  alors  la  den- 
telure des  sapins  se  dessinait  un  instant  sur  un  ciel  électrisé. 

Max  vint  saluer  Gritte  qui  s'emmitouflait  dans  son  manteau  : 
elle  lui  répondit  par  un  adieu  qui  me  parut  extrêmement  froid... 
J'avais  dit  à  Herr  Graus  de  n'envoyer  de  voiture  au  château  pour 
Gritte  et  pour  moi,  que  si  le  temps  se  gâtait  tout  à  fait.  Il  se 
trouva  que  le  prévoyant  hôtelier  nous  avait  dépêché  son  meil- 
leur landau.  Et  bien  il  fit,  car  à  peine  avions-nous  passé  la  po- 
terne du  château  que  de  grosses  gouttes  de  pluie  commencèrent 


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MONSIEUR   ET  MADAME   MOLOCH.  263 

à  tacher  les  vitres.  Gritte  s'était  blottie  contre  mon  cœur.  J'avais 
noué  mes  bras  autour  d'elle,  et  sur  ma  poitrine  je  sentais  déli- 
cieusement le  mouvement  de  sa  respiration.  Elle  ne  parlait 
pas,  je  ne  lui  parlais  pas;  nous  sentions  bien  que  nous  avions 
en  ce  moment  des  secrets  Tun  pour  l'autre.  Comme  la  voi- 
ture atteignait  les  premières  maisons  du  Luftkurort,  elle  se 
dégagea  : 

—  N'est-ce  pas,  Louis,  que  tu  ne  m'abandonneras  jamais? 
Je  sentis  ses  cils  mouiller  mon  visage.  Je  la  serrai  étroitement. 

—  Mais  non,  ma  chérie,  je  te  le  promets. 

—  C'est  que  je  n'ai  que  toi  au  monde!  fit-elle  encore. 

Et  comme  il  fallait  descendre,  la  voiture  s'étant  arrêtée  de-: 
vaut  notre  villa,  elle  ramena  son  ihanteau  sur  ses  yeux  pour  que 
le  cocher  ne  la  vit  pas  pleurer. 


A  léna,  le  célèbre. docteur  Zimmermann  professait,  dans  les 
salles  de  l'Université,  un  cours  public  et  officiel  de  chimie,  bio- 
logique, et  un  autre  sur  la  chimie  des  explosifs.  En  outre,  il 
donnait  chaque  mardi  et  chaque  samedi,  à  quatre  heures  après- 
midi,  une  conférence  dans  la  salle  Germania  sur  la  doctrine  de 
l'évolution  moniste.  Ces  conférences,  libres  et  gratuites,  n'avaient 
rien  d'officiel  :  l'autorité  les  considérait  même  sans  bienveil- 
lance. Mais  la  célébrité  de  Zimmermann,  et  aussi  la  tradition 
libérale  de  la  vieille  cité  universitaire  avaient  toujours  empêché 
qu'on  y  imposât  aucune  entrave.  Toutefois,  le  public  ni  le  ton 
des  conférences  monistes  ne  ressemblaient  en  rien  au  ton  et  au 
public  des  cours  universitaires.  Le  grand  amphithéâtre  suffisait  à 
peine  à  ceux-ci, fréquentés, non  seulement  par  des  apprentis  savans 
venus  de  toute  l'Europe,  mais  aussi  par  un  grand  nombre  d'a- 
mateurs mondains  des  deux  sexes.  Les  conférences  de  la  Ger- 
mania ne  réunissaient  qu'une  trentaine  de  fidèles,  recrutés  sur- 
tout parmi  les  étudians  de  philosophie.  Peu  d'entre  eux  étaient 
riches;  un  seul  visage  de  femme  tranchait  sur  la  monotonie  de 
leur  groupe,  pâle  visage  osseux,  que  de  larges  yeux  bleu  foncé 
et  de  beaux  cheveux  de  cendre  et  d'or  préservaient  d'être 
laid,  mais  qui,  tout  de  même,  complétait  assez  misérablement 
une  petite  personne  grêle,  fiévreuse  et  toussante,  nommée  Gerta 
Epfenhofi  native  de  Lûbeck. 


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261  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Gerta  Epfenhof  n avait  qu'un  objet  dans  la  vie  :  être  l'Hypa- 
tie  de  la  religion  moniste.  Elle  avait  quitta)  sa  patrie  après  la 
lecture  du  livre  de  Zimmermann  :  Les  quatre  Problèmes  de  la 
Nature,  potir  venir  à  léna  recueillir  la  bonne  parole  de  la 
boucbe  môme  du  maître.  Autour  d'elle  s'étaient  groupés  les  plus 
fervens  auditeurs  masculins.  C'étaient  Franz  Kapith,  de  Franc- 
fort-sur-le-Mein,  Albert  Grippensthal,  de  Nuremberg,  et  Michel 
Urnitz,  de  Cronach,  près  Kœnigsberg.  Franz  Kapith  était  un 
jeune  homme  replet,  à  visage  enluminé,  rasé  comme  un  prêtre. 
Ses  traits  enfantins  étaient  à  peine  dessinés.  Il  se  résumait,  au 
premier  regard,  dans  deux  courtes  jambes,  un  ventre,  deux 
grosses  joues  rebondies,  rouge  brique,  presque  pas  de  nez  ni 
d'yeux,  et  des  cheveux  qui,  à  force  d'être  rejetés  en  arrière 
comme  un  ornement  superflu,  prenaient  le  parti  de  déserter  en 
masse  un  front  inhospitalier.  Albert  Grippensthal,  l'ami,  l'insé- 
parable compagnon  de  Kapith,  était  au  contraire  un  solide 
Bavarois  de  haute  stature,  à  barbe  de  Gambrinus,  d'une  force 
herculéenne,  qu'il  dépensait,  d'ailleurs,  en  jeux  pleins  d'in- 
nocence, tels  que  porter  à  bras  tendu,  par  un  pied,  une  table 
sur  laquelle  s'asseyait  son  ami  Franz.  Il  excellait  encore  aux 
paris  gastronomiques,  tels  que  manger  à  lui  seul  un  agneau  en 
trois  jours.  Franz  et  Albert  professaient  pour  Gerta  une  véhé- 
mente admiration  :  admiration  tout  intellectuelle  chez  Franz 
(qui  se  vantait  d'ignorer  les  troubles  de  l'amour),  mais  aiguisée 
de  tendresse  sentimentale  chez  Albert.  Bonne  camarade  avec 
tous  deux,  la  jeune  fille  ne  cachait  pas  ses  préférences  pour 
Michel  Urnitz,  et  expliquait  loyalement  celte  préférence  en  décla- 
rant qu'elle  le  trouvait  beau.  Le  Germano-Slave  Urnitz  était  en 
effet  délicat  de  visage,  avec  des^prunelles  d'un  gris  très  pâle, 
des  cheveux  couleur  de  paille  de  blé,  l'ovale  du  menton  affiné, 
de  belles  dents,  de  belles  mains.  Quoique  pauvre,  il  soignait  sa 
tenue,  contrastant  avec  le  débraillé  de  ses  deux  amis,  et  même 
avec  le  négligé  de  Gerta.  Entre  Gerta  et  Michel,  il  était  convenu 
que  le  mariage  serait  célébré  à  la  fin  de  leurs  études  :  tous  deux 
travaillaient  la  philosophie,  et  se  destinaient  à  l'enseignement. 
Franz  et  Albert,  au  contraire,  suivaient  les  cours  de  chimie  du 
docteur  et  formaient  de  vagues  projets  industriels. 

A  léna,  les  trois  étudians  et  l'étudiante  logeaient  chez  Frau 
Rippert,  veuve  d'un  portier  de  TUniversité,  (fui  possédait  par 
héritage  une  vieille  petite  maison  à  pignon  triangulaire  donnant 


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:^^" 


MONSIEUR    ET   MADAME   MOLOCH.  2u5 

sur  lanliquc  rue  aux  Choux.  Chacun  y  avait  sa  chambre,  les 
hommes  au  premier  étage,  (ierta  au  rez-de-chaussée,  à  côté  de 
Frau  Rippert.  Pour  tout  ce  monde,  la  veuve  du  portier  faisait 
la  cuisine  et  le  ménage.  Gerta,  par  goûl  de  ménagère,  Vy  aidait 
un  peu.  Elle  employait  à  ces  soins  les  heures  pendant  lesquelles 
les  hommes  allaient  à  la  brasserie  :  car,  pour  adeptes  du  néo- 
évolutionnisme  qu'ils  fussent,  Franz,  Albert  et  Michel  ne  re- 
nonçaient pas  aux  coutumes  de  Tétudiant  allemand.  Mais  Gerta 
dépensait  surtout  ses  loisirs  à  décorer,  à  entretenir  la  chapelle 
moniste  qu'elle  avait  installé^  dans  le  grenier  de  la  vieille 
maison.  Là  se  réalisaient,  bien  imparfaitement,  les  rêves  gran- 
dioses de  M.  Moloch.  De.s  draps  blancs,  tendus  horizontale- 
ment sous  la  charpente,  formaient  la  voûte  constellée  d'insectes 
rares,  de  curieux  coléoptères  épingles  çà  et  là  sur  leur  blanche 
surface.  Au  fond,  sur  une  table  à  tapis  rouge  qui  figurait  l'autel, 
un  appareil  rebuté  par  le  musée  de  l'Université  et  raccommodé 
tant  bien  que  mal,  représentait  le  système  astronomique  du 
monde.  Des  bocaux,  garnissant  les  étagères,  contenaient  des 
syphonophores  et  des  étoiles  de  mer.  Aux  murs  étaient  appendus 
les  portraits  des  apôtres  de  l'évolution  :  Darwin,  Claude  Bernard, 
Lister,  et  enfin  Zimmermann. 

Chaque  dimanche,  un  abondant  et  solide  repas  cuisiné  par 
Frau  Rippert,  qu'aidaient  Frau  Zimmermann  et  Fraûlein  Gerta, 
réunissait  d'abord  les  quatre  fidèles  autour  du  docteur  et  de  sa 
femme.  On  invitait  parfois  quelque  auditeur  zélé  des  confé- 
rences de  la  Germania  :  rare  faveur,  très  désirée,  très  appré- 
ciée... Après  cette  copieuse  communion,  on  montait  dans  la 
chapelle  :  là,  chaque  familier  retrouvait  sa  pipe  de  porcelaine, 
et  Frau  Rippert  veillait  à  ce  que  la  bière  ne  vînt  pas  à  manquer. 
Les  plus  glorieuses  séances  étaient  celles  où  le  docteur  répétait, 
en  les  commentant,  quelques-unes  des  expériences  fondamen- 
tales de  la  Doctrine,  ou  môme  apportait  la  primeur  de  quelque 
expérience  nouvelle.  A  l'ordinaire,  l'après-midi  se  passait  en 
conversations  à  la  manière  des  dialogues  socratiques.  Dans  la 
fumée  des  pipes  et  la  vapeur  de  la  bière  blonde,  les  âmes 
s'exaltaient.  Moloch,  s(îs  cheveux  blancs  ébouriffés,  discourait  à 
perdre  haleine;  Albert  applaudissait  et  grognait  de  joie,  résolu- 
ment approbateur;  Franz,  qui  avait  des  goûts  de  littérateur  et 
tournait  môme  agréablement  le  vers  iambique,  notait  sur  ses 
tablettes  les  répliques  mémorables.  Michel,  de  sa  voix  noncha- 


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â66  REVUE   DES   DEUX   MONDES*. 

lante,  Gerta  de  sa  voix  pointue,  posaient  de  perpétuelles  objec- 
tions dont  triomphait  aisément  la  verve  combative  du  maître, 
bans  cette  joute,  Frau  Zimmermann  ne  craighait  point  de  dé- 
fendre souvent  le  parti  de  la  tradition  :  c'était  elle  que  le  doc- 
teur avait  parfois  le  plus  de  peine  à  réduire...  Cependant,  Frau 
Ripport,  affolée  par  le  bruit  et  les  disputes  qui  faisaient  retentir 
sa  \îeille  maison  d'argile  et  de  bois,  se  réfugiait  dans  sa  cuisine, 
et,  un  eucologe  à  gros  caractères  ouvert  sur  la  table,  se  bouchait 
les  oreilles  pour  relire  l'évangile  du  jour. 

...  Jamais  je  n'ai  mis  les  pieds  à  léna.  Jamais  je  n'ai  assisté 
aux  cours  publics,  non  plus  qu'aux  conférences  privées  du  doc- 
teur Zimmermann.  Je  n'ai  point  passé  le  seuil  de  la  maison  de 
la  rue  aux  Choux  ;  je  n'ai  pris  nulle  part  aux  offices  de  la  cha- 
pelle moniste,  ni  aux  dialogues  sur  l'éternité  de  la  matière, 
parmi  la  fumée  des  pipes  de  porcelaine  et  la  vapeur  savoureuse 
de  la  bière  de  Mars...  Mais  j'ai  connu  le  replet  Franz  Kapith,  le 
géant  Albert,  le  beau  Michel  aux  prunelles  de  myosotis.  Et  mes 
yeux  ont  vu,  aussi,  Gerta  Epfenhof,  l'Hypatie  moniste.  A  tous 
j'ai  parlé;  ils  m'ont  parlé  abondamment. 

J'ai  même  assisté  à  plusieurs  de  leurs  dialogues,  et  non  pas 
des  moindres,  si  j'en  crois  Franz  Kapith,  le  Platon  de  la  bande. 
Ces  dialogues  eurent  pour  théâtre  la  prison  de  Rothberg,  située 
dans  le  sous-sol  d'une  vieille  tour  qui  flanque  la  porte  du 
château.  Je  dois  rétablir  ici  la  vérité  contre  une  allégation  du 
Vorwœrts,  que  son  zèle  cette  fois  emporta  trop  loin  :  cette  pri- 
son n'était  nullement  un  cachot  infect,  suintant  une  humidité 
verdâtre,  asile  de  serpens  et  de  rats.  C'était,  au  contraire,  une 
vaste  pièce  spacieuse,  à  moitié  creusée  dans  le  roc,  et  qui  n'était 
en  sous-sol  que  vers  l'entrée.  Elle  avait  dû  servir  jadis  de  ca- 
serne au  poste  militaire  du  château.  Elle  s'éclairait  fort  bien, 
d'autre  part,  par  une  grande  baie  cintrée,  dûment  grillée,  qui 
regardait  le  précipice.  Là,  chaque  après-midi,  depuis  que  le  doc- 
teur n'était  plus  au  secret,  ses  fidèles  disciples,  venus  en  délé- 
gation d'Iéna,  lui  tenaient  compagnie  avec  Frau  Zimmermann. 
Et  moi-même  j'y  vins  assez  souvent.  Mes  premières  visites  avaient 
eu  surtout  pour  objet  de  décider  le  docteur  &  se  défendre  et  à 
choisir  un  avocat.  Mais,  même  quand  j'eus  constaté  l'inutilité  de 
mon  effort,  je  me  plus  à  passer  presque  chaque  jour  quelques 
instans  dans  cette  prison  éloquente.  Outre  le  plaisir  d'entendre 


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MOÎÏSIEUR   ET  MADAME   MOLOCH.  267 

les  propos  d'un  sage  et  de  ses  adeptes,  j'y  goûtais  un  allégement 
à  mes  propres  soucis,  aggravés  à  mesure  que  s'approchait 
Téchéance  fixée  par  la  princesse.  Et  mes  soucis  devenaient  si 
pressans  que  parfois  je  regrettais,  en  les  quittant,  ces  murs  de 
roc  où  je  laissais  le  bon  Moloch,  murs  qui  l'isolaient  des  autres 
humains^  et  du  moins  lui  garantissaient  la  liberté  de  sa  pensée 
et  de  son  cœur. 

Là,  dans  la  société  du  joyeux  Franz,  du  solide  Albert,  du 
beau  Michel  et  de  Tardente  et  frêle  Gerta,  j'appris  à  connaître 
une  autre  Allemagne  que  celle  des  cours  et  des  casernes^  TAUe- 
magne  de  la  pensée  indépendante,  patriote  à  coup  sûr,  mais 
ennemie  des  brutalités  agressives  des  pangermanistes,  un  peu 
chimérique,  mystique  par  hérédité,  et,  maintenant  qu'elle  a 
désappris  le  lied  religieux  des  ancêtres,  transportant  dans  la 
science  positive  son  appétit  de  foi  généralisatrice,  son  goût  de 
l'analyse  et  du  système,  en  même  temps  que  son  besoin  d'évoca- 
cation  poétique...  Là,  je  connus  mieux  Tâme  sentimentale  et 
dévouée  de  M"*  Moloch,  et  Moloch  me  devint  si  cher  que  peu  à 
peu,  moi-même,  j'en  vins  à  le  considérer  comme  mon  maître. 
Aujourd'hui  que  tout  cela  est  enfoui  dans  le  passé,  et  que  chaque 
jour  échu  met,  telle  une  feuille  de  papier  de  soie  sur  la  page 
d'un  herbier,  un  voile  d'oubli  entre  le  présent  et  mon  séjour  en 
Thuringe,  certes  j'évoque  avec  bienveillance  mes  discussions  po- 
litiques avec  le  prince  Otto,  mes  leçons  à  Max  docile  et  intelli- 
gent, et  telles  promenades- à  deux,  avec  une  dame  blonde  ro- 
manesque, à  Maria-Helena-Sitz,  à  Grippstein,  à  la  petite  maison 
de  la  Gombault,  ou  simplement  dans  son  boudoir  jaune,  quand 
ses  longs  doigts  nerveux  attaquaient  le  Prélude  de  Parsifal... 
Mais  le  souvenir  le  plus  poignant  de  mon  séjour,  ce  qui  fait  que 
malgré  toutes  les  billevesées  impériales,  malgré  la  Strassbur^ 
ger-Post  et  la  Norddeutsche  Zeitung,  malgré  M.  Schiemann, 
malgré  les  Denkmaler,  malgré  les  brochures  pangermanistes,  — 
un  peu  de  mon  cœur  reste  encore  attaché  à  ce  que  M.  Moloch 
appelait  la  chère  Allemagne,  —  ce  sont  assurément  mes  après- 
midi  passées  dans  le  cachot  du  docteur  prisonnier,  et  surtout 
cette  après-midi  du  18  septembre,  où  commença  d'être  pressenti 
Tarrêt  du  juge  d'instruction  qui  renvoyait  Moloch  devant  la  cour 
d'assises  de  Litzendorf.  Mon  cœur  était  alors  anxieux  et  sombre. 
Le  lendemain,  Gritte  partait  pour  Paris,  et  la  princesse  pour 
Carlsbad.    Le  surlendemain,  je  devais  rejoindre   la  princesse. 


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*268  REVUE  DES   DEUX   MONDES. 

Malgré  mes  propres  tracas,  je  fus  tellement  frappé  de  ce  quî  fut 
dit,  ce  jour-là,  qu'ayant  observé  que  Franz  Kapith,  assis  sur  un 
escabeau  près  de  la  baie  cintrée,  prenait  des  notes  sténogra- 
phiques,  je  lui  demandai  de  me  communiquer  ces  notes,  quand 
il  les  aurait  développées  en  clair.  J'en  reçus  dès  le  lendemain 
une  copie,  que  j'ai  conservée.  Elle  n'est  point  de  la  main  du 
rouge  enfant  de  Francfort.  L'ardente  et  frêle  Gerta  a  pris  le  soin 
non  seulement  de  la  recopier  pour  moi,  mais  même  de  la  tra- 
duire en  français.  Et  ce  français,  pour  être  un  peu  scolaire,  ne 
laisse  pas  d'avoir  une  certaine  saveur.  D'ailleurs  il  peint  plus 
fidèlement  cet  entretien  germanique  qne  je  ne  l'aurais  su  faire 
avec  me.s  habitudes  de  Latin. 

MANUSCRIT   DE   GERTA 

Ce  jour-là,  nous  nous  rendîmes  à  la  prison  plus  tôt  que  de 
coutume,  parce  que  le  bruit  avait  couru  la  veille  au  soir  que 
l'arrêt  du  juge  d'instruction  allait  être  rendu.  Et  en  effet,  quand 
nous  arrivâmes  devant  la  porte  de  la  prison,  le  geôlier  nous  dit 
d'attendre  quelques  instans  :  «  Car,  ajouta-t-il,  le  capitaine- 
directeur  est  en  ce  moment  auprès  du  prisonnier  et  lui  apprend 
que  le  juge  a  signé  son  renvoi  devant  le  tribunal.  » 

Quelques  momens  après  on  nous  ouvrit.  En  entrant,  nous 
trouvâmes  le  docteur  assis  sur  sa  couchette  de  prisonnier,  et  la 
Frau  Doctor  debout  à  côté  de  lui.  Elle  s'essuyait  les  yeux  sans 
parler.  Le  docteur  nous  salua  : 

—  Prenez  place,  nous  dit-il.  Vous  connaissez  la  nouvelle? 
Je  vais  compai*aître  devant  la  cour  d'assises  pour  répondre  d'un 
attentat  que  je  n'ai  pas  commis.  Or,  comme  il  n'y  a  pas  de  rai- 
sons pour  que  douze  Thuringiens  jurés  aient  plus  de  perspicacité 
qu'un  seul  Thuringien  juge,  car  douze  fois  zéro  égalent  encore 
zéro,  il  est  probable  que  je  serai  condamné... 

Ici  la  Frau  Doctor  laissa  entendre  un  sanglot  étouffé. 

—  Femme,  lui  dit  son  époux  en  souriant,  rappelle-toi  que 
Xantippe  ayant  troublé  par  ses  cris  la  sérénité  philosophique  de 
son  dernier  entretien,  Socrate  n'hésita  pas  à  la  faire  ramener 
cher  elle  par  les  esclaves  de  Criton. 

La  Frau  Doctor  cessa  de  gémir.  Le  professeur  français  du 
jcuuc  prince  Max,  qui  était' entré  avec  nous,  dit  alors  : 

—  J'ai,  malgré  tout,  plus  de  confiance  dans  l'intellect  de  douze 


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5^T5 


MONSIEUR    ET   MADAME   MOLOCH.  269 

bourgeois  libres  que  dans  celui  d'un  fonctionnaire  toujours  pré- 
venu et  craintif. 

—  Vous  parlez  comme  un  Français,  répliqua  le  prisonnier. 
El  encore  votre  doctrine  ne  correspond-elle,  en  France,  qu'à  un 
idéal,  et  nullement  à  une  réalité.  En  France  comme  en  Alle- 
magne, ce  qu'on  est  convenu  d'appeler  la  justice  n'est  que  l'ap- 
pareil social  de  la  Force.  Toutefois,  je  conviens  que  cet  appareil 
est  particulièrement  dangereux  dans  un  petit  Etat  comme  celui- 
ci,  où  le  contrôle  de  l'opinion  est  insignifiant,  et  où,  de  plus, 
la  servile  imitation  de  la  Prusse  recommande  et  fait  prévaloir 
un  idéal  de  féodalité. 

—  Le  sentiment  de  la  justice,  objecta  Albert  Grippenstahl, 
de  Nuremberg,  qui  était  demeuré  debout,  adossé  contre  la  mu- 
raille de  la  vaste  pièce,  vit  cependant  et  toujours  vivra  dans  le 
cœur  germanique. 

—  Vous  êtes  moral  et  patriote,  Albert,  lui  répondit  le  doc- 
teur. Belles  qualités  lorsqu'elles  fleurissent  naturellement  sur 
une  àme,  ainsi  que  des  fleurs  sur  une  plante  !  Mais  il  faut  votre 
pieux  aveuglement  pour  ne  pas  voir  que  ce  pays  est  en  train  de 
mentir  à  sa  tradition  et  de  se  dérober  à  sa  mission,  justement 
parce  qu'il  a  abdiqué  ce  culte  de  la  justice  pour  le  culte  de  la 
force.  Depuis  que  l'homme  néfaste  à  qui,  Taulrc  jour,  on  dres- 
sait ici  une  statue  a  osé  dire  :  «  La  force  prime  le  droit,  »  l'âme 
de  l'Allemagne  a  été  violentée.  Plus  tard,  un  autre  de  nos  chan- 
celiers, qui  n'est  même  pas  M.  de  Bismarck,  a  commenté  la 
pensée  de  son  maître  en  disant  à  son  tour  :  «  Plus  on  est  fort, 
plus  on  a  de  droits.  »  D'où  je  conclus  que  quand  on  n'a  pas  de 
force  on  n'a  pas  de  droit  du  tout.  Ce  qui  est  mon  cas  présent. 
Par  conséquent  je  dois  être  et  je  sertii  condamné.  Et  cette  enfant, 
ajouta-t-il  en  passant  sa  main  dans  les  cheveux  de  Gerta 
Epfenhof,  qui  était  assise  à  ses  pieds,  devra  désormais  se  char- 
ger toute  seule  des  soins  du  culte  dans  la  chapelle  la  rue  aux 
Choux. 

—  Nombre  de  bons  esprits,  cependant,  —  objecta  Franz 
Kapith  de  Francfort-sur-le-Main,  qui  était  assis  sur  un  escabeau 
auprès  de  la  fenêtre  voûtée  et,  de  temps  en  temps,  prenait  des 
notes,  —  nombre  de  bons  esprits  en  Allemagne  défendent  encore 
le  parti  du  droit  et  de  la  pensée  contre  le  règne  de  la  Force. 

—  Pas  si  nombreux  que  cela,  s'écria  le  docteur  en  se  levant 
du  lit  où  il  était  assis  et  en  marchant  vers  Franz  Kapith  avec  une 


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270  KEVUE  DES  DEUX  MONDES. 

agilité  qui  évoqua  devant  nos  yeux  Tallure  habituelle  de  notre 
maître  chéri...  Ce  qui  m'inquiète  au  contraire,  c'est  que  le 
lui  te  de  la  force  s'impose  de  plus  en  plus  en  Allemagne  à  Cin- 
leltigence  elle-même.  Voulez- vous  penser  librement?  On  vous 
fait  taire  par  l'argument  de  la  force  :  et-  vous  vous  taisez.  La 
force  gouyernementale  règne  par  Tinquisition  et  la  brutalité 
bureaucratique  sur  l'intimité  même  des  ménages  :  est-il  un  pays 
où  le  fonctionnaire  soit  plus  intolérant  et  plus  intolérable  qu'en 
Prusse  et  dans  les  provinces  germaniques  d esprit  prussien? 
Tous  les  discours  du  souverain  sont  des  hymnes  à  la  force.  On 
ne  peut  inaugurer  un  hôpital  ni  une  école  sans  invoquer  l'épée 
allemande.  A  quoi  bon?  L'Allemagne  a  fait  au  siècle  dernier  une 
chose  magnifique  :  son  unité.  Elle  pouvait  la  célébrer  par  des 
monumens  :  c'était  son  droit.  Elle  a  préféré  célébrer  la  défaite 
d'un  ennemi  accidentel,  qu'elle  a  vaincu  parce  qu'elle  avait  de 
plus  nombreux  soldats  et  un  meilleur  armement  :  contingences 
qui  peuvent  d'un  jour  à  l'autre  se  retourner  contre  elle  en  sens 
inverse.  Mais  l'idée  d'unité  flatte  moins  les  dévots  de  la  force 
que  ridée  de  victoire.  Chaque  petit  Allemand  est  ainsi  accou- 
tumé à  penser,  selon  la  parole  de  notre  bien-aimé  chancelier, 
que  «  celui  qui  a  le  plus  de  force  a  le  plus  de  droits.  »  Et  il  se 
soucie  par  conséquent  avant  tout  d'être  fort,  ou  du  moins  de 
pouvoir  user  de  la  force,  en  guise  de  droits. 

—  Eitel,  murmura  la  Frau  Doctor,  qui  maintenant  avait 
essuyé  ses  larmes  et  qui  suivait  l'entretien  avec  une  merveil- 
leuse sérénité;  Eitel,  je  te  trouve  injuste  pour  notre  chère  Ger- 
manie. Le  culte  abusif  de  la  force  peut  séduire  nos  gouvernans 
aux  dépens  du  droit.  Mais  l'opinion  demeure  éprise  de  justice. 
Tu  ne  peux  nier  qu'un  grand  mouvement  de  sympathie  se  soit 
révélé  autour  de  l'injustice  dont  tu  es  victime.  Pense  aux  articles 
des  feuilles  libérales,  à  la  protestation  des  intellectuels,  à  la 
campagne  du  Simplicissimus  !  Et  ne  vois-tu  pas,  dans  ta  prison, 
tes  élèves  préférés  délégués  par  leurs  camarades  ? 

Le  prisonnier  secoua  la  tête;  par  la  fenêtre  voûtée  pénétrait 
un  rayon  de  soleil,  qui,  se  jouant  dans  ses  cheveux  blancs,  lui 
faisait  comme  une  auréole  autour  du  front.  Il  s'assit  sur  un 
escabeau,  près  de  Franz  Kapith. 

—  Chère  épouse,  reprit-il,  toutes  ces  manifestations  que  tu 
dis,  sauf  la  présence  ici  de  mes  élèves  (et  ils  sont  quatre  en 
tout),  ne  prouve  rien  contre  les  faits  que  je  déplore.  Des  jour- 


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MONSIEUR   ET  3IADAME   MOLOCH.  271 

naux,  des  intellectuels  protestent  parce  qu'aujourd'hui  le  péril 
de  la  force  leur  apparaît  dirigé  contre  eux.  Mais  eux-mêmes^ 
crois-le  bien,  sont  intoxiqués  par  l'encens  qui  monte  de  partout; 
en  Allemagne,  vers  le  Dieu-Force.  Le  jour  où  les  socialistes  alle- 
'mands  seraient  les  maîtres,  je  gage  que  rien  ne  changerait  aux 
mœurs  politiques  et  sociales  de  T Allemagne.  Toujours  triom- 
pherait la  doctrine  :  «  Le  plus  fort  a  le  plus  de  droits.  »  Car  de- 
puis trente  ans  les  jeunes  cerveaux  allemands  sont  façonnés  â 
ne  comprendre  que  celle-là.  Et  je  trouve  cet  aphorisme  du 
chancelier  von  Bûlow  si  beau,  si  significatif,  si  représentatif  dé 
TAlIemagne  moderne,  que,  dans  les  loisirs  de  ma  solitude,  je 
Tai  gravé  avec  mon  canif  sur  la  pierre  féodale  de  ce  cachot. 
Quand  le  soleil  touchera  le  mur  occidental,  encore  dans  Tombre 
à  l'heure  présente,  vous  le  verrez  apparaître. 

Comme  notre  Maître  bîen-aimé  achevait  cette  phrase,  dési- 
gnant du  doigt  la  muraille  encore  voilée  par  un  pan  d'ombre,  les 
serrures  de  la  porte  grincèrent,  la  porte  tourna  sur  ses  gonds, 
repoussée  par  le  geôlier,  et  le  geôlier  lui-même  entra,  portant 
dans  un  plateau  sept  cruches  de  bière.  La  mousse  débordait,  aux 
oscillations  de  sa  marche,  sous  les  couvercles  d'étain.  Il  déposa 
le  tout  sur  la  table  du  cachot,  puis  s'avança  ensuite  vers  le  doc* 
teur,  sa  casquette  à  la  main,  et  découvrant  ainsi  le  front  chauve 
d'un  vétéran  de  la  grande  guerre  : 

—  Monsieur  le  docteur  et  ses  hôtes,  dit-il  respectueusement, 
n'ont  besoin  de  rien  de  plus? 

—  Non,  mon  ami,  je  vous  remercie,  répliqua  le  Maître. 
Et  quand  il  fut  parti  : 

—  Avez-vous  observé,  nous  dit  le  docteur,  combien  cet 
homme  est  honnête  ?  Jamais  il  ne  m'a  dit  un  mot  brutal  ;  il  me 
sert  comme  s'il  était  à  moi.  Pourtant,  comme  moi-môme,  il  a 
défendu  la  patrie  au  risque  de  ses  jours.  Et  il  n'avait  pas  eu 
besoin,  pour  cela,  pas  plus  que  moi-môme,  d'être  élevé  dans  le 
mépris  du  droit,  dans  le  culte  de  la  force...  Lorsque  je  quitterai 
cette  prison,  je  donnerai  une  pièce  d'or  de  vingt  marks  à  ce 
guerrier  demeuré  compatissant. 

Le  docteur,  sur  ces  paroles,  s'approcha  de  la  table,  et  prenant 
one  cruche  dit  : 

—  Prosit! 

Il  s'abreuva,  et  nous  après  lui.  Nous  reprîmes  ensuite  nos 
places  et  notre  entretien. 


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272  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Michel  Urnitz  n'avait  rien  dit  encore.  Il  était  à  demi  étendu, 
avec  une  nonchalance  pleine  de  grâce,  sur  un  banc  de  bois,  pré- 
cisément contre  le  mur  où  le  professeur  Zimmermann  avait 
gravé  laphorisme  du  prince  de  Bûlow. 

—  Maître,  objecta-t-il,  tous  les  peuples  n'ont-ils  pas,  tou- 
jours, adoré  le  Dieu-Force?  La  Force  romaine  a  soumis  Tunivers, 
la  Force  barbare  détruisit  l'Empire  romain.  La  Force  a  démem- 
bré la  Pologne.  La  Force  française  a  bousculé  l'Europe  jusqu'à 
l'heure  où  la  Force  européenne  a  bousculé  la  France...  N'est-ce 
pas  une  sorte  de  loi  ethnique,  inévitable,  et  dès  lors,  u'a-t-on 
pas  quelque  raison  de  la  recommander  comme  valable?  L'étude 
de  la  nature  que  j'ai  entreprise  sous  vos  auspices  confirme 
l'esprit  de  l'observateur  dans  cette  doctrine  que,  s'il  est  un  Dieu, 
ce  dieu  s'appelle  Force. 

La  figure  spirituelle  de  notre  maître  se  plissa  dans  une  con- 
traction de  gaîté;  son  rire  d'enfant  innocent  résonna  sous  les 
voûtes  de  pierre.  Il  menaça  du  doigt  Michel  qui  gardait  le  plus 
imperturbable  sérieux. 

—  Slave  astucieux!  s'écria-t-il...  comme  il  connaît  bien  les 
procédés  de  la  dialectique  platonicienne!  Comme  il  sait  donner 
à  ime  discussion  le  propice  coup  de  barre,  et  faire  jaillir  les 
mots  qui  doivent  être  dits!...  Michel,  poursuivit-il  en  se  tour- 
nant vers  nous,  vient  de  nous  fournir  le  meilleur  argument  his- 
torique pour  démontrer  la  faiblesse  de  la  force  :  c'est  que  toute 
force  provoque  la  réaction  d'une  force  adverse.  La  menace  de 
cette  force  adverse  inquiète  déjà  l'Allemagne.  Nos  gouvernans 
ont  trop  proclamé  notre  puissance  ;  nos  associations  de  l'armée 
et  de  la  flotte  ont  trop  brusquement  bu  à  l'Allemagne,  maîtresse 
du  monde  ;  nos  théoriciens  pangermanistes  ont  trop  averti  les 
peuples  du  rôle  d'esclaves  qu'ils  leur  destinent.  Ils  ont  inspiré 
au  monde,  pour  la  force  allemande,  le  genre  de  respeci  que 
l'on  réserve  aux  fléaux. 

Franz  Kapith,  qui  continuait  de  prendre  des  notes,  assis 
sous  la  fenêtre  voûtée,  murmura  : 

—  Peut-être  est-ce  la  menace  des  autres  peuples  qui  a  contraint 
l'Allemagne  à  développer  sa  force  et  à  ne  compter  que  sur  elle. 

A  peine  avait-il  prononcé  ces  paroles  que  notre  Maître  se 
précipita  vers  lui,  dans  une  grande  agitation  : 

—  Fritz,  s'écria-t-il,  si  tu  penses  cela  sincèrement,  lu  n'es 
qu'un  minus  habeiis  et  un  sot  ! 


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MONSIEUR   ET  MADAME   MOLOCH.  273 

Fritz  lui  fit  signe  de  ne  pas  aller  trop  vite  et  sténographia 
de  son  mieux  :  «  un  minus  habens  et  un  sot.  » 
Le  docteur  poursuivit  : 

—  Le  règne  de  la  Force  a  été  restauré  vers  1848  par  la 
Prusse,  à  l'instigation  de  Bismarck  ;  les  guerres  de  1864,  de  1866, 
de  1870  ont  été  inventées  par  la  Prusse  qui  les  voulait.  C'est  Tévi- 
dence  môme,  'et  un  pithécanthrope  de  Java  le  comprendrait. 

—  Cependant,  insista  doucement  la  Frau  Doctor,  la  France 
a  voulu  longtemps  la  revanche. 

—  Madame,  objecta  le  professeur  français,  n'oubliez  pas  que 
l'idée  de  revanche  est  née  en  France  non  pas  précisément  du 
fait  d'avoir  été  vaincue,  mais  de  l'acte  de  spoliation  accompli  sur 
l'Alsace-Lorraine,  acte  contre  lequel  Bebel  a  protesté,  et  aussi 
votre  mari. 

—  Et  combien  j'eus  raison  de  protester!  reprit  le  docteur. 
L'annexion,  sans  aucun  profit  pour  l'Allemagne,  a  matérialisé  et 
perpétué  aux  yeux  de  l'Europe  le  fait  de  la  conquête.  Metz,  ville 
où  personne  n'entendait  l'allemand,  fut  occupée  par  les  Ger- 
mains contre  le  vœu  des  habitans.  Aucun  autre  argument  que 
celui  de  la  force  ne  peut  justifier  cela.  Ainsi  fut  inauguré  avec 
éclat  un  ordre  politique  fondé  sur  la  force.  Cet  ordre  ne  peut 
dnrer  qu'à  la  condition  de  garder  le  Dieu-Force  avec  soi.  D'où 
la  doctrine  de  Bismarck  et  de  ses  successeurs... 

En  ce  moment,  le  soleil  illumina  tout  le  mur  jusque-là  resté 
dans  l'ombre,  et  l'on  vit,  gravée  en  caractères  gothiques,  la  pen- 
sée de  M.  de  Bûlow: 

CELUI  QUI  A  LE  PLUS  DE  FORCE  A  LE  PLUS  DE  DROITS 

Michel  Urnitz,  que  ce  rayon  de  soleil  gêna,  quitta  son  banc 
et  alla  s'asseoir  sur  le  colTre  grossier  où  l'on  entassait,  l'hiver,  le 
bois  de  chauffage  pour  les  prisonniers. 

—  Maître,  dit-il,  je  suis  très  frappé  de  votre  réplique  touchant 
la  faiblesse  réelle  de  la  Force.  Mais  il  me  semble  que  vous  n'avez 
pas  répondu  à  ma  principale  objection  :  que  toute  la  nature  nous 
enseigne  le  procédé  de  la  Force,  et  que  rien  n'y  progresse  que 
par  la  Force. 

D'un  geste  vraiment  prophétique,  le  glorieux  prisonnier  lui 
signifia  qu'il  allait  répondre.  Nous  fîmes  un  grand  silence,  car, 
malgré  nous,  la  valeur  de  l'objection  de  Michel  nous  inquiétait. 
TOM»  XXXV.  —  1906.  iS 


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274  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

—  Écoutez-moi,  fit  Zimmermann...  et  qu'une  fois  pour  toutes 
ce  sophisme  soit  aboli  dans  vos  pensées. 

Il  s'approcha  de  la  table,  et,  oubliant  qu'il  avait  déjà  vidé  sa 
cruche,  saisit  celle  d'Albert,  qui  demeurait  à  demi  pleine. 

—  D'abord,  poursuivit-il,  je  nie  que  les  forces  destructives 
prédominent  dans  la  nature.  Bien  plutôt  m'apparaît  la  prédomi- 
nance des  forces  constitutives,  conservatrices.  Ignorez- vous  que 
la  somme  des  forces  attractives  qui  constituent  ce  simple  pot  de 
grès  (et  il  brandissait  la  cruche  d'Albert)  suffirait,  si  brusque- 
ment elle  se  lassait  de  maintenir  cohérentes  les  molécules  qui 
le  composent,  à  faire  sauter  cette  prison,  et  le  rocher  dans  lequel 
on  l'a  pratiquée?  La  prétendue  doctrine  de  la  lutte  pour  la  vie 
n'est  donc  qu'une  superficielle  interprétation  des  phénomènes, 
une  interprétation  d'ignorans.  Les  luttes  destructives  que  nous 
apercevons  à  la  surface  du  globe,  c'est  un  remous  léger,  auprès 
du  jeu  formidable  des  forces  dépensées  pour  constituer,  pour 
perfectionner  les  êtres.  0  nature,  la  leçon  que  tu  nous  donnes 
est  une  leçon  d'intégration  et  non  de  désagrégation!  Que  tes 
forces  aveugles,  qui  ne  sont  pas  conscientes  d'elles-mêmes,  se 
heurtent  parfois  et  semblent  vouloir  détruire  :  autant  d'accidens 
passagers,  comme  la  rencontre,  dans  Téther,  de  deux  astres  sou- 
dain éparpillés  en  inutile  poussière...  Mais  que  la  seule  force 
consciente,  la  volonté  humaine,  puisse  abuser  d'elle-même,  con* 
trarier  son  rôle  é\ident,  et  détruire  pour  détruire,  n'est-ce  pas 
un  prodigieux  non-sens,  une  incroyable  aberration?...  Heureu- 
sement, malgré  lui-même,  l'homme  est  contraint  de  collaborer 
à  l'eflfort  universel  de  la  nature:  malgré  lui,  l'Idée  le  dirige  vers 
le  but  commun  d'intégration,  de  conservation,  de  perfection. 
Voilà  des  milliers  d'années  que  les  hommes,  à  la  surface  du 
globe,  ne  cherchent  en  apparence  qu'à  se  dominer  ou  à  se  détruire  : 
et  cependant,  de  siècle  en  siècle,  puis  d'année  en  année,  la  Force 
brutale  a  reculé  devant  l'Idée.  Le  moyen  âge,  aveugle  et  sangui- 
naire, nous  fait  horreur  ;  des  temps  naîtront  pour  qui  notre  époque 
apparaîtra  barbare  comme  un  autre  moyen  âge...  De  gauches 
essais  de  réaction  comme  celui  que  tente  l'Allemagne  depuis 
Bismarck  n'arrêtent  pas  l'évolution  du  monde.  Seulement,  ils 
laissent  une  tache  dans  l'histoire  :  et  je  m'attriste  que  cette 
tache  marque  le  sol  de  ma  patrie  ! 

Le  soleil  sur  son  déclin  entrait  désormais  généreusement  par 


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MONSIEUR   ET  MADAME  MOLOCH.  275 

la  fenêtre  voûtée,  il  illuminait  les  vieilles  pierres  abruptes  des 
murailles,  jadis  abri  de  la  force  féodale,  actuellement  encore 
entraves  à  la  liberté  de  la  pensée.  Notre  maître  les  parcourut 
du  regard  :  nous  devinâmes  que  sa  pensée  défiait  leur  contrainte. 
11  leva  de  nouveau  la  cruche  d'Albert  que  celui-ci  ne  pouvait 
s'empêcher  de  suivre  des  yeux  avec  quelque  inquiétude,  car 
Tenthousiasme  lui  donnait  soif,  et  il  perdait  Tespoir  que  ce  reste 
de  bière  dût  servir  à  le  désaltérer. 

—  Enfans,  continua  le  docteur,  je  veux,  moi  aussi,  entonner 
mon  hymne  à  la  Force  :  mais  non  pas  comme  ces  sots  orgueil- 
leux qui,  par  le  mot  de  Force,  entendent  oppression  ou  destruc- 
tion. Je  veux  célébrer  la  Force  de  conservation  et  de  cohésion, 
qui  fait  que  le  monde  est  monde  et  que  mon  moi  est  moi.  La 
Force  que  je  célèbre,  et  en  l'honneur  de  laquelle  je  lève  mon 
pot  de  bière,  ne  se  distingue  pas  de  l'Idée,  ou  plutôt  la  plus  par- 
faite expression  en  est  l'Idée.  Idée,  tu  es  bien  la  vraie  Force  : 
car  contre  toi,  rien  ne  prévaut.  0  suprême  Force  de  cohésion  1 
Toute  la  Grèce  antique  a  disparu  sous  les  décombres  de  l'his- 
toire :  et  pourtcmt  elle  vit  encore,  elle  palpite,  toujours  jeune 
autour  d'Homère,  de  Xénophpn,  de  Platon,  de  Sophocle.  Vai- 
nement les  légions  et  les  hordes  ont  foulé  son  territoire  et  en- 
chaîné ses  enfans  :  vainement  le  temps  a  fait  crouler  ses  fron- 
tons et  rongé  ses  portiques;  la  Grèce  du  passé  demeure  une 
chose  réelle  et  présente,  infiniment  plus  réelle  et  mieux  présente 
que  la  Grèce  d'aujourd'hui,  où  l'Idée  ne  revêt  encore  qu'une  ap- 
parence informe...  Pareillement,  l'Allemagne  de  M.  de  Bûlow  ou 
même  celle  de  M.  de  Bismarck,  n'ont  qu'une  réalité  pîussagère; 
elles  sont  Texpression  d'une  géographie  momentanée,  comme 
l'empire  d'Alexandre  ou  celui  de  Charles-Quint,  comme  la  France 
de  1810.  Qu'est-ce  que  Sedan?  Rien.  Sedan,  moindre  qu'Iéna,  a 
effacé  léna.  Fit  sans  doute  il  existe  quelque  part  à  la  surface  du 
globe  un  petit  village  dont  le  nom,  quelque  jour,  effacera  Sedan. 
Toute  œuvre  de  force  brutale  n'est,  au  fond,  qu'une  manifesta- 
tion de  faiblesse,  puisqu'elle  est  destinée  à  être  anéantie  par  une 
autre  force...  Mais  il  est  une  Allemagne  éternelle,  qui  défie  toute 
brutalité  hostile  des  hommes  et  même  Taction  du  temps  :  la 
Pensée  allemande,  c'est-à-dire  la  saveur  particulière  de  la  pensée 
ûumaine,  la  vibration  particulière  de  la  sensibilité  humaine 
dans  la  race  allemande,  qui  lui  font  comprendre  ce  que  d'autres 
peuples  n'ont  pas  compris  si  bien,    ressentir   ce    que   d'autres 


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276  ',    ÈEVUE  DES  DEUX  MONDES. 

peuples  n'ont  pas  ressenti  si  intensément.  Pensée  allemande,  tu 
es  la  vraie  Force  allemande.  Tu  t'appelles  Gœthe,  Heine,  Schiller, 
Kant,  Hegel,  Schopenhauer,  Nietzsche,  et  aussi  Bach,  Beetho- 
ven, Wagner...  Toute  l'organisa tion  politique  et  sociale  peut 
être  bouleversée  sur  le  sol  germanique,  rien  n'empêchera  la 
pensée  et  la  sensibilité  allemandes  de  demeurer  vivantes  et  pré- 
sentes dans  l'œuvre  de  ces  grands  Allemands.  0  Force  alle- 
mimde,  Force-Idée,  plus  forte  que  tout,  je  te  vénère  !  Je  bois  à 
to\.. 

Il  porta  à  ses  lèvres  la  cruche  d'Albert  et  la  vida  d'un  trait... 
Quand  il  l'eut  reposée  sur  la  table,  nous  fûmes  autour  de  lui, 
même  Albert  résigné,  même  le  professeur  français,  à  lui  serrer 
ta  main,  à  l'embrasser.  Une  violente  émotion  nous  avait  saisis, 
taiit  son  visage  s'était  illuminé,  tant  sa  voix  avait  pris  d'accent 
aux  derniers  mots  qu'il  prononçait...  Maintenant,  nous  vîmes 
quelques  larmes  heureuses  s'échapper  de  ses  yeux  et  couler  sur 
ses  joues  ridées.  H  murmura  : 

—  Merci...  mes  amis,  merci... 

Et,  comme  les  hommes  s'écartaient  un  peu  de  lui,  il  garda 
un  bon  moment,  serrées  contre  son  cœur,  Gerta  Epfenhof  et 
Frau  Zimmermann. 

Nous  n'étions  pas  encore  apaisés,  et,  comme  l'émotion  nous 
séchait  la  gorge,  nous  vidions  à  notre  toulr  nos  cruches  de  bière, 
quand  le  porte-clés  reparut  : 

—  Monsieur  le  docteur,  dit-il  respectueusement,  il  faut  que 
messieurs  les  étudians  se  retirent  et  aussi  la  Fraûlein,ajouta-t^il, 
en  désignant  Gerta  Epfenhof...  M"'  la  Frau  Doctor  et  M.  le 
docteur  français  peuvent  demeurer. 

Nous  nous  regardâmes  avec  étonnement.  Le  vieil  invalide 
semblait  embarrassé. 

—  n  vient  d'arriver,  reprit-il,  quelqu'un...  une  personne  de 
la  Cour  qui  me  défend  de  la  nommer,  et  qui  veut  parler  à  M.  le 
docteur  Zimmermann  sans  autre  témoin  que  M"'  la  Frau  Doctor 
et  M.  le  professeur  français. 

Le  docteur  éclata  de  rire. 

—  N'essayons  pas,  enfans,  dit-il,  de  comprendre  les  caprices 
de  la  Force.  Betirez-vous  et  revenez  me  voir. demain  si  cela 
VOUS:  est  encore  permis.  Peut-être  n'aurons-nous  plus  le  loisir 
de  beaucoup  d'entretiens. 

Il  nous  çmbrassa  tous  ;  nous  quittâmes  ensemble  le  cachot. 


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MONSIEUR  ET  MADAME  MOLOCH.  277 

Le  porte-clés  referma  la  porte  derrière  lui  et  nous  accompagna 
jusqu'à  rissue  des  bâtimens.  Il  nous  fut  impossible  d'apercevoir 
le  personnage  de  la  Cour  qu'  nous  faisait  renvoyer  de  ia 
prison.  » 

Ici  s'arrête  le  manuscrit  de  Gerta  Epfenhof. 

Je  le  relis  souvent,  car  il  évoque  pour  moi  une  journée  mé- 
morable où  quelque  chose  de  ma  destinée  se  décida,  presque 
en  dehors  de  moi,  où,  pour  mieux  dire,  des  événemens  qui 
semblaient  indifférens  à  mon  avenir,  modifièrent  mon  cœur  et 
mes  desseins. 

Quand  la  porte  se  fut  refermée  sur  les  quatre  disciples 
d'Iéna,  nous  demeurâmes  quelques  instans  seuls  dans  le  cachot, 
les  deux  vieux  époux  et  moi.  M""'  Moloch  s'écria,  les  yeux  en- 
flammés d'amour  : 

—  Eitel,  il  n'est  pas  possible  qu'un  homme  tel  que  toi,  que 
toute  TAllemagne  pensante  chérit  et  admire,  soit  jugé  comme- 
un  malfaiteur  vulgaire,  comme  un  imbécile  terroriste  qui  croit 
réformer  le  monde  en  faisant  éclater  de  la  dynamite...  Et,  bien 
sûr,  ce  personnage  de  la  Cour  vient  t'annoncer  que  l'arrêt  du 
juge  n'est  pas  ton  renvoi  devant  le  tribunal,  que  ton  innocence 
est  reconnue  et  qu'on  va  te  mettre  en  liberté. 

Moloch  hocha  la  tête  et  passa  ses  doigts  couleur  d'ivoire  dans 
ses  cheveux  blancs. 

—  Femme,  dit-il,  ne  te  berce  pas  de  vaines  espérances.  Je  te 
répète  que  nous  vivons  sous  le  principat  de  la  Force.  A  quoi; 
bon  chercher  à  prévoir  logiquement  les  actes  de  la  Force,  qui 
exclut  la  logique  ? 

La  porte  du  cachot  se  rouvrit  en  cet  instant. 

Marcel  Pkévost.^ 
{La  dernière  partie  an  prochain  numéro.) 


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HVOLtTION  DE  LA  adESTION  D'ORIENT 

DEPLÏS  LE  CONGRÈS  DE  BERLIN 

(1875-1906) 


L'Europe,  meurtrie  en  Extrême-Orient  par  les  victoires  ia;:()- 
naises,  aux  prises,  chez  elle,  avec  l'inconnu  des  grands  l)ouie- 
versemens  3ociaux,  bercée  par  les  visions  toujours  séductrices 
de  la  paix  et  de  Tamour  universels,  pourrait-elle,  un  jour  pro- 
chain, se  trouver  face  à  face  avec  la  réalité  toujours  redoutable 
d'une  crise  de  la  question  d'Orient?  Il' serait  hasardeux  de  le 
prédire,  mais  plus  téméraire  encore  de  le  nier. 

Les  causes  spécifiques  et  locales  d'où  pourraient  surgir,  dans 
la  pé.iinsule  balkanique  ou  dans  l'Asie  turque,  de  graves  pertur- 
bations, une  rupture  d'équilibre  capable  d'entraîner  des  compli- 
cations européennes  sortent  naturellement,  comme  d'une  source 
intarissable,  du  conflit  séculaire  qui  est  le  fond  même  de  la 
question  d'Orient,  entre  le  Turc  régnant  et  les  peuples  jadis  con- 
quis par  lui  et  aujourd'hui  émancipés  ou  en  voie  de  l'être. 
L'exemple  des  États  balkaniques,  échappés  à  la  domination  otto- 
mane, est  de  nature  à  encourager  et  même  à  susciter  le  désir  de 
l'indépendance  chez  les  populations  encore  sujettes;  des  peuples 
que  l'on  croyait  elTacés  de  l'histoire  par  une  longue  prescrip- 
tion font  leur  rentrée  sur  la  scène  politique.  C'est  ainsi  qu'il 
existe  actuellement,  dans  les  Balkans,  une  question  macédo- 
nienne compliquée  d'une  question  albanaise  ;  dans  la  mer  Egée, 
une  question  crétpise;  en  Asie,  une  question  arménienne;  le 
mouvement  commence  à  s'étendra  jusque  chez  les  peuples  mu- 


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l'évolution  de  la  question  d'orient.  279 

sulmans:  nous  avons  expliqué  dernière mejit  ici  (1),  à  propos 
de  l'incident  de  Tabah,  comment  les  élémens  d'une  question 
arabe  paraissent  se  dégager  des  profondeurs,  jusqu'ici  mai  con- 
nues, de  l'Asie  occidentale.  Une  nationalité  qui  se  cherche  finit 
toujours  par  se  trouver  et  par  naître  à  la  vie  en  se  différenciant 
de  ses  voisines. 

Le  Sultan,  son  gouvernement  et  ses  Turcs,  d'une  part,  et,  de 
l'autre,  l'effort  continu,  mais,  selon  les  momens,  plus  ou  moins 
intense,  des  populations  sujettes,  pour  se  soustraire  à  l'autorité 
ottomane,  voilà  les  deux  premiers  élémens  de  la  question  orien- 
tale. Entre  eux  le  rapport  est  simple;  mais  voici  le  troisième 
terme  qui  introduit  dans  Téquation  un  élément  de  variation  et 
d'incertitude:  c'est  l'intervention  des  grandes  puissances  euro- 
péennes. On  peut  dire,  d'iine  façon  générale  et  l'histoire  en  main, 
que  les  grandes  crises  de  la  question  d'Orient  se  produisent 
chaque  fois  qu'aux  élémens  permanens  de  trouble  et  d'agitation 
que  renferme  l'Empire  ottoman,  vient  s'ajouter,  pour  les  surex- 
citer et  les  diriger,  l'intérêt  d'une  ou  de  plusieurs  puissances 
européennes.  Aujourd'hui  surtout  que,  dans  TEurope  occiden- 
tale, la  forte  constitution  des  nationalités  s'oppose  aux  vastes 
entreprises,  c'est  vers  l'Orient,  où  la  pâte  est  encore  malléable  et 
les  frontières  mal  déterminées,  où  la  péninsule  des  Balkans  et 
surtout  l'Asie  turque  offrent  un  champ  tout  neuf  d'expansion 
écoiK)mique  et  d'influence  politique,  que  les  grandes  puissances 
portent  leurs  ambitions  et  leurs  rivalités.  Enfin  l'Empire  ottoman 
est  souverain  légitime  de  quelques-uns  de  ces  points  stratégiques 
qui  commandent  les  grandes  routes  du  globe,  et  dont  la  posses- 
sion est  la  condition  de  toute  domination  maritime  et  de  toute 
hégémonie  mondiale  :  le  Bosphore,  les  Dardanelles,  Suez.  Toutes 
les  routes  de  l'Inde  passent  dans  les  eaux  ou  sur  le  territoire  de 
l'Empire  ottoman.  Aussi,  depuis  plus  d'un  siècle,  toutes  les 
grandes  alliances  ou  ententes  européennes  ont-elles  pivoté  autour 
de  la  question  d'Orient  ;  elles  se  sont  presque  toujours  conclues 
OH  rompues  à  propos  d'elle,  et  c'est  en  connexité  avec  elle  qu'il 
convient  de  les  étudier  si  l'on  veut  en  bien  comprendre  les  ten- 
dances et  le  but.  Sans  doute,  d'autres  élémens  sont  entrés  en 
ligne  de  compte;  mais  être  d'accord  sur  la  politique  à  suivre 
vis-à-vis  de  l'Empire  ottoman  a  toujours  été  la  conailion  néces- 

(1)  Voyez  la  Revue  du  1«  JuUlet  1906. 


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280  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

saire  au  succès  et  à  la  durée  de  toutes  les  combinaisons  euro- 
péennes. Albert  Sorel  a  admirablement  montré  comment  les  mo- 
narques coalisés  contre  la  Révolution  française  étaient  plus 
préoccupés  des  «  jacobins  de  Pologne  »  et  de  l'avenir  de  la 
Turquie  que  de  venger  Louis  XVI.  11  serait  facile  de  poursuivre, 
à  travers  tout  le  xix*^  siècle,  une  démonstration  du  môme  genre. 
Il  a  fallu  Tinjure  faite,  par  le  traité  de  Francfort,  à  la  France  et 
au  droit  qu'ont  les  peuples  de  disposer  d'eux-mêmes,  pour  faire, 
pendant  quelque  temps,  prédominer  dans  les  combinaisons 
européennes  un  élément  nouveau  :  la  nécessité  pour  TAUemagne 
de  garantir  et  de  consacrer  ses  conquêtes.  Encore  aurons-nous 
Toccasion  de  montrer  que  c'est  sous  leur  aspect  oriental  et  en 
relation  avec  les  événemens  balkaniques  qu'il  convient  d'étudier 
les  origines,  le  développement  et  la  décadence  de  ces  conjonc- 
tions politiques,  plus  ou  moins  étroites  et  plus  ou  moins 
durables,  qui  se  sont  appelées  ou  s'appellent  encore  l'Alliance 
des  trois  empereurs,  la  Triple  alliance  et  la  Double  alliance. 

Vis-à-vis  de  l'Empire  ottoman,  les  rôles  que  peuvent  prendre 
les  gi^ands  États  européens  ne  sont  pas  en  nombre  indéfini;  ils 
se  réduisent  en  définitive  à  deux  :  les  uns  ont  intérêt  à  préci- 
piter la  ruine  de  l'Empire  ottoman,  pour  s'en  approprier  les 
morceaux,  les  autres  préfèrent  maintenir  la  souveraineté  du 
Sultan  et  l'intégrité  de  ses  États  dans  l'espoir  d'y  exercer  une 
influence  prépondérante  ou  d'en  exclure  leurs  rivaux;  mais, 
selon  les  fluctuations  des  intérêts  et  le  hasard  des  circonstances, 
ce  ne  sont  pas  toujours  les  mêmes  acteurs  qui  jouent  le  même 
personnage;  comme  dans  le  duel  d'Hamlet  et  de  Laërte,  les 
adversaires,  dans  la  chaleur  de  la  lutte,  font  l'échange  de  leurs 
armes  sans  interrompre  le  combat.  C'est  un  chassé-croisé  de  ce 
genre  dont  nous  voudrions  précisément  montrer  les  origines  et 
les  causes  en  suivant  l'évolution  de  la  question  d'Orient  dans 
ces  trente  dernières  années.  Nous  prendrons  pour  point  de 
départ  la  guerre  de  1877  et  le  Congrèç  de  Berlin  qui  marquent, 
dans  les  rapports  de  l'Empire  ottoman  avec  les  peuples  qui  l'ha- 
bitent et  avec  les  grandes  puissances  européennes,  un  instant 
critique  et,  pour  ainsi  dire,  un  point  culminant.  Nous  verrons 
comment,  à  travers  des  crises  successives,  les  conséquences  de 
ces  grands  événemens  se  sont  développées  à  l'encontre  des  pré- 
visions des  politiques  qui  en  avaient  réglé  la  figuration  et  ma- 
chiné rintrigue;  et  peut-être  trouverons-nous,  chemin  faisant, 


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L  ÉVOLUTION    DE   LA   QUESTION   d'oRIENT.  281 

des  indications  de  nature  à  nous  faire  comprendre  en  quels 
termes  se  posent  aujourd'hui  les  divers  problèmes  dont  l'en- 
semble constitue  la  «  question  d'Orient.  » 

I 

A  travers  les  complications  orientales,  si  l'on  veut  ihercher 
un  fil  conducteur,  il  faut  d'abord  se  rendre  compte  de  la  contra- 
diction initiale  qui  pèse  sur  la  politique  européenne  dans  l'Em- 
pire ottoman  et  qui  l'oblige,  quoi  qu'elle  fasse,  à  se  désavouer 
sans  cesse  elle-même;  elle  consiste  dans  la  coexistence,  lorsqu'il 
s'agit  de  l'Empire  turc  et  de  son  avenir,  de  deux  états  d'esprit 
contradictoires  dont  l'un  conduit  à  la  «  politique  d'intervention,  » 
l'autre  à  la  «  politique  d'intégrité.  »  La  première  s'inspire  d'un 
idéal  abstrait,  religieux,  philosophique,  humanitaire,  et  elle  est 
multiple  en  ses  aspects  :  jadis  elle  a  fait  les  croisades,  et  la  laï- 
cisation de  la  politique  européenne  n'a  pas  réussi  à  faire  dispa- 
raître le  sentiment  obscur  d'une  solidarité  nécessaire  des  peuples 
chrétiens  en  face  des  non  chrétiens;  souvent, môme  dans  l'histoire 
tout  à  fait  contemporaine,  ce  ressouvenir  de  l'unité  perdue  s'est 
manifesté.  A  ces  sur\dvances  du  vieil  idéal  de  la  Chrétienté  s'est 
substitué,  ou  plutôt  s'est  superposé,  depuis  la  Révolution  fran- 
çaise, un  élément  nouveau  :  le  droit  des  peuples,  les  droits  de 
rhumanité  sont  devenus,  pour  les  partis  «  libéraux  »  ou  «  révo- 
lutionnaires, »  un  prétexte  à  faire  campagne  contre  les 
«  tyrans,  »  les  oppresseurs,  et,  en  particulier,  contre  les  Turcs. 
La  politique  d'intervention  aurait  pour  terme  l'expulsion  des 
Turcs  de  tous  les  pays  où  ils  ne  sont  pas  en  majorité  et  l'affran- 
chissement de  toutes  les  «  races  opprimées.  » 

Si  attrayant  est  le  but,  si  simples  les  moyens,  si  définitives 
les  solutions,  en  apparence  tout  au  moins,  que  la  tâche  est 
rendue  singulièrement  ingrate  aux  tenans  de  la  politique 
Jïntégrité.  Celle-ci  est  pli^s  difficile  à  définir,  puisqu'elle  ne  se 
réclame  d'aucune  doctrine  et  qu'elle  a  pour  règle  l'utilité  et  pour 
fin  l'intérêt.  Elle  est  opportuniste  et  prosaïque;  elle  sait  que  les 
grands  élans  de  générosité  soulèvent  parfois  le  monde,  mais 
qu'il  retombe  bientôt  dans  le  terre  à  terre  de  la  vie  matérielle  et 
dans  la  réalité  cruelle  de  la  lutte  pour  l'existence:  elle  sait  que 
les  peuples,  comme  le  bonhomme  Chrysale,  vivent  d'abord  de 
bonne  soupe.  Elle  n  est  cependant  pas  dépourvue  d'idéal,  puis- 


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282  ItEVUE   DES   DEUX   MONDES. 

qu'elle  se  propose  de  contribuer  à  la  grandeur  et  au  bonheur  des 
nations  et,  par  là,  de  travailler  au  bonheur  de  Thumanité.  Dans 
la  question  d'Orient,  les  solutions  opportunistes  l'emportent  pour 
la  première  fois  avec  notre  François  P^  :  le  Turc,  sous  le  patro- 
nage du  roi  Très  Chrétien,  entre  dans  la  vie  européenne  ;  pour  le 
maintien  entre  les  grandes  puissances  d'un  équilibre  qui  n'est,  à 
le  bien  prendre,  que  la  garantie  indispensable  à  leur  existence,  il 
devient  un  facteur  si  indispensable  que  «  l'intégrité  de  l'Empire 
ottoman  »  et  la  «  souveraineté  du  Sultan  »  ne  tardent  pas  à 
compter  parmi  les  fondemens  de  l'ordre  et  de  la  paix.  Les  puis- 
sances s'opposent,  même  par  la  guerre,  à  ce  que  Tune  d'entre 
elles  obtienne  en  Orient  des  avantages  exclusifs;  elles  prennent 
de  plus  en  plus  les  États  du  Sultan  sous  leur  sauvegarde  collec- 
tive et  font  de  la  question  d'Orient  la  question  internationale  par 
excellence. 

Mais  il  est  de  l'essence  d'une  politique  réaliste  de  se  garder  de 
toute  intransigeance  et  de  se  prémunir  contre  tout  dogmatisme. 
Le  vieil  esprit  de  croisade  ou  le  nouvel  esprit  d'émancipation 
sont  des  faits  dont  une  méthode  pratique  ne  se  refuse  pas  à  tenir 
compte  ;  les  grands  politiques  savent  faire  leur  part  à  ces  «  im- 
pondérables, »  les  discipliner  et  les  tourner  à  leur  avantage.  Le 
principe  d'intégrité  lui-même  n'a  rien  d'absolu;  il  s'adapte  aux 
besoins  et  aux  circonstances.  A  chaque  crise  provoquée  en  Orient 
par  la  révolte  des  peuples  sujets  de  la  Porte,  les  cabinets  euro- 
péens proclament  la  nécessité  de  maintenir  l'intégrité  de  l'Em- 
pire ottoman;  mais,  la  paix  faite,  le  calme  rétabli,  il  se  trouve 
qu'un  nouveau  territoire  ou  de  nouvelles  concessions  ont  été 
arrachées  au  Sultan  et  que,  peu  à  peu,  morceau  par  morceau, 
ses  États  fondent  et  se  disloquent,  tandis  que  de  nouvelles  natio- 
nalités indépendantes  se  constituent  et  se  fortifient.  Il  est 
presque  sans  exemple  qu'un  pays  chrétien,  une  fois  émancipé, 
ait  été  replacé  sous  le  joug;  les  chancelleries  européennes 
allèguent  que  «  l'opinion  publique  ne- le  permettrait  pas.  »  Ainsi 
la  Turquie  est  européenne  sans  l'être;  les  traités  lui  en  confè- 
rent le  titre;  mais,  dans  la  pratique,  elle  n'en  a  pas  les  préro- 
gatives; elle  est  admise  dans  le  «  concert,  »  mais  elle  y  reste 
•en  tutelle;  de  temps  à  autre  d'ailleurs,  elle  semble  vouloir  dé- 
montrer, par  quelques  «  atrocités  »  comme  celles  de  1877  ou 
celles  de  1894-1893,  qu'en  effet  elle  a  pour  gouverner  ses  sujets 
des  procédés  peu  "conformes  aux  coutumes  civilisées.  Les  traités 


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L  ÉVOLUTION    DE   LA   QUESTION    d'oRIENT.  283 

garantissent  à  la  Turquie  sa  place  dans  le  droit  public  européen  ; 
mais,  vis-à-vis  d'elle,  la  violation  flagrante  des  engagemens  les 
plus  solennels  a  été  souvent  tolérée,  approuvée  même,  pourvu 
qu'elle  tourne  à  Tavantage  des  sujets  émancipés  du  Sultan.  En 
1856,  trois  puissances  s'engagent,  par  le  traité  de  Paris,  à  défendre 
par  les  armes  l'intégrité  de  la  Turquie  :  quand  elle  est  attaquée 
en  1877,  pas  une  ne  bouge.  En  bien  des  circonstances,  les  Turcs, 
pour  qu'on  leur  reconnaisse  pleinement  raison,  nont  eu  qu'un 
tort,  celui  d'être  les  Turcs. 

Ainsi,  en  pratique,  «  la  politique  d'intervention  »  et  «  la 
politique  d'intégrité  »  trouvent  une  conciliation  dans  l'opportu- 
nisme des  solutions.  La  politique  française,  depuis  François  !•'  ' 
avait  su  trouver  la  combinaison  moyenne  :  elle  profitait  da' 
l'amitié  du  Turc  pour  obtenir  des  mesures  de  protection  dont 
bénéficiaient  les  chrétiens  de  l'Empire.  D'autre  part,  la  protection 
des  peuples  chrétiens  soumis  aux  Turcs  devient,  entre  les  mains 
des  puissances  européennes,  un  moyen  d'influence,  un  motif 
permanent  de  s'immiscer  dans  les  afl'aires  orientales.  Aussi  les 
traités  n'oublient-ils  jamais  de  stipuler  en  faveur  des  chrétiens» 
sujets  de  la  Porte  :  le  traité  de  Paris  a  son  article  9,  le  traité  de 
Berlin  son  article  61.  Articles  élastiques,  traités  commodes,  qu'il 
est  aussi  facile  de  passer  sous  silence,  lorsqu'on  n'a  pas  besoin 
de  les  appliquer,  que  d'invoquer  lorsqu'on  cherche  un  prétexte 
d'intervention.  Ce  procédé  empirique  est  devenu  une  méthode  : 
c'est  la  politique  des  réformes  que  l'on  pourrait  définir  un  com- 
promis entre  la  politique  aventureuse  d'intervention  et  la  poli- 
tique terre  à  terre  des  intérêts  ;  il  est  aisé  d'en  rire,  et  il  est  avéré 
que  les  réformes,  dans  la  Turquie  actuelle,  ne  sont  la  plupart 
du  temps  qu'un  trompe-l'œil;  lentement,  toutefois,  certains  ré- 
sultats ont  été  acquis,  et,  puisque  l'intégrité  de  l'Empire  ottoman 
tt  le  maintien  de  l'autorité  du  Sultan  sont  apparus,  jusqu'à  pré- 
sent, comme  des  garanties  nécessaires  à  l'ordre  et  à  la  paix  de 
l'Europe,  la  politique  des  réformes,  si  illusoire  soit-elle,  n'était- 
elle  pas,  en  définitive,  la  seule  réalisable  et  n'a-t-elle  pas  oSev^ 
la  seule  conciliation  possible  entre  une  justice  idéale,  et  d'ait, 
leurs  mal  définie,  et  la  réalité  quotidienne  des  solutions  pra- 
tiques? A  cette  question  la  suite  de  cette  étude  nous  aidera  peut- 
être  à  trouver  une  réponse. 


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284  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 


II 


En  Orient,  la  politique  des  grandes  nations  européennes  est 
déterminée  par  des  intérêts  si  considérables  que  les  abandonner  ou 
les  trahir  équivaudrait  pour  elles  à  l'abdication  et  à  la  déchéance 
définitive  :  des  conditions  géographiques,  historiques,  ethnogra- 
phiques déterminent  ces  intérêts  et  en  expliquent  la  perma- 
nence. Ils  n'ont  jamais  été  définis  avec  plus  d'ampleur  de  vues 
et  une  clarté  plus  prophétique  que  dans  les  fameuses  conversa- 
tions entre  le  tsar  Nicolas  I«'  et  sir  George  Hamilton  Seymour, 
qui  furent  comme  la  préface  de  la  guerre  de  Crimée.  Si  connues 
qu'elles  soient,  elles  méritent  d'être  répétées  parce  que  c'est  à 
elles  qu'il  faut  toujours  se  référer  quand  on  veut  étudier  l'évolu- 
tion contemporaine  de  la  question  d'Orient.  Le  9  janvier  1853,  à 
une  fête  chez  la  grande-duchesse  Hélène,  le  Tsar  prend  à  part 
l'ambassadeur  : 

Tenez,  lui  dit-il,  nous  avons  sur  les  bras  un  homme  malade,  un  homme 
très  malade  ;  ce  serait,  je  vous  le  dis  franchement,  un  grand  malheur  si,  un 
de  ces  jours,  il  venait  à  nous  échapper,  surtout  avant  que  toutes  les  dispo- 
sitions nécessaires  fussent  prises. 

Quelques  jours  plus  tard,  le  21  février,  nouvel  entretien, 
décisif: 

Eh  bien!  dit  Nicolas,  il  y  a  certaines  choses  que  je  ne  souffrirai  jamais  : 
et  d'abord,  pour  ce  qui  nous  regarde,  je  ne  veux  pas  de  l'occupation  per- 
manente de  Gonstantinople  par  les  Russes; mais  je  ne  veux  pas  davantage 
que  Gonstantinople  soit  jamais  occupée  ni  par  les  Anglais,  ni  par  les  Fran- 
çais, ni  par  aucune  des  grandes  (puissances.  Je  ne  permettrai  jamais  non 
plus  qu'on  tente  de  reconstruire  un  empire  byzantin,  ni  que  la  Grèce 
obtienne  une  extension  de  territoire  qui  ferait  d'elle  un  État  puissant.  Encore 
moins  pourrais-je  souffrir  que  la  Turquie  fût  partagée  en  petites  républiques, 
asiles  tout  faits  pour  les  Kossuth,  les  Mazzini  et  autres  révolutionnaires  de 
l'Europe.  Plutôt  que  de  subir  de  tels  arrangemeiis,  je  ferais  la  guerre  et  je 
la  continuerais  aussi  longtemps  qu'il  me  resterait  un  homme  et  un  fusil... 

Dieu  me  garde  d'accuser  personne  à  tort,  mais  il  se  passe  k  Gonstanti- 
nople et  dans  le  Monténégro  des  choses  qui  sont  bien  suspectes.  On  serait 
tenté  de  croire  que  le  gouvernement  français  cherche  à  brouiller  les 
affaires  en  Orient,  dans  l'espoir  d'arriver  plus  aisément  à  ses  fins,  par 
exemple,  à  la  possession  de  Tunis. 

Et  pour  répondre  à  une  question  que  s'était  permis  de  poser 
l'ambassadeur  : 


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L*ÉV0LUtlON    bE   LÀ   QUlfiSTlON   »*#iHENt.  ÔSS 

Ah  !  TOUS  devez  savoir  que,  quand  je  parU  de  la  Russie,  je  parle  de 
rAutriche  ;  ce  qui  convienl  à  l'une  convient  à  l'antre  ;  nés  intérêts  en  ce 
qui  regarde  la  Turquie  sont  parfaitement  identiques... 

Quant  à  l'Egypte,  je  comprends  parfaitement  l'importance  de  ce  territoire 
pour  l'Angleterre.  Tout  ce  que  je  puis  dire,  c'est  que  si,  en  cas  de  partage 
après  la  chute  de  l'Empire  ottoman,  vous  preniez  possession  de  l'Egypte,  je 
n'auraiâ  pas  d'objection  à  faire.  J'en  dirai  autant  de  Candie  ;  cette  île  pour- 
rait vous  convenir,  et  je  ne  vois  pas  pourquoi  elle  ne  ferait  pas  partie  des 
possessions  anglaises. 

A  quoi  sir  Hamilton  repartit  : 

Ce  que  l'Angleterre  souhaite  en  Egypte,  c'est  de  s'assurer  une  rapide  et 
libre  conmunication  entre  la  Métropole  et  Tlude. 

Tels  sont  bien,  en  effet,  les  grands  intérêts  permanens  des 
puissances  européennes;  la  seule  erreur  du  Tsar  fut  de  croire  à 
une  conciliation,  à  un  partage  possible,  en  Orient,  entre  la 
Russie  et  la  Grande-Bretagne  :  cette  illusion  a  conduit  Nicolas  à 
la  guerre  de  Crimée  et  au  traité  de  Paris,  qui  évinçait  la  puis- 
sance russe  de  Constantinople  et  de  la  Méditerranée  et  la  met- 
tait, jusque  dans  la  Mer-Noire,  sous  le  contrôle  de  TAngleterre, 
L'intérêt  anglais,  dans  la  question  d'Orient,  est  bien  réellement, 
comme  Nicolas  l'avait  très  bien  vu,  en  Egypte  et  dans  la  domi- 
nation de  la  Méditerranée  orientale,  ou  plutôt,  comme  l'avait  dit 
sir  Hamilton  Seymour,  dans  l'usage  libre  et  assuré  des  routes  de 
rinde;  l'Inde,  c'est  la  fortune  de  l'Angleterre,  la  condition  et  le 
signe  de  sa  domination  maritime  et  économique;  c'est,  tel  que 
Disraeli  et  ses  successeurs  Tout  conçu,  l'Empire.  Avant  comme 
depuis  l'ouverture  du  canal  de  Suez,  un  Etat  fort  qui  dominerait 
Constantinople  et  les  Dardanelles,  qui  aurait  le  libre  débouché 
sur  la  mer  Egée,  ou  qui,  maître  des  routes  du  Caucase,  descen 
drait,  par  l'Arménie  ou  la  Perse,  vers  la  Mésopotamie  et  le 
golfe  Persique,  serait  une  menace  permanente  pour  les  routes 
terrestres  ou  maritimes  de  l'Inde  et  du  commerce  oriental.  Les 
déserts  qui  entourent  l'Egypte  ne  sont  pas,  pour  le  canal  de 
Suez,  une  protection  suffisante.  Depuis  Cambyse  et  Alexandre, 
nombreux  sont  les  conquérans  qui,  venant  d'Asie,  ont  attaqué 
et  conquis  l'Egypte  par  terre.  Partie  du  Nil,  Tarmée  de  Bonaparte 
a  envahi  la  Syrie,  et  celle  d'Ibrahim  a  menacé  deux  fois  Con- 
stantinople. Le  désert  n'est  donc  pas  une  barrière  :  possible,  au 
temps  où  la  redoutaient  sir  Hamilton  Seymour  ou  Disraeli,  une 
expédition  de  ce  genre  serait  aujourd'hui  facilitée  par  les  che- 


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286  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

mins  de  fer  qui  traversent  une  partie  de  l'Asie  Mineure  et  de  la 
Syrie  et  par  Tappui  qu'elle*  pourrait  trouver  parmi  les  popula- 
tions arméniennes  et  arabes.  Il  importait  donc  à  la  Grande-Bre- 
tagne, depuis  qu'elle  possède  les  Indes,  il  lui  importe  plus  que 
jamais  aujourd'hui,  qu'aucune  puissance  redoutable  ne  s'éta- 
blisse à  Constantinople,  dans  les  montagnes  d'Arménie,  en  Syrie 
ou  en  Perse.  La  Turquie  elle-même  si,  par  ses  propres  moyens 
ou  avec  le  concours  d'une  nation  européenne,  elle  mettait  en 
ligne  une  force  militaire  imposante,  pourrait,  à  un  moment 
donné,  incarner,  pour  la  puissance  maîtresse  de  l'Egypte,  du 
canal  de  Suez  et  des  routes  de  l'Inde,  le  péril  qu'elle  redoute. 
Ces  vérités  d'ordre  géographique  et  historique  expliquent  en  très 
grande  partie  l'évolution  de  la  question  d'Orient;  elles  rendent 
compte  de  faits  en  apparence  contradictoires;  elles  sont  la  clé 
sans  le  secours  de  laquelle  le  jeu  de  la  politique  européenne  en 
Orient  reste  inintelligible. 

Il  n'est  pas  besoin  d'expliquer  longuement  comment  la  Russie, 
dans  ses  efforts  pour  sortir  de  sa  prison  continentale,  se  heurte 
fatalement  aux  intérêts  anglais.  Tant  qu'elle  existera  comme 
grande  puissance,  la  Russie  cherchera  à  trouver,  sur  les  libres 
océans,  la  respiration  mantime  dont  elle  a  besoin  et  les  limites 
naturelles  qui  lui  font  défaut  au  milieu  de  l'infini  déroulement 
de  ses  grandes  plaines.  Les  Anglais  pensent  que,  si  elle  dominait 
à  Constantinople,  en  Arménie,  en  Perse,  en  Afghanistan,  la 
Russie  menacerait  les  routes  de  l'Inde  :  c'est  ce  péril  que  l'ima- 
gination populaire  traduit  quand  elle  se  représente  les  cosaques 
s'élançant,  du  haut  des  monts,  à  la  conquête  de  THindoustan. 
L'antagonisme,  entre  la  poussée  russe  et  l'expansion  anglaise, 
a  été  jusqu'à  présent  irréductible;  l'Angleterre  ne  saurait  re- 
noncer aux  routes  de  Tlnde  à  moins  d'abdiquer  son  Empire; 
la  Russie,  tant  qu'elle  sera  la  Russie,  c'est-à-dire  tant  qu'elle 
gardera,  avec  son  unité,  là  conscience  de  ses  intérêts  et  de  ses 
traditions,  tendra  d'un  effort  inlassable  à  s'assurer  la  liberté  des 
détroits  :  seul  le  triomphe  d'une  révolution  fédéraliste  pourrait 
l'amener  à  oublier  momentanément  une  politique  dont  la  nature 
et  l'histoire  lui  ont  jusqu'ici  fait  une  nécessité. 

Ainsi  In  Russie  et  l'Angleterre  n'étaient  pas  libres  d'avoir  ou 
de  n'avoir  pas  une  politique  et  des  intérêts  engagés  dans  la 
question  d' Orient:  une  politique  orientale  était,  pour  l'une 
cuunne  i)our  fautre  la  conséquence  de  leur  situation  dans  le 


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l'évolution  de  là  question  d  orient.  287 

inonde  ;  elles  ont  été,  et,  jusqu'à  ce  que  les  conditions  de  leur 
existence  politique  ou  économique  viennent  à  subir  un  change- 
ment radical)  elJes  resteront  les  premières  intéressées  au  sort 
de  Gonstantinople  et  de  tout  l'Empire  ottoman.  Les  intérêts  de 
l'Autriche-Hongrie  dans  les  Balkans  sont  devenus  considérables, 
mais  on  a  toujours  pu,  on  peut  encore  concevoir,  en  ce  qui  concerne 
la  monarchie  austro-hongroise,  d'autres  directions  pour  sa  poli- 
tique, d'autres  emplois  pour  ses  énergies  ;  pour  elle,  la  question 
des  détroits  ne  se  pose  pas,  et  il  n'y  a  pas,  entre  ses  intérêts  et 
ceux  de  la  Russie,  incompatibilité  irréductible  :  Salonique  et 
Gonstantinople  peuvent  devenir,  pour  ainsi  dire,  deux  solutions 
de  la  question  d'Orient  ;  le  sort  de  l'une  n'est  pas  fatalement  lié 
à  celui  de  l'autre;  aussi  a-t-il  existé,  à  diverses  reprises,  des  en- 
tentes et  des  combinaisons  entre  la  politique  russe  et  la  politique 
austro-hongroise,  tandis  qu'il  n'y  en  a  pas  eu,  jusqu'à  aujour- 
d'hui, entre  la  politique  anglaise  et  la  politique  russe.  De  leur 
antagonisme  sont  sorties  jusqu'à  présent  toutes  les  crises  de  la 
question   d'Orient.   La   Russie  a  plusieurs  fois    provoqué    ces 
crises,  mais  c'est  le  cabinet  de  Londres  qui,  presque  toujours,  a 
tenu  les  fils  et  préparé  les  solutions.  C'est  donc  du  point  de  vue 
anglais  que  nous  devrons  le  plus  souvent  regarder  les  problèmes 
orientaux  :  c'est  le  meilleur  observatoire  pour  saisir  les  raisons, 
le  sens  et  les  conséquences  d'une  évolution  qui  dure  depuis  qu'il 
y  a,  en  Europe,  un  Empire  ottoman  et  qui,  sans  doute,  est  encore 
loin  d'a:voir  atteint  son  terme. 

in 

Le  principe  de  l'intégrité  de  l'Empire  ottoman,  quand  lord 
Beaconsfield  s'en  servit  comme  d'un  drapeau,  au  Congrès  de 
Berlin  (1),  pour  rallier  les  puissances  à  la  politique  britannique, 
était  loin  d'être  une*  nouveauté  ;  il  existait  depuis  longtemps  dans 
l'arsenal  politique  de  la  Grande-Bretagne;  il  lui  avait  servi  en 
1833  contre  la  Russie,  en  1840  contre  Méhémet-Ali  et  Louis- 
Philippe.  L'armée  française,  devant  Sébastopol,  en  avait  assuré 
le  triomphe,  et  le  traité  de  Paris  lavait  consacré  comme  l'un 

des  fondemens  de  l'équilibre  européen.  La  France,  en  Crimée, 

*  ... 

(1)  U  ^  sans  dire  que,  pour  tout  ce  paragraphe,  Texcellent  ouvrage  d'Adolphe 
d'Avril  :  Négociations  relatives  au  traité  de  Berlin  (Leroux,  1886,  in-8')  nous  a 
beaucoup  servi. 


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288  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

suivait  sa    politique  traditionnelle  :     depuis    François    I«'    et 
Louis  XIV,  elle  protégeait  Findépendance  du  Sultan  pour  conti- 
nuer à  jouir,  à  Constantinople,  d'un  crédit  dont  les  populations 
chrétiennes  de  l'Empire  étaient  les  premières  bénéficiaires.  Pour 
TAngleterre,  fortifier  la  Turquie,  la  placer  sous  la  sauvegarde  du 
droit  public  européen,  c'était  le  moyen  d'écarter  les  Russes  de  la 
mer  Egée,  d'opposer  un  obstacle  infranchissable  à  toutes  leurs 
entreprises.  Le  principe  d'intégrité  de  l'Empire  ottoman  et  de 
souveraineté  du  Sultan  était  donc,  entre  les  mains  de  l'Angle- 
terre,  comme  une  machine  de  guerre.  Le  19  juin  1877,  à  la 
veille   des  hostilités,  M.  Layard,   ambassadeur  d'Angleterre  à 
Constantinople,  écrira  :  «  La  politique  qui  nous  a  fait  soutenir 
la  Turquie  pour  nos  propres  fins  et  notre  sécurité,  et  non  pas 
pour  un  amour  abstrait  des  Turcs  et  de  leur  religion,  politique 
adoptée  et  approuvée  par  les  plus  grands  hommes  d'État,  n'est 
pas   de  celles  que  les   événemens   des    derniers  mois,  n'ayant 
aucune  relation  avec  elle ,  suffiraient  pour  renverser.  Cette  poli- 
tique est  fondée  en  partie  sur  la  croyance  que  la  Turquie  est  une 
barrière  aux  desseins  ambitieux  de  la  Russie  en  Orient,  et  que  le 
Sultan,  chef  reconnu  de  la  religion  mahoniétane,  est  un  allié 
utile,  sinon  nécessaire,  à  l'Angleterre,  qui  a  des  millions  de 
musulmans  parmi  ses  sujets...  «L'Angleterre  fortifie  la  Turquie, 
comme  on  fortifie  un  bastion  défensif  ;  elle  la  pousse  dans  la  voie 
des  réformes  et  de  la  centralisation  ;  pour  supprimer  les  reven- 
dications   inquiétantes  des  populations  chrétiennes,  elle  con- 
seille au  Sultan  de  les  fondre  peu  à  peu  dans  une  Turquie  mo- 
dernisée, tolérante,  libérale  et  parlementaire.  C'est  la  période 
de  la  Charte  de  Gulhané  (1839)  ei  du  Tanzimat  (1836).  On  sait 
de  reste  quel  fut  le  résultat  de  cette  application   à  la  Turquie 
des  principes  du  gouvernement  libéral  anglais.  Dans  un  pays 
où  la  religion  fait  la  nationalité,  tout  essai  de  centralisation  ad- 
ministrative était  voué  d'avance  à  un  échec  certain.  La  réforme 
politique  et  sociale  aboutit  à  un  échec  complet,  tandis  que  la 
suppression  des  janissaires  et  la  réforme  militaire  réussissaient  : 
eu  sorte  qu'après   sa  crise  de  «  modernisme,  »   la  Turquie  se 
retrouvait  plus  musulmane  et  plus  asiatique,  plus  forte,  à  vrai  dire, 
militairement,  mais  aussi  plus  disposée  à  opprimer  les  popula- 
tions chrétiennes.   Exclue  des  afl'aires  allemandes  après  1866, 
TAutriche-Hongrie,  sous  l'inspiration  du  comte  de  Beust  et  plus 
tard  sous  l'impulsion  d'Andrassy,  se  tournait  décidément  vers 


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l'évolution  de  la  question  d  orient.  289 

rOrient;  elle  apportait  aux  populations  slaves  de  la  péninsule 
un  encouragement  nouveau  en  même  temps  que,  du  Nord,  la 
Pussie  panslaviste  d'Alexandre  II  se  préparait  à  leur  apporter  un 
concours  plus  effectif.  Mais  ces  velléités  de  gouvernement  libé- 
ral, ces  interventions  des  États  européens  dans  les  affaires 
intérieures  de  la  Turquie  (1),  l'exemple  de  la  Grèce  et  des  Prin- 
cipautés, en  faisant  miroiter  aux  yeux  des  populations  chré- 
tiennes la  possibilité  de  Tautonomie,  en  avaient  surexcité  chez 
elles  l'impérieux  désir  ;  au  moment  où  le  gouvernement  du 
Sultan  allait  se  faire  plus  oppressif,  elles  devenaient,  elles,  plus 
impatientes  de  liberté. 

Ainsi,  à  l'heure  où  l'insurreetion  de  l'Herzégovine  (1874), 
les  troubles  de  Serbie  et  du  Monténégro,  laissaient  prévoir  une 
tentative  nouvelle  d'émancipation  des  populations  slaves  et  la 
prochaine  explosion  d'une  crise  orientale,  la  politique  d'inté- 
grité, préconisée  par  l'Angleterre,  devenait  de  plus  en  plus  dif- 
ficile à  pratiquer  ;  elle  se  heurtait  à  la  fois  à  la  résistance  déses- 
pérée des  populations,  encouragées  par  quelques-unes  des 
grandes  puissances  européennes,  et  à  la  campagne  de  presse  et 
d'opinion  menée,  en  Angleterre  même,  en  faveur  des  chrétiens 
opprimés.  Par  là  s'expliquent,  dans  l'attitude  de  lord  Derby  et  de 
lord  Beaconsfield,  certaines  hésitations,  certains  tâtonnemens. 
Une  politique  plus  alerte  aurait  peut-être  pu  trouver  l'occasion 
d'empêcher  la  guerre;  mais  l'Angleterre  ne  paraît  préoccupée 
que  de  comprimer  les  efforts  des  populations  chrétiennes  ver» 
l'émancipation  ou  d'empêcher  le  succès  des  réformes  quand 
c'est  la  Russie  et  les  puissances  de  l'Europe  centrale  qui  en  re- 
commandent l'application;  elle  ne  se  réveille  qu'en  présence  du 
traité  de  San  Stefano. 

Au  moment  où,  à  la  fin  de  d878  et  en  1876,  l'insurrection 
tend  à  gagner  toutes  les  provinces  chrétiennes  de  la  péninsule 
des  Balkans,  l'Europe  continentale  est  régie  par  la  combinaison 
politique  que  l'on  a  appelée  «  l'Alliance  des  Trois  empereurs.  » 
Les  cabinets  de  Saint-Pétersbourg,  de  Berlin  et  de  Vienne  ma- 
nifestent leur  entente  et  leur  volonté  de  maintenir  la  paix  et  le 

(!)  M.  de  Moustier  provoquait  en  1867,  à  propos  des  affaires  de  Turquie,  uno 
m  consultation  de  médecins,  »  il  préconisait  l'unification  et  la  centralisation  ;  à  la 
même  époque,  le  comte  de  Beust  se  montrait  disposé  à  favoriser  parmi  les  chré- 
tiens  d'Orient  «  le  développement  |de  leur  autonomie  et  rétablissement  d'un  self 
govemment  limité  par  un  Ûen  de  vassalité.  » 

TOME  XXXV.   —  1906.  19 


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290  REVUE  DES  PEUX  MONDES. 

Statu  quo  en.  Orient  en  rédigeant  ou  en  appuyant  la  note  du 
30  décembre  1875.  Écrite  par  un  Madgyar,  par  un  ami  de  la 
Turquie,  la  «  note  Andrassy  »  renonçait  au  système  anglais  des 
réformes  générales  et  à  la  centralisation  pour  préconiser  ie 
système  des  réformes  particulières,  adaptées  aux  besoins  et  au 
tempérament  de  chacune  des  populations  de  TEmpire.  Le 
massacre  des  consuls  de  France  et  d'Allemagne  à  Salonique,  les 
progrès  de  Tinsurrection  bulgare,  ne  tardèrent  pas  à  «  engager 
les  cabinets  à  resserrer  leur  entente  »  et  à  la  constater  en  rédi- 
geantje  13  mai  1876,  le  mémorandum  de  Berlin  :  les  trois  cours 
y  recommandaient  plus  énergiquement  des  réformes,  mais  il  y 
était  question,  pour  la  première  fois,  de  «  peser  »  sur  le  gouver- 
nement ottoman  et,  si  besoin  était,  de  faire  suivre  l'action  diplo- 
matique de  «  mesures  efficaces.  »  La  France  et  Tltalie  se 
hâtèrent  d'adhérer  au  mémorandum^  mais  TAngleterre  répugnait 
à  se  mettre  à  la  remorque  d'une  politique  qui  n'était  p£tô  la  sienne 
et  qui  devait  conduire  tôt  ou  tard  à  l'émancipation  des  peuples 
balkaniques  ;  elle  refusa  de  se  joindre  aux  gouvernemens  du 
continent  et,  pour  les  décourager  de  recourir  à  une  pression 
armée,  elle  envoya  sa  flotte  dans  la  baie  de  Besika,  à  l'entrée  des 
Dardanelles.  En  même  temps,  une  révolution  de  palais  déposait 
Abd-ul-Aziz  et  mettait  sur  le  trône  son  héritier  Abd-ul-Hamid. 
L'intervention  des  trois  empereurs  avait  échoué  :  le  champ 
restait  libre  pour  l'action  de  l'Angleterre.  Tandis  qu'Alexandre  II 
et  François-Joseph,  persuadés  qu'une  solution  pacifique  deve- 
nait de  plus  en  plus  improbable,  se  rencontraient  le  8  juillet 
1876  à  Reichstadt  et  jetaient  les  bases  de  l'accord  signé  le 
15  janvier  1877  qui  allait  assurer  à  la  Russie,  en  cas  de  guerre, 
la  neutralité  autrichienne,  moyennant  l'occupation  de  la  Bosnie 
et  de  l'Herzégovine,  lord  Derby  élaborait  un  programme  de  ré- 
formes et  le  soumettait  à  la  Porte  ;  mais  ni  les  chrétiens  révoltés, 
auxquels  le  cabinet  de  Saint-James  refusait  toute  espèce  d'«  au- 
tonomie locale,  »  ni  le  Sultan,  qui  savait  que  le  gouvernement 
britannique  repoussait  d'avance  toute  idée  de  contrainte,  ne 
firent  bon  accueil  à  la  note  du  Foreign  Office  ;  l'heure  de  l'action 
arrivait  et,  à  Londres,  où  l'on  s'y  sait  peu  apte  dès  qu'il  s'agit 
d'aller  plus  loin  que  l'inoffensive  manifestation  navale,  on  cher- 
chait le  moyen  de  s'y  dérober.  La  presse  libérale,  à  la  suite  des 
harangues  de  Gladstone,  dénonçait  les  «  horreurs  de  Bulgarie  » 
et  réclamait  une  intervention  énergique  ;  mais,  sur  place ,  les 


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l'évolution  de  la  question  d'orient.  291 

velléités  inopérantes  de  la  politique  britannique  n'aboutissaient 
qu'à  encourager  la  résistance  des  populations  et  à  multiplier 
les  massacres  :  sous  les  yeux  des  consuls  impuissans  et  de 
rambassadeur  désarmé,  les  autorités  turques  procédaient  à  des 
pendaisons  en  masse  et  terrorisaient  la  Bulgarie.  La  crainte  du 
mouvement  panslaviste  paralysait  à  Londres  tout  désir  d'inter- 
vention et,  plus  les  événemens  lui  paraissaient  rendre  inévitable 
une  intervention  européenne,  plus  l'Angleterre  se  barricadait 
dans  sa  politique  d'abstention  et  se  retranchait  derrière  ses 
principes  d'intégrité  et  de  centralisation  libérale.  Elle  faisait 
un  suprême  effort  en  demandant  la  réunion  d'une  conférence 
européenne  à  Constantinople,  tandis  que  les  Turcs  promettaient 
une  fois  de  plus  une  constitution  et  deux  Chambres  (Constitution 
du  23  octobre  1876).  La  dépèche  par  laquelle  lord  Derby  reprend, 
le  4  novembre  1876,  sa  proposition  de  conférence  et  la  réponse 
du  prince  Gortchakof  (18  novembre)  précisent  parfaitement  les 
points  de  vue  différens  des  deux  gouvernemens.  Lord  Derby 
affirme  la  nécessité  de  «  l'indépendance  et  l'intégrité  territoriale 
de  l'Empire  ottoman.  »  Gortchakof  répond  :  «  Il  importe  de  recon- 
naître que  l'indépendance  et  l'intégrité  de  la  Turquie  doivent  être* 
subordonnées  aux  garanties  réclamées  par  l'humanité,  les  senti- 
mens  de  l'Europe  chrétienne  et  le  repos  général...  et,  puisque  la 
Porte  est  incapable  de  remplir  les  engagemens  qu'elle  a  con- 
tractés, par  le  traité  de  1856,  vis-à-vis  de  ses  sujets  chrétiens... 
l'Europe  a  le  droit  et  le  devoir  de  se  substituer  à  elle,  en  tant 
qu'il  est  nécessaire,  pour  en  assurer  l'exécution.  » 

Aussitôt  la  guerre  déclarée,  le  cabinet  de  Londres  éprouvait 
encore  le  besoin,  le  6  mai,  d'adresser  à  celui  de  Saint-Péters- 
bourg une  communication  où  il  spécifiait  à  quelles  conditions  il 
conserverait  la  neutralité  ;  avant  tout,  ce  sont  les  intérêts  britan- 
niques en  Asie  qui  y  sont  invoqués  :  le  canal  de  Suez  restera 
libre,  TÉgypte  ne  sera  pas  comprise  dans  le  rayon  des  hostilités, 
Constantinople  restera  aux  Turcs,  le  régime  du  Bosphore  et  des 
Dardanelles  ne  sera  pas  modifié  ;  enfin  le  cabinet  britannique  fait 
allusion  à  des  intérêts  qu'il  pourrait  avoir  à  protéger  «  dans  le 
golfe  Persique.  »  Le  Tsar,  dans  une  conversation  avec  lord 
Loftus,  à  Livadia,  dès  le  2  novembre  1876,  avait  déjà  pris  soin 
de  rassurer  l'ambassadeur  de  la  Reine  ;  Gortchakof  à  son  tour 
répond,  le  20  mai  1877,  à  la  communication  de  lord  Derby  en 
renouvelant  les  mômes  assurcmces  ;  il  n'entrait  pas  dans  les  in- 


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292  KEVUE  DES  DEUl  MONDES. 

tentions  de  la  Russie  de  toucher  aux  intérêts  anglais  ni  en 
Egypte,  ni  dans  les  détroits,  ni  sur  la  route  des  Indes  ou  dans 
le  golfe  Persique  ;  elle  ne  prétendait  pas  davantage  occuper  Con- 
stantinople.  Mais  en  retour,  ajoutait  le  prince  Gortchakof  : 

Le  cabinet  impérial  est  çn  droit  d'attendre  que  le  gouvernement  anglais, 
de  son  côté,  prendra  ea  sérieuse  considération  les  intérêts  spéciaux  de  la  . 
Russie  engagés  dans  cette  guerre  et  pour  lesquels  elle  s'est  imposé  de  si  ! 
lourds  sacrifices.  Ces  intérêts  consistent  dans  la  nécessité  absolue  de  mettre 
fin  à  la  situation  déplorable  des  chrétiens  soumis  à  la  domination  turque  \ 
et  à  letat  de  trouble  ckronique  domt  elle  est  la  cause...  Cet  état  de  choses 
et  les  actes  de  violence  qui  en  résultent  répandent  en  Russie  une  agitation 
provoquée  par  le  sentiment  chrétien,  si  profondément   enraciné  dans  le 
peuple  russe,  et  par  les  liens  de  race  et  de  religion  qui  rattachent  ce  peuple 
à  une  grande  partie  de  la  population  chrétienne  de  la  Turquie.  Le  gouver- 
nement impérial  est  d'autant  plus  obligé  de  tenir  compte  de  cette  agitation 
qu'elle  réagit  sur  la  situation  intérieure  et  extérieure  do  l'Empire... 

Le  but  ne  saurait  être  atteint  aussi  longtemps  que  les  populations  chré- 
tiennes de  la  Turquie  ne  seront  pas  placées  dans  une  situation  dans 
laquelle  leur  vie  et  leur  sécurité  soient  suffisamment  garanties  contre  les 
abus  intolérables  de  l'administration  turque.  Cet  intérêt,  qui  est  un  intérêt 
vital  pour  la  Russie,  n'est  en  opposition  avec  aucun  des  intérêts  de  l'Eu- 
rope, laquelle,  d'ailleurs,  souffre  elle-même  de  l'état  précaire  de  l'Orient. 

Le  cabinet  impérial  avait  essayé  d'atteindre  le  but  désiré  au  moyen  de  la 
coopération  des  puissances  amies  et  alliées.  Forcé  aujourd'hui  de  le  pour- 
suivre tout  seul,  notre  auguste  maître  est  résolu  à  ne  pas  déposer  les 
armes  avant  de  l'avoir  atteint  sûrement  avec  des  garanties  efficaces  pour 
l'avenir. 

Au  moment  où  les  bataillons  se  mettent  en  marche,  les  in- 
térêts des  deux  adversaires,  —  c'est  la  Russie  et  TAngleterre  que 
nous  voulons  dire,  —  sont  donc  nettement  définis,  et  c'est  Tem- 
pereur  autocrate  qui  fait  appel  à  l'opinion  publique  et  aux  liens 
de  solidarité  de  race  et  de  religion,  tandis  que  le  gouvernement 
libéral  de  la  Grande-Bretagne  n'invoque  que  ses  intérêts  maté- 
riels. La  question  d'Orient,  dans  cette  crise  redoutable,  apparaît 
bien  comme  un  duel  entre  l'Angleterre  et  la  Russie;  Tune  et 
l'autre  combat  pour  ce  qu'elle  proclame  être  ses  intérêts  essen- 
tiels: l'Angleterre  pour  la  défense  des  routes  de  Flnde  par  Tin- 
tégrité  de  la  Turquie,  la  Russie  pour  la  liberté  des  détroits  et 
Textension  de  son  influence  par  raffranchissemeut  des  Slaves. 

Après  la  victoire  des  Russes  et  le  traité  de  San  Stefano,  au 
moment  critique  où  les  armées  du  Tsar  campent  aux  portes  de 
Çonstantinople  et  où  la  flotte  anglaise  est  mouillée  à  Tentrée  du 


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l'évolution  de  la  question  d'orient.  293 

Bosphore,  ce  qui  préoccupe  le  gouvernement  de  Londres,  ce  qui 
le  décide  à  une  action  diplomatique  énergique  appuyée  par  des 
préparatifs  militaires,  c'est  moins  la  Bulgarie  étendue  jusqu'à  la 
mer  Egée,  Constantinople  menacée,  que  les  progrès  des  Russes 
en  Asie,  la  cession  d'un  large  morceau  du  massif  arménien  com- 
prenant les  sources  de  TEuphrate,  d'où  il  est  facile  de  descendre 
en  Mésopotamie,  et  une  partie  de  la  route  qui,  de  Trébizonde,  par 
Erzeroum,  Alachkert  et  Bayazid,  conduit  les  marchandises  an- 
glaises jusqu'au  cœur  de  la  Perse.  S'il  s'oppose  à  la  création  de 
la  Grande-Bulgarie  de  San  Stefano,  c'est  que  lord  Beaconsfield 
la  croit  destinée  à  rester  dans  la  mouvance  du  grand  Empire 
russe,  qui,  par  là,  trouverait  un  débouché,  des  ports  sur  la  mer 
Egée,  et  menacerait  le  canal  de  Suez!  Contre  ces  périls,  si  exa- 
gérés soient-ils,  l'Angleterre  met  en  action  toutes  les  ressources 
de  sa  diplomatie;  lord  Derby,  trop  tiède,  donne  sa  démission 
(28  mars  1878)  ;  il  est  remplacé  par  lord  Salisbury,  plus  ardent, 
mieux  pénétré  des  doctrines  impérialistes  de  Beaconsfield.  Les 
réserves  sont  appelées  ;  des  troupes  indiennes  arrivent  à  Malte. 
Mais  c'est  toujours  la  diplomatie  qui  fait  la  plus  active  besogne. 

Le  comte  Schouvalof,  ambassadeur  de  Russie  à  Berlin,  part 
de  Londres  le  8  avril,  s'arrête  à  Berlin  où  il  a  une  entrevue  avec 
le  prince  de  Bismai'ck,  et  arrive  à  Pétersbourg  où  il  arrête  le 
texte  de  deux  mémorandum  qu'il  rapporte  à  Londres  où  ils  sont 
signés  le  30  mai  :  les  deux  cabinets  y  précisent,  d'un  commun 
accord,  les  concessions  que,  dans  l'intérêt  de  la  paix  générale, 
la  Russie  consent  à  faire,  tant  en  Asie  qu'en  Europe  :  elle  aban- 
donne la  Grande-Bulgarie,  les  sources  de  l'Euphrate,  Alachkert  et 
Bayazid,  c'est-à-dire  la  route  de  Trébizonde  en  Perse  :  dès  lors, 
l'Angleterre  a  satisfaction  sur  les  points  essentiels  ;  le  Congrès 
peut  se  réunir,  il  est  assuré  d'aboutir  à  un  résultat  favorable. 

En  même  temps  qu  elle  négociait  avec  la  Russie,  l'Angle- 
terre prenait  ses  précautions  en  Orient.  En  Asie,  où  ils  conser- 
veraient Batoum,  Kars  et  Ardahan,  les  Russes  n'allaient-ils 
pas  exercer  encore  une  influence  prépondérante  dans  ce  massif 
montagneux  de  l'Arménie  qui  est  le  nœud  stratégique  de  l'Asie 
occidentale,  préparer  pour  l'avenir  une  descente,  soit  vers  le 
golfe  Persique,  soit  vers  le  golfe  d'Alexandrette  et  la  Syrie? 
Le  contre-coup  des  défaites  subies  par  les  armes  turques  n'ai 
lait-il  pas  ébranler  profondément  l'autorité  du  Sultan,  faire 
naître,  parmi  les  populations  non  turques  «  l'espoir  d'un  prompt 


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294  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

changement  politique  »  et  inciter  «  la  population  de  la  Syrie,  de 
TAsie  Mineure  et  de  la  Mésopotamie  à  compter  sur  la  prompte 
chute  de  la  dynastie  ottomane  et  à  tourner  les  yeux  vers  son 
successeur?  »  C'est  ce  que,  dans  une  note  du  30  mai,  se  deman- 
dait lord  Salisbury.  La  note  était  destinée  à  expliquer  et  à  justi- 
fier le  traité  secret  d'«  alliance  défensive  »  que  signaient  le  4  juin, 
à  Constantinople,  M.  Layard  et  Safvet-Pacha  «  pour  la  défense 
des  territoires  de  Sa  Majesté  Impériale  le  Sultan  par  la  force 
des  armes.  »  «  Afin  de  mettre  TAngleterre  en  mesure  d'assurer 
les  moyens  nécessaires  pour  l'exécution  de  ses  engagemens,  Sa 
Majesté  Impériale  le  Sultan  consent,  en  outre,  à  assigner  Tîlede 
Chypre,  pour  être  occupée  et  administrée  par  elle.  »  De  Chypre, 
les  forces  anglaises  seraient  en  mesure  de  surveiller  FArménie, 
l'Asie  Mineure,  la  Syrie  ;  l'île  serait  comme  un  bastion  avanci' 
flanquant  la  rente  de  Tlnde.  «  Les  Anglais  ont  besoin  de  Chypre 
et  la  prendront  comme  compensation.  Ils  ne  feront  pas  les 
affaires  des  Turcs  de  nouveau  pour  rien.  »  C'est  Benjamin  Disraeli 
qui,  en  1847,  avait  écrit,  dans  son  roman  Tancrède,  cette  phrase 
si  singulièrement  prophétique.  Le  premier  ministre,  en  1878,  se 
chargeait  de  réaliser  lui-même  les  prédictions  du  romancier. 

De  la  grande  crise  de  1877-1878,  la  Russie  sortait  victo- 
rieuse des  Turcs  ;  mais,  dans  son  duel  diplomatique  avec  l'Angle- 
terre, c'est  celle-ci  qui  décidément  l'emportait.  Pendant  que  la 
lutte  absorbait  les  deux  adversaires,  des  personnages  nouveaux 
apparaissaient  d'ailleurs  sur  le  terrain  de  leur  rivalité  séculaire  ; 
d'autres,  qui  gravitaient  au  second  plan,  passaient  décidément  au 
premier.  Après  le  Congrès  de  Berlin  il  y  a,  dans  la  péninsule  des 
Balkans,  des  États  chrétiens,  indépendans  ou  en  voie  de  le  deve- 
nir, Roumanie,  Bulgarie,  Serbie,  Monténégro,  Grèce,  dont  toute 
l'ambition  sera  de  grandir,  de  s'affranchir  de  toute  espèce  de 
tutelle  et  qui  n'auront  pas,  pour  leur  oppresseur  turc,  les 
mêmes  ménagemens  que  les  puissances  européennes.  Sans 
doute,  en  affranchissant  les  Slaves,  la  Russie  comptait  sur  un 
bénéfice  réel  et  durable;  ses  sympathies  pour  les  populations 
balkaniques,  plus  encore  que  de  la  parenté  de  race  et  de  la  simi- 
litude de  religion  étaient  faites  de  son  espérance  de  les  voir 
devenir  comme  l'avant-garde  de  l'Empire  des  tsars  sur  la  mer 
Egée;  mais  il  n'en  reste  pas  moins  vrai,  à  l'honneur  de  la  poli- 
tique russe,  que,  de  la  guerre  de  1877,  sont  sortis  la  plupart 
des  États,  aujourd'hui  si  pleins  de  vie  et  d'avenir,  qui  occupeat 


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'  l'évolution  de  la  question  d'orient.  29S 

une  grande  partie  diï  sol  de  la  péninsule.  La  Russie  qui,  depuis 
Pierre  le  Grand,  avait  rendu  aux  chrétiens,  submergés  par  Tinva- 
sion.  musulmane,  l'espérance  de  la  délivrance,  leur  apportait, 
cette  fois,  la  réalité  de  la  liberté  ;  elle  est,  avec  la  France,  la  seule 
puissance  européenne  qui  ait  efficacement  versé  son  sang  pour 
Taffranchissement  des  peuples  chrétiens  (i).  L'existence  d'Etats 
nouveaux  dans  la  péninsule  des  Balkans,  voilà,  après  la  guerre 
de  1877  et  le  Congrès  de  Berlin,  le  premier  des  deux  élémens 
qui  vont  modifier  les  conditions  de  la  politique  européenne  vis- 
à-vis  de  l'Empire  ottoman.  Voici  maintenant  le  second. 

Derrière  le  tapis  vert  du  Congrès  de  Berlin  dont  la  présidence 
lui  est  dévolue,  se  profile,  puissante  et  dominatrice,  sanglée  dans 
un  uniforme  militaire,  la  silhouette  redoutée  du  hobereau  prus- 
sien qui,  depuis  vingt  ans,  conduit,  au  mieux  des  intérêts  alle- 
mands, les  affaires  de  l'Europe:  le  prince  de  Bismarck  est  entré 
dans  le  jeu  oriental  et,  derrière  lui,  la  force  allemande,  attirée 
par  l'Angleterre,  va  maintenant  peser  d'un  poids  lourd  sur 
les  destins  de  l'Empire  ottoman  et  des  peuples  balkaniques. 
Pour  lobservateur  attentif  aux  grandes  évolutions  de  la  vie  et  de 
la  fortune  des  peuples,  il  n'est  pas,  peut-être,  de  spectacle  plus 
digne  d'attention  que  le  rôle  et  l'attitude  du  prince  de  Bismarck 
pendant  toute  la  crise  orientale,  de  1878  à  1879.  Talleyrand  au 
Congrès  de  Vienne,  Bismarck  au  Congrès  de  Berlin  resteront, 
pour  les  diplomates  de  Tavenir,  des  sujets  de  fructueuse  médi- 
tation. A  ce  moment,  le  chancelier  a  achevé  son  œuvre  euro- 
péenne; il  est  au  faîte  de  la  gloire  et  à  l'apogée  du  génie;  mais 
il  reste  peu  sensible  aux  apparences  flatteuses  d'un  rôle  décoratif; 
sa  politique  est  un  chef-d'œuvre  de  réalisme  sans  aucun  mélange 
de  cette  vanité  qur  blesse  si  cruellement  les  plus  faibles  sans 
profiter  aux  plus  forts,  ou  de  cette  générosité  sentimentale,  peut- 
être  méritoire,  mais  si  souvent  fatale  aux  princes  ou  aux  Etats 
qui  s'y  laissent  entraîner  :  c'est  le  système  bismarckien  dans  toute 
sa  puissance  en  même  temps  que  dans  toute  son  élasticité.  Le 
chancelier  en  a  lui-même,  dans  un  chapitre  de  ses  Pensées  et 
Souvenirs  digne  de  figurer  à  côté  des  plus  belles  pages  de  Ma- 
chiavel ou  de  notre  Philippe  de  Comrnines,  analysé  les  mobiles, 
les  ressorts  et  les  fins.  L'intérêt  allemand,  rien  que  l'intérêt 
allemand,  c'est  tout  ce   que  Bismarck  veut  voir  dans  la  ques- 

(1)  Voyez,  sur  ce  point,  un  article  écrit  ici  môme  par  M.  Julian  Klaczko,  un 
Polonais,  donc  peu  suspect  de  partialité  envers  la  Russie,  le  !•'  novembre  1878. 


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296  BEVUE  DES  DEUX  MONDES. 

tion  d'Orient,  mais  il  Vy  discerne,  avec  la  prodigieuse  acuité 
de  vue  qui  est  la  caractéristique  de  son  génie  comme  de  celui 
du  grand  Frédéric,  dans  toute  son  ampleur,  dans  ses  détails  en 
même  temps  que  dans  son  ensemble,  dans  son  présent  comme 
dans  son  avenir,  et  jusque  dans  ses  contradictions.  Dès  1875,  le 
chancelier  prévoit  des  complications  en  Orient  et  s'y  prépare: 
l'histoire  dira  peut-être  un  jour  si,  en  laissant  se  développer  et 
s  envenimer  Tincident  de  1873  avec  la  France,  il  n'a  pas  cherché, 
pour  ainsi  dire,  à  tâter  le  pouls  à  l'Europe,  à  mesurer  la  capacité 
des  hommes,  la  solidité  des  amitiés,  la  valeur  efficace  des  ran- 
cunes des  vaincus  et  des  jalousies  des  envieux.  Il  n'a  plus,  comme 
avant  1870,  à  piloter  le  royaume  de  Prusse  vers  l'hégémonie 
de  l'Allemagne;  il  lui  faut  maintenant  diriger  à  travers  le 
monde  les  destins  victorieux  du  nouvel  empire  :  chafrge  plus 
lourde,  devoirs  nouveaux  et  différens,  dont  il  sent  toute  la  res- 
ponsabilité. S'il  n'était  que  ministre  du  roi  de  Prusse,  sa  poli- 
tique  se  contenterait  de  l'amitié  séculaire  de  la  Russie  à  laquelle 
le  lient  solidement  l'intérêt  dynastique  et  la  vieille  complicité 
nolonaise;  il  lui  accorderait  tout  son  concours  diplomatique, 
comme  Frédéric-Guillaume  l'avait  fait  durant  la  guerre  de  Cri- 
mée ;  mais  il  a  bâti  l'empire  allemand  et  il  lui  faut  veiller  sur 
son  œuvre  encore  neuve;  il  sait  mieux  que  personne  grâce  à 
quel  concours  de  circonstances  il  a  pu  venir  à  bout  de  ses  des- 
seins et  il  veut  maintenir  le  même  équilibre  des  forces  et  des 
intérêts  qui  lui  a  permis  de  réaliser  son  œuvre  ;  il  se  souvient 
de  ses  angoisses  de  Versailles  quand^  tandis  que  le  siège  de  Paris 
s'éternisait,  la  Russie  remit  sur  le  tapis  la  question  d'Orient  et 
lui  fit  appréhender  un  instant  les  surprises  d'un  congrès  euro- 
péen. L'amitié  des  trois  empereurs  ne  saurait  être  maintenue  que 
si  l'Autriche-Hongrie  et  la  Russie  s'entendent  sur  la  politique 
balkanique  :  déjà  François-Joseph  et  Alexandre  II,  quand  ils  se 
sont  mis  d'accord  à  Reichstadt,  en  juillet  1876,  ont  cherché  à 
faire  bande  à  part,  à  tenir  l'Allemagne  en  dehors  de  leurs  affaires 
et  du  secret  de  leurs  conventions.  Il  faut  encore  concilier  les 
intérêts  de  la  Russie  et  de  l'Autriche  avec  ceux  de  la  Grande- 
Rretagne  dont  la  neutralité  bienveillante  a  permis  de  signer,  en 
tête  à  tête  avec  la  France  vaincue,  le  traité  de  Francfort.  Offen- 
ser la  Russie,  contrecarrer  ses  intérêts,  ce  serait  ouvrir  la  porte 
à  une  alliance  franco-russe;  et  cette  alliance,  depuis  les  incidens 
de  1875,  n'apparaîtrait  plus  comme  une  impossibilité,  n'étaient 


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l'évolution  de  la  question  d'orient.  297 

les  relations  affectueuses  de  Guillaume  I®'"  avec  le  Tsar  son  neveu. 
Mais  il  convient,  d'autre  part,  de  ménager  les  intérêts  de  TAu- 
triche,  de  les  favoriser  môme  en  Orient,  et  de  la  pousser  à  s'im- 
miscer dans  l'imbroglio  balkanique,  car  un  rapprochement  entre 
les  vaincus  de  Sadowa  et  les  vaincus  de  Sedan  peut  toujours 
menacer  l'Allemagne  d'une  guerre  de  revanche.  Tous  ces  écueils, 
Bismarck  les  voit,  et,  avec  sa  franchise  coutumière,  il  les  montre 
au  Reichstag,  dans  son  discours^  du  19  février  1878;  aussi  ne 
veut-il  pas  s'engager  à  fond  dans  les  affaires  d'Orient  où  il  risque 
de  perdre  des  amitiés  plus  précieuses  que  tout  ce  qu'il  y  pour- 
rait gagner.  «  Nous  ne  pouvons  que  donner  des  conseils  gêné 
raux  ;  suivant  moi,  la  médiation  ne  consiste  pas  à  fairç  l'arbitre, 
elle  consiste  à  remplir  l'office  d'un  honnête  courtier,  réussissant 
à  mener  l'affaire  à  bonne  fin.  »  Bismarck  se  garde  de  la  tenta- 
tion d'imposer  sa  loi  à  l'Europe,  il  se  méfie  des  allures  napo- 
léoniennes; loin  de  faire  parade  de  la  puissance  de  l'Allemagne, 
il  dissimule,  pour  la  faire  mieux  accepter,  sa  suprématie. 
Empêcher  les  heurts  trop  violons,  épargner  les  blessures  pour 
éviter  les  rancunes,  donner,  avec  l'autorité  de  sa  haute  fonction, 
des  conseils  et  des  indications,  «  ramasser  le  fil  »  si  d'aventure  les 
interlocuteurs  venaient  à  le  laisser  choir,  c'est  ainsi  que  Bismarck 
comprend  son  propre  rôle  et  celui  de  son  pays. 

Mais  l'Empire  allemand  a,  lui  aussi,  des  intérêts  en  Orient  : 
on  dirait  qu'à  mesure  que  les  événemens  l'obligent  à  s'occuper 
des  questions  balkaniques,  Bismarck  prend  conscience  de  ces 
intérêts  et  cherche  à  les  sauvegarder.  Si  peu  enclin  qu'il  soit  au 
rêve  lointain  ou  grandiose,  il  ne  peut  oublier  l'histoire  de  la  race 
germanique  et  de  son  DraAg  nach  Osten,  de  sa  poussée  vers 
rOrient.  Il  y  a  là  plus  qu'une  tradition,  un  intérêt  allemand  très 
précis  :  l'Allemagne  prolifique  et  commerçante  peut  être  tentée 
un  jour  de  chercher  un  débouché  vers  la  Méditerranée  pour  les 
produits  de  ses  manufactures  et  le  trop-plein  de  sa  population. 
En  poussant  l'Autriche  dans  la  direction  de  Salonique,  Bismarck 
lui  donnera  satisfaction,  s'assurera  sa  fidélité  et  en  môme  temps 
travaillera  dans  l'intérêt  du  germanisme.  Les  cerveaux  les  plus 
réalistes  ne  sont  pas  toujours  ceux  qui  voient  le  moins  loin  et  le 
moins  grand  :  Bismarck  a  dû  songer,  durant  les  séances  du  Con- 
grès, à  cette  rivalité  de  la  Russie  et  de  l'Angleterre  qui  pourrait 
un  jour  laisser  libre,  devant  l'expansion  germanique,  un  si  beau 
champ  d'action.  Il  tient  à  ménager  la  Russie  et  à  se  montrer 


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29S  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

pour  elle  un  parfait  allié,  mais  il  ne  lui  sacrifiera  pas  les  inté- 
rêts allemands  ;  d'ailleurs  il  n'a  pardonné  à  Gortchakof  ni  son 
intervention  en  1875,  dans  les  incidens  franco-allemands,  ni  la 
signature,  avec  Andrassy,  sans  le  consentement  et  à  l'insu  de 
Berlin,  de  la  convention  de  Reichstadt;  si  maître  de  ses  nerfs 
qu'il  soit,  Bismarck  a  la  rancune  tenace  et  résiste  difficilement, 
quand  il  croit  pouvoir  le  faire  sans  péril,  au  plaisir  d'une  ven- 
geance. La  force  des  choses,  d'ailleurs,  aurait  eu  raison  même 
des  plus  habiles  précautions  du  chancelier.  Le  prestige  de  la 
puissance  et  de  la  victoire,  l'ascendant  du  génie  donnaient,  au 
Congrès  de  Berlin,  une  telle  prééminence  au  prince  de  Bismarck 
que,  si  résolu  qu'il  soit  à  ne  remplir  que  «  l'office  d'un  honnête 
courtier,  »  il  devient  l'arbitre  de  toutes  les  difficultés.  Beacons- 
field,  qui  a  invoqué  son  arbitrage,  recourt  souvent  à  son  auto- 
rité, provoque  ses  interventions,  lui  laisse  le  premier  rôle.  Les 
États  secondaires  de  la  péninsule  se  tournent  vers  lui  :  la  Rou- 
manie, traitée  sans  ménagemens  par  lés  Russes,  contrainte  à  leur 
céder  la  Bessarabie  en  échange  de  la  Dobroudja,  menacée  même 
par  eux  si  elle  ne  consent  pas  à  garantir  aux  troupes  russes  qui 
occupent  la  Bulgarie  le  passage  à  travers  son  territoire,  mécon 
tente  d'ailleurs  de  l'Angleterre,  qui  voudrait  l'obliger  à  continuer 
à  payer  aux  Turcs  le  tribut  de  vassalité,  se  tourne  vers  l'Alle- 
magne. Entrée  en  campagne  alliée  de  la  Russie,  la  Roumanie 
sort  du  Congrès  amie  de  l'Allemagne;  or,  par  sa  position,  elle 
ferme  aux  Russes  le  chemin  de  Constantinople  :  qu'elle  sorte  de 
l'orbite  de  Pétersbourg  pour  entrer  dans  celle  de  Berlin,  c'est, 
pour  la  Russie,  un  coup  sensible.  Il  était  naturel  que  le  gou- 
vernement russe  rendît  responsable^le  tous  ses  déboires  l'homme 
et  la  puissance  qui,  au  Congrès,  avaient  exercé  une  influence  pré- 
pondérante :  même  les  conséquences  de  ses  propres  fautes,  c'est 
à  l'Allemagne  et  à  son  chancelier  qu'elle  en  fit  porter  la  respon» 
sabilité  :  les  Russes,  frustrés  des  fruits  de  leur  victoire,  plus 
éloignés,  après  le  Congrès,  de  réaliser  leurs  vues  dans  les  Bal- 
kans qu'ils  ne  l'étaient  avant  la  guerre,  s'en  prirent  moins  à  leurs 
rivaux  séculaires  qu'à  leurs  amis  traditionnels  :  le  ressentiment 
fut  si  vif  que  non  seulement  la  presse  eut  toute  liberté  d'exciter 
l'opinion  contre  l'Allemagne,  mais  que  l'empereur  Alexandre 
lui-même  écrivit  à  son  oncle  l'empereur  Guillaume  une  lettre 
autographe  «  qui  contenait  en  deux  endroits  des  menaces  de 
guerre  formulées  avec  précision  et  selon  les  formes  usitées  dans 


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l'évolution  de  la  question  d'oriknt.  299 

le  droit  des  gens  (i).  »  Mis  en  demeure  de  choisir  entre  la 
Russie  et  ses  adversaires,  Bismarck  déclina  Toption  :  Talliance 
franco-russe,  comme  la  Triple  alliance,  sortit  du  Congrès  de 
Berlin. 

C'est  ainsi  que,  par  la  logique  de  Thistoire,  les  conséquences 
des  faits  dépassent  souvent  les  prévisions  même  des  esprits  les 
plus  perspicaces.  Le  prince  de  Bismarck  qui,  naguère  encore, 
déclarait  que  les  affaires  d'Orient  ne  valaient  pas  le  sacrifice  de 
«la  solide  charpente  d'un  grenadier  poméranien  »  et  qui  se  félici- 
tait, dans  son  discours  du  19  février,  «  d'être,  vis-à-vis  de  l'Angle- 
terre, dans  l'heureuse  situation  de  n'avoir  avec  elle  aucun  conflit 
d'intérêts,  si  ce  n'est  des  rivalités  commerciales  et  de  ces  diffé- 
rends passagers  qui  arrivent  partout,  »  se  trouva  avoir  préparé 
l'Allemagne  à  jouer  un  grand  xôle  en  Orient  et  à  y  devenir  la 
rivale  de  l'Angleterre .  Le  rôle  de  Bismarck  au  Congrès  de  Berlin 
est  à  Torigine  de  la  politique  de  l'empereur  Guillaume  II  dans 
TEmpire  ottoman.  Ainsi,  c'est  l'Angleterre  elle-même  qui,  dans 
les  affaires  turques,  où  jusqu'alors  elle  se  trouvait  seule  en  face 
de  la  Russie,  a  introduit  l'Allemagne  qui  n'allait  pas  tarder  à 
faire  à  son  influence  et  à  son  commerce  la  plus  redoutable  con- 
currence. La  question  d'Orient  va  se  trouver  dédoublée;  en  même 
temps  qu'à  Constantinople,  elle  sera  désormais  à  Salonique,  but 
de  l'ambition  austro-hongroise  et  aboutissement  du  Drang  ger- 
manique. En  face  de  l'Autriche-Hongrie,  maîtresse  de  la  Bosnie 
et  de  l'Herzégovine,  autorisée  à  construire  des  routes  militaires 
et  à  entretenir  des  garnisons  dans  le  sandjak  de  Novi-Bazar,  la 
Grande-Bulgarie  de  San  Stefano  aurait  pu  former  une  digue, 
constituer  un  obstacle  :  ainsi  ne  l'avaient  pas  voulu  lord  Bea- 
consfield  et  lord  Salisbury;  la  crainte  chimérique  de  voir  la  Bul-r 
garie  rester  inféodée  à  la  politique  russe,  leur  avait  fait  ouvrir,  de 
leurs  propres  mains,  la  route  de  Salonique  à  l'influence  austro- 
hongroise  et  la  porte  de  la  mer  Egée  à  la  concurrence  germa- 
nique. La  politique  anglaise  avait  réussi  à  éloigner  du  canal  de 
Suez  et  des  routes  de  l'Inde  la  puissance  moscovite,  mais  c'avait 
été  pour  en  rapprocher  la  puissance  allemande.  Cavour  et 
l'Italie  avaient  été,  en  1855,  les  bénéficiaires  du  Congrès  de 
Paris;  Bismarck  et  l'AUemagûe  étaient,  en  1878,  les  bénéficiaires 
du  Congrès  de  Berlin. 

(i)  P€n9ée$  et  Souvenirs  de  Bismarck*  II,  p.  259  et  360. 


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300  REVUB  DBS  DEUX  MONDES. 


IV 


Entre  «  Tintëgrité  »  préconisée  par  l'Angleterre  et  l'affran- 
chissement désiré  par  la  Russie,  le  traité  de  Berlin  était  une 
transaction.  Comme  tel,  tant  parmi  les  populations  orientales 
qu'en  Europe,  il  avait  semé  des  germes  de  mécontentement  et 
laissé  la  porte  ouverte  à  de  prochaines  complications.  La  pre- 
mière crise  qui  survint  fut  celle  de  1885  et  il  était  naturel  qu'elle 
fût  provoquée  par  les  populations  bulgares  ;  la  réunion  de  la 
Roumélie  à  la  Bulgarie,  la  guerre  serbo-bulgare,  les  incidens  de 
Grèce  en  sont  les  principaux  épisodes  ;  nous  nous  garderons  de 
suivre  aussi  bien  les  détails  compliqués  de  ces  événemens  que 
les  négociations  obscures  auxquelles  ils  ont  donné  lieu  :  le 
Livre  Jaune  français  qui  les  relate  n'a  pas  moins  de  727  pages  I 
Nous  voudrions  seulement  montrer  comment  et  pourquoi  l'atti- 
tude de  plusieurs  des  grandes  puissances  et  notamment  celle  de 
l'Angleterre  et  de  la  Russie,  en  face  de  cette  nouvelle  phase  de 
la  question  d'Orient,  sont  déjà  radicalement  différentes  de  ce 
qu'elles  avaient  été  en  1877  et  1878. 

Le  Congrès  de  Berlin  avait  traité  les  populations  balkaniques 
comme  une  matière  amorphe,  où  la  volonté  des  puissances  tail- 
lait, divisait,  au  gré  d'intérêts  qui  n'étaient  pas  ceux  des  indi- 
gènes :  il  était  dans  la  logique  des  choses  qu'après  le  Congrès,  les 
États  nouveaux  qui  en  étaient  issus  cherchassent  à  adopter  une 
politique  d'autant  plus  personnelle  qu'ils  étaient  moins  indépen- 
dans,  plus  inachevés  ou  plus  fragiles.  Nous  avons  dit  pourquoi 
la  Roumanie,  devenue  royaume,  s'était  aussitôt,  par  crainte  de  la 
Russie,  tournée  vers  l'Allemagne.  Au  contraire,  le  Monténégro, 
très  éloigné  des  Russes  et  de  la  route  qui  pourrait  les  mener  à 
Constantinople,  pouvant  se  croire  menacé  d'absorption  par  son 
puissant  voisin  autrichien,  allait  bientôt  devenir,  dans  la  pénin- 
sule, «  le  seul  ami  »  de  la  Russie.  La  Serbie  redoutait  une  hégé- 
monie autrichienne  trop  étroite,  mais  sa  vie  économique  la  liait 
étroitement  au  débouché  austro-hongrois  :  sa  politique  allait  être 
ballottée  entre  les  deux  influences.  Quant  à  la  Bulgarie,  sa  situa- 
tion était  la  plus  douloureuse  :  la  guerre,  engagée  pour  sa  déli- 
vrance, avait  ressuscité  la  Grande-Bulgarie  jusqu'à  la  mer  Egée, 
aux  confins  de  l'Albanie  et  aux  portes  de  Salonique  ;  mais  le 
traité  de  Berlin  séparait  en  trois  morceaux  les  populations  bui- 


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l'évolution  de  la  question  d  orient.  3,01 

gares  ;  il  créait  une  principauté,  la  Bulgarie,  une  province  privf- 
légiée,  la  Roumélie  ;  enfin  il  replaçait  sous  Tautorité  du  Sultan 
tous  les  pays  macédoniens.  L'Europe,  au  xix®  siècle,  a  payé  cher 
la  faute  d'avoir  voulu  forcer  certaines  nationalités  à  rester  divi- 
sées en  plusieurs  tronçons  :  la  volonté  des  peuples  finit  toujours 
par  faire  éclater  les  traités.  L'union  avec  la  Roumélie  devint,* 
après  le  Congrès  de  Berlin,  la  pensée  unique  de  tous  les  Bul- 
gares; l'irritation  causée  par  le  traité  fut  si  vive  qu'elle  rejaillit 
sur  la  Russie  ;  il  aurait  fallu,  pour  que  la  Russie  réussit  à  se  faire 
pardonner  le  bienfait  de  la  délivrance  dont  les  Bulgares  lui 
étaient  redevables,  que  les  officiers  et  les  généraux,  qu'elle  avait 
caisses  dans  le  pays  pour  assurer  son  indépendance  et  organiser 
son  armée,  eussent  la  main  légère  et  souple  ;  au  contraire,  ils  se- 
montrèrent  maladroits,  mécontentèrent  les  populations  et  firent 
naître  chez  elles  la  crainte  de  rester  de  siiriples  satellites  de  la 
grande  Russie.  Le  prince  Alexandre  de  Battenberg,  neveu  du 
Tsar,  fut  lui-même  obligé  de  suivre  le  mouvement  et  de  marcher 
avec  le  parti  national  :  en  1883,  la  rupture  entre  la  Russie  et  la 
Bulgarie  est  complète.  Dans  la  nuit  du  17  au  18  septembre  188S, 
un  comité  à  la  tête  duquel  était  le  patriote  Stranski  proclamait,  à 
Philippopoli,  l'union  de  la  Roumélie  et  de  la  Bulgarie  sous  le 
gouvernement  du  prince  Alexandre  qui  accourait  à  Philippopoli 
et  prenait  le  titre  de  prince  des  deux  Bulgaries. 

Qu'allait  faire  l'Europe  en  présence  d'une  violation  aussi  au- 
dacieuse du  traité  de  Berlin?  Sans  doute  l'Angleterre,  où  lord 
Salisbury  n'avait  pas  quitté  le  ministère,  interviendrait  au  nom 
de  l'intégrité  de  l'Empire  ottoman  et  de  la  sécurité  de  Constan- 
tinople,  compromise  par  la  suppression  de  l'obstacle  des  Bal- 
kans. Mais,  depuis  1878,  les  conditions  de  l'équilibre  politique 
de  l'Europe  avaient  été  modifiées;  du  traité  de  Berlin  étaient 
sorties  de  nouvelles  combinaisons  de  puissances.  La  Russie, 
irritée  contre  l'Allemagne,  «  se  recueillait  »  dans  la  paix  et 
dans  le  silence,  tandis  que  le  prince  de  Bismarck  avait,  dès  le 
mois  d'août  1879,  dans  l'entrevue  de  Gastein  avec  le  comte 
Andrassy,  jeté  les  bases  de  la  Triple  alliance  et  en  avait  imposé 
l'approbation,  malgré  ses  vives  répugnances,  à  l'Empereur  son 
maître.  L'alliance  de  l'Autriche-Hongrie  et  de  l'Allemagne  était 
destinée  à  assurer  le  respect  des  traités,  du  traité  de  Francfort, 
mais  aussi  et  surtout  du  traité  de  Berlin;  l'Autriche  n'acceptait 
Vaillance  défensive  contre  la  France  qu'en  vue  d'obtenir  le  con- 


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302  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

cours  de  TEmpire  allemand  dans  sa  politique  balkanique  et  son 
appui  au  cas  où  sa  marche  vers  Salonique  provoquerait  une 
agression  de  la  Russie.  D'ailleurs  le  développement  industriel  et 
commercial  de  FAUemagne  et,  à  partir  de  1884,  son  expansion 
coloniale,  commençaient  à  faire  sentir  leur  influence  sur  la  poli- 
tique du  cabinet  de  Berlin.  Quant  aux  hommes  d'État  anglais, 
ils  n'avaient  guère  tardé  à  se  rendre  compte  de  Tillusion  d'op- 
tique qui  leur  avait  fait  redouter  la  création  d  ime  Bulgarie  in- 
féodée à  la  Russie  :  le  Drang  germanique,  commençait  à  les 
préoccuper  aussi  vivement  que  le  testament  de  Pierre  le  Grand* 
L'attitude  nouvelle  que  la  diplomatie  britannique  allait  prendre 
dans  la  question  rouméliote  est  peut-être  le  premier  acte  de  la 
rivalité  qui  met  aujourd'hui  aux  prises,  dans  l'Empire  ottoman, 
l'influence  allemande  et  l'influence  anglaise. 

La  proclamation  de  l'union  et  l'acceptation  immédiate  du 
prince  de  Battenberg  plaçaient  déjà  l'Europe  en  présence  d'un 
fait  accompli  :  avantage  considérable  lorsqu'il  s'agit  de  faire 
mouvoir  une  machine  aussi  lourde  que  le  concert  européen.  La 
Roumflie  bénéficiait  en  outre  de  ce  qui  restait  encore  en  Europe 
du  vieux  sentiment  de  solidarité  chrétienne  et  de  l'idée  moderne 
du  droit  des  nationalités  à  disposer  d'elles-mêmes;  l'opinion 
publique,  peu  soucieuse  des  traités,  se  prononçait  en  faveur  de 
l'union,  et  plus  d'un  gouvernement,  tout  en  rédigeant  des  circu- 
laires sur  la  nécessité  de  respecter  les  décisions  du  Congrès  de 
Berlin,  souhaitait  qu'on  trouvât  un  biais  pour  permettre  l'union 
des  deux  Bulgaries.  Le  Tsar,  qui  avait  subi  le  Congrès  de  Berlin, 
fut  celui  qui  se  prononça  avec  le  plus  d'énergie  et  d'insistance 
pour  le  respect  des  traités  et  le  retour  au  statu  quo  ante;  il  rap-. 
pela  les  officiers  russes  qui  restaient  encore  dans  l'armée  bulgare 
et  manifesta  ouvertement  son  mécontentement.  Alexandre  III 
cherchait  dans  cette  attitude  un  moyen  de  faire  regretter  à  la 
Bulgarie  son  ingratitude,  et  de  ne  pas  fortifier  un  État  qui,  créé 
par  la  Russie,  s'était  jeté  dans  les  bras  de  ses  rivaux;  il  y  trou- 
vait, en  même  temps,  une  occasion  de  renouer  avec  la  Turquie 
des  relations  plus  cordiales.  «  Le  respect  des  droits  de  S.  M,  I. 
le  Sultan,  »  l'intégrité  de  ses  Etats,  tout  ce  qui  faisait,  de  1875 
à  1878,  le  leit-motiv  de  la  diplomatie  anglaise,  c'est  en  1885,  la 
diplomatie  russe  qui  s'en  empare  et  qui  en  joue.  Et  par  un 
amusant  chassé-croisé,  w  améliorer  le  sort  des  populations,  exa- 
miner leurs  griefs,  consulter  les  vœux  des  populations,  »  toutes 


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l'évolution  de  la  question  d'orient.  303 

les  formules  dont  la  diplomatie  russe  avait  usé  avant  la  guerre 
de  1877,  c'est  sur  les  lèvres  et  sous  la  plume  des  représentons 
de  la  Grande-Bretagne  qu'il  les  faut  chercher.  A  la  conférence 
des  ambassadeurs  à  Constantinople,  sir  W.  -White  va  jusqu'à 
demander  que  l'on  parle*  le  moins  possible  du  traité  de  Berlin  : 
«  il  craindrait  que  l'expression  :  dans  les  limites  du  traité  de 
Berlin,  ne  fût  pas  comprise  ou  plutôt  qu'elle  fût  comprise  dans 
un  sens  restrictif  par  les  populations  dont  il  s'agit  d'améliorer 
le  sort  (1).  »  Le  représentant  de  la  puissance  qui  avait  signé  le 
traité  de  San  Stefano  avait  beau  jeu  pour  rappeler,  devant  l'en- 
voyé britannique,  un  passé  encore  récent.  M.  de  Nélidow,  avec 
le  tact  et  la  finesse  d'un  diplomate  consoiùmé,  sut  donner  à  son 
pays  cette  revanche  académique. 

La  leçon  des  faits  d'ailleurs  portait  plus  loin  que  l'ironie  des 
diplomates.  Dès  qu'il  fut  certain  que  les  puissances  ne  s'enten- 
draient pas  pour  rétablir  le  statu  quo  en  Roumélie,  la  Serbie 
puis  la  Grèce  s'agitèrent  et  réclamèrent  des  compensations  :  là 
ce  fut  la  guerre  ;  ici  il  fallut  appliquer  «  le  blocus  pacifique,  » 
remède  nouveau,  inauguré  sur  les  instances  de  l'Angleterre 
contre  la  Grèce  en  émoi.  L'Europe  eut  toutes  les  peines  du 
inonde  à  apaiser  encore  une  fois,  tant  bien  que  mal,  les  troubles 
des  Balkans.  Quant  à  la  Bulgarie  et  à  la  Roumélie,  malgré 
l'opposition  tenace  du  Tsar,  le  Sultan,  sous  la  pression  des  puis- 
sances occidentales,  consentait  à  leur  union  sous  le  gouverne- 
ment du  prince  Alexandre.  Cet  avantage  que  l'Angleterre  sur- 
tout et  la  France  avaient  contribué  à  faire  obtenir  aux  Bulgares, 
c'est  l'influence  austro-allemcLude  qui  allait,  en  définitive,  en 
profiter.  Quand  la  colère  du  tsar  Alexandre  III  eut  forcé  le 
prince  de  Battenberg  à  abdiquer  le  trône  de  Bulgarie,  ce  fut 
sous  l'influence  de  l'Autriche  et  de  l'Allemagne  que  la  Sobraniô 
élut,  le  7  juillet  1887,  le  prince  Ferdinand  de  Saxe-Cobourg- 
Gotha,  officier  dans  l'armée  austro-hongroise.  Le  chef  du  parti 
anti-russe,  Stambouloff,  allait,  jusqu'en  1895,  gouverner  la 
Bulgarie.  Aussi  verra-t-on,  —  tant  est  profonde  la  répercussion 
des  questions  orientales  sur  toute  la  politique  générale,  —  tandis 
que  la  Triplice  accroît  de  plus  en  plus  son  influence  à  Constan- 
tinople et  dans  tout  l'Empire  ottoman,  le  tsar  Alexandre  III 
conclure  alliance  avec  la  République  française  et  diriger  l'acti- 
vité russe  du  côté  de  la  Perse  et  du  Pacifique. 

(1)  Protocole  du  28  novembre.  —  Liwe  Jaune,  p.  273. 


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304  HEVUE  DES  DEUX  MONDES, 


«  Non,  il  n'y  nr  pas  de  question  arménienne.  Il  y  a  une  grande 
et  redoutable  question  d'Orient,  dont  celle-là  n'est  qu'une  des 
faces  multiples;  et  même,  à  vrai  dire,  il  n'y  a  pas  de  question 
d'Orient  séparée  de  l'ensemble  complexe  des  difficultés  qui 
pèsent  sur  l'Europe  moderne.  »  Ainsi  s'exprimait  ici  môme,  le 
1^  décembre  1895,  M.  Francis  de  Pressensé,  et,  en  vérité,  on  ne 
saurait  mieux  dire.  Diplomatiquement  ou  politiquement,  ou 
encore  historiquement  parlant,  la  «  question  arménienne  »  est 
le  nom  que  Ton  donAe  à  la  crise  de  la  question  d'Orient  qui, 
de  1895  à'  1897,  a  troublé  si  gravement  TEurope.  Les  événe- 
mens  d'Arménie  sont  d'ailleurs  inséparables  de  ceux  de  Crète;  ils 
ne  sauraient  être  étudiés  isolément  et,  les  uns  comme  les  autres, 
ils  doivent  être  envisagés  en  fonction  de  la  politique  générale 
de  l'Europe,  sous  peine  de  rester  inintelligibles.  Depuis  la 
guerre  russo-turque  et  le  Congrès  de  Berlin,  la  crise  arménienne 
est  la  plus  grave  et  la  plus  caractéristique  qui  ait  mis  en  cam- 
pagne la  diplomatie  ;  sans  en  refaire  ici  l'histoire,  nous  voudrions 
montrer  comment  la  question  se  posait  et  quelle  a  été,  en  face 
d'elle,  l'attitude  des  grandes  puissances. 

La  question  arménienne  est  sortie  de  l'article  61  du  traité  de 
Berlin  ainsi  conçu  : 

La  Sublime  Porte  s'engage  à  réaliser,  sans  plus  de  retard,  les  amélio- 
rations et  les  réformes  qu'exigent  les  besoins  locaux  dans  les  provinces 
habitées  par  les  Arméniens,  et  à  garantir  leur  sécurité  contre  les  Circas- 
siens  et  les  Kurdes.  Elle  donnera  connaissance  périodiquement  des  mesiu^es 
prises  à  cet  effet  aux  Puissances,  qui  en  surrcilleront  l'application. 

Dans  presque  toutes  les  grandes  conventions  orientales  on 
retrouve  un  article  de  même  nature  que  celui-ci;  il  est,  pour 
ainsi  dire,  de  style.  Mais  de  telles  stipulations  sont  dépourvues 
de  sanctions  pratiques  et  restent  subordonnées  à  la  bonne  vo- 
lonté du  Sultan  dont  l'Europe  a  de  bonnes  raisons  pour  respec- 
ter la  souveraineté  et  l'indépendance.  Ces  clauses,  si  incertaine 
qu'en  reste  l'exécution,  ont  cependant  favorisé  l'émancipation 
des  nationalités  balkaniques,  mais  elles  ont,  d'autre  part,  poussé 
le  gouvernement  turc  à  un  système  de  rigueur  et  de  compres- 
sion destiné  à  étouffer,  avant  qu'elles  se  produisent,  les  protesta. 


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L  ÉVOLUTION    t)E    LA   QUESTION    D  ORIENT.  SOS 

tions  des  races  chrétiennes.  La  diplomatie  européenne  est  ainsi 
acculée  à  une  étrange  alternative.  «  Elle  est  forcée^  écrivait 
en  1805  M.  Francis  de  Pressensé,  de  pratiquer  le  culte  du  fait 
accompli.  Par  là  elle  se  donne  Tapparence  de  pousser  aux  pires 
excès  en  sens  opposé  :  d'encourager  tout  ensemble  les  Turcs  à 
sauvegarder  leur  suprématie  par  tous  les  moyens,  puisqu'une 
fois  perdue  ils  ne  la  retrouveront  jamais,  et  les  raïas  à  secouer 
le  joug  par  tous  les  moyens,  puisqu'une  fois  affranchis,  ils  ne 
seront  plus  réasservis.  C'est  immoral  :  c'est  inévitable.  »  C'est 
toute  rhistoire  de  la  question  arménienne  depuis  1895. 

L'application  de  l'article  61  u  l'Arménie  rencontrait  d'autant 
plus  de  difficultés  que,  ainsi  qu'on  l'a  souvent  répété,  il  y  a  des 
Arméniens,  et  en  grand  nombre,  mais  partout  ils  sont  mélangés, 
dans  des  proportions  variables,  à  des  élémens  musulmans  ;  dans 
aucun  vilayet,  ils  ne  constituent  la  majorité.  A  Constantinople, 
où  ils  étaient  nombreux,  un  bon  nombre  d'entre  eux  avaient 
occupé  d'importantes  situations;  surtout  dans  la  période  qui  a 
précédé  les  événemens  tragiques  de  1896,  certains  d'entre  eux 
tenaient,  par  leur  fortune  ou  leur  autorité  sociale,  une  place 
considérable  dans  la  capitale.  Le  traité  de  San  Stefano,  qui 
aurait  libéré  une  bonne  partie  de  l'Arménie,  et  surtout  le  traité 
d'alliance  anglo-turc  du  4  juin  1878,  suivi  du  traité  de  Berlin  et 
de  l'occupation  de  Chypre  par  les  Anglais,  suscitèrent,  dans 
les  classes  supérieures  du  peuple  arménien,  un  espoir  qui  n'allait 
pas  tarder  à  être  déçu;  il  se  forma  un  parti,  bien  plus  nombreux 
à  Constantinople  et  en  Europe  qu'en  Arménie  môme,  qui  tra- 
vailla à  préparer  l'émancipation  nationale.  Des  comités  armé- 
niens révolutionnaires  se  constituèrent,  surtout  en  Angleterre, 
où  ils  trouvaient  un  asile  et  des  encouragemens  :  leur  but  était 
de  forcer  l'intervention  des  puissances  en  leur  faveur  en  tra- 
vaillant l'opinion  publique  européenne  et  en  provoquant  des 
troubles  en  Arménie,  à  Constantinople  et  dans  tout  l'Empire. 
Ces  Arméniens  cosmopolites,  imbus  des  doctrines  révolution- 
naires de  l'Europe,  affiliés  aux  organisations  secrètes,  ne  se 
rendaient  pas  compte  que  leur  zèle  intempestif  et  violent 
effraierait  les  gouvernemens,  et  que  leurs  infortunés  compa- 
Wotes  seraient  les  premiers  à  pâtir  de  leurs  attentats. 

Depuis  longtemps,  la  politique  anglaise  travaillait  à  se  créer 
des  droits  et  une  influence  dans  cette  Arménie  qui  s'interpose 
entre  la  poussée  russe  vers  le  Sud  et  les  routes  de  l'Inde.  Depuis 

TOME  XULV.  —  1906.  20 


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306  -.^  REVUB  DES   DEUX   BLONDES. 

la  guerre  de  Crimée,  une  longue  série,  très  instructive,  dé 
Livres  Bleus,  témoigne  des  efforts  du  cabinet  de  Londres  pour 
faire  entrer  l'Arménie  dans  la  clientèle  de  la  Grande-Bretagne; 
à  chacun  des  actes  ou  à  chacune  des  publications  par  lesquelles 
la  France  exerce  ou  consolide  son  protectorat  sur  les  catho- 
liques de  Syrie  et  de  Palestine,  l'Angleterre  répond  par  une  dé- 
marche en  faveur  des  Arméniens;  elle  patronne  en  Arménie 
des  missions  pl*otestantes  ;  elle  y  envoie  des  officiers,  des  voya- 
geurs chargés  de  faire  des  enquêtes  sur  la  situation  du  pay^.Au 
traité  de  San  Stefano,  la  Porte  s'engageait  «  ài  réaliser  sans  plus 
de  retard  les  améliorations  et  les  réformes  exigées  par  les  be- 
soins locaux  dans  les  provinces  habitées  par  les  Arméniens  et  à 
garantir  leur  sécurité  contre  les  Kurdes  et  les  Circassiens.  » 
Cette  clause,  d'où  aurait  pu  sortir  un  droit  d'intervention  russe 
en  Arménie,  est  une  de  celles  qui  alarmèrent  le  plus  le  gouver- 
nement de  Londres.  Le  traité  du  4  juin  1878  renversa  la  situa- 
tion à  son  profit  :  en  échange  de  l'alliance  pour  la  défense  des 
territoires  du  Sultan  en  Asie,  celui-ci  «  promet  à  l'Angleterre 
d'introduire  les  réformes  nécessaires  (à  être  arrêtées  plus  tard 
par  les  deux  puissances)  ayant  trait  à  la  bonne  administration 
et  à  la  protection  des  sujets  chrétiens  et  autres  de  la  Sublime 
Porte  qui  se  trouvent  sur  les  territoires  en  question...  »  Le 
traité  de  Berlin  annule  celui  de  San  Stefano,  mais  celui  du 
4  juin  reste  en  vigueur  :  l'occupation  de  Chypre  en  est  le  signe 
manifeste.  En  fait,  malgré  le  texte  de  Berlin  qui  confie  «  aux 
puissances  »  le  droit  de  surveiller  l'application  des  réformes, 
«  le  règlement  des  questions  arméniennes,  constate  Adolphe 
d'Avril,  tend  à  devenir  une  affaire  anglaise.  » 

En  1895  et  1896,  —  années  de  la  crise  arménienne,  —  l'al- 
liance franco-russe  est  dans  toute  la  ferveur  de  sa  nouveauté. 
Elle  modifie,  en  le  consolidant,  l'équilibre  européen.  La  Russie 
sort  de  son  recueillement,  la  France  de  son  isolement,  pour 
entrer  dans  une  période  d'action  et  d'expansion.  La  politique 
russe,  bloquée  dans  les  Balkans  par  le  traité  de  Berlin,  se  tourne 
vers  l'Extrême-Orient  :  l'ouverture  prochaine  du  chemin  de  fer 
transsibérien  préoccupe  l'Angleterre.  La  France  achève,  avec 
méthode  et  continuité  de  vues,  de  constituer  son  empire  colo- 
nial; tranquille  sur  ses  frontières  européennes,  elle  prépare  la 
conquête  de  Madagascar,  elle  opère  la  réunion  de  ses  possessions 
africaines,  elle  résout,  sans  heurts  et  sans  violences,  mais  sans 


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l'évolution  de  la  question  d'orient.  SOS 

désavantages,  ses  litiges  africains  ou  asiatiques  avec  l'Angle- 
terre, Successivement,  la  question  du  Congo,  celle  du  Siam, 
celle  de  la  Côte  occidentale  d'Afrique,  la  revision  des  traités 
tunisiens,  loyalement  abordées,  sont  résolues  dans  hî^  esprit  de 
concorde  et  de  concessions  réciproques.  Cette  politique,  toujours 
calme,  souvent  heureuse,  mais  toujours  discrète,  n'est  pas  sans 
causer  à  l'Angleterre  quelques  embarras  ou  quelque  alarme. 
Biieux  peut-être  que  chez  nous,  la  portée  de  la  méthode  de 
M.  Hanotaux  et  des  cabinets  modérés  est  comprise  en  Angle- 
terre :  on  en  pressent  l'aboutissement  et  l'on  devine  que,  tous  les 
litiges  africains  résolus.,  il  en  faudra  venir,  bon  gré,  mal  gré,  à 
aborder  la  question  égyptienne  (1).  C'est  l'échéance  que  le  cabr» 
net  britannique  cherche,  à  tout  prix,  à  reculer.  Dès  son  retour 
aux  affaires,  à  l'automne  1895,  c'est  la  préoccupation  dominante' 
de  lord  Salisbury.  Contre  une  alliance  franco-russe,  la  manœuvra 
indiquée,  classique,  c'est  de  soulever  la  question  qui  a  brouilIë[ 
Napoléon  et  Alexandre  P',  la  question  d'Orient  :  là  seulement! 
les  deux  pays  peuvent  avoir  certains  intérêts  divergens,  certaines 
traditions  opposées.  En  France,  où  tout  un  parti  repousse  la  po- 
litique d'alliance  russe,  une  campagne  adroitement  conduite  dans 
la  presse  et  dans  l'opinion  peut  trouver  des  concours  d'autant 
plus  ardens  que,  chez  nous,  les  sentimens  d'humanité  et  de 
justice,  lorsqu'ils  sont  mis  en  avt^nt,  ne  restent  jamais  sans  écha. 
Nous  avons  vu  comment  l'Angleterre,  depuis  la  convention 
de  Chypre,  tenait,  pour  ainsi  dire,  en  réserve,  la  question  arme*- 
nienne  et  donnait  asile  aux  comités  arméniens.  Aussi,  dès  que 
des  troubles  graves  furent  signalés  en  Arménie,  sa  main  y 
fut-elle  soupçonnée.  Dès  le  20  février  1894,  M.  Paiul  Cambon, 
dans  une  lettre  au  ministre  des  Affaires  étrangères,  M.  Casimir- 
Perier,  expliquait  la  genèse  et  le  développement  des  troubles 
d'Arménie  (2)  envenimés  par  les  maladroites  rigueurs  de  la  poli- 
tique du  Sultan;  dans  l'été  de  1894,  éclataient  des  conflits  très 
graves  dans  le  Sassoun,  entre  Arméniens  et  Kurdes;  bientôt  le 
ipouvement  «  préparé,  dit-on,  de  longue  main  par  la  société  de 
Hentchak  dont  le  siège  est  actuellement  à  Tiflis,  après  avoir  été 
à  Londres  et  à  Athènes  (3),  »  s'étendait  au  vilayet  de  Bjilis  ei^à 

(1)  Dans  l'hiver  1895-1896,  le  ministère  Brisson-Bourgeois-Berthelot  lance  en 
Afrique  l'expédition  Marchand. 

(2)  Livre  Jaune,  n<»  6. 

(3)  M.  Meyrier,  vice-consul  à  Diarhékir,  à  M.  Hanotaux,  5  octobre  1894.  Livre 
Jatme,  n*  10. 


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308  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

la  région  de  Mouch.  Les  Turcs,  dans  la  répression,  commettaient 
les  pires  excès.  L'Angleterre,  par  l'application  de  l'article  61  du 
traité  de  Berlin,  demandait  à  ouvrir  une  enquête  sur  ces  événe 
mens;  la  France  et  la  Russie  joignaient  leurs  commissaires  aux 
siens.  La  question  ne  sortait  pas  encore  du  domaine  local  pour 
entrer  dans  celui  de  la  politique  générale;  mais  voici  qu'à  la  fin 
du  mois  d'août  1895,  lord  Salisbury,.qui  venait  de  succéder  au 
Forcign  Office  à  lord  Kimberley,  prononçait  à  Douvres  un  grand 
discours  où  il  prophétisait  que  la  justice  de  l'histoire  ne  tarde- 
rait pas  à  amener  la  disparition  de  l'Empire  turc.  «  Ne  croyez 
pas,  ajoutait-il,  que  j'aie  l'intention  de  jouer  le  rôle  de  chirur- 
gien... mais  le  danger  n'en  existe  pas  moins  et  continuera  d'exis- 
ter. Il  y  a  un  centre  de  corruption  d'où  la  maladie  et  la  décom- 
position peuvent  gagner  les  parties  saines  de  la  communauté 
européenne.  »  Et  il  concluait  :  «  le  temps  des  efforts  n'est  pas 
passé,  encore  moins  celui  des  préparatifs.  »  A  plus  de  quarante 
ans  de  distance,  c'était,  presque  mot  pour  mot,  les  paroles  de 
Nicolas  1*"*  à  sir  Hamilton  Seymour,  prélude  de  la  guerre  de  Crimée  I 
Un  tel  langage,  dans  la  bouche  du  Premier  ministre  conservateur, 
venant  après  la  campagne  menée  par  Gladstone,  M.  Asquith,  les 
orateurs  et  les  journaux  libéraux,  et  après  que  le  public  anglais 
avait  pu,  durant  tout  l'été,  «  s'adonner  à  l'un  de  ses  sports  pré- 
férés, une  croisade  de  philanthropie  agressive  qui  sert  les  intérêts 
'britanniques  (1),  »  était  le  plus  inquiétant  des  symptômes.  Moins 
d'un  mois  après,  au  moment  où  le  projet  de  réforme  présenté  à 
la  Porte  par  les  trois  ambassadeurs  d'Angleterre,  de  France  et  de 
Russie,  était  à  la  veille  d'aboutir,  M.  Cambon  recevait,  lé  28  sep- 
tembre, du  comité  hentchakiste  de  Constantinople,  une  sorte  d'ul- 
timatum lui  signifiant  que  les  Arméniens  avaient  résolu  de  faire 
une  manifestation  pacifique  et  que  «  l'intervention  de  la  force 
armée  et  de  la  police  pour  l'empêcher,  pourrait  avoir  des  consé- 
quences regrettables  doiit  le  comité  repousse  d  avance  toute  la 
responsabilité.  »  Le  surlendemain,  30  septembre,  la  manifestation 
avait  lieu;  elle  aboutissait  à  des  conflits  qui  duraient  plusieurs 
jours  et  faisaient,  parmi  les  Arméniens,  un  grand  nombre  de  vic- 
times. Bientôt  les  troubles  se  répandaient  dans  tout  l'Empire  et, 
L  31  octobre,  M.  Cambon  signalait  la  gravité  de  la  situation  dans 
une  dépêche  qui  ne  parvenait  à  Paris  que  le  6  novembre,  au 

(!)  ^L'expression  est  de  M.  Francis  de  Pressensé,  arlicle  cite,  p.  681. 


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r  T  ' 


l'évolution  de  la  question  d'ori.ent.  309 

moment  où  la  chute  du  cabinet  Ribot-Hanotaux  allait  appeler  au 
pouvoir  MM.  Brisson,  Bourgeois  et  Berthelot.  En  présence  d'une 
situation  aussi  menaçante,  de  Paris,  de  Berlin,  de  Vienne,  arrî- 
vaient  au  Sultan  de  sages  avis  sur  la  nécessité  d'être  prudent  et 
de  faire  des  réformes  ;  d'Angleterre  au  contraire  parlaient  des 
discours  de  plus  en  plus  provocateurs.  Le  10  novembre,  au  ban^ 
quet  du  lord-maire,  lord  Salisbury  faisait  le  procès  du  Sultan 
et,  dans  un  style  tout  imprégné  de  réminiscences  bibliques,  il 
s'écriait  qu'il  était  naturel  «  que  l'injustice  conduisît  à  leur  perte 
les  plus  élevés  de  la  terre;  »  il  encourageait  à  l'espoir  les 
peuples  qui  gémissent  et  il  agitait  sur  la  tête  de  l'oppresseur 
les  foudres  de  la  colère  divine.  Le  chef  du  Foreign  Office  par- 
lait aussi  de  l'entente  nécessaire  de  l'Europe,  mais  ses  fréquentes 
allusions  à  une  catastrophe  prochaine  de  l'Empire  ottoman,  ses 
paroles  si  nettement  en  opposition  avec  celles  qui  venaient  des 
autres  capitales,  contredisaient  ses  déclarations  et  laissaient  pres- 
sentir que,  conmie  le  Tsar  en  1877,  le  gouvernement  de  la  Reine 
se  préparait  à«  agir  seul.  »  Tandis  que  l'opinion  publique  ma- 
nifestait un  enthousiasme  indescriptible  et  réclamait  des  solu- 
tions immédiates,  le  19  novembre,  lord  Salisbury,  après  avwr 
lu  la  lettre  où  le  Sultan  promettait  de  faire  des  réformes,  pre- 
nait un  accent  encore  plus  dur  :  «  11  faut  expier  de  longues  an- 
nées d'erreur,  s'écriait-il,  et  une  loi  cruelle  veut  que  l'expiation 
retombe  sur  ceux  qui  ont  commis  les  fautes.  »  Un  pareil  lan- 
gage, dans  une  telle  bouche,  ne  pouvait  manquer  d'avoir  dans 
tout  l'Empire  ottoman  le  plus  dangereux  écho;  partout,  en 
Macédoine,  en  Crète,  les  rapports  des  consuls  signalaient  l'agi- 
tation qui  précède  d'ordinaire  les  grandes  crises.  «  S'il  se  propo- 
sait, écrivait  excellemment  M.  Francis  Charmes  dans  sa  Chro- 
nique du  1®'  décembre,  d'entretenir  l'insurrection  arménienne, 
de  lui  envoyer  un  encouragement  officiel  et  de  provoquer,  dans 
d'autres  parties  de  l'Empire,  soit  sur  le  continent,  soit  dans  les 
îles  de  la  Méditerranée,  des  révoltes  et  des  soulèvemens  nou- 
veaux, à  coup  sûr,  lord  Salisbury  ne  parlerait  pas  autrement.  » 
Contre  les  intentions  que  paraissait  révéler  le  langage  du 
Premier  ministre  de  la  Reine,  la  seule  contre-mine  efficace  était 
une  union  étroite  du  concert  européen  qui  garantirait  au  Sultan 
l'intégrité  de  ses  États,  mais  qui  interviendrait  énergiquement 
auprès  de  lui  pour  obtenir  la  fin  d'atrocités  qui  révoltaient  les 
consciences  civilisées  et  la  réalisation  d'un  programme  de  ré- 


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StO  RKVUE   DES  DEUX   310NDES. 

foirmes  dont  les  Arméniens  bénéficieraient.  Mais,  tout  en  exerçant 
Bnc  pression  sur  le  Sultan,  il  fallait  éviter  d'en  venir  à  des  me- 
sures de  coercition  sous  peine  de  voir  s'ouvrir  cette  crise  de  la 
question  d'Orient  que  Ton  tenait  à  éviter.  Dix-huit  vaisseaux 
anglais,  mouillés  à  Salonique,  pouvaient  en  quelques  heures  en- 
trer dans  les  Dardanelles,  tandis  qu'à  Sébastopol  l'escadre  du  Tsar 
se  tenait  prête  à  appareiller  et  qu'à  Odessa  80  000  Russes  se 
concentraient.  On  pouvait  se  croire  à  la  veille  d'une  guerre  de 
Crimée  où  la  France,  si  elle  participait  avec  TAngleterre  à 
une  intervention  armée  contre  Gonstantinople ,  se  trouverait 
entraînée.  Le  péril  était  imminent  au  moment  où  le  cabinet 
Brisson-Berthelot  envoya  l'escadre  de  la  Méditerranée  à  Smyme. 
On  s'en  tira  en  demandant  au  Sultan  un  firman  autorisant 
chaque  puissance  à  envoyer  dans  lefBosphore  un  second  station- 
naire;  ainsi«  on  continuait  à  agir  collectivement,  et  on  évitait  de 
poser  la  question  des  détroits. 

\  Gonstantinople,  le  désaccord  latent  des  cabinets  européens 
et  les  attentats  révolutionnaires  des  Arméniens,  notamment 
l'attaque  de  la  Banque  ottomane  le  26  août  1896,  paraljisaient 
les  gouvernemens  en  leur  faisant  craindre  de  paraître  encou- 
rager, en  Turquie,  des  crimes  contre  lesquels  ils  faisaient, 
chez  eux,  des  lois  d'exception,  et  donnaient  beau  jeu  à  Abd-ul- 
Hamid  pour  se  contenter  de  promesses  vagues,  ajourner  toute 
espèce  de  réformes  et  continuer  les  massacres.  Ainsi  plus  les 
révolutionnaires, arméniens  s'acharnaient  à  faire  sortir  l'Europe 
de  son  attitude  passive,  plus  les  moyens  auxquels  ils  avaient 
recours  les  empêchaient  de  réussir.  Lord  Salisbury  à  Londres, 
M.  P.  Gambon  à  Gonstantinople,  suggéraient  de  recourir  à  une 
mise  en  demeure  formelle,  de  fixer  au  Sultan  un  délai  passé 
lequel  il  faudrait  avoir  recours  à  des  mesures  coercitives  ;  mais, 
à  Paris  et  à  Pétersbourg,  on  tenait  avant  tout  à  ne  pas  se  laisser 
acculer  à  des  mesures  auxquelles  le  cabinet  de  Berlin  refuserait 
vraisemblablement  de  participer  et  qui  pourraient  donner  à  la 
politique  anglaise  l'occasion,  qu'elle  semblait  chercher,  d'une 
intervention.  L'attitude  de  lord  Salisbury,  au  début  de  l'au 
tomne  1896,  vint  justifier  la  prudente  réserve  des  deux  gouver- 
nemens alliés.  Le  25  septembre,  le  chef  du  Foreign  Office  se 
mettait  d'accord  avec  le  comte  Goluchowski,  ministre  des  Affaires 
étrangères  d'Autriche-Hongrie,  sur  les  moyens  de  réaliser  deft 
icrormes  et  la  nécessité  de  recourir  à  des  mesures  d'exécution; 


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l'évolution  de  la  question  d'orient.  311 

puis,  le  20  octobre,  il  lançait  un  mémorandum  aux  puissances, 
dans  lequel  il  semblait  sonner  le  glas  de  TEmpire  ottoman.  Après 
avoir  affirmé  l'échec  de  la  politicpie  d'intégrité  et  de  réformes, 
il  concluait  :  «  Il  est  devenu  évident  qu'à  moins  que  ces  grands 
maux  puissent  être  supprimés,  la  longanimité  des  puissances  de 
l'Europe  ne  parviendra  pas  à  prolonger  l'existence  d'un  État 
que  ses  propres  vices  font  tomber  en  ruine.  »  A  ces  déclara- 
tions alarmantes,  M.   Hanotaux   répondit    par  le  discours  du 
3  novembre  où,  définissant  les   intérêts  et  les  devoirs  de  la 
France,  il  répudiait  pour  elle  toute  politique  d'aventure;  dans 
une  note  du  12  décembre,  il  précisait  le  programme  de  la  poli- 
tique franco-russe  et  fixait  les  trois  points  qui  devaient  servir  de 
base,  et  en  même  temps  de  limite,  aux  négociations  :  maintien  de 
l'intégrité  des  États  du  Sultan,  pas  de  condominium  européen, 
pas  d'action  isolée.  En  même  temps  il  représentait  fermement 
à  la  Porte  qu'il  lui  deviendrait  impossible  de  la  sauver  de  la 
ruine  dont  l'Angleterre  la  menaçait  si  les  massacres  ne  cessaient 
pas  et  si  des  satisfactions  réelles  n'étaient  pas  données  aux  exi- 
gences de  l'Europe.  Le  16  novembre,  il  faisait  venir  Munir-bey, 
et  lui  déclarait  qu'il  donnait  à  M.  Cambon  l'ordre  de  quitter 
Constantinople,  s'il  n'obtenait  pas  l'arrestation    immédiate  de 
Mazhar-bey,  assassin  du  Père  Salvatore,  la  fermeture  du  tribunal 
extraordinaire  chargé  de  juger  les   Arméniens  et  l'ordre   aux 
autorités  militaires  de  la  Crète  d'obtempérer  aux  réquisitions  du 
vali.  En  même  temps  que  les  puissances,  alarmées  des  procédés 
de  l'Angleterre,  se  ralliaient  autour  du  programme  français,  le 
Sultan  sentait  la  nécessité  de  tenir  enfin  compte  de  l'irritation 
de  l'opinion  européenne  ;  il  proclamait  une  amnistie,  autorisait 
l'élection  d'un  patriarche  arménien,  Mgr  Ormanian,  supprimait 
le  tribunal  d'exception.  Peu  à  peu  les  troubles  s'apaisaient,  les 
massacres  cessaient,  les  assassinats  se  faisaient  plus  rares.  A  coup 
sûr  la  question  arménienne  subsistait,  et  subsiste  encore,  mais 
la  crise  aiguë  de  la  question  d'Orient  était  passée.  La  politique 
française  avait  réussi  à  conjurer  le  péril  qui  menaçait  l'Europe, 
à  circonscrire  l'incendie,  et  à  prévenir  toute  complication  inter- 
nationale. La  réconciliation  du  Tsar  avec  le  prince  de  Bulgarie, 
sous  la    condition  du   baptême  orthodoxe    du   prince  héritier 
Boris,  négociée  à  Paris,  dans  l'hiver  1896,  sous  les  auspices 
d'un  haut  personnage   politique   français,   avait   empêché   les 
troubles  de  s'étendre  à  la  Macédoine  et  la  Bulgarie  d'entrer  en 


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312  REVUE   DES   DEUX   MONDES. 

branle.  Ces  résultats  que,  malgré  les  difficultés  particulièrement 
délicates  de  sa  situation,  —  extérieure  et  intérieure,  —  la  France 
avai!  obtenus,  elle  les  devait  à  la  formule  «  intégrité  de 
TEmpire  ottoman,  »  qu'elle  avait  résolument  adoptée,  non 
comme  un  expédient  passager,  mais  comme  Tune  des  assises 
fondamentales  de  sa  politique  traditionnelle  adaptée  à  ses  be- 
soins et  à  ses  intérêts  présens.  Une  Turquie  forte,  capable  de 
mettre  en  ligne  une  armée  solide,  pouvait  devenir,  dans  cer- 
taines éventualités  que  Tavenir  semblait  préparer,  un  facteur 
important  dans  la  politique  générale.  Là  raison  d'être  ultime 
de  la  politique  franco-russe,  dans  la  crise  de  1895-1896,  c'est 
en  Egypte  qu'il  faut  aller  la  chercher.  L'Angleterre  avait  tout 
fait  pour  rompre  le  bon  accord  de  la  France  et  de  la  Russie; 
elle  avait  échoué,  et  il  se  trouvait  que  c'était  au  contraire  cette 
union  qui  avait  donné  le  ton  au  concert  européen  et  réglé  les 
difficultés  orientales.  Mais  le  résultat  auquel  l'Angleterre  n'avait 
pu  arriver  par  son  action  extérieure,  l'opposition,  en  France 
môme,  allait  l'obtenir  partiellement  en  menant,  contre  le  cabinet 
Méline-Hanotaux,  la  plus  violente  campagne,  et  en  affectant  de 
rendre  la  politique  franco-russe  responsable  de  massacres  que 
d'autres  avaient  provoqués,  qu'elle  n'avait  pas  qualité  pour 
punir,  qu'elle  a  finalement  arrêtés,  et  qu'elle  a  essayé  d'empê- 
cher dans  toute  la  mesure  où  elle  le  pouvait,  sans  sacrifier  sa 
propre  sécurité  et  sans  jeter  l'Europe  dans  les  complications 
redoutables  d'une  crise  orientale.  Cette  campagq^e  ne  servit  pas 
la  cause  des  Arméniens,  mais  elle  réussit  à  ameuter  une  partie 
de  l'opinion  française  contre  une  politique  qui  faisait  notre  force 
dans  le  monde,  mais  qui  gênait  la  liberté  de  mouvemens  de 
l'Angleterre.  Ainsi,  indirectement,  la  politique  britannique  avait 
en  partie  réussi  :  elle  avait  émoussé,  dans^  une  certaine  mesure, 
la  puissance  d'action  de  l'Alliance  franco-russe,  en  aidant,  ep 
France,  au  déchaînement  des  passions  politiques  et  à  l'avène- 
ment du  parti  radical. 

L'Allemagne  était,  cette  fois  encore,  cette  fois  surtout,  la 
principale  bénéficiaire  de  la  crise.  Depuis  le  Congrès  de  Berlin, 
elle  jouissait  à  Constantinople  d'une  influence  d'autant  plus 
forte  que  ses  armées  étaient  plus  éloignées  et  ses  flottes  moins 
redoutables.  Dans  la  crise  arménienne  son  attitude  fut  nettement 
favorable  à  la  Turquie  ;  elle  s'opposa,  ou  ne  donna  qu'une  adhé- 
sion platonique  à  toutes  les  mesures  proposées,  non  seulement 


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l'évolution  be  la  question  d'orient.  313 

par  l'Angleterre,  mais  encore  par  la  France  et  la  Russie^  pour 
imposer  au  Sultan  des  réformes.  Elle  ne  cessa»  pas  d'agir 
«  comme  un  membre  libre  du  concert  européen  ;  »  elle  ne  prit 
pour  règle  de  sA  conduite  que  son  intérêt  immédiat,  et  son  atti- 
tude contribua  dans  une  large  mesure  à  encourager  la  Porte 
dans  sa  résistance  aux  conseils  réitérés  de  la  Russie  et  de  la 
France.  Le  Sultan,  entre  la  Russie  et  TAutriclie,  dont  il  redou- 
tait le  voisinage  et  les  armes,  TAngleterre,  dont  les  intrigues  eu 
Arménie  et  les  visées  sur  Gonstantinople  Talarmaient,  la  France 
souvent  exigeante  quand  il  s'agissait  de  ses  protégés,  le  Sultan, 
délibérément,  choisit  l'Allemagne  qui,  en  échange  de  son  puis- 
sant appui  diplomatique,  ne  lui  demandait  que  des  concession^ 
de  chemins  de  fer,  des  commandes  pour  son  industrie,  des  faci- 
lités pour  son  commerce.  Au  moment  où  Ton  se  plaisait,  dans 
certains  milieux,  à  croire  son  influence  annihilée  pour  long- 
temps à  Gonstantinople,  elle  était  en  passe  d'y  devenir  prépon- 
dérante. 

Les  événcmens  de  Crète  et  de  Grèce  allaient,  l'année suîvanle, 
porter  à  son  apogée  le  crédit  de  rAllcmagne  à  Gonstantinople. 
\u  moment  où  les  soldats  grecs  du  colonel  Vassos  débarquaient 
en  Crète  pour  venir  en  aide  aux  insurgés,  Guillaume  11  signifiait 
durement  son  mécontentement  au  roi  Georges,  son  parent,  pro- 
posait de  bloquer  sans  délai  le  Pirée  et  d'exiger  le  rappel  du  c  - 
loneL  Entre  une  politique  si  rigoureuse  ut  les  incartades  pur 
trop  imprudentes  de  la  Grèce,  il  y  avait  place  pour  une  action 
pacificatrice  du  concert  européen.  Le  cabinet  de  Londres,  effrayé 
des  conséquences  de  sa  politique  de  l'année  précédente  et  dôs 
progrès  de  Tinfluence  allemande,  revenait  à  des  maximes  plus 
prudentes.  Quant  à  la  France,  elle  était  partagée  entre  ses  sym- 
pathies traditionnelles  pour  les  Grecs  et  sa  résolution  de  rester 
fidèle  à  la  politique  d'intégrité  ;  dès  le  début  de  la  crise,  elle  offrit 
aux  Grecs  l'autonomie  de  la  Crète  sous  lo  gouvernement    du 
prince  Georges,  mais  sous  la  suzeraineté  de  la  Porte.  Enlever  au 
Sultan  tout  droit  de  souveraineté  sur  la  Crète,  c'eût  été  la  mettre 
à  la  merci  de  l'influence  de  la  puissance  prépondérante  sur  les 
mers  et  maîtresse  de  l'Egypte,  comme  l'avait  prédit,  en  1853, 
Nicolas  I''^  :  ni  la  France  ni  la  Russie  n'y  conscnlaient.  «  11  n'y  a 
pas  trois  politiques  en  présence,  écrivait  à  cette  époque  M.  Fran- 
cis Charmes,  il  n'y  en  a  que  deux  :  ou  le  concert  européen  avec 
les  obligations  qu'il  entraîne,  avec  les  lenteurs  qu'il  impose,  avec 


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314  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

les  difficultés  qu'il  accepte  et  qu'il  essaie  de  résoudre,  ou  Tiso- 
lement  avec  la  rhétorique  pour  consolation  ou  pour  amusement.  » 
On  sait  comment  la  Grèce  ne  se  rendit  pas  au  conseil  des  puis^ 
sances,  et,  pour  son  malheur,  partit  en  guerre,  et  comment,  grâce 
à  l'Europe,  il  ne  lui  en  coûta  que  quelques  cantons  thessaliens, 
tandis  que  la  Crète,  tout  en  restant  partie  intégrante  de  l'Empire 
ottoman,  était  remise  aux  puissances  qui,  pour  la  gouverner,  dé- 
léguaient le  prince  Georges.  Cette  nouvelle  crise  portait  à  son 
apogée  l'influence  de  l'Allemagne  à  Constantinople  :  l'attitude 
nettement  turcophile  de  son  gouvernement,  les  encouragemens 
et  les  félicitations  de  l'Empereur  à  l'armée  turque,  l'opposition 
djB  sa  diplomatie  à  toutes  les  mesures  destinées  à  atténuer  le 
désastre  des  Grecs,  faisaient  de  Guillaume  II  non  seulement  un 
partisan  radical  de  l'intégrité  de  la  Turquie,  mais  encore,  pour 
le  plus  grand  bénéfice  de  l'industrie  et  du  commerce  allemand, 
l'ami  et  l'allié  du  sultan  Abd-ul-Hamid.  Son  voyage  à  Constan- 
tinople et  en  Palestine,  en  octobre  1898,  fut  la  manifestation 
éclatante  de  cette  intimité  nouvelle.  L'ère  germanique  com- 
mençait dans  l'Empire  ottoman. 

VI 

L'histoire  d'une  évolution  qui  n'est  pas  achevée  ne  comporte 
pas,  à  proprement  parler,  de  conclusion.  Mais,  des  observations 
précédentes,  peut-être  avons-nous  le  droit  de  tirer,  pour  la  poli- 
tique d'aujourd'hui  et  de  demain,  certaines  indications  sur  les 
conditions  dans  lesquelles,  si  une  crise  orientale  venait  à 
s'ouvrir,  les  grandes  puissances  s'y  trouveraient  engagées. 

I        L'influence  économique  et  politique  de  l'Allemagne  à  Con- 
stantinople s'est  affirmée  de  plus  en  plus  en  ces  dernières  années; 

1  elle  s'est  manifestée,  notamment  à  propos  des  affaires  de  Macé- 
doine, dans  un  sens  absolument  conservateur  de  l'intégrité  de 
l'Empire  ottoman,  de  la  souveraineté  du  Sultan  et  de  son  auto- 
rité de  Commandeur  des  Croyans.  En  vain  Abd-ul-Hamid  a-t-il 
parfois  timidement  essayé  de  faire  contrepoids  à  Thégémonie 
germanique,  en  reprenant  lé  jeu  de  bascule  qui  lui  a  si  souvent 
réussi  :  il  ne  saurait  plus  désormais,  même  s'il  le  voulait  réso- 
lument, échapper  complètement  à  cette  protection,  un  peu 
lourde  à  la  vérité,  mais  qui,  pour  lui,  reste  la  plus  profitable  et, 
pour  le  moment,  la  moins  dangereuse  de  toutes  celios  qu'il  avait 


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l'évolution  de  la  oï^bstion  d'orient.  315 

essayées  jusqu'ici.  Pour  la  Russie  et  même  pour  l'Autriche- 
Hongrie,  TEmpire  ottoman  était  un  obstacle  à  une  marche  vers 
la  mer  Egée  ou  le  golfe  Persique;  entre  les  mains  de  l'Angle- 
terre, il  était  une  barrière  dressée  entre  les  routes  de  l'Inde  et 
la  poussée  moscovite.  Pour  l'Allemagne,  qui  ne  confine  pas  4 
ses  frontières,  il  est  l'allié  nécessaire,  le  collaborateur  sans  lequel 
elle  ne  saurait  ni  acquérir  ni  garder  les  débouchés  commerciaux 
de  l'Orient  et  les  routes  de  l'Asie.  Pour  l'Angleterre  et  la  Russie, 
il  était  «  un  moyen;  »  pour  l'Allemagne,  il  est  un  but;  c'est  lui^ 
même  qui  est,  pour  l'expansion  allemande,  le  champ  d'expérience 
dont  elle  manquait  :  l'intérêt  certain,  durable,  de  TAUemagne 
est  donc  de  conserver  et  d^accroltre  la  puissance  turque  et  de  se 
servir  d'elle  pour  étendre  la  sienne  propre  dans  tout  le  domaine 
de  l'Islam.  Galvaniser  «  l'homme  malade,  »  fortifier  son  armée 
pour  s'en  faire  une  auxiliaire  dans  ses  desseins  politiques,  c'est 
l'intérêt  allemand  et  c'est  la  politique  de  l'Empereur.  Ainsi  sub- 
siste l'Empire  ottoman,  en  dépit  de  tant  de  prédictions,  plu^ 
solide  peut-être  qu'il  ne  l'avait  été  d^uis  longtemps,  en  tous  cas^ 
plus  musulman,  plus  turc. 

Il  est  parfois  périlleux,  pour  un  malade  qui  a  des  héritiers, 
de  paraître  reprendre  vigueur  et  santé.  L'homme  malade  turc, 
assisté  du  médecin  allemand,  inquiète  la  Grande-Bretagne.  Le 
rôle  qu'elle  a  tenu  en  1878,  a  passé  à  rAllemagno  :  politique 
d'intégrité,  politique  panislamique,  elle  a  tout  pris  et  c'est  son 
influence  dans  les  Balkans  et  en  Asie  qui  alarme  aujourd'hui  la 
puissance  qui  a  besoin  des  routes  de  l'Inde  et  qui  jouit  de  Tusu- 
fruit  de  l'Egypte.  La  formule  de  «  l'intégrité  de  l'Empire  otto- 
man, »  dont  la  politique  franco-russe  n'a  pas  eu  le  temps  de  faire 
valoir  tout  le  contenu, est  maintenant  passée  dans  le  jeu  de  l'Aile- 
magne, qui  parait  disposée  à  s'en  servir.  Pour  parer  à  ce  péril,  le 
seul  qui  menace  aujourd'hui  son  hégémonie  mondiale,  l'Angle- 
terre pourrait  être  tentée  de  hâter  la  désagrégation  de  TEmpire 
ottoman.  Par  quels  moyens,  nous  l'avons  laissé  pressentir  rLms 
un  précédent  article  sur  le  conflit  anglo- turc,  et  nous  n'y  revien- 
drons pas.  La  Grande-Bretagne,  depuis  que,  par  l'épée  du  Japon 
!et  le  concours  de  l'action  révolutionnaire,  elle  a  mis  momenta- 
inément  hors  de  combat  son  vieil  adversaire  russe,  n'a  plus 
besoin  de  l'écran  turc  pour  arrêter  la  descente  cosaque  vers  les 
Dardanelles  ou  le  golfe  Persique;  elle  serait  tentée  plutôt  de 
Rechercher  l'amitié  du  Tsar  pour  contrerbalancerj,  à  Constanti-. 


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âl6  ÎIÈMJÉ   DÈS   DEUX   MONDES. 

nople,  le  trop  rapîdo  essor  do  Tinlluence  germanique.  Elle  croît 
pouvoir  compter,  pour  seconder  éventuellement  ses  desseins 
dans  l'Empire  ottoman,  sur  le  concours  de  Tltalie,  dont  les 
espérances  dans  TAdriatiquc  et  en  Tripolitaine  s*accommode- 
raient  d^me  crise  orientale.  Il  est  vraisemblable  qu'elle  cherche- 
rait aussi  à  entraîner  -à  sa  suite  la  France  :  la  question  de  savoir 
si  nos  traditions,  nos  intérêts  en  Orient  et  notre  situation  en 
Europe  nous  engageraient  à  la  suivre  est  trop  délicate  pour  être 
tranchée  en  quelques  lignes:  peut-être  les  observations  que  nous 
avons  pu  faire,  chemin  faisant,  aideront-elles  le  lecteur,  sinon  à 
la  résoudre,  du  moins  à  la  poser  dans  ses  vrais  termes. 

La  Russie,  pendant  toute  la  période  de  son  expansion  en 
Extrême-Orient,  a  gardé,  en  Orient,  une  attitude  expectante  et 
réservée;  eRe  a  signé,  en  1897,  une  convention  avec  TAutriche- 
Hongrie  pour  maintenir  le  statu  quo  dans  les  Balkans,  refréner 
les  ambitions  impatientes  des  nationalités  de  la  péninsule  et  y 
conserver  Téquilibre  nécessaire  à  la  paix;  en  1903,  la  bonne 
entente  des  deux  cabinets  de  Vienne  et  de  Pétersbourg  s'est 
encore  manifestée  par  l'adoption  du  programme  de  Muerzsteg 
pour  la  pacification  et  les  réformes  en  Macédoine.  Ni  à  Vienne, 
ni  à  Pétersbourg,  on  ne  prend  ombrage  des  progrès  de  Tin- 
fluence  allemande  à  Constantinople  ;  à  Vienne,  on  espère  être  de 
moitié  dans  la  politique  du  Drang ;  à  PétersbourgTon  compte 
sûr  le  système  de  l'intégrité,  jpratiqué  par  l'Allemagne,  pour 
empêcher  une  puissance  européenne  quelconque  de  mettre  la 
main  sur  les  détroits,  car,  tant  qu'ils  demeureront  aux  mains 
des  Turcs,  l'espérance  de  voir  se  réaliser  un  jour  les  aspira- 
tions traditionnelles  tant  de  fois  déçues,  reste,  pour  la  Russie, 
parmi  les  possibilités  de  l'avenir.  L'Allemagne  se  trouve  donc  en 
niesùre  de  profiter  de  sa  grande  influence  dans  l'Empire  otto- 
man pour  y  sauvegarder  et  au  besoin  pour  y  favoriser  les  inté- 
rêts de  la  Russie  et  ceux  de  TAutriche,  et  pour  tenter  de  renouai', 
selofli,  la  tradition  bismarckiennc,  l'entonte  dps  trois  empereurs. 
Ainsi  gravitent,  aujourd'hui  plus  quejamais,  autour  de  Constan- 
tinople et  de  Salonique,  toutes  les  combinaisons  de  la  politique 
européenne. 

René  Pinon. 


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pp*^" 


COMMENT  AIMiT  LES  MISMES  (MËTn 


Les  médecins  ont  beaucoup  étudié  les  mystiques  dans  la 
seconde  moitié  du  dernier  siècle  et  ils  se  sont  contentés  souvent 
d'explications  trop  simples. 

Sans  s'arrêter  sur  les  rares  neurologistes  qui  n'ont  vu  dans 
Vanalyse  des  états  mystiques  qu'une  occasion  de  polémique 
antireligieuse,  on  doit  reconnaître  que  la  plupart  de  ceux  qui 
ont  abordé  cette  étude  ont  méconnu  la  complexité  des  faits  en 
admettant  que  la  connaissance  de  Thystérie  suffisait  h  les 
éclaircir.  Les  jeûnes  prolongés,  les  visions,  les  extases,  les  stig- 
mates se  rencontrant  aussi  bien  dans  les  hôpitaux  que  dans  les 
couvens,  ils  ont  pensé  de  très  bonne  foi  qu'ils  pouvaient  consi- 
dérer le  mysticisme  comme  une  manifestation  particulière  dé 
ce  mal.  «  Un  mystique  est  un  hystérique  qui  tient  de  son 
éducation  les  idées  religieuses  qui  orientent  sa  pensée  et  colo- 
rent d'une  môme  teinte  ses  divers  accidens  mentaux,  »  tel  est 
le  jugement  sans  appel  qui  semblait  résulter  des  travaux  de 
Charcot  et  de  son  école. 

Il  y  a  beaucoup  à  dire  cependant  contre  une  conception  de  ce 
genre  (1),  et  Ton  pcnirrait  montrer  sans  peine  que,  chez  bien 
des  mystiques,  l'hystérie,  loin  de  constituer  une  condition  néces- 
saire de  la  mysticité,  n'intervient  qu'à  titre  accessoire  ou  môme 
n'intervient  pas  du  tout.  Ce  qui  est  constant  dans  ces  âmes,  c'est 
l'exaltation  du  sentiment  religieux,  Tangoissc  du  doute,  la  soif 

(1)  D'excellents  argumens  ont  été  donnés  récemment  contre  celte  concept-  n 
par  M.  Pierre  Janet  [Une  Extatique,  Paris,  1901)  et  M.  Léo  Gaubert  {la  Calaie/^.^  e 
chez  lu  mystiques,  ^avht  idOZ), 


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318  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

de  la  certitude,  le  désir  de  la  sainteté;  ce  qui  est  variable,  ce  sont 
les  moyens,  consciens  ou  non,  dont  elles  disposent  pour  apaiser 
leur  angoisse  et  réaliser  leurs  désirs.  Ce  n'est  pas  évidemment  par 
cet  état  nerveux  que  Pascal  est  arrivé  à  la  joie  de  la  certitude,  et, 
si  sainte  Thérèse  a  été  hystérique,  on  ne  saurait  prétendre  que 
son  mysticisme  d  intelligeni  et  si  personnel  ait  été  passivement 
conditionné  par  sa  névrose;  bien  au  contraire,  elle  a  su  mer- 
veilleusement profiter  de  ses  visions  et  de  ses  extases  pour  se 
rapprocher  de  son  Dieu,  et  c'est  son  hystérie  qu'elle  a  soumise 
à  son  mysticisme.  D'ailleurs,  à  mesure  qu'on  lit  sainte  Thérèse, 
saint  Jean  de  la  Croix,  Ruysbroeck,  M"'  Guyon,  on  s'aperçoit 
que  le  mysticisme,  avec  l'ascétisme  physique  et  moral  qui  pré- 
pare l'union  divine,  et  l'extase  qui  la  réalise,  implique  toute  une 
philosophie  profonde  de  la  vie  ;  et  l'explication  de  cet  état  d'âme 
par  la  simple  névrose  paraît  non  seulement  inexacte,  mais  infini- 
ment courte.  En  attendant  que  la  critique  médicale  apporte 
dans  l'étude  générale  des  phénomènes  naystiques  plus  d'esprit 
philosophique,  je  voudrais  aborder  un  chapitre  souvent  traité, 
celui  de  l'amour  mystique,  et  ce  me  sera  une  occasion  de  mon- 
trer, avec  des  textes,  combien  l'analyse  est  restée  jusqu'ici  insuf- 
fisante par  rapport  aux  sentimens  très  complexes  et  très  délicats 
qu'elle  avait  la  prétention  de  pénétrer. 

I 

On  a  pu  avec  raison  définir  le  mysticisme  «  l'amour  exclusif 
de  Dieu.  » 

Non  seulement  les  grands  mystiques  aiment  Dieu  conmie 
toutes  les  âmes  religieuses,  mais  ils  aspirent  sans  cesse  à  l'aimer 
davantage  et,  partant,  à  n'aimer  que  lui.  Tous  les  instincts,  tous 
les  désirs  qui  n'ont  pas  Dieu  pour  objet,  leur  apparaissent  conmie 
des  ennemis  de  leur  âme,  et  c'est  pour  assurer  jalousement  le 
triomphe  de  l'amour  divin  sur  toute  inclination  naturelle  qu'ils 
se  soumettent  à  cette  discipline  physique  et  morale  qu'on  appelle 
Tascétisme. 

Par  le  jeûne,  ils  espèrent  soustraire  leur  esprit  à  la  domina- 
tion de  la  matière  et  s'affranchir  d'un  besoin  qui  rive  toute  créa- 
tm'e  à  la  terre  ;  par  les  souffrances  et  les  privations  physiques,  ils 
veulent  tuer  l'instinct  du  plaisir  sous  toutes  ses  formes,  rendre 
lem*  corps  insensible  aux  excitations  légères  du  goût,  de  la  vue 


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COMBÏENT   AIMENT  LES   MYSTIQUES   CHRÉTIENS,  319 

OU  de  Touïe,  aussi  bien  qu'aux  excitations  violentes  de  la  chair; 
par  les  mortifications  morales  et  les  humiliations,  ils  veulent 
étouffer  les  sentimens  égoïstes  et  en  particulier  le  plus  dange- 
reux de  tous,  le  sentiment  de  Torgueil. 

Ainsi,  à  mesure  qu'ils  coupent  leurs  chaînes,  ils  s'élèvent 
vers  le  Dieu  qu'ils  aiment  et  deviennent  plus  capables  de  l'aimer, 
puisque,  suivant  la  forte  expression  de  Ruysbroeck  :  «  libre  et 
puissant  par  l'ascétisme,  le  mystique  porte  son  âme  dans  sa  main 
et  la  donne  à  qui  il  veut.  » 

Il  ne  suffit  pas  cependant  de  libérer  son  âme,  il  faut  encore 
lui  donner  le  moyen  d'éprouver  dans  sa  plénitude  cette  affeetion 
dont  elle  a  soif.  Aussi  le  mystique  s'entraîne-t-il,  par  des  atti- 
tudes et  par  des  gestes,  à  réaliser  d'abord  dans  son  être  physique 
l'expression  de  Tamour  de  Dieu;  il  reste  des  heures  entières 
agenouillé  ou  prosterné  devant  la  croix,  il  tient  ses  yeux  et  ses 
mains  levés  vers  le  ciel. 

Saint  François  de  Sales  n'a-t-il  pas  écrit  que  «  dans  les  mo- 
mens  de  sécheresse,  il  convient  quelquefois  de  piquer  son  cœur 
par  quelque  contenance  et  mouvement  de  dévotion  extérieure  (1)? 
Pascal  n'a-t-il  pas  conseillé  :  «  Abêtissez-vous,  »  et  les  psycho- 
logues modernes  n'ont-ils  pas  souvent  répété  qu'exprimer  un 
sentiment,  c'est  déjà  partiellement  le  ressentir? 

Et  tandis  que  le  corps  se  maintient  de  la  sorte  en  état  de  grâce, 
tandis  qu'il  aspire  tout  entier  à  l'amour  divin,  voici  la  raison 
qui  par  la  méditation  va  se  convaincre  que  cet  amour  est  seul 
légitime  et  seul  digne  d'être  éprouvé.  Le  même  saint  François 
nous  dit  que  dans  la  méditation  «  l'espi-it  tire  à  soi  les  motifs 
d'amour  et  les  savoure  (2)  ;  »  et  sainte  Thérèse  médite  sur  les 
plaintes  de  Fâme  séparée  de  Dieu,  sur  la  douleur  de  Cdme  qui 
désire  Dieu,  sur  l'excessive  bonté  de  Dieii^  sur  co  qui  peut  con- 
$oler  une  âme  de  son  exil;  les  titres  ont  beau  changer,  le  thème 
Be  change  guère,  et  les  méditations  provoquent  ainsi  l'adhésion 
rationnelle  de  l'âme  à  ce  sentiment  que  le  corps  désire  et  attend. 

Mais  ce  n'est  pas  encore  assez  ;  l'amour,  comme  tous  les  sen- 
timens, ne  peut  vivre  sans  des  images  qui  le  soutiennent,  et,  pour 
émouvoir  fortement  la  sensibilité,  ces  images  doivent  être  fixes 
La  contemplation,  d'après  saint  François  de    Sales,  consiste  à 
immobiliser  sa  pensée  sur  certaines   images  et  choses  capables 

(1)  Introduction  à  la  Vie  dévole,  II,  ch.  ix. 

(2)  Traité  de  l'Amour  de  Dieu^  liy.  VI,  ch.  ii. 


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320  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

de  provoquer  le  sentiment  que  l'on  cherche  (1).  Pour  contem- 
pler, le  mystique  devra  donc  choisir  une  image  e<  la  fixer,  et  s'y 
perdre  en  s'abandonnant  sans  mesure  aux  senti  mens  d'amour,  de 
tendresse  et  de  reconnaissance  qu'il  éprouve  devant  elle.  Quel- 
quefois, dans  cette  contemplation,  il  se  donnera  éperdument,  jus- 
qu'à perdre  la  notion  de  lui-même,  et  il  aura  l'illusion  qu'il  se 
confond  avec  son  Dieu  ;  d'autres  fois,  il  sera  plus  conscient  et 
plus  calme;  mais  il  n'en  éprouvera  pas  moins  la  joie  de  ne  plus 
s'appartenir,  il  aimera  son  Dieu  de  tout  de  son  cœur,  de  toute 
son  âme  et  de  toute  sa  pensée.  Quelle  est  la  nature  de  son 
amour? 

La  conception  qui  prévaut  encore  parmi  les  médecins  et 
môme  parmi  les  psychologues,  c'est  que  l'amour  mystique,  mal- 
gré l'ascétisme  physique  et  moral  qui  le  rend  possible,  malgré 
la  méditation  et  la  contemplation  religieuses  qui  le  créent,  ne 
diffère  pas^  dans  sa  racine,  de  l'amour  humain  le  plus  sensuel. 
Sans  doute  Tobjet  est  Dieu,  mais  ce  n'est  pas  par  son  objet  qu'un 
sentiment  se  distingue  réellement  d'un  autre  ;  c'est  par  les  émo- 
tions secondaires  dont  il  se  compose,  par  les  organes  qu'il  affecte; 
et,  considéré  sous  cet  aspect,  l'amour  de  Dieu  apparaît  comme 
une  transformation  à  peine  déguisée  de  l'amour  des  créatures. 
Ce  sont  les  mêmes  expressions  physiques  ou  verbales,  les  mêmes 
ardeurs  et  les  mêmes  satisfactions. 

Les  faits  ne  manquent  pas,  semble-t-il,  pour  appuyer  la  thèse; 
ouvrez  un  mystique  au  hf^sard  et  voyez  comme  il  parle  :  il  s'ex- 
prime avec  le  langage  de  l'amour  le  plus  passionné  ;  il  fait  les 
mômes  protestations  qu'un  amant,  il  a  les  mêmes  souffrances  et 
les  mêmes  jpies.  «  Je  vous  envoie  mon  cœur  pour  le  donner  à 
notre  tout  amour,  »  écrit  la  mère  Agnès  de  Langeac  à  M.  Ollier, 
«  dites  hardiment  à  notre  tout  aimant  que  je  l'aime  ou  que  je 
meure  (2).  »  «  0  hion  vrai  Dieu,  l'époux  de  mon  âme,  et  toute 
la  joie  de  mon  cœur,  »  s'écrie  sainte  Rose  de  Lima,  «  j'ai  soif  de 
vous  aimer,  ma  joie  et  mon  salut,  comme  vous  vous  aimez  vous- 
même.  Oh  oui!  que  je  sois  brûlée,  détruite,  cmsumée  par  votre 
divin  amour,  ô  Jésus  mon  bien-aimé  (3).  »  —  «  Où  vous  êtes- 
vous  caché,  mon  bien-aimé,  »  disait  sainte  Catherine  de  Sienne, 

(I)  Traité  de  V Amour  de  Dieu,  ch.  m  et  v. 

(ii)  Vie  par  M.  de  Lantagcs,  édition  revue  par  M.  l'abbé  Lucot,  II,  p.  i37. 

{?>)  \'ie  de  sainte  Rose  de  LimUf  par  le  Père  Léonard  Uansen,  p.  215. 


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COMMENT  AIMENT    LES   MYSTIQUES   CHRÉTIENS.  321 

«  VOUS  m'avez  abandonnée  dans  lesgémissemens.  Forêts  épaisses, 
prés  toujours  verts,  dites-moi  si  mon  amant  a  passé  par  vos 
campagnes  (1)  ;  »  et  quand  elle  Ta  trouvé,  c'est  un  mariage  éternel 
qu'elle  lui  demande.  De  môme,  Catherine  de  Ricci,  après  avoir 
longtemps  appelé  l'époux  divin  de  ses  vœux,  le  voit  venir  à  elle 
et  lui  dire  :  «  Ma  fille,  reçois  cet  anneau  comme  un  gage,  et  un 
témoignage  que  tu  es  à  moi  et  seras  toujours  mienne  (2).  »  Et 
le  biographe  ajoute  qu'il  ne  la  quitta  qu'après  lui  avoir  fait  goû- 
ter quelques-unes  de  ces  joies  pures  de  l'esprit  qu'il  réserve  à  ses 
épouses  bien-aimées. 

Jeanne>Marie  de  la  Croix,  après  avoir  appelé  Jésus  avec  toute 
la  tendresse  de  son  cœur,  après  lui  avoir  consacré  son  âme  et 
son  corps  de  vierge,  s'entend  dire  par  la  voix  de  l'Époux  :  «  Tu 
es  pauvre  et  cependant  je  t'aime  tendrement,  et  je  suis  venu  avec 
joie  te  visiter.  N'es-tu.  pas  ma  fiancée  chérie,  ne  m'as-tu  pas 
offert  ta  couronne  de  virginité  (3)?  »  Une  autre  fois,  pénétrée 
d'enthousiasme,  elle  s'écrie  :  «  Je  l'ai  trouvé,  je  l'ai  trouvé,  celui 
que  mon  cœur  aime.  Je  veux  le  garder  et  ne  jamais  plus  le 
lâcher.  0  mon  doux  amour,  ô  mon  divin  époux,  que  vous  êtes 
beau,  que  vous  êtes  gracieux  (4)  !  »Et  quand  elle  veut  exprimer  sa 
joie  :  «  Mon  âme,  »  dit-elle,  «  nageait  dans  un  océan  de  délices, 
portée  dans  les  bras  de  son  céleste  époux.  Dans  ce  sentiment 
d'union  avec  Dieu,  je  me  sentais  purifiée,  comme  l'or  dans  la 
fournaise,  par  la  flamme  du  divin  anaour  (5).  » 

Dans  le  môme  style,  sainte  Angèle  do  Foligno  parle  de  ses 
langueurs  amoureuses,  de  ses  crucifiemens  d'amour,  tandis  que 
Marie  de  l'Incarnation  tend  continuellement  vers  l'amant  céleste 
«  ses  bras  intérieurs  (6).  » 

Tel  est  le  langage  amoureux  de  la  plupart  des  mystiques 
chrétiens,  et  quelques-uns  d'entre  eux,  plus  précis  que  les  pré- 
cédens,  paraissent  s'en  être  servis  pour  exprimer,  non  seulement 
des  sentimens,  mais  de  véritables  sensation»  et  de  véritables 
désirs. 

Saint  François  de  Sales,  par  exemple,  dans  son  Traité  de 

\\)  Vie  de  sainte  Catherine  de  Sienne,  par  Chavin  de  Malan,  p.  50-51. 

(2)  Vie  de  sainte  Catherine  de  Ricci,  par  Hyacinthe  Bayonne,  t.  I,  p.  170. 

(3)  Vie  de  Jeanne-Marie   de  la   Ci^oix,  par  Weber,  p.  253  de  la   traductioa 
française. 

(4)  Ibid.,  p.  258. 

(5)  Ibid.,  par  Weber,  p.  66  de  la  traduction  française. 

(6)  Vie  de  Marie  de  VIncamation,  par  l'abbé  Chapot,  I,  91-93. 

TOMK  XXXV.  —   1900.  21 


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322  REVUE  DBS  DEUX  MONDES. 

r Amour  de  DieUy  parle  un  langage  très  coloré  d'imasces  amou* 
relises,  et  quand  il  veut  dire  les  perfections  de  la  Vierge,  il  le 
fait  dans  des  termes  qui  semblent  trahir  un  sentiment  d'ado- 
ration sensuelle.  Il  célèbre  «  ce  corps  doux,  humble,  pur, 
obéissant  au  saint  amour,  et  qui  est  tout  embaumé  de  mille 
suavités  sacrées  (1).  »  Marie  Âlacoque  écrit  dans  le  môme  style 
à  propos  de  Jésus  :  «  Il  me  fit  comprendre,  à  la  manière  des 
amans  les  plus  passionnés,  qu'il  me  ferait  goûter  ce  qu'il  y  avait 
de  plus  doux  dans  la  suavité  des  caresses  de  son  amour;  en  effet, 
elles  furent  si  excessives  qu'elles  me  mettaient  souvent  tout 
hors  de  moi  (2).  »  Sainte  Thérèse  elle-môme  n'aurait  pas  été  à 
l'abri  des  confusions  de  ce  genre,  si  on  en  croit  ses  Mémoires. 
«  A  la  vérité,  »  écrit-elle,  «  quand  cet  époux  très  riche  veut  en- 
richir et  caresser  les  âmes  davantage,  il  les  unit  tellement  à  lui, 
que,  pareilles  à  des  personnes  que  l'excès  du  plaisir  et  de  la  joie 
fait  défaillir,  elles  croient  être  suspendues  à  ses  di\îns  bras, 
collées  à  son  divin  côté,  appliquées  à  ses  divines  mamelles  et  ne 
savent  plus  que  jouir  (3).  »  Tout  le  monde  connaît  l'épisode  ce 
lèbre  de  la  transverbération  immortalisé  par  le  Bernin,  et  ce» 
ravissemens  que  sainte  Thérèse  éprouvait,  dit-elle,  au  cours  de 
certaines  extases,  à  sentir  son  cœur  transpercé  par  l'épée  de 
feu  d'un  séraphin.  Les  termes  dont  elle  se  sert  pourraient  fa- 
cilement s'appliquer  à  des  sensations  qui  n'ont  rien  de  céleste, 
et,  à  les  prendre  dans  ce  sens,  on  y  trouve  môme  une  précisioik 
telle  que  la  citation  intégrale  est  impossible  ici  (4). 

Enfin  M"'  Guyon,  si  froide  envers  son  mari,  parait  l'avoir 
été  beaucoup  moins  dans  ses  effusions  et  ses  extases  mys- 
tiques ;  son  langage  est  souvent  celui  de  l'amour,  ses  can- 
tiques sont  pour  la  plupart  des  cantiques  d'amour,  et  le 
rêve  qu'elle  raconte  au  deuxième  livre  de  sa  vie  a  prêté  à  bien 
des  interprétations  fâcheuses.  «  Le  Maître  me  mena,  »  dit-elle, 
«  dans  un  bois  qui  était  de  cèdres.  Il  y  avait,  dans  ce  bois,  une 
chambre,  et  dans  cette  chambre,  deux  lits.  Je  lui  demandai  pour 
qui  étaient  ces  deux  lits  ;  il  me  répondit  :  Il  y  en  a  un  pour  ma 
Mère,  et  l'autre  pour  vous,  mon  Epouse  (5).  »  Bossuet,  lorsqu'il 

(1)  Traité  de  V Amour  de  Dieu,  liv.  lU,  ch.  vui,  p.  183. 

(2)  Vie  et  Œuvres  de  la  bienheureuse  Marie  Alacoque,  t.  II. 

(3)  Œuvres  de  sainte  Thérèse.  Des  pensées  sur  l'amour  de  Dieu,  ch.  iv, 

(4)  Voyez  Autobiographie f  ch.  xxix. 

(5)  Autobiographie,  U,  ch.  xvi,  p.  178. 


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COMMENT  AIMENT   LES   MYSTIQUES   CHRÉTIENS.  323 

rapporte  ces  paroles  dans  sa  Relation  sUr  le  Quiétisme,  ne  paraît 
pas  avoir  eu  d'hésitation  sur  le  sens,  puisqu'il  ajoute  en  gui»e 
de  commentaire  :  «  Mais  passons,  et  vous,ô  Seigneur,  si  j'osais, 
je  vous  demanderais  un  séraphin  avec  le  plus  brûlant  de  tous 
ses  charbons,  pour  purifier  mes  lèvres  souillées  par  oe  récit  (1), 
quoique  nécessaire.  » 

Fondée  sur  des  citations  de  ce  genre  (2),  la  psychologie  des 
mystiques  apparaît  comme  très  simple,  malgré  les  troubles  ner- 
veux ou  mentaux  qui  viennent  la  compliquer;  ce  sont,  nous 
dit-on,  des  âmes  ardentes,  éprises  de  la  Vénus  terrestre  :  sous  l'in- 
fluence des  idées  chrétiennes,  ils  veulent  lutter  contre  la  nature, 
tuer  en  eux  l'éternel  désir  par  l'ascétisme  et  les  mortifications, 
et,  très  sinc^ement,  ils  se  persuadent  qu'ils  en  sont  vainqueurs  ; 
mais  on  ne  retranche  pas  de  sa  vie  un  instinct  aussi  puissant 
que  l'instinct  sexuel.  Si  on  lui  fait  la  chasse,  si  on  le  traque,  on 
l'oblige  seulement  à  se  déguiser,  et  c'est  lui  qui  finalement  rem- 
porte la  dernière  victoire,  puisque,  suivant  les  paroles  que 
M"'  de  Se  vigne  appliquait  à  Racine,  les  mystiques  aiment  Dieu, 
comme  les  amans  aiment  leurs  maîtresses. 

On  pourrait  s'étonner  avec  quelque  raison  de  rencontrer  une 
pareille  explication  de  l'amour  mystique  chez  la  plupart  de  ceux 
qui  considèrent  le  mysticisme  comme  une  manifestation  parti- 
culière de  l'hystérie.  C'est  un  fait  bien  connu,  en  effet,  que  si 
cette  névrose  s'allie  quelquefois,  comme  on  le  croit  d'ordinaire, 
avec  l'exaltation  des  désirs,  elle  s'associe  le  plus  souvent  avec 
la  frigidité  des  sens,  et  dans  ce  cas  on  ne  voit  guère  comment 
l'amour  de  Dieu  pourrait  être  la  transformation  d'un  amour 
charnel  qui  n'existe  pas.  Mais,  même  en  laissant  de  côté  la  ques- 
tion de  rhystérie  et  les  objections  d'ordre  général,  on  peut, 
par  l'analyse  directe  des  faits,  apporter  à  cette  conception  de 
l'amour  mystique  d'importantes  restrictions. 

Après  les  citations  que  nous  avons  faites  et  que  nous 
aurions  pu  prolonger,  on  ne  saurait  contester  que  les  mystiques 
se  servent,  pour  exprimer  leur  amour  de  Dieu,  du  langage  de 
l'amour  humain  le  plus  passionné. 

La  question  est  seulement  de  savoir  si  la  mère  Agnès  de 

(1)  Relation  sur  le  Quiétisme,  !!•  section,  p.  98,  édition  Lâchât. 

(2)  On  en  trouvera  d'antres  dans  un  intéressant  article  de  M.  de  Montmoramd 
[Rev,  Philos,,  octobre  1903}  auquel  j'ai  emprunté  qii<»IqiioR  «ne»  des  précédentes. 


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324  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Langeac,  Jeanne-Marie  de  la  Croix,  Catherine  de  Sienne,  sainte 
Rose  de  Lima,  sainte  Angèle  de  Foligno,  M"*  Guyon,  Marie 
Alacoque  et  toutes  celles  que  je  pourrais  ajouter,  disposaient 
pour  revêtir  leurs  sentimens  d'un  autre  langage.  Quand  elles 
parlent  de  caresses  suaves,  de  joies  qui  font  défaillir,  quand 
elles  appellent  Jésus  Tépoux  céleste,  le  fiancé,  Tamant  divin, 
quand  elles  tendent  vers  le  «  ravisseur  leurs  bras  intérieurs,  » 
quand  elles  se  disent  crucifiées  de  langueur,  ellos  emploient 
pour  exprimer  leur  amour  mystique  les  seuls  termes  qu'ait 
inventés  pour  Tamour  la  langue  des  hommes.  Bien  avant  qu'une 
sainte  Thérèse  ou  une  Marie  de  la  Croix  aient  senti  s'allumer 
dans  leur  cœur  la  flamme  divine,  les  poètes  de  toutes  les  litté- 
ratures avaient  pleuré  sur  les  tourmens  de  Tàme  qui  se  sent  dé- 
laissée, célébré  les  joies  sans  fin  de  celle  qui  se  sent  élue;  les 
premiers,  et  de  tout  temps,  ils  avaient  parlé  du  martyre  d  amour, 
des  blessures  d'amour,  des  feux  de  Tamour,  chanté  les  ravisse- 
niens,  les  extases  et  ces  délires  de  tendresse  où  les  âmes  croient  se 
confondre.  Les  mystiques  chrétiens  n  ont  eu  qu'à  puiser  dans  ce 
vocabulaire  pour  exprimer  les  élans  d'amour  qui  les  entraînaient 
vers  Dieu  et  leurs  angoisses  et  leurs  tristesses,  et  leurs  espérances 
et  leurs  joies.  Et  si  dans  leur  langage  ils  ont  trop  souvent  parlé 
des  baisers  divins,  des  caresses  de  lépoux,  de  ses  embrassemens, 
c'est  que  les  termes  de  l'amour  humain  leur  arrivaient  tout 
chargés  d'une  sensualité  terrestre  qui  les  avait  créés  pour 
s'exprimer  (1). 

Sans  doute,  quand  on  lit  sainte  Angèle  de  Foligno,  M""*  Guyon, 
Jeanne-Marie  de  la  Croix,  Catherine  de  Ricci,  on  épronvo 
quelque  peine  à  ne  pas  prendre  au  pied  de  la  lettre  les  déclara- 
tions d'amour  qu'elles  adressent  à  Jésus;  mais  on  fait  plus  faci- 
lement la  part  de  la  métaphore  quand  on  rencontre  lus  mêmes 
phrases  tendres  ou  passionnées  chez  saint  Bernard,  chez  Tauler 
ou  chez  saint  François  d'Assise.  «  Si  quelqu'un  de  nous,  »  dit 
saint  Bernard,  «  trouve,  comme  le  prophète,  du  bonheur  à  s'at- 
tacher à  Dieu;  si,  pour  parler  plus  clairement,  l'un  de  nous  est 
tellement  un  homme  de  désir  qu'il  aspire  après  la  mort  pour 
être  uni  au  Christ,  si  ses  désirs  sont  ardens,  dévorans,  conti- 
nuels, celui-là  recevra  le  Verbe  qui  le  visitera  en  Epoux.  Il  re- 

(1)  Cf.  sur  ce  point  spécial  du  langage  mystique  M.  de  Montmorand  {Us  Étais 
mystiques,  Rev,  Philos,,  juillet  1905)  et  M.  Ribot  {Qu'est-ce  qu'une  Passion,  Rev, 
PKUos,,  mai  1906,  p.  474). 


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COHMENT   AIMENT   LES   MYSTIQUES   CHRÉTIENS.  325 

connaîtra  l'heure  de  cette  visite,  quand  il  se  sentira  intérieure- 
ment étreint  par  certains  bras  de  la  divine  sagesse,  et,  par  suite, 
la  suavité  du  saint  amour  sera  versée  dans  son  cœur  (1).  » 

«  Quand  Tépouse,  nous  dit  Tauler,  a  tout  abandonné  et  est 
devenue  pure  et  parfaitement  aimable.  Dieu  verse  sur  elle  les 
torrens  de  l'amour  divin...  tellement  que  Tépouse,  enivrée 
d'amour,  se  perd  et  s'oublie»  et  toutes  les  créatures  (2).  » 

«  L'amour  m'a  mis  dans  le  feu,  »  dit  saint  François  d'Assise, 
«  je  brûle  d'amour.  Lorsque  je  commençai  à  aimer  l'époux  de 
mon  &me,  il  avait  la  douceur  de  l'agneau,  mais  depuis  il  m'a 
percé  le  cœur  d'un  fer  aigu  qu'il  a  enfoncé  profondément  (3).  » 

Le  feu  de  l'amour,  le  cœur  percé,  le  trait  de  fer  !  Que  ne 
dirait-on  pas  si  l'on  rencontrait  toutes  ces  métaphores  sous  la 
plume  d'une  femme  mystique  ! 

Il  convient  d'ajouter  avec  M.  de  Montmorand  (4)  que  le  ca- 
tholicisme avait,  dès  le  m«  siècle,  donné  aux  mystiques  le 
modèle  de  leur  langage  amoureux  en  présentant  le  Cantique  des 
Cantiques  comme  ud  dialogue  de  l'Église  avec  son  époux  divin. 
Si  l'Église  elle-même  a  pu  dire  :  «  Que  mon  bien-aimé  me  baise 
du  baiser  de  sa  bouche,  »  et  si  Jésus  a  pu  répondre  :  <'  Vos  deux 
mamelles  sont  comme  deux  petits  jumeaux  de  la  chevrette  qui 
paissent  entre  les  lis,  »  sans  que  ces  paroles  désignent  autre 
chose  que  l'union  des  âmes  ou  la  fécondité  de  l'amour  divin,  les 
mystiques  avaient  le  champ  libre  pour  exprimer  dans  un  langage 
sensuel  des  pensées  qui  n'étaient  pas  nécessairement  sensuelles. 

Plusieurs  d'entre  eux,  saint  Jean  de  la  Croix,  saint  Bernard, 
sainte  Thérèse,  M"*  Guyon  ont  commenté  le  Cantique  des  Can- 
tiques; tous  l'ont  plus  ou  moins  imité  ou  paraphrasé  dans  leurs 
effusions,  de  telle  sorte,  qu'avec  la  part  du  langage  métapho- 
.rique  de  l'amour,  on  doit  faire  aussi  la  part  d'un  langage  con- 
venu qui  s'inspirait  aux  mêmes  sources. 

.  Par  tradition  comme  par  nécessité,  les  mystiques  ont  parlé 
à  leur  Dieu  le  langage  amoureux  des  hommes,  et  c'est  commettre 
à  la  fois  une  injustice  et  utie  erreur  que  d'abuser  de  ce  langage 
pour  assimiler  brutalement  à  l'amour  sensuel  les  sentimens 
quils  éprouvent. 

(1)  Saint  Bernard,  Sermon  32,  N»  2. 

(2)  Tauler,  !•'  sermon  après  sa  conversion. 

(3)  Saint  bVançois  d'Assise,  le  Cantique  de  l'Amour» 
(Ij  Rtvue  Philosophique,  octobre  1903,  p.  391* 


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326  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Une   fois   la  part  des   métaphores  faite,  ne  reste-t-il  pas 
cependant,   dans    l'amour   mystique,  un  grand  fonds  de  ten 
dresse  humnine?  Ce  serait  nier  l'évidence  que  de  soutenir  le 
contraire. 

Si  les  analogies  verbales  ne  prouvent  pas  tout  ce  qu'on  a 
voulu  leur  faire  prouva,  elles  témoignent  au  moins  d'une  cer- 
taine parenté  entre  les  deux  sentimens  ;  ce  n'est  pas  l'ambitiony 
ou  l'avarice  qui,  sous  le  couvert  des  métaphores,  pourraient 
emprunter  k  ce  point  le  langage  de  l'amour.  Si  les  termes  de 
fiancé  mystique,  d'époux  céleste,  de  caresses  enivrantes  revien- 
nent si  facilement  dans  la  bouche  des  mystiques,  c'est  sans 
doqte  qu'ils  correspondent  à  quelque  r^ité  et  qu'ils  expriment 
un  sentiment  très  voisin  de  Tamour  humain.  En;  fait,  les 
hommes  qui  ont  aimé  la  vierge  Marie  d'amour  mystique,  lui  ont 
parlé  bien  souvent  comme  à  la  fiancée  de  leur  àme,  et  la  plupart 
des  femmes  qui  ont  aimé  Jésus  sont  allées  vers  lui,  avec  la 
partie  la  plus  féminine  de  leur  cœur.  Le  chercher,  soupirer  après 
lui  comme  après  un  fiancé  de  rêve,  reporter  sur  cet  amant  idéal 
toute  raffectJon  qu'elles  ne  donnaient  pas  à  la  terre,  c'est  là  ce 
qu'elles  ont  fait  presque  toutes.  Ce  qu'il  im[lorte  toutefois  de 
remarquer,  c'est  que  la  plupart  d  entre  elles  ne  sont  pas  venues 
à  Jésus,  comme  on  le  croit  trop  souvent,  après  avoir  éprouvé 
tout  ce  que  l^amour  humain  contient  de  désillusions  ou  d'amer- 
tumes ;  ce  n'est  pas  une  consolation  ou  une  revanche  qu'elles  ont 
demandées  k  leur  époux  divin  ;  elles  ne  lui  ont  pas  apporté  un 
cœur  tout  frémissant  encore  des  passions  charnelles,  une  àme 
tout  imprégnée  de  souvenirs  sensuels;  non,  elles  sont  allées 
vers  lui,  avant  de  rien  connaître  de  la  terre,  pour  fuir  des  réalités 
que  leur  esprit  jugeait  grossières;  c'est  avec  leur  âme  et  non  avec 
leurs  sens  que  le  plus  grand  nombre  d'entre  elles  ont  appelé 
l'Époux. 

Aussi,  malgré  les  apparences,  ont-elles  mêlé  très  rarement 
des  pensées  sensuelles  à*  leur  amour  divin,  tout  débordant  qu'elles 
l'aient  proclamé.  Ce  sont  des  chastes  que  la  plupart  des 
épouses  de  Jésus  ;  quand  on  a  fait  la  part  des  métaphores,  leur 
tendresse  amoureuse  apparaît  comme  un  sentiment  épuré,  où  le 
corps  proprement  dit  tient  peu  de  place. 

Mais,  à  parler  d'amour  sans  cesse,  à  aimer  de  tout  son  ^cœur, 
on  peut  quelquefois  être  dupe  et  mettre  dans  son  affection  une 
sensualité  qu'on  croit  avoir  à  jamais  bannie.  De  là  ces  quelques 


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COMMENT  AIMENT  LES   MYSTIQUES    CHRÉTIENS.  327 

passages  qu'on  a  si  souvent  exploités  contre  les  mystiques,  et 
où,  de  leur  aveu  môme,  il  résulte  que  leur  corps  n'a  pas  toujours 
été  étranger  k  leur  amour.  Sainte  Thérèse  par  exemple  écrit  à 
propos  de  la  Transverbération  :  «  La  douleur  de  cette  blessure 
était  si  vive,  qu'elle  m'arrachait  ces  faibles  soupirs  dont  je  par* 
lais  naguère,  mais  cet  indicible  martyre  me  faisait  goûter  en  même 
temps  les  plus  suaves  délices  ;  aussi  je  ne  pouvais  ni  en  désirer 
la  fin,  ni  en  trouver  le  bonheur  hors  de  Dieu.  Ce  n'est  pas  une 
souffrance  corporelle  mais  toute  spirituelle,  quoique  le  corps 
ne  laisse  pas  d'y  avoir  beaucoup  de  part  (1).  » 

On  a  le  droit  de  citer  ces  paroles,  et  c'est  une  justice  de  re- 
connaître que  les  médecins  et  psychologues  qui  traitent  du  mys- 
ticisme n'y  ont  jamais  manqué;  mais  il  convient  d'ajouter  en 
même  temps  que  sainte  Thérèse  a  donné  souvent  de  l'union 
mystique  une  description  où  les  sensations  du  corps  ne  trou- 
vaient pas  leur  place,  et  qu'elle  a  maintes  fois  célébré  dans  un 
enthousiasme  lyrique  des  joies  infinies  comme  la  joie  d'être 
élue,  la  joie  d'être  protégée,  qui,  pas  plus  que  les  joies  de  Pascal, 
ne  furent  des  joies  d'amour. 

II 

Mais  si  l'amour  mystique  n'était  fait  que  de  tendresse  hu- 
maine, ce  ne  serait  pas  le  sentiment  durable  et  puissant  que  tous 
les  mystiques  nous  décrivent.  Cet  amour  de  Dieu,  si  profond 
qu'ils  peuvent  s'y  noyer  pendant  l'extase,  si  impétueux  qu'il  les 
entraîne  comme  un  torrent,  si  vivace  que,  pour  beaucoup  d'entre 
eux,  il  ne  s'éteint  qu'avec  la  vie,  ne  peut  pas  avoir  son  unique 
source  dans  un  sentiment  plus  faible  que  lui.  Ce  ne  peut  être 
qu'un  sentiment  complexe  où  se  résument  et  s'associent  toutes 
les  tendresses  humaines,  le  faisceau  de  toutes  les  puissances 
d'aimer.  Aussi  contient-il  l'amour  filial  comme  il  contient 
l'amour,  et  bien  des  mystiques  sont-ils  allés  vers  Dieu,  non 
seulement  comme  une  femm^  va  vers  un  époux,  mais  avec  ce 
besoin  de  protection  et  cette  affection  reconnaissante  qui  serrent 
les  petits  contre  leur  mère. 

A  ne  considérer  que  le  langage  et  les  métaphores,  on  trouve- 
rait déjà  bien  des  raisons  de  croire  à  la  parenté  des  deux  senti- 

(1)  Sainte  Thérèse,  Autobiographie,  ch.  xxix. 


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328  REVUE   DES   DEUX    BIONDES. 

mens.  Si  Jésus  est  souvent  le  ravisseur  des  cœurs,  le  fiancé 
attendu  et  rêvé,  c'est  aussi  le  nourricier  divin  qui  dispense  aux 
affamés  la  nourriture  dont  ils  ont  besoin.  Saint  François  de 
Sales,  qui  parlait  de  la  Vierge  en  termes  sensuels,  parle  dans 
des  termes  aussi  sensuels  des  rapports  de  Tâme  avec  Dieu,  et  la 
seule  différence,  c'est  qu'il  n'emprunte  pas  à  l'amour,  mais  à  la 
maternité  ses  métaphores,  c  Ainsi  donc,  Théotime,  Notre  Sei- 
gneur montrant  le  très  aimable  sein  de  son  amour  à  l'âme  dé- 
vote, il  la  ramasse,  et,  par  manière  de  dire,  il  replie  toutes  les 
puissances  d'icelle  dans  le  giron  de  sa  douceur  plus  que  mater- 
nelle, puis  brûlant  d'amour,  il  serre  l'âme,  il  la  joint,  la 
presse  et  colle  sur  ses  lèvres  de  suavité  et  sur  ses  délicieuses 
mamelles,  la  baisant  du  sacré  baiser  de  sa  bouche  et  lui  faisant 
savourer  ses  tétins  meilleurs  que  le  vin  (1).  »  Quelques  pages 
plus  bas,  il  est  plus  explicite  encore  :  «  Si  vous  prenez  garde 
aux  petits  enfans  unis  et  jouant  au  sein  de  leurs  mères,  vous 
verrez  que  de  temps  en  temps,  ils  se  serrent  et  pressent,  par  de 
petits  élans  que  le  plaisir  de  téter  leur  donne.  Ainsi,  en  l'orai- 
son, le  cœur  uni  à  son  Dieu,  fait  maintes  fois  certaines  re- 
charges d'union  par  des  mouvemens  avec  lesquels  il  se  serre  et 
presse  davantage  en  sa  divine  douceur  (2) .  »  Il  avait  d'ailleurs 
pu  prendre  exemple  sur  sainte  Thérèse  qui  décrit  dans  des 
termes  très  analogues  l'oraison  de  quiétude  : 

«  L'âme  en  cet  état  est  comme  un  enfant  à  la  mamelle, 
quand  sa  mère  pour  le  régaler  fait  distiller  le  lait  dans  sa  bouche 
sans  qu'il  remue  seulement  les  lèvres.  De  môme  dans  cette  orai- 
son, la  volonté  aime  sans  que  l'entendement  y  contribue  par 
son  travail.  Le  Seigneur  veut  que,  sans  y  penser,  l'âme  sente 
qu'elle  est  avec  lui,  boive  le  lait  dont  ce  grand  Dieu  lui  remplit 
la  bouche  et  en  goûte  la  douceur  (3).  » 

Ce  sont  là  des  métaphores  bien  précises  et  dont  on  pourrait, 
avec  les  mômes  réserves,  tirer  les  mêmes  conclusions  que  des 
métaphores  d'amour,  mais  nous  avons  plus  que  des  métaphores 
pour  établir  que  les  mystiques  aiment  Dieu  d'une  affection 
filiale.  «  L'Eternel  est  mon  berger,  »  dit  le  psaume,  «  je  n'aurai 
point  de  disette.  Il  me  fait  reposer  dans  des  pâturages  herbeux, 
et  me  mène  le  long  des  eaux  tranquilles;  il  restaure  mon  âme 

(1)  Traité  de  V Amour  de  Dieu,  1.  VII,  ch.  i. 

(2)  Id.,  ibid. 

(3j  Chemin  de  la  Perreclion,  XXXI. 


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COMMENT   AIMENT   LES   3fYSTIQUES    CHRÉTIENS.  329 

et  me  conduit...  les  biens  et  la  miséricorde  m'accompagnent  (1).  » 
Beaucoup  de  mystiques  pourraient  répéter  ce  cantique,  qui  ont 
demandé  à  Dieu  d'être  le  soutien  et  Tami,  celui  qui  dirige  avec 
Tautorité  et  laffection  d'un  père.  «  Une  âme  abandonnée  à  Dieu,  » 
dit  M"'  Guyon,  «  est  en  les  mains  de  Dieu,  comme  un  enfant 
entre  les  mains  de  sa  nourrice  qui  le  tient  par  sa  lisière  (2).  » 
X  Plus  vous  serez  simple  et  petit  avec  Dieu,  »  di(-  Ile  encore,  «  et 
plus  il  vous  aimera.  Saint  Bernard  dit  que  Notre-Scigneur  s'est 
fait  petit  afin  d'être  plus  aimable;  j'ajoute  à  cela  qu'il  se  l'est  fait 
aussi  afin  de  nous  apprendre  à  devenir  petits,  et  c'est  le  seul 
moyen  d'être  agréable  à  ses  yeux  (3).  » 

Sainte  Thérèse,  lorsqu'elle  se  sent  tourmentée  par  le  démon, 
se  tourne  de  même  vers  son  Dieu  comme  vers  Tami  qui  ne 
trahit  pas  ;  et  si  elle  parvient  à  retrouver  le  calme,  c'est  qu'elle 
s'entend  dire  :  «  N'ayez  point  de  peur,  ma  fille,  je  ne  vous  aban- 
donnerai jamais,  n'appréhendez  rien  (4).  »  Ne  rien  craindre, 
être  apaisée  dans  ses  angoisses,  avoir  non  seulement  un  époux 
mystique  qu'on  puisse  aimer  de  sa  tendresse  de  femme,  mais  un 
ami  sûr  qui  délivre  l'âme  des  tentations  et  des  doutes  où  elle 
se  débat,  tel  est  l'idéal  de  sainte  Thérèse,  de  M"'  Guyon  et  de 
bien  d'autres,  chez  qui  la  médecine  ne  veut  voir  que  des  amantes 
sensuelles  de  Jésus. 

Enfin,  on  pourrait  être  tenté  de  croire  que  bien  des  femmes 
mystiques  ont  éprouvé  pour  Jésus  enfant  un  sentiment  très  ana- 
logue à  l'amour  maternel.  Ce  n'est  pas  toujours  Jésus  plein  de 
force  et  d'humanité  qui  leur  apparaît  dans  leurs  extases;  elles 
aiment  à  le  voir  tout  petit,  dans  la  crèche  où  il  naît,  à  le  suivre 
en  Egypte  où  il  fuit  les  persécutions  d'Hérode,  dans  le  temple 
où  il  étonne  les  docteurs;  à  vivre  près  de  lui  d'une  vie  familière 
et  tendre. 

C'est  ainsi  que  sainte  Rose  de  Lima  paraît  s'être  complu 
dans  la  vision  de  Jésus  enfant;  sainte  Lydwine  lui  a  donné  son 
cœur  dans  ses  extases,  et  Elisabeth  Ganori  Mora  l'a  entendu  lui 
dire  :  «  J'ai  gravé  mon  nom  dans  ton  cœur  et  tu  ne  pourras 
jamais  l'oublier  (5).  »  Ce  n'est  pas  cependant  l'amour  maternel 


(1)  Psaume  XXIII,  1,  6. 
Lettre  121. 
Lettre  28. 

(4)  Autobiographie,  ch.  xxv, 

(5)  Vie,  p.  141. 


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330  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

qui «e  manifeste  dans  cette  adoration  de  Jésus  enfant;  Jésus, 
même  tout  petit,  est  trop  chargé  de  puissances  et  de  grâces  aux 
yeux  des  mystiques  pour  être  aimé  d'un  amour  qui  implique 
quelque  supériorité  chez  celui  qui  aime.  C'est  toujours,  même 
quand  il  est  couché  dans  ses  langes,  le  Dieu  sauveur  qui  console 
et  guérit;  il  ne  pouvait  pas  être  l'objet  d'une  affection  qui  eût 
méconnu  à  ce  point  son  véritable  caractère.  Si  l'on  veut  retrou- 
ver dans  l'amour  mystique,  l'amour  maternel,  ou  tout  au  moins 
un  sentiment  qui  lui  ressemble,  c'est  ailleurs  qu'il  faut  le  cher- 
cher :  dans  la  pitié  douloureuse,  dans  la  charité  compatissante 
qu'inspire  Jésus  crucifié  sur  le  Golgotha  ou  oppressé  d^angoisses 
dans  le  jardin  de  Gethsémani. 

Ici  le  Dieu  redevient  assez  faible,  assez  souffrant,  assez 
homme,  pour  qu'une  affection  pitoyable  puisse  descendre  sur 
lui.  ((  Alors,  »  dit  Angèle  de  Foligno,  «  je  sentis  le  supplice  de 
la  compassion.  Alors,  au  fond  de  moi-même,  je  sentis,  dans  les 
os  et  dans  les  jointures,  une  douleur  épouvantable  et  un  cri  qui 
s'élevait  comme  une  lamentation.  Et  Jésus  s'écria  :  «  Soyez  bénie 
par  la  main  du  Père,  vous  qui  avez  partagé  et  pleuré  ma  pas- 
sion (1).  »  De  même  Catherine  Emmerich:  «  Je  regardai  Jésus 
avec  effroi  et  compassion  et  je  croyais  que  j'allais  mourir;  mon 
cœur  était  plein  d^amertume,  de  douleur  et  d'amour  (2).  » 

C'est  dans  ces  momens  de  pitié  ardente  que  les  mystiques 
c(  tout  transformés  en  Jésus  par  amour  et  par  compassion,  » 
suivant  les  propres  termes  d'une  légende,  réclament  leur  part 
de  ses  souffrances,  veulent  gravir  avec  lui  la  colline  de  mort, 
porter  sa  croix,  être  blessés  de  ses  blessures;  et  s'ils  arrivent 
quelquefois,  comme  Véronique  Giuliani,  à  porter  sur  la  tête  les 
traces  de  sa  couronne  d'épines  ou  sur  les  pieds  et  les  mains, 
comme  saint  François  d'Assise,  les  stigmates  de  ses  clous,  c'est 
à  force  de  s'être  représenté  ses  tortures  et  de  les  avoir  aimées. 

L'amour  divin  est  donc  infiniment  plus  riche  que  tous  les 
sentimens  humains  parce  qu'il  contient  les  plus  forts  et  les  plus 
profonds  d'entre  eux;  il  est  tissé  de  tendresse  conjugale;  il  est 
tissé  de  tendresse  filiale  ;  il  est  tissé  de  compassiop  ;  et  tous  ces 
sentimens  confondus  l'alimentent  et  le  renouvellent  sans  cesse. 
L'âme  mystique  voit  son  Dieu  tantôt  sous  les  traits  d'un  fiancé 
plein  de  grâce  et  de  beauté,  tantôt  sous  la  forme  d'un  père  tout- 

(1)  Le  livre  des  Visions  et  des  Instructions,  ch.  xxxiv. 

(2)  Visions^  tome  III,  ch.  xxx,  p.  388. 


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COMMENT    AIMENT   tES   MYSTJQUKS   CHRÉTIENS.  331 

puissant  et  d'un  consolateur,  tantôt  sous  Vapparence  d'un  homme 
souffrant  pour  elle  les  pires  souffrances,  et  elle  Taime  de  toutes 
ses  forces  d'amour,  de  reconnaissance  et  de  pitié. 

Ajoutons  que,  pour  définir  l'amour  mystique,  il  ne  suffit  pas 
de  dire,  comme  nous  venons  de  le  faire,  quels  scntimens  humains 
s'unissent  en  lui.  S'il  n'était  que  de  la  tendresse  conjugale,  de 
l'amour  filial  et  de  ta  pitié  confondus,  il  ne  serait  pas  encore  le 
sentiment  si  durable  et  si  fort,  dont  tous  les  mystiques  proclament 
et  subissent  l'empire.  Ce  qu'il  ne  faut  pas  oublier,  si  l'on  veut 
se  faire  une  idée  de  sa  toute  puissance,  c'est  qu'il  a  pour  objet 
les  réalités  éternelles,  qui  dans  l'esprit  du  mystique  ne  souffrent 
de  comparaison  avec  aucune  des  réalités  terrestres.  Quand  Dieu 
se  présente  sous  la  forme  d'un  fiancé,  il  apporte  la  tendresse  qui 
ne  tarit  pas,  les  joies  sans  limites  et  sans  fin  de  l'union  divine. 
Quand  il  est  le  père  nourricier  ou  le  protecteur,  ce  qu'il  offre  à 
l'âme  affamée  ou  craintive,  c  est  le  pain  de  vie  éternelle,  le  port 
de  refuge  où  toutes  les  tempêtes  viendront  se  briser;  mémp 
quand  il  baisse,  sur  la  croix,  son  front  couronné  d'épines,  il  lui 
apparaît  comme  la  rançon  de  son  salut  et  âe  son  bonheur  d'outre-< 
tombe;  quel  que  soit  le  sentiment  qu'il  éveille  dans  Tâme 
humaine,  il  en  est  non  seulement  l'objet  idéal,  mais  l'objet  absolu  ; 
«  0  Dieu  et  mon  tout,  »  dit  Louis  de  Blois,  «  ô  abime  souve- 
rainement suave  et  aimable,  rien  ne  pourrait  te  remplacer  (1).  » 
Il  suit  de  là  que,  pour  comprendre  la  tendresse  conjugale, 
l'affection  filiale  ou  (a  pitié  qu'une  mystique  porte  à  son  Dieu, 
on  doit  multiplier  l'humanité  que  ces  sentimens  contiennent  par 
eux-mêmes  de  toute  l'étendue  et  de  toute  l'énergie  qu'y  ajoutent 
les  idées  d'éternel,  de  divin  et  d'infini.  L'amour  mystique  n'est 
certes  pas  un  sentiment  mystérieux,  tombé  du  ciel  sur  les  âmes 
élues  et  sans  analogue  sur  la  terre;  c'est  au  contraire  l'amour 
humain,  tout  l'amour  humain,  mais  projeté  sur  un  centre 
nouveau  que  lœ  mystiques  appellent  Dieu,  et  c'est  de  son 
objet,  comme  de  ses  multiples  racines,  qu'il  tire  sa  durée  et  sa 
force. 

Mais  s'il  restait  toujours  multiple  dans  ses  élémens,  il  ne 
serait  pas  le  torrent  qui  emporte,  l'abîme  ou  l'ftme  se  perd 
comme  dans  une  mer  sans  fond.  Au  plus  haut  degré  de  l'extase, 
nous   disent  tous  les  mystiques,  l'âme  n'est  plus  éclairée  par 

(1)  Appendice  2. 


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332  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

auctiiie  image,  elle  ne  peut  plus  se  représente;*  ni  Jésus  enfant 
dans  les  bras  de  sa  mère,  ni  Jésus  glorieux  et  tendre  sur  la 
montagne,  ni  Jésus  pitoyable  sur  la  croix.  Klle  n'a  même  plus 
quelque  image  vague,  mais  lumineuse  encore,  sur  laquelle  elle 
puisse  appuyer  sa  pensée  de  Dieu.  Suivant  les  lois  qui  gouvernent 
toutes  les  formes  de  la  contemplation  mentale,  elle  a  vu  les 
images  se  raréfier  pour  se  fixer,  puis  s'unifier  et  enfin  s'appau- 
vrir pour  disparaître  tout  à  fait.  Alors,  de  l'aveu  des  mystiques, 
la  mémoire,  l'imagination,  Tintelligenco  elle-même  se  perdent, 
tandis  que  la  volonté  continue  d'aimer,  et  l'amour  qui  envahit 
l'âme,  l'amour  dépourvu  des  images  qui  l'ont  soutenu  et  coloré 
jusque-là,  n'est  plus  ni  la  tendresse,  ni  la  piété  filiale,  ni  la  recon- 
naissance, ni  la  compassion  ;  il  est  tout  cela  à  la  fois,  et  c'est  alors 
vraiment  qu'il  est  l'amour  infini,  la  joie  de  se  donner  tout  entier, 
telle  que  les  quiétistes  l'ont  vécue  et  l'ont  célébrée.  Suivant  les 
propres  expressions  de  M"**  Guyon,  toute  l'occupation  de  l'âme 
n'est  plus  qu'un  amour  général  sans  motif  ni  raison  d'aimer. 
a  Demandez-lui  ce  qu'elle  fait  à  l'oraison  et  durant  le  jour,  elle 
vous  dira  qu'elle  aime.  Mais  quel  motif  ou  raison  tirez-vous 
d'aimer?  Elle  n'en  sait  ni  n'en  connaît  rien.  Tout  ce  qu'elle  sait, 
c'est  qu'elle  aime,  et  qu'elle  brûle  de  souffrir  pour  ce  qu'elle 
aime.  Mais  c'est  peut-être  la  vue  des  souffrances  de  votre  bien- 
aimé,  ô  âme,  qui  vous  porte  aussi  à  vouloir  souffrir?  «  Hélas!  » 
dira-t-elle,  «  elles  ne  me  viennent  pas  dans  l'esprit.  —  Mais  c'est 
donc  le  désir  d'imiter  les  vertus  que  vous  voyez  en  lui?  —  Hélas! 
je  n  y  pense  pas.  —  Que  faites-vous  donc? — J'aime.  —  N'est-ce  pas 
la  vue  de  la  beauté  de  votre  amant  qui  enlève  votre  aveu?  —  Je 
ne  regarde  pas  cette  beauté  (1).  »  Alors  toute  image,  toute  pen- 
sée, tout  jugement  ayant  disparu,  le  mystique  est  incapable  de 
savoir  pourquoi  il  aime,  et  il  arrive  logiquement  à  la  doctrine 
du  pur  amour  :  «  Si  Ton  me  demandait,  »  disait  encore  M"*  Guyon, 
«  pourquoi  j'aimais  Dieu,  si  c'était  à  cause  de  sa  miséricorde  et 
de  sa  bonté,  je  ne  savais  ce  qu'on  me  disait.  Je  savais  qu'il  était 
bon,  pl^in  de  miséricorde,  et  cette  perfection  me  faisait  plaisir. 
Mais  je  ne  songeais  pas  à  moi  pour  l'aimer,  je  Taimais  et  je  brû- 
lais de  son  feu  parce  que  je  l'aimais  :  et  je  l'aimais  de  telle  sorte 
que  je  ne  pouvais  aimer  que  lui  ;  mais  en  l'aimant  je  n'avais  nul 
motif  que  lui-même.  » 

(i)  Les  Torrenst  ch.  v,  p.  204. 


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COMMENT   AIMENT   LES   MYSTIQUES   CHRÉTIENS.  333 

Tout  vide  qu'il  nous  apparaisse,  cet  amour  pur,  dernier  degré 
de  Tamour  mystique,  ne  peut  être  encore  que  la  sublimation  de 
toutes  les  affections  terrestres  ;  il  ne  serait  rien  sans  elles,  et  il 
n'est  à  tout  prendre  qu'une  résultante,  dont  les  élémens  compo- 
sans  se  sont  peu  à  peu  confondus  et  décolorés. 

III  ' 

Maïs  ce  n'est  pas  connaître  vraiment  l'amour  mystique,  que 
de  le  connaître  uniquement  en  lui-même.  On  doit  encore  se  de- 
mander pourquoi  certaines  âmes  en  subissent  si  profondément 
l'attrait. 

Que  beaucoup  de  mystiques  soient  allés  à  l'amour  de  Dieu, 
dous  Tinflueuce  de  l'exemple,  on  n'en  saurait  douter.  Il  fut  en 
effet  des  siècles  mystiques,  au  moyen  âge;  et  il  fut  des  cou- 
vens  mystiques  comme  la  célèbre  maison  des  Unterlinden  où 
vécurent  Elisabeth  de  Rouffac,  Gertrude  de  Bruck,  Adélaïde  de 
Sicgèlsheim,  et  tant  d'autres.  Mais  les  grands  mystiques  sont 
des  âmes  trop  originales  et  trop  personnelles  pour  subir  profon- 
dément les  influences  de  leur  milieu  ;  et  la  preuve  en  est  qu'on  les 
rencontre  à  tous  les  temps  de  l'histoire  de  l'Jîglise.  Au  xvii*  siècle, 
quand  la  religion  semble  vouloir  surtout  réaliser  l'unité  sociale, 
l'harmonie  collective  des  cœurs,  c'est  sainte  Chantai,  Marie  Ala- 
coque,  la  Solitaire  des  rochers,  M"*  Guy  on,  qui  s'écartent  de  la 
doctrine  commune  pour  vivre  en  Dieu.  Au  xvm?  et  au  xix*  siècle, 
malgré  les  progrès  du  rationalisme,  on  n'a  que  l'embarras  du 
choix  pour  citer  des  noms  comme  Anne  de  Rémusat  ou  Cathe- 
rine Emmerich.  C'est  que,  pour  toutes  ces  âmes,  quelle  que  fût 
par  ailleurs  la  diversité  de  leurs  caractères,  le  mysticisme  a 
constitué  un  besoin  irrésistible  ;  et,  pour  se  faire  une  idée  exacte 
^e  ce  besoin,  il  est  indispensable  de  pénétrer  dans  les  cœurs  qui 
l'ont  le  plus  profondément  éprouvé. 

Avant  d'avoir  trouvé  en  Dieu  son  équilibre  et  son  repos,  le 
mystique  est  en  général  un  être  qui  souffre  de  toutes  les  con- 
tradictions de  la  vie  intérieure. 

Et  tout  d'abord,  chez  la  plupart  d'entre  eux,  la  vie  physique 
^5st  loin  d'être  normale.  Le  système  nerveux  souvent  affiné  et 
troublé  par  l'hérédité,  plus  souvent  par  la  vie  monacale,  ne  pré- 
sente plus  cette  stabilité  et  cette  régularité  qui  fait  la  santé;  des 
périodes  de  dépression  ou  d'excitation  viennent,  de  temps  k  autre, 


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331  REVUE  DES  DEUX  MOKDES. 

apporter,  sans  cause  morale  apparente,  de  longues  tristesses  et 
de  longues  joies. 

Le  mystique,  interprétant  ce  rythme  qu'il  ne  comprend  pas, 
se  déclare  tantôt  plein  de  vie  et  de  confiance  en  Dieu,  tantôt 
plein  de  sécheresse  et  d'inquiétude,  et  il  aspire  après  un  équi- 
libre d'esprit  qui  l'assure  contre  ces  chutes  multiples  où  il  se 
croit  chaque  fois  abandonné  de  Dieu.  Mais  les  causes  de  ces 
chutes  sont  si  protondes  qu'elles  disparaissent  rarement  sous 
l'inÛuence  de  la  foi  mystique  et  qu'elles  viennent  souvent,  à 
intervalles  irréguliers,  couper  les  périodes  de  grâce,  comme  chez 
^m«  Guy  on  et  sainte  Rose  de  Lima. 

Uuand  le  mystique  n'est  pas  sujet  à  des  oscillations  aussi 
marquées  de  sa  vie  nerveuse,  il  peut  encore  éprouver,  suivant 
un  rythme  inoins  apparent,  de  la  gène  ou  de  la  facilité  k  se 
recueillir,  à  concentrer  sa  pensée  sur  les  choses  divines  ;  et  c'est 
encore  une  source  d'angoisses  que  cet  éparpillement  de  son 
esprit  qaïl  ne  peut  plus  coordonner  ni  diriger  à  son  gré.  Sainte 
Thérèse  décrit  très  bien  cet  état  de  l'âme  qui  se  cherche  sans  se 
trouver  et  qui  ne  sait  ni  penser  ni  vouloir  :  «  Le  démon,  »  dit- 
elle,  «  parait  être  alors  le  maître  de  l'âme  pour  l'occuper  ainsi 
qu'il  lui  plaît  de  mille  folies,  sans  qu'elle  puisse  penser  à  rien  de 
bon.  Il  ne  lui  représente  que  des  choses  impertinentes,  ridicules, 
inutiles  à  tout,  et  qui  ne  servent  qu'à  l'embarrasser  comme  à 
l'étouffer,  de  telle  sorte  qu'elle  ne  se  reconnaît  plus  elle-même. 
Ainsi  il  me  semblait  que  les  démons  se  jouaient  de  moi  comme 
on  se  jouerait  d'une  pelote  et  qu'il  m'était  impossible  de  m'échap- 
per  de  leurs  mains.  Qui  pourrait  exprimer  ce  que  l'âme  souffre 
en  cet  état?  L'âme  cherche  du  secours,  et  si  Dieu  ne  permet 
pas  qu'elle  en  trouve,  il  ne  lui  reste  que  la  lumière  du  franc 
arbitre,  mais  si  obscurcie  qu'elle  serait  comme  une  personne 
qui  aurait  les  yeux  bandés  (1).  » 

Il  y  a  ainsi  dans  la  vie  de  tous  les  mystiques,  et  surtout  dans 
la  période  qui  précède  l'épanouissement  de  leur  amour,  des  va- 
riations brusques  ou  lentes  de  leurs  sentimens,  de  l'instabilité, 
des  sautes  de  leur  humeur,  qui  font  de  leur  vie  mentale  ime 
énigme  à  leurs  propres  yeux,  et  leur  font  souhaiter  ardemment 
l'appui  divin  où  leur  âme  trouvera  enfin  son  repos. 

Et  tandis  que  leurs  sentimens  oscillent  de  la  sorte,  leur  vie 

(i)  Autobiâgraphii,  ch.  xzz» 


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COMMENT  AIMENT   LES   MYSTIQUES   CHRÉTIENS.  SSS 

morale  n'est  aussi  que  contradiction  et  que  trouble.  Tous  les 
moralistes  ont  opposé  la  brièveté  de  la  vie  à  notre  désir  d'im- 
mortalité;  le  caractère  fugitif  des  joies  terrestres  à  notre  soif 
inapaisable  de  bonheur;  or  cette  contradiction  de  la  pensée  hu»- 
maine  qui  a  fait  la  religion,  les  mystiques  la  connaissent  mieux 
que  personne,  car  ils  la  vivent,  ils  la  ressentent  dans  le  plus  pro- 
fond de  leur  cœur  ;  et,  par-dessus  les  bonheilrs  qui  finissent,  ils 
aspirent  sans  cesse  au  bonheur  qui  ne  finit  pas.  C'est  ainsi  que 
François  Bemadone,  qui  deyait  être  saint  François,  raillé  par 
des  compagnons  de  fête  tandis  qu'il  méditait  dans  une  rue 
d'Assise,  et  leur  entendant  dire  :  «  Il  songe  à  prendre  femme,  » 
leur  répondit  avec  un  sourire  qu'ils  ne  lui  connaissaient  pas  : 
<c  Oui,  je  songe  à  prendre  une  femme  plus  riche,  plus  belle  et 
plus  pure  que  vous  ne  sauriez  jamais  l'imaginer.  » 

Mais  chez  la  plupart  des  mystiques,  la  victoire  du  ciel  ne 
s'opère  pas  sans  luttes  ;  la  terre  résiste  et  triomphe  au  moment 
même  où  le  ciel  pouvait  sembler  vainqueur;  un  amer  dégoût 
d'eux-mêmes  se  .mêle  alors  aux  joies  passagères  qui  les  ont 
séduits,  et  l'incertitude  de  leur  volonté  produit  un  état  plus  dou^ 
loureux  que  les  oscillations  de  leur  vie  nerveuse,  car  ils  ne 
peuvent  échapper  un  seul  instant  à  la  contradiction  de  leur 
propre  cœur.  Pendant  plus  de  vingt  ans  sainte  Thérèse  a  connu 
ce  genre  de  souffrances;  M"*  Guyon  s'en  plaint  à  plusieurs 
reprises;  et, bien  que  tous  les  mystiques  ne  puissent  les  analyser 
avec  précision,  je  n'en  connais  aucun  qui  ne  les  ait  profondément 
éprouvées. 

Enfin,  le  mystique  souffre  profondément  de  sentir  présentes 
et  vivantes  dans  son  cœur  ces  inclinations  contraires  qui  sont  au 
fond  de  la  nature  humaine  et  qui  s'expliquent  à  ses  yeux  par 
l'origine  divine  et  par  la  chute  de  l'homme. 

Il  Veut  aimer  les  autres,  se  dévouer  pour  eux,  et  il  se  sent 
prisonnier  de  son  égoïsme.  Il  rêve  une  vie  pure,  austère,  consa- 
crée tout  entière  au  bien,  et  il  se  sent  tenté  par  la  passion  qu'il 
veut  fuir  entre  toutes.  Réfugié  dans  Toraison,  il  demande  à  Dieu 
de  le  défendre,  et  au  moment  même  où  il  se  croit  en  sûreté,  il 
s'aperçoit  que  sa  sensibilité  est  plus  forte  que  lui.  Saint  Bona- 
renture  nous  parle  de  ceux  qui,  au  milieu  des  affections  les  plus 
spirituelles,  sont  troublés  par  les  émotions  de  l'amour  charnel, 
et  saint  Jean  de  la  Croix  nous  dit  :  «  Il  n'est  pas  rare  que  l'esprit 
soit  recueilli  en  oraison  avec  Dieu,  tandis  que  les  sens,  malgré 


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336  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

la  résistance  et  les  angoisses  de  Tâme,  ressentert  passivement 
les  rébellions  et  les  émotions  de  la  chair  (1).  » 

Mais  ce  n'est  pas  seulement  le  sens  de  l'amour  qui  vient 
troubler  Tânie  et  l'arracher  à  l'union  divine  ;  tous  les  sens  con- 
spirent contre  elle;  la  vue  qui  ia  retient  aux  somptuosités  de  ce 
monde  et  qui  lui  en  apporte  les  images,  môme  quand  les  yeux 
sont  clos  pour  la  prière;  l'ouïe  qui  se  plaît  aux  vains  propos, 
aux  médisances,  à  tous  les  bruits  frivoles  ou  sensuels  de  la  terre; 
l'odorat,  le  goût,  le  toucher,  viennent  tour  à  tour  ou  ensemble 
tirer  l'âme  vers  le  monde,  la  harceler  dans  sa  retraite  et  l'an- 
goisser dans  son  repos.  Alors  le  mystique  prend  en  horreur  ce 
corps  d'où  montent  sans  cesse  tant  de  désirs  vains  ou  mauvais, 
il  le  traîne  comme  un  boulet  de  misère,  et  il  rêve  de  s'en  affran- 
chir en  lui  refusant  la  nourriture,  en  l'humiliant,  en  le  tortu- 
rant; mais  le  corps  ne  peut  se  faire  oublier,  et,  pendant  long- 
temps, il  est,  pour  beaucoup  de  mystiques,  la  source  des  plus 
grandes  souffrances. 

En  présence  des  mêmes  contradictions  (2),  bien  des  hommes 
trouvent  leur  repos  dans  l'indifférence  et  se  contentent  de  vi\Te 
sans  y  penser.  Ceux  qui  réfléchissent  davantage  les  concilient 
p£ir  des  doctrines  philosophiques  ou  religieuses  qui  font  une 
place  à  l'égoïsme  et  une  place  à  la  charité.  Mais  le  mystique  ne 
peut  se  tenir  à  cette  solution  commune;  ce  qu'il  cherche,  ce 
n'est  pas  une  philosophie  ou  une  religion  qui  lui  permette 
d'être  tantôt  à  lui-même  et  tantôt  aux  autres,  de  jouir  du  présent 
qui  passe  en  attendant  l'avenir.  Sa  conscience  est  trop  déli- 
cate, sa  sensibilité  trop  aiguë,  son  inquiétude  nerveuse  trop 
profonde  pour  qu'il  puisse  prendre  son  parti  de  cette  diversité. 
Peu  lui  importe  qu'elle  s'explique  dans  un  système  ou  dans  une 
religion;  pour  lui, le  difficile,  l'impossible,  c'est  de  la  vivre,  et  ce 
qu'il  demande  c'est  de  s'en  affranchir;  or,  il  ne  peut  s'affmnchîr 
que  par  un  sentiment  qui  établisse  dans  son  âme  la  stabilité  et 
l'unité  dont  il  a  besoin,  et  ce  sentiment  ne  peut  être  que  l'amour 
de  Dieu. 

Il  faut  que  ce  sentiment  soit  assez  fort  pour  vaincre  les  ins- 
tincts les  plus  vivaces  de  l'égoïsme  et  de  la  chair,  et  nous  avons 

(1)  La  Nuit  obscure,  I,  iv. 

(2)  On  trouvera  dans  le  livre  du  regretté  Murisier  une  analyse  assez  exacte  de 
quelques-unes  de  ces  contradictions  {les  Maladies  du  Sentiment  religieux,  Paris, 
F.  Alcan). 


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C0MM1CNT  AIMENT  LES   MYSTIQUES   CHRÉTIENS;     .  337 

VU  qu'il  est  tissé  des  plus^  puissantes  affections  humaines.  Que 
pourrait-il  contre  Tamour  des  sens  ou  contre  les  calculs  de  l'in- 
térôt,  s'il  n'était  pas  à  la  fois  la  tendresse  conjugale,  la  piété 
filiale  et  la  pitié?  Mais  il  est  tout  cela,  et  s'il  arrive  à  triompher 
si  complètement  dans  une  âme,  c'est  qu'il  est  déjà  par  lui-môme 
cette  âme  tout  entière  dans  ce  qu'elle  a  de  plus  profond. 

Et  cet  amour  si  fort  est  aussi  le  seul  qui  dure,  le  seul  où  le 
mystique  puisse  mettre  tout  son  cœur  sans  avoir  à  se  dire  que  la 
mort  est  là  qui  attend.  Jésus  n'a-t-il  pas  dit  à  la  Samaritaine:: 
«  Quiconque  boit  cette  eau  aura  encore  soif,  mais  celui  qui  boit 
de  l'eau  que  je  lui  donnerai  n'aura  plus  jamais  soif,  et  l'eau  que 
je  lui  donnerai  deviendra  en  lui  une  source  qui  jaillira  pour  la 
vie  étemelle  ?» 

C'est  aussi  le  seul  qui  le  console  et  le  fortifie  contre  les  an-, 
goisses  de  la  tentation  et  du  doute.  Dans  l'amour  de  Dieu,  lors- 
qu'il envahit  l'âme,  plus  de  ces  hésitations,  de  ces  inquiétudes 
qui  déchiraient  le  mystique,  mais  la  certitude  d'être  aimé,  d'être 
défendu  et  d'être  sauvé.  Un  directeur,  un  confesseur  peuvent 
-pour  un  temps  lever  certains  doutes,  calmer  certaines  inquié- 
tudes par  leurs  conseils  ou  leurs  affirmations  ;  ils  ne  donnent 
jamais  cette  assurance  que  le  mystique  tire  de  son  commerce 
avec  Dieu.  Celui-ci  qui  s'est  entendu  dire  dans  l'extase  :  «  Je  suis 
avec  toi,  »  peut  revenir  vers  la  vie  avec  le  cœur  plus  tranquille; 
les  oscillations  douloureuses  de  son  âme  sont  pour  longtemps 
arrêtées. 

Enfin  cet  amour  est  le  seul  qui  satisfasse  ce  besoin  de  mora- 
lité supérieure  qui  est  au  fond  du  mysticisme  chrétien.  Aimer 
Dieu,  c'est  haïr  l'égoïsme,  le  mensonge,  toutes  les  passions  per- 
*sonnelles  ou  basses,  et  c'est  aimer  par-dessus  tout  l'austérité,  la 
Dureté,  la  bonté;  c'est  se  soustraire  à  l'éternel  conflit  de  l'ange 
et  de  la  bête  par  tous  les  moyens  physiques  et  moraux  do»t 
l'âme  dispose,  et  par  la  grande  passion  d'amour  qui  lui  fait 
retrouver  les  hommes  en  Dieu  ;  cette  alternance  continue  des  bons 
et  des  mauvais  désirs,  dont  le  mystique  souffrait  à  l'excès,  ne  se 
produira  plus  lorsque  Dieu  le  dominera  tout  à  fait  ;  ici  encore 
cest  la  paix. 

Et  si  la  vie  nerveuse  oscille  encore,  si  le  mystique  a  parfois 

des  momens  d''exaltation  où  il  sent  son  Dieu  près  de  lui,  et  des 

momens  de  détresse  où  il  le  sent  s'éloigner,  c'est  beaucoup  pour 

triompher  de  ces  défaillances  des  nerfs  que  d'avoir  la  certitude 

TOMB  XXXV,  —  1906.  22 


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338  BEVUE  DES  DEUX  MONDES. 

absolue  que  ce  sont  de  simples  épreuves  dont  il  sortira  vain- 
queur. 

Nous  avons  vu  sainte  Thérèse  souffrir  de  cette  paresse  d'es- 
prit qu'elle  expliquait  par  les  attaques  du  démon  ;  elle  en  souf- 
frit pendant  des  mois  et  des  années,  jusqu'au  jour  où  elle  crut 
entendre  la  voix  de  Dieu  lui  dire  :  «  Je  ne  vous  abandonnerai 
jamais;  »  mais  alors  elle  considéra  les  attaques  des  mauvais 
esprits  avec  tant  d'assurance  que  ses  appréhensions  s'évanouis- 
saient. 

Ainsi  s'établit  peu  à  peu  dans  l'esprit  du  mystique  la  stabi- 
lité, Tunité  dont  il  a  tant  besoin.  Sous  l'influence  de  l'amour 
de  Dieu,  les  inclinations  basses  s'atténuent  ou  disparaissent  ;  la 
certitude  d'être  protégé,  sauvé  pour  l'éternité  remplace  les  hési- 
tations et  les  angoisses;  le  mystique  connaît  dans  la  vie  divine 
une  tranquillité,  une  moralité  que  la  terre  lui  refusait  :  il  a  la 
santé  de  l'âme,  il  a  même  celle  du  corps,  et  c'est  bien  parce  qu'il 
a  conscience  de  ces  effets  salutaires,  que  de  tous  ses  vœux,  de 
toutes  ses  forces,  il  souhaite  et  prépare  par  l'ascétisme  le  triomphe 
complet  de  l'amour  de  Dieu. 

Qu'est-ce  donc  en  définitive  qu'aimer  pour  le  mystique 
chrétien? 

C'est  s'affranchir  par  l'amour  de  Dieu,  qui  ne  se  sépare  pas 
de  l'amour  de  la  perfection,  des  oscillations  douloureuses  de  la 
vie  physique  et  morale,  des  contradictions  angoissantes  de  l'âme 
et  du  corps.  C'est  se  créer,  au-dessus  et  en  dehors  de  la  terre, 
une  forme  très  humaine  de  bonheur  où  l'âme  puisse  répéter  à 
son  Dieu  les  graves  paroles  d'Andromaque  à  Hector  :  «  Tu  es 
pour  moi  un  père,  une  vénérable  mère,  un  frère;  tu  es  aussi  un 
époux  brillant  de  jeunesse.  »  C'est  coordonner  autour  d'un  môme 
objet,  considéré  comme  sacré,  les  sentimens  humains  les  plus 
forts  ou  les  plus  élevés,  et  trouver  dans  ce  faisceau  d'affections 
la  satisfaction  morale,  l'équilibre  et  la  paix. 

Georges  Dumas. 


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LE  PARTI  OUVRIER  ANGLAIS 


La  poussée  ouvrière,  qui,  avec  l'évolution  radicale  des  libé- 
raux, caractérise  les  élections  générales  de  1906,  n'est  pas  un 
accident  historique.  Nous  n'assistons  point  à  une  de  ces  crises 
passagères,  provoquées  par  un  événement  politique  ou  par  des 
faits  économiques,  dont  la  périodicité  caractérise  les  sociétés 
industrielles.  Le  succès  écrasant  des  candidatures  ouvrières  n'est 
qu'une  étape  importante  dans  un  mouvement,  qui  date  de  qua-. 
rante  années,  et  dont  le  terme  final  ou  même  les  répercussions 
prochaines  échappent  encore  à  notre  prévision.  Après  un  siècle 
et  demi  d'existence  sociale,  les  travailleurs  des  usines  anglaises, 
formés  par  le  maniement^  depuis  cinquante  ans,  d'associations 
syndicales  et  coopératives,  entreprennent,  avec  méthode,  sans 
précipitation,  et  aussi  sans  intermédiaires,  la  conquête  du  pou- 
voir. Hier,  les  ouvriers  s'introduisaient  dans  les  municipalités 
des  grandes  villes.  Aujourd'hui  leurs  délégués  constituent  une 
fraction  importante  de  la  Chambre  des  communes.  Demain,  ils 
réclameront  des  sièges  sur  les  bancs  réservés  aux  ministres.  La 
promotion  de  J.  Burns  constituera  un  précédent. 

Il  est  trop  tôt  pour  écrire  l'histoire  du  mouvement  qui,  un 
siècle  après  l'avènement  des  classes  moyennes,  vient  de  nouveau 
ébranler  la  moins  égali taire  et  la  plus  conservatrice  des  so- 
ciétés. Il  est  cependant  possible  de  rechercher  dès  aujourd'hui 
les  origines  de  cette  activité  ouvrière. 


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340  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 


LES  ORIGINES 


Pour  l'expliquer,  il  faut  remonter  jusqu'au  jour,  où  la  pros- 
périté de  leurs  premières  associations  a  révélé  aux  travailleurs 
la  force  des  énergies  individuelles,  groupées  et  disciplinées.  Dans 
les  réunions  des  syndicats,  pacifiques  depuis  l'échec  du  mouve- 
tnent  chartiste,  ils  prennent  conscience  à  la  fois  de  leurs  droits 
et  de  leur  puissance.  Et  à  mesure  que  les  colères  sont  atténuées 
par  la  prospérité  de  l'ère  libre-échangiste,  les  intelligences  con- 
centrées sur  le  Parlement  qui  élargit  le  droit  de  cité  et  amorce 
la  législation  interventionniste,  les  ouvriers  en  viennent  pro- 
gressivement à  substituer  la  pression  constante  et  directe  des 
associations  politiques  à  l'action  éphémère  et  dangereuse  des 
manifestations  violentes.  La  loi  de  1868  donne  le  droit  de  vote 
à  la  majorité  des  travailleurs  et  imprime  à  leur  activité  un  €tafi 
nouveau.  Les  Trade-unions  fondent  leur  premier  comité  pour  la 
Représentation  du  travail.  De  1869  à  1873  des  élections  partielles 
permettent  de  mettre  à  l'épreuve  le  nouvel  organisme.  Aux  élec- 
tions générales  de  1874,  il  est  mis  en  branle  :  17  candidatures 
sont  posées,  2  réussissent.  Pour  la  première  fois,  des  travailleurs 
manuels  siègent  sur  les  bancs  des  Communes.  Avec  cette  mo- 
deste victoire  de  1874  commence  une  nouvelle  période  dans  l'his- 
toire des  classes  ouvrières  :  les  éclatans  succès  de  1906  n'en 
constituent  qu'un  incident.  Le  nombre  des  Labour  Members  gran- 
dit lentement;  les  Parlemens  de  1880  et  1885  accueillent  3,  puis 
11  de  ces  mandataires.  En  môme  temps,  la  conquête  des  muni- 
cipalités commence.  A  Birmingham  une  Association  du  Travail 
introduit  ses  représentans  sur  les  bancs  du  Toum  CounciL  Timi- 
dement les  anciens  partis  entre-bâi lient  les  portes  de  l'adminis- 
tration.  Si  sir  William  Harcourt  ou\Te  aux  Trade-Unionistes  les 
cadres  de  l'Inspection  du  Travail,  dès  1882,  sir  George  Trevelyan 
Qt  lord  Chancellor  Herrschell  les  élèvent  au  rang  de  magistrates. 
Un  ouvrier,  M.  J.  Burnet  est  désigné,  pour  remplir  les  fonctions 
de  secrétaire  général  de  VOffice  du  Travail;  un  autre,  M.  Broad- 
hurst,  reçoit  les  galons  de  sous-secrétaire  d'État.  L'acti\âté  poli- 
tique des  salariés  de  l'industrie  date  du  jour,  déjà  lointain,  où, 
après  avoir  pris  conscience  de  leur  force  matérielle  et  morale 
dans  les  associations  économiques,  ils  ont  trouvé,  dans  le  droit 
de  vote  accordé  en  1868,  un  levier  efficace. 


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LE   PARTI   OUVRIER   ANGLAIS.  S4l 

Mais  à  cette  date,  le  Labour  Party  n'a  ni  doctrine  propre,  ni 
tactique  indépendante.  L'aristocratie  ouvrière,  qui  seule  a  la 
culture  et  les  loisirs  nécessaires  pour  s'intéresser  activement  aux 
luttes  électorales,  partage  les  convictions  économiques  des  radi- 
caux avancés.  Elle  croit  à  l'infaillibilité  de  leurs  lois  scientifiques. 
Les  salaires  sont  déterminés  par»  l'offre  et  la  demande.  Res- 
treindre la  main-d'œuvre  enfantine  et  féminine,  faciliter  l'émi- 
gration des  adultes,  et  d'autre  part  diminuer  les  impôts  indirects, 
encourager  la  petite  propriété  paysanne,  constituent  les  seuls 
moyens  pratiques  pour  améliorer  le  sort  matériel  des  classes 
ouvrières.  Les  problèmes  strictement  politiques,  l'affranchisse- 
sement  des  individus  par  le  suffrage  universel,  les  privilèges 
abolis,  l'école  neutre  et  les  économies  budgétaires,  absorbent 
l'activité  et  provoquent  l'enthousiasme  de  cette  élite.  En  1868, 
en  1880,  elle  vote  pour  Gladstone  et  son  parti.  Mais  bientôt  les 
modifications  imposées  par  lord  Beaconsfield  et  lord  Randolph 
Churchill  à  la  doctrine  des  Tories,  leurs  efforts  pour  enrayer  le 
mouvement  démocratique  par  des  concessions  législatives  aux 
revendications  ouvrières,  cette  politique  conservatrice  de  l'inter- 
vention paternelle  de  l'État  détache  du  radicalisme  nombre  de 
travailleurs.  Déjà,  en  1874,  ils  avaient  infligé  h  Gladstone  une 
cruelle  leçon.  Et  son  hostilité  contre  la  revision  de  la  loi  syn- 
dicale et  la  réglementation  du  travail  des  femmes,  lui  avait  aliéné 
les  votes  ouvriers.  Les  audaces  du  Parlement  conservateur  de 
1886  valent  aux  adversaires  des  libéraux  leur  formidable  mino- 
rité de  1893,  leur  majorité  de  1895.  Tour  à  tour  conquises  par 
la  doctrine  du  radicalisme  démocratique,  du  conservatisme  in- 
terventionniste, tour  à   tour  balancées   entre  les   deux  partis 
historiques,  entre  les  représentans  des  classes  moyennes  et  les 
mandataires  de  l'oligarchie  terrienne,  les  forces  ouvrières  ne  pré- 
tendent ni  à  une  représentation  directe,  ni  à  une  indépendance 
doctrinale.  Ces  soldats,  dont  les  groupemens  constituent  déjà  une 
réalité  sociale,  n  ont  encore  ni  un  drapeau,  ni  une  tactique. 

» 

L'état  intellectuel  et  économique  de  l'Angleterre  contem- 
poraine est  venu  donner  à  ce  mouvement  l'orientation  qui  lui 
manquait. 

Si  de  1834  à  1874  s'étend  l'ère  de  l'hégémonie  commerciale, 


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342  RBVUB  DBS  DEUX  MONDES. 

les  vingt  années  qui  suivent,  constituent  une  époque  de  crises 
périodiques  et  de  stagnation  générale.  La  réédification  des  bar^ 
rières  protectionnistes^  la  concurrence  des  usines  neuves 
atteignent  les  fabricans  anglais.  Les  doyennes  des  industries 
britanniques,  celles  de  la  laine,  du  fer  et  de  la  toile,  constatent 
une  baisse  presque  régulière  dans  les  commandes  de  l'étranger. 
En  1877-1879,  1884-1886  deux  crises,  d'une  violence  inconnue 
depuis  Tore  libre-échangiste,  éveillent  les  inquiétudes  des  poli- 
tiques, troublent  les  budgets  des  syndicats,  accroissent  le  nombre 
des  chômeurs.  Des  manifestations  violentes  se  déroulent  dans  les 
rues.  Des  grèves  éclatent  de  toutes  parts.  La  journée  de  Trafalgar 
Square,  le  conflit  des  Dockers  de  Londres  sont  des  dates  dans 
l'histoire  des  classes  ouvrières  du  Royaume-Uni.  Sous  l'action 
de  ces  misères  sociales  et  de  ces  luttes  corporatives,  les  Trade^ 
Unions  évoluent.  Elles  cessent  d'être  le  privilège  des  ouvriers 
spécialisés.  Elles  ouvrent  leurs  rangs  aux  manœuvres  et  aux  jour^ 
naliers.  Elles  atténuent  leur  dignité  aristocratique.  Un  afflux  de 
sang  nouveau  ranime  leurs  forces.  Une  poussée  d'idées  nouvelles 
rajeunit  leur  programme. 

La  thèse  économique  des  libéraux  individualistes  est  atta-^ 
quée  de  tous  côtés.  En  Angleterre,  l'interventionnisme  légis- 
latif et  la  munîcipalisation  des  industries  constituent  une  doc- 
trine sociale  proprement  anglaise  par  son  dédain  pour  les  idées 
abstraites,  par  sa  docilité  aux  exigences  des  faits,  par  la  variété 
de  ses  solutions.  A  côté  de  cet  utilitarisme  social,  le  collectivisme 
marxiste,  cette  déduction  du  classicisme  économique,  dont  il 
conserve  les  formules  abstraites  et  les  lois  inflexibles,  est  intro- 
duit en  Angleterre.  A  la  suite  des  conférences  faites  par  Henry 
George,  les  premières  associations  pour  la  nationalisation  du  sol 
voient  le  jour.  En  1886  la  Social  Démocratie  Fédération  est 
fondée  :  M.  Hyndman  lui  apporte  le  concours  de  sa  science  éco- 
nomique, le  docteur  Aveling  et  M""*  Marx  Aveling  l'autorité  de 
leur  fidélité  dogmatique,  le  poète  William  Morris  les  forces 
de  sa  généreuse  activité.  Des  journaux  s'impriment;  des  bro- 
chures circulent;  des  conférences  s'organisent.  Mais  c'est  de  la 
création  de  VIndependent  Labour  Party  (1892),  que  date  la  con- 
version des  ouvriers  anglais  aux  principes  généraux  du  collecti- 
visme. Avec  un  personnel  plus  anglais  et  une  méthode  [dus 
nationale,  l'association  nouvelle  entreprend  de  conquérir  les 
pensées  et  de  discipliner  les  volontés.  Au  principe  d'une  centra- 


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LE  PARTI   OUVRIER    ANGLAIS.  343 

lisation  autoritaire,  ses  fondateurs  substituent  la  liberté  d'une 
simple  fédération.  A  la  démonstration  théorique  d'une  vérité 
abstraite,  dont  la  réalisation  sera  un  jour  possible  par  la  force; 
ils  préfèrent  un  programme  de  réformes  immédiates  et  pratiques. 
L'étiquette  d'une  unité  dogmatique  est  remplacée  par  le  drapeau 
d'une  union  corporative.  La  tactique,  la  méthode  et  les  insignes 
ont  été  modifiés.  Le  succès  récompense  ces  efforts  pour  Nationa- 
liser des  idées  étrangères.  En  1896,  VIndependeni  Labour  Party 
comptait  jusqu'à  20000  adhérens  ouvriers,  répartis  en  318  grou-^ 
pemens.  Sous  Tinfluence  de  cette  propagande,  dont  le  résumé 
serait  incomplet  si  Ton  oubliait  la  popularité  de  R.  Blatchfordj 
le  tirage  de  son  journal  The  Clarion ^l^  succès  de  son  livre 
Merrie  England^  une  évolution  se  dessine  dans  les  congrès  an- 
nuels des  Trade-Unions.  Les  motions  relatives  à  la  nationali- 
sation du  sol,  aux  trois-huit,  sont  rejetées  jpar  des  majorités  qui 
diminuent  régulièrement,  jusqu'au  jour,  où  à  Swansea,  les  dé^^ 
légués  adhèrent  aux  idées  générales  du  collectivisme.  Peu  de 
temps  après,  un  congrès  international  se  réunissait  pour  la  pre- 
mière fois  à  Londres.  Les  ouvriers  anglais  avaient  désormais  une 
doctrine  distincte  de  celle  du  radicalisme  démocratique,  du  con- 
servatisme démagogique.  Leurs  activités,  exaspérées  parles  crises^ 
du  chômage  et  les  batailles  des  grèves,  se  groupent  sous  un 
drapeau  indépendant. 

Et  nous  assistons  à  un  nouvel  effort  pour  conquérir  le  pou- 
voir. En  1890  et  1893,  les  Trade-unions  jugent  insuffisante 
l'action  du  Comité  parlementaire ,  qu'elles  élisent  annuellement 
pour  suivre  les  travaux  des  Chambres.  Elles  se  décident,  en 
principe,  à  créer  deux  organismes  nouveaux  pour  subvenir  aux 
frais  et  désigner  les  champions  des  luttes  électorales.  Le  nombre 
d^  députés  ouvriers  ne  recule  pas  sensiblement,  et  les  Par- 
lemena  de  1892,  1895  et  1900  comptent  15,  12  et  11  Labour 
Members.  De  1892  à  1902,  Vlndependent  Labour  Party  dispute 
2000  mandats  municipaux  et  fait  triompher  800  de  ses  adhérens. 

Si  dans  ces  dernières  années,  nous  constatons  un  réveil  de 
l'activité  politique,  c'est  que  les  causes  sociales,  économiques  et 
intellectuelles,  que  nous  retrouvons  à  l'origine  de  la  pousdée 
ouvrière,  ont  reçu  une  impulsion  nouvelle. 


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311  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Les  organismes  économiques,  dans  lesquels  les  travailleurs 
manuels  avaient  pris  conscience  de  leur  existence  et  de  leur 
force,  ont  été  menacés  par  une  triple  campagne.  A  la  suite  de  la 
fameuse  grève  des  mécaniciens  (1897-1889),  les  industriels  accrois- 
sent les  ressources  du  Syndicat  jaune,  la  National  Free  Labour 
Association.  Elle  compte  80  000  adhérens;  envoie,  dans  les  vingt- 
quatre  heures,  des  ouvriers  au  patron  dont  les  travailleurs  sont 
en  grève;  fournit  un  corps  de  police  pour  escorter  les  recrues. 
L'évolution  de  la  jurisprudence  constitue  pour  les  Trade-Unions 
une  menace  plus  redoutable.  Le  22  juillet  1901,  la  Chambre  des 
lords,  tribunal  suprême  d'interprétation,  admet  dans  le  cas  de 
rupture  d'un  contrat  de  travail  sans  avis  préalable,  la  respon- 
sabilité des  syndicats  :  jusqu'alors  le  droit  prétorien  ne  recon- 
naissait pas  aux  associations  professionnelles  le  caractère  d'auto- 
rités juridiques.  Le  19  décembre  1902,  l'arrêt  est  confirmé  par 
le  Banc  du  Roi.  Le  juge  Wills  condamne  comme  illégales  les 
patrouilles  et  alloue  au  patron  des  dommages-intérêts.  A  la  suite 
d'une  transaction,  le  chiffre  est  fixé  à  875  000  francs.  Les  tri- 
bunaux locaux  cèdent  à  cette  évolution  de  la  jurisprudence  et 
se  montrent  d'une  rigueur  inattendue.  Tel  d'entre  eux  interdit 
aux  syndicats  de  verser  des  secours  aux  grévistes.  Tel  autre  leur 
reluse  le  droit  d'organiser  des  défilés,  musique  en  tête.  Et, 
comme  pour  donner  à  cette  lutte  professionnelle  et  juridique 
contre  les  syndicats  la  sanction  de  l'opinion,  voici  que  le  Times, 
dans  une  enquête  publiée  de  novembre  1901  à  janvier  1902, 
reproche  aux  Trade- Unions  d'être,  par  leur  hostilité  contre  les 
progrès  du  machinisme  et  le  travail  à  la  tâche,  les  auteurs  res- 
ponsables de  l'invasion  allemande  et  américaine. 

Le  moment  choisi  pour  attaquer  les  groupemens  séculaires, 
qui  constituent  les  cadres  de  la  vie  sociale  des  ouvriers  anglais, 
était  singulièrement  inopportun.  La  guerre  sud-africaine  avait 
été  suivie  d'une  des  crises  les  plus  violentes  qu'ait  connues  le 
marché  du  travail.  A  partir  de  1900,  les  salaires  qui,  depuis  1895, 
avaient  grandi  régulièrement,  baissent  constamment.  En  1901, 
910399  ouvriers  subissent  sur  leurs  salaires  hebdomadaires  une 
réduction  de  78  000  livres  sterling.  En  1902,  886341  travailleurs 
doivent  consentir  une  nouvelle  diminution  de  72  000  livres. 
En  1903,  892  923  salariés  enregistrent  un  nouveau  recul  de 
38  000  livres.  En  4904,  795087  ouvriers  constatent  dans  leurs 
budgets  hebdomadaires  un  déficit  de  39  800  livres.  I^e  pourcen- 


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LE  PARTI   OUYRIBR   ANGLAIS.  345 

tage  des  Trade-Daionistes  sans  travail  qui  était  de  2,9  en  1900^ 
monte  à  3,8  en  1901,  4,4  en  1902,  3,1  en  1903,  6,5  en  1904.  La 
moyenne  annuelle  pour  la  période  1S94-1903  était  de  4,1 
liour  100.  Les  Board  of  guardians  enregistrent,  dans  les  statis- 
tiques du  paupérisme,  une  hausse  qui  les  ramène  trente  ans  en 
arrière.  Et  sous  la  poussée  de  ces  misères,  des  manifestations 
oubliées  sont  reprises.  Des  marches  de  sans-travail  sont  organi- 
sées sur  Londres.  Des  cortèges  de  chômeurs  défilent  dans  les 
rues  de  la  capitale.  Des  pauvresses  pénètrent  sur  la  terrasse  des 
Communes. 

Et  en  môme  temps,  une  sourde  indignation  gronde  contre 
le  parti  conservateur^  interprète  par  trop  docile  de  certains 
intérèls. 

A  tort  ou  à  raison,  la  classe  ouvrière  a  vu  dans  la  loi  sur 
les  Patentes  des  débits  de  boisson  et  la  Loi  scolaire  un  effort  pour 
livrer  ses  hommes  aux  fabricans  de  bière  et  d'alcool,  ses  enfans 
aux  pasteurs  de  TÉglise  anglicane.  Les  révélations  faites  par  la 
presse  radicale  sur  les  origines  de  la  guerre  sud-africaine  et 
l'influence  des  actionnaires  des  mines  d'or  et  de  diamant,  plus 
tard  enfin  l'immigration  officiellement  réglementée  des  coolies 
chinois  dans  une  colonie  arrosée  par  le  sang  anglais  et  promise 
aux  ouvriers  sans  travail,  excitent  dans  les  faubourgs  contre 
«  les  millionnaires  sud-africains  »  une  animosité,  ^ont  nous  ne 
soupçonnons  pas  l'intensité.  L'hostilité  de  la  Chambre  des  lords 
contre  toutes  les  lois  ouvrières,  son  opposition  aux  demandes 
les  plus  légitimes  des  municipalités ,  son  refus  d'autoriser  les 
tramways  du  London  County  Council  à  franchir  les  ponts  de  la 
Tamise,  éveillent  contre  l'oligarchie  ploutocra tique  une  animo- 
sité  d'autant  plus  vive  que  l'indulgence  des  classes  dirigeantes 
pour  les  moin$  respectables  des  intérêts  matériels  était  plus  évi- 
dente, leur  capacité  administrative,  depuis  les  scandales  de  la 
guerre  sud-africaine,  moins  indéniable.  El  ces  colères  indignées 
ont  ranimé  la  foi  aes  travailleurs  dans  la  nécessité  et  la  possi- 
bilité d'une  évolution  sociale.  Les  idées  ont  retrouvé  leur 
autorité. 


Sous  leur  impulsion,  jointe  à  celle  des  griefs  économiques 
et  des  intérêts  corporatifs,  la  poussée  politique  reprend  avec  une 


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'Ml  nmi 


346  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

torce  nouvelle.  A  la  suite  d'une  résolution  adoptée  par  le  Con- 
grès des  Trade- Unions,  le  Labour  Représentation  Commit tee  est 
fondé  à  Londres,  le  27  février  1900,  pour  grouper,  en  vue  de 
l'action  électorale,  toutes  les  forces  ouvrières.  En  1901,  un  orga- 
nisme semblable  est  créé  en  Ecosse.  U Independent  Labour  Party^ 
les  radicaux-socialistes  de  la  Fabian  Society,  les  Trade-Councils 
ou   Bourses   du    travail,  quelques  coopératives  et   la  majeure 
partie  des   Trade-unions  sont  affiliés  à    ces    Fédérations.   Les 
syndicats  contrôlent  souverainement  ces  puissantes  associations. 
Sur   les  226  délégués,   qui   composent   le  congrès  général  du 
comité  écossais,  161  sont  désignés  par  les  Trade-unions,  Elles 
comptent  9  représentans  parmi  les  14  membres,  qui  forment  la 
Commission   exécufive  du  comité  anglais.  Elles  ont  imprimé 
leurs  caractères  corporatif  et  utilitaire  à  cet  organisme  électoral 
qui  créé  des  groupes  locaux,  imprime  des  brochures,  choisit  les 
candidats    et    paie   les   députés.   Rebelles  en   principe  à  toute 
alliance,  ces  comités  pour  la  Représentation  du  Travail  veulent 
«  former  un  parti  ouvrier  parlementaire,  qui  aura  ses  whips  et 
sa  politique  particulière  sur  les  problèmes  ouvriers;  »  il  évitera 
i<  absolument  de  s'identifier  avec  ou  de  servir  les  intérêts  de 
telle  ou  telle  fraction  du  parti  libéral  ou  conservateur.  »  Ce 
syndicat  politique  des  intérêts  professionnels  est  rebelle  aux  dé- 
clarations de  principes  :  il  repousse  Tépithète  de  socialiste;  il 
énumère  brièvement  les  formules  collectivistes;  il  discute  lon- 
guement les  réformes   pratiques.  Son  idéal   corporatif,  sa  mé- 
thode utilitaire  ont  assuré  le  succès  de  cette  fédération  électo- 
rale.  Le  nombre  des  adhérens  du   comité  anglais  a  passé  de 
466000  en  1902,  à  861  000  en  1903,  900  000  en  1904,  920000  en 
1905.  Les  recettes  annuelles  du  fonds  parlementaire  seul  s'élè- 
vent aujourd'hui  à  4  500  livres,  112500  francs.  Et  .facilitées  par 
cette  organisation  nouvelle,  les  victoires  politiques  se  sont  multi- 
pliées. La  conquête  des  municipalités  a  continué,  celle  du  Parle- 
ment est  commencée.  De  88000,  les  votes  recueillis  par  les  can- 
didats ouvriers  sont  passés  à  453  000.  Sur  85  mandataires,  54  ont 
été  nommés,  à   savoir  29  adhérens   du  Labour  Représentation 
Committee,  12  ouvriers  radicaux,  12  mineurs,  jusqu'ici  indépen- 
dans. 

1868-1874,  1885-1892,  1900-1906,  telles  sont  les  trois  étapes 
du  mouvement  ouvrier.  Ce  mouvement  progressif  est  coupé  par 
de  lents  arrêts  et  de  brusques  reprises.  Seule  l'accumulation  des 


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LU  PARTI  ÔinmilSA  AliaLAIS.  S47 

sbuffranoes  et  des  colères  peut  triompher  de  la  lourde  résigna- 
lion,  du  conservatisme  instinctif  du  travailleur  anglais.  A  re- 
gret,  il  cède  à  leur  impulsion,  il  obéit  à  leurs  conseils,  et  taille 
une  brèche  nouvelle  dans  Torganisme  social,  dont  ses  pères 
s'étaient  contentés. 


n.   —  LES   HOMMES 

Le  double  courant  corporatif  et  intellectuel,  que  nous  re- 
^uvons  à  Torigine  du  mouvement  ouvrier,  a  marqué  de  son 
empreinte  les  hommes  et  les  idées. 

Bien  que  les  Labour  Members  appartiennent  aux  rangs  les 
plus  modestes,  bien  que  tous  aient  eu  à  gagner  leur  vie  dans  les 
professions  les  plus  humbles,  il  n'en  est  pas  moins  possible  de 
discerner,  dans  la  masse  des  54  nouveaux  élus,  deux  noyaux 
différons.  Les  uns,  la  majorité,  sont  les  doyens  ou  les  chefs  des 
trade-unionistes,  délégués  à  Westminster  pour  servir  exclusive- 
ment les  intérêts  de  leur  syndicat.  Les  autres,  la  minorité,  après 
avoir  franchi  les  divers  grades  de  la  hiérarchie  ouvrière,  ont 
consacré  leur  vie  à  la  propagande  des  idées.  Ils  sont  les  doctri- 
naires du  socialisme  anglais,  cet  utilitarisme  collectiviste. 

ne 

A  ce  second  groupe  appartiennent  le  président  et  le  whip 
des  29  députés  qui  adhèrent  aux  statuts  du  Labour  Représenta- 
tion Committecy  la  fraction  la  plus  avancée  du  Parlement  anglais, 
J.  Keir  Hardie  et  J.  Ramsay  Macdonald. 

Par  une  coïncidence  qui  ne  surprendra  point  les  lecteuis  au 
courant  de  la  fécondité  intellectuelle  de  cette  province  celtique, 
les  deux  leaders  sont  Ecossais.  Ils  incarnent  deux  formes  ditré- 
rentes  de  l'action  politique.  J.  Keir  Hardie  est  né  le  15  août  18(i6, 
dans  le  comté  de  Lanarkshire,  d'un  père  et  d'une  mère  écossais. 
Dès  l'âge  de  sept  ans  et  jusqu'à  vingt-quatre,  il  travaille  dans  les 
mines.  La  facilité  de  son  intelligence  et  l'activité  de  son  labeui 
le  désignent  pour  remplir  les  fonctions  de  secrétaire  de  la 
Lanarkshire  Miners'  Union.  Il  partage  son  temps  entre  son  bu- 
reau, sa  femme,  la  fille  d'un  mineur,  et  la  transcription  des  chan- 
sons et  légendes  populaires.  De  1882  à  1886  J,  Keir  Hardie 
dirige  une  des  feuilles  locales,  the  Cumnock  News,  et  en  fait  un 


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348  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

des  journaux  les  plus  prospères  et  les  plus  littéraires  de  la  région. 
Les  idées  socialistes  voient  le  jour.  Le  jeune  homme  apporte  à 
la  cause  nouvelle  ses  dons  de  journaliste,  sa  facilité  de  parole, 
son  talent  d'organisateur.  Dès  1888,  il  se  présente  comme  can- 
didat ouvrier  dans  la  circonscription  de  Mid-Lanarkshire.  J.  Keir 
Hardie  joue  un  rôle  important  dans  VIndependent  Labour  Party^ 
fonde  et  dirige  son  organe  hebdomadaire,  the  Labour  Leader. 
Il  a  donné  à  ce  journal  un  peu  de  la  certitude  religieuse  et  de 
la  rigueur  farouche  qui  caractérisent  sa  physionomie.  Sur  son 
visage  les  indignations  d'une  conscience  blessée  ont  laissé  leur 
dure    trace.  Au-dçssous    du  front,   barré    de   rides    précoces, 
sous  les  sourcils  touffus,  le  regard  brille,  immobile,  inflexible. 
Ni  le  sourire  des  lèvres,  masquées  par  une  moustache  en  brous- 
saille,  ni  les  traits  du  visage,  voilés  par  une  barbe  hirsute,  ne 
viennent  égayer  cette  expression  austère  et  rude.  La  conversation 
de  Keir  Hardie  dans  le  modeste  local  de  VIndependent  Labour 
Party,  oii  il  dicte  à  sa  femme  sa  volumineuse  correspondance, 
dans  les  couloirs  des  Communes  où  il  promène  son  veston  brun 
et  sa  cravate  écarlate,  produit  une  profonde  impression  de  hau- 
teur morale.  Keir  Hardie  est  l'âme  inspiratrice  du  parti  ouvrier. 
Il  incarne  dans  sa  personnalité  la  force  religieuse,  qui  anime  le 
socialisme  d'outre-Manche. 

J.  Ramsay  Macdonald,  cet  autre  Écossais,  est  la  cheville 
ouvrière  du  Labour  Party.  Toute  sa  personne  exprime  cette 
joie  dans  Taction  disciplinée,  qui  est  une  des  grandeurs  des 
ouvriers  anglais.  Sa  vie  est  traversée  par  les  épreuves  les  plus 
cruelles  :  elles  n'ont  pu  éteindre  la  vigueur  joyeuse  qui  se  lit 
sur  le  front  au-dessous  des  cheveux  ondulés,  qui  éclate  dans  la 
lumière  des  yeux  bruns,  qui  anime  les  lèvres  sous  la  moustache 
militaire.  Quand  il  vous  expose  avec  une  communicative  ardeur 
les  résultats  acquis,  tandis  que  Mrs  Ramsay  Macdonald,  une 
fille  du  docteur  Gladstone,  collaboratrice  fidèle  dans  les  enquêtes 
sociales  et  secrétaire  précieux  pour  les  travaux  quotidiens,  s'em- 
presse auprès  du  visiteur,  nul  ne  saurait  deviner,  devant  cet  inté- 
rieur paisible  et  cette  narration  joyeuse,  toutes  les  difficultés 
dont  il  fallut  triompher.  J.  Ramsay  Macdonald  est  né  en  1869 
dans  le  village  de  Gossiemouth,  dans  le  comté  d'Elgin,  d'une 
vieille  famille  de  pêcheurs  et  de  paysans.  Il  leur  doit  sa  forte 
personnalité,  son  réalisme  politique  et  aussi  son  idéalisme  reli- 
gieux.  Remarqué  par  rin^^tituLeur  de  son  villaije,  un  de  ce^ 


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LE  PARTI   OUVRIER  ANGLAIS.  349 

Dominies,  auxquels  TÉcosse  doit  tant,  il  travaille  sous  sa  direc- 
tion, le  matin,  à  laube,  avant  Theure  de  la  classe.  Malgré  les 
sages  conseils  de  son  maître,  il  se  refuse  à  entrer  dans  rensei- 
gnement; et  J.  R.  Macdonald  va  chercher  fortune  à  Bristol.  Il 
dépense  ses  petites  économies  et  rentre  ruiné  au  logis.  Chemin 
faisant,  il  lit  i'Ac  Christian  Socialist;\\Aé\ovQ  ProgressandPoverty 
dllenry  George.  Ces  lectures  accroissent  encore  son  goût  in  lé 
pour  les  luttes  politiques.  Président,  à  dix-neuf  ans,  de  la  Gos~ 
siemouth  Démocratie  Association^  il  joue  un  rôle  dans  les  élec- 
tions de  1885  et  soutient  les  radicaux  contre  les  whigs.  L'année 
suivante,  le  jeune  homme  repart  'pour  chercher  fortune  à. 
Londres.  Sa  barque  est  sur  le  point  de  couler  ;  il  ne  trouve  pas 
de  travail  fixe;  il  copie  des  adresses;  il  économise  sur  ses  repas 
pour  acheter  des  bougies  et  suivre  le  soir  les  cours  de  Birkbeck 
Collège;  il  tombe  malade.  Des  amis  charitables  indiquent  à 
Ramsay  Macdonald  une  place  de  secrétaire  particulier.  Pendant, 
quatre  ans,  il  travaille  sous  la  direction  de  M.  T.  Lough,  qui 
cherche  à  enlever  au  frère  de  M.  J.  Chamberlain  la  circonscrip-^ 
tion  de  West  Islington.  En  1891,  il  dispose  des  économies 
nécessaires  pour  retourner  à  la  politique;  il  adhère  à  la  Fabian 
Society  et  à  VIndependeiit  Labour  Party  ;  il  fait  des  enquêtes  sur 
le  paupérisme  de  Londres  et  le  travail  des  femmes.  Ses  services 
désignent  J.  R.  Macdonald  aux  socialistes  pour  lutter  dans  les 
circonscriptions  de  Southampton  en  1895,  de  Leicester  en  1900, 
pour  diriger  en  1901  le  secrétariat  du  Labour  Représentation 
Committee,  Si  la  fédération  électorale  a  pu  progressivement 
étendre  ses  organismes,  développer  son  activité,  sans  froisser  la 
prudence  conservatrice  de  certaines  Trade-Unions,  ni  l'intransi- 
geance dogmatique  de  quelques  délégués  socialistes,  c'est  grâce 
au  sens  politique  de  l'ancien  président  de  la  Gossiemouth  Démo- 
cratic  Association,  Il  a  compris  le  goût  inné  des  ouvriers  anglais 
pour  la  discipline  de  l'association,  leur  méfiance  instinctive  des 
idées  abstraites;  il  leur  a  donné  satisfaction  dans  les  statuts  qu'il 
a  élaborés  et  les  manuels  qu'il  a  rédigés. 

Au  même  groupe  de  doctrinaires,  dont  l'idéalisme  est  singu- 
lièrement tempéré  par  les  épreuves  subies  et  les  expériences 
recueillies,  appartiennent  encore  Valderman  F.  W.  Jowett  et 
M.  Philip  Snowden.  Le  premier  cesse  à  vingt-huit  ans  de  tra- 
vailler au  tissage  de  la  laine,  pour  devenir  comptable  et  enfin 
directeur.  11  cojusacre  ses  heures  de  ioisir  h,  l'étude  des  questions 


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'-«"'"^'^^s^ill 


330     ^  REVUB  DÉS  DEUX  MONDES. 

sociales.  F.  W.  Jowett  fonde  à  Bradford  une  branche  de  Vlnde- 
perùlent Labour Partt/, àingeldi commission  municipale  d'hygiène. 
En  récompense  de  son  dévouement  h  la  cause  de  «  l'améliora- 
tion  sociale,  »  pour  prendre  une  formule  qui  lui  est  chère, 
Bradfor^  Ta  envoyé  à  Westminster  défendre  un  certain  nombre 
de  mesures,  que  Valderman  a  exposées  dans  un  programme 
modéré.  P.  Snowden  remplissait  des  fonctions  modestes  dans 
Tadministration  des  finances,  lorsqu'un  fâcheux  accident  de 
bicyclette  l'oblige  fit  prendre  sa  retraite  prématurément.  Il  occupe 
ses  loisirs;  il  lit;  il  travaille.  Bientôt  il  apporte  à  VIndependent 
Labour  Party  son  concours  ardent  et  devient  un  de  ses  conféren- 
ciers les  plus  écoutés.  P.  Snowden  se  distingue  de  ses  collègues 
par  un  dogmatisme  plus  rigoureux.  Mais  à  ce  concours  théorique 
s'ajoutent  les  services  pratiques  qu'a  rendus  le  président  de 
VIndependent  Labour  Party^  comme  conseiller  de  paroisse, 
conseiller  municipal,  administrateur  du  School  Board.  Lui 
aussi,  le  plus  intellectuel,  le  moins  ouvrier  du  parti,  a  cepen- 
dant franchi  tous  les  degrés  de  cette  administration  locale,  dans 
lesquels  les  Anglais  apprennent  leur  devoir  civique,  à  l'école 
des  réalités. 

A  cette  petite  phalange  d'intellectuels  pratiques  s'oppose  la 
nombreuse  cohorte  des  Trade-Unionistes, 

m 

Quelques-uns  ont  joué  un  rôle  important  dans  l'histoire 
'des  classes  ouvrières  :  J.  Bums,  le  premier  ministre  qu'aient 
fourni  à  l'Angleterre  les  travailleurs  manuels,  une  silhouette  pe- 
tite et  caTi'ée,  un  visa^^e  taillé  à  coups  de  serpe,  à  la  mâchoire 
forte,  aux  lèvres  serrées,  sous  la  moustache  militaire,  au-dessus 
de  la  barbe  en  pointe;  Will  Thorne,  le  fondateur  du  néo-Trade- 
Unionisme,  une  physionomie  d'ascète,  une  de  ces  consciences 
inflexibles  qui  ont  la  religion  du  socialisme. 

Will  Thorne  est  né,  en  1862,  dans  la  misère.  Son  père  et  sa 
mère  travaillaient,  l'un  et  l'autre,  aux  environs  de  Birmingham, 
dans  des  briqueteries,  la  plus  pauvre  des  industries  anglaises. 
A  sept  ans,  il  tourne  la  roue  d'un  tisseur  de  cordes.  A  huit  ans, 
il  suit  SCS  parens  à  la  briqueterie.  L'année  suivante,  le  père 
meurt  d'un  accident  de  travail.  Will  Thorne  aide  sa  mère  à  faire 
vivre  les  quatre  frères  ou  sœurs.  Sans  trêve,  ni  repos,  il  tra- 


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LE  PARTI  eUVRIBR  ANGLÂIâ.  351 

vaille.  Il'  connaît  les  incertitudes  et  les  chômages  du  manœuvre. 
Tour  à  tour  employé  dans  une  fabrique  de  plaques  de  métal,  dans 
des  usines  à  gaz  où  il  charrie  le  coke,  dans  des  chantiers  de 
construction,  où  il  sert  de  maçon,  il  va  de  ville  en  ville,  sou« 
vent  sans  abri,  souvent  sans  pain.  A  vingt  ans,  sa  vie  acquiert  un 
peu  de  fixité.  L'été,  Will  Thorne  est  oecupé  dans  les  briqueteries» 
rhiver,  il  travaille  dans  les  usines  à  gaz.  Cette  vie  vagabonde, 
ces  souffrances  constantes  donnent  au  jeune  homme  un  peu  du 
caractère  rebelle,  de  la  colère  contenue  du  vagabond.  Il  parle  : 
on  Técoute.  Il  dit  sa  colère.  Des  grèves  éclatent.  Will  Thorne 
passe  pour  un  agitateur  dangereux.  Les  portes  se  ferment.  Il  est 
mis  à  l'index.  Il  quitte  les  Midlands  et  gagne  Londres,  avec  deux 
francs  cinquante  dans  sa  poche  (1883).  Il  s'installe  à  West  Ham» 
dans  le  quartier  le  plus  misérable  de  la  Cité  impériale,  la  ville 
des  manœuvres,  des  déclassés,  des  sans-travail.  <(  Des  milliers  de 
familles  vivent  entassées,  dans  une  ou  deux  chambres,  souvent 
sans  vétemens  décens,  sans  nourriture  suffisante.  »  Will  Thorne 
est  employé  comme  chauffeur  dans  les  Beckton  Gas  works,  La 
frugalité  de  leur  camarade,  sa  haine  de  l'alcool,  son  silence 
réservé,  ses  éloquentes  bouffées  de  colères,  sa  science  de  jeune 
marxiste  produisent  sur  les  ouvriers  une  profonde  impression. 
A  ceux  qui  l'ont  connu  à  cette  date,  l'adhérent  de  la  Social 
Démocratie  Fédération  apparut  comme  un  étrange  ascète  aux 
yeux  éclairés  par  un  regard  expressif,  au  visage  brûlé  par  les 
flammes  du  foyer.  Peu  à  peu  son  autorité,  sur  ces  hommes  qui, 
dans  les  fours  à  charbon  des  usines  à  gaz,  travaillent  douze 
heures  par  jour,  grandit  rapidement.  Un  dimanche  après-midi, 
il  les  convoque  à  Ganning-Town,  dans  un  de  ces  terrains  vagues, 
dont  la  verdure,  piétinée  par  les  gamins  et  souillée  par  les  dé* 
tritus,  entoure  d'un  cercle  ininterrompu  les  cités  anglaises.  Dans 
ce  cadre,  800  chauffeurs  acclament  Will  Thorne  et  décident  de 
fonder  un  syndicat.  En  deux  mois,  ils  étaient  10000;  la  grève 
est  décidée;  elle  dure  trois  mois;  la  journée  de  huit  heures  est 
accordée.  Le  secrétaire  général  organise  l'association  sur  des 
bases  nouvelles;  il  réduit  les  fonds  de  secours;  il  augmente  la 
caisse  de  grève.  Le  syndicat  devient,  avant  tout,  une  arme  de 
combat.  Maigre  des  défaites  retentissantes  infligées  à  Y  Union 
par  sir  George  Livesey,  le  directeur  des  South  London  Gasworks^ 
la  popularité  de  Will  Thorne  reste  intacte.  En  1899,  il  est  nommé 
Deputy-^Mayor  du  West-Ham  Town  Council.  Sous  son  influence 


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322  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

le  conseil  se  lance  dans  le  socialisme  municipal,  augmente 
les  salaires,  achète  de  la  terre,  construit  des  maisons.  Le  budget 
s'enfle;  la  dette  s'accroît;  les  impôts  grandissent.  West-Ham 
devient  célèbre  par  ses  extravagances  financières.  Les  électeurs 
lassés  reviennent  au  parti  conservateur.  Mais  ils  conservent  Will 
Thorne.  Ses  services  passés  et  sa  tactique  électorale,  ses  dis- 
cours en  argot  et  ses  réunions  dans  les  terrains  vagues,  le 
rendent  indéracinable.  Il  représente  à  Westminster  les  ma- 
nœuvres et  les  sans-travail,  les  déshérités  de  la  société  bri- 
tannique. 

La  biographie  de  Will  Thorne  peut  servir  de  type.  Plus  ou 
moins  dramatiques,  toutes  les  existences  des  députés  Trade- 
Unionistes  se  ressemblent  :  des  origines  modestes,  une  jeunesse 
difficile,  des  qualités  administratives  et  des  services  rendus. 

Ce  géant  là-bas,  c'est  David  J.  Shackleton,  le  vice-président 
des  élus  du  Labour  Représentation  Committee,  le  député  de  Cli- 
theroë  dans  le  Lancashire,  le  représentant  des  tisseurs  de  coton. 
Né  en  1863  à  Accrington,  dans  une  boutique  d'horloger,  élevé  au 
milieu  du  tic  tac  des  pendules,  il  travaille  à  partir  de  neuf  ans 
dans  les  tissages  de  Haslingdon.  A  vingt-quatre  ans,  ses  cama- 
rades le  choisissent  pour  diriger  leur  syndicat,  Darwen  Weavers 
Association.  Sa  ca4)acité  et  son  jugement  le  désignent,  non 
seulement  pour  remplir  les  charges  municipales,  les  fonctions 
de  Justice  of  Peace  mais  aussi  pour  diriger  la  Fédération  des 
tisseurs,  le  Congrès  des  Trade-Unions.  Cette  physionomie,  si 
anglaise  par  sa  rude  jovialité,  est  celle  de  Will  Crooks,  l'un 
des  vétérans  du  London  County  Council,  le  député  de  Woolwich. 
Son  éloquence  bourrue  et  concrète,  éclairée  par  d'intarissables 
saillies  et  aussi  son  dévouement  aux  intérêts  populaires  ont  fait 
du  maire  de  Poplar  un  des  députés  les  plus  acclamés,  une  des 
silhouettes  les  plus  connues  du  Parlement  anglais.  Tandis  que 
son  mari  portait  la  chaîne  d'or  et  le  manteau  d'hermine,  insignes 
de  ses  fonctions  municipales,  Mrs  Crooks  continuait  à  diriger 
ses  quatre  enfans,  à  faire  le  ménage  et  à  préparer  les  repas.  La 
porte  est  toujours  ouverte  ;  et  lorsque  les  femmes  des  sans-travail 
décidèrent  de  tenter  des  démarches  auprès  du  cabinet  Balfour, 
elles  choisirent  Mrs  Crooks  pour  conduire  la  délégation  et  parler 
en  son  nom.  Cette  figure  jeune  et  expressive,  c'est  Arthur  Hen- 
derson,  le  député  ouvrier,  dont  la  victoire  à  Barnard  Castle 
en  1903  fut  un  des  signes  avant-coureurs  du  mouvement  ouvrier. 


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LE  PARTI  OUVRIER  ANGLAIS.  353 

La  finesse  diplomatique  et  le  sens  pratique  du  jeune  Écossais, 
—  il  est  né  à  Glasgow  en  1863,  —  le  désignèrent  pour  servir 
d'arbitre  entre  les  maîtres  de  forges  de  Newcastle  et  leurs  ouvriers. 
C'est  un  autre  Ecossais  que  G.  W.  Barnes,  le  secrétaire  général 
de  V Amalgamated  Society  of  Engineers,  Il  dirige  un^  armée 
de  100000  hommes  et  gère  un  fonds  de  réserve  qui  s'élève  à 
15  millions  de  francs.  Ce  chef  assez  ferme  pour  condamner 
des  ouvriers  qui  se  mettent  en  grève  malgré  l'opposition  du 
Bureau,  ce  financier  est  doublé  d'un  esprit  cultivé.  Il  a  donné 
au  journal  de  son  syndicat  une  valeur  littéraire  ;  il  soutient  par 
des  versemens  annuels  Ruskin  Collège^  l'Université  populaire 
d'Oxford. 

Tels  sont  les  hommes  les  plus  connus  de  la  délégation  Trade- 
Unioniste.  Il  conviendrait  encore  de  citer  le  charpentier  J.  Jen- 
kins,  maire  de  Cardiff  et  président  du  Congrès  syndical  de  1895; 
le  mécanicien  C.  Duncan,  collaborateur  de  Tom  Mann  dans  ses 
efforts  pour  faire  rentrer  les  manœuvres  dans  les  cadres  des 
Trade-unions  ;  le  fondeur  d'acier  John  T.  Macpherson,  ancien 
titulaire  d'une  bourse  créée  par  son  syndicat  à  Ruskin  Collège; 
le  tapissier  James  O'Grady,  qui,  pour  organiser  la  caisse?  d'assu- 
rances de  son  syndicat,  fit  une  enquête  en  Europe;  le  charpentier 
Alexander  Wilkie,  un  Écossais  connu  pour  son  enquête  sur 
l'ouvrier  américain,  promoteur  ardent  des  organisations  fédé- 
rales et  des  idées  coopératives;  l'homme  d'équipe  G.  Wardle, 
directeur  du  journal  du  syndicat  et  auteur  d'un  volume  de  vers; 
Vivian,  l'apôtre  de  la  coopération  de  production.  Pour  trouver 
leurs  mandataires,  dans  cette  nouvelle  étape  de  leur  poli- 
tique, les  ouvriers  anglais  n'ont  point  eu  à  chercher  ailleurs  que 
dans  leur  classe.  Aux  intellectuels  en  disponibilité,  aux  poli- 
ticiens, ils  ont  préféré  des  travailleurs  manuels  éduqués,  des 
professionnels  du  syndicat.  Ils  ont  pu  trouver,  autour  d'eux,  des 
hommes  dont  l'habileté  oratoire,  les  connaissances  pratiques  et 
le  sens  politique  ont  surpris  et  charmé, 

m.    —   LES  GROUPES 

Étudié  historiquement,  ou  analysé  psychologiquement,  le 
parti  ouvrier  anglais  nous  apparaît  comme  caractérisé  par  la 
prédominance  des  facteurs  économiques  et  des  groupemens  pro- 
fessionnels sur  les  forces  intellectuelles  et  les  clubs  politiques. 

TOME  XXXV.  —  i906.  S£.1 


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354  REVUE  DBS  DEUX  MONDES. 

Ces  conclusions  sont  confirmées  par  une  enquête  strictement 
parlementaire.  Les  efforts  des  doctrinaires  pour  grouper  les  élus 
ouvriers  en  un  parti  homogène  et  discipliné,  prêt  à  imiter  la 
tactique  des  Irlandais  et  à  vendre  ses  votes  au  plus  offrant  et 
dernier^  enchérisseur  ;  les  efforts  des  théoriciens  pour  imposer 
aux  nouveaux  députés  un  programme  systématique,  d'où  les 
indulgences  conservatrices  et  les  transactions  utilitaires  seraient 
également  proscrites,  paraissent  jusqu'ici  avoir  complètement 
échoué. 

Les  54  Labour  Members,  dont  41  sont  payés  par  des  Trade- 
Unions,  n'ont  pas  tous  accepté  de  s'inscrire  au  greupe  du  Labour 
Représentation  Committee,  qui,  distingué  par  ses  cravates  rouges, 
siège  sur  les  bancs  de  l'opposition.  Les  12  élus  des  ouvriers 
mineurs  et  12  indépendans  figurent  dans  les  rangs  de  la  majo- 
rité, appartiennent  aux  deux  groupes  radicaux  dont  l'un  est 
présidé  par  sir  Charles  Dilke  et  l'autre  organisé  par  la  Démo- 
cratie League.  Ces  députés  portent  l'épithète  de  Lib-Lab  {Libéral- 
Labour).  Quelques-uns  d'entre  eux  sont  dQ3  personnages^  impor- 
tons par  leur  autorité,  leur  talent  ou  leurs  idées  :  Richard  Bell, 
le  président  du  Syndicat  des  Employés  de  chemins  de  fer,  John 
Burns  le  ministre  des  Affaires  locales,  H.  Vi\'ian  le  coopéra- 
teur.  D'autres  sont  des  vétérans  illustres,  W.  R.  Cremer,  le 
représentant  des  charpentiers,  William  Abraham,  Th.  Burt, 
Chas.  Fenwick,  les  délégués  des  mineurs.  J'entends  bien  que  la 
majeure  partie  des  députés  ouvriers,  —  soit  29,  —  le  plus  grand 
nombre  des  nouveaux  venus,  la  majorité  de  ceux  qui  se  sont 
signalés  dans  les  luttes  récentes  sont  inscrits  au  groupe  du 
Labour  Représentation  Committee  :  G.  N.  Barnes,  Will  Crooks, 
Ch.  Duncan.  J.  Keir  Hardie,  A.  Henderson,  J.  Jenkins, 
F.  W.  Jowett,  J.  R.  Macdonald,  J.  T.  Macpherson,  J.  O'Grady, 
D.  J.  Shackleton,  Philip  Snowden,  Will  Thorne,  G.  J.  Wardle, etc. 
Sans  doute  la  nouvelle  Fédération  électorale  parait  devoir 
constituer  l'ossature  du  parti  ouvrier.  Seuls,  des  individus 
et  des  syndicats  assez  puissans  pour  dominer  une  circonscrip- 
tion, pourront  s'offrir  de  plus  en  plus  rarement  le  luxe  de  Tin- 
dépendance.  Encore  est-il  que  môme  au  soin  du  groupe  le 
moins  éloigné  des  partis  socialistes  européens,  les  doctrinaires 
sont  en  minorité,  les  programmes  intransigeans  à  Tindex. 

Lorsque  les  députés  inscrits  sur  les  rôles  du  Labour  Repré- 
sentation Committee  se  sont  réunis  pour  constituer  leur  groupe 


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LE  PARTI  OtrVRl£R  AMQLAI&.  3SS 

et  élire  un  président,  ils  se  sont  trouvés  en  face  de  deux  candi- 
datures, celles  de  Keir  Hardie  et  de  David  Shackleton.  Le  doyen 
du  socialisme  anglais  ne  l'emporta  qu'à  une  voix  de  majorité.  Ce 
vote  révélait  la  présence,  au  sein  du  parti,  de  deux  tendances 
différentes.  Tune  plus  idéaliste  et  moins  anglaise,  attachée  aux 
formules  du  socialisme,  l'autre  plus  utilitaire  et  moins  euro^ 
péenne,  fidèle  au  syndicalisme.  Will  Thorne,  le  seul  élu  des  can- 
didats patronnés  par  la  Social  Démocratie  Fédération,  le  groupe- 
ment marxiste,  J.  Keir  Hardie,  le  fondateur  de  VTndependent 
Labour  Party,  Phil.  Snowden  son  président,  J.  Ramsay  Macdo- 
nald  et  F.  W.  Jowett,  ses  conférenciers,  représentent  des  sympa- 
thies, opposées  aux  personnalités  de  G.  N.  Barnes,  Will  Crooks, 
Henderson,  J.  T.  Macpherson,  J.  O'Grady.  Annuellement  le 
Congrès  du  Labour  Représentation  Committee  est  saisi  d'une 
motion  qui  demande  que,  seuls,  les  groupemens  économiques 
soient  admis  dans  la  fédération  et  que  les  associations  socia- 
listes en  soient  définitivement  exclues.  Sans  doute  la  victoire 
de  1906,  la  valeur  qu'elle  donne  à  l'organisme  électoral,  l'auto- 
rité dont  elle  revêt  les  fondateurs  du  parti,  condamnent,  dès 
maintenant,  à  l'insuccès  toute  revision  des  statuts.  Il  n'en  est 
pas  moins  certain  que  de  récentes  manifestations  sont  venues 
rappeler  au  Labour  Représentation  Committee  qu'il  serait  dan- 
gereux de  copier  fidèlement  la  tactique  des  socialistes  euro- 
péens, de  respecter  scrupuleusement  la  lettre  de  la  doctrine. 

En  Cornouailles,  à  Camborne,  Will  Thorne  a  été  roué  de 
coups  et  couvert  d'ordures  par  les  mineurs  gallois  pour  s'être 
permis  de  soutenir,  contre  un  radical  populaire,  la  candidature 
d'un  socialiste,  plus  digne,  à  ses  yeux,  de  recueillir  les  votes 
ouvriers.  Une  certaine  agitation  se  manifeste  parmi  les  tis- 
seurs du  Lancashire.  A  Burnley,  de  nombreux  adhérens  de  la 
Bumley  Weavers' Association  en  veulent  au  Labour  Représenta^ 
tion  Committee  d'avoir  adopté  aux  élections  municipales  et 
législatives  la  candidature  de  deux  marxistes  connus.  Dan  Irving 
et  Hyndman.  Le  13  février,  par  6625  voix  contre  5647,  le  syn- 
dicat décide  de  rompre  avec  le  groupe  local  du  Labour  Repré- 
sentation Committee,  A  Blackburn,  des  bruits  de  démissions  col- 
lectives circulent.  A  Preston,  à  Accrington,  l'hostilité  de  la 
Fédération  électorale  contre  l'enseignement  confessionnel  pro- 
voque le  mécontentement  de  nombreuses  ouvrières.  Elles  seraient 
prêtes  à  exiger  que  leur  syndicat  suspendit  ses  versemens  au 


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356  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Labour  Représentation  Comniittee,  Ces  incidens  constituent  des 
signes,  dont  on  ne  saurait  impunément  méconnaître  la  portée. 
La  prudence  est  d'autant  plus  nécessaire  que,  dans  de  aom- 
breuses  circonscriptions,  les  candidatures  ouvrières  n'ont  réussi 
que  grâce  à  la  défection  des  travailleurs  jusqu'ici  inscrits  aux  clubs 
conservateurs.  Le  fait,  depuis  confirmé  par  les  agens  électoraux 
du  parti  tory  (1),  a  été  signalé  par  M.  J.  Ramsay  Macdonald  (2)  : 
«  Il  était  à  la  mode,  il  y  a  vingt-cinq  ans,  dit-il,  soit  de  mettre  en. 
doute  Texistence  de  l'ouvrier  tory,  soit  de  se  permettre  des  plai- 
santeries à  ses  dépens.  Mais  les  unionistes  ont  dû  les  dix-sept 
années  de  pouvoir,  dont  ils  ont  joui  depuis  188Si,  très  largement 
à  l'appui  des  classes  laborieuses.  Dans  les  cinq  élections  géné- 
rales des  vingt  dernières  années,  l'électeur  ouvrier  conservateur 
a  joué  un  rôle  prédominant.  Aujourd'hui  le  Labour  Party  existe 
et  fait  espérer  au  travailleur  qu'il  sera  possible  d'assurer  au  sein 
du  Parlement  la  représentation  directe  de  la  classe  à  laquelle  il 
appartient.  Est-il  surprenant  qu'il  ait  apporté  son  concours  à  des 
hommes  de  sa  classe,  qui  sont  tenus  de  l'aider  dans  ses  luttes  et 
qui  ne  vont  point,  comme  il  le  sait  bien,  ni  diriger  un  mou- 
vement révolutionnaire,  ni  «  briser  l'Empire  en  morceaux?  )^ 
Et  au  cours  de  cette  conversation,  le  whip  du  parti  ouvrier  citait 
précisément,  pour  prouver. la  volte-face  des  travailleurs  affiliés 
aux  groupemens  conservateurs,  l'exemple  des  circonscriptions 
de  Preston  et  Blackburn.  Lésâmes  scrupuleuses  de  ces  néophytes 
doivent  être  ménagées. 

On  ne  saurait  d'ailleurs  nier  que,  dans  leur  programme  et 
dans  leur  tactique,  les  députés  affiliés  au  Labour  Représentation 
Committee  n'aient  témoigné  d'un  certain  respect  pour  les  ten- 
dances conservatrices,  les  traditions  parlementaires  de  l'opinion 
britannique. 

IV.   —   LES  IDÉES 

Il  ne  convient  de  prendre  au  tragique  ni  les  violences  de 
certains  corlèges,  ni  les  intransigeances  de  certaines  revendica- 
tions. L'armée  des  sans-travail  qui  entra  dans  les  rues  de  Londres, 
drapeau  rouge  en  tête,  en  poussant,  au    commandement,   des 

(1)  Sir  G.  G.  T.  Bartley,  Mrs  Thomas  Gibson  Bowles,  George  Lane  Fox.  Mor- 
ning  Post,  23  janvier  1906. 

(2)  Moi-ning  Posl,  22  janvier  1906. 


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LE  PARTI   OUVRIER   ANGLAIS.  357 

hourrahs!  pour  la  révolution  sociale,  en  chantant  une  «  Marseil- 
laise w  inédite  (1),  ne  comptait  que  cent  quaranle-quatre  hommes. 
Ils  obéissaient  aux  ordres  de  leurs  «  officiers  »  et  aux  conseils 
de  leur  «  chapelain.  »  Leur  tenue  réservée  et  disciplinée  inspi- 
rait aux  spectateurs  une  bienveillance  syrapalhique.  Ces  révo- 
lutionnaires s'amusaient  innocemment  à  essouffler,  par  leur 
marche  rapide,  les  policemen  chargés  de  veiller  sur  les  philo- 
sophes péripatéticiens.  A  la  veille  des  élections,  des  publications 
socialistes  avaient  affiché  d'extraordinaires  ambitions.  Dans 
Britainfor  the  British^  dans  le  dernier  chapitre  To  Days  workj 
Robert  Blatchford,  le  directeur  de  la  feuille  indépendante,  The 
Clarion^  énumérait  parmi  les  mesures,  dont  la  réalisation  im- 
médiate était  nécessaire,  le  droit  pour  les  municipalités  d'expro- 
prier les  Landlords,  la  nationalisation  des  chemins  de  fer,  des 
mines,  des  banques,  des  assurances  sur  la  vie.  L'éditeur  du 
Reformer's  Year  Book  for  1906  assignait  au  prochain  Parlement 
(nov.  1905)  la  tâche  de  «  réformer  radicalement  le  système 
foncier  de  manière  à  établir  hommes  et  femmes  sur  la  terre  et 
à  transformer  les  cités,  dont  les  slums  grandissent  toujours.  ». 
Ni  ces  Intransigeances,  ni  ces  manifestations  n'ont  exercé 
d'influence  sur  les  élus  du  Labour  Représentation  Committeey  les 
plus  avancés  des  députés  ouvriers.  Pour  fêter  l'élection  de  Will 
Crooks,  ses  électeurs  organisent  un  concert  à  Drill  Hall.  La  salle 
est  ornée  de  tentures  écarlates,  les  fauteuils  drapés  dans  des 
étoffes  éclatantes.  Mais  cette  débauche  de  couleurs  ne  doit  point 
être  prise  au  tragique.  Sous  les  plis  du  drapeau  rouge,  Will  Crooks 
a  tenu  les  propos  les  plus  conservateurs  :  «  On  parait  très  inquiet 
de  l'avènement  du  Labour  Party,  Non,  nous  n'allons  pas  jeter  à 
bas  l'Empire  demain  matin,  et  il  n'y  aura  pas  une  mise  à  l'encan 
de  lundi  en  huit...  Il  y  a  des  siècles,  John  Bail  marcha  sur  Londres, 
pour  brûler  les  maisons  des  riches.  Le  nouveau  Labour  Party  ne 
fera  pas  ça.  Si  nous  trouvions  l'occasion,  nous  brûlerions  plutôt 
les  impasses  insalubres  (s/wms)...  Nous  allons  maintenir  les  gens 
attentifs  et  veiller  à  ce  que  personne  ne.s'endorme  (6  février  1906;.  » 
Dans  la  National  Review  de  décembre  1905,  Will  Crooks  s'était 
déjà  refusé  à  dresser  un  programme  méthodique.  La  double 
tâche  qui  s'impose  aux  nouveaux  élus  est  de  faire  «  l'éducation  » 

(1)  «  Le  Jrapeau  du  Peuple  est  du  roage  le  plus  profond;  —  il  a  servi  de 
Unceul  à  nos  morts  martyrisés  ;  —  et  avant  que  leurs  membres  ne  soient  devenus 
i^ftides  et  froids^  —  le  sang  de  leurs  cœurs  a  teint  chacun  de  ses  plis.  »  <*. 


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358  REVUB  DBS  DEUX  MONDES. 

du  peuple  et  de  réorganiser  la  machine  administrative  et  parle^ 
mentaire,  de  manière  qu'elle  ne  soit  plus  monopolisée  par  l'aris- 
tocratie. Et  l'auteur  esquisse  un  plan  de  réformes  relatif  à  Toiv 
ganisation  du  ministère  et  à  la  procédure  du  Parlement,  qui 
reproduit  les  revendications  des  libéraux.  Avec  une  précision 
plus  grande,  J.  Ramsay  Macdonald  a  défini  l'attitude  des  élus  du 
Labour  Représentation  Commute  vis-à-vis  du  socialisme  :  «  En 
matière  d'administration  pratique  et  de  législation,  le  socialisme 
n'est  pas  une  réalité  immobile,  mais  une  tendance,  une  manière 
de  penser,  une  idée  directrice.  Dès  lors,  ceux  qui  disent  que  la 
doctrine  socialiste  domine  ou  ne  domine  pas  le  nouveau  parti 
ouvrier,  ont  à  la  fois  tort  et  raison.  Le  régime  socialiste  n'est  pas 
créé,  en  un  jour,  par  des  décisions  du  Parlement.  Voici  quelle  est 
la  profession  de  foi  d'un  socialiste.  Le  Parlement  et  les  autres  ser* 
vices  publics  fonctionneront  d'une  manière  pratique.  La  distri- 
bution actuelle  des  richesses  est  contraire  aux  intérêts  économiques 
et  aussi,  —  il  serait  possible  de  le  prouver,  —  à  la  justice.  Des 
classée  inutiles  sociadement  ne  devront  pas  être  conservées  aux 
dépens  de  classes  utiles  socialement.  Chaque  classe  utile  dans  la 
vie  sociale  doit  être  honorée  et  entretenue  d'une  manière  conve- 
nable. L'individu  organisé  en  communauté  peut  le  mieux  accom- 
plir sa  destinée.  L'initiative  privée  et  la  solidarité  générale  sont 
toutes  deux  essentielles  pour  le  développement  individuel  et 
social  (1).  »  Après  avoir  brièvement  énuméré  des  réformes  éco- 
nomiques et  administratives,  qui  figurent  sur  le  programme  ra- 
dical (2),  l'auteur  termine  par  ces  lignes  qui  résument,  dans  une 
formule  heureuse,  l'utilitarisme  politique  et  l'idéalisme  religieux 
dont  le  mélange  caractérise  le  socialisme  anglais  :  <c  II  y  a  une 
heure  pour  des  mesures  détaillées  et  des  propositions  précises.  Il 
y  a  une  heure  pour  les  principes  généraux,  qui  peuvent  être  même 
assez  vagues  pour  n'être  guère  plus  que  des  élans  et  des  aspira- 
tions. Le  parti  ouvrier  fera  bien  de  mettre  en  pratique  ces  deux 
états  d'esprit.  S'il  se  sert  d'une  des  deux  méthodes  exclusi- 
vement, il  n'arrivera  à  rien.  S'il  les  utilise  toutes  deux,  il 
créera  une  nouvelle  opinion  publique;  il  deviendra  le  germe 
d'un  nouveau  parti,  champion  de  la  démocratie  intellectuelle  et 
morale  (3).  »  Deux  autres  des  doctrinaires  du  Labour  Represen- 

(1)  The  Independent  Reviev^,  mers  1906,  p.  264. 

(2)  /</.,  p.  268. 
'  (3)  Id.,  p.  269. 


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LE  PARTI   OUYRIBft  ANGLAIS.  359 

iaHon  Committee  ont  confirmé  cette  attitude  progressiste  et  cette 
méthode  utilitaire.  Au  Morning  Posty  le  5  février,  F.  W,  Jowett 
déclare  :  «  On  ne  tentera  pas  de  décider  notre  groupe  à  se  pro-* 
noncer  en  faveur  du  socialisme.  Nous  nous  en  rapportons  à  la 
logique  des  événemens.  Ce  que  nous  voulons,  c'est  d'amener  les 
ouvriers  à  considérer  les  questions  ouvrières  à  leur  propre  point 
de  vue  ;  et  nous  sommes  sûrs  que,  s'ils  le  font,  toutes  les  me- 
sures qu'ils  prendront  progressivement  seront  socialistes.  »  Et 
invité  par  son  interlocuteur  à  formuler  un  ^programme, 
F.  W.  Jowett  parle  de  reviser  la  loi  sur  les  Trade-Unions  et  le 
chômage,  d'organiser  les  cantines  scolaires,  d'établir  l'impôt  pro- 
gressif sur  le  revenu,  de  frapper  les  plus-values  foncières,...  etc. 
Ce  socialiste  n'est  qu'un  radical.  M.  Phil.  Snowden,  après  avoir 
esquissé  un  plan  de  bataille  contre  la  société  capitaliste  par 
l'extension  du  socialisme  municipal,  la  nationalisation  de  la 
terre,  des  mines^  des  voies  ferrées,  termine  par  ces  paroles  prur- 
dentes  :  «  Mais,  pour  ce  qui  est  d'un  avenir  immédiat,  le  parti 
ouvrier,  au  sein  du  Parlement,  devra  se  déclarer  satisfait  s'il 
peut  décider  les  autres  à  marcher  dans  la  voie  des  réformes.  li 
se  fiera  à  l'action  continue,  dans  le  pays^  des  grandes  forces  éco- 
nomiques et  intellectuelles  qui  ont  amené  la  poussée  des  classes 
laborieuses  au  point  où  elle  en  est,  pour  unir  sûrement,  dans  un 
avenir  prochain,  toutes  les  forces  populaires,  dans  un  parti  du 
peuple  qui  réalisera  l'œuvre  du  peuple.  »  [Daily  Mail,  22  jan- 
vier.) Et  plus  récemment  à  Peckham,  le  13  février,  J.  Keir  Hardie, 
le  leader,  met  ses  auditeurs  en  garde  contre  de  trop  grandes 
ambitions  :  «  Je  ne  dis  pas  que  les  trente  députés  ouvriers  soient 
des  socialistes.  Rappelez- vous-le.  Je  ne  dis  pas  non  plus  que  le 
parti  ouvrier  parlementaire  soit  lié  au  socialisme.  Rappelez^ 
vous-le  aussi.  Le  groupe  ouvrier  est  une  coalition  parfaitement 
honnête  et  loyale  entre  le  parti  socialiste  et  le  parti  trade-unio- 
niste  en  vue  de  protéger  les  intérêts  des  classes  laborieuses.  » 

Les  déclarations  individuelles  ont  été  confirmées  par  les  dé- 
cisions des  groupes.  Le  Congrès  annuel  du  Labour  Representa- 
tion  Committee  (13-16  février),  après  avoir,  pour  calmer  l'agi- 
tation des  syndicats  du  Lancashire,  refusé  d'imposer  à  tous  ses 
candidats  la  même  conception  laïque  de  l'enseignement  public, 
décide  unanimement  de  ne  point  dresser  de  programme  systéma- 
tique. Les  délégués  adoptent  des  motions  isolées,  demandent  la 
journée  de  huit  heures  et  le  salaire  minimum  pour  les  ouvriers 


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360  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

des  villes  et  de  TÉtat,  la  revision  de  la  loi  sur  les  Trade-unions 
et  le  chômage,  le  suffrage  universel.  Et  ils  se  séparent  après  avoir 
montré,  en  décidant  de  remplacer  leur  ancien  titre  par  celui 
de  Labour  Party^  qu'ils  se  refusaient  à  dépasser  le  cadre  primi- 
tivement tracé.  Le  parti  ouvrier  anglais  ne  veut  être  qu'un  syn- 
dicat politique  d'intérêts  corporatifs. 

Le  même  utilitarisme  caractérise  sa  tactique  parlementaire. 
Malgré  les  gages  donnés  par  les  radicaux  à  la  cause  ou- 
vrière, et  les  services  rendus  par  les  organisations  libérales  aux 
candidatures  ouvrières  (1),  des  francs-tireurs  du  socialisme,  en 
des  articles  soigneusement  reproduits  par  la  presse  conser- 
vatrice, saluaient  dans  l'avènement  du  parti  ouvrier  beaucoup 
moins  un  succès  sur  les  unionistes  qu'une  défaite  des  libéraux. 
Le  nouveau  groupe  parlementaire,  avec  la  coopération  des  Irlan- 
dais, se  servira  de  l'opposition  conservatrice  pour  ruiner  la  ma- 
jorité ministérielle,  disloquer  l'un  des  partis  séculaires,  faire 
œuvjre  révolutionnaire.  Robert  Blatchford  écrivait  dans  The  Cla- 
rion^ le  2  février  :  «  Il  est  inutile  de  dépenser  de  la  salive  dans 
des  discours  comme  ceux  de  M.  Haldane  à  Edimbourg.  Les 
socialistes  ne  peuvent  être  ni  achetés,  ni  conciliés.  Aucun  com- 
promis n'est  possible.  Un  sacrifice  de  cinquante  centimes  par 
louis  ne  servira  de  rien.  Toutes  les  promesses  sont  inutiles. 
Même  si  le  parti  libéral  pouvait  actuellement  donner, —  je  ne 
dis  pas  promettre,  —  la  moitié  de  ce  que  les  socialistes  de- 
mandent, la  paix  n'aurait  pas  lieu.  Il  faut  que  nous  ayons  tout. 
La  bataille  doit  être  décisive.  Le  mouvement  socialiste  n*est  pas 
une  petite  révolte  locale   qu'on  peut  apaiser   par  de    douces 


(i)  Sous  rimpulsion  du  Libeinil  Central  Office  dirigé  par  M.  George  Whiteley, 
de  nombreux  groupemens  locaux  avaient  décidé  de  soutenir  des  candidatures  ou- 
vrières. La  presque-unanimité  des  Lib-Lab  ont  été  élus  avec  l'appui  officiel  des 
organisations  libérales.  Cest  ainsi  qu'elles  ont  singulièrement  facilité  la  victoire  de 
Bums  a  Battersea,  de  Bell  à  Derby,  de  Johnson  à  Gateshead.  11  a  été  décidé 
de  ne  pas  oppo3er  de  concurrens  aux  leaders  du  Labour  Renresenlalion  Com- 
mittee,  Shackleton,  Henderson,  Reir  Hardie,  T.  Richards,  J.  R.  Macdonald.  Sur 
37  candidats  du  L.  R.  C,  élus  dans  des  circonscriptions  ayanl  droit  à  un  seul 
siège,  15  seulement  eurent  à  lutter  contre  des  LibéVaux.  Sur  13  candidats  du  L.  R.  C* 
dans  des  circonscriptions  ayant  droit  à  2  candidats,  3  seulement  eurent  à  lutter 
contre  2  Libéraux.  Sur  50  candidatures,  32  eurent  Tappui  officiel  ou  officieux  des 
Libéraux. 


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prp^^: 


LB   PARTI   OUVRIER   ANGLAIS.  36Î 

flatteries  et  de  jolies  promesses.  C'est  le  commencement  d'une 
révolution  mondiale...  Et,  en  attendant,  nous  broierons  le  parti 
libéral,  si  nous  le  pouvons.  Selah  !  »  Dans  leurs  commentaires 
sur  les  résultats  des  élections  générales,  Justice,  Torgane  des 
marxistes  de  la  Social  Démocratie  Fédération  (n®  du  26  janvier 
1906),  et  Labour  Leader,  l'organe  des  possibilistes  de  Vlndèpen^ 
dent  Labour  Party,  sont  également  sévères  pour  les  vainqueurs 
de  la  réaction  protectionniste  et  conservatrice. 

Docile  aux  idées  que  son  fondateur  devait,  quelques  jours 
plus  tard,  exprimer,  en  adoucissant  les  termes,  dans  la  Natioval 
Beview  (n®  de  février,  p.  1003  à  1008),  le  journal  de  Keir  Hardie 
s'exprime  comme  il  suit  :  «  Plus  on  analyse  la  liste  grandis- 
sante des  nouveaux  députés  libéraux,  plus  on  est  frappé  du  pou- 
voir énorme  du  capital  organisé.  On  laisse  échapper  un  soupir 
de  reconnaissance  en  songeant  que  cet  événement  n'a  pas  eu 
lieu,  avant  que  le  travail  fût  prêt  à  amener  ses  bataillons  sur  le 
champ  de. bataille.  Au  cours  de  cette  catastrophe,  des  plaines 
entières  de  l'agréable  féodalité  tory  ont  disparu  et  les  blanches 
falaises  crayeuses  du  libéralisme  capitaliste  dominent  le  paysage, 
flanquées  par  une  colline  d'argile  schisteuse  appelée  Lib-Lab^ 
qui  témoigne  déjà  d'une  inquiétante  tendance  à  glisser  vers  les 
blanches  falaises.  Dans  un  sain  isolement  le  roc  du  travail  indé- 
pendant se  dresse  comme  un,  des  principaux  caractères  du 
paysage...  Le  nouveau  Parlement  n'est  plus  le  «  meilleur  club 
de  Londres.  »  C'est  un  Parlement  de  patrons,  la  forteresse  du 
pouvoir  de  l'argent,  la  vraie  citadelle  de  la  domination  capitaliste. 
Il  vaut  peut-être  mieux  qu'il  en  soit  ainsi,  car  rien  ne  pouvait 
faire  plus  pour  unifier  et  consolider  les  nouvelles  forces  du  parti 
ouvrier  dans  une  fidélité  complète  à  l'esprit  d'indépendance.  » 

Les  survivans  du  mouvement  socialiste  de  1883  à  1886  se 
croient  encore  au  temps  où  le  parti  conservateur,  sous  l'influence 
d'un  lord  Randolph  Churchill  et  d'un  sir  John  Gorst,  se  donnait 
comme  le  défenseur  des  réformes  sociales,  en  face  d'un  parti  li- 
béral absorbé  par  le  Home  Rule,  Vingt  ans  de  pouvoir,  la 
poussée  impérialiste,  la  réaction  protectionniste  ont  transformé 
les  caractères  du  parti  conservateur,  renouvelé  les  cadres  du 
groupe  radical.  Ils  ne  représentent  plus  les  mêmes  couches 
sociales  qu'il  y  a  un  quart  de  siècle.  Les  intransigeans  socia- 
listes ne  furent  pas  écoutés.  Une  fois  de  plus  l'utilitarisme  des 
politiques  l'emporte  sur  la  rigidité  des  doctrinaires. 


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362  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Dans  VAmalgamated  Society  of  Engineers' Journal^  G.  Barnes, 
Tua  des  représentans  les  plus  importans  des  Trade-Unions^  au 
sein  du  Labour  Représentation  Committeej  écrit  :  «  Le  travail  a 
aidé  à  débarrasser  le  pays  des  agioteurs  et  des  gâcheurs  du  parti 
tory;  et  aujourd'hui  il  est  prêt  à  faciliter  volontiers  rétablisse- 
ment d'un  meilleur  régime  dans  toutes  les  branches  de  la  légis- 
lation et  de  l'administration.  Sir  Henry  Campbell  Bannerman 
a  fait  appel  au  cœur  et  à  la  conscience  de  la  nation  :  et  nous 
sommes    sûrs    que,   si  hésitans    que    puissent    être  quelques- 
uns  de  ses  amis,  le  parti  ouvrier  sera  toujours  du  bon  côté 
dans  tous  les  eiTorts  faits  pour  passer  des  paroles  aux  actes.  » 
M.  Phil.  Snowden,  interviewé  par  le  Yorkshire  Post  (26  janvier), 
déclare  qu'à  moins  que  les  libéraux  ne  proposent  des  mesures 
qu'ils  dussent  désapprouver  complètement,  Tattitude  de  ses  col- 
lègues vis-à-vis  de  la  majorité  sera  celle  «  d'une  indépendance 
sympathique.  »  M.  F.  Jowett  confirme  au  Moming  Post  (S  fé- 
vrier) cette  tactique  d'attente  et  énumère  tous  les  points  sur  les- 
quels le  groupe  du  Labour  Représentation  Committee  est  déjà 
d'accord  avec  les  libéraux  :  libre-échange,  politique  étrangère, 
question  scolaire,  loi  syndicale.  M.  J.  Ramsay  Macdonald  avait 
déjà  affirmé  {Moming  Posty  22  janvier)  que  son  parti  «  n'avait 
point  l'intention  bien  arrêtée  de  pousser  l'épée  dans  les  reins 
le  nouveau  gouvernement.  Sans  doute  nous  sommes  i^solu- 
ment  libres  d'adopter  une  ligne  indépendante  à  n'importe  quel 
moment,  et   sur  n'importe   quel    sujet.    Noiis   serons  surtout 
guidés  par   les    événemens.  »  Le   distingué  whip   du  Labour 
Parly  a  depuis  précisé  la  tactique  de  ses  collègues  :  «  Le  parti 
ouvrier  m'apparaît  comme  le  germe  d'un  parti  plus  grand  et 
plus  large;  et  c'est  à  l'édifier  que  devraient  travailler  dès  main- 
tenant  les   trente  membres   du   Labour   Représentation   Corn- 
mittee.  Une  des  conditions  matérielles  de  cette  œuvre,  c'est  qu'on 
ne  les  encourage  pas  à  tenter  de  contraindre  le  gouvernement. 
Aucune  méthode  politique  r'est    plus   ridicule  que  celle  d'un 
groupe,  qui  rêve  de  se  tenir  en  équilibre  entre  deux  partis  à  peu 
près  égaux,  et  d'obtenir  toutes  les   améliorations  importantes 
dans  Torganisme  social,  en  jetant  son  poids  tour  à  tour  dans 
l'un  des  plateaux  de  la  balance.  Les  nationalistes  irlandais  sont 
dans  une  position  très  favorable,  pour  mener  à  terme  cette  poli- 
tique. Leur  demande  principale  est  très  simple  et  n'implique 
qu'un  problème  administratif.  Ils  sont  responsables  devant  des 


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LB   PARTI   OUVRIER   ANGLAIS.  363 

électeurs,  qui  refusent  de  prendre  part  avec  sympathie  à  la  po- 
litique anglaise.  Leurs  mains  sont  donc  complètement  libres 
pour  culbuter  les  ministres  et  triturer  les  votes.  Et  encore  le 
succès  qu'ils  ont  obtenu  est  assez  faible,  pour  mettre  en  garde 
tout  autre  parti  et  écarter  la  tentation  d'adopter  une  pareille  tac- 
tique. »  Le  groupe  ouvrier,  s'il  doit  conserver  l'indépendance  né- 
cessaire pour  assurer  son  développement,  serait  coupable  s'il 
cherchait  à  ruiner  le  parti  libéral,  maladroit  s'il  se  refusait  à 
céder  aux  nécessités  politiques. 

Les  actes  ont  répondu  aux  paroles.  Les  efforts  tentés  pour 
creuser  un  fossé  entre  les  Labour  Members,  adhérens  aux  groupes 
radicaux  et  ceux  qui  sont  affiliés  au  Labour  Représentation  Corn-* 
mittee  ont  échoué.  La  commission,  créée  en  1895  sous  le  nom 
à'Advisory  Board,  pour  assurer  la  coopération  de  tous  les  élus 
ouvriers,  quels  que  fussent  leur  opinion  et  leur  parti,  s'est  réunie 
le  13  février.  Formée  des  bureaux  du  Labour  Représentation  Corn- 
mittee^  de  la  Fédération  générale  des  Trade-unions  et  du  Comité 
parlementaire  du  Congrès  des  Trade- Unions,  elle  constituera  un  , 
lien  précieux  entre  les  Lib-Lab,  et  le  groupe  indépendant  de  Keir 
Hardie.  Elle  évitera  les  ruptures  définitives.  Le  Congrès  du  La- 
bour Représentation  Committee  (13-16  février)  a  décidé  de  favo-» 
riser  la  tâche  conciliante  de  VAdvisorg  Board  et  d'autoriser  l'al- 
liance avec  les  Lib-Lab,  dans  toutes  les  questions  strictement 
ouvrières.  Mais  il  y  a  plus.  Le  Congrès  s'est  refusé  à  interdire  à 
ses  candidats  d'insérer,  dans  leur  programme,  toute  autre  pro-' 
fession  de  foi  politique  que  celle  du  parti.  Les  délégués  ré- 
prouvent la  discipline  marxiste.  Et  s'ils  restent  soucieux  de  con- 
server leur  liberté,  ils  s'opposent  à  l'alliance  projetée  avec  les 
nationalistes  irlandais.  Les  statuts  sont  modifiés  dans  ce  sens. 
Par  leur  indulgence  discrète  pour  le  radicalisme  démocratique, 
par  leur  tactique  d'indépendance  sympathique,  les  élus  ouvriers 
atténuent,  une  seconde  fois,  dans  un  sens  utilitaire,  les  intransi- 
geances révolutionnaires  du  socialisme  collectiviste. 


*  « 


Dans  quelle  direction  évolueront  la  méthode  et  la  doctrine 
du  parti  ouvrier?  Le  groupe  des  Libéral  Ijibour  Members  dispa- 
raîtra-t-il  aux  prochaines  élections,  ou  verra-t-il  au  contraire 
augmenter  ses   adhérens?  Au   sein  du  Labour  Représentation 


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364  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Com^itte€f  devenu  le  Labour  Party,  les  théoriciens  socialistes 
développeront-ils  leur  autorité  aux  dépens  des  représentans  des 
Trade  Unions?  L'utilitarisme  social,  dont  la  méthode  progres- 
siste, le  programme  fragmentaire  et  la  tactique  indépendante  pa- 
raissent répondre  aux  caractères  de  ce  syndicat  d'intérêts,  rede- 
viendra-t-il  plus  abstrait  et  plus  absolu,  sous  la  poussée  d'un 
réveil  du  socialisme  européen?  *0u,  au  contraire,  ces  besoins 
concrets  et  ces  tendances  conciliantes  s'élargiront-ils  au  point 
de  faciliter  une  fusion  avec  la  doctrine  radicale,  victorieuse  elle 
aussi  des  rigidités  et  des  abstractions  du  libéralisme  classique? 
Il  est  difficile  de  répondre.  Seule  une  crise  commerciale,  d'une 
intensité  prolongée,  pourrait,  par  les  souffrances  provoquées  et 
les  colères  éveillées,  imposer  une  réaction  politique  et  intellec- 
tuelle, un  retour  à  la  tactique  révolutionnaire  et  au  dogmatisme 
intransigeant,  qui  paraissent  contraires  aux  tendances  actuelles 
de  l'activité  sociale  et  de  la  vie  psychologique.  Une  société,  où 
l'aristocratie  ouvrière  tend  de  plus  en  plus  à  se  constituer  en  une 
petite  bourgeoisie  correcte  et  éduquée,  plus  aisée  et  plus  vigou- 
reuse que  les  classes  moyennes,  peut  assister  à  une  coalition 
entre  les  travailleurs  spécialisés,  et  les  petits  boutiquiers  et  jour- 
naliers agricoles,  ces  soldats  de  l'armée  libérale.  Un  tempéra- 
ment, repris  par  son  dédain  séculaire  des  idées  générales  et  son 
culte  traditionnel  de  l'utilitarisme  concret,  est  tout  naturellement 
préparé  à  préférer  aux  constructions  abstraites,  à  la  logique 
absolue  d'un  socialisme  théorique,  les  réformes  immédiates  et 
les  transactions  conservatrices  du  radicalisme.  De  l'autre  côté 
de  la  Manche,  tout,  dans  la  société  et  dans  l'individu,  est  sacrifié 
à  lactivité  du  vouloir  discipliné.  La  paix  sociale  en  sera  sans 
doute  la  légitime  récompense. 

Jacques  Bardoux. 


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UN  PEINTRE  MÉLOMANE 


FANTIN-LATOUR   ET   LA   MUSIQUE 

D'APRÈS   DES   LETTRES   INÉDITES 


I 

Qu'an  peintre  goûte  infiniment  la  musique  et  s'y  délecte, 
qu  il  s'y  exerce  môme  et  qu'il  en  exécute  à  ses  momens  de  loisir, 
il  n'y  a  rien  là  que  de  naturel  et  tout  aussitôt  nous  revient  en 
mémoire  le  souvenir  d'In^çres  qui  n'était  pas  médiocrement  fier 
de  son  agréable  talent  sur  le  violon  ;  mais  qu'un  peintre  aime  la 
musique  au  point  d'y  trouver  un  puissant  réconfort  dans  ses  jours 
de  fatigue  ou  de  doute,  qu'il  soit  épris  de  l'art  des  sons  jusqu'à 
chercher  dans  les  chefs-d'œuvre  des  maîtres  les  sujets  de  la  plu- 
part de  ses  dessins  ou  toiles  d'imagination,  lui,  le  peintre  de  la 
réalité  et  de  la  vie,  de  la  vie  chez  les  hommes  et  chez  les  fleurs, 
voilà  ce  qui  est  tout  à  fait  exceptionnel,  peut-être  unique,  et  ce 
qui  est  à  considérer,  pour  nous,  chez  l'artiste  dont  les  maîtresses 
œuvres,  réunies  par  les  soins  de  M.  Léonce  Bénédite,  attiraient 
récemment  la  foule  à  TÉcole  des  Beaux-Arts. 

Par  combien  de  compositions  idéales,  peintures,  pastels  ou 
lithographies,  Fan  tin-La  tour  n'a-t-il  pas  témoigné  de  la  pro- 
fonde admiration  que  lui  inspiraient  les  plus  hautes  créations  de 
l'art  musical,  de  la  sensibilité  si  avisée,  de  l'instinct  si  sûr  qui 
le  poussèrent  dès  le  premier  jour  vers  les  maîtres  discutés,  mé- 
connus, injuriés,  mais  à  qui  un  avenir  plus  ou  moins  rapproché 
réservait  une  réparation  triomphale!  Certes  ses  œuvres  peintes 
ou  gravées  parlent  avec  éloquence  et  suffiraient  à  dire  à  ceux 


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366  REVUE  BBS  DEUX  MONDES. 

qui  ne  l'ont  pas  connu  quelle  influence  ont  exercée  sur  lui  les 
plus  grands  maîtres  de  la  musique  au  xix«  siècle;  mais  peut- 
être  sera-t-il  intéressant  de  saisir  sur  le  vif,  dans  l'instant  même 
où  il  les  ressentait  et  les  confiait  à  des  amis  de  choix,  l'expres- 
sion de  ses  sentimens  d'admiration  et  de  son  enthousiasme  en 
présence  des  œuvres  qui  se  révélaient  à  lui  et  le  troublaient  si 
fort  qu'il  regrettait  parfois  de  n'avoir  pas  reçu  du  ciel  le  don  de 
création  musicale,  afin  de  pouvoir  se  livrer  plus  complètement  à 
l'art  qui  lui  procurait  d'aussi  vives  jouissances. 

Si  Fantin  fut,  durant  toute  sa  vie,  très  désireux  d'entendre  de 
la  musique  et  s'il  s'absorbait,  des  soirées  entières,  dans  l'audition 
d'oeuvres  exécutées  d'une  façon  plus  ou  moins  brillante  par  des 
amis  partageant  ses  admirations  et  ses  antipathies  ;  s'il  fréquenta 
beaucoup  les  théâtres  et  les  concerts  avant  de  se  renfermer  dans 
sa  tour  d'ivoire  de  la  rue  des  Beaux-Arts,  ce  fut  surtout  en  deux 
circonstances  qu'il  fut  profondément  bouleversé  par  le  démon 
de  la  musique  :  d'abord  au  moment  de  la  grande  prospérité  des 
Concerts  populaires  qui  le  passionnèrent,  lui  et  tous  ceux  de 
son  âge,  en  leur  révélant  quantité  de  chefs-d'œuvre  dont  ils  ne 
connaissaient  jusque-là  que  le  titre  ou  qu'ils  devaient  se  contenter 
de  jouer  au  piano  ;  ensuite,  à  l'heure  des  premières  représenta- 
tions de  Bayreuth,  auxquelles  un  ami  lui  procura  inopinément  le 
moyen  d'assister.  Or,  à  ces  deux  époques,  Fantin,  qui  n'avait 
pourtant  pas  la  plume  abondante,  fut  comme  emporté  par  le 
désir  de  communiquer  à  d'autres  ses  joies,  ses  surprises,  ses 
enthousiasmes;  d'enflammer  ses  amis  comme  il  l'était  lui-même, 
et  ce  sont  ces  lettres-là,  toutes  inédites  jusqu'ici,  qui  vont  nous 
permettre  de  le  voir  sous  le  coup  immédiat  des  émotions  qu'il 
avait  ressenties,  de  les  lui  entendre  traduire  en  un  langage  d'au- 
tant plus  vibrant  qu'il  est  moins  apprêté  et  plus  familier. 

II 

C'est  durant  les  trois  séjours  que  Fantin  fit  en  Angleterre, 
en  1859,  1861  et  1864,  tantôt  à  Londres  chez  le  célèbre  graveur 
Seymour  Haden,  beau-frère  de  son  ami  Whîstler,  tantôt  à  Sun- 
bury,  chez  M.  et  M"'  Edwards,  qu'il  eut  la  révélation  de  la  mu- 
sique et  du  maître  qui  devaient  exercer  tant  d'empire  sur  lui, 
car  il  rencontra  là  des  dames  très  au  courant  de  la  musique  alle- 
mande, et  il  se  rappelait  toujours  avec  quelle  émotion  il  avait 


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UN   PEINTRE   MÉLOMANE.  36*7 

entendu  chanter  par  une  jeune  Grecque,  M"'  lonidès,  qui  devait 
épouser  le  pianiste,  écrivain  et  conférencier  bien  connu,  Edouard 
Dannreuther,  une  mélodie  d'un  compositeur  totalement  inconnu 
de  lui  :  Mondnacht  [l* Heure  du  mystère),  de  Robert  Schumann. 
Mais  comment,  lui  qui  n'aimait  guère  à  quitter  son  logis,  avait-il 
été  amené  à  traverser  ainsi  la  Manche  jusqu'à  trois  fois?  Uni- 
quement par  TinQuence  ou  à  cause  de  Whistler.  Tout  d'abord  il 
avait  cédé  aux  instances  de  son  camarade  qui  désirait  lui  faire 
connaître  son  pays  d'adoption,  le  présenter  dans  sa  famille;  en- 
suite il  s'était  lié  à  Paris,  sur  la  recommandation  de  Whistler, 
avec  un  jeune  peintre  anglais  du  nom  de  Ridley,  et  celui-ci  ayant 
reçu  la  visite  de  son  compatriote  Edwards,  l'avait  mis  en  rap- 
port avec  Pantin.  Le  jeune  voyageur  fut  charmé  de  l'accueil 
qu'il  reçut  en  Angleterre,  en  premier  lieu  dans  la  famille  de 
Whistler,  puis  chez  les  Edwards  :  il  se  sentit  tout  de  suite  en  con- 
liance  avec  ses  hôtes  (c'est  en  1861  qu'il  commença  le  portrait 
de  M"**  Edwards  seule,  terminé  en  1864);  il  les  prit  dès  lors  pour 
confidens  de  ses  joies,  de  ses  craintes,  de  ses  espoirs,  et  c'est  ainsi 
que  se  noua  entre  eux  et  lui  une  solide  et  vigilante  amitié  qui 
dura  jusqu'au  dernier  jour,  qui  dure  encore  entre  M"'  Edwards 
et  M"*  Fantin-Latour. 

1862  :  c'est  l'année  où  le  nom  de  Richard  Wagner,  hué  et 
sifflé  l'année  précédente  à  notre  Opéra,  reparaît  sur  une  affiche 
à  Paris,  grâce  au  courageux  Pasdeloup  qui,  le  10  mai,  quatorze 
mois  après  la  déroute  de  Tannhâuser,  ose  bien  jouer  pour  la  pre- 
mière fois  la  grande  marche  du  concours,  non  sans  avoir  la 
prudence  de  la  mettre  à  la  fin  d'un  concert  de  bienfaisance  au 
profit  de  l'Œuvre  de  Notre-Dame-des-Arts.  Fantin  y  court  : 
«  Eh  bien  !  Wagner  marche  donc  dans  l'esprit  des  foules  I  écrit^il 
sur  l'heure  à  Edwards.  Je  regrette  toujours  de  voir  mes  adora* 
tions  adorées  par  d'autres,  surtout  quand  cela  arrive  à  la  masse 
du  monde.  Je  suis  très  jaloux  quand  j'aime.  »  Et  d'enthou- 
siasme, impatient  de  proclamer  son  «  amour,  »  aussi  vite  qu'il 
a  pris  la  plume,  il  saisit  son  crayon  et,  pour  célébrer  ce  pre- 
mier triomphe  de  Wagner  à  Paris,  compose  cette  belle  litho- 
graphie du  Venusberg,  qui,  complètement  transformée,  de- 
viendra, deux  ans  plus  tard,  le  tableau  à  l'huile  admis  au  Salon 
de  1864,  en  Qiême  temps  que  VHomntage  à  Delacroix,  Au  mois 
de  septembre  de  cette  année  1864,  Fantin,  alors  âgé  de  vingt- 
huit  ans,  retournait  à  Sunbury,  où  la  vie  était  fort  agréable  où 


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368  REVUE  DES   DEUX  MONDES.^ 

il  se  faisait  expédier  par  sa  mère  des  pièces  de  piano,  de  Schu- 
mann,  destinées  à  M"*  Edwards  ;  où  il  dessinait  la  curieuse  et 
très  rare  eau-forte  qui  représente  Edwards  jouant  sur  la  flûte  un 
morceau  de  Schumann  avec  sa  femme  qui  l'accompagne  au 
piano  ;  d'où  il  écrivait  enfin  à  ses  parens  : 

Que  vous  dirai-je  de  nouveau?  Rien.  J'ai  commencé  à  travailler,  je  suis 
heureux,  je  crois  que  c'est  tout.  Ta  lettre,  ma  chère  mère,  m'a  fait  grand 
plaisir  et  je  vais  répondre  en  la  relisant,  car  que  vous  dirais-je?  Que  je 
relis  les  Misérables  qui  me  font  grand  plaisir,  que  la  musique  de  Schumann 
que  Madame  joue  dans  la  chambre  à  côté  est  superbe,  que  j'entre  dans  un 
monde  musical  qui  me  plaît  beaucoup.  Cette  musique  de  l'avenir,  je  la 
pressentais.  C'est  celle-là  que  j'aimerais  faire,  si  j'étais  musicien,  hélas  I 

Ce  dernier  séjour  à  Sunbury  avait  sensiblement  resserré  les 
liens  entre  ses  amis  d'Angleterre  et  Fan  tin,  si  bien  que  les 
lettres  qu'ils  échangent  deviennent  plus  fréquentes;  que  leur 
correspondance  prend  alors  une  tournure  plus  familière,  une 
correspondance  où  la  musique  tient  une  large  place  en  raison 
des  œuvres  auxquelles  il  s'était  initié  chez  les  Edwards  et  de 
leur  comn:une  admiration  pour  l'auteur  de  Manfred. 

J'envoie  en  môme  temps  que*  ma  lettre,  —  écrit-il  en  octobre  1864,  soit 
très  vite  après  son  retour  à  Paris,  —  j'envoie  en  même  temps  que  ma  lettre 
une  Vie  de  Robert  Schumann,  que  le  marchand  de  musique  m'a  indiquée. 
Madame,  lisez-la,  je  vous  prie.  Cela  vous  servira  pour  jouer  cette  musique; 
c'est  court,  mais  c'est  très  utile  pour  comprendre  ce  grand  artiste.  11  faut 
s'être  attendri,  avoir  connu  les  souffrances  de  cette  vie  pour  bien  com- 
prendre cette  musique.  Oh  !  je  suis  tout  entier  au  culte  de  ces  grands  ar- 
tistes. Voilà  ma  religion,  l'Art;  voilà  le  seul  idéal,  la  seule  chose  pure  dans 
l'homme...  En  attendant  le  travail,  l'envie  de  reprendre  mes  études,  je  me 
laisse  aller  à  la  musique.  Hier  c'était  le  premier  Concert  populaire  de  mu- 
sique classique,  dont  je  vous  ai  parlé.  J'y  ai  été.  C'était  Jubel-Ouverture,  de 
Weber,  avec  le  chant  national  anglais  à  la  fin.  Une  superbe  symphonie  de 
Haydn  avec  un  adorable  minuetto.  Quelle  belle  musique  !  La  polonaise  de 
Struensée  (opéra  joué  en  Allemagne),  de  Meyerbeer,  m'a  paru  n'avoir  pas  la 
grandeur  de  toute  la  musique  de  ce  concert.  Un  andante  de  Mozart,  vous 
savez  :  Mozart,  c'est  tout  dire,  un  andante  de  cet  ange  !  Puis,  pour  finir,  la 
grandiose  symphonie  de  Beethoven  en  ut  mineur.  Cest  foudroyant,  l'on  est 
emporté  dans  un  monde  splendide.  Schumann  a  dit  quelque  chose  de  bien  : 
«  Cest  haut  comme  le  ciel,  c'est  profond  comme  la  mer.  »  Oui,  Ton  est  là, 
au  centre,  pris  de  vertige  ;  on  ne  sait  où  l'on  est  entraîné  sur  ces  hauteurs, 
dans  ces  profondeurs... 

Puis,  après  avoir  entretenu  ses  amis  de  choses  qui  n'ont  pas 
trait  à  notre  sujet,  il  ne  se  tient  pas  de  terminer  sa  lettre  comme 


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UN   PEINTRE  MÉLOMANE.  3C9 

il  Tavait  commencée,  en  parlant  de  Schumann,  en  célébrant  les 
louanges  de  celle  auprès  de  qui,  disait-il,  le  maître,  brisé  par  le 
travail,  devait  être  si  heureux  de  reposer  sa  tête  fatiguée. 

Je  crois  que  quand  vous  lirez  la  vie  de  Schumann,  cela  vous  intéressera 
comme  moi,  quoique  dans  un  autre  milieu.  Moi,  je  l'ai  lue  sans  désemparer. 
J'étais  au  Louvre,  assis  devant  les  Rembrandt  (c'est  mon  t  éternelle  rumeur  » 
à  moi),  et  j'ai  été  bien  intéressé.  Sous  cette  biographie  je  vois  une  nature 
que  je  comprends.  Qu'il  a  été  malheureux,  que  Clara  Schumann  a  dû  être 
pour  lui  une  Providence  !  Elle  est  bien  intéressante,  avec  cette  continuelle 
persistance  à  faire  entendre  ses  œuvres  après  sa  mort.  Comme  cela  doit  être 
doux  pour  lui  quand  il  l'entend!  Que  la  femme  est  merveilleuse  quand  elle 
est  comme  celle-là!...  Vous  verrez  cette  vie  terrible  avant  son  mariage, 
quand  elle  jouait  dans  les  concerts,  vous  le  verrez  jaloux  de  ces  gens  du 
monde  n'aimant  rien  et  toujours  prodigues  des  complimens  qu'ils  savent 
dire,  puisqu'ils  les  débitent  à  toutes  les  femmes.  Ce  piano  devenu  presque 
impossible,  celte  famille  en  lutte,  voilà  l'explication  de  sa  folie  et^  sans  Clara, 
cela  serait  venu  plus  vite;  nous  lui  devons  son  œuvre  peut-être.  Ce  sera  un 
pèlerinage  pour  moi,  si  cet  hiver  elle  vient  à  Paris  donner  des  concerts. 

Cette  admiration  reconnaissante  pour  Clara  Schumann  en 
raison  de  l'influence  qu'une  compagne  aussi  aimante  et  dévouée 
peut  et  doit  exercer  sur  le  génie  et  les  créations  de  l'artiste  à  qui 
sa  vie  est  associée,  se  manifeste  à  diverses  reprises  dans  les  lettres 
iu  peintre,  comme  s'il  eût  souhaité,  pressenti  le  bonheur  que 
l'avenir  lui  réservait  à  lui-même.  Un  jour,  comme  son  enthou- 
siasme croissant  pour  Schumann  Tavait  fait  causer,  lui  si  peu 
liant  d'habitude,  avec  un  autre  habitué  des  Concerts  populaires, 
ce  dernier  qui  avait  eu  plusieurs  fois  l'occasion  d'entendre  jouer 
Clara,  parlait  d'elle  à  Fantin  qui  se  hâtait  de  rapporter  à 
M"*  Edwards  cette  conversation  si  captivante  : 

«  J'avais  entendu  parler  d'elle,  de  sa  tendresse  pour  son  mari,  de  son 
amour  pour  la  bonne  musique.  Je  vis  paraître  une  femme  en  noir,  très 
simple,  non  plus  jeune,  mais  qui  avait  dû  être  belle,  de  cette  beauté  que  les 
artistes  aiment  ;  elle  se  met  au  piano  très  simplement,  avec  respect,  sans 
musique  devant  elle,  et  joue  une  sonate  de  Beethoven.  Dès  les  premières 
notes,  je  compris  que  j'entendais  quelque  chose  de  nouveau,  c'est-à-diro 
une  artiste;  tous  les  souvenirs  de  pianistes  s'envolèrent.  Je  n'avais  pas  là  un 
de  ces  exécutans  qui  jouent,  comme  Ton  dit,  avec  inspiration;  c'était  un  jeu 
pur,  précis,  mesuré,  rigoureux.  Tout  d'abord,  j'avais  été  pris  d'attention  pour 
quelque  chose  de  nouveau,  puis,  au  bout  d'un  quart  d'heure,  un  intérêt  très 
grand,  puis  Tenthousiasme,  provoqué  par  le  mérite  de  ce  respect  pour 
l'Art,  pour  l'œuvre  de  l'artiste.  C'était  un  respect  qui  ressemblait  au  recueil- 
lement de  la  prière;  je  venais  d'entendre  enfin  la  musique  d'un  homme 
aimé,  de  voir  un  artiste  compris  et  vénéré.  Ce  fut  très  beau  lorsqu'elle 

TOUB  XXXV.  —  1906.  "'" 

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370  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

joua  des  œuvres  de  son  mari,  et  je  ne  puis  vous  en  dire  davantage,  il  faudrait 
l'entendre;  c'était  la  compréhension  et  le  respect  môme  que  le  jeu  de  cette 
grande  artiste  I  »  —  Moi,  madame,  enthousiaste  et  bien  un  peu  fou,  à  ce 
que  m'a  dit  cette  personne,  je  pensais  que  Schumann  devait  être  là,  qu'il 
était  là  peut-être,  pas  l'homme,  mais  l'artiste,  heureux  et  reconnaissant 
Elle  doit  le  penser  aussi,  j'en  suis  sûr. 

Le  jeune  peintre  va  également  passer  quelques  soirées  aox 
Italiens.  Il  y  entend  Don  Giovanni ,  dont  l'ouverture  lui  rappelle 
les  agréables  séances  de  musique  à  Sunbury,  chez  ses  amis; 
Don  Gtovannif  merveilleux,  dit-il,  mais  bien  mal  exécuté  par  de 
mauvais  chanteurs,  exception  faite  de  la  Patti  dans  Zerline,  «  avec 
un  commandeur  semblable  à  un  garde  national  en  plâtre  et  qui 
a  fait  éclater  de  rire  toute  la  salle.  »  Il  y  entend  aussi  la  Traviata, 
«  musique  d*enragé,  peu  de  musique,  c'est  vrai,  mais  quelque  chose 
d'un  homme  passionné,  ce  qui  est  rare  aujourd'hui  ;  »  puis,  tout 
de  suite  après  avoir  émis  ce  jugement  qui  surprendra  un  peu  ceux 
qui  se  rappellent  comment  il  parlait  de  Verdi  sur  la  fin  de  sa  vie  : 

Rentrons  dans  Tart,  ajoute-t-il  dédaigneusement  ;  je  suis  un  fervent  du 
Concert  populaire.  J'ai  fait  amende  honorable  à  Mendelssohn  ;  vraiment, 
pour  le  bien  juger,  Torchestre  est  indispensable.  Dans  ce  Songi  d'une  nuU 
d'été,  il  est  merveilleux  de  sonorité,  il  a  des  effets  d'instrumentation 
superbes,  il  remplace  beaucoup  par  cela  les  idées  mélodiques. 

Mais  quel  n'est  pas  son  chagrin,  on  pourrait  presque  dire 
son  désespoir  en  entendant  très  peu  applaudir  et  beaucoup  siffler 
à  ce  même  concert  une  «  superbe  symphonie  »  de  Schumann 
(c'était  celle  en  si  bémolj  dont  Pasdeloup  donnait  ce  jour-là  la 
première  audition)  I  « 

Les  chuti  chuti  m'entraient  dans  le  cœur,  écrit-il.  Si  vous  m'aviez  vu, 
madame,  moi  dans  la  salle,  vous  m'auriez  reconnu  rien  qu'à  la  rougeur  de 
ma  figure.  J'étais  bien  malheureux,  et  pourtant  cela  m'a  fait  l'effet  du  Schu- 
mann que  M"^*  Thompson  nous  joua  :  môme  grandeur,  même  abondance  de 
belles  idées,  même  caractère  de  cette  musique.  Je  trouve  que,  là,  au  milieu 
de  Haydn,  Moaart,  Beethoven,  il  se  tient  par  l'originalité  de  ses  idées  qui  sont 
bien  de  lui  et  c'est,  je  crois,  ce  qui  explique  l'opposition  qu'il  y  a  contre  lui: 
on  a  horreur  du  nouveau,  celanous  irrite,  nous  aimons  les  redites,  nous  n'ai- 
mons pas  les  opinions  autres,  les  différons  caractères.  De  ce  grand  artiste, 
j'ai  entendu  chez  U^*  Meurice,  par  elle  et  M°^*  Manet,  les  Reflets  d*Orient  k 
quatre  mains;  ce  8ont,madame,  les  morceaux  que  jouèrent  vos  sœiu^.  Ohl 
que  cela  est  beau  1  J'étais  transporté,  tellement  que  Ton  s'est  moqué  de  moi; 
Ghampfleury  m'a  appelé  Schumanniste,  le  nom  me  reste.  Eh  bien  I  j'en  suis 
ûer.  Mais  nous  n'avions  entendu  que  trois  de  ces  morceaux,  les  trois  autres 
aussi  sont  superbes,  il  y  en  a  un  surtout  qui  est  ravissant,  c'est  inouS. 


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UN   PEINTRE   BfÉLOMANR.  371 

Tout  &  la  fin  de  cette  même  année  1864,  Pantin  ressentait  une 
commotion  des  plus  violentes  en  entendant  Touverture  du  Vais^ 
seau  fantôme^  que  Pasdeloup  exécutait  pour  la  première  fois  : 

Hier,  écrlYait-il  le  26  décembre,  j'ai  commencé  la  journée  par  le  concert 
dont  je  m'étais  priyé  depuis  quelque  temps.  Mais  l'on  jouait  l'ouTcrture  du 
7at5j«ati  fàntàmey  de  Richard  Wagner,  dont  j'ai  été  enthousiasmé.  Je  ne 
puis  TOUS  donner  une  idée  de  cette  musique.  L'orchestre  dans  ses  mains  est 
inouï,  le  début  de  l'ourerture  est  incomparable  :  de  merveilleuses  sonorités, 
étrangetés  appartenant  à  lui  seul;  Ton  aurait  dit  que  c'était  écrit  avec 
d'autres  notes  et  d'autres  instrumens.  Ma  pauvre  tête  a  été  emportée  par 
ce  tourbillon  merveilleux.  Je  suis  rentré  chez  moi  par  un  froid  très  dur 
sans  le  sentir,  ou  plutôt  le  sentant  avec  plaisir;  ce  vent  froid  me  coupait 
la  figure,  me  mordait  les  joues,  mais  je  révais;  j'étais  transporté.  Ohl  le 
grand  bonheur  que  me  donne  la  musique  I  Je  pensais  à  ces  grands  artistes  : 
quelle  belle  chose  que  de  produire  des  œuvres  qui  peuvent  tant  remuer  les 
hommes,  de  donner  sa  pensée,  son  suprême  idéal,  de  dire  ce  que  l'on  ne 
peut  dire  avec  la  voix  I 

A  rapprocher,  par  curiosité,  de  ce  qu'il  avait  écrit  à  ces  mômes 
amis,  juste  un  mois  auparavant,  le  27  novembre  : 

Vous  souvenez-vous  que  dans  nos  derniers  jours  ensemble,  on  pariait 
d'un  opéra  ayant  grand  succès  :  Roland  à  Roncevauxf  J'ai  eu  la  curiosité 
d'aller  l'entendre;  ce  n'est  pas  mauvais,  c'est  pis,  c'est  plat,  médiocre.  Oh! 
qu'il  faut  se  méfier  des  grands  succès  du  public  I  On  pourrait  établir  cet 
axiome  :  Quand  tout  le  monde  trouve  une  chose  bien,  c'est  que  c'est  médiocre. 

Axiome  très  juste  et  dont  la  contre-partie  pourrait  être  for- 
mulée ainsi  :  toute  œuvre  véritablement  neuve  et  des^née  à 
braver  les  atteintes  du  temps,  à  marquer  une  grande  étape  dans 
l'histoire  de  l'art  musical,  commence  toujours  par  contrarier  et 
bouleverser  les  goûts  du  public. 

La  correspondance  de  Fan  tin  avec  ses  amis  Edwards  prit  fin 
à  l'automne  de  1869,  —  du  moins  en  ce  qui  touche  à  la  musique, 
—  et  par  deux  lettres  où  il  leur  annonce  des  choses  qui  le  mettent 
en  joie.  D'abord,  c'est  qu'il  a  entendu  de  nouveaux  morceaux 
qui  l'ont  enchanté  :  presque  tout  l'œuvre  de  Schumann,  à  ce 
qu'il  croit;  puis  de  nombreuses  pages  d'un  élève  de  Schumann 
Johannès  Brahms,  qui  a  un  grand  talent  :  «  Il  me  semble, 
ajoute-t-il,  que  de  tout  ce  que  j'ai  entendu  de  modemey  c'est  ce 
qui  m'a  faitle  plus  d'impression.  »  Ensuite,  c'est  que  l'hiver  qui 
vient  promet  d'être  très  favorable  à  la  musique  : 

On  ne  parle  que  de  ooncertsici,  écrit-il  le  14  octobre;  non  seulement 
les  Concerts  populaires  et  ceux  du  Conservatoire,  mais  encore  l'Opéra  en 


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372  RBVUE  DES  DEUK  MONDES. 

donne^1it  et  le  Théâtre-Italien,  qui  annonce  Fidelio,  de  Beethoven,  et  le 
Paradu  et  la  Péri,  de  Schumann,  une  sorle  de  symphonie-oratorio.  Cest 
un  chef-d'œuvre  :  je  Fai  entendu  au  piano;  cela  me  parait  si  beau  que  j'ai 
hdte  de  l'entendre  à  Forchestre... 

Ces  concerts  de  TOpéra  étaient  ceux  que  Litolff  rêvait  d'or- 
ganiser, qu'il  organisa  en  effet  et  qui  ne  dépassèrent  pas  deux 
soirées,  au  lieu  des  quatorze  annoncées,  mais  qui  eurent  ce  ré- 
sultat inespéré  de  provoquer  un  revirement  du  public  en  faveur 
de  Berlioz,  mort  seulement  depuis  huit  ou  neuf  mois,  tant  le 
délicieux  menuet  des  Follets,  l'exquise  danse  des  Sylphes  et  la 
foudroyante  Marche  hongroise  émurent  et  bouleversèrent  les 
auditeurs  aux  deux  concerts,  car  il  avait  fallu  répéter  les  deux 
fois  ces  morceaux,  la  veille  encore  inconnus,  de  la  Damnation  de 
Faust.  Quant  aux  promesses  faites  par  le  directeur  de  TOpéra-Ita- 
lien,  elles  furent  également  tenues,  sans  beaucoup  plus  de  succès, 
—  du  moins  en  ce  qui  concernait  Schumann,  —  et  Fantin  de 
courir  à  la  salle  Ventadour.  Il  fut  donc,  avec  son  amiiMaître,  avec 
i'autres  qu'il  allait  bientôt  connaître,  un  des  plus  fidèles  audi- 
teurs de  ces  représentations  de  FideHo,  de  ces  exécutions  de 
le  Paradis  et  la  Péri,  où  brillait  la  grande  tragédienne  lyrique 
Gabrielle  Krauss  (car  Topera  de  Beethoven  et  le  poème  drama- 
tique de  Schumann  avaient  été  montés  exprès  pour  elle),  et  qui 
ouvrirent  des  horizons  splendides  à  ceux  qui  eurent  alors  la  ré- 
vélation de  ces  chefs-d'œuvre.  Le  jeune  peintre  en  fut  comme 
ébloui  et  des  souvenirs  de  ces  soirées  inoubliables  revenaient 
souvent,  par  la  suite,  dans  les  conversations  qu'il  avait  avec  ses 
amis,  lui  faisaient  même  prendre  le  crayon  et  dessiner  ses  deux 
premières  .lithographies  à  la  gloire  de  Schumann...  Quelques 
années  plus  tard  allait  éclater  le  coup  de  tonnerre  de  Bayreuth, 
qui  devait  retentir  dans  tout  le  monde  musical. 

III    '        ' 

Un  jour  du  mois  d'août  1876,  comme  Fantin  se  trouvait  chex 
sori  ami  Maître,  où  il  venait  passer  toutes  ses  soirées  et  fumer, 
tout  en  écoutant  celui-ci  faire  de  la  musique  avec  quelqu'un  que 
je  ne  vous  nommerai  pas,  tout  à  coup,  un  autre  ami  de  la  maison, 
magistrat  de  race  et  mélomane  passionné  qui  marchait  dès  lors 
en  tête  des  partisans  de  Wagner,  fit  irruption  dans  la  chambre 
et  mit  à  la  disposition  de  qui  voudrait  en  profiter  une  place 


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UN    PEINTRE   MÉLOMANE.  373 

pour  la  troisième  série  des  représentations  de  F  Anneau  du 
Niebelung  au  théâtre  de  Bayreuth.  Certes  l'offre  était  des  plus 
tentantes  et  cette  place,  un  billet  provenant  de  Léon  Lerov, 
l'écrivain  tout  dévoué  aux  intérêts  de  Wagner,  aurait  pu  susciter 
de  vives  compétitions  :  il  n'y  en  eut  aucune  et  Pantin,  qui  n'était 
cependant  pas  un  voyageur  déterminé,  accepta  de  partir  sur-le- 
,  champ  pour  l'Allemagne,  bien  que  cette  absence  dût  faire  reculer 
un  peu  son  mariage  (il  comptait  d'ailleurs  retrouver  M"**  Dubourg^ 
et  son  père  à  Nuremberg,  puis  aller  avec  eux  à  Munich),  tant 
sa  joie  était  grande  d'être  un  des  premiers,  lui  si  vivement  épris 
de  la  musique  de  Wagner,  à  visiter  la  Mecque  de  Tart  de 
l'avenir,  qui  venait  de  sortir  de  terre  par  la  volonté  d'un  homme 
et  la  protection  d'un  roi. 

Mais  il  ne  partit  pas  sans  promettre  à  ses  amis  de  les  tenir 
au  courant  de  ces  fêtes,  et  c'est  à  Edmond  Maître  qu'il  envoya 
les  quatre  lettres,  —  une  après  chaque  partie  du  Ring^  —  dont 
je  vais  vous  communiquer  les  passages  essentiels.  Quand  je 
dis  :  lettres,  le  terme  est  imnronre,  car  ces  extraits  n'ont  pas  de 
forme  déterminée;  ce  sont  aes  notes  très  rapides  en  style  télé- 
graphique, une  sorte  de  mémento  que  le  voyageur  rédige  pour 
lui-même  et  qu'il  communique  à  ses  amis  de  Paris,  mais  en 
recommandant  bien  qu'on  le  lui  conserve,  car  c'est  dans  ces 
feuilles,  écrites  à  la  hâte,  qu'il  retrouvera  plus  tard  ses  impres- 
sions toutes  fraîches,  prises  sur  le  vif,  au  courant  de  la  plume 
et  sans  aucune  recherche.  En  les  lisant  à  votre  tour,  vous  serez 
sans  doute  frappés  de  leur  vivacité,  de  leur  concision  impé- 
tueuse, et  vous  ne  serez  pas  sans  remarquer  à  quel  point  l'œil 
du  peintre,  ici,  est  vivement  frappé  par  ce  qu'il  voit,  comme 
son  oreille  par  ce  qu'elle  entend  :  c'est  pour  le  voyageur,  de 
quelque  côté  que  son  attention  se  tourne,  un  émerveillement 
toujours  plus  vif. 

Dès  qu'il  arrive  à  Bayreuth  et  qu'il  ouvre  sa  fenêtre,  le 
dimanche  27  août,  à  cinq  heures  du  matin.  Pantin  est  charmé 
par  l'aspect  agréable  et  joyeux  de  la  ville  qui  lui  rappelle  à  là 
fois  Versailles,  La  Haye  et  certains  quartiers  de  Londres.  Et 
quelle  animation  partout,  dès  la  matinée!  La  ville  entière  est 
pavoisée  d'oriflammes  rouge,  blanc  et  noir  ou  d'autres  bleu  et 
blanc;  des  troupes  défilent,  le  Roi  vient  d'arriver  pour  la  repré- 
sentation du  soir,  les  habitans  ont  pris  leur  grande  tenue  du 
dimanche^  tandis  g[ue  les  touristes  circulent  en  habits  de  voyage^. 


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874  REVUE  DCS  DBUX  MONDES. 

jumelles  au  côté,  guide  à  la  main  (lui,  cependant,  promenait 
partout  un  superbe  chapeau  haut  de  forme);  tout  à  coup,  un 
grand  vent  s'élève  et  tous  ces  beaux  drapeaux  se  retournent, 
s'accrochent,  se  déchirent;  puis  la  pluie  survient  et  c'est  par  un 
temps  fâcheux,  qu'après  avoir  très  médiocrement  déjeuné  en 
ville,  Pantin  et  ses  amis  (il  voyageait  avec  M.  et  M"*  Lascoux  et 
Jules  Bordier,  le  fondateur  des  Concerts  populaires  d'Angers) 
prennent  la  jolie  route  qui  doit  les  conduire  au  théâtre.  Mais 
le  spectacle  ne  commencera  qu'à  sept  heures  :  par  protection 
spéciale,  il  leur  est  permis  de  visiter  la  machinerie  du  théâtre, 
})uis  ils  se  dédommagent,  à  la  «  restauration  »  du  théâtre,  de  leur 
triste  repas  de  midi,  et  se  mêlent  à  la  foule  qui  attend  le  passage 
du  roi.  Cependant,  le  souverain  ne  paraît  toujours  pas;  une 
fanfare  retentit,  et  vite,  il  leur  faut  pénétrer  dans  la  salle  afin 
de  s'assurer  de  leurs  fauteuils. 

Nous  entrons  ;  très  bien  l'aspect,  sobre  et  solennel  (il  n'y  a  pas  d'exté- 
rieur du  tout,  ni  façade,  rien).  A  peine  deux  ou  trois  Français.  Liszt  avec 
des  dames,  groupe  où  l'on  parle  français.  M"^«  Cosima  se  trouve  là.  Avant 
l'obscurité,  il  y  a  demi-lumière  ;  on  sent  qu'il  va  se  passer  quelque  chose  de 
sérieux.  Une  sonnerie  militaire  à  l'extérieur,  c'est  le  Roi,  mais  avant  qu'on 
puisse  le  voir,  le  signai  se  fait  entendre,  la  nuit  (presque)  se  fait  Je  tou0 
assure  que  cela  remue  très  fort.  Puis  comme  des  mugissemens  (c'est  so- 
nore et  voilé)  ;  l'orchestre  fait  l'eiTet  d'une  seule  voix,  orgue  immense  Oh  I 
c'est  très  beau!  Unique.  Rien  n'est  comme  cela.  Cest  une  sensation  non 
encore  éprouvée.  Le  rideau  s'écarte  doucement  et  voici  une  chose  sans  nom, 
vague,  obscure,  petit  à  petit  verdÂtre,  s'éclairant  lentement;  bientôt  on  aper- 
ç'^it  des  roches,  puis  tout  doucement  des  formes  passent,  repassent,  les 
filles  du  Rhin  dans  le  haut;  dans  le  bas,  Albérich  dans  le  fond  des  roches.  Je 
n'ai  ïien  dans  mes  souvenirs  de  plus  féerique,  de  plus  beau,  de  plus  réalisé. 
Le  mouvement  des  filles  du  Rhin  qui  nagent  en  chantant  est  parfait.  L'AI- 
4)érich  qui  grimpe,  qui  ravit  l'or;  l'éclairage,  la  lueur  que  jette  l'or  dans 
l'eau,  tout  est  ravissant.  Là,  comme  dans  tout  le  reste,  c'est  de  la  sensation. 
Pas  la  musique,  pas  le  décor,  pas  le  sujet;  mais  un  empoignement  du  spec- 
tateur. Ce  n'est  pas  le  mot  qu'il  faut  que  spectateur,  ni  auditeur  non  plus, 
c'est  tout  cela  mêlé...  L'impression  est  énorme,  malgré  mon  manque  de  con- 
naissance qui  m'empêche  de  suivre  d'un  bout  à  l'autre.  Gela  me  fatigue  plus 
que  l'audition  au  piano,  car  l'intensité  des  impressions  est  si  forte  1  Et  la 
réunion  des  décors,  de  l'action,  môme  la  fatigue  de  la  langue  que  l'on  veut 
comprendre  I  Je  me  suis  vu  forcé  de  lâcher  quelquefois,  de  rester  animal,  do 
3ut)îr,  de  vivre  sans  réflexion.  Je  suis  persuadé  pourtant  que  le  musicien 
possédant  sa  partition,  connaissant  cela  comme  on  connaît  une  langue, 
n'éprouverait  pas  tant  de  fatigue.  Pourtant  M.  Lascoux  vient  de  me  dire 
<tu'U  a  été  dans  l'impossibilité  de  dormir.  Moi,  je  dors  bien,  accablé  par 
les  impressions  que  j'ai  ressenties.  Et  la  bière  est  si  bonne  I  Noos  avons 


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UN  PEINTRE  MÉLOMANE.  375 

causé  en  rentrant  vers  dix  heures.  J'aime  bien  ce  pays.  J'y  retrouve  déjà  le  • 
plaisir  que  j'avais  en  Angleterre  :  on  est  paisible. 

Le    lendemain,  à   son  réveil,  quelle  n'est  pas  la  surprise  de; 
Fantin  en  entendant  sous  ses  fenêtres  un  gamin  qui  siffle  l'air 
du  matelot  de  Tristan  et  Iseultl  Puis  il  sort,  il  arpente  la  ville,  il' 
va  voir  la  statue  de  Jean-Paul;  il  se  rend  à  la  poste  où  il  trouve 
deux  lettres  qui  lui  font  plaisir  :  l'une  de  son  ami,  le  peintres 
Otto   Scholderer,  alors   fixé  à  Londres,  qui   l'engageait  vive- 
ment à  passer  par  Francfort  pour  y  voir  sa  famille;  l'autre  lui 
apprenant  que  son  envoi  à  l'Exposition   d'Anvers  {Panier  de 
roses)  était  très  bien  placé;  il  flâne  aux  devantures  des  boutiques, 
achète  quelques  souvenirs  photographiques  pour  ses  amis,  mais 
laisse  de  côté  les  cravates- Wagner  et  les  casquettes-Bayreuth ;  il. 
mange  à  droite,  à  gauche,  là  où  le  hasard  le  mène  avec  ses 
amis;  il  déjeune  avec  tout  un  groupe  de  musiciens  de  l'orchestre, 
ce  qui  l'amuse,  et  dîne  ou  soupe  au  restaurant  du  théâtre,  ce 
(fui  Penchante,  en  face  du  délicieux  panorama  de  la  ville  et  des 
coteaux  qui  bordent  la  vallée  du  Mein  rouge.  Mais  le  malheur 
est  qu'il  pleut  toujours. 

Arrivons  à  la  Valkûre,  Cest  superbe.  Splendide  est  la  chevauchée  et  aussi 
l'ensemble  des  Walkyries  ;  les  reproches  de  Wotan,  leurs  cris  pendant  le 
combat,  puis  en  face  de  Wotan  quand  elles  cachent  Brunnhilde,  hors  de 
toute  comparaison.  Une  violence  passionnée,  inouïe.  Bien  fatigans  les  récita 
de  Wotan,  délicieux  le  lied  du  Printemps,  mais  mal  chanté  par  Niemann 
qui  n'est  pas  bon.  Très  bien  Brunnhilde  et  Sieglinde.  Belle  décoration  la  de- 
meure de  Hunding;  la  porte  ouverte  par  le  printemps,  l'épée  dans  l'arbre, 
grande  idée  poétique.  Il  est  rempli  d'imagination.  Un  seul  reproche  à  faire  : 
son  idéal,  trop  élevé  pour  le  théâtre,  est  insuffisamment  rendu.  U  tente 
rimpossible,  mais  aussi,  quand  il  réussit,  c'est-à-dire  quand  on  le  rend 
comme  il  le  veut,  c'est  admirable.  Les  adieux  de  Wotan  très  beaux,  très 
beaux  les  cris  de  Brunnhilde.  Dans  Tentr'acte,  descendu  dans  l'orchestre, 
c'est  superbe.  Je  comparerai  cela  à  une  magnifique  cuisine,  pleine  d'usten- 
siles de  toute  sorte  (mais  je  vous  dirai  cela).  Wagner  a  été  aperçu  dans  un 
coin  du  théâtre  ;  ce  furent  des  cris,  des  cris  1  A  la  fin,  c'étaient  des  trans- 
ports enthousiastes.  A  peine  la  fanfare  (qui  me  produit  toujours  grand 
effet)  se  fait-elle  entendre  que  voilà  la  nuit,  et  le  Roi,  suivi  de  Wagner,, 
entre  ;  mais  on  peut  à  peine  les  voir.  Nous  avons  aperçu  MM.  Mendès,  d'Indy 
d'Eichthal,  etc.,  mais  il  y  a  très  peu  de  Français  ;  nous  faisons  sensation,  on 
est  très  aimable  partout,  très  obligeant. 

Je  ne  peux  pas  rendre  ce  qui  se  passe  ici,  c'est  une  fête  très  animée.  Ce 
théâtre  dans  les  champs,  ces  belles  vues  tout  autour,  les  restaurations,  tous 
ces  voyageurs  qui  vont  et  viennent.  Les  habitans  paraissent  enchantés.  La 


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376  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

présence  du  Roi  anime  la  ville,  qui  est  paisible  comme  autrefois  Versailles. 
Des  grandes  voitures  partout,  à  ITieure  du  théâtre,  qui  se  suivent  ;  pourtant 
pas  de  cris,  c'est  un  public  choisi.  Je  suis  enchanté  d'être  venu.  Que  je  re- 
grette de  ne  pas  vous  avoir  ici!  Nous  irions  où  je  vais  de  ce  pas,  à  la 
maison  de  Wagner.  Je  vais  là  tous  les  jours,  je  tourne  autour  et  je  suis 
content.  Adieu;  à  demain  Siegfried, 

Pour  les  spectateurs  de  cette  troisième  série,  comme  pour 
ceux  des  deux  premières  qui  avaient  eu  lieu  du  13  au  17  août  et 
du  20  au  23,  la  soirée  la  plus  brillante  et  celle  qui  leur  causa  à 
la  fois  la  surprise  la  plus  vive  et  Timpression  la  plus  profonde, 
ce  fut  celle  où  ils  entendirent  Siegfried,  et  certes,  il  fallait  que 
l'enchantement  et  Témotion  qui  se  dégageaient  de  cette  partie 
de  Tœuvre  fussent  singulièrement  puissans  pour  dépasser  l'effet 
prodigieux  que  la  Valkyrie  avait  produit  la  veille  sur  tous  les 
assistans.  Pantin  ne  résista  pas  plus  qu'un  autre  à  l'enthou- 
siasme général,  et  sa  troisième  lettre  n'est,  d'un  bout  à  l'autre, 
qu'une  explosion  de  joie. délirante. 

...  Il  n*y  a  rien  en  musique  d'aussi  beau,  s'écrie-t-il.  J'ai  été  enlevé  non 
pas  seulement  un  moment,  mais  constamment  et  par  degrés  toujours  plus 
élevés;  le  duo  est  une  scène  entière^  c'est  prodigieux!  M°*«  Materna  est  su- 
perbe, le  ténor  moins  bien,  mais  rien  n'y  fait,  c'est  la  plus  grande  sensation 
encore  ressentie  I  Oh  I  son  éveil  !  presque  dit  seulement  par  l'orchestre,  ra- 
vissant et  sublime,  et  la  situation ,  la  mise  en  scène  !  Un  lever  de  soleil 
.comme  effet,  ah  I  que  c'est  beau  1  Les  musiciens  ici  semblent  mettre  cela 
au-dessus  des  autres  partitions.  La  scène  des  oiseaux  est  charmante,  le  rôle 
de  Mime  si  bien  chanté  et  joué  !  Voilà  une  surprise  de  trouver  Wagner  plein 
de  natiu'el,  de  comique,  lui,  le  musicien  de  Lohengnn,  Ce  Siegfried  est  si 
bien  imaginé!... 

.'.  Que  je  suis  content  d'être  ici  !  J'ai  vu  Wagner  d'assez  près.  11  paraît 
vieilli,  presque  tout  blanc,  il  est  très  petit.  Un  vieux  savant  ou  diplomate. 
Madame  ressemble  beaucoup  à  Liszt  que  l'on  voit  partout,  toujours  avec 
des  femmes  autour  de  lui.  Le  dîner  et  souper  à  la  Restauration- Wagner 
est  très  amusant.  Lascoux  a  fait  connaissance  avec  un  musicien  de  Montbé- 
liard  qui  est  un  grand  partisan  et  est  venu  s'offrir  comme  exécutant.  La 
salle  est  très  chaleureuse.  Lé  Roi  a  été  acclamé  sur  la  proposition  de 
M.  Feustel  (le  banquier  organisateur),  c'a  été  étourdissant  de  bruit,  cha- 
peaux en  l'air,  etc.  U  pleut  toujours,  nous  sommes  rentrés  hier  par  un 
temps!  Pluie  à  verse,  des  chemins!  Heureusement  que  nous  avions  bien 
soupe.  Menu  :  Sujype  Kalb,  ragoût  de  veau,  roasibeef  et  bière  Quelle  bière  ! 
Que  je  suis  content  d'être  ici!  A  demain. 

Le  Crépuscule  des  Dieux,  en  revanche,  exerça  une  action 
moins  immédiate  et  moins  forte,  au  moins  jusqu'au  dernier  acte, 
sur  des  auditeurs  qui  ne  connaissaient  pas  encore  assez  tous 


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UN   PEINTRE  MÉLOMANE.  377 

tes  élémens  dont  se  compose  cette  musique  pour  en  apprécier 
l'admirable  structure  et  la  grandeur  prodigieuse.  C'étaient  au- 
tant de  néophytes,  pleins  de  bonne  volonté,  mais  enfin  des  néo- 
phytes, que  tous  les  spectateurs  qui  se  succédèrent  à  Bayreuth 
durant  cette  première  année,  et  Fantin,  comme  il  le  dit  lui- 
même,  n'était  pas  assez  préparé  pour  ne  pas  trouver,  avec 
tous  ses  amis,  que  les  premières  scènes  de  cette  quatrième  par- 
tie traînaient  passablement  en  longueur;  mais  quel  réveil  au 
tableau  de  la  chasse  et  quelle  secousse  à  la  mort  de  Siegfried  ! 

Hier,  grande  journée,  mon  cher  Maître  I  Quel  plaisir  pour  un  artiste  que» 
ces  fêtes  I  II  faisait  beau.  Jamais  autant  de  monde  sur  la  route.  Les  voi- 
tures se  suivent  de  chaque  côté;  les  wagnéricns  défilent,  la  population  est. 
sur  le  devant  des  portes;  le  Roi  va  passer.  De  Tesplanade,  où  nous  restons, 
un  moment,  on  voit  tout  ce  mouvement  :  c'est  superbe.  On  apprête  Tillu- 
mination  du  soir,  il  fait  grand  jour,  jamais  le  paysage  n'a  été  plus  char- 
mant de  ces  hauteurs.  La  fanfare  sur  Tesplanade  se  fait  entendre,  tout  le 
monde  entre,  on  se  presse,  puis  voilà  un  monsieur  qui  adresse  de  sa  place 
quelques  mots  à  la  salle,  on  crie,  on  applaudit,  Il  compare  les  wagnériens 
qui  vont  se  séparer  aux  apôtres  qui  vont  porter  partout  la  bonne  nouvelle... 
La  scène  des  Nomes,  le  départ  de  Siegfried,  la  veillée  de  Hagen  ;  connais- 
sant peu  la  partition,  cela  paraît  un  peu  long  ;  mais  le  dernier  acte  est  très 
saisissant,  le  trio  des  filles  du  Rhin^  la  chasse,  le  récit,  la  mort  de  Siegfried, 
la  marche  funèbre,  triple  chef-d'œuvre  :  iwustgue,  drame,  mise  en  scène.  On 
l'emporte  sur  son  bouclier,  escorté  par  tous  les  guerriers  (admirablement 
costumés),  effet  de  lune  sur  une  partie  du  cortège  et  l'autre  dans  l'ombre.. 
Les  nuages  descendent  au-dessus  du  cortège,  paraissent  le  suivre  et  le' 
couvrent  complètement.  Admirable.  Cest  la  complète  réussite  de  son  idée" 
que  cette  page,  et  vraiment  on  sent  alors  que  rien  ne  peut  soutenir  la  com-' 
paraison.  C'est  un  art  nouveau,  l'art  de  l'avenir  certainement. 

Pensez  à  l'ovation  finale!  Une  tempête,  cris,  chapeaux,  mouchoirs,  bou- 
quets, couronnes,  etc.  Enfin  il  paraît  !  Vous  n'avez  pas  d'idée  de  l'émotion 
qui  vous  gagne  de  voir  cet  homme,  le  chapeau  à  la  main,  attitude  très 
simple,  interdit,  voulant  parler.  Derrière  lui  la  toile  baissée  à  ses  pieds,  ces 
fleurs;  les  larmes  me  reviennent  aux  yeux  en  vous  décrivant  ce  spectacle.  Il 
parle...  applaudissemens  et  la  toile  tombe.  Encore  de  grands  cris,  elle  se 
relève  ;  alors  tous  les  chanteurs  sont  là  rangés,  il  leur  adresse  quelques 
mots  qu'il  accentue  par  des  frappemens  de  pied  comme  s'il  conduisait  un 
orchestre.  C'est  émouvant! 

On  sort,  nous  allons  donner  un  coup  d'œil  à  la  scène,  nous  nous  prome- 
nons dans  les  coulisses,  nous  allons  voir  Torchestre,  on  embrasse  Wagner, 
on  l'entoure,  Madame  embrasse  des  dames;  on  pleure,  Wilhelmy  paraît 
très  ému.  On  se  dit  adieu.  Liszt  est  très  entouré;  c'est  une  vraie  fête  de  fa- 
mille. J'entends  Wagner  qui  dit  à  des  dames  en  français  :  «  Prenez  garde  de* 
tomber,  »  avec  un  accent  très  allemand  ;  il  paraît  fatigué,  comme  éteint. 
Âhl  que  je  suis  content  d'avoir  assisté  à  cette  fêle!  Combien  l'on  sent  ici 


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3/8  BEVUE  DES  DEUX  MONDES. 

la  vie  !  Est-ce  triste  pour  nous  d'être  obligés  d'aller  dehors  pour  assister  à 
une  fête  artistique,  d'aller  chercher  du  soutien  pour  notre  vie  d'artiste,  car 
cela  vous  fait  le  plus  grand  bien,  cela  rend  de  l'ardeur.  Je  ne  peux  pas 
exprimer  combien  je  me  sens  transporté. 

Qu'on  se  rappelle,  après  avoir  lu  ces  lignes,  par  quelles  plai- 
santeries furent  accueillies  en  France  Touverture  du  théâtre  de 
Bayreuth  et  les  premières  représentations  de  t Anneau  du  Niebe- 
lung;  qu'on  se  souvienne  en  particulier  des  jugemens  cruelle- 
ment ironiques  que  portèrent  sur  cette  entreprise  et  cette  œuvre 
colossales  ceux  qui  faisaient  profession  chez  nous  de  juger  les 
productions  de  l'esprit  et  les  créations  d'art;  qu'on  compare 
cette  ignorance  arrogante  et  têtue  aux  fraîches  impressions  d'un 
artiste  qui  ressent  naïvement  les  choses  sans  se  targuer  de  les 
juger,  mais  qui  exprime  avec  une  chaleur  désordonnée  ce  qu'il 
^  ressenti,  et  dites  de  quel  côté  se  trouvent,  non  pas  seulement 
l'indépendance  et  la  bonne  foi  avec  lesquelles  Wagner  a  tou- 
jours demandé  qu'on  appréciât  ses  œuvres,  mais  aussi  la  clair- 
voyance et  la  liberté  d'esprit. 

IV 

Les  fêtes  de  Bayreuth  sont  terminc^es.  Fantin,  après  avoir 
rejoint  M.  et  M"'  Duboui^  à  Nuremberg,  va  visiter  avec  eux  les 
musées  de  Munich,  puis,  sans  gagner  Francfort  en  raison  d'un 
deuil  survenu  dans  la  famille  de  Scholderer,  il  rentre  à  Paris /'l). 
Tout  aussitôt  germe  et  monte  dans  son  cerveau  cette  abondante 
moisson,  si  prompte  à  lever,  de  compositions  idéales,  litho- 
graphies d'abord,  ensuite  pastels  et  tableaux  à  l'huile,  où  les 
œuvTOs  qu'il  aime  le  plus  prennent  une  nouvelle  vie,  par  les- 
quelles les  maîtres  qu'il  admire  reçoivent  un  hommage  éclatant; 
par  lesquelles,  lui,  simple  auditeur  ou  spectateur,  la  veille,  de- 
vient poète  et  créateur  à  son  tour  et  remercie  à  sa  façon,  en  les 
glorifiant,  Berlioz,  Wagner  et  Schumann  des  souveraines  jouis- 
sances qu'ils  lui  ont  procurées.  Quelques  mois  seulement  avant 
d'aller  à  Bayreuth,  après  avoir  entendu  aux  concerts  du  Châtelet 

(1)  Moins  de  trois  mois  après,  le  16  novembre  1876,  le  mariage  de  Fantin  aveo 
M'^  Viotoha  Dubourg  était  célébré,  dans  TinUmité  la  plus  stricte,  en  l'église  Saint- 
Thomas  d'Aquin.  Les  témoins  étaient,  pour  Fantin  :  ses  deux  grands  amis, 
Edouard  Manet  et  Edmond  Maitre;  pour  M''*  Dubourg  :  le  graveur  Henri  Va- 
lentin  et  M.  Paul  Helder. 


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UN   PEINTRE   MCLOMANE.  379 

la  deuxième  exécution  intégrale  donnée  par  M.  Colonne  du  Roméo 
€t  Juli€it€y  de  Berlioz  (avec  M"'  Vergin,  MM.  Fûrst  et  Bouhy 
comme  Bolistes),  il  avait  composé  sa  grande  lithographie  de 
r  Anniversaire  y  en  écrivant  dans  la  marge  :  Souvenir  du  5  dé- 
cembre 1875y  et  cette  admirable  composition,  d*où  est  sorti  le 
tableau  magistral  appartenant  aujourd'hui  au  muséede  Grenoble, 
était  la  première  qui  témoignât  de  son  culte  pour  Berlioz.  De 
môme,  à  peine  revenu  de  Bayreuth,  il  prenait  son  crayon  et 
traçait  sur  la  pierre  cette  délicieuse  scène  initiale  de  l'Or  du 
Rhin,  qui  devint  par  la  suite  un  pastel,  puis  une  huile,  en  inscri- 
vant au  bas  cette  dédicace  reconnaissante  :  A  monsieur  A,  Las-- 
eoux^  souvenir  de  Bayreuth,  C'est  ainsi  qu'à  peu  de  mois  d'in- 
tervalle, il  se  sentit  dominé,  conquis,  emporté  par  ces  maîtres, 
et  que  les  délicieuses  émotions  qu'il  avait  éprouvées  en  écoutant 
leurs  chefs-d  œuvre  agirent  fortement  sur  son  imagination  créa- 
trice et  le  poussèrent  dans  une  voie  où  il  ne  pensait  guère  à. 
s'engager,  quoiqu'il  y  dût  marcher  leur  égal. 

11  faut  se  rappeler,  en  effet,  qu'avant  ces  grandes  composi- 
tions lithographiques  de  V Anniversaire  et  du  Rheingold,  Pantin 
n'en  avait  encore  dessiné  que  six,  entre  lesquelles  trois  seule- 
ment avaient  trait  à  la  musique  :  d'abord  la  première  de  toutes, 
le  Vcnusberg,  de  Tannhàuser,  composé  en  1862  sous  le  coup  de 
l'indignation  que  l'échec  de  cet  opéra  à  Paris  lui  avait  causée  et 
de  la  joie  qu'il  avait  ressentie  en  entendant  jouer  la  célèbre 
marche  du  concours  aux  Concerts  populaires  ;  ensuite  celles  : 
A  la  mémoire  de  Robert  Schumann  et  la  Fée  des  Alpes  y  qui  jail- 
lirent de  son  cerveau,  où  elles  couvaient  depuis  longtemps  peut- 
être,  à  Toccasion  des  fêtes  organisées  à  Bonn  en  l'honneur  de 
Schumann,  durant  le  mois  d'août  1873.  Est-ce  à  dire  pour 
cela  que,  sans  la  vive  émotion  que  lui  causèrent  l'audition  de 
Roméo  et  Juliette  et  la  représentation  de  C Anneau  du  Niebelung^ 
Pantin  ne  se  serait  pas  senti  entraîné  quelque  jour,  comme  il 
l'avait  été  déjà  en  deux  circonstances,  vers  les  figures  musi- 
cales qu'avaient  évoquées  les  maîtres  chers  à  son  cœur?  Non 
certes,  et  ce  serait  exagérer  que  d'aller  jusque-là;  mais  n'y 
ayant  pas  été  poussé  par  une  force  irrésistible,  il  aurait  mis  sans 
doute,  dans  une  tâche  poursuivie  à  bâtons  rompus,  moins 
d'élan,  moins  de  fièvre  et  n'aurait  peut-être  pas  produit  une  suite 
aussi  nombreuse,  aussi  jiche  de  ces  lumineuses  transpositions 
de  la  poésie  et  des  sons  en  dessms,  en  couleurs. 


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380  REVUE  DES  DKUX  MONDES. 

■  r 

Il  ne  m'appartient  ni  de  les  dénombrer  ni  de  les  juger,  — 
car  je  ne  fais  office  ici  ni  de  catalogueur  ni  de  critique,  —  mais  il 
me  sera  bien  permis  de  dire,  l'ayant  vu  mieux  que  personne, 
combien  Fantin  se  laissait  facilement  entraîner  à  une  besogne 
qui  le  charmait  et  comment,  un  auteur  de  ses  amis  lui  ayant 
demandé  certain  jour  de  vouloir  bien  dessiner  un  simple  fron- 
tispice pour  un  ouvrage  en  préparation  sur  Richard  Wagner,  le 
•pemtre,  de  fil  en  aiguille,  ne  composa  pas  moins  de  quatorze 
lithographies,  jugeant  plus  naturel  de  glorifier  ainsi  chacune 
'des  grandes  œuvres  du  maître,  de  telle  façon  qu'un  peu  plus 
tard,  il  se  vit  comme  obligé  d'en  faire  autant  pour  Berlioz,  et 
'qu'il  le  fit,  du  reste,  avec  autant  de  joie  et  d'aussi  bon  cœur.  Nul 
Qoute,  assurément,  que  si  le  même  ami  l'avait  prié  de  se  remettre 
!à  la  besogne  afin  d'honorer  par  leurs  communs  efforts  et  chacun 
dans  la  mesure  de  leurs  forces  le  génie  de  Robert  Schumann, 
il  ne  s'y  fût  prêté  avec  un  empressement  tout  pareil. 

Car  Schumann,  Berlioz,  Wagner  étaient  les  maîtres  vers 
lesquels  son  crayon  se  tournait  de  préférence,  et  ce  sont  appa- 
remment ceux  dont  les  inspirations  et  les  créations  parlaient  le 
plus  à  son  esprit,  à  son  cœur;  mais  Brahms  aussi,  qu'il  aimait 
et  défendait  d'autant  plus  qu'il  le  sentait  plus  injustement  com- 
battu chez  nous,  excita  plus  d'une  fois  son  imagination;  Rossini 
ne  fut  pas  sans  lui  inspirer  une  ou  deux  compositions;  Weber 
en  fit  éclore  au  moins  une,  et  s'il  ne  s'est  jamais  mesuré  avec 
Beethoven,  ce  ne  fut  pas  faute  de  l'admirer,  croyez-le  bien; 
c'est  plutôt  parce  qu'il  Tadmirait  trop...  Et  puis,  quel  besoin 
Beethoven,  acclamé  par  tout  le  monde  musical,  avait-il  de  son 
aide?  En  quoi  le  peintre,  qui,  dans  le  fond,  il  faut  bien  le  dire, 
faisait  œuvre  de  propagande  et  se  tournait  d'instinct  vers  les 
génies  que  la  foule  ignorait  ou  combattait  encore,  aurait-il  pu 
être  du  moindre  secours  à  l'auteur  de  Fidelip  et  de  la  Symphonie 
avec  chœur^  et  ne  valait-il  pas  mieux  qu'il  employât  tous  ses 
efforts,  qu'il  rassemblât  toutes  ses  forces  pour  faire  triompher 
dans  la  musique,  ainsi  qu'il  l'a  toujours  fait  dans. la  peinture,  les 
génies  souverains  à  qui  \qs  ignorans,  les  envieux  ei  le»  beaux 
esorits  p.nt  §i  longtemps  bdrré  la  route  en  France? 

Adolphe  Jullien 


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LA  CARTE  DES  PAUVRES 

A  PARIS 


L'enquête  que  nous  entreprenons  a  pour  objet  de  découvrir 
le  pauvre  au  milieu  de  la  population  générale  qui  Tentoure. 
Nous  voudrions  prendre  note  en  même  temps  des  faits  phy- 
siques, économiques  et  moraux  qui  peuvent  servir  à  expliquer 
les  traits  de  la  misère,  suivant  les  lieux.  On  s'est  demandé  s'il 
ne  convenait  pas  de  traiter  les  pauvres  partout  de  même  manière, 
et  de  donner  aux  secours  publics  Vuniforme  unité  qui  est  la 
règle  en  matière  de  voirie,  de  police  ou  d'enseignement.  Il  s'aerit 
de  savoir  si  ce  désir  d'égalité  répond  exactement  aux  besoins  des 
malheureux.  Il  est  permis  de  penser  que  le  pauvre  contribue* 
pour  sa  part  à  la  vie  locale  de  la  région  qu'il  habite,  qu'il  a  une 
certaine  action  sur  ses  voisins,  et  que  lui-même  tire  de  son 
contact  avec  eux  des  avantages  de  subsistance  oiï  de  patronage 
qu'il  conviendrait  de  préciser.  A  ce  point  de  vue  la  géographie 
de  Paris  est  encore  à  faire.  Le  but  prochain  qu'on  se  propose  ici 
est  de  visiter  la  ville,  par  arrondissement  et  par  quartier.  C'est 
une  exploration  que  tout  le  monde,  comme  nous,  pourrait 
faire.  Les  conclusions  se  dégageront  d'elles-mêmes  ae  aotre 
étude. 

I 

Paris  est  divisé  en  vingt  arrondissemens,  suivant  une*  ligae. 
en  forme  de  spirale,  qui  part  du  centre,  se  replie  deux  fois  «ur 
eile-mêmej  et  va  i:ejoindre  la  périphérie. 


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382  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Dans  les  deux  premiers  arrondissemens,  on  peut  dire  que  le 
marché  de  la  confection  appelle  le  passant  de  tout  Téclat  de  ses 
vitrines  et  enseignes.  C'est  le  domaine  du  vêtement.  Si  l'on 
s'éloigne,  l'offre  du  commerce  se  modifie.  Elle  se  rapporte  aux 
matières  qui  servent  à  la  confection. 

En  même  temps,  ce  qui  frappe  les  yeux,  c'est  le  grand 
nombre  des  hôtels  et  restaurans.  Il  y  en  a  de  premier  ordre,  et 
aussi  de  fort  modestes.  Dans  la  ville,  il  existe  à  peu  près  un 
<(  garni  »  par  dix  maisons;  ici,  la  proportion  s'élève  à  un  sur 
cinq,  et,  pour  le  quartier  Bonne-Nouvelle,  à  un  sur  trois.  C'est 
crue  le  voisinage  des  jardins  et  des  musées  attire  le  touriste; 
que  les  voyageurs  de  commerce  peuvent  de  là  gagner  tous  les 
points  de  la  ville;  et  que  les  autres,  tous  ceux  qui  viennent 
tenter  la  chance,  espèrent  trouver  facilement  un  emploi.  Et,  en 
effet,  les  bureaux  de  placement  sont  là  pour  répondre  au  désir 
de  tous  ces  hommes  qui,  demain,  seront  employés  comme  garçons 
dans  les  magasins,  les  restaurans,  chez  les  marchands  de  vins, 
ou  bien  dans  les  hôtels.  Hôtels  et  bureaux  sont  si  nombreux 
qu'en  certains  points,  ils  emplissent  la  rue. 

On  se  rendra  compte  du  mouvement  de  cette  région  qui 
absorbe  une  partie  de  la  population  de  Paris  :  —  par  les  Halles, 
où  les  marchandises  s'entassent,  pour  se  répartir  ensuite  aux 
devantures  des  détaillans  de  la  ville  ;  —  par  les  grands  maga* 
sins  et  les  manufactures,  qui  s'emplissent  de  leurs  employés  et 
ouvriers;  —  par  les  musées,  les  ministères,  la  Banque,  les  jar- 
dins publics,  les  comptoirs  du  commerce,  dont  les  portes  sont 
franchies  par  une  foule  qui  augmente  avec  les  heures  du  jour; 
—  par  les  hôtels  et  restaurans,  dont  les  clieus  se  renouvellent 
sans  cesse;  —  par  les  bourses  aux  valeurs  et  aux  marchandises; 
par  la  poste,  les  bureaux  de  chemins  de  fer,  aux  proportions 
inusitées;  —  par  les  journaux,  dont  les  porteurs  se  répandent 
en  tous  sens.  Au  soir,  le  calme  vient;  et  c'est  le  recul  de  tout 
le  flot  humain,  jusqu'à  la  vague  prochaine. 

Les  deux  arrondissemens  réunis  sont  grands  comme  un 
seul,  et  une  bonne  part  de  leur  territoire  est  couverte  par  des 
jardins,  des  musées  et  des  installations  qui  ne  sont  pas  faites 
pour  l'habitation.  La  population  y  est  cependant  pressée  comme 
nulle  part.  Il  y  a  des  places  où  l'on  compte  mille  habitans  à 
l'hectare,  contre  trois  cents  en  moyenne,  pour  Paris  tout  entier. 
On  peut  constater  qu'il  y  a  neu  d'enfans;  un  à  peine  par  onze 


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LA  CARTE  DES  PAUVRES  A  PARIS.  383 

habitans,  alors  que  la  proportion  ordinaire  est  de  un  sur  huit. 
C'est  qu'on  ne  réside  pas  en  cette  région.  Tous  ceux  qui  le 
peuvent,  cherchent  le  repos  hors  du  tumulte.  Ceux  qui  restent, 
semblent  bien  y  être  obligés  par  leurs  fonctions;  au  contraire 
des  étrangers,  ils  ne  sont  pas  là  de  plein  gré. 

Si  l'on  traçait  une  ligne,  partant  du  Louvre  vers  les  boule- 
vards, on  isolerait  à  gauche  une  région  où  il  n'y  a  pas  de  pauvres  ; 
à  droite,  il  en  existe  quelques-uns.  Ce  sont,  vers  Saint-Germain- 
l'Auxerrois,  quelques  vieillards,  et  aussi,  quelques  ouvriers  qui 
9ont  parvenus  à  découvrir  une  chambre,  non  loin  de  la  maison 
qui  achète  leur  travail;  et,  au  nord  des  Halles,  une  population 
très  peu  stable,  qui  vit  des  miettes  du  marché  et  de  la  vente  des 
journaux.  Ainsi,  la  bonne  administration  des  secours  publics 
nous  apparaît  conmie  devant  tenir  compte  de  ces  faits  :  très  peu 
de  pauvres,  peu  d'enfans,  pas  de  patronage,  c'est-à-dire  pas  de 
riches  résidant  auprès  des  malheureux,  quelques  vieillards  et 
artisans  dont  le  logement  doit  être  la  charge  principale  et  de  nom- 
breux adultes,  en  quête  d'une  place,  et  qui,  n'en  trouvant  pas, 
devraient  être  aidés,  sinon  forcés,  à  rejoindre  le  lieu  d'oti  ils 
viennent. 

On  a  eu  la  bonne  idée,  en  1900,  de  montrer  sous  verre,  dans 
les  galeries  du  Ghamp-de-Mars,  une  fourmilière  au  travail.  Si  Ton 
pouvait  voir  en  raccourci  le  troisième  arrondissement,  on  aurait 
une  impression  semblable.  Les  rues  y  sont  nombreuses,  étroites, 
peu  régulières,  mal  soignées,  bordées  de  hautes  maisons,  oti  les 
inscriptions  s'entre-choquent  dans  un  désordre  pittoresque;  les 
produits  d'un  travail  attentif  s'entassent  dans  ces  locaux  qui  sont 
autant  de  réduits  où  des  artisans  de  mérite  exercent  toutes 
les  qualités  qu'ils  tiennent  de  leur  race  et  de  la  tradition.  C'est 
le  lieu  de  production  de  l'article  de  Paris.  Il  est  fait  d'or,  d'ar- 
gent, de  cuivre,  d'étain,  de  plomb,  ou  bien  d'écaillé,  d'ivoire, 
même  de  celluloïde  :  on  a  trouvé  le  moyen  d'imiter,  à  s*y 
tromper,  les  pierres  précieuses,  avec  cette  matière  qui  n'a  pas 
de  valeur.  On  fait  des  bijoux  qui  sont  des  œuvres  d'art  et  des 
objets  pour  les  baraques  foraines.  On  travaille  la  plume,  le 
caoutchouc,  les  bois  précieux;  on  invente  la  forme  nouvelle  du 
jouet,  de  l'article  de  pêche,  du  manche  de  canne  ou  de  parapluie, 
de  la  gaine  pour  couteau.  On  parvient  à  recueillir  jusqu'aux 
rognures  de  toutes  ces  matières;  c'est  à  cela  que  s'emploient, 
avec  profit,  les  brûleurs  de  cendres  du  quartier  .des  Archives. 


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384  REVUE   DES  DEUX   3I0NDES. 

Contrairement  à  nos  constatations  antérieures,  la  population 
tout  entière  réside.  Le  patron  occupe  quelques  personnes;  il 
demeure  dans  les  locaux  de  son  Commerce  ;  il  loge  une  partie 
de  son  personnel  dans  sa  propre  demeure;  et  le  reste  dans  les 
maisons  voisines.  La  vente  se  fait,  non  pas  au  passant,  mais 
entre  gens  d'affaires  qui  agissent  au  nom  des  grands  magasins 
ou  pour  le  compte  d'intermédiaires  dont  les  boutiques  sont  rive- 
raines des  grandes  voies.  Tout  le  monde  se  connaît;  et  cela  se 
conçoit,  puisque  le  travail  à  faire  réclame  le  concours  de 
rhomme  et  de  la  femme,  du  praticien  formé  par  Texpérience, 
et  du  jeune  homme  impatient  de  travail. 

On  a  tenté  d'acclimater  ici  la  curatelle  des  pauvres.  L'esprit 
de  ce  système  est  de  confier  quelques  unités  parmi  les  malheu- 
reux au  plus  grand  nombre  possible  de  citoyens  établis  auprès 
d'eux.  Peut-être  peut-on  dire  qu'il  y  a  plus  de  vieill6u*ds  vers  la 
rue  de  Saintonge  et  plus  de  chômeurs  vers  les  Arts  et  Métiers; 
d'une  façon  générale,  la  misère  apparaît  également  répartie  sur 
l'arrondissement  tout  entier.  Il  suffirait,  pour  s'en  rendre  maître, 
d'un  léger  effort.  La  population  a  toutes  les  qualités  pour  le 
tenter;  elle  recherche  les  occasions  de  groupement;  des  sociétés, 
des  comités,  des  conférences  se  fondent  pour  toutes  sortes 
d'objets.  Il  faut  laisser  grandir  la  curatelle  et,  pour  cela,  lui 
donner  les  moyens  d'agir. 

Les  quartiers  du  quatrième  arrondissement  ont  tous  un 
aspect  différent.  Saint-Merri,  aux  limites  du  premier  et  du  troi- 
sième, participe  à  la  vie  de  ses  voisins.  On  y  remarque  de  nom- 
breuses marchandes  des  quatre  saisons  qui  trouvent  à  loger  leurs 
voitures  aux  environs  de  l'Hôtel  de  Ville;  beaucoup  de  camelots 
et  de  porteurs  aux  Halles  ;  enfin,  quelques  maisons  qui  fabriquent 
de  la  mercerie,  des  chaussures  et  des  chapeaux.  Tout  cela  est 
dans  le  rayon  d'attraction  des  marchés  de  l'alimentation  et  du 
vêtement.  Plus  loin,  les  marchands  de  papier,  de  confiserie,  de 
produits  chimiques,  ont  des  traits  de  parenté  avec  les  artisans 
dont  nous  avons  noté  l'activité  patiente  dans  le  troisième.  Enfin, 
vers  le  quartier  Saint-Gervais,  commence  à  se  révéler  la  présence 
de  ce  type  si  spécial  du  juif  polonais  que  l'on  retrouve  en 
d'autres  points  de  Paris.  Son  occupation  essentielle  est  de  faire 
dô^  casquettes,  sans  doute,  avec  les  débris  achetés  aux  ouvriers 
tailleurs.  Mais  il  tente  aussi  la  fortune  d'autre  manière  ;  tous  les 


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LA   CARTE   DES   PAUVRES  A  PARIS.  '    385 

métiers  lui  sont  bons,  pourvu  qu'il  y  ait  à  vendre  et  à  acheter. 
La  proximité  du  Mont-de-Piété  explique,  sans  doute,  un  peu  la 
préférence  marquée  que  cette  population  a  donnée  à  la  région. 
A  Saint-Gervais  se  trouve  ime  Bourse  spéciale  de  travuil.  «  A 
la  grève  »  et  «  au  coin,  »  les  ouvriers  terrassiers  et  les  peintres 
offrent  leurs  bras  ;  les  peintres  surtout,  qui  viennent  souvent  de 
très  loin  sur  ce  marché  où  le  patron  est  assuré  de  trouver  tous 
les  hommes  dont  il  peut  avoir  besoin,  par  exemple  pour  la  mise 
à  neuf,  en  vingt-quatre  heures,  des  locaux  d'un  grand  magasin. 
Le  quartier  abrite  beaucoup  de  maçons.  Ils  sont  50  000  dans 
Paris,  dont  un  tiers  sont  ici  et  dans  le  cinquième.  Ceux  qui  sont 
mariés,  occupent  des  locaux  trop  étroits  pour  leurs  familles  ;  les 
autres,  les  célibataires,  logent  à  Thôtel  chez  un  compagnon,  avec 
qui  ils  se  louent.  Parfois,  ils  regagnent  leur  pays  pour  l'hiver^ 
au  moment  du  chômage; 'malheureusement,  cette  habitude  tend 
à  se  perdre. 

L'Arsenal  est  peuplé  de  bourgeois  généralement  aisés.  La 
bibliothèque,  les  casernes  et  la  place  des  Vosges  contribuent  à 
donner  à  cette  région  un  aspect  tranquille.  C'est  un  ancien 
quartier  riche.  Cependant,  il  y  a  un  assez  grand  nombre  de 
vieillards  inscrits  au  bureau  de  bienfaisance,  et  aussi  quelques 
familles  de  ces  juifs  polonais  dont  nous  avons  parlé. 

Dans  le  quartier  Notre-Dame,  formé  des  îles  de  la  Cité  et 
Saint-Louis,  toutes  les  maisons  qui  bordent  la  Seine,  sont 
occupées  par  de  riches  locataires  dont  quelques-uns  ont  leurs 
bureaux  à  l'entrepôt  Saint-Bernard.  Les  rues  parallèles  et  trans- 
versales sont  habitées  par  une  population  peu  aisée  de  petits 
rentiers,  d'ouvriers  en  chambre,  et  surtout  de  sergens  de  ville, 
notamment  dans  la  Cité.  Les  loyers  sont  chers;  on  trouve  diffi- 
cilement une  chambre  pour  200  francs. 

En  somme,  dans  cet  arrondissement,  le  mouvement  commer- 
cial perd  peu  à  peu  de  son  intensité  ;  il  s'éteint  dans  les  quartiers 
de  rÀrsenal  et  de  Notre-Dame.  La  population  à  secourir  se  com- 
pose de  maçons  en  chômage,  dans  le  quartier  Saint-Gervais;  de 
journaliers  sans  travail,  à  Saint-Merri;  de  quelques  vieillards  et 
infirmes,  dans  les  îles  et  à  TArsenal;  enfin,  de  ce  groupement 
5;pécial  de  juifs  polonais,  dont  la  misère  se  répand  dans  les  qua- 
trième, troisième  et  onzième  arrondissemens. 

Sur  la  rive  gauche,  le  boulevard  Saint-Michel  forme  la  ligne 

TOME  XXJV.  —  1906.  25 


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^■"^'^'^PH 


386  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

4e  partage  des  cinquième  et  sixième  arrondissemens.  Cette  voie  . 
superbe  est  une  artère  centrale  et  non  pas  une  limite.  A  gauche, 
86  trouve  la  Sorbonne,  à  droite,  l'Institut.  A  gauche,  l'École  de 
Droit,  rÉcole  Normale,  le  Muséum,  l'Institut  Agronomique;  à 
droite,  l'École  de  Médecine,  l'École  des  Mines,  l'École  des  Beaux- 
Arts,  l'École  de  Pharmacie.  A  gauche,  le  lycée  Lôuis-le-Grand, 
le  Collège  Sainte-Barbe,  l'École  de  la  rue  des  Postes;  à  droite, 
Saint-Louis,  Montaigne,  Stanislas.  A  gauche,  les  grand  et  petit 
séminaires  des  prêtres  Irlandais  et  de  Notre-Dame  du  Char- 
donnet;  à  droite,  les  grand  et  petit  séminaires  de  Saint-Sulpice 
et  de  Notre-Dame-des-Champs  (1).  Partout  des  livres,  des  mai- 
sons d'éducation  ou  des  couvens.  C'est  la  patrie  de  l'Idée,  sous 
toutes  les  formes  où  elle  peut  se  produire.  Il  y  a  des  éditeurs  pour 
tous  les  livres;  des  éditeurs  aussi  pour  l'image,  la  statue, l'orne* 
ment  d'église,  la  médaille.  La  vie  qu'on  sent  ici  est  moins  exté- 
rieure que  sur  la  rive  droite  ;  son  action  n'a  pas  d'égale,  si  l'on 
songe  à  l'influence  qu'exercent  nos  auteurs  et  nos  artistes,  sur  la 
France  et  sur  le  monde  entier.  Le  territoire  qu'il  s'agit  d'étudier 
est  grand  comme  l'ensemble  des  quatre  arrondissemens  que  nous 
venons  de  quitter. 

Dans  le  cinquième,  le  quartier  de  la  Sorbonne  se  distingue 
par  ses  hôtels  qui  sont  aussi  nombreux  (pi'aux  environs  des 
Halles.  Ils  servent  au  logement  des  étudians,  et  d'un  grand 
nombre  de  journaliers  :  peintres,  terrassiers,  couvreurs,  maçons, 
^porteurs  aux  Halles^  garçons  de  café  ou  de  restaurant,  qui 
consacrent  à  leur  coucher  une  somme  variant  de  0  fr.  30  à 
4  fr.  50  par  jour.  La  place  Maubert  est  assez  exactement  le  point 
central  de  cette  région  qui  s'étend  sur  une  partie  du  quartier 
Saint- Victor.  La  misère,  se  trouve  ici  dissimulée  à  l'ombre  des 
maisons  neuves  qui  bordent  les  boulevards  et  les  larges  rues  du 
quartier. 

Au  delà  du  Panthéon,  jusqu'aux  boulevards  Saint-Michel  et 
Port-Boyal,  se  trouve  le  quartier  des  couvens  dont  les  dépen- 
dances considérables  rejettent,  vers  la  vallée  de  la  Bièvre,  toute 
la  population  ouvrière.  C'est  là,  dans  le  quartier  du  Jardin  des 
Plantes,  que  se  trouve  un  des  groupemens  les  plus  curieux  de 
Paris.  Il  est  composé  do  maçons  et  de  cordonniers  en  chambre; 
d'une  colonie  de  chiffonniers,  vers  la  rue  Saint-Médard  ;  et  de 

(1)  Cet  établissement  vient  d'être  transporté  hors  Paris  ài  la  suite  des  récens 
travaux  de  prolongement  du  boulevard  Raspail. 


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LA  CARTB  DBS  PAUYRES  A  PARIS.  387 

quelques  juifs,  autour  de  la  Halle  aux  Cuirs.  L'odeur,  dont  la 
Bièvre  emplit  Tair,  a  écarté  depuis  longtemps  les  délicats;  eu 
même  temps,  elle  semble  avoir  servi  de  guide  &  tous  les  ouvriers 
qui  dans  Paris  travaillent  le  cuir.  Il  est  possible  qu'une  migra- 
tion s'opère  sous  peu  ;  la  rivière,  qui  est  un  cloaque,  va  être 
couverte  entière  ment,  et  quelques-unes  des  anciennes  tanneries 
ont  déjà  transporté  leurs  installations  à  Gentilly. 

L'arrondissement  contient  beaucoup  de  malheureux.  On  s'en 
rendra  compte  en  remarquant  qu'il  y  a  30  000  logemens  de  deux 
pièces  au  plus,  situés  le  plus  souvent  dans  des  constructions  fort 
anciennes,  pressées  les  unes  contre  les  autres,  et  qui  sont  autant 
de  défis  portés  aux  plus  élémentaires  principes  de  l'hygiène  pu- 
blique. Il  faudrait  provoquer  l'union  de  toutes  les  bonnes  volontés 
pour  livrer  bataille  à  la  misère,  surtout  dans  le  quartier  du  Jardin 
des  Plantes  où  les  familles  ont  tant  d'enfans,  et  dans  les  rues  qui 
avoisinent  la  Seine  où  les  ouvriers  sans  travail  sont  si  nombreux. 

Le  sixième  arrondissement  semble  être  le  séjour  favori  de 
ceux  qui  vivent  de  la  plume,  de  la  parole  ou  du  pinceau.  Il  n'y 
a  pas  de  maison  où  Ton  ne  trouve  des  avocats,  des  fonction- 
naires, des  hommes  de  lettres  ou  des  artistes. 

Ici,  l'élément  ouvrier  a' presque  totalement  disparu;  et  l'on 
se  rendra  compte  de  l'activité  intellectuelle  de  tout  ce  monde, 
en  constatant  combien  sont  nombreuses  les  Sociétés  qui  ont 
leur  siège  dans  l'arrondissement.  Elles  sont  au  moins  cinquante 
qui  demandent  asile  &  la  Mairie  pour  y  tenir  leurs  réunions 
annuelles,  mensuelles,  hebdomadaires  et  même  quelquefois 
plus  fréquentes;  en  outre,  Thôtel  des  Sociétés  Savantes,  la 
Société  de  Géographie  et  quelques  salles  moins  connues,  font, 
sur  ce  terrain,  une  concurrence  active  à  la  mairie  du  Luxem- 
bourg. 

Le  quartier  de  la  Monnaie  fait  exception  à  l'état  de  choses 
qui  vient  d'être  observé.  Il  est  habité  surtout  par  des  employés 
de  conmierce  dont  les  occupations  sont  dans  les  grands  magasins 
de  la  rive  droite  ;  par  un  tr«>s  grand  nombre  de  petits  boutiquiers 
et  d'employés,  tels  que  :  cochers  d'omnibus,  contrôleurs  du 
métropolitain ,  gardiens  de  la  paix,  employés  des  postes  et  de 
l'octroi  ;  par  des  garçons  de  courses,  des  ouvriers  tailleurs  ;  et  aussi 
par  de  nombreux  bouquinistes,  dont  la  marchandise  emplit  les 
étroits  logemens,  avant  d'être  répandue  sur  les  parapets  des 
quais.  Denuis  des  siècles^  le  bric-à-brae  dujivre  a  élu  domicile 


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388  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

en  cet  endroit.  Il  ne  cesse  de  s'étendre.  La  misère  n'a  pas  l'as- 
pect sordide  que  Ton  constate  dans  le  cinquième.  Cependant, 
xous  ces  travailleurs  qui  ont  métier  ou  emploi  sont  généralement 
peu  aisés. 

Le  quartier  Saint-Germain-des-Prés  ressemble  un  peu  à  la 
Monnaie,  dans  la  partie  qui  y  confine.  Seulement,  le  bouquin 
fait  souvent  place  à  Timage  ou  au  dessin.  Et  les  hôtels,  au  lieu 
d'être  fréquentés  pas  des  ouvriers  ou  de  petits  commis  de  maga- 
sin, le  sont  par  des  étudians  ou  des  employés,  dont  quelques- 
uns  font  des  séjours  de  plusieurs  années  dans  la  même  maison. 

Au  delà  du  boulevard  Saint-Germain,  tout  le  territoire  des 
quartiers  Saint-Germain-des-Prés,  de  TOdéon  et  de  Notre-Dame- 
des-Cbamps  est  habité  bourgeoisement.  C'est  le  rendez-vous  de 
toutes  les  familles  de  fortune  moyenne,  dont  le  chef  est  occupé  à 
son  cabinet,  ou  dans  l'une  des  grandes  administrations  qui  sont 
voisines;  les  enfans  trouvent,  dans  les  lycées  ou  institutions  de  la 
région,  l'instruction  qui  leur  est  nécessaire.  Il  convient  de  noter, 
cependant,  que  les  peintres  semblent  avoir  choisi  de  préférence 
les  environs  du  Luxembourg  et  du  boulevard  Montparnasse.  Il 
faut  aussi  noter,  dans  le  sixième,  la  présence  d'un  très  grand 
nombre  de  domestiques,  surtout  des  femmes.  Il  serait  difficile 
de  trouver  ailleurs,  autant  de  logeuses  de  bonnes,  notamment 
dans  la  Monnaie,  dans  les  rues  du  Dragon  et  de  Sèvres. 

Pour  l'arrondissement,  la  population  à  secourir  est  assez 
exactement  groupée  dans  quelques  lieux  précis  :  dans  la  Mon- 
naie ;  autour  du  marché  Saint-Germain  ;  dans  la  rue  et  la  cour  du 
Dragon;  et  à  l'extrémité  de  la  rue  de  Sèvres,  vers  le  boulevard 
Montparnasse.  Elle  se  compose  spécialement  de  vieillards  vers 
la  rue  de  Sèvres,  et  de  chômeurs  dans  la  Monnaie.  Certains  im- 
meubles, comme  la  cour  du  Dragon  et  le  numéro  105  de  la  rue 
de  Sèvres,  sont  d'importantes  cités  qui  comprennent  respective- 
ment 105  et  112  ménages  et  sont  remplies  de  malheureux. 

Le  septième  arrondissement  couvre  un  territoire  considé 
rable,  dont  il  faut  distraire  le  Ghamp-de-Mars  et  les  Invalides. 
Deux  parts  sont  à  faire  :  Tune,  qui  comprend  le  faubourg  Saint- 
Germain,  c'est-à-dire  les  quartiers  Saint-Thomas-d'Aquin ,  des 
Invalides  et  de  l'École-Militaire  ;  l'autre,  le  quartier  du  Gros- 
Caillou,  entre  l'Esplanade  et  le  Champ-de-Mars. 

Le  faubourg  Saint-Germain  est  au  chefTlieu..de  presijue  tous 


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LA  CARTE   DES   PAUVRES   A  PARIS.  389 

les  ministères  :  Guerre,  Agriculture,  Commerce,  Postes  et  Télé- 
graphes, Travaux  Publics,  Instruction  Publique,  Cultes.  De 
grandes  institutions  nationales,  comme  la  Chambre,  la  Légion 
d'Honneur,  la  Caisse  des  Dépôts,  TArchevêché  ;  plusieurs  ambas- 
sades et  presque  tous  les  établissemens  militaires  ont  là  leurs 
bureaux.  Pour  le  reste,  Tespace  est  occupé  par  quelques  hôtels 
de  vieilles  familles  et  par  des  maisons  d'habitation  dont  les 
locataires  ressemblent  à  ceux  du  sixième  arrondissement.  Entré 
les  Invalides  et  TEcole-Militaire,  des  officiers  en  assez  grand 
nombre  donnent  à  cette  petite  région  une  allure  spéciale.  Peut- 
être  la  nouvelle  gare  d'Orléans  et  la  percée  du  boulevard  Raspail 
Tont-elles  faire  naître  une  certaine  animation  conmierciale  qui, 
pour  le  moment,  fait  presque  totalement  défaut,  sauf  dans  la 
rue  du  Bac,  particulièrement  aux  environs  du  Bon-Marché. 

Au  faubourg  Saint-Germain,  il  y  a  deux  foyers  indigens:  l'un, 
en  haut  de  la  rue  de  Sèvres,  confondu  avec  celui  que  nous 
avons  indiqué  dans  le  sixième  ;  l'autre,  dans  les  rues  de  Beaune 
et  de  Verneuil,  où  se  trouvent  quelques  malheureux  qui  font 
profession  de  mendier.  Ils  parviennent  assez  facilement  à  trouver 
des  ressources,  grâce  à  la  proximité  de  riches  familles,  où  quel- 
ques-uns ont  servi  autrefois  comme  domestiques. 

Le  Gros-Caillou  contient  beaucoup  de  petits  logemens.  Une 
notable  fraction  de  la  population  est  peu  aisée.  La  manufacture 
des  Tabacs,  les  manutentions  du  Louvre  et  du  Bon-Marché,  les 
équipemens  militaires,  enfin  quelques  fabriques  d'appareils  pho- 
tographiques et  de  câbles  télégraphiques  assurent  le  travail  k 
nombre  d'ouvrières.  D'autres  femmes  s'emploient  au  ménage. 
Enfin,  quelques-unes  travaillent  à  l'aiguille  pour  des  entrepre- 
neuses, ou  bien  partent  chaque  jour  à  leur  travail,  dans  les  ate- 
liers de  la  rive  droite.  Les  hommes  sont  garçons  de  magasin, 
gardiens  de  la  paix  au  septième  ou  au  huitième,  employés  d'ad- 
ministration, surtout  aux  Postes;  très  peu  sont  ouvriers  ou 
employés  de  commerce,  les  loyers  étant  encore  trop  élevés  pour 
leurs  faibles  ressources.  Dans  le  Gros-Caillou,  il  existe  quelques 
familles  nombreuses;  beaucoup  réclament  l'aide  des  secours 
publics.  Cependant,  nous  avons  indiqué  de  nombreuses  sources 
de  travail  ;  bien  des  ménages,  où  tout  le  monde  est  occupé,  ont 
le  nécessaire  et  même  une  modeste  aisance. 

Le  huitième  passe  pour  être  l'arrondissement  le  plus  riche  d^ 


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390  REVUE  DBS  DEUX  MONDES. 

Paris.  Les  hauts  fonctionnaires  de  l'État,  dans  l'armée  et  l'admi- 
nistration ;  l'aristocratie  de  la  banque  et  du  commerce  ;  enfin 
ceux  qui  jouissent  d'une  très  grosse  fortune  ont  établi  là  leur 
résidence.  Une  partie  du  quartier  de  la  Madeleine,  du  côté  des 
boulevards  et  de  la  rue  Royale,  contient  im  certain  nombre  de 
commerçans  qui  vendent  des  objets  de  luxe  et  des  curiosités  de 
prix.  Partout  ailleurs,  ce  ne  sont  que  maisons  d'habitation  qui 
rivalisent  de  confort  et  de  richesse.  On  peut  constater,  dans  te 
voisinage  de  FÂro  de  Triomphe,  une  importante  colonie  d'étran- 
gers, surtout  d'Américains,  qui  viennent  passer  là  les  quelques 
mois  qu'ils  consacrent  k  Paris.  Le  quartier  de  l'Europe,  qui  mé- 
rite si  bien  son  nom,  se  distingue  de  ses  voisins  par  le  nombre 
des  jolies  et  aimables  personnes  qui  l'habitent  et  qui  sont  la  fine 
fleur  du  monde  de  la  galanterie. 

Il  y  a  fort  peu  de  pauvres,  è^  peine  un  millier  pour  l'arron- 
dissement tout  entier.  Les  loyers  sont  d'un  prix  si  élevé  qu'une 
modeste  chambre  se  paye  couramment  cinq  cents  francs.  Com- 
ment donc  se  fait-il  qu'il  y  ait  place  môme  pour  un  millier  de 
pauvres?  On  peut  évaluer  à  quatre  cents  le  nombre  de  ceux  qui 
demandent  des  secours  par  suite  d'un  accident  de  la  vie  :  maladie 
ou  perte  de  travail;  ce  sont  généralement  des  cochers,  gens  de 
maison,  garçons  coiffeurs  ou  hommes  de  peine.  Le  reste  se  com- 
pose de  vieilles  femmes,  presque  toutes  anciennes  domestiques, 
qui  ont  trouvé,  dans  de  magnifiques  maisons,  une  chambre  sous 
les  toits,  dans  un  coin  reculé.  La  rue  du  Rocher,  dans  sa  partie 
basse,  l'impasse  Davy  et  la  galerie  de  Cherbourg  sont  un  lieu 
d'asile  pour  le  petit  commerce;  de  là,  proviennent  quelques  de- 
mandes de  secours;  là,  demeurent  quelques  dizaines  d'inscrits 
au  bureau  de  bienfaisance.  Enfin,  deux  maisons  neuves  ont  été 
construites  récemment  pour  recevoir  des  indigens;  ce  sont  les 
immeubles,  3,  avenue  Beaucour  qui  ne  comprend  pas  moins  de 
105  logemens,  et  26,  rue  du  Général-Foy,  qui  en  contient  presque 
autant.'  Il  semble  cpi'on  ait  eu  la  crainte  de  voir  disparaître  eu-- 
tièrement,  dans  cette  région,  la  population  nécessiteuse. 

Le  neuvième  est  par  excellence  le  lieu  des  plaisirs.  La  table, 
le  spectacle,  et  le  reste,  offrent  aux  étrangers  qui  s'amusent  les  der- 
niers raffinemens  de  la  vie  parisienne.  Le  quartier  Saint-Georges 
est  bien,  à  ce  point  de  vue,  une  suitedu  quartier  de  l'Europe  ;  mais, 
les  petites  dames  qu'on  y  rencontre  ont  peut-ôtre  une  vie  plus 


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LA   CARTE  DBS   PAUVRES   A   PARIS.  891 

en  dehors,  avec  des  allures  plus  provocantes.  Elles  ne  sont  d'ail- 
leurs pas  seules  à  occuper  la  place;  il  existe  une'très  nombreuse 
population  de  gens  à  gros  revenus  dont  les  établissemens  com- 
merciaux ou  les  bureaux  sont  dans  les  deux  premiers  arrondis- 
semens.  Ils  se  trouvent  ainsi  logés  h  proximité  de  leurs  affaires. 
Le  quartier  de  la  Ghaussée-d'Antin,  sauf  dans  la  partie  qui 
comprend  les  administrations  des  chemins  de  fer,  est  surtout 
occupé  par  la  finance,  les  banques,  les  grands  hôtels  et  la 
colonie  commerçante  d'Angleterre.  Le  faubourg  Montmartre 
est  une  suite  du  deuxième  arrondissement.  Il  comprend,  comme 
lui,  une  active  population  commerciale.  Le  bibelot  y  a  son 
temple  et  ses  ministres,  à  Thôtel  des  Ventes,  et  c'est  là  que  se 
sont  donné  rendez-vous  presque  toutes  les  rédactions  de  jour- 
naux qui  n'ont  pas  pu  trouver  à  se  loger  dans  la  rue  Montmartre. 
Le  quartier  Rochechouart  donne  asile  à  quelques  commission- 
naires dont  le  nombre  va  grossir  dans  le  dixième.  Enfin  le 
quartier  Saint-Georges  offre  aux  artistes,  et  notamment  aux 
peintres,  un  grand  nombre  d'ateliers.  Ils  y  viennent  en  foule, 
escaladant  les  premières  pentes  de  la  butte  Montmartre;  et  les 
modèles  (jfui  n'ont  pas  trouvé  d'engagement  aux  environs  du 
Luxembourg,  se  présentent  ici  chaque  matin,  au  choix  des 
artistes. 

La  population  à  secourir  n'est  pas  considérable;  elle  com- 
prend à  peine  2500  personnes  sur  125000  habitans.  Plus  des  trois 
quarts  habitent  le  quartier  Rochechouart  et  le  haut  du  quartier 
Saint-Georges.  C'est  ainsi  que  900  indigens,  parmi  les  1 150  qui 
forment  le  total  des  inscrits  du  bureau  de  bienfaisance,  habitent 
cette  région.  La  rue  et  le  passage  Rodier,  la  cité  Fénelon,  l'im- 
passe Briare,  les  rues  Rochechouart  et  Bellefonds,  et  dans  le 
quartier  Saint-Georges,  les  rues  Bréda,  Clauzel  et  Frochot  ren- 
ferment quelques  grandes  maisons  où  trouvent  asile  d'anciennes 
femmes  de  ménage,  et,  pour  les  hommes,  des  garçons  d'hôtel  ou 
de  café,  sans  emploi.  Il  semble  que  la  très  grande  majorité  de 
ceux  qui  demandent  des  secours  appartiennent  au  monde  des 
domestiques. 

Le  onzième  arrondissement  a  des  points  de  ressemblance  avec 
le  troisième.  C'est  le  même  assemblage  de  rues  étroites,  la  môme 
densité  de  population,  la  même  activité.  Seulement,  le  terri- 
toire est  deux  fois  plus  grand  ;  au  lieu  de  joujoux,  on  produit 


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392  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

de  puissantes  machines;  les  maisons  n'occupent  plus  quelques 
dizaines  d'ouvriers,  mais  plusieurs  centaines;  le  maître  d'entre- 
prise est  un  ingénieur,  qui  manie  le  fer,  Tacier,  le  cuivre  ou  le 
bois.  Le  caractère  industriel  de  Tarrondissement  peut  être  pré- 
cisé par  cette  remarque  qu'à  Paris  il  existe  25  usines  qui  produi- 
sent la  force  motrice  pour  la  vendre;  18  d'entre  elles  donnent 
la  vie  à  tous  ces  ateliers  dont  quelques-uns  ont  une  réputation 
universelle. 

L'aspect  général  n'est  pas  séduisant.  Si  l'on  regarde  ime 
carte,  on  est  surpris  du  dédale  de  rues,  de  passages,  d'impasses, 
de  cités,  de  cours  qui  encombrent  l'arrondissement  tout  entier. 
Il  n  y  a  pas  lieu,  à  ce  point  de  vue,  de  distinguer  entre  les  quar- 
tiers. Tous  fourmillent*d'ouvriers.  L'industrie  du  bois  est  sur- 
tout en  honneur  dans  le  quartier  Sainte-Marguerite  ;  la  métal- 
lurgie occupe  le  reste  du  territoire,  un  peu  dissimulée  par  les 
maisons  d'habitation  qui  bordent  les  avenues  Philippe-Auguste, 
de  la  République  et  les  boulevards  Voltaire  et  Richard-Lenoir. 

La  population  y  est  plus  considérable  que  dans  les  autres 
arrondissemens  de  Paris,  sauf  le  dix-huitième  ;  mais  ce  n'est 
pas  là  qu'elle  est  la  plus  pau\Te.  C'est  que  les  ressources  sont 
nombreuses;  les  salaires  sont  généralement  élevés,  dans  ces 
industries  qui  réclament  des  connaissances  professionnelles  très 
sérieuses.  Il  n'est  pas  rare,  parmi  les  constructeurs  de  machines 
ou  les  faiseurs  de  meubles,  de  rencontrer  des  ouvriers  qui  ga- 
gnent 10  francs  par  jour,  et  parfois  davantage.  Les  femmes« 
comme  les  hommes,  trouvent  facilement  à  s'employer  dans  des 
professions  qui  rapportent; les  décolteuses,  brunis8euses,riveuses 
ont  un  salaire  moyen  de  3  francs,  et  les  monteuses  de  couronnes 
6  francs  quelquefois.  Il  peut  donc  arriver,  et  il  arrive  en  effet, 
que  certains  ménages  ouvriers  vivent  dans  l'aisance.  Malheureu- 
sement, c'est  l'exception.  Il  faut  compter  avec  les  charges  de 
famille,  avec  le  chômage,  et  aussi  avec  l'imprévoyance  habituelle 
de  la  classe  ouvrière.  De  plus,  à  côté  de  métiers  qui  payent 
bien,  il  en  est  d'autres  qui  assurent  à  peine  la  subsistance. 

Dans  le  quartier  de  la  Roquette,  aux  environs  de  la  Bastille* 
^  nous  retrouvons  les  juifs  polonais  faiseurs  de  casquettes.  Ils 
vivent  confondus  avec  les  chiffonniers  du  fer.  Il  s'agit  là  d'un 
groupement  si  important  qu'il  s'est  créé  pour  lui  un  marché  spé 
cial  où  l'on  trouve  tous  les  produits  alimentaires  d'Auvergne,  sur- 
tout des  pâtes,  des  fromages  et  de  la  charcuterie.  Le  ferrailleur 


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LA  CARTE  DES  PAUVRES  A  PARIS.  393 

est  vendeur  et  acheteur  de  tout  objet  de  fer  ayant  servi;  on 
trouve  chez  lui  des  clous  ou  des  machines,  et  ses  affaires  peuvent 
à  ce  point  se  développer  qu'on  en  voit  parfois  acheter  au  poids 
des  wagons  entiers  qu'ils  revendent  ensuite  au  détail.  A  l'autre 
ex I rémité  du  quarlier,  dans  les  terrains  qui  longent  l'avenue 
Philippe-Auguste,  se  trouve  un  refuge  de  foraips.  Il  y  là  tou- 
jours au  moins  soixante  roulottes  qui  abritent  des  familles 
remarquables  par  le  nombre  des  enfans.  Le  ménage  peut  par- 
fois en  compter  une  dizaine  qui  vivent  littéralement  les  uns  sur 
les  autres.  A  côté  des  forains  qui  sont  une  exception,  se  trouvent 
en  grand  nombre  des  porteurs  aux  Halles  et  des  marchands  des 
quatre  saisons.  Les  Halles  sont  assez  loin  pour  être  hors  de  portée 
de  la  population  qui  réside  ;  il  y  a  place,  pour  les  loueurs  de 
petites  voitures,  à  un  certain  profit.  Les  loyers,  sans  être  encore 
d'un  prix  très  abordable,  sont  cependant  beaucoup  moins  chers 
que  dans  le  trcisième.  On  trouve  une  chambre  pour  100  à 
200  francs  et  l'hôtel  coûte  généralement  de  2  fr.  50  à  3  francs 
par  semaine.  Ces  prix  conviennent  non  seulement  à  l'ouvrier  qui 
fi  bri  jue  en  chan  bre  les  objets  de  bois  que  Ton  vend  le  samedi, 
«  à  la  Trôle,  »  mais  encore  à  un  très  grand  nombre  de  journa- 
liers qui  constituent  une  bonne  part  de  ceux  qui  demandent. 

Les  foyers  indigens  sont  nombreux.  Les  plus  remarquables 
s'appellent,  dans  la  Roquette,  la  cité  Levage  avec  200  &  300  vieilles 
femmes,  dont  la  plupart  sont  marchandes  des  quatre  saisons, 
l'impasse  Delaunay  et  la  clé  Industrielle,  qui  à  elles  deux 
comptent  bien  ^  50  indigens,  les  rues  Popincourt,  de  Montreuil 
et  du  faubourg  du  Temple  qui  sont  très  malheureuses.  Dans  le 
quartier  Saint-Ambroise,  l'impasse  Trouillot  compte  autant 
d'inscrits  que  la  cité  Industrielle.  Pour  le  reste,  la  population 
nécessiteuse  est  assez  uniformément  répartie. 

En  somme,  cet  arrondissement  mérite  de  fixer  l'attention,  à 
cause  de  sa  très  grosse  population  ouvrière,  des  qualités  profes- 
sionnelles qu'il  y  a  lieu  de  lui  reconnaître,  et  aussi  de  ces  salaires 
élevés  qui  rendraient  l'épargne  possible,  si  les  cabarets  étaient 
plus  rares  et  la  vie  moins  onéreuse. 

Il  nous  a  semblé  que,  pour  avoir  une  impression  précise  du 
dixième  arrondissement,  il  était  sage  de  connaître  d'abord  ses 
voisins  dont  il  n'est  guère  que  le  prolongement.  D'un  côté  du 
canaU  dans  le  quartier  de  l'hôpital  Saint-Louis,  on  se  croirait 


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39 i  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

encore  dans  le  onzième;  ce  sont  les  mômes  industries,  les  mêmes 
cités  ouvrières,  aussi  les  mômes  hôtels.  Sur  l'autre  rive,  le  quar- 
tier Saint- Vincent-de-Paul  ressemble  au  quartier  Rochechouart; 
on  y  voit  un  nombre  considérable  de  commissionnaires,  d'em« 
balleurs,  et  de  voyageurs  de  commerce  qui  ont  pris  pension 
dans  les  hôtels  des  environs  des  gares.  Quant  aux  quartiers  de  la 
Porte-Saint-Denis  et  de  la  Porte-Saint-Martin ,  ils  gardent  l'as- 
pect général  du  faubourg  Montmartre,  avec  plus  de  commerce 
dans  la  Porte-Saint-Denis,  particulièrement  dans  les  rues  de 
Paradis  et  des  Petites-Écuries,  qui  sont  comme  l'entrepôt  des 
objets  de  verre,  de  porcelaine  et  de  plume;  et,  plus  d'ouvriers 
dans  la  Porte-Saint-Martin,  aux  abords  de  la  Bourse  du  Travail. 

Les  seules  particularités  de  l'arrondissement  lui  viennent  de 
la  ligne  du  canal,  et  des  deux  gares  terminus  de  l'Est  et  du 
Nord.  Toutefois,  ce  n'est  pas  là  que  résident  la  masse  des  colti- 
neurs  et  des  employés  de  chemins  de  fer.  Quelques-uns  se  sont 
fixés  à  l'hôpital  Saint-Louis  et  dans  l'espace  compris  entre  les 
gares,  le  canal  et  l'hôpital  Saint-Martin;  mais  on  peut  dire  que 
la  très  grande  majorité  a  cherché  logis  dans  les  dix-huitième 
et  vingtième  arrondissemens,  comme  la  plupart  des  ouvriers 
occupés  aux  dépôts  des  omnibus,  des  petites  voitures,  aux  équi- 
pemens  militaires  et  à  la  raffinerie  Lebaudy. 

La  population  est  extrêmement  variée.  Beaucoup  d'hommes 
et  de  femmes  ont  leur  travail  ailleurs  :  tels,  les  apprentis  des 
deux  sexes,  les  garçons  de  courses,  couturières,  lingères,  fleu- 
ristes, plumassières,  modistes,  mécaniciennes,  dont  l'ensemble 
peut  bien  représenter  20000  personnes.  L'arrondissement  est 
déjà  comparable  à  ceux  de  la  périphérie,  puisqu'il  comprend 
une  part  importante  de  travailleurs  modestes  dont  le  salaire 
assure  la  subsistance,  sans  cependant  apporter  l'abondance. 

On  peut  évaluer  à  2  200  le  nombre  des  inscrits  du  bureau  de 
bienfaisance,  et  à  5000  celui  des  nécessiteux  d'occasion.  Plus  de 
la  moitié  de  ces  nombres  est  fournie  par  le  quartier  de  l'hôpital 
Saint-Louis  qui  est  très  malheureux.  Les  cours  des  Bretons,  de 
la  Grâce-de-Dieu,  Saint-Maur,  sont  des  immeubles  considérables, 
comprenant  une  dizaine  d'escaliers  qui  desservent  une  quantité 
de  logemens  ouvriers.  Avec  la  rue  Bichat  et  le  passage  Corbeau, 
ce  sont  les  lieux  où  il  y  a  le  plus  de  malheureux.  Le  reste  de 
l'arrondissement  est  assez  aisé. 


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LA  CAETB  DES  PAUVRES   A  PARIS.  395 


II 

Le  Paris  des  arronoissemens  excentriques,  c'est  la  plus  grandi^ 
Tille.  Deux  parts  sont  à  faire  dans*  ces  arrondissemens  :  la  vie 
propre  de  l'endroit,  trouvant  son  principe  dans  l'industrie  locale; 
et  la  vie  de  Paris  prolongée,  dont  la  source  est  au  centre,  maiç 
dont  les  agens  résident  ici.  Par-dessus  tout,  ce  sont  des  lieux 
d'habitation.  La  population  se  compose,  en  partie,  d'élémens 
nouveaux  :  toutes  les  grandes  Compagnies  de  chemins  de  fer  qui 
ont  établi  leurs  gares  de  marchandises  à  l'extrémité  de  la  ville  . 
puis,  toutes  les  grandes  entreprises  de  travaux  publics  et  de  rou- 
lage qui  ont  trouvé,  dans  cette  région,  le  terrain  nécessaire  pour 
loger  leur  matériel;  puis,  les  grosses  manufactures  et  usines; 
puis»  les  métiers  de  rebut,  tels  que  l'industrie  du  chiffon,  oui 
n'auraient  pas  au  centre  les  tolérances  nécessaires;  puis^  les 
anciens  groupemens  de  communes  suburbaines  qui  parfois  ont 
des  traits  de  particularisme  original.  Enfin,  une  bonne  part  des 
habitans  ont  leurs  occupations  journalières  dans  Paris.  Jus- 
qu'ici, pour  définir  le  caractère  général  d'un  arrondissement, 
d'un  quartier,  ou  même  d'une  rue,  il  suffisait  d*ouvrir  les  yeux 
Maintenant,  les  murs  sont  muets;  il  faut  voir  à  l'intérieur  poui 
apprendre  ce  qui  s'y  passe. 

Au  douzième,  les  quartiers  ne  se  ressemblent  pas  du  tèut.lll 
en  est  deux  qui  sont  en  étendue  le  tiers  ou  la  moitié  des  autres  : 
Bel- Air  avec  13  000  habitans,  et  les  Quinze-Vingts  avec  près  dt 
80  000.  Les  deux  autres,  qui  occupent  les  trois  quarts  de  l'arron- 
dissement comptent  50000  âmes  pour  Picpus  et  10000  seulement 
pour  Bercy.  De  même,  les  caractères  de  la  population  varient 
l>eaucoup.  A  Bel-Air,  ce  sont  des  employés  ou  petits  rentiers  ; 
a.ux  Quinze-Vingts  et  dans  une  partie  de  Picpus,  des  ouvriers  et 
employés  de  chemins  de  fer;  le  reste  de  Picpus  est  habité  comme 
^el-Air;  quant  à  Bercy,  la  place  presque  entière  est  prise  pai 
l'entrepôt  des  vins  et  par  les  dépendances  de  la  gare  de  Lyoïu 
X)epuis  la  place  Daumesnil  jusqu'à  la  place  de  la  Nation,  il  n'y  a 
{presque  que  des  couvons  ;  les  orphelinats  de  filles  sont  si  nom- 
iDreux,  qu'à  population  égale,  il  y  a  3000  enfans  de  plus  à  Picnub 
c^u'aux  Quinze-Vingts,  dont  âOOO  filles  environ.  On  fait  des  ton- 
neaux à  Bercy,  des  meubles  aux  Quinze- Vingts.  On  transporte 
8ur  le  quai  de  la  Râpée  de  la  pierre,  des  briquet  et  du  sable. 


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396  REVUE  DES  DEUX  MONDES.  ; 

A  Tune  des  extrémités  de  la  rue  de  Charenton,  est  située  une 
importante  manufacture  des  tabacs  ;  à  l'autre  bout,  à  Tangie  de 
l'avenue  Ledru-Rollin,  se  tient  le  marché  de  «  la  Trôle  »  où  les 
ébénistes  en  chambre  vont  offrir  leur  travail.  Entre  les  deux 
lignes  de  Vincennes  et  de  Lyon,  et  jusqu'à  la  rue  Crozatier, 
les  petites  rues  et  les  passages  sont  habités  par  les  employés 
des  Compagnies  de  chemins  de  fer.  Plus  on  s'éloigne  du  centre, 
plus  la  population  semble  aisée.  L'explication  de  ce  fait,  qui 
semble  anormal,  est  facile  à  donner.  C'est  que  l'arrondissement 
est  traversé,  d'un  bout  à  l'autre,  par  la  belle  avenue  Daumesnil 
où  circulent  de  rapides  voitures  électriques.  L'employé  peut  faci- 
lement se  rendre  au  lieu  de  ses  occupations;  il  lui  en  coûtera 
quelques  minutes  de  plus  à  chaque  voyage;  et  en  retour,  il  aura 
un  loyer  moins  cher,  et,  pour  ses  heures  de  loisir,  le  voisinage 
du  bois  de  Vincennes. 

Tous,  nous  connaissons  la  place  de  la  Nation,  pour  être  allés, 
au  moins  une  fois  en  notre  vie,  à  la  foire  aux  Pains  d'épices.  En 
cet  endroit,  on  peut  passer  la  revue  de  tous  les  marchands  am- 
bulans,  forains,  acrobates,  qui  sont  maintenant  fixés  à  Paris, 
puisque  les  foires  sont  perpétuelles.  Ils  sont  5000  environ;  mais 
ce  n'est  pas  là  qu'ils  hivernent.  Nous  en  avons  signalé  dans  le 
onzième;  il  y  en  a  dans  le  vingtième,  dans  le  treizième,  dans  le 
dix-huitième;  le  reste  trouve  refuge,  hors  de  l'enceinte,  sur  les 
terrains  soumis  à  la  servitude  militaire. 

:  En  somme,  l'arrondissement,  dans  son  ensemble,  est  un  des 
moins  peuplés  de  Paris.  Dans  les  quartiers  de  Picpus  et  de  Bel- 
Air,  on  rencontre  surtout  de  petits  bourgeois  et  des  employés; 
aux  Quinze- Vingts,  ce  sont  des  ouvriers  et  agens  des  chemins  de 
fer;  le  reste  du  territoire  est  pris  par  les  maraîchers,  les  entre- 
pôts et  les  gares.  Les  pauvres  sont  relativement  très  nombreux 
dans  les  Quinze-Vingts  et  dans  la  partie  de  Reuilly  qui  est  voi- 
sine. L'ilot  de  maisons  où  se  trouvent  le  passage  Raguinot,  le 
passage  Moulin,  l'impasse  Jean- Bouton,  abrite  un  grand  nombre 
d'agens  subalternes  de  la  Compagnie  des  chemins  de  fer  de 
Lyon,  dont  le  salaire  est  d'environ  4  francs  par  jour  et  la  famille 
souvent  nombreuse.  De  même,  à  l'angle  du  boulevard  Diderot 
et  de  la  rue  de  Reuilly,  il  existe  un  important  foyer  indigent.  Aux 
numéros  55  et  67  de  cette  rue,  se  manifeste  la  présence  de  joui- 
naliers,  manœuvres,  terrassiers,  hommes  de  peine,  qui  très 
souvent  ont  besoin  d'être  aidés.  Enfin,  passage  Montgallet  et 


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LA   CARTE   DES  PAUVRES   A   PARIS.  397 

passage  Stînville,  il  y  a  beaucoup  d'inscrits  du  bureau  de  bien- 
faisance. Quant  au  quartier  des  Quinze-Vingts,  il  est  inutile  de 
préciser;  partout,  on  trouve  des  malheureux. 

Le  treizième  est  un  arrondissement  perdu,  on  bout  de  la  ville. 
Il  est  enfermé  entre  le  fleuve,  la  montagne  Sainte-Geneviève  et  la 
vallée  de  la  Bièvre.  Il  n'y  a  pas  de  voie  directe  pour  en  sortir, 
parce  que  Tensemble  du  cinquième  arrondissement  se  dresse 
comme  un  obstacle  qu'il  faut  tourner.  On  comprend  que  cet 
endroit  se  trouve  désigné  pour  recevoir  la  décharge  publique. 
Les  malheureux  peuvent  y  découvrir  des  moyens  d'existence,  en 
logement  et  nourriture.  Les  terrains  en  contre-bas  qui  sont  inon- 
dés chaque  hiver  et  les  carrières  effondrées  permettent  à  peine 
des  constructions  légères  où  s'abrite  une  nombreuse  population 
composée  en  partie  des  élémens  malsains  des  professions  déjà 
vues.  C'est  de  beaucoup  l'arrondissement  le  plus  misérable  de 
Paris;  mais  il  n'a  pas  l'aspect  maussade:  Ses  belles  avenues,  ses 
hauteurs  et  ses  plaines,  offrent  parfois  des  perspectives  d'un 
pittoresque  saisissant.  Il  peut  plâtre  au  promeneur. 

Victor  Hugo  a  dit  quelque  part  : 

On  vit  de  rien,  on  TÎt  de  tout,  on  est  content. 

Il  n'est  pas  sûr  qu'on  soit  toujours  content  dans  le  treizième 
arrondissement  ;  mais,  s'il  est  un  endroit  où  l'on  vive  à  la  fois  de 
rien  et  de  tout,  c'est  certainement  ici.  D'après  les  statisticpies,  la 
moyenne  du  loyer  annuel  par  habitant  est  de  S5  francs,  alors 
que  pour  Paris  il  est  de  176  francs;  les  denrées  alimentaires 
sont  à  des  prix  moins  élevés  qu'aux  Halles.  Enfin,  beaucoup, 
parmi  les  chiffonniers,  mangent  ce  qu'ils  trouvent,  dans  les  restes 
abandonnés  à  la  porte  des  belles  demeures. 

Si  l'on  demande  à  quelqpi'un,  ayant  vécu  dans  le  quartier 
de  la  Salpôtrière,  quelles  y  sont  les  professions  dominantes,  tout 
de  suite,  il  parle  des  ouvriers  raffineurs,  des  chiffonniers,  des 
porteurs  aux  Halles,  des  maquignons,  des  terrassiers;  en  même 
temps,  laffirmation  revient  que  tous  ces  gens  sont  malheureux  et 
qu'ils  ont  un  très  grand  nombre  d'enfans.  C'est  là  que  se  trouvent 
la  célèbre  cité  Doré,  entièrement  habitée  par  des  chiffonniers;  les 
abattoirs  de  Villejuif,  centre  de  la  boucherie  hippophagique;  le 
marché  aux  chevaux;  et  la  lugubre  rue  de  Villejuif,  où  tous  les 


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39^  REVUB  DB8  DEUX  MONDES. 

joufnaliettr  en  ^enilles  vont  faire  la  noce.  Le  territoire  habité 
n'est  pas  considérable.  Il  touche  au  cinquième  arrondissement  et 
a  reçu  une  partie  des  malheureux  qui  ont  dû  quitter  le  Jardin 
des  Plantes,  à  la  suite  des  travaux  de  voirie  qu'on  y  a  faits.  C'est 
ainsi  que  les  environs  de  la  place  d'Italie  ont  hérité  d'un  grand 
nombre  de  brocanteurs  et  chiffonniers,  de  toute  la  colonie  ita- 
lienne des  modèles,  et  de  presque  tous  les  journaliers  de  pro- 
fessions équivoques  qui  fréquentent  le  mai*ché  aux  chevaux.  On 
y  trouve  aussi  un  certain  nombre  des  agens  de  la  Salpôtrière  et 
du  Magasin  central  des  Hôpitaux,  quelques  employés  du  chemin 
de  fer  d'Orléans,  et  quelques  ouvriers  de  la  raffinerie  Say. 

Le  quartier  de  la  Gare   est  deux  fois   plus  étendu  que  son 
voisin  et  deux  fois  plus  peuplé.  Un  espace  considérable  est  pris 
par  les  dépendances  de  la  gare  d'Orléans.  Il  existe,  en  bordure  du 
boulevard  de  la  Gare  et  de  la  rue  de  Tolbiac,  quelques  industriels 
qui  fabriquent  des  tonneaux  pour  l'entrepôt  de  Bercy;  à  côté 
d'eux  se  sont  établies  quelques  entreprises  de  roulage.  Il  est 
probable  que  si  la  gare  de  chemin  de  fer  n'existait  pas,  la  gare 
fluviale  qui  a  donné  son  nom  au  quartier,  aurait  une  importance 
beaucoup  plus  apparente.  Les  débardeurs  qui  sont  occupés  sur 
les  deux  rives  du  fleuve  logent  ici,  ainsi  qu'une  bonne  part  des 
employés  du  chemin  de  fer  ;  et  aussi,  malheureusement  pour  le 
quartier,  un  très  grand  nombre  de  journaliers  qui  se  donnent 
comme  porteurs  aux  Halles.  Ce  sont  ces  gens  qui  forment  le 
fond  de  la  population  de  la  cité  Jeanne^d'Ârc,  fameuse  pour  tous 
ceux  qui  s'occupent  des  pauvres  à  Paris.  En  ce  lieu,  les  visiteurs 
sont  mal  reçus,  même  quand  ils  viennent  pour  donner;  il  n'est 
pas  rare  de  trouver  les  marches  d'un  escalier  encombrées  par  des 
filles  et  leurs  souteneurs;  et  dans  la  cour,  c'est  un  grouillement 
permanent  d'enfans   malpropres,  mal  portans  et  grossiers.  La 
cité  Jeanne-d'Arc  est  la  forme  actuelle  de  la  Cour  des  Miracles. 
Un  peu  plus  loin,  la  rue  Nationale  apparaît  conmie  la  grand'rue 
des  chiffonniers.  C'est  là  que  se  trouvent  ces  grandes  maisons 
d'épicerie  dont  les  denrées  sont  offertes  aux  plus  bas  prix  qui 
soient  connus.  A  l'extrémité  de  cette  rue,  vers  la  Porte  d'Ivry, 
sont  installés  les  vanniers  qui  campent  sur  les  terrains  non  con- 
struits; ils  vont,  quand  l'herbe  pousse,  parcourir  les  grandes 
routes,  avec  un  mauvais  cheval  dont  la  nourriture  doit  ne  rien 
leur  coûter;  ils  emmènent  leurs  grands  chiens,  laissant  les  vieux 
à  la  garde  de  la  masure  et  du  terrain.  Enflui  vers  la  Porte  d'Ivry 


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LA   CARTE   DES   PAUVRES   A  PARIS.  399^ 

se  tienf  le  marché  aux  ferrailles,  qui  est  la  source  d'une  grande 
animation.  Marchands  et  amateurs  s'y  rendent  de  bien  des  points 
de  la  ville  et  de  la  banlieue,  notamment  des  onzième  et  douzième 
arrondissemens,  aussi  du  cinquième,  en  sorte  qu'on  trouve  réunis 
en  ce  lieu,  les  Auvergnats,  les  juifs  polonais,  les  cordonniers, 
les  ouvriers  terrassiers  et  raffineurs,  les  chiffonniers  et  journa- 
liers dont  nous  avons  eu  occasion  de  noter  les  groupemens. 
Naturellement,  tout  ce  monde  est  pauvre.  Ceux  qui  ne  sont  pas 
dans  le  besoin,  sont  des  employés  attirés  par  le  bas  prix  des 
loyers  et  qui  n'ont  pas  craint  de  s'établir  très  loin  de  leur  travail. 
Tous  les  autres  demandent  djBs  secours.  Mais  il  comient  de  remar 
quer  qu'on  peut,  avec  de  faibles  sommes,  assurer  la  nourriture  et 
le  logement,  ce  qui  serait  impossible  en  d'autres  lieux  de  Paris. 

Groulebarbe  est  de  beaucoup  le  plus  petit  des  quartiers  du 
treizième  ;  il  est  aussi  le  moins  peuplé  et  le  moins  pauvre.  La 
vallée  de  la  Bièvre  le  coupe  en  deux,  et  sur  les  rives  de  la  rivière, 
qui  sera  couverte  un  jour,  on  voit  se  succéder  de  nombreuses 
mégisseries,  en  amont  et  en  aval  de  la  célèbre  manufacture  des 
Gobelins.  On  a  dit  tout  te  bien  possible  de  l'eau  de  la  Bièvre;  ] 
aujourd'hui,  tout  le  monde  est  d'accord  pour  reconnaître  qu'elle  ; 
sent  mauvais  ;  les  industriels  s'en  vont,  et  l'ingénieur  sait  déjà 
ce  qu'il  va  faire  pour  transformer  en  un  égout  le  riant  ruisseau 
d'autrefois.  Pour  le  moment,  il  y  a  là  une  industrie  qui  fait  vivre 
des  ouvriers  de  bons  métiers.  En  môme  temps,  la  propreté  régu- 
lière des  grandes  constructions  telles  que  couvens,  casernes, 
hôpitaux,  maisons  d'instruction,  contribue  à  donner  cette  im- 
pression que  l'aisance  peut  ici  parfois  se  rencontrer.  Enfin,  les 
belles  avenues  Arago,  de  Port-Royal,  des  Gobelins  et  lô  boule- 
vard d'Italie  assurent  à  cette  région  bon  air  et  beau  soleil.  Il 
semble  donc  que  la  misère  s'écarte.  Elle  n'est  pas  éloignée, 
pourtant;  car  il  existe  des  foyers  indigens  rue  Groulebarbe,  rue 
de  ta  Glacière,  et,  dès  nos  premiers  pas  dans  le  quartier  de  la 
Maison-Blanche,  nous  la  retrouvons  avec  ses  vilains  traits. 

Deux  foyers  considérables  se  distinguent  tout  de  suite  :  à  la 
Butte- aux-Cailles  et  rue  de  la  Santé,  en  bordure  du  quatorzième 
arrondissement,  aux  environs  du  passage  et  de  l'impasse  Pré- 
vost. Toute  cette  région  est  habitée  par  des  chiffonniers.  Ici, 
les  femmes  sont  ravaudeuses,  et  c'est  dans  le  vingtième  cp'olles 
vont  vendre  leur  travail.  La  Bièvre  se  montre  encore  un  peu  : 
par  suite,  on  trouve  encore  quelques  ouvriers  du  cuir,  mais, 


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400  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

dès  la  rue  de  Tolbiac,  la  Bièvre  disparait;  il  faudrait  aller  hors 
Paris,  pour  la  retrouver.  Tout  le  terrain  compris  entre  cette  rue 
et  l'enceinte  est  en  contre-bas;  il  sert  à  la  décharge  publique, 
et  les  propriétaires  attirent  à  prix  d'argent  les  entrepreneurs  et 
les  charretiers,  espérant  qu'un  jour  viendra  où  l'on  pourra 
bâtir. 

Nous  nous  trouvons,  au  quatorzième  arrondissement,  sur 
un  territoire  où  l'on  sent  venir  l'aisance.  Au  treizième,  toutes  les 
grandes  avenues  semblaient  avoir  pour  centre  la  place  d'Italie  : 
elles  y  faisaient  étoile  ;  ici,  l'arrondissement  est  comme  sectionné 
par  des  voies  parallèles  qui  le  coupent  diagonalement  du  Sud 
au  Nord,  et  à  leur  extrémité,  deux  grandes  artères,  le  boulevard 
Saint-Michel  et  la  rue  de  Rennes,  aspirent  la  masse  de  la  popu- 
lation vers  le  centre  de  Paris. 

Les  quartiers  sont  ainsi  placés  :  Montparnasse,  en  bordure 
du  sixième  arrondissement,  puis,  sur  cette  base,  deux  perpendi- 
culaires formées  par  les  rues  de  la  Tombe-lssoire  et  des  Plantes 
séparent  la  Santé,  le  Petit-Montrouge  et  Plaisance,  qui  tous  les 
trois  s'étendent  jusqu'aux  fortifications. 

Ainsi  Montparnasse  n'est  pas  excentrique;  il  n'est  pas  pauvre, 
passe  même  pour  aisé,  et  est  habité  comme  le  sixième  arrondisse- 
ment par  une  population  bourgeoise  de  fonctionnaires  et  d'em- 
ployés. Malgré  le  cimetière,  tout  ce  quartier  a  vu  les  maisons 
surgir  de  terre  sans  arrêt;  il  ne  reste  plus  que  peu  de  terrains 
à  construire.  Cependant,  on  y  compte  seulement  28  000  habitans 
contre  57000  à  Plaisance  qui  n'a  pas  beaucoup  plus  d'étendue. 
C'est  que  les  hôpitaux,  hospices,  maisons  de  retraite,  couvens, 
la  prison,  l'Observatoire  et  le  cimetière  couvrent  un  espace 
considérable.  Les  pauvres  se  trouvent  aux  deux  extrémités,  rue 
du  faubourg  Saint-Jacques  et  rue  de  la  Gaîté;  puis,  dans  la  partie 
comprise  entre  le  cimetière  et  la  rue  Daguerre.  Ils  ne  sont  pas 
très  nombreux. 

Ils  ne  le  sont  pas  davantage  dans  le  Petit-Montrouge  qui 
passe,  conmie  Montparnasse,  pour  un  quartier  de  bonne  aisance. 
Tout  près  de  là,  autour  de  la  rue  du  Commandeur,  est  situé 
un  lot  *de  maisons  basses,  orientées  au  hasard,  composant  une 
quinzaine  de  rues  dont  les  habitans  sont  pauvres.  L'autre  foyer 
nécessiteux  se  trouve  non  loin  de  la  mairie,  rue  Daguerre  et 
dans  les  petites  rues  qui  avoisinent;  on  trouve  là,  notamment 


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LA   CARTE   DES    PAUVRES   A    PARIS.  40l 

rue  Gassendi,  beaucoup  de  baraques  en  planches  où  de  tout  petits 
commerçans  ont  établi  leurs  étalages. 

Le  quartier  de  la  Santé  touche  au  treizième  arrondissement 

dans  une  de  ses  parties  les  plus  misérables.  On  y  trouve  de  très 

nombreux  chiffonniers,  rue  de  TAmiral-Mouchez  et  rue  de  la 

Santé.  Au  numéro  66  de  cette  rue,  ils  sont  une  colonie,  dernier 

reste  de  la  «  fosse  aux  lions  »  aujourd'hui  démolie,  dont  le  nom 

évoque  le  souvenir  d'une  extrême  détresse.  Deux  autres  taches 

se  trouvent  entre  le  parc  Montsouris  et  l'arrondissement  voisin, 

el  dans  Tespace  compris  entre  les  réservoirs  et  la  rue  d'Alésia, 

près  de  la  rue  du  Commandeur.  Il  ne  faudrait  pas  cependant 

insister   trop  sur   Taspect  nécessiteux  du    quartier.    Beaucoup 

d'ouvriers  du  cuir,  mégisseurs,  polisseurs,  chapeliers,  et  aussi 

<fuelques  charretiers,  habitent  là  et  travaillent  dans  le  treizième. 

ie  parc  Montsouris  offre  aux  familles  bon  air  et  séjour  agréable; 

de  belles  constructions  s'élèvent;  et   Ton  peut  penser  qu'il  va 

©n  être  de  ce  quartier  comme  du  Luxembourg,  où  les  maisons 

d'habitation  n'ont  pas  cessé,  depuis  de  longues  années,  de  gagner 

^n  confort. 

Plaisance  est  de  beaucoup  le  quartier  le  plus  peuplé;  c'est 
^ussi  le  plus  grand  et  le  plus  actif;  c'est  en  même  temps  le  plus 
pauvre.    Les   brocheuses,    couturières,    laveuses,    femmes    de 
Journée,  et  pour  les  hommes,  les  garçons  de  peine  et  journa- 
jiers,  font  de  fréquens  appels  aux  secours  publics.  Pourtant, 
^*  y  a  de  bons  métiers.  Tous  ceux  qui  concourent  à  la  confection 
^^  livre,  les  cochers  des  Petites  Voitures,  les  agens  des  Pompes 
*"  Uiièbres,  les  ouvriers  du  bâtiment,  gagnent  bien  leur  vie.  On 
•^^ovive  aussi,  non  loin  des  fortifications,  beaucoup  d'agens  des 
ateliers  du  Timbre  et  du  ministère  des  Postes,  et,  près  la  gare 
^Montparnasse,  quelques  employés  du  chemin  de  fer.  Tout  ce 
'^Oiîde,  sans  être  précisément  au   large,   peut  cependant  faire 
*^ce  aux  nécessités  de  la  vie.  Les  sociétés  d'épargne  font  des 
^'^crues  dans  ce  milieu;  la  société  des  Prévoyans  de  l'Avenir  y 
Compte   de    nombreux  adhérens;   des  magasins  importans  de 
Nouveautés  et   de   produits    alimentaires  semblent  y   faire  de 
'bonnes  affaires  ;  mais  le  chômage,  l'imprévoyance,  la  maladie  et 
*^s  charges  de  famille  sont  les  causes  occasionnelles  ou  perma- 
nentes qui  font  ici  trop  de  nécessiteux;  en   outre,  il  est  des 
*^eux  de  vraie  misère,  notamment  le  long  du  chemin  de  fer, 
ptesage  Léonidas  et  rue  Julie.  '  Enfin,  pourquoi  tant  de  garnis 
TOME  XXXV.  —  190G.  26 


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iOÎ  REVUB  DES   t)EUX  MONDES. 

OÙ  le  logement  est  si  cher?  Si  ron  pouvait  aider  l'ouvrier  à 
s'étabKr  chez  lui,  il  n'aurait  plus  besoin  d'aller  au  dehors 
chercher  un  peu  de  bien-être. 

En  somme,  l'impression  qu'on  emporte  de  cet  arrondissement 
n'est  pas  décourageante.  Il  y  a  des  ressources,  qui  proviennent 
de  l'industrie  locale.  Les  moyens  de  transport  bien  réglés  et  les 
voies  directes  aident  à  ce  mouvement  de  pénétration.  Parmi  les 
pauvres,  dont  le  nombre  tend  à  décroître,  on  constate  que  les 
nécessiteux  d'occasion  résident  plutôt  à  Plaisance  et  que  les 
vieillards  et  infirmes  logent  surtout  aux  abords  des  fortifications 
et  dans  les  quartiers  de  la  Santé  et  du  Petit-Montrouge.  Il 
semble  que  l'on  obtiendrait  le  concours  de  nombreux  auxiliaires 
bénévoles  pour  l'administration  des  secours,  si  l'on  le  voulait. 

Beaucoup  de  Parisiens  ne  connaissent  pas  le  quinzième  arron- 
dissement, qui  se  trouve  pour  ainsi  dire  séparé  de  Paris,  par  les 
vastes  terrains  du  Ghamp-de-Mars  et  par  les  prolongemens  des 
casernes.  Il  envoie  chaque  jour,  vers  le  centre,  une  part  très 
importante  de  ses  habitans.  L'exode  est  facilité,  comme  au  qua- 
torzième, par  des  voies  parallèles  qui  le  coupent  en  diagonale  et 
aboutissent  à  la  rue  de  Rennes. 

Necker  touche  au  sixième  arrondissement  par  le  boulevard 
du  Montparnasse  et  son  contact  avec  le  centre  vient  de  s'étendre, 
puisqu'on  élève  des  maisons  à  toute  hauteur,  sur  les  terrains 
laissés  libres  par  la  disparition  de  l'abattoir.  Ses  habitans  sont 
de  petits  bourgeois,  employés  de  commerce  ou  d'administration 
gui  n'ont  pu  Ixouver  logement  dana,Notre-Dame-des-Champs,  à 
cause  de  la  cherté  des  loyers.  Plus  on  s'éloigne  par  les  mes 
Lecourbe,  Blomet  et  de  Vaugirard,  plus  les  loyers  baissent  de 
prix.  Il  n'y  a  dans  cette  région  ni  industrie  locale,  ni  commerce 
spécial.  Ceux  qui  demeurent  sont  là  en  famille  et  vivent  des 
ressources  qu'ils  se  sont  faites  ailleurs.  Ce  fait  est  encore 
confirmé  par  la  présence  du  lycée  Buffon,  dont  les  classes  sont 
de  plus  en  plus  fréquentées.  Le  seul  point  où  l'on  note  la  pré- 
sence d'industries  est  au  boulevard  de  Vaugirard  et  rue  des 
Fourneaux  :  on  y  construit  des  pompes,  des  appareils  à  gaz;  on 
y  fond  des  caractères  d'imprimerie  ;  et  de  grands  éditeurs  y  ont 
établi  leurs  ateliers  ;  mais  les  ouvriers  et  ouvrières  logent  ail- 
leurs. Il  y  a  peu  de  pauvres,  mais  il  en  existe  encore,  dans 
les  maison»  basses,  élevées  d'un  rez-de-ohaussée  ou  d'un  étage» 


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LA    CARTE   DES   PAUVRES   A   PARIS.  403 

qui  sont  situées  à  l'écart  des  grandes  voies,  et  dans  les  hôtels 
qui,  sans  être  aussi  nombreux  qu'à  Grenelle,  servent  pour 
tant  d'abri  à  plus  de  3000  personnes.  Parmi  elles,  on  peut 
reconnaître  quelques  journaliers  du  bâtiment  qui  vont  se  louer 
«  au  coin,  »  3ur  le  boulevard,  près  l'impasse  de  l'Astrolabe, 
quand  l'envie  leur  prend  de  chercher  du  travail,  et  quelques 
professionnels  de  la  mendicité  dont  le  terrain  d'opérations  est 
aux  abords  des  églises  du  sixième  arrondissement.  Enfin,  il  n'est 
pas  possible  d'abandonner  ce  quartier  sans  avoir  constaté  la 
présence  de  tous  ces  établissemens  aux  longs  murs,  hôpitaux, 
hospices,  institutions,  maisons  de  santé  et  couvens  cpii  contri?- 
buent  au  calme  sourd  des  rues.  L'animation  s'éveille  aux  hev  es 
de  départ  pour  le  travail  et  h  celles  du  retour  ;  à  ces  momens, 
la  foule  se  presse^  comme  sur  nos  promenades,  aux  jours  de 
fête. 

Cette  foule  se  disperse  dans  Necker,  ou  va  plus  loin  dans 
Saint-Lambert.  Là  encore,  l'habitation  est  le  caractère  dominant; 
mais  l'aisance  est  moins  large.  Le  prix  des  denrées  s'élève  au  lieu 
de  baisser.  Gela  doit  tenir  aux  crédits  que  doivent  faire  les  mar* 
chands  à  leur  clientèle  besogneuse,  car  les  mêmes  choses  se 
trouvent  à  bon  compte  sur  les  marchés  en  plein  vent  de  la  rue 
de  la  Convention,  où  l'on  paie  comptant.  La  population  ou- 
vrière est  assez  importante.  Elle   provient  de  lusine  à  gaz,  du 
dépôt  des  omnibus,  des  remises  des  loueurs  de  voitures,  des 
ateliers  de  charpente,  des  chantiers  de  travaux  publics  où  les 
charretiers,  tailleurs  de  pierres  et  maçons  se  réunissent  pour  le 
travail,  du  nouvel  abattoir  de   Vaugirard,  enfin  de  la  grosse 
^lonie  de  chiffonniers  dont  le  point  central  est  au  boulevard 
Qiauvelot.  Une  bonne  part  du  territoire  de  Saint-Lambert,  qui 
^t  sensiblement  plus  vaste  que  celui  de  ses  voisins,  était  occupée 
^^trefois  par  des  maraîchers.  Il  en  existe  encore  ;  mais,  peu  à  peu, 
'©u^s  terrains  se  couvrent  de  maisons.  Les  officiers  des  casernes 
^^t  eu  vite  fait  de  découvrir  les  ressources  cpii  s'offrent  en  loge- 
^^nt;  tous  ceux  qui  n'.ont  pu  faire  leurs  cantonnemens  au  Gros- 
^illou,  sont  ici.  A  côté  d'eux,  quelques  artistes,  des  sculpteurs 
sur^ut,  se  sont  fait  construire  d'élégantes  villas. 

A  Grenelle  et  à  Javel,  les  mes  ne  sont  pas  orientées  comme 

^Necker  ou  à  Saint-Lambert.  Les  unes  partent  des  fortifications 

^^  se  dirigent  vers  le  Champ-de-Mars,  c'est-à-dire  vers  le  désert; 

leB  autres  coupent  les  premières  à  angles  droits.  Pour  aller  là. 


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REVUE    DES   DEUX    MONDES. 


il  faut  OU  bien  franchir  une  solitude,  ou  bien  faire  un  grand  tour, 
par  le  boulevard  Garibaldi.  Il  s  agit  donc  d'une  région  très  isolée 
du  reste  de  Paris.  Les  grands  industriels  ont  pensé  qu'ils  y 
seraient  tranquilles  ;  ils  s'y  sont  établis.  D'ailleurs,  certains 
iloms  de  rues  sont  ici  comme  des  enseignes^  par  exemple 
la  rue  des  Entrepreneurs  ou  la  rue  des  Usines.  Les  établisse- 
mens  Cail  sont  partis  et  les  terrains  abandonnés  s'offrent  à  la 
construction.  Mais  il  existe  encore  d'importantes  maisons,  où 
trouve  emploi  une  très  nombreuse  population  ouvrière  :  aux 
Aciéries  de  France,  aux  forges  et  laminoirs,  aux  usines  où  l'on 
fabrique  de  la  glace,  des  parquets  de  fer,  le  matériel  des  che- 
mins de  fer  et  les  énormes  dynamos  pour  machines  électriques. 
Comme  on  le  voit,  l'industrie  de  Grenelle  rappelle  un  peu  celle 
du  onzième;  les  maisons  sont  moins  nombreuses,  mais  elles 
occupent  beaucoup  plus  d'ouvriers.  Sur  les  quais,  les  débardeurs 
et  terrassiers  ont  largement  de  quoi  occuper  leurs  bras.  Ils 
concourent  au  déchargement  et  au  transport  du  charbon  pour 
les  usines,  sur  le  quai  de  Grenelle,  et  des  matériaux  de  con- 
struction, sables  et  pierrçs  meulières,  sur  le  quai  de  Javel.  Ces 
ûébardeurs  gagnent  bien  leur  vie;  ils  se  font  parfois  10  et 
15  francs  par  jour  ;  mais  ils  dépensent  tout  leur  salaire  dans  les 
bars  et  couchent  dans  d'affreux  hôtels,  où  la  police  fait  de  fré- 
quentes descentes  quand  elle  recherche  des  malfaiteurs.  S'il 
survient  une  crue  de  la  Seine,  ces  gens,  qui  n'ont  point  eu  de 
prévoyance,  demandent  de  Taide. 

Javel,  à  la  suite  de  Grenelle,  contient  encore  de  grands  éta- 
blissemens.  On  y  fabrique  des  produits  chimiques  et  des  objets 
de  caoutchouc  ;  on  y  façonne,  chez  les  modeleurs-mécaniciens, 
les  modèles  en  bois  qui  doivent  servir  aux  métallurgistes  pour 
leurs  pièces  d'acier  ou  de  fonte  ;  il  y  a  des  moulins  à  farine  et 
des  magasins  généraux.  Comme  à  Saint-Lambert,  on  rencontre 
des  entrepreneurs  de  travaux  publics,  des  chantiers  de  tailleurs 
de  pierres  et  du  petit  camionnage.  Les  charretiers  des  tombereaux 
sont  payés  au  collier,  c'est-à-dire  suivant  le  nombre  des  chevaux 
qu'ils  conduisent.  Toute  une  partie  de  Javel  est  profondément 
niiséraible  :  1'  «  île  aux  singes  »  et  les  rue,  passage  et  impasse 
Viguon.  L'  «  île  aux  singes  »  est  le  nom  populaire  donné  h  la 
région  entre  la  rue  de  Javel  et  la  rue  Cauchy  ;  elle  a  sa  base  à 
la  Seine  et  est  inondée  chaque  hiver.  Les  constructions  légères 
qui  s'y  trouvent  sont  habitées  par  des  chiffonniers  qui  ont  là 


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LA   CARTE    DES   PAUVRES    A  PARTS.  40^ 

des  terrains  d'étalage  pour  leurs  papiers,  leurs  chiffons  et  leurs 
ossemens.  A  côté  d'eux,  logent  quelques  ouvriers  et  beaucoup 
de  journaliers  qui  d'habitude  ne  travaillent  pas,  mais  s'entendent 
à  profiter  des  libéralités  auxquelles  s'exercent  les  belles  dames 
des  quartiers  riches  du  seizième  arrondissement.  D'ailleurs,  les 
chiffonniers  d'ici  sont  assez  accueillans;  il  n'en  est  pas  de  même 
passage  Vignon.  Là,  se  trouve  réunie  la  plus  affreuse  popu- 
lation qui  se  puisse  voir;  l'ordure  s'y  accumule  en  tas  énormes, 
depuis  des  dizaines  dannées,  et  la  menace  d'épidémies  serait 
certaine,  si  les  vastes  terrains  des  alentours  n'apportaient, 
comme  remède,  un  souffle  d'air  bienfaisant. 

De  cette  course  au  travers  du  quinzième  nous  rapportons  la 
conviction  qu'il  s'agit  d'un  arrondissement  de  travail.  Travail,  sur- 
tout d'employés  à  Necker  et  à  Saint- Lambert  ;  travail,  surtout  d'ou- 
vriers dans  Grenelle  et  dans  Javel.  Les  pauvres  se  trouvent  tout 
le  long  des  rues  de  Croix-Nivert  et  de  Vaugirard,  dans  les  vieilles 
maisons;  et  plus  spécialement  à  Necker,  autour  du  théâtre  et 
rue  Blomet;  à  Saint-Lambert,  sur  le  plateau  de  Villafranca,  à 
Grenelle,  près  du  boulevard  du  môme  nom;  et  à  Javel,  dans 
r  «  île  aux  singes.  »  Quant  à  l'avenir,  il  est  plein  de  promesses. 
Un  jour  viendra  où  le  Champ-de-Mars  sera  transformé  en  beaux 
jardins;  en  même  temps,  de  belles  constructions  s'élèveront, 
pour  jouir  des  arbres  et  des  fleurs  prochaines. 

Tout  le  monde  connaît  le  seizième  arrondissement.  Cest  un 
séjour  de  riches;  de  très  riches,  à  Chaillot,  à  la  Porte  Dauphine 
et  à  la  Muette;  de  riches,  à  Passy  et  à  Auteuil;  de  petites 
bourses,  au  Point-du-Jour.  Les  quartiers  sont  disposés  au  con- 
traire du  cours  de  l'eau  ':  Auieuil,  puis  la  Muette,  Chaillot;  el 
en  retrait,  dans  l'angle  formé  par  l'avenue  Henri-Martin  et 
l'avenue  Malakoff,  la  Porte  Dauphine. 

Auteuil  est  au  bout  de  ce  long  territoire.  Le  chemin  de  fer' 
lui  sert  réellement  de  ceinture,  de  la  rue  de  l'Assomption  à  la 
rue  Molitor  ;  là,  brusquement,  il  coupe  en  deux  la  région  qu'on 
appelle  Point-du-Jour.  A  cet  endroit,  se  trouvent  les  petites 
bourses.  Il  suffit  de  deux  sous  pour  traverser  Paris  en  bateau. 
Les  terrains  n'ont  point  encore  pris  trop  de  valeur  :  il  y  a  dtîs 
loyers  de  bas  prix  qui  ont  trouvé  des  amateurs.  Ce  sont  les 
pilotes,  conducteurs  et  mécaniciens  des  bateaux  et  omnibus,  des 
employés  dont  les  bureaux  sont  près  de  la  Seine,  des  sergens  de 


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406  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

ville,  des  préposés  de  Toctroi,  de  petits  employés  de  commerce 
ou  de  banque,  et  quelques  journaliers  de  la  voie  publicpie. 
Dans  ce  milieu,  Tœuvre  des  habitations  ouvrières  de  Passy- 
Auteuil  a  recruté  ses  locataires  et  ses  propriétaires.  Quelques 
mauvais  hôtels  s'y  laissent  encore  voir;  il  en  est  ainsi,  toutes  les 
fois  que  l'élément  ouvrier  fait  son  apparition.  Pour  le  reste 
d'Auteuil,  la  population  est  tout  à  fait  boui^eoise;  elle  a  tenté 
do  réunir  ensemble  ces  deux  avantages^  le  séjour  de  la  ville  et 
la  villégiature.  A  la  vérité,  les  maisons  à  six  étages  menacent 
les  villas.  Cependant,  il  en  existe  encore  ;  mais  non  plus,  comme 
au  temps  de  Boileau,  de  Molière  et  de  La  Fontaine.  Aujour- 
d'hui, il  y  a  là  près  de  25000  âmes.  Malgré  cela,  de  tous  les 
quartiers  déjà  vus,  c'est  encore  celui  qui  compte  le  moins  d'ha- 
bitans  à  l'hectare,  après  Bercy,  à  l'autre  bout  du  fleuve. 

Passy,  le  vieux  Passy,  est  à  cheval  sur  les  deux  quartiers 
d'Auteuil  et  de  la  Muette.  Il  était  autrefois  de  tradition  dans  la 
ville,  parmi  les  commerçans,  bouchers,  charcutiers,  boulangers, 
épiciers,  crémiers,  tapissiers,  coiffeurs,  de  se  retirer  là,  après 
fortune  faite.  C'est  bien  ainsi  que  les  choses  se  passent  encore 
de  nos  jours;  elles  sont  nombreuses  les  familles,  dont  l'avoir 
peut  varier  entre  25000  et  30000  francs  de  revenus,  gagnés  dans 
les  affaires.  Ces  gens  vivent  simplement,  dans  un  confort  solide  ; 
ils  n'aiment  pas  le  plaisir,  l'ennemi  de  toute  leur  vie  ;  ils  n'ont 
d'aspirations  intellectuelles  que  pour  leurs  fils  dont  les  études 
se  poursuivent  à  Janson-de-Sailly,  après  avoir  commencé  à  Jean- 
Baptiste-Say.  Mais  voici  que,  vers  sept  heures,  un  train  s'arrête, 
en  gare  de  Passy  ;  en  un  instant,  la  place  est  noire  de  monde.  Ce 
sont  de  beaux  messieurs  qui  reviennent  au  logis,  après  un  jour 
passé  à  la  Bourse,  à  leur  bureau,  à  leur  atelier,  ou  à  leur  théâtre. 
Ils  ont  pris  le  train  à  Saint-Lazare,  ce  qui  veut  dire  que  leurs 
occupations  sont  au  neuvième,  au  premier  ou  au  deuxième 
aiTondissemens.  Ils  ont  plus  de  désirs  de  luxe  que  leurs  voisins, 
les  vieux  rentiers.  Enfin,  il  existe  dans  la  grande  rue  de  Passy 
quelques  familles  qui  se  sont  formées  là  et  s'y  sont  développées. 
Ce  sont  proprement  des  indigènes,  qui  ont  le  monopole  du  com- 
merce local.  D'ailleurs,  la  môme  remarque  aurait  pu  être  faite  à 
Plaisance,  à  Vaugirard,  et  généralement,  dans  tous  les  terri- 
toires des  anciennes  communes  annexées.  Les  pauvres  ne  sont 
pas  nombreux.  On  rencontre  quelques  vieillards  indigens  à 
Passy  et  quelques  valides  nécessiteux  au  Point-du-Jour.  Les 


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LA    CARTE   DES   PAUVRES   A   PARIS.  407 

abords  de  l'usine  à  gaz,  près  le  pont  de  Grenelle,  la  rue 
Beethoven,  près  le  pont  de  Passy  et  quelques  coins  le  long  de  la 
rue  de  TAssomption,  sont  aussi  à  noter.  Les  demandes  de 
secours  sont  plus  fréquentes  en  été;  car  les  familles  aisées  se 
retirent  alors  à  la  campagne,  causant  ainsi  le  chômage  de  beau- 
coup de  ménagères  et  journaliers.  En  même  temps,  un  arrêt  se 
produit  dans  l'exercice  de  la  charité,  qui  pendant  les  mois 
d'hiver  se  manifeste  sous  toutes  les  formes. 

Tout  le  reste  de  l'arrondissement  est  occupé  par  une  popula- 
tion riche  ou  très  riche.  C'est  peut-êlre,  dans  cette  région,  que 
se  trouvent  le  plus  de  chevaux  de  maîtres,  qui  appartiennent,  ou 
bien  aux  vieilles  familles  autrefois  fixées  dans  le  faubourg  Saint-^ 
Germain  et  qui  ont  émigré  ;  ou  bien  aux  opulens  propriétaires 
des  comptoirs  du  luxe  et  de  la  banque;  ou  bien  encore,  aux 
étrangers  de  marque,  notamment  aux  Anglais  et  Américains  qui 
sont  venus  demeurer  à  Paris.  ïls  ont  à  leur  service  un  nom- 
breux personnel  de  gens  de  maison,  cochers,  valets  de  chambre, 
cuisiniers,  jardiniers,  dont  les  femmes  ou  parentes  s'occupent  ft 
la  cuisine,  à  la  lingerie  ou  à  la  garde  des  enfans.  Le  seul  point 
qui  fasse  tache,  c'est,  à  deux  pas  de  l'avenue  Marceau,  la  rue  de 
Chaillot  où  se  trouvent  encore  quelques  vieilles  maisons  mar- 
quées pour  une  démolition  prochaine. 

Le  territoire  du  dix-septième  arrondissement  comprend  suc- 
cessivement, le  long  du  mur  d'enceinte,  les  Ternes,  la  plaine 
Monceau,  BatignoUes  et  les  Épinettes,  quatre  quartiers  qui  offrent 
de  profondes  différences. 

Comme  ses  voisins,  le  quartier  des  Ternes  est  habité  par  une 
population  à  gros  et  très  gros  revenus;  les  hôtels  particuliers  y 
sont  nombreux  et,  aux  environs  de  la  place  de  l'Etoile,  on 
remarque,  comme  dans  le  huitième  et  dans  le  seizième,  une  impor- 
tante colonie  étrangère.  Il  y  a  peu  de  commerce;  mais,  ce  qui 
frappe  les  yeux,  c'est  le  nombre  des  maisons  qui  font  et  qui  vendent 
des  bicyclettes,  des  automobiles  et  des  voitures  de  luxe.  Si  l'on  y 
ajoute  les  établissemens  où  l'on  fabrique  les  coffres-forts,  la 
serrurerie  d'art,  quelques  fonderies  de  statues  et  les  construc- 
teurs de  machines  électriques,  cela  donne  à  la  région  un  carac- 
tère industriel  très  apparent.  Les  objets  que  l'on  produit  ici  sont 
tous  d'un  prix  élevé,  en  sorte  que  le  constructeur  peut  supporter 
la  charge  très  lourde  d'un  établissement  dans  ce  séjour  de  riches. 


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408  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Ceux  qui  demandent  sont  l'exception,  les  industries  dont  nous 
parlons  ici  étant  de  celles  qui  payent  bien  leurs  ouvriers;  la 
plupart,  d'ailleurs,  ont  leurs  demeures  hors  des  murs,  à  Le- 
vallois.  Cependant,  il  existe  quelques  pauvres,  notamment  à  la 
villa  Saint-Joseph,  près  de  la  Porte-Maillot  et  rue  Guillaume- 
Tell,  pas  très  loin  de  la  place  Pereire. 

La  plaine  Monceau  est  essentiellement  un  lieu  d'habitation. 
L'ancienne  population  de  petite  bourgeoisie  a  complètement 
disparu.  Elle  a  laissé  la  place  aux  ingénieurs,  financiers,  gens 
de  lettres  et  artistes  qui  habitent  tous  ces  immeubles,  d'un  luxe 
de  fantaisie,  quand  il  s'agit  d'hôtels  particuliers  ou  édifiés  sur 
les  plans  d'architectes  à  la  mode,  quand  les  maisons  sont  du  do- 
maine d'une  société  immobilière.  On  ne  voit  partout  que  pierres 
blanches,  glaces  transpare^tes,  balcons  et  fers  forgés.  Le  nom 
môme  des  rues  est  ici  symptomatique.  C'est  un  souvenir  donné 
à  Meissonier,  à  de  Neuville,  à  Puvis  de  Chavannes,  à  Gustave 
Doré,  à  Gounod,  et  à  tant  d'autres  qui  ont  répandu  dans  le  monde 
le  goût  français.  Il  n'est  pas  de  quartier  qui  contienne  autant  de 
belles  places  :  Pereire,  Wagram,  Malesherbes,  à  deux  pas  du 
parc  Monceau.  La  misère  n'y  loge  pas. 

Il  n'en  est  pas  de  même  aux  Batignolles.  Il  y  a  bien  quelques 
rues  neuves,  mais  l'ensemble  est  étroit  et  sent  le  vieux.  Les 
gens  que  nous  y  voyons  maintenant  sont  de  petits  bourgeois, 
tenant  boutique  ou  vivant  de  leur  emploi  dans  Paris.  Beaucoup 
de  femmes  sont  ouvrières,  modistes  ou  couturières,  travaillant 
chez  elles  ou  dans  les  grands  ateliers  du  centre.  Enfin,  une  part 
notable  de  la  population  se  compose  de  petits  rentiers.  Tous  ces 
traits  rappellent  un  peu  Passy.  Mais  l'aisance  est  moins  large. 
Au  lieu  de  pavillons  fleuris,  ce  sont  d'étroits  logemens.  Les 
maisons  sont  hautes,  les  rues  peu  larges,  le  petit  commerce 
étendu,  la  population  dense  ou  très  dense.  C'est  dans  la  maison 
des  païens,  ou  à  proximité,  que  les  enfans  s'installent.  Il  y  a  un 
rpassé,  des  souvenirs;  c'est  une  ville  à  part. 

Aux  Batignolles,  plus  de  6000  personnes  logent  à  l'hôtel, 
soit  le  neuvième  de  la  population.  Il  faudrait  aller  à  la  Sorbonne 
pour  constater  une  proportion  plus  élevée.  La  clientèle  de  ces 
garnis  est  très  variée  et  mélangée.  Mais  tout  ce  monde  trouble 
peu  le  calme  du  quartier;  c'est  ailleurs  qu'il  s'agite.  Ceux  qu'il 
faut  aider  sont  assez  nombreux.  Pour  la  plupart,  ce  sont  des 
vieux  qui  reçoivent  un  secours  mensuel  du  bureau  de  bienfai- 


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LA   CARTE  DES   PAUVRES   A   PARIS.  409 

sance;  leur  situation  est  connue,  définie;  ils  ont  des  voisins  qui 
leur  portent  intérêt;  ils  ne  sont  pas  tout  à  fait  isolés.  Les  né- 
cessiteux d'occasion  sont  plus  rares.  On  en  rencontre  passage 
Cardinet,  rue  de  la  Félicité,  rue  Dulong,  rue  de  Lévis,  rue 
Salneuve,  rue  Saussure. 

Deux  parts  sont  à  faire  dans  le  quartier  des  Épinettes  :  Tune 
se  trouve  sur  le  côté  antérieur  de  la  butte  Montmartre,  l'autre 
est  enfermée  entre  la  butte  et  la  gare  des  marchandises  de  la 
Compagnie  de  TOuest.  La  première  est  une  suite  des  Batignolles, 
avec  plus  de  commerce,  plus  de  mouvement,  plus  de  circula- 
tion, surtout  dans  l'avenue  de  Clichy  ;  la  seconde  est  une  région 
essentiellement  ouvrière.  Cette  gare  des  marchandises  occupe 
plus  du  tiers  des  Batignolles,  et  son  personnel  est  énorme.  Il  y  a 
obligation  pour  beaucoup  de  loger  tout  près;  car  la  durée  du 
service  est  de  dix  heures,  le  travail  de  jour  alternant,  toutes  les 
semaines,  avec  le  travail  de  nuit.  Comme  ces  familles  ont  un 
très  grand  nombre  d'enfans  ;  et  comme  les  salaires  sont  modestes, 
elles  ont  parfois  besoin  de  secours.  A  côté  d'eux,  vivent  les 
cochers  des  Petites  Voitures,  les  employés  de  la  Compagnie  des 
Omnibus,  les  ouvriers  de  l'usine  Gouin,  où  l'on  construit  du 
matériel  de  chemins  de  fer,  ceux  de  Tindustrie  métallurgique 
des  Ternes,  enfin  des  maçons,  couvreurs,  peintres,  et  générale- 
ment ceux  qui  appartiennent  à  l'industrie  du  bâtiment.  Ce  sont 
e}ix  qui  ont  édifié,  depuis  trente  ans,  les  maisons  neuves  des 
Ternes,  de  la  plaine  Monceau,  des  Batignolles,  et  qui  maintenant 
font  la  môme  chose  à  Montmartre.  Toute  cette  population  vit  de 
son  travail;  parfois  elle  est  à  Taise;  mais  il  y  a  des  coins  de 
misère  noire.  La  cité  du  Nord,  par  exemple,  non  loin  de  la  rue 
Boulay,est  formée  de  constructions  en  planches  où  logent  en  com- 
mun, à  la  nuit,  une  colonie  de  nomades,  marchands  ambulaus, 
journaliers  sans  profession  définie,  qui  rappellent  les  figures  de  lu 
cité  Jeanne-d' Arc.  D'autres  foyers  sont  aussi  à  noter  :  l'impasse  des 
Épinettes,  l'impasse  Saint-Ange,  le  passage  du  Grand-Cerf.  Rela- 
tivement, il  y  a  beaucoup  moins  de  vieillards  qu'aux  Batignolles. 

Ainsi,  pour  l'arrondissement,  se  trouvent  localisés  des  types 
d'habitans  qu'on  est  surpris  de  rencontrer  si  peu  loin  les 
uns  des  autres  :  le  gros  industriel,  le  riche  propriétaire,  le  petit 
rentier,  le  modeste  employé,  l'ouvrier,  et  le  journalier  loque^ 
teux.  Ils  n'habitent  pas  les  mêmes  régions;  ils  ne  se  pénètrent 
pas  et  n'ont  entre  eux  aucun  rapport. 


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no  REVUE   DBS   DEUX  MONDES. 

Le  dix-huitième  arrondissement,  c'est  Montmartre.  C'est  là 
que  la  population  est  à  la  fois  la  plus  forte  en  nombre  et  la 
plus  serrée,  en  des  rues  étroites  qui  se  coupent  en  tous  sens. 
Sur  certains  points,  les  habitans  sont  700  à  Thectare,  proportion 
supérieure  à  celle  du  centre  de  Paris,  et  le  territoire  est  im- 
mense. Les  quartiers  sont  disposés  en  tranches  successives  :  les 
Grandes-Carrières,  le  plus  vaste;  Clignancourt,  le  plus  peuplé; 
la  Goutte-d'Or,  où  il  n'existe  pas  une  grande  voie  ;  et  La  Cha- 
pelle, isolé  entre  les  deux  gares  du  Nord  et  de  TEst. 

Les  Grandes-Carrières  ont  des  aspects  bien  différens  suivant 
les  régions.  De  la  station  Ornano  à  la  Porte  Saint-Ouen,  entre 
l'enceinte  et  le  chemin  de  fer,  est  réunie  imç  tribu  de  chiffon- 
niers, de  marchands  ambulans  et  colporteurs,  qui  est  misérable 
au  delà  de  toute  expression.  En  bordure  de  l'avenue  de  Saint- 
Ouen,  dans  tous  les  passages,  cours,  impasses  et  villas  qui  avoi- 
sinent  la  rue  Championnet,  on  retrouve  la  population  d'employés 
et  d'ouvriers  qui  peuple  les  Épinettes.  Dans  le  voisinage  du  ci- 
metière, c'est  le  môme  monde  qu'aux  Batignolles.  Boulevard  de 
Clichy,  apparaît  ce  groupement  spécial  à  Montmartre  de  gens 
de  lettres,  artistes,  musiciens,  amateurs  d'art  et  gens  de  théâtre, 
attirés  là  par  tous  les  bals,  concerts,  cabarets  littéraires.  Puis, 
sur  la  butte,  les  dames  hospitalières  de  la  rue  Lepic,  les  petites 
couturières  et  modistes,  les  amateurs  de  plein  air.  De  grandes 
et  belles  maisons  se  dressent  maintenant  sur  les  pentes,  du  côté 
de  Paris;  c'est  à  peine  si  l'on  peut  y  noter  l'existence  d'un  jardin. 
Sur  l'autre  versant,  il  resie  encore  quelques  terrains  non  con- 
struits; mais,  dès  maintenant,  la  place  est  prise  par  une  foule 
d'employés  et  gagne-petit  qui  espèrent  trouver  là  des  loyers 
moins  lourds  qu'ailleurs.  Il  y  a  des  pauvres  un  peu  partout. 
Ceux  qui  reçoivent  des  secours  mensuels  sont  très  nombreux,  et 
aussi  les  nécessiteux  d'occasion.  Cependant,  on  peut  indiquer, 
comme  des  centres  particulièrement  désignés  d'indigence,  la 
villa  Championnet,  l'impasse  des  Grandes-Carrières,  et  .toutes 
les  petites  rues,  entre  la  butte  et  l'enceinte. 

Clignancourt  est  le  quartier  de  Paris  qui  compte  le  plusd'habi- 
tans.  Le  boulevard  Barbes,  les  rues  de  Clignancourt  et  Ramey  sont 
les  voies  directes  menant  à  la  ville.  Ceux  qui  connaissent  le 
quartier  assurent  qu'une  distinction  est  à  faire  entre  le  Nprd  »ôt 
le  Sud  de  la  rue  Ordener.  Au  Nord,  entre  les  vastes  ateliers  diîs 
Petites  Voitures,  des  Omnibus,  et  de  la  Compagnie  du  Nord, 


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LA   CARTE   DEâ   PAUVRES   A   PARIS.  411 

i^sîde  une  population  compacte  d'employés  de  chemins  de  fer, 
et  d'ouvriers  qui  travaillent  le  fer  et  le  bois,  pour  la  construction 
des  voitures.  A  côté  d'eux,  les  chiflFonniers  sont  nombreux;  ils 
sont  là,  parce  qu'il  existe  des  terrains  vagues,  dont  les  plus  na- 
vrans,  aux  environs  de  la  rue  Letort,  sont  occupés  par  les  rou- 
lottes de  bohémiens  qui  ne  parlent  pas  français.  Cet  endroit  est 
particulièrement  surveillé  par  la  police;  elle  y  fait  parfois  de 
bonnes  prises,  car  certains  hôtels  sont  un  refuge  pour  receleurs 
et  malfaiteurs.  Les  cliens  du  bureau  de  bienfaisance  sont  en 
nombre  :  rue  du  Poteau,  impasse  du  Mont-Viso,  passage  du 
Mont-Cenis,  rue  du  Roi-d'Alger,  passage  des  Poissonniers.  C'est 
la  partie  la  plus  triste  du  quartier.  Au  Sud  de  la  rue  Ordener, 
la  misère  est  beaucoup  moins  noire.  Il  existe  encore  quelques 
terrains;  mais  ce  sont  d'anciens  jardins,  avec  de  beaux  arbres 
qui  n'ont  plus  beaucoup  à  vivre,  car  on  va  bâtir.  Toutes  les 
maisons  qui  sont  autour  ont  pour  locataires  des  employés  qui 
vivent  de  leurs  emplois.  Quelques-uns  ont  des  loyers  de  1 500  à 
2000  francs;  le  reste,  c'est-à-dire  la  majorité,  habite  de  petits 
logemens;  mais  ce  ne  sont  pas  des  malheureux.  A  droite  de  la 
mairie,  rues  Marcadet,  Senart  et  Eugène-Sue,  dans  les  bâti- 
mens  de  la  Société  «  La  Foncière,  »  sont  recueillis  plusieurs 
milliers  de  Roumains  et  de  juifs  de  la  Russie  méridionale,  qui 
sont  tous  tailleurs  et  faiseurs  de  casquettes.  Ils  ont  des  mar- 
chands et  restaurans  à  eux;  ils  ne  parlent  pas  français,  ont  un 
très  grand  nombre  d'enfans,  et  généralement  sont  malheureux. 
Ils  demandent  souvent  des  secours.  On  hésite  à  leur  donner,  car 
on  sait  qu'ils  sont  aidés  par  les  œuvres  spéciales.  Un  peu  plus 
loin,  les  magasins  Dufayel  attirent  la  clientèle  de  ceux  qui  dans 
Paris  achètent  à  tempérament.  Tout  autour,  s'est  développé  un 
commerce  actif  de  meubles,  vétemens,  bijouterie,  qui  fait  con- 
currence à  Dufayel  dans  des  boutiques,  grandes  et  petites,  aux 
vitrines  engageantes.  Sur  la  butte,  l'église  du  Sacré-Sœur  a  fait 
naître  une  exposition  permanente  d'images  et  objets  religieux 
destinés  aux  milliers  de  fidèles  venant  des  paroisses  de  Paris. 
Toutes  les  pentes  sont  habitées  comme  le  quartier  voisin  ;  mais 
il  y  a  moins  de  maisons  neuves  qu'aux  Grandes-Carrières,  et 
aussi  moins  de  vie  galante. 

Le  territoire  de  la  Goutte-d'Or  est  occupé,  pour  plus  de 
moitié,  par  les  ateliers  et  la  gare  aux  marchandises  de  la  Com- 
pagnie du  Nord  ;  pour  le  reste,  la  densité  de  la  population  est 


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412  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

très  forte.  Dans  cet  espace  qui  est  grand  comme  le  quart  de 
Clignancourty  bien  des  points  sollicitent  l'attention.  Ce  sont  les 
bôtels  de  la  rue  de  la  Charbonnière,  des  rues  Caplat  et  des  Islettes, 
qui  sont  autant  de  refuges  de  déclassés,  épaves  des  gares  d'ar- 
rivée du  Nord  et  de  TEst,  suspects  au  premier  chef  et  sur- 
veillés de  près  par  une  police  toujours  inquiète.  Ce  sont  les 
brocanteurs  de  la  rue  Myrrha,  épars  au  milieu  des  petits  bou- 
tiquiers dont  les  étalages  se  pressent  au  hasard.  C'est  au  passage 
Doudeauville  une  agglomération  de  journaliers  dont  les  res- 
sources doivent  être  bien  incertaines,  puisqu'il  y  a  clientèle  pour 
une  boucherie  hippophagique.  Et  pour  l'ensemble  du  quartier, 
c'est  une  population  d'employés  et  d'ouvriers  de  chemins  de 
fer,  d'écrivains  à  la  tâche  qui  font  des  bandes  chez  Dufayel,  de 
garçons  de  courses. et  de  recouvrement,  de  livreurs,  hommes 
de  peine,  tous  gens  de  petits  emplois.  La  Goutte-d'Or  est  très 
chargée  d'indigens  et  de  nécessiteux  ;  ils  sont  partout  :  passage 
Doudeauville,  rue  de  la  Goutte-d'Or,  rue  Ernestine,  rue  Jean- 
Robert,  rue  de  la  Charbonnière,  rue  de  Chartres. 

La  Chapelle  est  un  ancien  village.  Les  rues  dû  Curé,  de 
l'Evangile,  de  la  Chapelle,  des  Roses,  portent  bien  "les  noms 
que  l'on  retrouve  dans  les  communes  rurales.  Le  quartier  est 
enfermé  entre  les  immenses  dépendances  des  lignes  du  Nord  et 
de  l'Est.  Il  n'est  pas  isolé;  car  de  très  belles  voies  assurent  les 
communications  avec  les  boulevards.  Sur  ce  terrain  sans  acci- 
dent, les  entrepreneurs  de  camionnage  ont  pu  loger  leur  maté- 
riel; ils  ont  pour  cliens  tout  le  commerce  parisien,  et  notamment 
les  grands  magasins  de  nouveautés.  Tous  ceux  qui  font  le  com- 
merce du  charbon  semblent  s'être  donné  rendez-vous  aux  abords 
de  la  gare  du  Nord,  ainsi  que  les  loueurs  de  petites  voitures 
dont  quelques-uns  déjà  s'étaient  établis  dans  la  Goutte-d'Or. 
Tout  ce  monde  demande  peu.  Le  seul  foyer  d'indigence  est  à 
l'impasse  Peney  où  se  trouvent  réunis  quelques  centaines  de 
journaliers,  marchands  anibulans  et  colporteurs.  Partout  ail- 
leurs, les  malheureux  sont  assez  uniformément  répartis;  ils  sont 
un  peu  plus  nombreux  rue  Philippe-de-Girard  où  logent  quelques 
ouvriers  de  la  rafûnerie  Lebaudy,  impasse  Dupuy,  impasse 
Molin,  rues  de  Torcy  et  des  Roses. 

Le  dix-neuvième  arrondissement  est  à  la  fois  le  hangar  aux 
matériaux  et  le  ^arde-mauger  dû  Paris.  Nous  ne  sommes  pas  sur 


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.    LA   CARTE  DES   PAUVRES  À  PARIS.  413 

lin  territoire  d'habitation;  c'est  un  lieu  d'industrie  et  de  com- 
Jtnerce  actif,  animé,  bruyant,  qui  arttire  et  captive.  Cela  du  moii  s 
^st  vrai  pour  les  deux  premiers  quartiers,  la  Villette  et  le  Pont- 
ée-Flandre, qui  sont  en  plaine;  les  quartiers  d'Amérique  et  du 
Combat  ont  d'autres  traits. 

A  la  Villette,  la  première  chose  qu'on  voit,  c'est  le  canal  qui 
croupe  en  deux  le  quartier.  Puis  les  Magasins  Généraux,  les  éta- 
Hissemens  de  la  douane  et  de  l'octroi,  la  direction  des  Pompes 
ifunèbres,  les  ateliers  de  la  Compagnie  des  Petites  Voitures,  le 
^épôt  des  Omnibus,  la  raffinerie  Lebaudy,  et  dans  le  Pont-de- 
riandre,  mais  pas  très  loin  de  la  Villette,  la  raffinerie  Sommier 
^t  l'usine  à  gaz.  On  a  idée  déjà  du  monde  qui  circule  et  travaille. 
Il  faut  plusieurs  milliers  de  tombereaux  ou  de  camions  pour  le 
-transport  de  tout  ce  charbon,  de  tous  ces  bois  de  construction, 
cle  toutes  ces  farines,  de  tous  ces  matériaux,  cimens,  plâtres, 
pierres  meulières,  briques,  tuiles,  produits  chimiques  et  de  ces 
pierres  de  taille  qui  sont  venues  par  le  canal.  Il  a  fallu  des  con- 
ducteurs à  ces  bateaux;  il  faut  des  bras  pour  la  décharge.  Les 
quais  offrent  une  animation  qui  ne  cesse  qu'avec  le  jour.  Le  quai- 
-tîer  compte  50000  habitans,  mais  il  convient  d'y  ajouter  la  po- 
pulation des  bateaux,  qui  s'élève  à  plusieurs  milliers  d'âmes. 
C'est  un  des  points  les  plus  vivans  de  Paris. 

Le  Pont-de-Flandre  a  beaucoup  moins  d'habitans,  15000  en- 
viron. La  plus  grande  part  de  son  territoire  est  prise  par  les 
^battoirs,  l'usine  à  gaz  et  le  canal.  L'animation  y  est  intense.  Do 
^xites  parts,  par  rues,  par  chemins  de  fer  et  par  canaux  arrivent 
^vi    marché  les  moutons,  les  bœufs  et  les  porcs  que  les  bouchers: 
^^     gros  et  de  détail  attendent  un  peu  plus  loin.  Dans  la  rue  de 
Flandre,  il  n'existe  pour  ainsi  dire  pas  de  maison  où  l'on  ne 
^^îe  boucher,  charcutier  ou  tripier.  Les  débits  de  vins  sont  très 
P^ès  les  uns  des  autres;  à  l'intérieur,  derrière  des  grillages 
^*ô>^és  pour  cela,  se  traitent,  entre  agriculteurs  et  marchands,  des 
^^utes  importantes  que  l'on  règle  sur  place,  en  argent.  Sur  les 
H^ais,  on  décharge  surtout  du  charbon  pour  l'usine  à  gaz.  Dans 
^^   ime  de  Flandre,  l'Urbaine  a  un  dépôt  de  voitures,  et  de  nom- 
nrexix  intermédiaires  ont  ouvert  des  bureaux  de  placement 

Toute  cette  foule  n'habite  pas  le  quartier.  Ce  sont  ou  bien  des 

^îtimerçans  de  la  ville,  ou  des  propriétaires  de  la  campagne, 

'^^  des  ouvriers,  meneurs  de  bestiaux,  tueurs,  maîtres  ou  garçons 

fichaudoirs,  qui  viennent  de  Pantin  ou  Saint-Gervais.  11  y  a 


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414  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

de  bons  métiers;  ainsi  les  conducteurs  de  fardiers,  qui  dirigent 
do  cinq  à  huit  chevaux,  reçoivent  de  bons  salaires  et  des  pour- 
boires sérieux  dans  les  chantiers  où  ils  déchargent  leurs  pierres. 
Il  y  a  des  ressources  en  nourriture;  car  les  bas  morceaux,  dont 
ne  veulent  pas  les  bouchers  au  détail,  sont  laissés  à  bon  compte 
aux  journaliers  des  abattoirs.  Malgré  cela,  ceux  qui  manquent 
du  nécessaire  sont  nombreux.  Les  mstitutions  du  genre  de  celles 
qui  sont  encouragées  par  les  Compagnies  de  chemins  de  fer, 
telles  qu'économats,  caisses  de  secours,  de  prêt  et  d'épargne, 
font  ici  défaut.  Les  salaires,  si  gros  qu'ils  soient,  sont  absorbés 
au  jour  le  jour;  en  sorte  que  le  chômage  et  la  maladie  sont  de 
véritables  fléaux.  Cependant,  dans  le  Pont-de-Flandre  et  la  Vil- 
lette,  le  travail  manque  rarement.  Les  paresseux,  les  individus 
sans  profession,  sont  la  très  rare  exception.  Les  lieux  les  plus 
nécessiteux  sont  :  à  la  Villette,  passage  Ghoquet  où  se  sont  éta- 
blis des  chiffonniers;  rue  de  Tanger,  rue  de  Flandre,  rue  Riquet 
et  passage  Join ville,  où  dominent  les  nombreuses  familles  de 
raffineurs;  rue  d'Allemagne,  rue  de  Meaux  et  rue  Petit,  où  l'on 
rencontre  beaucoup  d'inscrits  du  bureau  de  bienfaisance;  an 
Pont-de-Flandre,  les  rues  de  Nantes,  de  l'Argonne,  Rouvet,  le 
passage  Auvry  sont  une  agglomération  de  malheureux,  composée 
surtout  de  débardeurs  et  sucriers.  Et  partout,  dans  l'ensemble 
des  deux  quartiers,  on  subit  le  contre-coup  des  accidens  de  la. 
vie  de  Paris.  Un  arrêt  dans  la  batellerie,  dans  la  construction, 
ou  dans  l'aisance  générale,  et  tout  ce  monde  en  souffre. 

Les  quartiers  en  hauteur,  Amérique  et  Combat,  sont  moins* 
actifs.  Il  y  a  trois  régions,  autour  du  parc  des  Buttes-Chaùmont; 
le  versant  de  la  Villette  qui  regarde  Paris,  les  côtes  du  Pont-de— 
Flandre  et  la  zone  de  Belleville.  En  bas  du  versant  de  Paris, 
dans  toutes  les  petites  voies  qui  partent  de  la  rue  de  Bolivar  et 
aboutissent  au  boulevard  de  la  Villette,  réside  ime  population  très 
mêlée.  A  côté  des  employés  du  dépôt  des  Omnibus,  des  raffineurs, 
des  débardeurs,  ont  trouvé  place,  surtout  vers  les  rues  Asselin 
et  Monjol,  dans  des  hôtels  qui  rappellent  les  plus  mauvais  lieux 
du  dix-huitième  et  du  treizième  arrondissement,  des  individus 
sans  profession,  sans  métier,  dangereux  et  paresseux,  qui  ont 
valu  aux  boulevards  extérieurs  leur  mauvais  et  légitime  renom. 
Le  voisinage  du  quartier  industriel  de  THôpital-Saint-Louis  se 
fait  aussi  sentir.  Il  existe  boulevard  de  la  Villette  des  entre- 
prises qui  distribuent  à  domicile  la  force  motrice,  et  ceux  qui 


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LA    CARTE  DBS  PAUVRES   A  PARIS.  415 

en  tirent  parti  sont  des  ouvriers  habiles  en  chaussures ,  en 
bijouterie,  en  pièces  de  fer  ou  de  cuivre.  A  Textrémité  du  quar- 
tier du  Combat,  près  de  la  rue  de  Crimée,  on  constate,  dans  les 
passages  du  Nord  et  du  Sud,  une  réunion  assez  importante  de 
chiffonniers.  La  mairie  du  dix-neuvième  arrondissement  est 
dans  cette  région.  Chacun  sait  que  le  maire  est  un  sculpteur  de 
grand  nom.  Les  artistes  ont,  en  effet,,  découvert  qu'on  pouvait, 
comme  à  Montmartre,  s'établir  dans  ce  lieu  d'altitude.  Il  reste 
place  aux  amateurs,  car  les  terrains  non  construits  occupent 
encore  de  grands  espaces.  On  y  voit  paître  quelques  chevaux, 
derrière  tes  murs.  Toute  la  région  comprise  entre  la  rue  de 
Crimée,  le  parc,  et  le  boulevard  de  la  Yillette,  est  très  mal- 
heureuse. Au  numéro  32  de  la  rue  de  Meaux,  par  exemple,  il 
y  a  plus  de  300  ménages  dont  un  quart  se  compose  d'inscrits 
du  bureau  de  bienfaisance.  Le  passage  des  Fours-à-Chaux,  la 
rue  des  Chaufourniers,  la  rue  Petit,  ne  sont  pas  beaucoup  moins 
lamentables. 

La  région  de  Belleville,  entre  le  parc  et  le  funiculaire,  est  un 
territoire  d'habitation.  Il  existe  encore  des  terrains  vagues;  mais 
l'œuvre  de  peuplement  s'est  accomplie.  On  peut  user  d'un  moyen 
rapide  de  transport  vers  le  centre.  Aussi,  un  très  grand  nombre 
d'employés,  d'ouvrières  de  l'aiguille,  des  fleurs  et  de  la  plume 
ont-ils  trouvé  pratique  de  fixer  leur  domicile  dans  la  rue  de 
Belleville,  sur  la  pente  et  sur  le  plateau.  Il  y  a  beaucoup  d'ou- 
vriers peintres,  vitriers  et  peintres  de  lettres  ou  d'enseignes,  et 
aussi  beaucoup  de  travailleurs  en  chambre  qui  produisent,  pour 
les  petits  industriels  des  environs  du  Temple,  les  articles  dits 
«  de  Paris  »  et  la  petite  bijouterie.  Comme  on  voit,  le  voisinage 
relatif  du  canal  et  des  abattoirs  n'influe  pas  sur  la  composition 
des  habitans.  La  configuration  du  sqI  est  suffisante  pour  en 
fournir  l'explication.  Sitôt  qu'il  faut  monter,  l'homme  cherche 
ailleurs,  à  moins  qu'il  n'ait  une  raison  pour  prendre  de  la  peine. 
Le  funiculaire  offre  ses  services  à  la  foule  qui  fréquente  la 
place  de  la  République;  c'est  là  que  la  population  do  Belleville 
prend  sa  source.  Les  pauvres  sont  légion.  Leur  présence  se  trouve 
pour  ainsi  dire  soulignée  par  l'existence  des  boucheries  hippo- 
phagiques. Toutes  les  fois  qu'on  en  voit  quelque  part,  oi;i  peut 
être  sûr  que  la  région  est  habitée  de  la  pire  façon.  A  ce  point  de 
vue,  les  rue,  passage  et  impasse  du  Plateau,  la  cité  du  Tunnel, 
Vimpasse  Saint- Vincent,  la  rue  Hasard  et  la  rue  de  la  Villelte 


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416  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

sont  les  premières  à  citer,  pour  la  partie  haute  du  plateau.  En 
avant,  il  faudrait  dire  les  noms  de  toutes  les  rues  qui  donnent 
dans  la  rue  Rébeval. 

Les  côtes  du  Pont-de-Flandre  comprennent  toute  la  partie  du 
quartier  d'Amérique  qui  se  trouve  dans  le  rayon  d'attraction  du 
canal  et  de  l'abattoir.  Les  voies  d'accès  sont  la  rue  de  Crimée,  la 
rue  d'Hautpoul  et  la  rue  David-d'Angers.  Elles  sont  directes. 
Aussi  n'est-on  pas  surpris  de  retrouver  ici  la  population  des 
travailleurs  des  quais,  de  la  raffinerie  Sommier  et  du  marché 
aux  bestiaux.  L'agglomération  comprend  en  outre  des  ouvriers 
d'industrie  qui  s'occupent  d'électricité  et  de  machines  à  vapeur, 
et  des  chiffonniers,  qui  sont  sur  un  vrai  terrain  d'élection.  Les 
uns  travaillent  pour  leur  compte,  les  autres  pour  de  grandes 
entreprises  qui  leur  donnent  un  salaire.  Les  gros  marchands  de 
chifTons  du  quartier  d'Amérique  ont  si  bien  su  tirer  parti  de 
leurs  rebuts,  qu'ils  couvrent  de  vôtemens,  ayant  l'apparence  du 
neuf,  une  partie  de  la  clientèle  des  grands  boulevards.  Les  pau- 
vres sont  partout.  Les  familles  sont  décimées  par  l'alcoolisme  et 
la  maladie;  môme  les  femmes  s'adonnent  à  la  boisson,  au  cours 
de  leurs  occupations  si  dangereuses,  puisqu'elles  passent  leur 
vie  au  milieu  de  montagnes  d'ordures. 

Le  vingtième  arrondissement  est  logé  presque  en  entier  sur 
le  plateau  de  Romainville  et  de  Bagnolet;  seule  une  partie  du 
quartier  de  Charonne  est  en  plaine.  Trois  des  quartiers  touchent 
au  onzième  arrondissement  :  Belleville,  le  Père-Lachaise  et 
Charonne;  Saint-Fargeau  est  tout  à  fait  extérieur;  il  fait  suite 
à  Belleville  et  au  Père-Lachaise.  L'arrondissement  compte 
130  000  âmes.  Il  a  le  triste  privilège  d'être  le  plus  pauvre  de 
Paris  ;  ou,  si  l'on  veut,  de  venir  au  môme  rang  que  le  treizième- 
Par  comparaison  avec  ses  voisins,  Saint-Fargeau  peut  passer 
pour  aisé.  Autrefois,  toute  cette  région  était  occupée  par  des 
maraîchers  et  des  horticulteurs.  L'industrie  devait  être  bonne; 
car,  sur  les  terrains  de  culture,  il  y  a  maintenant  de  petites 
villas.  Ce  ne  sont  pas  des  constructions  luxueuses,  comme  à  la 
Muette;  mais  de  très  modestes  maisons.  Ceux  de  la  dernière  géné- 
ration assurent  que  de  leur  temps  tout  le  haut  Belleville  était 
morcelé  en  petits  domaines  bourgeois.  Cotait  le  rêve  des  petits 
boutiquiers  d'avoir  là  maison  et  jardin;  et  comme  il  suffisait  de 
peu  d'argent  pour  s'établir,  ils  ont  eu  vite  fait  de  former  des 
groupemens  importans.  Le  sol  ne  se  prête  pas  facilement  à  la 


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LA  CARTE  DES  PAUVRES  A  PARIS.  417 

construction  de  hautes  maisons.  Le  sable  et  la  terre  glaise,  qu'on 
rencontre  partout,  obligent  au  creusement  de  puits  profonds  pour 
les  fondations,  et  à  des  travaux  d'art  qui  supposent  la  mise  en 
œuvre  de  gros  capitaux.  Cependant,  peu  h  peu,  le  quartier  se 
modifie,  la  population  compte  déjà  15000  âmes,  les  moyens  de 
transport,  dans  les  directions  de  l'Opéra  et  du  Château-d'Eau, 
s'améliorent  tous  les  jours  ;  les  maraîchers  s'en  vont,  ne  laissant 
derrière  eux  que  (quelques  horticulteurs  qui  font  des  fleurs 
pour  les  cimetières;  l'aspect  champêtre  du  lieu  est  évidemment 
menacé.  Mais  la  population  jouit  encore  de  commodités  réelles; 
elle  est  tranquille,  vit  de  ses  rentes,  ou  de  son  travail;  les 
mauvais  garnis  n'ont  pas  encore  paru.  C'est  un  séjour  de  sages, 
quelquefois  d'heureux.  Il  y  a  des  ombres  dont  nous  n'avons 
rien  dit;  l'impasse  du  Progrès,  l'impasse  Haxo,  le  passage 
Boudin  sont  des  refuges  où  les  malheureux  s'entassent  en  des 
maisons  basses,  perdues  dans  des  espaces  considérables,  absolu- 
ment dépeuplés,  dont  quelques-uns  mesurent  80  000  mètres 
carrés.  Là,  c'est  la  solitude  qui  encadre  la  misère. 

Pour  le  reste  de  l'arrondissement,  ce  qui  frappe,  ce  sont 
les  différences  qu'on  constate  dans  l'extérieur  des  habitans,  sui- 
vant qu'on  s'approche  ou  qu'on  s'éloigne  des  boulevards.  Ily  a 
comme  une  série  d'étages  dans  la  population. 

En  parcourant  le  quartier  du  Combat,  il  a  fallu  formuler  un 
regret  à  la  vue  de  ces  misérables  garnis  qui  avoisinent  le  boule- 
vard de  la  Villette.  A  Belle  ville,  c'est  une  plaie  vive  qui  s'étale 
et  se  prolonge  tout  le  long  de  Ménilmontant  et  dans  le  Père- 
Lachaise.  Toutes  les  rues,  dans  le  bas  des  deux  quartiers,  sont 
remplies  de  ces  affreux  immeubles,  malpropres,  surpeuplés,  où 
logent,  à  la  semaine,  souvent  à  la  nuit,  plusieurs  milliers  de 
créatures,  hommes  et  femmes,  qui  vivent  d'expédiens  et  de 
délits.  Les  souteneurs,  les  filles,  les  repris  de  justice  sont  là, 
comme  à  l'affût  des  occasions  qui  peuvent  s'offrir  à  leur  portée. 
Pourquoi  faut-il  que,  sous  les  mômes  toits,  on  trouve  des  tra- 
vailleurs? Ils  veulent  payer  moins  cher,  ou  plus  commodément, 
leur  logement.  Ils  perdent,  à  ce  calcul,  ce  qu'ils  ont  de  bon  au 
cœur  et  leur  moralité.  Cette  clientèle  se  tient  si  mal  que  les  lo- 
geurs, aux  époques  de  distribution  des  bons  de  logement,  reçoi- 
vent, comme  des  hôtes  de  choix,  les  malheureux  qui  leur  sont 
envoyés  par  les  asiles  de  nuit.  On  a  beaucoup  parlé  d'ha- 
bitations à   construire  pour  les   ouvriers.  C'est    ici   que   l'on 

TOMK  XXXV.  —  1906.  21 


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■  ■"'^m^ 


418  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

peut   mesurer  l'étendue  des  besoins  et  le  néant  des  résultats. 

Il  n'est  pas  possible  de  n'être  pas  frappé  du  nombre  et  de  l'impor- 
tance des  coopératives  ouvrières  de  consommation  qui  rayonnent 
sur  le  vingtième,  sur  le  onzième  et  sur  la  partie  du  dix-neuvième 
qui  se  confond  avec  Belle  ville.  Il  est  de  ces  sociétés  qui  comptent 
20  000  membres,  d'autres  10  000,  toutes  plusieurs  milliers.  Elles 
se  proposent  d'acheter  au  meilleur  compte  et  de  revendre  au 
prix  coûtant  les  objets  d'alimentation,  de  vêtement,  de  chauf- 
fage qui  sont  indispensables  pour  vivre.  Et  par  année,  ou  par 
semestre,  on  distribue  aux  adhérens  les  bénéfices  réalisés  sur  les 
prix  de  vente.  Cet  appât  du  boni  à  toucher  a  fait  des  prodiges. 
Dire  quelle  est  la  clientèle  de  ces  institutions,  c'est  passer  en 
revue  tout  le  meilleur  de  la  population  du  vingtième.  Ce  sont  des 
ouvriers  du  fer,  du  bois,  du  bâtiment  qui  descendent  chaque  jour 
à  leur  travail  dans  le  centre  de  Paris,  surtout  dans  le  onzième; 
ou  bien  se  rendent  par  la  ligne  de  ceinture  à  Montmartre,  aux 
Ternes,  môme  à  Javel  pour  s'occuper  dans  les  usines.  Ce  sont  de 
petits  employés  qui  appartiennent  à  des  services  publics,  octroi, 
travaux,  police,  bureaux  des  préfectures  ou  des  ministères  ;  ou 
à  des  entreprises  privées  où  ils  sont  métreurs,  comptables,  com- 
mis de  magasins.  Ce  sont  des  ouvrières  dont  le  métier  se  rap- 
porte à  la  passementerie,  à  la  confection,  aux  modes  ;  on  peut 
évaluer  à  près  de  20  000  le  nombre  des  femmes  qui,  dans 
Belleville  et  le  Père-Lachaise,  vivent  de  ces  professions.  Tout  ce 
monde  est  là,  parce  que  les  ressources  sont  modestes  et  qu'il 
fallait  trouver  au  meilleur  compte  le  logement  et  la  nourriture. 

On  peut  dire  qu'il  n'y  a  pas  d'industrie  spéciale  au  vingtième 
arrondissement.  Sans  doute,  on  pourrait  citer  quelques  fonderies, 
quelques  manufactures,  quelques  fabriques.  Mais  tout  cela  ne 
peut  faire  vivre  qu'une  part  infime  de  la  population.  Aux  pre- 
mières heures  du  jour  et  le  soir,  quand  est  finie  la  journée  de 
travail,  c'est  un  mouvement  fantastique  de  tous  les  adultes, 
hommes  et  femmes,  qui  s'en  vont  ou  reviennent.  Dans  la  jour- 
née, les  quartiers  sont  comme  frappés  de  sommeil.  Seuls  les 
marchés  et  la  rue  des  Pyrénées  ont  encore  un  peu  d'animation. 
Les  ménagères  s'occupent  des  intérieurs,  font  des  provisions  et 
soignent  les  enfans.  Ici,  il  y  en  a  presque  autant  qu'au  treizième. 
Il  en  résulte  une  évidente  çbligation  d'assistance  que  les  pouvoirs 
publics  ont  volontiers  reconnue.  Quant  aux  denrées  alimentaires, 
elles  sont  d'un  prix  extraordinaire  de  bon  marché.  On  trouve 


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LÀ    CARTE   DES   PAUVRES   A   PARIS.  419 

dans  ces  régions  habitées  par  les  pauvres,  des  viandes,  des  lé- 
gumes et  des  fruits  qu'il  serait  impossible  de  découvrir  ailleurs. 

Peut-être,  jusqu'ici,  n'avons-nous  point  insisté  suffisamment 
sur  les  manifestations  de  misère  que  l'on  rencontre  partout 
Nous  savons  que  6000  indigens  reçoivent  des  allocations  pério- 
diques ;  le  nombre  de  ceux  qui  demandent  des  secours,  au  cours  de 
Tannée,  est  évalué  à  40000.  Il  est  de  vieux  immeubles  qpii  sont 
de  véritables  casernemens  de  misérables.  De  nombreux  numéros 
seraient  à  citer;  à  Belleville  :  rues  de  Belleville,  de  Tourtille, 
du  Pressoir,  Piat;  —  au  Père- La  chaise  :  rues  des  Amandiers,  de 
Ménilmontant,  Orfila,  des  Partants,  Duris;  —  à  Gharonne  :  rues 
des  Haies,  Gourât,  Saint-Biaise;  et,  entre  tous,  l'hôtel  du  pas- 
sage Brémant,  qui  ne  contient  pas  moins  de  400  chambres  ou 
petits  logemens.  Sur  les  terrains  non  construits  notamment 
dans  la  rue  des  Pyrénées,  on  rencontre  des  agglomérations  de 
roulottes  et  de  baraques  faites  de  planches,  de  toile,  de  carton 
bitumé,  parfois  de  vieilles  boîtes  à  sardines  ;  là  trouvent  refuge 
des  forains,  des  brossiers,  des  repasseurs  de  couteaux,  des  ré- 
tameurs de  casseroles,  des  fabricans  de  paniers,  des'  éleveurs  de 
pigeons,  des  brocanteurs  et  des  chiffonniers.  Le  prix  des  loyers 
varie,  de  3  francs  par  semaine  h  5  francs  par  mois  pour  un  ter- 
rain où  une  famille  peu  exigeante  parvient  à  camper. 

Le  brocantage  semble  être  une  occupation  répandue.  On  res- 
taure du  mieux  qu'on  peut  des  effets  d'habillement  pour  les 
offrir  aux  amateurs,  sur  le  «  marché  aux  puces,  »  près  la  Porte 
de  Montreuil.  Les  chiffonnières  du  treizième  viennent  y  vendre 
leur  travail;  elles  s'y  rencontrent  avec  les  biffins  et  chineurs  de 
Belleville,  de  la  rue  des  Amandiers  et  de  la  place  de  la 
Béunion.  Toute  la  banlieue  d'alentour,  Montreuil,  Bagnolet, 
les  Lilas,  concourent  à  la  foule  des  acheteurs.  G'est  le  pendant 
du  marché  aux  ferrailles  de  la  Porte  d'ivry. 

Ge  marché  est  à  l'extrémité  du  territoire  de  Gharonne. 
Comme  le  sol  s'est  abaissé,  l'industrie  a  reparu.  Voici  des  fabri- 
ques de  coton,  des  brasseries,  des  chocolateries,  des  entreprises 
de  transport,  l'usine  à  gaz,  le  métropolitain  ;  on  parle  de  con- 
struire, vers  la  rue  Saint-Biaise,  ime  gare  aux  marchandises.  En 
attendant  la  suite  de  ce  projet,  les  abords  du  boulevard  Davout 
sont  occupés  par  une  armée  de  chiffonniers  dont  beaucoup 
entassent  des  peaux  de  lapins.  Ils  trouvent  à  écouler  leurs  pro- 
visions chez  les  coupeurs  de  poils  qui  préparent  les  chapeaux 


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4     I    Ml^^f  UIJI5 


420'  BEVUE   DES    DEUX   MONDES. 

de  s^ie.  Comme  on  voit,  l'ouvrier  peut,  en  cet  endroit,  trouver 
sur  "place  un  sî^laire,  et  la  région  se  distingue  tout  à  fait,  à  ce 
point  de  vue,  du  reste  de  Tarrondissement. 

Nous  avons  ainsi  passé  une  rapide  revue  de  tous  les  arron- 
dissemens.  Si  Ton  voulait  rayer  l'un  d'eux  de  la  carte,  on  ferait 
beaucoup  plus  que  diminuer  la  ville;  on  la  priverait  d'un 
de.  ses  caractères  essentiels.  Chacun  de  ces  arrondissemens 
a  une  physionomie  originale,  et  souvent  on  pourrait  faire  la 
même  observation  pour  les  quartiers.  Ils  se  distinguent  les  uns 
des  autres,  par  l'aspect  extérieur,  par  l'étendue,  par  la  densité 
de  la  population ,  par  la  nature  des  professions  qu'exercent 
leurs  habitans. 

S'il  avait  fallu  faire  une  étude  complète,  nous  aurions  dû 
parler  des  rapports  intimes  de  Paris  avec  les  grosses  aggloméra- 
tions de  la  banlieue  qui  sont  voisines.  Les  malheureux  s'aperçoi- 
vent vite  que  les  secours  sont  plus  accessibles  dans  la  ville 
que  hors  des  murs.  La  population  de  la  capitale  se  charge  ainsi 
des  élémens'les  plus  suspects  des  communes  suburbaines.  C'est 
là  un  phénomène  constant,  particulièrement  sensible  dans  les 
arrondissemens  de  la  périphérie.  Mais  notre  objet  n'était  pas  de 
présenter  un  travail  définitif.  C'est  une  simple  esquisse  que 
nous  avons  présentée,  pensant  bien  qu'il  faudrait  un  autre  effort 
et  d'autres  moyens  pour  dégager  tous  les  traits  des  arrondisse- 
mens parisiens. 

Henri  Bonnet. 


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LES 

IRRIGATIONS  EN  EGYPTE 

ET 

LES  PROJETS  RÉCENS  DU  GOUVERNEMENT  ÉGYPTIEN 


I 

«  L'Egypte  est  un  don  du  NiL  »  On  ne  saurait  trop  citer  ce 
mot  d'Hérodote,  En  écoulant  ses  eaux  limoneuses  dans  la  Médi- 
terranée, le  Nil  a  recouvert  de  terre  végétale  Tétroite  bande  de 
désert  qu'il  arrose.  Chaque  année,  à  époque  fixe,  la  masse  fluide 
charriée  à  travers  la  longue  oasis  formée  par  le  dépôt  de  la 
terre  en  suspension  dans  le  fleuve,  enfle  et  grossit;  son  niveau 
s'élève  rapidement;  bientôt  elle  déborde,  fécondant  ses  rives  par 
une  inondation  que  l'industrie  de  l'homme  a  su  rendre  régulière 
et  bienfaisante  en  la  modérant  et  en  la  dirigeant.  Étrange  phé- 
nomène, grâce  auquel  est  née  une  des  civilisations  les  plus 
anciennes  et  dont  les  causes  restèrent  si  longtemps  mysté- 
rieuses! 

Les  explorateurs  ont,  vers  le  milieu  du  xix®  siècle,  dévoilé  ce 
mystère.  Nul  n'ignore  maintenant  que  le  Nil  proprement  dit  est 
formé  par  la  jonction  du  Nil  Blanc,  déversoir  des  grands  lacs 
équatoriaux  Albert  et  Victoria,  qui  se  fraye  péniblement  un 
passage  à  travers  d'immenses  marécages  et  du  Nil  Bleu  qui, 
sorti  du  lac  abyssin  Tsana,  parcourt  dans  un  long  circuit 
1 350  kilomètres  avant  de  rejoindre,  en  aval  de  Khartoum,  à 
pï-ès  de  40ÛÛ  kilomètres  du    lac  Victoria»  l'autre  branche*  déjà 


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422  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

grossie  de  nombreux  cours  d'eau.  A  partir  de  ce  point,  le  grand 
fleuve  ne  reçoit  plus  qu'un  seul  affluent  digne  de  mention,  c'est 
l'Atbara,  rivière  torrentielle  qui  joue  un  rôle  important  dans  la 
formation  de  la  crue  et  dont  la  source  jaillit  en  Abyssinie.  Puis, 
de  Berber  à  la  Méditerranée,  le  père  des  eaux  traverse  2700  kilo- 
mètres sous  le  ciel  le  plus  chaud  et  le  plus  sec,  donnant  tou- 
jours, ne  recevant  jamais,  cheminant  le  plus  lentement  possible 
comme  pour  laisser  l'homme  jouir  tout  à  son  aise  des  richesses 
qu'il  transporte.  Sa  pente  est  en  efi'et  très  faible;  on  l'évalue  à 
8  pour  1 000,  de  sorte  qu'Assouan,  située  à  86  mètres  seulement 
au-dessus  du  niveau  de  la  mer,  en  est  éloignée  de  1100  kilomè- 
tres. En  amont  de  cette  ville,  la  vallée  se  relève,  il  est  vrai,  asse? 
brusquement  en  étages  rocheux  qui  forment  les  six  fameuses 
cataractes  et  qui  se  succèdent  sur  une  longueur  de  865  kilo- 
mètres, avec  une  hauteur  de  chute  de  200  mètres,  mais,  plus  au 
Sud,  le  sol  redevient  plat  et  Khartoum,  séparée  par  3000  kilo- 
mètres de  la  mer,  n'est  que  de  390  mètres  plus  élevée  qu'elle. 

On  sait  aussi  pourquoi  le  débit  du  fleuve  s'élève  chaque 
année  à  date  fixe  de  400  à  9000  mètres  cubes  par  seconde  (1), 
coulant  tranquillement  et  parcimonieusement  durant  l'hiver  et 
une  partie  de  Tété,  s'enflant  et  roulant  tumultueusement  des 
flots  troubles  de  juillet  à  novembre.  C'est  que  le  Nil  Bleu  et 
l'Atbara,  ces  deux  grands  torrens,  «  lui  ap portent ,  comme  le  dit 
Bossuet  (2),  les  pluies  et  les  neiges  »  d' Abyssinie. 

Si  l'Egypte  est  un  don  du  Nil,  c'est  un  don  que  l'esprit  ingé- 
nieux, et  les  bras  infatigables  de  l'Égyptien  ont  su  faire  fructifier. 
N'était  le  travail  intense  et  patient  des  «  fellahs,  fils  de  la  terre,  » 
la  rive  du  Nil  serait  vraisemblablement  restée  ce  qu'elle  était,  à 
en  croire  Hérodote,  lorsque  le  roi  Mènes  devait  prot^er  par 

(1)  M.  Barois,  auteur  d'un  remarquable  ouvrage  sur  les  Irrigations  tn  Egypte^ 
a  calculé  que  le  Nil  charrie  au  total,  en  une  année  moyenne,  94  milliards  de  mètres 
cubes  dont  60  durant  les  mois  d'août,  de  septembre  et  d'octobre.  Mais  ces  calcula 
ne  peuvent  être  qu'approximatifs,  car  le  débit  du  Nil  varie  non  seulement  de  saison 
en  saison,  mais  d'année  en  année. 

(2)  Uùcours  sur  V histoire  universelle f  III,  3.  L'opinion  exprimée  par  Bossuet 
est  très  ancienne,  Hérodote,  II,  xxn,  la  réfute  vivement.  Elle  est  pourtant 
conforme  aux  dernières  observations.  «  Concluons,  dit  sir  W.  Garstin,  conseiller 
aux  Travaux  publics  en  Egypte  {Report  upon  the  Basin  of  tke  Upper  Nile,  1904. 
p.  111)  que  le  Nil  blanc  ne  contribue  pratiquement  en  rien  &  la  crue.  Celle-ci  dérive 
entièrement  du  Nil  bleu  et  de  TAtbara.  D'autre  part,  l'eau  qui  passe  à  Àssouan  au 
printemps  et  au  début  de  Tété  est  due  presque  entièrement  aux  grands  lacs  dé- 
chargés par  le  Nil  blanc.  »  Cf,  Some  problème  of  the  Upper  Nile  ;  Nineteenth  cen- 
tury  Review  and  after  p.  345. 


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LES   IRRIGATIONS   EN   EGYPTE. 


423     \ 


-wne  digue  les  environs  de  Memphis  :  un  vaste  marécage,  et,  sans 


le  système  d'irrigation  qui  les  contient,  les  canalise  et  répartit       l 
leurs  eaux,  les  crues,  bienfaits  annuels  du  grand  fleuve,  ne        i 
feraient  sans  doute  pas  vivre  la  vingtième  partie  de  la  popula*        \ 
^on  qui  pullule  et  foisonne  joyeusement  depuis  la  région  des         | 
^^ataractes  jusqu'aux  dunes  du  Delta.  La  vieille  description  qui  | 

fnontre  le  Nil  débordé,  couvrant  la  plaine  de  limon  et,  son  1 

^^euvre  fécondante  accomplie,  rentrant  paisiblement  dans  son  lit  ^ 

j>our  laisser  d'heureux  cultivateurs  ensemencer  une  terre  ameu- 
I> lie  et  fertilisée  est  tout  imaginaire.  Au  moment  de  fortes  crues, 
I^»  fellahs  ont  au  contraire  beaucoup  de  peine  à  défendre  contre 
I^:s  assauts  du  flot  les  digues  qui  abritent  leurs  champs.  Moins 
p^^étique  peut-être,  la  réalité  n'en  est  que  plus  belle.  Le  système 
î ''i  j*  ïigations  qui  émerveilla  Hérodote  est  aussi  ancien  que  la 
c:k  ^«^^  lisation  égyptienne.  Les  bassins,  les  réservoirs  et  les  canaux 
d^<3»ts  par  le  vieux  voyageur  avaient  fait  l'Egypte  dont  ils  entre- 
t^îEM-  ^ient  et  développaient  la  vie,  ou  plutôt  ils  n'étaient  autre  chose 
q*-^^    l'Egypte  elle-même.  La  situation  n'a  pas  changé,  loin  delà; 
pl"*-*-^  que  jamais  l'Egypte  reçoit  la  vie  des  ouvrages  d'art  qui 
er:n.  xiimagasinent  Teau  et  la  font  circuler  dans  ses  terres,  tout  de 
tï^^^K'xie  que  le  sang  circule  dans  nos  artères  et  dans  nos  veines.  Ces 
ovi.^^ï^x'ages  sont-ils  négligés ,  l'Egypte  s'affaiblit  et  s'appauvrit,  son 
so\  ^e  stérilise,  des  famines  répétées  déciment  sa  population.  Aussi 
levi^x*  établissement,  leur  surveillance  et  leur  entretien  ne  sau- 
T^i^nt-ils  être  évidemment  abandonnés  à  l'initiative  individuelle, 
P^-ï*     la  force  des  choses  bornée  et  égoïste.  Sans  une  direction  et 
^^^  oontrôle  uniques,  il  n'y  aurait  que  désordre  et  confusion.  C'est 
doïxo  le  pouvoir  central  qui  doit  distribuer  l'eau  à  toute  l'Egypte, 
^t    l'on  peut  dire  que,  nulle  part  mieux  que  dans  ce  pays,  la  né- 
c^^sîté  d'un   gouvernement  éclairé,  prévoyant,  économe  nest 
aussi  grande,  nulle   part  les  charges  imposées  par  le  fisc  aux 
contribuables  plus  faciles  à  justifier. 

Le  problème  de  l'irrigation,  dont  je  vais  dans  un  instant  indi- 
quer les  données  actuelles,  s'est  posé  de  tous  temps  en  Egypte, 
^^^  ce  pays  n'a  jamais  cessé  d'être  une  conquête  de  l'homme,  aidé 
i^  Nil,  sur  le  désert.  Il  y  a  trois  quarts  de  siècle,  ces  données 
^  sont  toutefois  modifiées  en  même  temps  que  l'agriculture  égyp- 
tienne se  transformait.  L'introduction  de  nouveaux  produits,  tels 
(l^e  la  canne  à  sucre  et  le  coton,  ou  plutôt  la  généralisation  de 
leur  culture,  imposèrent  un  nouveau  régime  des  eaux.  Entre- 


1 


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424  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

prise  par  Mehemet-Ali,  complétée  par  les  Anglais,  cette  œuvre 
gigantesque  dont  le  couronnement  semblait  avoir  été  réalisé 
lorsque  fut  inauguré  le  barrage  d'Assouan,  a-t-elle  donné  ce  que 
ses  initiateurs  en  promettaient?  Les  craintes  que  son  avenir 
inspire  à  certains  esprits  sont-elles  justifiées?  Est-elle  suscep- 
tible de  nouveaux  développemeHs  au  moyen  de  travaux 
exécutés  dans  le  Soudan,  au  besoin  en  Abyssinie,  ou  plus  sim- 
plement en  Egypte?  Ces  questions  occupent  beaucoup  les  esprits 
depuis  quelque  temps,  au  Caire  et  à  Alexandrie,  et  fournissent 
un  sérieux  aliment  aux  spéculations  des  financiers.  La  décision 
prise  en  mars  1905  par  le  ministère  khédinal  des  travaux 
publics,  de  surseoir  à  la  surélévation  du  barrage  d'Assouan,  le 
décret  promulgué  à  la  suite  de  cette  décision  pour  interdire  la 
vente  des  biens  de  FÉtat,  sont  encore  vivement  discutés.  La  con- 
struction, décidée  récemment  d'un  nouveau  barrage  à  Esneh, 
achève  de  faire  des  irrigations  égyptiennes,  dans  le  présent  et 
dans  l'avenir,  une  question  d'actualité  qu'il  est  intéressant  de 
faire  connaître,  sous  une  forme  accessible,  au  public  français. 

II 

Maintenir  le  fleuve  dans  son  lit  et  ne  lui  permettre  d'en 
sortir  que  pour  remplir,  aux  temps  fixés,  les  bassins  et  les  canaux; 
lui  emprunter  la  plus  grande  quantité  d*eau  possible;  diriger 
cette  eau  de  façon  à  fertiliser  la  plus  vaste  superficie  de  terre, 
de  la  manière  la  plus  efficace  ;  enfin,  point  essentiel,  l'évacuer 
lorsque,  devenue  inutile,  elle  menace  de  nuire  au  sol  autant 
qu'elle  lui  a  profité;  ainsi  se  pose  le  double  problème  de  l'irri- 
gation et  du  drainage. 

Jusque  vers  le  milieu  du  dernier  siècle,  ce  problème  fut  ré- 
solu, plus  ou  moins  efficacement  suivant  les  époques,  par  un 
procédé  assez  simple,  habituellement  désigné  sous  le  nom  de 
système  de  l'inondation,  et  qu'on  ferait  mieux  d'appeler  le  sys- 
tème des  bassins.  Ces  bassins  sont  formés  au  moyen  de  digues, 
dans  la  longue  cuvette  qui  sépare  les  bancs  du  Nil,  surélevés  par 
les  alluvions  que  le  courant  y  dépose  depuis  des  siècles,  du 
désert  dont  les  bords  surplombent  partout  d'une  dizaine  de 
mètres,  la  vallée  fertile. 

Qu'on  se  représente  deux  digues  parallèles,  distantes  de  huit 
à  dix  kilomètres  et  coupant  à  angle  droit,  d'un  côté  une  troi- 


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LÈS    IRRIGATIONS    EN    ÉGTPTE.  425 

sième  digue  qui  longe  le  rivage,  de  Tautre  le  talus  du  plaieau 
des  sables.  Une  prise  d*eau,  percée  en  amont  dans  la  digue  rive- 
raine et  plus  ou  moins  prolongée  en  canal,  sert  à  remplir  le 
bassin  lorsque  la  crue  atteint  le  point  voulu.  On  ferme  la  digue 
dès  que  Teau  est  parvenue  à  un  niveau  de  l'^jSO,  puis,  quand 
cette  nappe  liquide  a  fertilisé  le  sol,  on  Tévacue  dans  le  fleuve 
au  moyen  de  déversoirs  ménagés  en  aval  du  bassin. 

Tel  est,  dans  ses  grandes  lignes,  le  procédé  qui  fut  tant  de 
siècles  seul  connu  en  Egypte  et  qui  y  est  encore  en  usage  actuelle- 
ment dans  plusieurs  régions.  La  pratique  a  compliqué  ce  schéma 
primitif,  de  diverses  modifications.  Voici  la  plus  importante  : 
au  moyen  d'une  digue  parallèle,  on  sectionne  la  vallée  dans  les 
endroits  où  elle  est  très  large,  en  deux  bassins  qui  peuvent  être 
de  niveaux  différens.  Autre  perfectionnement  très  ancien  :  les 
digues  des  bassins  contigus  communiquent  de  sorte  que  les 
bassins  se  commandent,  le  déversoir  d'un  bassin  servant  de  prise 
au  bassin  inférieur.  Une  chaîne  de  bassins  qui,  sur  la  rive  gauche 
du  Nil,  d'Assouan  au  Caire,  ne  mesure  pas  moins  de  900  kilo- 
mètres, résulte  de  cette  disposition  grâce  à  laquelle  on  écono- 
mise une  énorme  quantité  d'eau  en  cas  de  crue  insuffisante,  tout 
en  obtenant  une  vidange  plus  régulière. 

La  mise  en  œuvre  du  procédé,  si  simple  en  apparence,  qui 
vient  d'être  décrit,  soulève  de  grandes  difficultés  :  aussi  a-t-elle 
subi  bien  des  vicissitudes.  Dès  qu'un  despotisme  déréglé  épui- 
sait l'Egypte  ou  qu'une  anarchie  prolongée  la  laissait  retourner 
à  l'état  de  nature,  ce  pays  devenait  la  proie  des  deux  fléaux  qui 
le  guettent  :  aridité  des  terres  mal  irriguées,  pestilence  maréca- 
geuse des  terres  mal  drainées. 

Hérodote  (1)  nous  montre  la  vallée  du  Nil  barrée  par  d'im- 
menses digues  qui,  creusées  de  canaux  sur  mille  points,  reliaient 
entre  eux  les  archipels  des  villes  innombrables,  alors  que  la 
crue,  régularisée  ou,  tout  au  moins,  déchargée  de  son  trop-plein 
par  le  lac  Mœris,  transformait  l'Egypte  en  une  autre  mer  Egée. 
A  vrai  dire,  cette  description  convient  bien  mieux  à  l'Egypte  de 
la  belle  époque,  encore  vivante  dans  l'imagination  des  prêtres, 
qu'aux  choses  réellement  observées  par  l'historien  voyageur. 
Déjà,  sous  la  domination  persane,  cette  organisation  avait  péri* 
clité.  Les  Lagides  et  les  Romains  la  restaurèrent.  Le  Delta  et  la 

(1)  Histoire,  11,  xcvii. 


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426  REVUE   DES   DEUX   MONDES. 

vallée  du  Nil  étaient  alors  dits  justement  le  grenier  de  Rome. 
Quelques  siècles  plus  tard,  en  dépit  de  la  mauvaise  administra- 
tion des  Byzantins,  cette  contrée  était  encore  si  fertile  qu'elle 
enchanta  les  Arabes  conquérans  comme  l'image  du  paradis  pro- 
mis par  le  Prophète.  Quelles  vicissitudes  traversèrent  ensuite, 
sous  les  diverses  dynasties  musulmanes,  les  f^ands  travaux  qui 
dispensent  à  TÉgypte  la  vie  et  la  richesse?  Pour  répondre  à 
cette  question,  il  faudrait  distinguer  suivant  les  époques.  Il  y 
â  plus^d'un  siècle,  au  moment  où  l'oligarchie  des  Mameluks 
fut  balayée  par  l'expédition  française,  les  fellahs,  k  en  croire 
un  mémoire  publié  dans  la  Description  de  rÉgypte  par  Le 
Père,  un  des  savans  qui  accompagnaient  Bonaparte  (1),  luttaient 
village  contre  village  pour  «  détourner  du  réservoir  commun 
l'eau  qui  leur  était  nécessaire,  sans  égard  pour  leurs  voisins..., 
soumettre  l'arrosage  de  tout  un  canton  au  sort  d'un  combat,  et 
couper  à  main  armée  les  digues,  afin  d'évacuer  au  grand  préju- 
dice de  leurs  voisins  la  surabondance  des  crues  dont  ils  redou- 
taient un  trop  long  séjour  sur  leur  terres.  »  Ainsi  privés  d'eau 
ou  inondés,  bon  nombre  de  ces  malheureux  se  réfugiaient  dans 
le  désert  où  ils  demandaient  leur  subsistance  à  une  vie  nomade 
et  pillarde.  Dieu  sait  ce  que  l'Egypte  serait  devenue  si  cet  affreux 
désordre  avait  continué  I 

III 

Méhémet  Âli  ne  se  contenta  pas  d'y.  mettre  fin  :  soucieux  de 
développer  dans  ses  États  des  cultures  nouvelles  et  rémunéra- 
trices, il  entreprit  une  transformation  radicale  du  système  tradi- 
tionnel des  irrigations.  Les  avantages  de  ce  système  sont  très 
grands  :  il  réduit  au  minimum  le  travail  agricole  et  n'épuise 
jamais  le  sol.  En  revanche,  il  ne  permet  normalement  qu'une 
récolte  d'hiver.  Dès  que  l'eau  a  été  évacuée,  laissant  la  terre 
humectée,  ameublie  et  recouverte  d'une  couche  fertilisante  de 
limon,  c'est-à-dire  entre  novembre  et  décembre,  le  paysan  sème 
des  céréales,  des  légumes  ou  du  fourrage,  il  récolte  de  mars  à 
mai.  Puis  la  terre  reste  en  friche  jusqu'à  ce  que  le  Nil  l'ait  re- 
couverte de  nouveau.  Exceptionnellement,  il  est  vrai,  une 
seconde  récolte  (dite  kedi  ou  nabari)  de  sorgho,   de  maïs  et 

(1)  Mémoire  sur  la  vallée  du  Nil  et  le  migyaz  de  Rodah,  t.  XVIIl,  édit.  de  1824, 
p.  583.  Ibid,,  XVII.  p.  14i. 


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LES   IRRIGATIONS   EN    EGYPTE.  427 

autres  produits  guf  croissent  rapidement^  peut  être  obtenue  en 
juillet  dans  les  parties  basses,  susceptibles  d'être  arrosées  au 
moyen  de  Teau  des  puits  ou  au  contraire  sur  les  terrains  élevés 
que  ta  crue  atteint  plus  tardivement.  Mais  la  règle,  imposée  par 
le  système  de  «  l'inondation,  »  est  une  seule  récolte  annuelle  de 
ces  produits  qui  croissent  dans  les  parties  froides  de  TEurope 
aussi  bien  qu'en  Egypte  et  servent  essentiellement  à  la  consom- 
mation locale. 

Devenu  le  maître  omnipotent  de  l'Egypte,  Méhémet  Ali, 
qui,  pour  des  raisons  historiques  trop  longues  à  exposer,  consi^ 
dérait  ce  pays  comme  sa  propriété,  vit  dans  le  développement 
des  cultures  industrielles  :  canne  à  sucre,  coton,  etc.,  le  moyen 
de  se  constituer  un  trésor  inépuisable  et,  par  là,  d'entretenir 
une  armée  et  une  flotte  invincibles.  Pendant  que,  sous  ses  ordres, 
des  ingénieurs  anglais  et  surtout  français  installaient  un  peu 
partout  des  sucreries,  des  filatures,  des  tissages,  des  fabriques 
de  drap  et  d'autres  marchandises  dont  il  se  réservait  jalousement 
le  monopole,  ses  intendans  encourageaient  et  au  besoin  contrai- 
gnaient les  fellahs  à  semer  ou  à  planter  les  jproduits  destinés  & 
alimenter  ses  usines  de  matières  premières.  11  serait  inexact  de 
prétendre,  comme  on  le  fait  souvent,  que  le  pacha  introduisit  en 
Egypte  ces  cultures  riches  et  épuisantes.  Elles  s'y  trouvaient  déjà 
lors  de  l'expédition  française,  mais  seulement  à  l'état  d'exception, 
là  où  le  voisinage  immédiat  du  Nil  ou  du  canal  permettait 
d'arroser  toute  l'année,  et  le  mémoire  de  Girard  sur  l'agriculture 
et  l'industrie  de  l'Egypte  (1)  estime  qu'elles  y  occupaient  à  peine 
la  douzième  ptLrtie  des  meilleures  terres.  Méhémet  Ali  se  borna 
à  les  développer,  à  les  généraliser,  à  perfectionner  les  procédés 
à  l'aide  desquels  elles  étaient  obtenues,  enfin  à  améliorer  leur 
rendement,  en  substituant  la  canne  des  Antilles  à  la  canne  indi* 
gène  et  en  faisant  semer  partout  les  graines  d'un  cotonnier  dé- 
couvert en  1821  dans  un  jardin  du  Caire  par  le  Français  Jumel. 

Dans  cette  intention,  il  dut  transformer  le  système  d'irrigation 
traditionnel.  Avec  ce  système,  nous  l'avons  vu,  le  sol  ne  pouvait 
normalement  être  cultivé  qu'en  automne  et  la  récolte  devait  être 
terminée  au  printemps.  Or  le  coton,  planté  en  avril,  ne  se 
cueille  qu'en  septembre,  et  la  canne  à  sucre  ne  peut  être 
coupée  qu'au  début  de  l'hiver.  Pour  tirer  un  excellent  parti  de 

(1)  Description  de  VÊgypte,  t.  XVII. 


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^^^»^^ 


428  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

ces  plantes,  il  fallait  donc  faire  le  contraire'  de  ce  qu'on  faisait 
jusque-là  :  préserver  les  terres  de  l'inondation  durant  la  crue 
et  les  arroser  abondamment  tant  que  le  fleuve  est  à  Tétiage. 
Ce  n'est  pas  tout  :  ces  terres,  les  meilleures  dont  il  disposât,  le 
cultivateur  se  contentait  d'autant  moins  d'en  retirer  des  cultures 
d'été  là  où  il  pouvait  le  faire,  que  ces  cultures,  très  épui- 
santes, ne  doivent  intervenir  qu'une  année  sur  deux  ou  sur 
trois.  La  nécessité  de  profiter  de  l'hiver  durant  ces  années  inter- 
médiaires, pour  semer  du  fourrage  ou  des  céréales,  s'imposait 
donc  à  lui. 

En  tenant  compte  de  toutes  ces  données,  on  procéda  de  la 
manière  suivante.  Le  Delta  était  sillonné  de  canaux  qui  alimen- 
taient les  bassins.  Ces  canaux  furent  approfondis  jusqu'à  ce  que 
leur  plafond  se  trouvât  entre  un  mètre  et  un  mètre  cinquante 
au-dessous  des  basses  eaux;  ils  reçurent  des  biefs,  des  vannes  et 
autres  appareils  régulateurs  appropriés  à  leur  nouveau  rôle  qui 
était  de  distribuer  l'eau  toute  Tannée  et,  sur  ce  modèle,  on  en 
établit  de  nouveaux.  On  réalisa  ainsi  et  seulement  en  Basse- 
Egypte,  notons-le,  une  combinaison  qui  tient  à  la  fois  du  sys- 
tème de  l'inondation  et  de  celui  de  l'irrigation  permanente  ou 
pérenne  telle  qu'elle  fonctionne  actuellement.  Pendant  la  crue 
on  inondait  tout  le  Delta,  sauf  dans  les  endroits  où  le  coton 
n  avait  pas  encore  été  enlevé  (car  Méhémet  Ali  avait  surtout 
songé  à  cette  culture)  ;  la  crue  passée,  on  curait  les  canaux  qui 
devaient  arroser  les  terres  pendant  l'étiage.  Des  machines  éléva- 
toires  à  bras  ou  à  manège,  plus  rarement  des  pompes,  permet- 
taient d'utiliser  l'eau  amenée  par  les  canaux  à  proximité  des 
champs.  Le  tout,  observe  M.  Linant  de  Bellefonds,  un  des  ingé- 
nieurs qui  ont  le  plus  efficacement  travaillé  à  l'œuvre  des  irriga- 
tions, «  avec  beaucoup  de  peine  et  de  grandes  dépenses.  » 

Le  résultat  ne  répondit  psus  à  l'effort.  Les  Orientaux  3ont 
généralement  enclins  à  «  faire  grand,  »  et,  plus  que  personne,  le 
pacha.était  possédé  de  cette  manie.  Les  canaux,  établis  avec  des 
dimensions  déniesurées,  s'engorgèrent  d'autant  plus  facilement 
que  leur  courant,  trop  large  et  trop  superficiel,  était  plus  faible. 
Quinze  mille  corvéables  durent  chaque  année  travailler  quatre 
mois  à  les  curer.  Au  surplus,  le  plan  ne  péchait  pas  seulement 
par  l'exécution,  la  conception  même  en  était  fausse.  S'il  est 
facile  en  effet  de  dériver  l'eau  du  fleuve  lorsqu'il  coule  à  pleins 
bords,  il  devient  très  malaisé  de  le  faire  la  crue  finie,  alors  que 


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LES    IRRIGATIONS    EN   EGYPTE.  429 

le  courant,  lent  et  bas,  suffit  à  peine  à  remplir  son  lit.  Com- 
ment résoudre  cette  difficulté  ? 

Par  un  travail  colossal  et  sans  précédent  :  un  barrage  jeté 
d'une  rive  du  Nil  à  l'autre  et  pouvant  refouler  Teau  jusqu'à  la 
dernière  goutte  dans  les  canaux  établis  en  amont.  On  devait 
ainsi  élever  le  niveau  du  fleuve  au  point  voulu  pour  arroser  en 
toutes  saisons  les  terres  les  plus  hautes.  Cette  idée,  exprimée 
par  Bonaparte  en  termes  saisissans,  donnait  la  solution  du  pro- 
blème de  l'irrigation  pérenne.  Préparée  par  des  travaux  du 
même  genre  établis  sur  les  principaux  canaux,  elle  fut  en  partie 
réalisée,  de  1842  à  1863,  par  Mougel  bey,  ingénieur  français 
au  service  du  vice-roi.  Il  ne  pouvait  y  avoir  d'hésitation  sur  la 
partie  du  fleuve  destinée  à  servir  d'assiette  au  barrage.  Ce  devait 
être  le  lieu  indiqué  par  Bonaparte,  le  sommet  du  Delta,  bifurca- 
tion des  branches  de  Rosette  et  de  Damiette  :  «  Un  travail  que 
l'on  entreprendra  un  jour,  avait  dit  Bonaparte,  sera  d'établir  des 
digues  qui  barrent  les  branches  du  Nil  au  Ventre  de  4a  Vache,  ce 
qui,  moyennant  des  batardeaux,  permettra  de  laisser  passer  suc- 
cessivement toutes  les  eaux  du  Nil  dans  TEst  et  dans  l'Ouest  et, 
dès  lors,  de  doubler  l'inondation.  »  C'est  donc  là,  dans  un  site 
verdoyant  et  fleuri,  que  fut  édifié,  sur  130  arches  armées  de  portes, 
cet  ouvrage  long  de  près  de  deux  kilomètres  qui  commande 
cinq  grands  canaux  sans  compter  les  deux  bras  du  Nil.  Pressée 
par  l'impatience  de  Méhémet  Ali,  l'exécution  en  avait  été  som- 
maire et  incomplète  ;  aussi  le  résultat  fut-il  presque  dérisoire  : 
un  relèvement  utile  maximum  de  cinquante  centimètres  seule- 
ment au  lieu  des  quatre  mètres  cinquante  en  vue  desquels  le  bar- 
rage avait  été  conçu  !  Mais  les  piles,  hâtivement  placées  sur  un 
fond  instable,  ne  pouvaient  supporter  une  pression  plus  forte. 

Telles  étaient  les  grandes  lignes  du  plan  des  irrigations.  En 
1882,  au  moment  où  le  contrôle  anglais  fut  établi  en  Egypte, 
ce  service  fonctionnait,  somme  toute,  mal,  et  cela  en  raison 
même  des  perfectionnemens  qu'y  avaient  introduits  les  khédives. 
Le  système  de  l'inondation  présente  un  double  avantage  :  grande 
simplicité  d'application  et  d'entretien,  conservation  indéfinie  de 
la  fertilité  du  sol.  Resté  en  vigueur  dans  la  moitié  du  pays,  il 
avait  été  remplacé  en  Basse-Egypte  par  le  système  plus  savant 
et  partant  plus  compliqué,  de  l'irrigation  pérenne  qui  absorbait 
presque  entièrement  l'attention  et  les  ressources  du  gouverne- 
ment. Le  ministère  des  Travaux  publics,  préoccupé  de  dévelop 


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-STf-PP^ 


430  RBVUE  DBS  OKUZ  MONDES. 

per  la  culture  riche  et  intensive  du  coton,  avait  négligé  Tentre- 
tien  des  bassins  sans  que  le  double  réseau  de  canaux  et  de  drains, 
grâce  auquel  s'accomplit  l'irrigation  estivale,  y  gagnftt  beaucoup. 
D'une  part,  les  canaux  d'arrosage  étaient  mal  disposés,  mal  ré- 
parés, mal  nettoyés,  mal  défendus  contre  les  rigoles  et  les  pompes 
des  riverains;  leurs  vannes,  là  où  il  en  existait,  fonctionnaient 
de  travers;  d'autre  part,  les  canaux  de  drainage,  dont  l'utilité  ne 
se  fait  sentir  qu'à  la  longue,  étaient  abandonnés,  parfois  môme 
transformés  en  canaux  d'arrosage.  Des  régions  entières  furent 
converles  ainsi  en  marécages,  d'autres,  saturées  de  sel,  devinrent 
incultes.  Les  causes  de  cet  insuccès  d'un  système  ingénieuse- 
ment coi^Qu  sont  très  bien  mises  en  relief  dans  le  livre  écrit  sur 
l'œuvre  des  Anglais  en  Egypte  par  lord  Milner,  ancien  sous* 
secrétaire  d'État  au  ministère  khédivial  des  Finances.  «  L'exé- 
cution de  ce  système  était  trop  difficile,  étant  donnée  la  situation 
des  hommes  chargés  de  l'appliquer...  Méhémet  Ali  avait  confié 
cette  mission  à  des  ingénieurs  français  fort  distingués.  Conseil- 
lers savans  et  habiles,  mais  simples  conseillers,  ils  ne  pouvaient 
surveiller  le  travail  de  leurs  agens  disséminés  dans  les  provinces 
ni  s'opposer  à  ce  que  ceux-ci  faisaient  contre  leurs  instructions 
à  l'instigation  des  influences  locales  ou  sur  l'ordre-  de  moudirs 
(préfets)  ignorans  (1).  »        " 

IV 

Sur  ces  entrefaites,  des  ingénieurs  anglais,  formés  par  un 
séjour  dans  les  parties  de  l'indoustan  que  le  climat  et  Tagricul- 
ture  rapprochent  beaucoup  de  l'Egypte,  assumèrent  la  direction 
effective  du  ministère  des  Travaux  publics,  et  l'irrigation  égyp- 
tienne entra  dans  une  phase  nouvelle.  Ils  travaillèrent  tout 
l'abord  à  réparer  et  à  corriger  l'état  de  choses  existant,  se  ré- 
servant d'innover  et  de  créer  au  moment  opportun.  Seul  un 
technicien  écrivant  pour  des  techniciens  pourrait  décrire  ce  la- 
beur patient  et  sagace.  Bornons-nous  à  résumer  cette  première 
phase  en  quelques  lignes. 

A  deux  reprises  les  assises  du  barrage  furent  renforcées  ou 
refaites;  pourvu  de  vannes  et  d'écluses,  il  retient  maintenant 
cinq  mètres  à  Tétlige.   Enrichi  de   nouvelles  et  importantes 

(1)  England  in  Egypt,  p.  285-2S6. 


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LES   IRRIGATIONS   EN   EGYPTE. 


431 


unités,  le  double  appareil  des  canaux  d'arrosage  et  des  canaux 
de  drainage  fonctionne  désormais  régulièrement  et  efficacement, 
il  permet  d'irriguer  toute  Tannée  les  terres  soumises  à  l'irriga- 
tion pérenne.  Enfin,  une  fois  le  système  inauguré  par  Méhémet 
Ali  rendu  efficace  et  complété,  l'antique  procédé  des  bassins  fut 
à  son  tour  remis  en  état  et  perfectionné. 

Plus  naturel  et  plus  simple  que  le  nouveau,  ce  mode  d'irri- 
gation laissait  alors  moins  que  lui  k  désirer.  Les  ingénieurs 
^"^glo-égyptiens,  dont  l'attention  était  absorbée  par  les  travaux 
d'irrigation  pérenne  du  Delta,  le  considéraient  comme  provi- 
soire et  destiné  à  être,  tôt  ou  tard,  remplacé;  mais  la  mauvaise 
crue  de  1888  qui  laissa  en  Haute-Egypte  110000  hectares  sans 
eau  et  entraîna  300000  livres  égyptiennes  (1)  de  perte  pour  le 
Trésor,  leur  rappela  que  les  bassins  qui  occupaient  une  surface 
encore  si  considérable  ne  pouvaient  être  impunément  négligés. 
Lç  colonel  Ross,  alors  chef  du  service,  entreprit  donc  immé- 
diatement leur  aménagement  sur  un  plan  rationnel. 

En  poursuivant,  avec  un  grand  esprit  de  suite  et  beaucoup  de 
patience,  cette  œuvre  technique,  les  ingénieurs  anglo-égyptiens 
ne  perdaient  pas  de  vue  l'organisation  administrative  de  leur 
service.  Depuis  plusieurs  années,  grftce  aux  dispositions  législa- 
tives ou  réglementaires  qu'ils  inspirèrent,  gr&ce  surtout  à  la 
manière  dont  ces  mesures  furent  appliquées,  une  administration 
active,  éclairée,  prévoyante,  économe  tire  le  meilleur  parti 
possible  du  fleuve,  dont  elle  distribue  les  eaux  suivant  des  règles 
générales  et  équitables. 

La  fonction  des  agens  du  département  de  l'irrigation  est  dif- 
ficile autant  que  laborieuse.  Le  système  de  travaux  qu'ils  ad- 
ministrent est  encore  incomplet  et  perfectible,  ils  ont  à  l'amé- 
liorer, à  le  développer  et  môme  à  le  transformer,  ils  ont 
surtout  à  l'entretenir  et  à  le  réparer.  Aux  causes  générales  qui, 
dans  tous  les  pays,  contribuent  à  la  détérioration  des  travaux 
de  voirie,  ^des  causes  particulières  s'ajoutent  en  Egypte.  Très 
sèche  et  très  friable,  la  terre  battue  dont  se  composent  les  digues' 
se  désagrège  et  se  fend  facilement.  Le  limon  que  charrie  le  cou- 
rant se  dépose  dans  les  canaux  qu'il  faut  curer  souvent  pour 
qu'ils  ne  s'engorgent  pas.  L'eau,  imparfaitement  drainée,  sature  les 
bas-fonds  ;  ailleurs  elle  s'évapore  au  soleil,  laissant  derrière  elle 

(1)  La  livre  égyptienne  vaut  25  fr.  92. 


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432  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

des  érosions  salines  d'autant  plus  stérilisantes  qu'elles  ne  sont 
jamais  lavées  par  la  pluie.  Enfin  la  crue,  qui  monte  très  vite  de 
juin  à  juillet,  impose  chaque  année,  non  seulement  des  travaux 
temporaires  destinés  à  défendre  les  digues  et  à  protéger  les  terres 
riveraines,  mais  une  surveillance  minutieuse  et  constante  à 
laquelle  la  population  est  tenue  par  voie  de  corvée,  sans  que, 
lors  des  fortes  crues,  puisse  toujours  être  évitée  l'inondation  qui 
entraîne  champs  et  villages. 

Plus  délicate  et  plus  périlleuse  encore  que  cette  partie  tech- 
nique, la  distribution  des  eaux,  leur  ménagement  et  leur  mise 
en  réserve,  la  part  plus  ou  moins  grande  à.  laquelle  peut  pré- 
tendre sur  elle  l'initiative"  des  populations,  exigent  une  honnê- 
teté, une  fermeté,  un  jugement  et  un  tact  qu'on  imaginerait  dif- 
ficilement. Longtemps  le  pouvoir  de  l'administration  fut,  non 
seulement  absolu,  mais  arbitraire  ;  aucune  règle  écrite  n'en  pré- 
cisait les  applications  et  n'assurait  de  recours  aux  particuliers 
contre  les  abus  qui  pouvaient  être  commis  à.  leur  préjudice. 

De  cette  omnipotence  discrétionnaire  M.  Barois  donne  deux 
raisons  plausibles  qu'il  tire:  la  première  de  la  condition  juri- 
dique du  sol  dont,  jusqu'à  une  époque  récente,  la  propriété,  au 
moins  théorique,  appartenait  presque  entièrement  à  l'Etat;  la 
seconde  du  système  d'irrigation  par  inondation  dans  lequel  toute 
la  région  renfermée  dans  le^  digues  d'une  chaîne  de  bassins  est 
irriguée  puis  asséchée  d'un  seul  coup,  sans  que  l'initiative  indi- 
viduelle ait  à  intervenir,  les  particuliers  n'agissant  guère  que 
pour  satisfaire  aux  corvées  et  payer  l'impôt. 

Aujourd'hui  la  propriété  privée  du  sol  a  été  établie,  par  une 
série  de  décrets,  sur  toutes  les  terres  sans  distinction.  D'autre 
part  l'introduction  en  Egypte  de  l'irrigation  pérenne  a  donné  au 
travail  des  propriétaires  agissant  isolément  une  valeur  et  une 
efficacité  telles  qu'il  a  fallu  le  limiter  et  le  réglementer  législa- 
tivement.  Divers  décrets  promulgués  depuis  1880  (1)  déterminent 
les  canaux  et  les  drains  qui  appartiennent  au  domaine  public, 
les  travaux  publics  qui  sont  h  la  charge  de  l'État  et  ceux  qui 
restent  aux  soins  des  particuliers,  les  sacrifices  susceptibles 
d'être  imposés  aux  propriétaires  dans  un  intérêt  général  et  les 
indemnités  qui  peuvent  en  résulter  à  leur  profit,  les  cas  dans 
lesquels  la  corvée  peut  être  exigée  des  fellahs  suivant  certaines 

(1)  Décrets  des  25  janvier  1881,  12  avril  1890,  22  février  1894,  29  juin  1899,  etc. 


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LES  IRRIGATIONS   EN   EGYPTE.  433 

règles  nettement  précisées,  les  conditions  d'établissement  et 
d'orïiploi  des  pompes  et  machines  élévatoires  possédées  par  des 
pajrticuliers,  etc. 

^Nonobstant  ces  dispositions  édictées  pour  protéger  l'individu 
coxitre  le  bon  plaisir  de  Tadministration,  celle-ci  a  gardé  un  pou- 
voir discrétionnaire  très  considérable  qu'elle  exerce  suivant  les 
besoins  du  moment  et  les  exigences  de  l'intérêt  général.  Ce  pou- 
voir va  jusqu'à  interdire  aux  propriétaires,  lorsque  la  crue  est 
trop  faible,  d'irriguer  certaines  terres  au  moyen  de  machines 
élévatoires  ou  de  semer  le  maïs  et  le  riz  avant  une  certaine 
époque,  afin  de  ne  rien  distraire  de  l'eau  nécessaire  au  coton, 
culture  vitale  grâce  à  laquelle  l'Egypte  paye  les  intérêts  de  sa 
dette  publique  et  balance  ses  importations;  il  se  manifeste  encore 
p^r  la  mesure  prise  chaque  année  depuis  1886  et  connue  sous  le 
ïiom  de  rotations.  Dans  le  système  de  l'irrigation  pérenne,  leau 
i^'est  pas  strictement  mesurée  h  chaque  champ,  mais  amenée  à 
proximité,  de  façon  que  les  riverains  puissent  la  dériver  par  une 
rigole  et  l'élever  par  des  machines.  Une  telle  liberté,  exercée 
lorsque  l'eau  disponible  est  insuffisante  en  permettrait  l'accapa- 
^*©rnent  par  les  propriétaires  placés  à  l'ouverture  du  canal:  aussi 
1<^  ingénieurs  chargés  de  l'irrigation  divisent  le  canal  en  sec- 
tions et   permettent    ou   interdisent    alternativement,   par  des 
^**i*êtés  fréquemment    renouvelés,    l'usage   de  chacune  d'elles 
<lupant  une  période  de  tant  de  jours  (généralement  une  semaine 
^'^iTosage    contre  deux  de  chômage),  sans  préjudice  de^  courts 
^l^ômages  imposés  à  tous  les  riverains  du  canal. 


Sur  les  splendides  résultats  financiers  de  l'occupation  an- 

S'^ise,  il  ne  saurait  y  avoir  de  discussion.  Tout  le  monde  sait 

^^e  le  principal  agent  de  cette  régénération  fiscale  est  le  service 

^^^  irrigations.  Peut-être  ne  se  rend-on  généralement  pas  un 

^^^Hipte  très  exact  de  la  manière  dont  ce  service  alimente  le 

**^sor  khédivial.  L'impôt  foncier  de  la  propriété  non  bâtie  re- 

ï^**^sente  en  effet  le  40  pour  100  des  revenus  fiscaux  (1).  Or,  sont 

^^  jettes  à  l'impôt  les  seules  terres  qui  ont  bénéficié  de  l'irriga- 

^^c>ii  dans  le  cours  de  l'année.  Les  autres  terres,  dites  charaki, 

(1)  Exactement  4  743  350  livres  égyptiennes  (y  compris  la  dlme  des  dattiers),  sar 
^*^  total  de  recettes  de  12  255  000  dans  l'état  des  prévisions  de  1905. 


TOME  XXXV.  —  1906. 


V 


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434  RETUB  DBS  DEUX  MONDES. 

ne  doiTent  aucune  contribution.  Rendre  productif  un  chami^ 
grâce  k  l'eau  du  Nil,  c'est  donc  augmenter  immédiatement  1^ 
produit  de  l'impôt  foncier  (1).  Les  sommes  consacrées  aux  irriga — 
tions  par  le  ministère  des  Travaux  publics  constituent  ainsi  un^ 
placement,  non  seulement  très  productif,  mais  dont  la  rémuné — 
ration  ne  se  fait  pas  attendre.  C'est  ainsi  que  la  crue  de  1877,  la. 
plus  basse  depuis  le  commencement  du  siècle,  laissa  plus  dd 
400000  hectares  improductifs  et  fit  perdre  au  Trésor  plus  de 
1100000  livres.  Au  moins  aussi  mauyaise,  celle  de  1899  laissa 
seulement  110000  hectares  sans  eau  et  37000  pourvus  d'un  arro- 
sage insuffisant  (2). 

Dès  que  le  supplément  de  ressources  obtenu  par  leurs  efforts 
parut  non  seulement  durable,  mais  susceptible  d'un  accroisse- 
ment continu,  les  ingénieurs  anglo-égyptiens  soAgèrent  à  en 
consacrer  une  partie  à  des  travaux  qui  seraient  leur  œuvre  propre, 
en  vue  d'étendre  la  sphère  d'application  de  l'irrigation  pérenne 
et  de  parer  à  l'insuffisance  des  crues. 

De  grands  desseins  avaient  été  formés  déjà  anciennement.  La 
conquête  du  Soudan  en  inspira  d'autres,  encore  plus  vastes,  que, 
sagement,  on  ajourna  pour  des  temps  meilleurs.  On  se  borna  à 
la  réalisation  d'un  projet  dont  le  plan  était,  depuis  longtemps 
déjà,  à  l'étude  :  le  barrage  réservoir  d'Assouan.  Les  deux  be- 
soins qu'on  se  proposait  ainsi  de  satisfaire  étaient  les  suivans  : 
parer  k  l'insuffisance  des  crues  trop  faibles  qui  ne  permettent 
pas*  d'amener  l'eau  jusqu'à  certaines  terres,  étendre  k  la  Hante- 
Egypte  le  système  de  l'irrigation  pérenne  dont  bénéficie  depuis 
longtemps  déjà  le  Delta.  Nous  avons  vu  par  quel  procédé  Mougel- 
bey  rendit  possible  la  transformation  de  l'agriculture  de  cette 
région  :  élever  le  niveau  du  fleuve  en  barrant  son  cours  et 
atteindre  ainsi,  au  moyen  des  canaux,  les  terres  les  plus  hautes 
lorsque  le  Nil  est  à  l'étiage,  c'est-à-dire  au  moment  où  il  est  né- 
cessaire d'arroser  le  coton.  Cette  conception  grandiose  a  résolu, 
une  fois  pour  toutes,  le  problème  des  irrigations.  Reprise  ces 
derniers  temps,  réalisée  de  nouveau  en  1892,  avec  un  succès 
remarquable,  elle  va  probablement,  dans  un  délai  plus  ou  moins 

(1)  Ajoutons  que,  depois  le  décret  du  10  mai  1899,  art.  VI,  les  terres  de  Haute- 
Egypte  Jusqu'à  présent  irriguées  par  bassins  payent,  dès  qu'elles  bénéficient  de 
l'irrigation  pérenne,  une  surtaxe  de  30  ou  de  50  piastres  par  feddan  (la  piastre  vaut 
0,2592  et  le  feddan  mesure  4200  m.  q.}. 

(2)  Barois,  loe.  cU.,  p.  55. 


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LES   laRIOATIONS   EN   tOTPTE.  438 

long,  prendre  de  nouvelles  formes  qui  permettront  à  l'Egypte  et 
an  Soudan  égyptien  de  retirer  du  Nil  tout  ce  qu'il  peut  leur 
donner.  Cette  idée  a  pour  succédané  celle  d'un  réservoir  établi, 
non  plus  dans  le  lit  même  du  fleuve,  mais  dans  la  vallée  paral- 
lèle et  relié  au  Nil  par  des  travaux  d'art,  sur  le  modèle  du  fameux 
lac  Mœris.  L'imagination  des  ingénieurs  lui  a  donné  des  formes 
très  diverses,  au  cours  de  ces  dernières  années.  Plusieurs  empla- 
cemens  furent  proposés.  En  1890,  sir  W.  Willcoks,  l'éminent 
ingénieur,  qui  dirigea  longtemps   le   service   des  irrigations, 
fut  chargé  de  faire  sur  la  question  un  rapport  définitif.  Il  n'exa- 
mina pas  moins  de  dix  projets  et  donna  la  préférence  à  celui 
d'entre  eux  qui  tirait  parti  de  la  cataracte  d'Assouan*  Soumis  en 
1894  à  une  commission  internationale,  ce  projet  fut  approuvé 
par  eUe,  puis  exécuté  en  quatre  années  par  une  maison  anglaise, 
an  moyen  de  capitaux  fournis  par  des  banquiers  britanniques  et 
remboursables  par  le  gouvernement  khédivial  en  soixante  semés- 
trialités  de  78613  livres  égyptiennes.  Cet  ouvrage  fut  inauguré 
le  10  décembre  1902.  Qu'on  se  représente,  au  sommet  de  la 
cataracte,  un  lac  parsemé  d'ilôts,  les  uns  rocheux,  les  autres 
verdoyans,  au  milieu  desquels   se  détache  en  pleine   lumière 
la  fine  silhouette  du  temple  de  Philœ,  maintenant  à  demi  sub- 
iMxevgé.    Les    falaises     circulaires     de    deux   montagnes    sur- 
plcmbent  le  miroir  liquide  aux  reflets  changeans,  semblent  se 
rejoindre  dans  le  fond  vers  le  Sud  et  n'ouvrent  au  fleuve,  de 
l'antre  côté,  en  aval,  qu'un  chenal  assez  étroit,  tout  embalisé  de 
ST'cs  rochers  granitiques.  Sur  ces  assises  naturelles  on  a  jeté  les 
o^nt  onze  arches,  armées  de  vannes  en  acier  derrière  lesquelles 
l'eau  peut  monter  à.  une  hauteur  de  20  mètres,  d'un  pont  recti- 
ligne,  continué  par  un  mur  plein.  Ce  barrage,  long  de  1 966  mètres 
7^i  ferme  la  vallée  et  la  transforme  en  un  réservoir  de  plus  d'un 
'^^Uîard  de  mètres  cubes,  est  percé  de  180  ouvertures  destinées  an 
Pesage  de  l'eau  et  qui  en  permettent  l'écoulement.  A  son  extré- 
^ïté  gauche,  un  canal  de  navigation  a  été  creusé  dans  le  roc. 

Tant  que  le  Nil  charrie  du  limon,  toutes  les  portes  restent 
Ouvertes.  Aussitôt  que  le  courant  commence  à  devenir  clair,  ce 
J^i  se  produit  en  octobre  ou  en  novembre,  suivant  les  années,  on 
ï^ruxe  graduellement  les  portes.  Le  relèvement  du  niveau  du  fleuve 
^  tait  sentir  jusqu'à  160  kilomètres  en  amont.  La  provision  d'eau 
^^i^î  recueillie  a  permis  d'entreprendre  aussitôt  l'application  de 
^îi^gation  permanente  à  190000  hectares  de  terres  à  bassins. 


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436  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Achevé  presque  en  même  temps  que  celui  d'Assouan  sur  un 
plan  bien  plus  restreint  et  destiné  à  élever  le  fleuve  à  la  prise  du 
grand  canal  Ibrahknieh,  le  barrage  d'Assiout  a,  lui  aussi,  la 
forme  d'un  pont.  Entre  ses  arches  sont  des  vannes  grâce  aux- 
quelles on  règle  le  débit  de  ce  canal  qui  irrigue  la  Moyenne- 
Egypte  et  le  Fayôum.  La  même  année  1902  vit  encore  l'inaugu- 
ration du  barrage  de  Zifta  établi  sur  la  branche  de  Damiette  pour 
compléter  l'œuvre  de  celui  du  Delta  de  façon  à  retenir  quatre 
mètres  d'eau  au-dessus  du  niveau  le  plus  bas  du  fleuve. 

Avant  même  que  ces  travaux  fussent  terminés,  leurs  auteurs 
songeaient  déjà  à  l'agrandissement  du  plus  important  d'entre  eux 
et  d'autres  ouvrages  plus  vastes  encore,  plus  hardis  surtout, 
prenaient  forme  et  hantaient  leur  imagination. 

VI 

En  préconisant  le  projet  d'un  réservoir  à  la  crête  de  la  cata- 
racte d'Assouan,  sir  W.  Willcocks  proposait  de  lui  donner 
28  mètres  de  retenue  et  une  capacité  de  2700  millions  de  mètres 
cubes.  Une  des  raisons  qui  firent  réduire  ces  mesures  à  20  mètres 
de  hauteur  et  à  un  milliard  de  mètres  cubes  fut  le  souci  de  pré- 
server d'une  submersion  complète  le  temple  de  Philœ.  Quand 
on  apprit  que  Teau  du  réservoir  d'Assouan  ne  pouvait  servir 
qu'en  faible  partie  à.  la  fécondation  des  terres  incultes  mais  allait 
être  employée  à  l'amélioration  des  cultures  existantes,  il  n'y  eut 
qu'un  cri  dans  le  pays  :  Agrandissons  le  réservoir  et  plaçons  le 
barrage  à  la  hauteur  prévue  au  projet  de  M.  Willcocks!  Ce  der- 
nier apporta  aux  intéressés  l'appui  de  sa  grande  autorité.  Avant 
de  rien  entreprendre,  le  gouvernement  consulta  le  savant  ingé- 
nieur sir  B.  Baker,  principal  membre  de  la  Commission  interna- 
tionale h  laquelle  fivait  été  soumis  le  projet  du  réservoir.  Sir  B. 
Baker  émit  des  doutes  sur  la  solidité  du  barrage  ainsi  surélevé; 
il  conseilla  d'attendre  et  d'observer.  Le  ministère  des  Travaux 
publics  s'appropria  d'autant  plus  facilement  cet  a\îs  que  sir  W. 
Garstin,  conseiller  de  ce  département,  rattache  l'agrandissement 
du  réservoir  à  une  série  d'autres  œuvres  qui  devraient  être  exé- 
cutées dans  le  Soudan  et  dans  la  région  des  lacs  équatoriaux, 
mais  seulement  après  de  longues  études.  Cette  décision  eut  pour 
corollaire  la  suspension  de  la  vente  des  terres  incultes  de  l'Etat; 
elle  causa  une  vive  émotion  et  souleva  d'ardentes  protestations. 


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LES  IRRIGATIONS  EN  EGYPTE.  437 

Le  principal  emploi  des  capitaux,  indigènes  ou  européens,  placés 
en  Egypte,  est  en  effet  le  défrichement,  le  dessèchement  ou 
Tamendement,  par  l'irrigation,  le  drainage  ou  le  colmatage,  des 
terres^  incultes  ou  mauvaises  et  leur  revente  aux  fellahs  après 
lotissement.  Bien  des  intérêts  se  trouvaient  lésés  et  de  plus 
grands  espoirs  déçus.  Une  compensation  ne  pouvait-elle  pas  être 
apportée  par  quelque  autre  projet  immédiatement  réalisable? 

Un  rapport  des  plus  intéressans  du  conseiller  aux  Travaux 
publics  a  répondu  tout  récemment  à  cette  question  (1  ) .  Sir  W .  Gar- 
stin  a  passé  une  grande  partie  de  1904  à  étudier  l'hydrographie 
du  Soudan.  En  livrant  au  public  le  résultat  de  ses  observations, 
il  examine  les  moyens  d'assurer  à  l'Egypte,  par  de  grands  tra- 
vaux, une  irrigation  plus  régulière  et  plus  abondante.  Il  écarte 
ou  tout  au  moins  ajourne  assez  sommairement  un  projet  déjà 
ancien,  celui  d'un  réservoir  à  créer  dans  le  Wadi  Rayan,  dé- 
pression  naturelle  creusée    en  forme  d'entonnoir  au  Sud  du 
Fayoum  et  qui  permettrait,  en  emmagasinant  une  quantité  de 
trois   milliards    de   mètres,   de  compléter  l'effet  du  réservoir 
d'Assouan surélevé  de  six  mètres;  il  ajourne  également  l'examen 
d'un  projet  de  «  réservoirs  d'une  capacité  totale  de  4  millions 
de  mètres  cubes  échelonnés  entre  la  seconde  et  la  sixième  cata- 
racte... à  Tépoque  où  le  relevé  de  cette  partie  de  la  vallée  du 
JVîI  aura  été  achevé  et  le  débit  du  fleuve  pendant  l'hiver  gran- 
ciement  accru.  » 

En  revanche,  il  préconise  deux  idées  :  construire  un  nouveau 
liarrage  en  aval  de  celui  d'Assouan  à  Esneh  en  Haute-Egypte; 
ciireuser,  élargir  et  régulariser  les  deux  branches  de  Damiette  et 
cie  Rosette  dont  le  débit  ne  suffit  pas  actuellement  à.  évacuer 
l 'eau  du  Nil  assez  rapidement  pour  que,  dans  le  cas  d'une  forte 
cirue,  le  Delta  soit  à  l'abri  des  inondations.  Et  il  est  à  noter  que 
ie  dernier  rapport  de  lord  Cromer  annonce  la  mise  en  train 
immédiate  de  ces  projets  (2).  Mais  la  partie  la  plus  importante 
cie  son  œuvre  est  l'exposé  de  ses  études  sur  l'utilisation  des  eaux 
de  TAbyssinie  et  du  Soudan. 

C'est  de  ces  deux  pays  que  l'Egypte  reçoit  l'eau  et,  partant,  la 
"Vie.  Étant  donnés  les  progrès  accomplis  par  les  sciences  tech- 

[{)  nu  même  auteur  Some  problème  of  the  Upper  Nite,  1/X*^.  Century  Review^ 
sept.  1905,  pp.  345-373  et  Note  sur  les  projets  relatifs  au  Nil,  appendice  au  rapport 
^e  lord  Cromer  pour  1905  sur  l'Egypte  et  le  Soudan,  p.  145. 

(2)  P.  60^1. 


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438  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

niques  dont  disposent  de  nos  jours  les  ingénieurs,  on  peut  dire 
sans  exagération  que  le  maître  de  l'une  de  ces  deux  régions  pour- 
rait, sinon  stériliser  toute  la  vallée  du  Nil,  ainsi  qu'on  l'a  soutenu, 
du  moins  en  diminuer  sérieusement  la  productivité.  Cette  consi* 
dération  a  été  la  raison  décisive  qui  a  triomphé  des  argumens  de 
ceux  qui  s'opposaient  &  la  dernière  expédition  du  SoudÀn.  Inverse- 
menty  en  facilitant  le  cours  du  Haut-Nil,  de  ses  branches  et  de  ses 
affluens,  en  dégageant  le  déversoir  des  grands  lacs  dont  il  reçoit 
le  trop-plein,  on  peut  enrichir  à  la  fois  et  le  Soudan  et  l'Egypte. 
Dans  ce  dessein  sir  W.  Garstin  développe  son  plan.  Il  n'en- 
visage rien  moins  que  l'aménagement  du  Nil  31eu  au  profit  de 
l'irrigation  du  Soudan  et  celui  du  Nil  Blanc,  de  ses  affluens  et 
de  ses  dépendances  en  vue  d'alimenter  abondamment  le  Nil 
égyptien  une  fois  la  crue  finie,  le  Nil  Bleu  étant,  durant  cette 
période,  réservé  pour  l'irrigation  des  contrées  riveraines.  D'une 
part,  sir  W.  Garstin,  après  avoir  indiqué  en  passant  les  avan- 
tages que  retireraient  l'Egypte  et  le  nord  du  Soudan  de  bar- 
rages qui  transformeraient  le  lac  Tsana  en  un  grand  réservoir, 
insiste  sur  l'établissement  d'un  ouvrage  de  ce  genre  en  dehors  du 
territoire  abyssin.  D'autre  part,  il  propose  d'accroître  la  décharge 
des  grands  lacs  par  l'établissement  de  régulateurs  aux  chutes 
Ripon  sur  le  lac  Victoria,  et  &  quelques  kilomètres  en  aval  du 
lac  Albert,  sur  le  Bahr-el-Gebel.  Un  tel  projet  ne  saurait  être 
utile  que  si  ce  fleuve  cessait  de  perdre  dans  les  marc^s  une 
gi*ande  partie  de  ses  eaux.  Car  la  raison  pour  laquelle  le  Nil 
Blanc  et  ses  tributaires  exercent  sur  la  crue  une  action  insigni- 
fiante, c'est  que  leurs  eaux  sont  arrêtées  au  passage  par  d'im- 
menses marais.  Déga(?er  celles-ci  en  les  endiguant  ou  en  les  cana- 
lisaiil  serait  permettre  à  l'Egypte  d'en  tirer  abondamment  parti 
toute  Tannée  et  plus  ptirticulièrement  à  Tépoque  de  la  crue.  On 
en  maintiendrait  le  courant,  ainsi  que  celui  du  Bahr-el-Zaiiaf, 
soit  par  l'endiguement  ou  la  surélévation  des  rives  du  fleuve,  soit, 
ce  qui  serait  plus  efficace,  en  coupant  la  boucle  qu'il  forme  de 
Bor  à  son  confluent  avec  le  Sobat,  au  moyen  d'un  canal  rec^ 
tiligne,  long  de  210  kilomètres  et  muni  de  régulateurs  aux  deux 
extrémités.  D'après  ce  dernier  plan,  qui  semble  avoir  le  plus  de 
chances  d'être  adopté,  le  premier  régulateur  du  canal  serait  ouvert 
et  le  second  fermé  pendant  la  période  d'étiage  de  façon  que  les 
eaux  du  Haut-Nil  se  déversent  dans  le  canal  pour  alimenter  le 
Nil  Blanc  et  le  Nil  égyptien.  L'opération  inverse  aurait  lieu  pen- 


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LES   IRKIGATIONS   EN   EGYPTE.  439 

dant  la  crue,  et  les  eaux,  inutiles,  souvent  dangereuses  en  ce 
moment,  seraient  ainsi  refoulées  dans  les  marais  voisins.  L'œuvré 
se  compléterait  par  l'extraction  des  végétations  marécageuses,  les 
sadds,  qui  obstruent  le  Haut-Nil. 

VII 

Inutile  d'ajouter  que  cette  œuvre  gigantesque,  dont  rachève*» 
ment  nécessiterait  une  dépense  de  21 400  000  livres  égyp- 
tiennes (1),  n'est  pas  près  d'être  accomplie.  Sir  W.  Garstin,  après 
en  avoir  dressé  le  devis,  ajoute  que  «  le  temps  n'est  pas  encore 
venu  d'exécuter  la  majeure  partie  d'un  aussi  vaste  programme,  » 
et  que,  même  si  l'on  disposait  de  l'argent  nécessaire,  «  une 
période  de  dix  à  quinze  ans  suffirait  à  peine,  en  supposant 
les  circonstances  les  plus  favorables  (2).  »  Il  indique  tojitefois^ 
par  ordre  d'importance,  les  projets  suivans  «  comme  plus  urgens 
et  susceptibles  d'être  poursuivis  dans  une  période  relativement 
courte...  :  »  la  surélévation  du  barrage  d'Assouan,  le  remanie- 
ment des  branches  de  Rosette  et  de  Damiette,  celui  du  Bahr-el- 
Gebel,  l'élévation  des  canaux  de  la  Basse  et  de  la  Haute-Egypte, 
un  barrage  sur  le  Nil  entre  Assiout  et  Keneh,  un;^,second  sur 
le  Nil  Bleu  et  quelques  autres  travaux  de  moindre  importance 

Dans  dix  ans,  la  conversion  de  la  dette  égyptienne  aura,  si 
elle  est  alors  pratiquement  réalisable,  fait  bénéficier  le  Trésor 
khédivial  de  disponibilités  qui  permettront  de  mener  à  bonne  fin 
au  moins  une  partie  de  tout  cela.  En  attendant,  une  expérience 
déjà  suffisamment  prolongée  instruira  l'Egypte  sur  les  résultats 
de  son  nouveau  système  d'irrigation.  Ce  système  et  le  régime 
qu'il  impose  à  l'agriculture  ont  enrichi  l'Egypte,  cela  est  certain  « 
Si  le.  pays  retirait  normalement  de  sa  terre,  comme  il  le  faisait, 
il  y  a  trois  quarts  de  sf  àcle,  une  seule  récolte  de  blé,  de  légumes 
ou  de  fourrage,  il  ne  pourrait  pas  acquitter  les  arrérages  de  ses 
emprunts  ni  même  importer,  en  échange  de  son  coton,  les  pro- 
duits manufacturés  dont  sa'  population  ne  saurait  désormais  se 
passer. 

Reste  à  savoir  si  ces  brillans  résultats  sont  durables.  Le  fellah 

(i)  13  millions  pour  le  Soudan  pour  ld05  et  8  400  000  pour  l'Egypte.  Rapport 
Cromer  poui*  1905  et  Garstin,  Report  upon  the  Basin  of  Ihe  Upper  Nile,  Appendice» 
l,p.  13. 

(8)  aarsUn,  Rep<>rt,  p.  12. 


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440  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

n'épuîse-t-îl  pas  le  sol  dont  il  tire  des  fruits  si  riches  et  si  abon- 
dans?  Ne  vit-il  pas  sur  son  capital,  aux  dépens  de  ses  enfans  ou 
de  ses  petits-enfans?  Des  esprits  sagaces  et  avertis  l'ont  soutenu 
et  leurs  démonstrations  méritent  d'être  examinées. 

Une  remarque  qui  peut  être  faite  par  quiconque  étudie  avec 
quelque  attention  le  procédé  de  l'irrigation  permanente  c'est 
qu'avec  lui  le  Nil  ne  dépose  plus  son  limon  sur  le  sol.  Pendant 
la  crue,  Teau  du  fleuve  contient  par  litre  0,015  de  matières  en 
suspension.  M.  Barois  a  calculé  que,  sous  le  régime  des  bassins, 
chaque  hectare  reçoit  un  dépôt  de  13  tonnes.  La  crue  finie,  le 
courant  ne  contient  presque  plus  de  limon.  Or  c'est  à  ce  mo- 
ment-là qu'on  le  dérive  sur  les  champs  complantés  de  coton  ou 
de  cannes,  au  moyen  de  canaux  dont  les  parois  retiennent  la 
petite  quantité  de  limon  que  peut  encore  charrier  le  liquide, 
i  L'arrosage  est  complété  grâce  à  l'eau  des  puits  qui  est  parfaite- 
;ment  claire.  Même  durant  la  crue,  l'eau,  déversée  sur  une  sur- 
face qui  s'étend  chaque  année,  ne  séjourne  pas:  elle  est  évacuée 
:  avant  de  s'être  dépouillée  de  son  limon. 

La  terre  n'est  donc  plus  fécondée,  et  pourtant  ses  maîtres  lui 
demandent  d'être  beaucoup  plus  féconde  que  jadis.  Les  cultures 
s'y  succèdent  sans  interruption  et,  parmi  elles,  les  deux  princi- 
pales qui  se  développent  de  plus  en  plus,  le  coton  et  la  canne,  sont 
épuisantes  au  plus  haut  point.  M.Jean  Brunhes  trace  un  tableau 
très  noir  du  «  surmenage  »  des  bonnes  terres  du  Delta  :  «  Voici 
quelques  épisodes  de  l'exploitation  triennale:  le  trèfle  d'Egypte 
ou  bersim  est,  dans  beaucoup  d'endroits,  coupé  ou  plus  exacte- 
ment «  brouté  )>  au  moins  huit  ou  dix  fois  en  cinq  mois  ;  car, 
durant  tout  ce  temps...  tous  les  animaux  vivent  aux  champs  sur 
le  bersim  même;  attachés  à  des  pieux,  ils  broutent  jusqu'au  ras 
du  sol,  toute  l'herbe.:,  qu'ils  peuvent  atteindre...  Après  plu- 
sieurs semaines  de  ce  régime,  on  obtient  encore  une  dernière 
coupe  de  bersim  qui  est  destinée  à  être  séchée...  Or  le  bersim 
a  déjà  été  précédé  par  le  blé  ou  par  l'orge  récoltés  en  mai  avant 
la  crue,  puis  par  le  maïs  semé  en  juin  et  récolté  à  la  fin  d'oc- 
tobre. Quand  cette  terre  a  produit  deux  récoltes  de  céréales,  puis 
dix  coupes  de  bersim,  croit-on  qu'on  soit  satisfait?...  Comme  il 
reste  encore  quelques  brins  d'herbe,  le  propriétaire  loue  son 
champ  à  des  bédouins  qui  arrivent  avec  leurs  moutons  (1).  » 

(1)  Llrrigation  dans  la  péninsule  ibérique  et  dans  V Afrique  du  Nord,  p.  3^. 


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LES   IRRIGATIONS   EN   EGYPTE.  441 

Donnant  sans  cesse,  ne  recevant  jamais  rien,  par-tiuel  miracle^ 
le  sol  ne  se  ruinerait-il  pas? 

L'épuisement  par  surmenage  n'est  pas  le  seul  agent  de  stéri- 
lité dont  rÉgypte  soit  menacée.  Les  effets  de  la  saturation  de 
ses  terres  par  le  sel  sont  tout  aussi  redoutables,  a  L'eau  de  la 
crue,  continue  M.  Brunhes,  est  distribuée  sur  une  beaucoup 
plus  grande  étendue  grâce  à  tout  im  réseau  de  canaux,  grâce 
aussi  à  des  travaux  d'art  anciens  et  nouveaux  qui  mettent  en 
réserve  une  partie  du  flot  annuel  ;  il  en  résulte  qu'on  a  étendu 
démesurément  la  zone  que  peut  arroser,  avec  un  réel  profit  pour  la 
terre,  Teau  du  fleuve...  Cette  eau  ne  doit  pas  servir  seule- 
ment... à  arroser  les  terres  en  vue  de  la  culture,  mais  encore  à  les 
arroser  en  vue  du  dessalage,  ce  qui  exige  une  proportion  d'eau 
beaucoup  plus  grande  par  unité  de  surface  (1).  »  Les  terres  ne 
se  dessalent  donc  pas  suffisamment,  faute  de  Teau  nécessaire  et, 
peu  à  peu,  elles  se  stérilisent. 

Ces  observations  contiennent  une  certaine  part  de  vérité  :  il 
est  vrai  que  les  ingénieurs,  choisis  dans  les  Indes,  après  l'occu- 
pation britannique  par  le  gouvernement  khédivial,  pour  re- 
prendre et  perfectionner  l'œuvre  des  irrigations,  ne  tinrent  pas, 
au  début,  un  compte  suffisant  des  différences  qui  séparent 
rÉgypte  du  pays  où  ils  avaient  acquis  leur  expérience  :  faible 
pente  des  rives  du  Nil,  défaut  presque  complet  de  pluie  dans 
cette  région.  Aussi,  durant  quelque  temps,  les  erreurs  anciennes 
se  maintinrent;  les  drains  déjà  existans  furent  quelque  peu  né- 
gligés, et  les  drains  dont  le  besoin  se  faisait  sentir  furent  établis 
trop  parcimonieusement.  Il  est  encore  vrai  que  bien  des  fellahs, 
déconcertés  par  le  nouvel  état  de  choses,  ont  fatigué  leurs  terres 
par  des  cultures  épuisantes  trop  rajpprochées.  Mais,  depuis  lors, 
ces  erreurs,  dont  il  faut  se  garder  d'exagérer  la  portée,  ont  été 
réparées.  Si,  jusqu'en  1885,  le  service  des  irrigations  ne 
s'occupa  pour  ainsi  dire  pas  de  drainage,  il  a  creusé  depuis  cette 
époque  jusqu'en  1901,  4  500  kilomètres  de  drains,  améliorant 
ainsi  les  terres  cultivées,  gagnant  dans  le  Delta  près  de 
250000  hectares  improductifs.  En  outre,  le  dessalage  des  terres 
a  fait  d'énormes  progrès  ces  dernières  années. 

Les  terres  reçoivent  actuellement  beaucoup  moins  de  limon 
qu'autrefois,  le  fait  est  exact.  Avant  d'en  tirer  un  raisonnement, 

(1)  Loe.  cit.,  p.  861. 


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442  REVUE  DBS  DEUX  MONDES. 

OU  agirait  sagement  en  recherchant  quelle  est  au  juste  Taction 
de  ce  limon,  ce  qu'il  est  difficile  de  dire.  Un  petit  livre  substan- 
tiel de  M.  Gh.  Pensa  le  décrit  comme  éminemment  argi- 
leux, riche  en  oxyde  de  fer  et  pauvre  en  phosphate.  Le  même 
auteur  observe  que  le  Rhône  et  le  Danube  transportent  deux 
fois,  et  le  Mississipi  six  fois  plus  de  limon  que  le  Nil  et  il  ea 
conclut  que  ce  n'est  pas  tant  la  quantité  que  la  qualité  du  limon 
nilotique  qui  donne  à  l'Egypte  sa  fécondité.  M.  Barois,  au 
contraire,  refuse  presque  toute  action  fécondante  au  limon. 
D'après  lui,  l'eau,  entrée  dans  les  crevasses  qui  séparent  les 
mottes,  «  exerce  par  elle-même,  indépendamment  des  matières 
qu'elle  tient  en  suspension,  une  action  spéciale  fertilisante  »  et 
a  en  décomposant  l'air  très  divisé  qu'elle  emprisonne  dans  ces 
minces  fissures,  elle  rend  de  nouvelles  forces  à  la  terre  épuisée 
par  les  moissons  précédentes  (1).  » 

Sans  prendre  parti  dans  ce  débat  technique,  on  peut  dire  que 
le  sol  a  partout  la  profondeur  suffisante  pour  permettre  la  cul- 
ture intensive  actuellement  pratiquée  sur  la  plus  grande  partie 
du  territoire  égyptien,  pourvu  toutefois  qu'un  bon  assolement 
soit  bien  établi.  Il  faut  déplorer  sans  doute  que  l'emploi  des  en- 
grais, condition  ailleurs  nécessaire,  ici  tout  au  moins  utile,  de 
la  culture  intensive,  reste  si  exceptionnel.  Néanmoins  une  expé- 
rience acquise  dans  le  Delta  par  près  d'un  siècle  de  culture 
ootonnière,  semble  bien  démontrer  que,  même  en  l'absence  de 
ce  succédané  du  limon,  l'organisation  actuelle  est,  somme  toute, 
satisfaisante. 

VIII 

Ce  n'est  pas  à  dire  que  le  régime  actuel  des  irrigations  et  des 
cultures  de  l'Egypte  soit  la  perfection,  ni  que  ce  pays  ne  puisse 
plus  en  accroître  le  rendement.  Bien  des  améliorations  y  pour 
raient  être  introduites  par  l'administration  dont  le  zèle  ne  sau- 
rait être  trop  loué,  mais  dont  les  ressources  sont  limitées,  et  sur- 
tout par  les  particuliers.  Avec  le  système  de  Tirrigation  pérenne, 
quand  les  agens  du  ministère  des  Travaux  publics  ont  rempli 
leur  tâche,  qui  consiste  à  conduire  l'eau  à  proximité  des  terres, 
les  propriétaires  de  celles-ci  ont  encore  tout  à  faire,  car  ce  pro- 

(1]  Loc.  cit.,  p.  74. 


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LES   IRRIGATIONS   EN   EGYPTE.  443 

cédé,  en  apportant  de  nouvelles  richesses  à  Tagriculteur  égj-p- 
tien,  lui  a  imposé,  comme  condition,  de  nouvelles  et  plus 
lourdes  obligations.  C'est  lui  qui  doit  élever,  parfois  jusqu'à 
cinq  mètres  de  hauteur,  l'eau  du  fleuve  ou  du  canal  &  ses 
champs,  après  avoir  disposé  leur  surface  de. manière  à  permettre 
au  liquide  de  l'arroser  tout  entière  et  de  s'écouler  en  temps 
voulu.  Les  instrumens  en  usage  pour  cela  vont  du  simple  seau 
de  toile  et  de  branchages  jusqu'aux  pompes  les  plus  perfection*' 
nées.  A  chaque  pas,  un  chadouf  ou  une  sakieh  anime  la  mono- 
tonie plantureuse  et  plate  de  la  plaine  égyptienne.  Le  premier  de 
ces  appareils  se  compose  de  deux  poteaux  reliés  par  une  tra-^ 
verse  sur  laquelle  bascule  une  longue  perche  dont  une  extré* 
mité  retient  par  une  corde  un  seau  de  cuir,  tandis  que  l'autre, 
grossie  d'une  lourde  motte  durcie,  sert  de  contrepoids  et  per* 
met  de  relever  le  seau  sans  grand  effort.  La  sakieh  est  une  roue 
en  bois,  munie  d'un  chapelet  de  pots  en  terre  et  mue  par  un 
buffle,  au  moyen  d'un  système  d'engrenage  plus  ou  moins  per- 
fectionné. Il  va  sans  dire  que  la  moindre  pompe  donne  un  re^ 
sultat  infiniment  supérieur  et,  partant,  plus  économique. 
D'après  les  calculs  de  l'administration  des  Domaines  de  l'Etat, 
l'arrosage  d'un  hectare  de  coton  par  ce  dernier  procédé  lui. 
revient  à  3  fr.  56.  Sir  W.  Willcocks  estime  que  cette  opération, 
ainsi  exécutée,  coûte  5  francs  au  fellah,  naturellement  moins 
habile  que  les  agens  de  cette  administration,  et  surtout  pourvu 
d'une  pompe  moins  bonne.  Enfin,  en  évaluant  à  75  centimes  la 
journée  d'un  ouvrier  rural,  l'arrosage  de  ce  même  hectare  de 
coton  représenterait,  avec  un  chadouf ^  35  francs  et,  avec  une 
sakieh^  20  francs  I 

Ne  serait-il  pas  possible  de  mettre  les  pompes  à  la  portée 
des  petits  cultivateurs  par  une  combinaison  analogue  à  celle 
grâce  à  laquelle  les  plus  pauvres  fermiers  français  usent  de  bat-^ 
teuses  ou  d'alambics  à  vapeur? 

Une  des  raisons  qui  s'opposent  à  la  réalisation  de  ce  vœu 
est  d'ordre  administratif .  L'établissement  des  cA^â^^u/^  est  libre, 
celui  des  sakiehs  et  autres  roues  mues  par  des  animaux  doit  être 
autorise  par  le  moudir  (préfet),  celui  d'une  pompe  ne  peut  être 
autorisé  que  par  le  ministère  des  Travaux  publics,  moyennant 
payement  d'un  droit  fixe  d'une  livre,  plus  d'un  droit  d'une  demi- 
livre  par  cheval-vapeur.  Pour  délivrer  ces  licences  on  tient 
compte  de  la  superficie  des  terrains  à  irriguer,  et  c'est  sur  cette 


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"„  ll.l^^^lllfl 


444  REVUE  DES  DEUX  MONDES.' 

superficie  que  le  calibre  de  la  pompe  est  mesuré.  Vient-elle  à 
diminuer,  ce  calibre  doit  être  réduit  proportionnellement.  Un 
tel  système  offre  l'inconvénient  de  favoriser  la  grande  propriété, 
et  cela  d'autant  plus  qu'il  se  combine  avec  celui  des  rotations 
dont  il  a  été  parlé  plus  haut.  L'autorisation  d'établir  une  pompe 
est  rarement  accordée  aux  petits  propriétaires.  D'autre  part,  un 
grand  domaine  qui  confine  à  plusieurs  canaux  publics,  est  assuré 
de  ne  jamais  manquer  d'eau,  car  ces  canaux  ne  sont  jamais  fer- 
més simultanément  à  l'époque  des  rotations.  Plus  heureux  que 
ses  voisins,  le  grand  propriétaire  peut  donc  toujours  subvenir 
aux  besoins  d'arrosage  les  plus  pressâns. 

Et  pourtant  les  grands  domaines  disparaissent  les  uns  après 
les  autres,  morcelés  en  menues  parcelles  que  les  fellahs  se  dis- 
putent à  l'envi.  Une  bonne  partie  des  sociétés  égyptiennes  par 
actions  ont  été  fondées  en  vue  de  poursuivre  ce  genre  d'opéra- 
tion dont  le  gouvernement  lui-même  donne  lexemple,  et  l'acti- 
vité qu'elles  mettent  à  réaliser  leur  objet,  permet  presque  d'entre- 
voir le  moment  où  un  domaine  de  quelques  centaines  d'hectares 
sera  une  curiosité  en  Egypte.  Heureuse  transformation,  mais  qui, 
étant  donné  ce  qui  précède,  complique  singulièrement  le  pro- 
blème de  l'irrigation  !  Le  propriétaire  d'une  petite  parcelle  est 
incapable  d'acheter  une  pompe  ;  le  pourrait-il  même,  qu'on  ne 
saurait  l'autoriser  à  en  user  pour  lui  seul,  car  ce  serait  organi- 
ser le  gaspillage  du  précieux  liquide  et  en  rendre  l'évacuation 
presque  impossible. 

La  disparition  de  la  grande  propriété  va-t-elle  donc  être  celle 
des  procédés  perfectionnés  et  le  retour  aux  moyens  primitifs 
d'arrosage  ? 

L'association  et  la  coopération  résoudront  sans  doute  cette 
contradiction.  C'est  ce  que  les  cultivateurs  égyptiens  ont  déjà 
compris.  Souvent  plusieurs  d'entre  eux  s'entendent  pour  acheter 
une  pompe  et  pour  l'exploiter  en  commun.  Plus  fréquemment 
encore,  un  riche  propriétaire  loue  à  ses  voisins  l'usage  de  sa 
pompe,  ce  qui  lui  confère  sur  eux  un  grand  ascendant.  Cet 
exemple  a  été  suivi  par  des  sociétés  dont  lobjet  unique  ou  prin- 
cipal est  la  fourniture  de  l'eau  d'arrosage,  et  le  gouvernement  se 
rend  si  bien  compte  de  l'utilité  de  cette  combinaison,  qu'il  per- 
met à  ces  sociétés  de  faire  servir  à  leurs  distributions  les  canaux 
publi'*'dont  l'entretien  est  à  sa  charge.  Il  y  a  là  comme  une  dé- 
légation faite  par  l'État  égyptien  d'un  pouvoir  qu'il  exerce  de 


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LES  IRRIGATIONS  EN  EGYPTE.  448 

temps  immémorial.  Chacun  y  trouve  son  avantage.  Les  agens 
du  ministère  contrôlent  bien  plus  facilement  les  engins  d'une 
compagnie  d'irrigation  que  ceux  des  petits  cultivateurs,  et  ces 
derniers  préfèrent  traiter  avec  une  entreprise  privée  intéressée 
à  satisfaire  et  à  ménager  ses  cliens,  qu'avec  une  administration 
publique  plus  autoritaire  et  plus  formaliste. 

Les  habiles  techniciens  qui  dirigent  ces  riches  sociétés  sont 
plus  à  môme  que  n'importe  quel  propriétaire  d'appliquer  à  l'ar- 
rosage les  récentes  découvertes,  par  exemple  les  moteurs  à 
pétrole  qui  leur  permettraient  de  réaliser  une  sérieuse  écono- 
mie, car  le  charbon  coûte  cher  en  Egypte,  ou  l'électricité  que 
fourniraient  soit  les  canaux  à  pente  rapide  du  Fayoum,  soit, 
pour  la  Haute-Egypte,  les  chutes  de  la  première  cataracte,  régu- 
larisée par  le  barrage  d'Assouan. 

.  Un  tel  arrangement  marque  peut-être  le  début  d'une  trans- 
formation du  rôle  respectif  de  l'Etat  et  de  l'individu  dans  l'œuvre 
vitale  de  Tirrigation.  Depuis  que  l'Egypte  existe  et  jusqu'aux 
premières  années  du  xix®  siècle,  celte  œuvre  était,  à  peu  de 
chose  près,  entièrement  celle  de  l'État  qui  pourvoyait  presque 
seul  à  la  dérivation  de  l'eau,  h  sa  restitution  au  fleuve  et  à 
rinondation  des  terres.  L'irrigation  pérenne  a  contraint  à  l'ini- 
tiative et  à  l'effort  personnel  le  fellah,  jusqu'alors  tout  passif, 
sous  la  dépendance  complète  de  la  volonté  de  ses  administra- 
teurs. Actuellement  enfin,  des  personnes  morales  privées  entre- 
prennent de  décharger  le  service  des  irrigations  de  quelques- 
imes  de  ses  fonctions.  N'est-il  pas  permis  de  prévoir  mieux 
encore  :  l'institution  de  vastes  associations  syndicales  qu,i  exé- 
cuteraient, au  profit  de  leurs  membres,  le  travail  poursuivi  par 
les  compagnies  financières  en  question?  L'augmentation  con- 
stante du  nombre  des  petits  et  des  moyens  propriétaires  ruraux, 
l'accroissement  continuel  de  leur  prospérité  matérielle,  les 
remarquables  progrès  intellectuels  et  moraux  réalisés  par  eux, 
leur  docilité,  leur  sociabilité,  leur  esprit  de  corps  et  de  disci- 
pline que  n'ont  pas  diminués  les  conditions  nouvelles  de  leur 
existence,  tout,  sans  parler  des  dispositions  nienveillantes  du 
gouvernement  égyptien,  permet  de  considérer  comme  réalisable 
l'organisation  que  nous  souhaitons. 

PlERRK  ÂRMINJOK  EJ  BeRNABD.  MiCHEL. 


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Tf!^ 


REVUE  LITTÉRAIRE 


LA  QUERBLLE  DES  AUTEURS  ET  DES  GRITIQUSS 
AU  THÉÂTRE 


Depuis  le  vienx  Geoffroy,  qui  est  Tancétre  de  la  corporation^ 
presque  tous  les  critiques  de  thé&tre,  sans  eu  excepter  Jules  Janin 
lui-môme,  ont  pris  soin  de  réunir  leurs  feuilletons  en  volumes.  Ou  si 
quelque  scrupule  les  en  a  empêchés,  une  main  pieuse,  aussitôt  Touvrier 
disparu,  a  choisi,  pour  la  publier  à  nouveau,  la  meilleure  part  de 
Tœuvre  interrompue  par  la  mort.  Ces  recueils,  qui  sont  fort  utiles,  le 
sont  d'abord  aux  auteurs  dramatiques.  Car  ceuz-d  entendent  le  bruit 
des  applaudissemens  qui  éclatent  dans  la  salle,  et  ils  en  conçoivent  une 
légitime  fierté;  mais,  une  fois  passé  le  moment  de  son  plaisir,  le 
public  sait-il  toujours  très  nettement  à  qui  il  le  doit?  n  lui  arrive, 
hélas  I  trop  souvent  d'embrouiller  les  noms  de  ses  auteurs  favoris, 
comme  aussi  les  titres  qu'ils  ont  à  sa  reconnaissance,  et  de  ne  pas 
faire  très  exactes,  dans  le  trésor  commun  du  théâtre  contemporain' 
les  parts  individuelles.  Les  comptes  rendus  des  critiques  sont,  à  tout 
le  moins,  des  inventaires  où  chacun  peut  retrouver  et  reprendre  son 
bien.  Ils  empêchent  en  môme  temps  que  beaucoup  des  ouvrages  qui 
brillèrent  aux  feux  de  la  rampe  ne  disparaissent,  sans  laisser  d'eux- 
mômes  aucune  trace.  Les  gloires  de  la  scène  sont,  pour  la  plupart, 
aussi  éphémères  qu'éclatantes  ;  des  artistes  les  plus  fameux,  à  peine 
est-ce  s'il  reste  un  nom,  et  qui  n'évoque  plus  aucune  idée  précise  ;  et 
rien  n'est  plus  lamentable  que 

Du  spectacle  d'hier  Tafflche  déchirée. 

Parmi  les  pièces  qui  furent  le  chef-d'œuvre  de  la  saison  dernière» 
combien  en  est-il  dont  tout  souvenir  s'est  déjà  effacé  dans  la  mémoire 
de  ceux  des  spectateurs  qui  les  acclamèrent  le  plus  bruyamment?  Et  si 


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REYUB  UTTÉRAIRB.  447 

qaelques-unes  d'entre  elles  sont  destinées  à  viTte,  ce  sont  encore  les 
discussions,  les  interprétations,  même  erronées,  les  appréciations, 
môme  divergentes,  et  les  controverses  des  critiques,  qoi  entretiendront 
autour  d'elles  le  mouvement  de  l'opinion,  c'est-à-dire  une  atmosphère 
de  vie  et  de  jeunesse. 

Aussi  tous  ceux  qu'intéresse  l'histoire  du  théâtre  feront-ils  bien  de 
mettre  dans  leur  bibliothèque,  à  côté  des  Quarante  ans  de  théâtre  {i) 
de  Francisque  Sarcey,  dont  on  a  publié  récemment  le  huitième  et  der- 
nier volume,  les  deux  volumes  pareillement  posthumes  d'Études  de 
critique  dramatique  (S)  de  Gustave  Larroumet.  Professeur   disert, 
Larroumet  conservait,  la  plume  à  la  main,  tous  ses  dons  de  facilité 
heureuse.  Fort  instruit,  et  des  choses  de  la  vie  comme  de  celles  de 
la  littérature,  doué  d'une  intelligence  plus  souple  encore  que  péné- 
trante, il  plaisait  par  l'aisance  du  tour,  par  une  abondance  toujours 
prête,  par  l'agrément  d'une  forme  élégante  sans  excès  de  subtilité  ni 
de  rafOnement.  M.  Adelphe  Brisson,  qui  a  recueilli  au  journal  le  Temp$ 
la  succession  de  Sarcey  et  de  Larroumet,  publie  à  son  tour,  sous  le  titre 
de  Le  Théâtre  et  les  mceurs  (3),  une  première  série  de  ses  articles.  On  les 
relit  avec  plaisir  et  profit,  et  on  ne  cessé  d'y  goûter  ces  qualités  pré- 
cieuses entre  toutes  :  une  conscience  scrupuleuse,  une  constante 
l'echerche  de  Tinformation  exacte  et  complète,  un  souci  d'entrer  dans 
le  dessein  de  l'auteur  et  de  l'expliquer  congrûment  au  public,  une 
Courtoisie  parfaite,  un  désir  charmant  de  ne  faire  de  peine  à  personne. 
fit  voici  déjà  trois  volumes  des  Propos  de  théâtre  de  M.  Emile  Faguet  (4). 
X..es  critiques  d'autrefois  adoptaient  volontiers  des  titres  un  peu  ambi- 
*tieuz  et  destinés  à  donner  le  change  sur  ce  qu'il  y  avait  dans  leurs 
études  de  nécessairement  fragmentaire.  Cela  s'appelait  Cours  de  litté- 
"f^ature  dramatique,  ou  bien  Histoire  du  théâtre  en  France;  mais  cee 
«q>pellations  ronflantes  n'y  faisaient  rien;  et  ce  n'étaient  malgré  tout 
que  dés  morceaux  détachés,  où  manquaient  précisément  la  méthode 
qui  fait  un  «  cours  »  et  la  suite  qui  fait  une  «  histoire.  »  Les  critiques 
de  maintenant  recherchent  les  titres  les  plus  modestes  et  se  soucient 
uniquement  de  trouver  une  étiquette   appropriée  à  leur  manière. 
^.  Jules  Lemaltre,  en  qm  s'est  personnifiée  naguère  la  critique  im- 
pressionniste, ne  promettait  au  lecteur  de  lui  donner  que  ses  Impres- 
sions de  théâtre:  M.    Faguet  nous  livre  ses  «  propos  »  de  thé&lre 

(1)  Quarante  ans  de  théâtre,  par  Fr.  Sarcey,  8  toI.  in-12  (Bibliothèqae  dei  Annales) . 
(S)  Études  de  critique  dramatique,  par  G.  Larroumet,  2  vol.  in-i6  (Hachette). 

(3)  Le  théâtre  et  les  mcaurs,  par  M.  Ad.  Brisson,  1  vol.  in-i2  (Flammarion). 

(4)  Propos  de  théâtre,  par  M.  Emile  Faguet,  3  toK  in-i8  (Société  française  d'im- 
primerie et  de  Ubralriâ). 


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■'.-■^^fwi^ 


448  ABVUE  DES  DEUX  MONDES. 

parce  qu*en  effet  il  entend  faire  du  feuilleton  une  causerie  avec  le 
public  lettré.  Il  y  apporte  avec  sa  verve,  sa  belle  humeur,  son  savoir 
et  son  esprit,  une  remarquable  liberté  d'appréciation  et  de  ton,  et 
une  coquetterie  qui  est  la  seule  qu'on  lui  connaisse,  celle  de  la 
franchise  et  de  Tindépendance. 

Sa  préoccupation  dominante  est  de  dire  ce  qu'il  pense  et  d'expri- 
mer son  opinion,  c'est-à-dire  une  opinion  qui  soit  bien  la  sienne  et 
non  pas  celle  d'un  autre,  ou  celle  qu'il  devrait  en  partie  à  ce  public 
auquel  il  vient  d'être  mêlé  ou  encore  celle  qui  refléterait  un  jugement 
entendu,  une  influence  subie.  Tel  est  le  premier  et  le  dernier  su^icle 
de  «  l'examen  de  conscience  »  auquel  il  procède  en  tête  d'un  de  ses 
livres  ;  ou,  si  vous  préférez,  c'est  le  commencement,  le  milieu  et  la  fin 
de  sa  iHTofession  de  foi.  <v  Je  suis  si  persuadé  que  ce  que  le  public 
me  demande  c'est  avant  tout  d'être  moi-même,  que  quand,  au  cours 
d'une  représentation,  je  cause  avec  un  de  mes  confrères  en  critique, 
je  le  mets  généralement  sur  la  question  d'Orient  ou  sur  l'extinction 
du  paupérisme.  Chargé  d'un  feuilleton  du  dimanche,  j'évite  même 
avec  la  plus  grande  sollicitude  de  lire  les  critiques  du  lendemain  qui 
paraissent  avant  que  j'aie  pris  la  plume...  Il  me  serait  impossible  de 
lire  tel  de  mes  confrères,  dont  je  fais  le  plus  grand  cas,  sans  que  son 
opinion,  si  elle  était  contraire  à  la  mienne,  ne  m'amenât  à  une  sorte 
de  tiers  parti,  nébuleux  et  fuligineux...  »  Cette  faiblesse  d'être  juste- 
milieu  est  celle  où  M.  Faguet  risque  le  moins  de  tomber.  Car  non 
content  d'être  de  son  opinion,  il  veut  en  être  tout  à  fait;  et  pour  être 
mieux  assuré  de  n'en  rien  diminuer,  il  la  pousse  à  bout,  écartant  les 
timides  atténuations  et  les  concessions  lâches,  et  fonce  dans  sa 
propre  direction  avec  une  fougue  des  plus  divertissantes.  Cela  fait  que 
ses  jugemens  semblent  parfois  un  peu  déconcertàns;  quelques-unes 
de  ses  opinions,  à  force  d'être  personnelles,  en  deviennent  singulières. 
Mais  alors  môme,  et  par  ces  jugemens  à  arêtes  vives,  cette  critique 
prime-sautière  et  hardie  appelle  la  contradiction  et  incite  le  lecteur  à 
réfléchir  ;  partant,  elle  est  féconde.  Parmi  les  critiques  de  théâtre  restés 
fameux,  je  n'en  vois  guère  qui  aient  fait  circuler  dans  leur  œuvre, 
et,  par  suite,  éveillé  chez  nous,  autant  d'idées. 

Les  critiques  que  je  viens  de  citei^  —  et  d'autres  qui  s'appellent 
légion,  —  s'expliquent  abondamment  chaque  mois,  chaque  semaine, 
ou  chaque  jour,  sur  le  compte  des  auteuis  de  leur  temps..  Vous 
plairait-il  inversement  de  savoir  ce  que  les  auteurs  pensent  de  leurs 
critiques?  Ce  n'est  pas  un  grand  mystère.  Écartons  de  la  question 
telles  sympathies  individuelles  et  amitiés  personnelles;  c'est  un  fait 


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REVUE   LITTÉRAIRE.  449 

que  les  auteurs  ne  parlent  jamais  de  la  critique  sans  une  amertume 
avouée  ou  secrète,  sans  une  hostilité  ou  sourde  ou  déclarée.  Jamais 
pourtant  la  critique  ne  s'était  montrée  plus  accueillante,  moins  em- 
barrassée de  partis  pris,  et  plus  indulgente;  et  c'est  un  des  traits  par 
où  elle  diffère  de  ce  qu'elle  fut  jadis.  Elle  affectait  alors  de  se  montrer 
sévère  et  même  rogue;  on  lui  reproche  plus  souvent,  aujourd'hui, 
de  pousser  l'indulgence  jusqu'à  la  complaisance,  et,  par  crainte  de 
se  montrer  exclusive  ou  inintelligente,  de  tout  admettre  et  même  de 
tout  louer.  En  tout  cas,  il  est  difûcile  de  contester  les  services  émi- 
nens  qu'elle  ne  cesse  de  rendre  à  la  littérature  dramatique.  Par  l'atten- 
tion intense  et  soutenue  qu'elle  lui  prête,  elle  accrédite  cette  opinion, 
—  et  peut-être  elle  crée  cette  illusion,  —  que  la  production  théâtrale 
est  continûment  intéressante  et  que  le  genre  dramatique  l'emporte 
sur  tous  les  autres.  Par  ses  éloges,  elle  a  tiré  hors  de  pair  ceux  pré- 
cisément des  écrivains  qm  sont  aujourd'hui  le  plus  en  vue.  Elle  a  dé-' 
mêlé  dans  leurs  œuvres,  signalé  et  consacré  des  mérites  que  peut-être 
le  public  se  fût  borné  à  sentir  confusément  ou  que  peut-être  il  eût 
méconnus.  Le  Cyrano  de  M.  Rostand  est  tout  de  suite  monté  aux 
nues  :  c'est  sans  doute,  par  sa  vertu  propre  ;  mais  il  ne  lui  a  pas 
nui  d'être  porté  par  l'enthousiasme  de  certain  feuilleton  célèbre 
de  M.  Emile  Faguet.  Et  quelle  dépense  d'épithètes  pour  célébrer  la 
vigueur  de  celui-ci  et  l'éloqunce  de  celui-là,  l'esprit  de  l'un  ou  la 
pénétration  psychologique  et  le  charme,  et  la  grâce  et  la  légèreté  des 
autres!  D'où  vient  donc  le  malentendu?  Il  est  bien  difficile,  et  il 
serait  tout  à  fait  déplaisant,  d'admettre  que  cette  animosité  collective 
des  auteurs  contre  la  critique  s'expliquât  par  telles  intimes  rancunes  et 
souffrances  d'amour-propre  blessé,  n  faut  qu'il  y  ait  à  ce  dissentiment 
une  raison  profonde  et  qu'il  provienne  de  quelque  différence  essentielle 
de  point  de  vue.  C'est  ce  qu'il  nous  paraît  intéressant  de  rechercher 
ici  et  de  tenter  tout  au  moins  de  définir. 

Car  la  querelle  ne  date  pas  d'hier,  non  plus  qu'elle  n'a  chance  de  se 
terminer  demain.  Elle  emplit  toute  l'histoire  de  la  littérature,  et,  pour 
ne  pas  remonter  plus  haut,  toute  celle  de  notre  littérature  classique. . 
Nos  dramatistes  du  xvii*  et  du  xviii*  siècle  se  plaignaient  déjà  des 
mauvaises  chicanes  que  leur  cherchaient  les  critiques  de  leur  temps.. 
Ils  les  accusaient  de  ne  tant  admirer  les  anciens  qu'afin  de  les  écraser 
eux-mêmes  sous  la  comparaison,  et  de  mieux  dénigrer  les  modernes; 
Ils  s'insurgeaient  contre  de  prétendues  règles  qui  n'ont  été  inventées 
que  pour  gêner  les  auteurs  et  les  empêcher  d'être  originaux,  entre- 
prenans,  hardis,  novateurs.  Ils  proclamaient  que  les  anciens  sont  les 
TOMK  XXXV.  —  1906.  29 


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-^-^^TTTTTî^ 


450  ^    RBYUE  DES  DEUX  MOIVDES. 

anciens,  et  qne  pour  eux,  s'adressant  aux  hommes  d'aujourd'hui,  ils 
leur  devaient  parler  le  langage  d'aujourd'hui.  Ils  en  appelaient  des 
jugemens  de  l'école  aux  impressions  des  spectateurs,  et,  ne  reconnais- 
sant d'autres  décisions  que  celles  du  public,  concluaient  que  le  grand 
secret  est  de  plaire. 

n  est  piquant  de  retrouver  toutes  ces  déclarations,  plusieurs  fois 
séculaires,  dans  la  bouche  de  nos  contemporains  et  sous  la  plume  des 
plus  modernes,  entre  nos  auteurs.  Lequel  de  nos  écrivains  de  théâtre 
est  plus  moderne  et  lequel  est  plus  parisien  que  M.  Alfred  Gapus  ?  H 
faisait,  cet  hiver,  à  la  Société  des  Conférences  une  causerie  ingénieuse, 
spirituelle,  n  vient  d'en  faire  paraître  le  texte  en  une  brochure  qu'il 
faut  lire  :  Notre  époque  et  le  théâtre  (1).  M.  Capus  ne  s'est  nullement 
donné  pour  le  porte-parole  de  ses  confrères;  mais  il  ne  saurait  dé- 
plaire aux  confrères  de  M.  Gapus  que  leur  cause  ait  pour  représen- 
tant celui  d'entre  eux  qui  a  été  le  plus  constamment  favorisé  par  le 
succès.  Nous  nous  bornerons  d'ailleurs  à  prendre  en  eux-mêmes,  dans 
ce  qu'ils  ont  de  général  et  d'impersonnel ,  les  principaux  de  ses 
argumenSy  et  d'en  tirer  la  conclusion. 

Personne  n'a  été  plus  abondamment  loué  par  la  presse  que 
H.  Capus,  et,  s'il  ne  songeait  donc  qu'à  lui  seul,' il  se  bornerait  sans 
doute  à  remercier  ses  juges.  Mais  il  s'élève  au-dessus  de  ces  considé- 
rations personnelles,  et,  prenant  les  choses  d'ensemble,  il  se  plaint 
que  la  critique  travaille  obstinément  à  humilier  et  entraver  les 
auteurs.  «  Aujourd'hui,  de  toutes  parts,  on  s'applique  avec  rage  à 
décourager  nos  dramaturges,  n  n'est  pas  de  jour  en  effet  où  l'on  ne 
leur  annonce  la  décadence  irrémédiable  de  leur  art,  où  l'on  ne  décrète 
que,  tous  les  sujets  ayant  été  traités,  tout  ayant  été  dit  sur  la  scène, 
le  public  étant  las  et  les  artistes  étant  trop  chers,  il  n'y  a  par  consé- 
quent plus  rien  à  faire  au  théâtre.  »  Qui  l'eût  cru,  qu'une  époque  qui 
fait  tant  de  cas  des  comédiens,  en  Ht  si  peu  des  auteurs  de  comédies? 
Mais  elle  s'abstient  de  mettre  ceux-ci,  dès  maintenant,  sur  le  même 
rang  que  leurs  plus  illustres  prédécesseurs,  et  c'est  son  crime.»  Comme 
il  est  universellement  admis  que  l'on  n'égalera  jamais  Corneille,  Mo- 
lière et  Racine,  et  comme  tous  les  Français  sont  élevés  dans  cette  idée 
désolante,  il  est  évident  que  la  décadence  du  théâtre  a  commencé  à  la 
mort  de  Racine...  On  a  toujours  désespéré  du  théâtre  en  France,  et 
c'est  même  à  ce  désespoir  que  l'on  reconnaît  le  véritable  amateur  de 
spectacle,  ainsi  qu'un  critique  digne  de  ce  nom.  »  M.  Capus  est  réputé 

(i)  Notre  époque  et  1$  thédtrt,  par  Alfred  Capus  (Charpentier  et  Fasquella). 


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RETUB  LITTÉRAIRE.  451 

pour  la  légèreté  de  main  avec  laquelle  il  excelle  à  tout  effleurer.  La 
question  est  grave  et  complexe,  de  savoir  s*il  est  permis  de  pronon- 
cer le  mot  de  décadence,  et  si  ce  mot  a  un  sens,  quand  on  l'applique 
à  une  littérature  encore  vivante.  C'est  se  hâter  jm  peu  trop  que  de  la 
supposer  résolue  et  de  l'écarter  en  quelques  mots.  De  môme,  il  est 
évident  qu'il  y  aurait  quelque  sottise  à  reprocher  aux  modernes  dra- 
matui^es  de  n'être  pas  des  Racine  et  des  Molière;  mais  aussi  ne  le 
leur  demande-t-on  pas.  Le  culte  organisé  autour  des  maîtres  du 
théâtre  a  une  tout  autre  signification  ;  et  ceux-là  surtout  seraient  mal 
venus  à  la  méconnaître  qui  ont  conçu  le  projet  d'exprimer  par  les 
moyens  de  la  scène  leur  pensée  et  leur  expérience  de  la  vie.  Si  Ton 
revient  sans  cesse  à  l'étude  de  quelques  chefs-d'œuvre  consacrés, 
et  si  l'on  s'ingénie  à  y  découvrir  toujours  de  nouvelles  raisons  de 
les  admirer,  c'est  qu'on  veut  par  là  mesurer  le  haut  degré  de  dignité 
où  le  théâtre  a  pu  s'élever  et  où  l'heureux  accident  du  génie  pourra 
donc  toujours  le  replacer.  C'est  le  meilleur  argument  à  l'adresse  de 
ceux  qui  tiennent  le  théâtre  pour  «  un  art  inférieur;  »  et  ce  culte  en 
l'honneur  des  anciens  est  par  conséquent  un  encouragement  pour  tous 
les  nouveaux  venus.  Il  leur  prouve,  comme  on  prouve  le  mouvement 
en  marchant,  qu'il  n'y  a  presque  pas  une  nuance  du  sentiment,  ni 
un  aspect  de  la  vie,  qui  ne  puissent  être  traduits  par  la  forme  du 
théâtre;  il  leur  épargne  la  seule  a  idée  désolante  »  pour  un  artiste, 
celle  qui  consiste  à  douter  de  la  valeur  et  de  la  portée  de  son  art;  il 
entretient  ainsi  chez  eux  les  plus  belles  ambitions. 

Un  autre  grief  des  auteurs  dramatiques  est  que  nous  les  gênons, 
en  distribuant  les  œuvres  par  catégories  artificielles  et  séparées 
comme  par  des  cloisons  étanches.  C'est  la  coutume  en  effet  de 
railler  la  critique  pour  ses  procédés  de  classification,  pour  son  besoin 
d'introduire  partout  de  l'ordre,  et  pour  sa  manie  de  régler  la  confu- 
sion. Elle  s'évertue  à  établir  des  distinctions  entre  la  tragédie,  la 
comédie  dramatique,  la  comédie  de  caractères,  la  comédie  de  mœurs, 
la  pièce  à  thèse,  la  comédie  anecdotique,  la  comédie  légère  et  le 
vaudeville.  Ce  qu'elle  ne  peut  accepter,  c'est  qu'une  pièce  soit  une 
pièce,  tout  bonnement,  et  qui  fasse  rire  ou  pleurer,  suivant  que  la 
situation  comporte  le  rire  ou  les  larmes.  Ce  qu'elle  ne  veut  pas  ad- 
mettre c'est  l'anarchie,  qui  pourtant  seule  est  féconde.  Ce  qu'elle  voit' 
venir  avec  mauvaise  humeur,  ce  sont  les  nouveautés  qpi  dérangent  sa 
routine...  Mettre  au  compte  de  la  critique  les  séparations  qu'on  ob- 
serve entre  les  genres,  c'est  dire  que  le  naturaliste  crée  au  moment 
qu'il  les  décrit  les  caractères  dont  la  nature  a  fait  entre  les  diverses 


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452  REVUE  i)ES  DEUX  MONDES. 

espèces  autant  de  barrières  infranchissables.  Pour  ce  qui  est  de 
ranarchie  en  litj;érature,  ce  n'est  le  plus  souvent  qu'un  mot  dont  on  se 
sert  pour  dissimuler  ou  pour  avouer  l'ignorance  où  l'on  est  du  sens  vers 
lequel  tendent  des  courans  encore  mal  définis.  Mais  ces  courans  n'en 
existent  pas  moins.  S'il  en  fallait  croire  M.  Capus,  cette  anarchie  serait 
la  conséquence  d'un  immense  travail  de  renouvellement  qui  irait  à 
introduire  au  théâtre  des  méthodes  insoupçonnées,  inouïes  et  totale- 
ment difiTérentes  de  celles  qu'on  y  avait  employées  jusqu'ici.  «  Elle 
est  la  conséquence  et  la  somme  des  efforts  prodigieux  qu'on  fait  de 
toutes  parts  sur  la  scène,  efforts  qui  arriveront  bientôt  sans  doute  à 
renouveler  la  construction,  la  marche,  le  développement  des  œuvres, 
à  transformer  le  jeu  des  artistes  et  jusqu'aux  conditions  mécaniques 
du  théâtre.  »  Peut-être  le  résultat,  d'ailleurs  fort  appréciable,  de  ces 
«  efforts  prodigieux,  »  n'a-t-il  rien  qui  confonde  l'imagination  ;  et 
peut-être  est-il  moins  difficile  qu'on  ne  voudrait  nous  le  faire  croire 
de  se  débrouiller  à  travers  la  prétendue  anarchie  du  théâtre  contem- 
porain, et  de  compter  les  nouveautés  qpi,  le  plus  récemment,  y  ont 
fait  leur  apparition. 

Chaque  époque  littéraire  dépend,  beaucoup  plus  qu'on  ne  se 
l'imagine  en  général,  de  celle  qui  l'a  précédée,  alors  même  qu'elle 
croit  la  combattre.  Il  s*est  fait,  voilà  quelque  vingt  ans,  une  grande 
levée  de  boucliers  contre  les  modes  théâtrales  qui  s'étaient  installées 
chez  nous  vers  le  milieu  duxix»  siècle.  Il  fallait  saccager  l'art  drama- 
tique, briser  les  moules,  rejeter  des  procédés  devenus  décidément 
insupportables.  Dumas  et  Aùgier,  Barrière  et  Sardou,  Pailleron  et 
Gondinet,  Meilhac  et  Halévy  étaient  ceux  auxquels  on  était  prié  de  ne 
pas  ressembler.  Or  on  peut  faire  aujourd'hui  la  revue  des  genres  en 
possession  de  la  scène  :  ils  sont  sensiblement  les  mêmes  ^que  ceux 
du  théâtre  second-Empire  Le  genre  réputé  le  plus  distingué,  —  la 
grande  comédie,  si  l'on  ose  l'appeler  ainsi,  —  est  toujours  la  comé- 
die dramatique,  qui  commence  en  comédie  et  finit  en  drame,  fait  suc- 
céder aux  tableaux  de  mœurs  les  scènes  de  passion,  développe  l'idée 
ingénieusement  exprimée  dans  le  couplet  par  le  raisonneur  et,  fina- 
lement, récompense  le  personnage  sympathique.  Chaque  fois  qu'un 
auteur,  signalé  par  ses  succès  sur  de  moindres  scènes,  aborde  la 
'Comédie-Française,  il  refait,  dans  la  mesure  de  ses  forces,  le  Demi" 
Monde,  ou  les  Effrontés^  ou  Cabotins,  On  écrit  toujours  des  pièces  à 
thèse,  et  on  monte  toujours  des  opérettes.  De  Dumas  fils  à  Meilhac, 
les  maîtres  du  théâtre  d'hier  reconnaîtraient  dans  les  écrivains  d'au- 
jourd'hui leurs  dignes  continuateurs. 


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REVUE  UTTÉRAIRE.  453 

Hais  en  se  continuaiit  les  genres  se  modifient.  Et  il  le  faut  bien, 
puisque  les  meilleures  pièces  du  répertoire  moderne,  —  d*où  dérive 
toute  la  production  d'aujourd'hui,  —  nous  paraissent,  à  chiaque  re^ 
prise,  plus  surannées,  et  ne  passent  qu'à  la  faveur  du  respect  dont  le 
public  entoure  les  réputations.  La  comédie  de  l'époque  second-Em- 
pire se  développait  lentement,  déroulait  à  loisir  ses  intrigues  parallèles 
et  ne  dédaignait  pas  le  renfort  des  personnages  épisodiques.  Cette  len- 
teur ne  s'accorde  plus  à  l'ordinaire  allure  d'une  société  où  tout  marche 
vite  :  il  faut  que  chacun  presse  le  pas.  Nous  nous  souvenons  encore 
de  ce  qu'on  appelait  naguère  un  causeur  :  c'était  un  homme  qui 
s'accoudait  à  la  cheminée  et  contait,  en  prenant  des- temps,  des  anec^ 
dotes  où  chaque  effet  était  prévu  et  chaque  intention  soulignée.  Alors 
on  faisait  cercle  autour  de  lui;  aujourd'hui  on  se  sauverait.  De  même, 
au  théâtre,  les  auteurs  ont  dû  précipiter  le  mouvement,  au  risque  de 
se  contenter  parfois  d'un  art  sommaire  et  de  renoncer  au  meilleur  de 
l'ouvrage.  D'autre  part,  la  littérature  générale,  en  ces  derniers  temps, 
ayant  bousculé  beaucoup  de  convenances,  la  comédie  s'est  faite  plus 
hardie  dans  ses  peintures  de  mœurs,  et  plus  libre  dans  le  ton  de  ses 
conversations,  en  un  mot,  plus  brutale.  Cette  accélération  du  mouve- 
ment et  cette  aggravation  d'audace  suffiraient  déjà  à  lui  donner  un  air 
de  nouveauté. 

Mais  nous  assistons  en  outre  à  une  transformation  plus  profonde, 
et  dont  on  peut  reporter  l'origine  à  la  lente  influence  du  théâtre 
d'Henry  Becque.  Elle  consiste,  non  pas  du  tout  à  effacer  les  limites 
des  genres,  mais  à  les  préciser  et  à  les  accentuer.  Si  la  comédie  drama- 
tique a  encore  de  beaux  jours  devant  elle,  et  si,  vraisemblablement, 
sa  carrière  n'est  pas  à  la  veille  d'être  terminée,  peu  à  peu,  cependant, 
elle  tend  à  éliminer  les  élémens  de  comique  qui  y  font  disparate  avec 
les  élémens  sérieux.  «  La  réforme  qui  s'opère  au  théâtre  depuis  quel- 
ques années,  remarquait  justement  Larroumct,  et  dont  M.  Uervieu 
est  un  des  promoteurs  les  plus  énergiques,  tend  à  rétablir  la  sépara- 
tion de  la  tragédie  et  de  la  comédie  par  cela  seul  que  cette  réforme  est 
franchement  réaliste.  En  effet,  s'il  est  vrai  de  dii-e  que  la  vie  mêle  le 
triste  et  le  gai,  il  ne  Test  pas  moins  de  dire  que  nous  les  séparons. 
Toutes  les  fois  que  nous  sommes  en  proie  à  un  sentiment  violent,  qu'il 
soit  triste  ou  gai,  nous  n'éprouvons  que  ce  sentiment-là  à  l'exclusion 
de  tout  autre...  De  cette  loi  résulte  la  vérité  de  pièces  comme  les  Te- 
nailleSy  la  Loi  de  rhomme,  la  Course  du  flambeau,  qui  sont  de  véritables 
tragédies  en  prose...  Je  prends  l'œuvre  de  M.  Hervieu  comme  l'exemple 
le  plus  topique  de  la  réforme  théâtrale  qui  se  poursuit  sous  nos 


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454  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

yeux.  Mais  il  n'y  a  pas  non  plus  trace  de  comique  dans  Amoti- 
reuse  de  M.  de  Porto -Riche  et  dans  la  Robe  Rouge  de  M.  Brieux;  il 
n'y  en  a  pas  davantage  dans  En  paix  de  M.  Bniyerre  et  dans  la  Con^ 
science  de  V enfant  de  M.  Dévore.  »  Le  môme  mouvement  s'opère  dans 
les  autres  genres,  où  nous  voyons  des  élémens  mal  fondus  se  disso- 
cier et  reprendre  leur  indépendance.  Les  pièces  à  thèse  de  M.  Brieux 
sont  de  plus  en  plus  des  thèses  sans  pièce.  Les  pièces  d'allure  fan- 
taisiste cessent  de  se  rattacher  par  aucun  lien  à  la  réalité,  et  les 
pièces  bouffonnes  ont  éliminé  le  grain  d'observation  morale  que,  du 
temps  de  Labiche,  on  appelait,  —  sans  rire,  —  une  «  philosophie.  » 
Le  vaudeville  ne  prétend  plus  à  nous  enseigner  la  vertu,  ni  le  mélo- 
drame à  nous  enseigner  l'histoire.  Ainsi  chaque  genre  tend  à  revenir 
à  son  principe,  à  se  conformer  à  sa  définition,  à  rentrer  dans  ses 
limites  et  à  s*y  enfermer. 

On  voit  à  quoi  se  réduit  la  fameuse  anarchie  du  théâtre  contempo- 
rain et  combien,  à  la  scène,  les  innovations  sont  peu  synonymes  des 
révolutions.  Il  en  est  presque  toujours  ainsi.  L'auteur  qui,  abordant 
le  théâtre,  croirait  n'y  relever  que  de  sa  propre  fantaisie,  serait  dupe 
d'une  singulière  illusion.  C'est  ce  que  la  critique  ne  cesse  de  lui  rap- 
peler. Elle  l'aide  ainsi  à  être  original,  car  l'originalité  ne  consiste  pas 
à  ne  dépendre  de  rien  ni  de  personne,  mais  à  suivre  consciemment, 
au  point  de  se  les  approprier,  ou  à  combattre  volontairement,  au 
point  de  les  faire  dévier,  les  courans  généraux. 

Plus  grave  encore  est  entre  auteurs  et  critiques  le  dissentiment 
qui  concerne  la  façon  dont  l'auteur  doit  diriger  son  observation  et  la 
nature  des  sujets  qu'il  doit  mettre  à  la  scène.  Une  idée  chère  à 
M.  Gapus  est  que  jamais  époque  n'a  été  plus  difficile  à  observer  et  à 
peindre  que  la  nôtre,  parce  que  les  changemens  y  sont  trop  rapides  et 
qu'elle  est  trop  diverse.  «  n  y  a  de  moins  en  moins  de  traits  communs 
entre  les  individus  appartenant  au  même  groupe  social,  ayant  à  peu 
près  la  même  fortune  et  les  mêmes  relations,  menant  des  existences 
analogues...  Rien  n'était  plus  commode  pour  l'action  dramatique  que 
d'avoir  d'avance  à  sa  disposition  et  avec  le  consentement  du  spec- 
tateur les  lignes  générales  du  bourgeois,  du  militaire,  de  l'aris- 
tocrate, de  l'homme  d'argent,  ou  de  la  grande  dame,  de  la  courti- 
sane, de  la  femme  honnête,  de  l'ouvrière,  de  la  jeune  fille.  »  Ces 
assertions  étonnent.  L'ancienne  société,  dans  la  solidité  de  ses  cadres, 
était  beaucoup  plus  que  la  nôtre  respectueuse  de  l'individu.  L'origina- 
lité pouvait  s'y  développer  tout  à  l'aise.  Les  Mémoires  nous  présentent 
à  chaque  instant  des  exemples  de  natures  fortement  trempées,  de 


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BEVUE  UTTÉRAIRB.  455^ 

caractères  hors  dn  commun,  d'existences  extraordinaires  et  dont  on 
trouverait  difficilement  Tanalogue  dans  notre  temps  ;  c'est  notre 
époque  qui  a  supprimé  les  différences,  nivelé,  uniformisé,  banalisée 
Si  nous  n'apercevons  plus  aujourd'hui  que  les  traits  généraux,  c'est 
qu'à  distance  eux  seuls  subsistent,  et  que  les  nuances  disparaissent: 
pure  illusion  ou  simple  effet  d'optique.  C'est  à  l'Ambigu  qu'on  s'écrie  : 
«  Nous  autres  gens  du  moyen  âge  !  »  et  qu'entre^gens  du  moyen  âge, 
tout  le  monde  se  ressemble.  Au  temps  de  saint  Louis  ou  de  Louis  XIV, 
comme  en  notre  temps,  on  était  frappé,  d'une  génération  à  l'autre, 
de  se  trouver  si  dissemblables.  Surtout  cette  simplification  est 
Toeuvre  de  la  littérature.  Jamais  personne  au  monde  n'a  rencontra 
dans  la  société  le  bourgeois^  ni  le  militaire,  ni  ^aristocrate  :  c'est  la  UL 
térature  qui  a  créé  ces  types,  en  s'efforçant  de  découvrir  ce  qu'il  y  a. 
entre  les  individus,  de  général,  et,  sous  la  réalité,  de  permanent. 

lia  conclusion  h  laquelle  M.  Gapus  veut  aboutir  est  que,  la  comé* 

die  ayant  épuisé  les  grands  caractères  de  l'humanité,  elle  doit  tra* 

dnire  uniquement  les  nuances  les  plus  récentes  de  notre  sensibilité 

et  les  dernières  nouveautés  de  notre  vie  sociale,  a  L'auteur  drama^ 

tique  semble  n'avoir  plus  d'autres  ressources,  d'autre  matière  que  les 

passions,  les  faits  et  les  états  d'esprit  exactement  contemporains. 

Et,  en  effet,  il  n'y  a  plus  que  cela,  il  faut  le  dire.  »  Donc  l'actualité  et 

encore  l'actualité  I  Cherchez-la  et  tenez-vous-y  !  Il  n'est  pas  de  conseil 

plus  dangereux.  Sous  prétexte  de  mettre  en  scène  des  personnages  « 

des  mœurs,  et  des  sentimens  qui  soient  bien  d'aujourd'hui,  on  en 

met  qui  ne  sont  d'aucun  temps,  étant  de  pure  fantaisie.  Pour  être  plus 

3ûr  d'éviter  le  déjà  vu,  on  tombe  dans  le  rare,  dans  l'exceptionnel, 

flans  l'excentrique  et  dans  l'extravagant.  Et  toute  l'histoire  du  théâtre 

^st  là  pour  attester  que  les  pièces  où  n'a  passé  que  le  reûet  de  l'actua^ 

Uté  n'ont  pas  duré.  L'actualité  ne  prend  de  signification,  et,  pour 

^insi  dire,  de  consistance,  que  si  l'on  sait  la  rattacher  à  ce  qui  a  pré^* 

cédé,  et  faire  deviner,  à  travers  ses  expressions  éternellement  mof 

Itâles,  réternel  visage  humain.  Au  lieu  de  le  confiner  dans  la  repror 

onction    de   ce   qui   est  «   exactement  contemporain,  »  la  critique 

invite  donc  l'écrivain  de  théâtre  à  regarder  plus  loin,  plus  avant,  plus 

profondément,  et  à  dépasser  cette  surface  changeante,  mince,  légère 

^  futile. 

Pourquoi,  d'ailleurs,  l'auteur  dramatique  est-il  si  empressé  à  courir 
«prèsTaetuallté  ?  C'est  qu'il  sait  combien  le  public  aime  à  en  éprouver 
la  frisson.  Nous  touchons  ici  au  point  essentiel  du  débat.  L'auteur  dra^ 
matique  en  effet  a  une  tendance  à  se  lenir  pour  satisfait,  s'il  a  enlevé 


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456  REVUE  DES  DEUX   MONDES. 

rapprobation  du  public;  et  il  est  hors  de  doute  que  le  public  au. 
théâtre  ne  recherche  qae  son  plaisir.  «  Le  public  réclame  de  Tar^ 
dramatique  Témotion  sous  ses  formes  les  plus  diverses,  comique» 
tragique,  sentimentale,  mais  lui  demande  de  moins  en  moins  compta 
du  comment  et  du  pourquoi  de  cette  émotion.  Il  dit  à  l'écrivain  :  «  J» 
ne  vous  [chicane  plus  sur  le  choix  de  votre  sujet,  ni  sur  le  caractère 
et  la  condition  sociale  de  vos  personnages...  Je  n'exige  qu'une  chose^ 
mais  celle-là,  je  l'exige  bien  :  intéressez  moi,  faites-moi  pleurer,  ou 
faites-moi  rire.  »  Ce  langage  que  M.  Capus  prête  au  public  de  sou 
temps,  est  aussi  bien  le  langage  du  public  en  tous  les  temps.  Or  il  y 
a,  pour  l'intéresser,  pour  le  faire  pleurer  ou  pour  le  faire  rire  au 
théâtre,  des  moyens  qu'enseigne  l'expérience  et  dont  l'ensemble 
constitue  justement  ce  qu'on  appelle  «  le  théâtre.  »  Il  y  a  au  théâtre 
une  vérité  qui  se  passe  de  la  vérité.  Il  y  a  une  logique  au  théâtre  qui 
est  non  pas  celle  de  la  vie,  mais  celle  de  la  scène,  non  pas  celle  des 
caractères,  mais  celle  des  rôles,  et  non  pas  celle  des  situations  mais 
celle  des  planches.  La  réalité  de  théâtre  n'est  qu'illusion,  l'histoire  de 
théâtre  n'est  que  convention,  la  morale  de  théâtre  n'est  que  duperie. 
On  dte  des  pièces  où  il  n'y  avait  ni  observation,  ni  analyse,  ni  idées, 
ni  esprit,  ni  style,  et  qui  ont  réussi  :  il  y  avait  quelque  chose  en  elles 
qui  les  a  portées,  et  qui  était  «  du  théâtre.  » 

Le  tort  de  Sarcey,  qui,  dans  cette  expression,  découvrait  tant  de 
merveilles,  fut  de  ne  pas  voir  qu'employée  sans  correctif,  elle  est  non 
pas  un  éloge,  mais  la  pire  condamnation  d'un  ouvrage.  Il  professait 
que  le  théâtre,  comme  les  autres  arts,  n'est  qu'une  grande  et  magni- 
fique tromperie  et  que  le  secret  y  consiste  à  «  mettre  dedans  son 
monde.  »  Larroumet  qui  cite  cette  opinion  de  «  son  mattre  »  y  ré- 
pond dans  une  de  ses  meilleures  pages  :  «  Si  le  théâtre  a  le  plaisir 
pour  but,  s'ensuit-il  que  le  plaisir  le  plus  complet  qu'il  puisse  donner 
consiste  dans  l'illusion  de  la  vraisemblance  et  dans  une  surprise  ' 
d'émotion  qui  cesse  dès  que  la  réflexion  se  met  de  la  partie  ?  En 
ce  cas,  le  théâtre  n'existerait  pasj  comme  genre  littéraire...  »  Aussi 
le  rôle  de  la  critique  consiste-t-il  à  détourner  sans  cesse  Técri- 
'  vain  de  théâtre  de  considérer  le  théâtre  comme  un  art  qui  se  suffise 
à  lui-môme  et  qui,  par  la  perfection  de  sa  technique,  réaUse  tout  son 
objet.  Son  effort  constant  est  de  le  ramener  vers  la  réalité  de  la  vie  et  la 
vérité  du  cœur,  de  le  contraindre  à  mettre  la  logique  du  théâtre  en  ^ 
accord  avec  la  logique,  et  de  lui  persuader  que  les  plus  beaux  effets  de  . 
théâtre,  s'ils  ne  correspondent  à  rien  d'humain,  ne  sont  que  les  vaines  . 
réus^t&s.d'im  jeu  puériU 


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REVUE   UrCÉRAïBE.  457 

Peut-être  voit-on  maintenant  en  quoi  consiste  la  querelle  des 
auteurs  et  des  critiques  et  qu'il  y  a  un  lien  étroit  entre  les  argumens 
qu'on  invoque  de  chaque  côté.  Les  auteurs  dramatiques,  —  parmi  les- 
quels nous  faisons  les  exceptions  et  les  distinctions  qui  conviennent, 
—  sont  naturellement  disposés  à  ne  tenir  compte  que  des  goûts  du 
public  et  des  indications  de  leur  propre  tempérament,  et  ce  sont  les 
nécessités  mêmes  de  leur  profession  qui  les  invitent  à  n'estimer  au 
théâtre  que  ce  qui  est  «  du  théâtre.  »  La  critique,  au  contraire.,  s'ap- 
puyant  sur  l'exemple  des  maîtres,  soutient  que  les  seules  pièces  qui 
comptent  sont  celles  où  les  moyens  du  théâtre  n'ont  servi  que  comme 
de  support  à  la  psychologie,  à  l'observation,  à  la  satire,  à  l'étude 
morale.  Elle    replace  le   genre   dramatique  au  milieu  des   autres 
genres  et  soutient  qu'il  est,  comme  les  autres,  soumis  à  des  lois,  à 
des  règles,  ou  à  des  exigences,  qui  sont  supérieures  au  goût  des 
écrivains  et  à  celui  même  du  public.  Elle  considère  comme  un  mince 
succès  celui  qui  n'est  dû  qu'à  l'accord  passager  d'une  œuvre  avec  les 
modes  littéraires  ou  sociales.  Elle  ne  fait  ciédit  à  l'illusion  du  théâtre, 
que  si,  par  derrière  elle,  un  peu  de  vérité  doit  se  découvrir...  Le  mal- 
entendu est  profond,  ou  plutôt  l'opposition  est  irréductible  et  salu- 
taire. L'homme  de  théâtre  a  dans  la  criticjue  non  pas  une  ennemie, 
mais  une  indispensable  auxiliaire,  puisqu'elle  le  pousse  sans  relâche 
à  devenir  un  écrivain.  Le  théâtre  peut  à  merveille  exister  en  dehors 
de  la  littérature  et  passer  à  côté  d'elle,  et  le  plus  souvent  cela  n'en  vaut 
que  mieux  pour  le  succès  ;  mais  la  critique  veut  à  toute  force  qu'ils  se 
-rencontrent.  Et  c'est  donc  surtout  grâce  au  génie  des  auteurs,  mais 
c'est  un  peu  aussi  grâce  à  la  patiente,  obscure  et  ingrate  besogne  de 
tout  un  peuple  de  critiques,  que  quelques  chefs-d'œuvre  de  théâtre 
se  trouvent  être  en  même  temps  des  chefs-d'œuvre  littéraires. 

RenA  Doumc. 


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REVUES  ETRANGERES 


LES  ILES  DE  LA  LAGUNE  DE  VENISE 


Le  isole  delta  Laguna  Veneta,  par  P.  Molmentiet  D.  Mantoyanî.  —  On  voL 
in-8*,  illustré  ;  Bergame,  Institut  d'art  graphique. 


Est-ce  dans  Hoffmann,  ou  dans  Achim  d'Arnim,  que  j'ai  lu  rhis- 
toire,  —  parodiée  ensuite  par  Henri  Heine  dans  son  Atta  Troll,  — 
d'une  belle  jeune  femme  qui  chante,  et  qui  danse,  et  qui  ravit  les 
cœurs,  et  qui  cependant  est  morte  depuis  des  années,  cadavre  que  jo 
ne  sais  quelle  sorcière,  chaque  matin,  se  platt  à  ranimer  d'un  sem- 
blant de  vie  7  Le  fait  est  que  cette  histoire  étrange  m'est,  invariable^* 
ment,  revenue  en  tète,  toutes  les  fois  qu'un  heureux  hasard  m'a  permis 
de  demeurer  quelque  temps  à  Venise.  Car  tandis  qu'un  très  grand 
nombre  d'autres  villes  italiennes  se  sont  humblement  résignées  à  leur 
mort,  et  n'ont  plus  à  nous  offrir,  désormais,  que  le  spectacle  de  leurs 
cendres  dans  de  magnifiques  ou  touchans  tombeaux,  celle-là,  qui  avait 
toujours  été  la  plus  vivante  de  toutes,  n'a  pas  encore  consenti  à  nous 
laisser  voir  qu'elle  ne  vivait  plus.  Semblable  à  la  jeune  femme  du  con- 
teur allemand,  par  mille  artifices  magiques  elle  s'est  ingéniée  à  colorer 
son  teint,  à  dessiner  sur  ses  lèvres  un  sourire  joyeux,  à  effacer  toute 
trace  du  fatal  travail  de  destruction  qui  s'opérait  en  elle.  Combien  de 
ses  églises,  abattues  par  la  main  des  hommes  ou  par  cdle  de  Pieu,  se 
sont  inespérément  relevées  de  terre,  de  même  que  va  bientôt  s'en  rele- 
ver le  clocher  de  Saint-Marc  I  Combien  de  ses  palais,  que  nous  avons 
connus  naguère  dévastés,  meurtris,  à  peu  près  informes,  nous  émer- 
veillent aujourd'hui  par  la  pure  élégance  de  leur  façade  et  de  leurs 


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REVUES  ÉTRANGÈRES.  459 

salons  :  plus  splendides,  plus  intacts,  plus  parfaitement  «  vénitiens  » 
et  «  quattrocentistes  »  que  lorsque  les  admirait  Philippe  de  Commines  I 
Et  n'avait-elle  pas  toute  la  portée  d'un  symbole,  cette  petite  paysanne 
allemande  qui  jadis,  h  Munich,  m'a  appris  qu'elle  était  engagée  à  Venise, 
pendant  a  la  saison,  »  pour  aller  faire  de  la  dentelle  «  vénitienne  » 
dans  un  fameux  atelier  voisin  du  Rialto?  Nuit  et  jour,  l'adorable  fée 
de  l'Adriatique  continue  h  chanter,  à  danser,  h  ravir  les  cœurs:  mais, 
avec  tout  cela,  elle  est  morte  ;  et  c'est  ce  que  ne  peuvent  s'empôcher 
de  sentir,  tristement,  ceux  qui  l'aiment,  sous  la  gaité  brillante,  trop 
brillante,  du  a  sépulcre  blanchi  »  qu'elle  est  devenue. 

EUe  est  morte  il  y  a  tout  juste  cent  ans:  ou  plutôt  il  y  a  cent  ans 
que,  très  gravement  malade  depuis  plus  d'un  demi-siècle,  elle  a  reçu 
on  dernier  coup,  dont  il  ne  lui  a  pas  été  possible  de  guérir.  Ce  coup 
lui  a  été  porté  par  Napoléon,  sous  la  forme  d'un  déci'et  qui<lacon* 
damnait,  en  1806,  à  fermer  ses  couvens  et  toutes  ses  communautés  re-' 
ligieuses.  Dépouillée  de  son  ancienne  grandeur  et  de  sa  liberté  môme, 
réduite  à  ce  râle  humiliant  de  vassale  qu'elle  avait  fièrement  rôvé  d'im- 
poser à  tout  le  reste  des  cités  Italiennes,  Venise,  jusque-là,  s'était 
pourtant  obstinée  à  vivre,  toujours  alerte,  hardie,  pleine  de  foi  dans 
son  étoile  et  dans  l'impérissable  génie  de  sa  race  :  le  décret  de  Napo- 
léon acheva  de  la  tuer.  Et  comment  n'aurait-il  pas  tué  une  ville  dont 
toute  la  vie  sociale,  de  tout  temps,  —  et  plus,peut-ètre,que  nulle  autre 
part,  —  était  née  et  s'était  développée  sous  l'étroite  dépendance  de  sa 
vie  religieuse?  Il  suffit  de  lire,  dans  l'excellent  Carpaccio  de  MM.  Mol- 
mentl  et  Ludwig  (1),  les  chapitres  consacrés  h  l'organisation  des  con- 
fréries laïques  de  Venise,  depuis  l'aristocratique  société  de  la  Calza 
jusqu'aux  diverses  sçuole  bourgeoises  et  populaires,  pour  comprendre 
l'influence  décisive  que  n'a  pu  manquer  d'avoir,  sur  les  destinées  d'un 
peuple  déjà  usé  et  affaibli,  la  brusque  suppression  de  ces  couvens  à 
l'ombre  desquels,  de  génération  en  génération,  toute  famille  s'était 
accoutumée  à  travailler  comme  à  se  reposer,  h  entremêler  commodé- 
ment ses  journées  d'exercices  pieux  et  de  parties  de  a  sorts.  »  Aussi 
l'agonie  fut-elle  rapide,  dès  ce  moment,  rapide  et  navrante.  Récits  de 
voyageurs,  tableaux  et  gravures  (recueillis  au  Musée  Civique),  toute 
sorte  de  documens  nous  font  assister,  presque  jour  par  jour,  à  la 
transformation  de  la  plus  vivante  des  villes  en  un  cimetière.  Les 
églises  s'écroulent,  ou  se  vident  de  ce  qu'elles  avaient  gardé  de  leurs 
monumens  ;  autour  d'elles,  les  cloîtres  sont  remplacés  par  de  misé- 

(i)  Voy«f  la  Râmtê  du  15  janvier  i9û6. 


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460  REVUE  DES   DEUX  MONDES. 

rables  maisons,  qaand  ce  n*est  point  par  des  squelettes  de  fabri« 
ques,  dont  la  plupart  font  banqueroute  avant  d'être  sur  pied  ; 
les  palais,  délaissés  ou  habités  à  contre-cœur,  ne  se  défendent  plus 
contre  Tattaque  insidieuse  de  Teau,  leur  tenace  ennemie;  et  sans  cesse 
nous  avons  l'impression  qu'un  sommeil  plus  profond,  plus  lugubre, 
s'étend  sur  ces  canaux  et  ces  places  où,  tout  à  l'heure,  s'agitait  la 
délicieuse  parade  comique  des  Longhi  et  des  Ooldoni. 

Encore  Venise,  comme  je  l'ai  dit,  a-t-elle  toujours  eu  soin  de 
cacher  les  signes  de  sa  mort;  mais  force  lui  a  été  d'abandonner  à  leur 
destin  la  troupe  tout  entière  de  ses  sœurs,  ces  glorieuses  et  véné- 
rables lies  qui,  durant  les  siècles,  avaient  partagé  ses  souffrances  aussi 
bien  que  ses  fêtes,  et  que  nous  voyons  se  serrer  doucement,  tendre- 
ment, autour  d'elle,  dans  la  charmante  carte  de  VIsolario  de  Benoit 
Bordone.  Chacune  de  ces  lies  a  sa  physionomie  propre,  dans  la  carte 
historiée,  depuis  Torcello  jusqu'à  Chiozza,  depuis  Sainte-Hélène  jus- 
qu'à Saint-Second;  et  chacune,  toutefois,  nous  présente  l'aspect 
d'une  petite  Venise  ;  et  il  n'y  en  a  pas  une  qui  ne  soit  dominée  par  les 
tours  massives  ou  le  clocher  pointu  de  son  monastère.  Lorsque 
l'Anglais  Coryat  vient  se  repaître  les  yeux  et  le  cœur  de  la  vue  de 
Venise,  en  1608,  il  ne  trouve  pas  de  mots  assez  enthousiastes  pour  dé- 
crire l'élégante  et  diverse  beauté  des  lies  de  la  Lagune,  avec  «  leurs 
édifices  délectables  et  leurs  plaisans  jardins.  »  Plus  tard,  l'auteur 
anonyme  des  Délices  de  ritalie  nous  promène  d'Ile  en  lie,  s'exaltant  à 
nous  énumérer  les  trésors  de  Saint-Christophe,  de  Saint-Michel,  de 
Saint-Nicolas,  mais  surtout  de  ce  Murano  «  où  l'on  mange  les  meil- 
leures huîtres  du  pays  :  »  —  renseignement  que  nous  avait  fourni  déjà 
Coryat,  un  siècle  auparavant,  et  en  y  ajoutant,  avec  son  liabituelle  pré- 
cision documentaire,  que  «  ces  huîtres,  en  vérité,  étaient  petites,  de 
grosseur  un  peu  moindre  que  les  huîtres  anglaises  de  Wainflete,  mais 
aussi  vertes  qu'un  poireau,  et  gratissimi  soporis  etsucci,  »  Le  voyageur 
français,  lui,  poursuit  en  ces  termes  sa  description  de  Murano  :  «  C'est 
l'endroit  où  les  Vénitiens  vont  ordinairement  se  divertir,  parce  qu'en 
effet  ce  ne  sont  que  maisons  de  plaisance,  palais,  et  jardins  délicieux, 
dans  lesquels  il  y  a  les  plus  agréables  promenades  et  les  meilleurs 
fruits,  n  y  a,  dans  ce  petit  lieu,  plus  de  monastères  et  d'églises,  toutes 
magnifiques,  que  dans  plusieurs  grandes  vUles  d'Italie.  »  Et  ce  qu'il  dit 
là  de  l'une  des  îles  de  la  Lagune,  il  pourrait  le  répéter  de  toutes  les 
autres.  Parmi  les  chefs-d'œuvre  vénitiens  de  l'Académie,  des  musées 
de  Milan,  de  Londres,  de  Berlin,  combien  ornaient  autrefois  des 
églises  de  Sainte-Hélène  ou  de  Saint-Michel,  de'  Burano  ou^  de  la 


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REVUES   ÉTRANGÈRES.  461 

Chartreuse  !  Hélas  !  la  mort  a  pris  possession  désormais  de  ces  sœurs 
de  Venise,  que  naguère  le  savant  cosmographe  Vincent  Coronelli, 
dans  son  Atlante  Veneto,  plaçait  au  premier  rang  de  toutes  les  lies 
du  globe  :  et  une  mort  dont  aucun  artifice  ne  tâche  à  nous  déguiser 
l'horreur,  mais  qui  plutôt,  croirait-on,  se  complaît  à  étaler  sous  nos 
yeux  son  œuvre  d'enlaidissement  et  de  profanation.  D'un  seul  coup, 
le  décret  impérial  de  1806  a  ruiné,  anéanti  Tarchipel  vénitien. 

Voici, un  peu  en  arrière  de  Saint-Georges-Majeur,  Tlle  delà  Grâce. 
Elle  était  célèbre  entre  toutes,  au  temps  passé,  par  son  hospice  de 
pèlerins,  par  l'image  miraculeuse  de  la  Vierge  que  contenait  son 
église,  et  par  ce  couvent  de  Jéronimites  où.  la  belle  et  sage  Bianca 
Spinelli,  le  soir  de  ses  noces,  et  avec  le  consentement  de  son  jeune 
mari,  était  venue  sacrifier  à  Dieu  tous  ses  rêves  d'amour  et  de  bonheur 
terrestres.  L'âme  de  Bianca  Spinelli  avait  sanctifié,  depuis  lors,  l'exquise 
petite  île;  et  je  ne  connais  pas  de  vision  plus  touchante,  plus  vraiment 
angélique  dans  sa  limpidité,  que  celle  que  nous  offre  une  estampe 
italienne  représentant  l'île  de  la  Grâce,  telle  qu'elle  était  encore  au 
XVIII*  siècle,  avec  ses  bouquets  d'arbres  reflétés  dans  l'eau,  avec  le  haut 
clocher  de  son  couvent  et  la  façade  légère  de  son  église,  avec  le  grou- 
pement pittoresque  de  ses  toits  inégaux  sous  l'étrange  colonnade  de 
ses  cheminées  :  tout  cela  immortellement  jeune,  délicat,  recueilli,  et 
conune  parfumé  de  silence  heureux.  Mais,  en  1806,  l'église  et  le 
couvent  furent  fermés  :  en  1810,  ils  furent  démolis,  et  l'on  construisit 
à  leur  place  une  poudrière,  que  la  juste  colère  du  ciel  supprima,  par 
une  explosion,  quarante  ans  après.  Aujourd'hui  l'Ile  de  la  Grâce,  sans 
autres  monumens  qu'une  longue  rangée  de  hangars  et  quatre  ou  cinq 
cheminées  d'usines,  est  devenue  un  potager,  d'où  le  «  ventre  de 
"Venise,  »  tous  les  matins,  reçoit  sa  provision  de  choux,  de  carottes,  et 
de  céleris. 

.  Trop  heureuse  au  moins  celle-là  d'avoir  pu,  en  échange  de  sa 
beauté  et  de  son  utilité  séculaires,  èti*e  appelée  à  une  destination 
aussi  respectable  I  Mais  voici,  non  loin  d'elle,  à  la  pointe  orientale  des 
Jardins  Publics,  une  autre  île  que  tous  les  visiteurs  de  Venise  doivent 
avoir  remarquée  :  car  on  la  découvre  de  divers  endroits,  et  l'œil  €fet 
invinciblement  attiré  par  ce  qu'il  y  a,  dans  sa  laideur,  de  funèbre  en 
même  temps  que  de  monstrueux.  Au  centre  se  dresse  une  énorme 
cheminée  noire,  en  forme  de  cône,  et  qu'on  ne  sait  quelle  secrète  pré- 
tention artistique  rend  encore  plus  affreuse,  dans  son  état  présent 
d'inertie  et  de  délabrement.  Alentour,  parmi  des  terrains  vagues  et 
des  tas  de  décombres,  une  vingtaine  de  longues  et  plates  bâtisses  de 


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462  REVUE  DBS  DEUX  MONDES. 

pierre  ou  de  bois,  édifiées  naguère  pour  servir  d'ateliers  et  de  maga^ 
sins  à  une  fabrique,  mais  depuis  longtemps  fermées  et  abandonnées, 
pourrissant  là  sans  usage  possible.  Et  à  ce  spectre  pitoyable  de  la 
défunte  fabrique  s'ajoute  et  s'oppose,  non  moins  pitoyable,  le  spectre 
décharné  d'une  antique  église.  Privée  de  sa  façade,  avec  son  énorme 
toit  nu,  ses  fenêtres  gothiques  murées  ou  béantes,  c'est  bien  l'église 
la  plus  morte  que  l'on  puisse  voir  ;  on  serait  tenté  de  penser  que  les 
nouveaux  maîtres  de  l'Ile  l'ont  mutilée,  à  dessein,  de  cette  manière, 
pour  la  réduire  au  ton  de  laideur  des  ruines  qni  l'entourent.  Telle 
est,  à  présent,  l'Ile  de  Sainte-Hélène  :  mais  autrefois,  avant  le 
décret  de  1806,  ce  lieu  de  désolation  était  le  plus  précieux  joyau  de 
toute  la  Lagune,  a  ToblI  des  lies  vénitiennes,  »  insularum  ocellral 

.Dès  le  milieu  du  xji*  siècle,  Tévéque  Hichiel  avait  fondé,  dans  cette 
petite  lie,  un  refuge  pour  les  pèlerins  de  Terre  Sainte  et  pour  les 
pauvres  voyageurs  de  toute  provenance.  En  1205,  une  grande  et 
magnifique  église  y  avait  été  élevée,  où  Ton  avait  déposé  les  restes 
vénérés  de  la  mère  de  Constantin.  Deux  siècles  plus  tard,  le  pape  Gré- 
goire XII  avait  concédé  l'île  aux  moines  Olivétains  ;  et  ceux-ci,  qui 
l'avaient  habitée  jusqu'en  1806,  s'étaient  toujours  pieusement  em- 
ployés à  la  rendre  belle.  Peu  d'Iles  étaient  plus  ridies  que  celle-là 
en  beaux  arbres;  le  pourtour  de  Téglise,  notamment,  était  tout  planté 
d'une  végétation  dont  maint  voyageur  nous  a  vanté  la  fraîche  ver- 
dure et  les  charn^ans  ombrages.  Quant  à  l'église  elle-même,  tournant 
vers  la  Lagune  sa  haute  façade,  —  où,  sous  la  rosace  éclatante  d'une 
verrière,  Antoine  Rizzo  et  d'autres  maîtres  avaient  sculpté  un  superbe 
portai],  ^les  Pères  Olivétains  l'avaient  remplie,  trois  siècles  durant, 
de  tout  ce  que  Tart  vénitien  produisait  de  plus  noble  et  de  plus  par- 
fait. Sans  parler  de  ses  chefs-d'œuvre  de  broderie,  d'orfèvrerie,  et 
d'enluminure,  ni  des  célèbres  stalles  du  chœiu",  travaillées  en  intarse 
par  le  Frère  Jean  de  Vérone,  on  voyait  là  une  centaine  de  peintures 
fameuses,  dont  quelques-unes  seulement,  nous  ont  été  conservéeSé 
Toute  l'île,  d'ailleurs,  n'était  qu'un  musée,  dans  un  jardin  de  conte  de 
fées.  Jamais  rêve  plus  délicieux  ne  s'est  changé  en  un  plus  triste  et 
vilain  cauchemar.  Et  pourquoi?  à  quel  profit?  Le  changement  ne  peut 
pas  môme,  cette  fois,  se  couvrir  du  pauvre  prétexte  de  l'utilité.  C'est 
gratuitement,  pour  la  joie  de  détruire,  que  l'on  a  détruit  la  «  pru* 
nelle  des  îles.  » 

Mais  à  quoi  bon  continuer  d'évoquer  le  douloureux  martyrologe 
des  îles  vénitiennes?  Toujours,  que  notre  barque  aborde  à  l'île  du 
Saint-Esprit,  à  la  Chartreuse  de  Saint-André,  à  Saint-Nicolas  du  Lido, 


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REVUES   ÉfmLNGÊRESr  463 

c'est  tonjonrs  le  même  spectacle  qui  nons  y  attend,  et  la  même  his-* 
toire  cpif  immaïK^uablement,  s'y  rappelle  ^  nous.  Et  c'est  encore  une 
histoire  pareille  que  nous  racontent  celles  des  îles  qui,  comme  Chiog- 
gia,  Burano,  Mazzorbo,  n'ont  pas  entièrement  péri  après  la  suppression 
de  leurs  monastères,  mais  qui  n'en  ont  pas  moins  perdu,  depuis  cent 
ans,  à  la  fois  leur  beauté  et  leur  vie  de  jadis.  Détournons  plutôt  nos 
regards  de  ces  scènes  de  mort,  qui  sont  décidément,  hélas  I  tout  ce 
qu'ont  aujourd'hui  à  nous  faire  voir  les  îles  vénitiennes;  et  efforçons- 
nous  de  nous  représenter  l'aspect  ancien  de  ces  îles,  à  l'aide  des 
renseignemens  divers  que  viennent  de  recueillir,  pour  nous,  deux 
des  plus  fervens  amoureux  du  passé  de  Venise,  MM*  Holmenti  et 
Mantovanil 

Le  volume  où  ils  ont  recueilli  ces  renseignemens  fait  partie  d'une 
collection  entreprise,  il  y  a  deux  ou  trois  ans,  par  l'Institut  d'Art  Gra- 
phique de  Bergame,  sous  le  titre  général  de  :  Niaiit  arfiutique.  C'est 
une  collection  de  courtes  monographies  illustrées,  dont  chacune 
s'occupe,  tout  eosemblCi  de  décrire  l'état  présent  d'une  ville  ou  d'une 
région  italienne,  et  de  nous  raconter  les  faits  principaux  de  son  his- 
toire, ou  tout  au  moins  ceux  d'entre  eux  dont  un  vestige,  matériel 
ou  moral,  s'est  conservé  à  travers  les  siècles.  Des  collections  ana- 
logues existent,  comme  l'on  sait,  en  Allemagne,  en  Angleterre,  et 
aussi  chez  nous  :  mais  je  dois  dire  que  l'italienne,  prise  en  bloc,  me 
parait  supérieure  à  toutes  ses  rivales.  Elle  le  serait,  je  crois  bien,  indé- 
pendamment même  du  talent  des  auteurs  :  car  où  trouverait-on,  hors 
de  l'Italie,  d'humbles  petits  chefs-lieux  de  département  ou  de  sous- 
préfecture  qui^ . —  pour  ne  point  parler  de  Sienne,  de  Pérouse  ou  de 
Parme,  —  fussent  aussi  riches  de  somvenirs  historiques  et  de  chefs- 
d'œuvre  d'art  que  Vicence,  Volterre,  Urbin,  Ravenne,  Gubbio,  que 
la  plupart  des  villes  qui  figurent,  dès  maintenant,  sur  la  liste  des  vo- 
lumes de  V Italie  artistique  ?  Mais  ce  n'est  pas  tout  :  j'ajouterais  volon- 
tiers que,  parmi  toutes  les  races  de  l'Europe,  il  n'y  en  a  pas  qui  soit 
mieux  faite  que  l'italienne  pour  produire  et  pour  apprécier  des  mono- 
graphies du  genre  de  celles-là.  Car,  en  vérité,  quelque  effort  que  tente 
lltalien  d'aujourd'hui  pour  préférer  sa  grande  patrie  nouvelle  à  la 
petite  patrie  locale  qu'ont  exclusivement  aimée  et  servie  ses  parens, 
c'est  toujours  encore  celle-ci  qui,  au  fond  de  son  cœur,  lui  reste  la 
plus  chère.  Un  Siennois,  transplanté  à  Rome  ou  à  Milan,  y  emporte 
l'amour  passionné  de  Sienne  ;  et  non  seulement  il  prend  plaisir  à  en 
revoir  jusqu'aux  moindres  ruelles  :  tout  le  passé  de  sa  ville  survit. 


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{64  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

pour  lui,  avec  une  intensité  et  une  ardeur  admirables.  Que  de  fois, 
dans  une  bourgade  de  Toscane  ou  d'Ombrie,  un  brave  homme  ren- 
contré au  restaurant,  un  cocher  de  voiturin^  m'a  appris,  sur  Thistoire 
de  tel  «  sanctuaire  »  ou  de  telle  «  villa,  »  des  détails  plus  précis  et 
plus  pittoresques  que  ceux  que  j'avais  lus  dans  les  livres!  Et  c'est  ce 
don  d'évocation  patriotique,  cette  habitude  d'unir  dans  une  môme  ten- 
dresse le  présent  et  le  passé  de  sa  ville  natale,  qui  permettent  à  l'écri- 
vain italien,  pour  peu  qu'il  y  joigne  le  génie  d'improvisation  familier 
à  sa  race,  de  nous  offrir  des  guides  aussi  excellens  que  le  sont,  par 
exemple,  dans  la  collection  de  l'Institut  de  Bergame,  VUrbin  de 
M.  Lipparini,  le  Vicence  de  M.  Pettina,  le  Ravenne  et  le  Volterre  de 
M.  Ricci,  ou  le  livre  de  MM.  Moimenti  et  Mantovani  sur  les  Iles  de  la 
Lagune  de  Venise. 

Ces  lies  mortes,  les  deux  auteurs  les  font  revivre,  une  à  une,  devant 
nous.  De  la  Giudecca  à  Saint-François  du  Désert,  ils  nous  racontent 
leur  gloire  de  jadis,  nous  les  montrent  dans  tout  l'éclat  de  leur  élégante 
et  joyeuse  beauté,  et  puis,  en  deux  mots,  nous  signalent  la  ruine  qu'a 
faite,  de  chacune  d'elles,  le  fatal  décret  de  1806.  Leur  admiration  pour 
l'ancienne  civilisation  de  Venise  ne  les  rend  pas  injustes  pour  ce  qui, 
désormais,  s'est  substitué  à  elle  ;  et  c'est  même  avec  un  enthousiasme 
assez  imprévu  qu'ils  célèbrent,  au  premier  chapitre  de  leur  livre,  le 
remplacement  de  l'un  des  plus  vénérables  monastères  de  la  Giudecca 
par  un  gigantesque  moulin  à  vapeur,  «  capable  de  moudre,  tranquille- 
ment, 2  750  quintaux  de  grain  toutes  les  vingt-quatre  heures.  »  Ils 
reconnaissent  à  ce  moulin  une  part  de  «  splendeur  et  de  majesté,  » 
et  même  «  une  certaine  poésie,  sévère,  profonde,  quasi  symbolique.  » 
Ils  nous  mettent  en  garde  contre  une  tendance,  trop  commune,  à 
«  condamner,  comme  inesthétique,  toute  modernité,  pour  adorer, 
comme  toujours  belles,  les  œuvres  du  passé.  »  Mais  quand,  ensuite, 
ayant  quitté  la  Giudecca  et  Saint-Georges-Majeur,  ils  abordent  aux 
vraies  îles  de  la  Lagune  de  Venise,  leur  respect  de  la  «  modernité  » 
ne  tient  pas  devant  le  spectacle,  vingt  fois  renouvelé,  d'une  dévasta- 
tion plus^  barbare  que  ne  le  fut  jamais  celle  des  Huns  ou  des  Visigoths. 
Et  ainsi,  de  plus  en  plus,  pour  échapper  à  l'âpre  tristesse  qui  les  en- 
vahit, ils  se  tournent  vers  ce  «  passé  »  dont,  maintenant,  en  compa- 
raison de  ce  présent  trop  «  moderne,  »  il  n'y  a  plus  œuvre  si  médiocre 
qui  ne  les  ravisse.  Eux  qui,  tout  à  Theure,  s'émerveillaient  delà  «  ma- 
jestueuse poésie  »  d'un  mouhn  à  vapeur,  élevé  sur  le  lieud'une  vieille 
église  et  d'un  vieux  couvent,  les  voici  qui,  presque  arrivés  au  terme 


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REVUES   ÉTRANGÈRES.  465 

de  leur  excursion,  s*eQhar(lisseDt  à  déplorer,  —  et  d'ailleurs  le  plus 
justement  du  monde,  —  que  la  «  modernité  »  ail  cru  devoir  «  nettoyer 
et  repolir,  »  troubler  dans  son  sommeil  de  mort  Tombre  de  Torcello. 

A  Tendroit  de  la  place  du  Dôme  où  siégeait  jadis  le  Conseil  de  Torcello, 
on  a  institué  un  Musée  Municipal  qu*est  venu  compléter,  plus  récemment, 
un  Musée  de  l'Estuaire  Vénitien.  Là  se  trouvent  recueillis  et  classés  avec 
grand  soin  divers  objets  antiques  déterrés  dans  l'île,  ou  péchés  dans  la 
Lagune,  des  morceaux  de  sculpture  romains  et  byzantins,  des  vestiges 
de  l'ancien  Torcello,  des  sceaux  et  emblèmes  de  sa  Commune;  surtout 
l'on  y  admire  quelques  mosaïques  du  xi«  siècle,  la  bannière  de  sainte  Fosca, 
en  fils  d'argent  et  de  soie,  enfin  les  restes  précieux  de  Impala  d'argent  doré 
qui  était,  autrefois,  dans  Tt^glise  Notre-Dame. 

Mais  celui  qui  a  vu  Torcello  il  y  a  bien  des  années,  avant  que  l'impitoyable 
curiosité  historique  soit  venue  fonder  ces  établissemens,  celui-là  se- rap- 
pelle combien  de  particularités  pittoresques  y  séduisaient  les  yeux,  de 
toutes  parts,  lorsque  les  ruines  étaient  encore  admises  à  nous  garder,  direc- 
tement, le  souvenir  du  passé.  La  place,  jadis  brûlante  de  vie,  n'était  toute 
que  solitude  et  que  sauvagerie;  le  fabuleux  trône  de  pierre  que  Ton  appe- 
lait le  Irône  d'Attila  se  dressait  au  milieu  de  décombres  et  de  gravats  épars, 
comme  une  image  de  l'œuvre  accomplie  par  le  Fléau  de  Dieu  dans  les  cités 
vénitiennes  ;  et,  alentour,  c'étaient  la  Logette,  le  Palais  Communal,  et  l'ad- 
mirable Dôme,  et  la  petite  église  de  Sainte-Fosca  :  tout  cela  ne  formant 
qu'une  seule  merveille,  un  fragment  authentique  du  moyen  âge,  avec  sa 
grandeur  et  sa  barbarie.  Aujourd'hui,  tout  a  été  rangé,  retouché,  restauré  ; 
rien  ne  reste  plus  de  cette  scène  d'abandon  solennel  qui,  hier  encore, 
Avait  un  attrait  irrésistible  pour  toute  âme  plus  éprise  de  la  poésie  du  pasié 
que  de  cette  manie  égalisatrice  de  la  modernité.  Mais  il  faut,^  décidément, 
nous  résigner  à  ce  que  celle-ci  soumette  jusqu'aux  reliques  des  siècles  dé- 
funts à  ses  règles  uniformes,  à  cet  ordre  officiel,  à  ce  régime  de  «  caserne 
philosophique  »  où  voici  déjà  que  nous  vivons,  tous,  soigneusement  aligné! 
et  numérotés  ! 

Telle  qu'elle  est,  cependant,  et  malgré  ce  nouvel  assaut  de  la 
«  modernité,  »  Torcello  est  aujourd'hui  la  plus  attirante  des  lies  véni- 
tiennes. Le  spectacle  de  la  mort  y  est  d'une  beauté  si  profonde  et  d 
forte  que,  jusqu'ici,  elle  a  résisté  à  tous  les  travaux  des  «  restaura- 
teurs; »  et  nulle  autre  part,  peut-être,  la  plainte  du  passé  ne  nous 
parle  au  cceur  plus  éloquemment.  Sur  cette  place  déserte  où,  à 
l'ombre  de  Ténor  me  clocher  muet  de  la  cathédrale,  repose  Tétrange 
et  léger  fantôme  de  Sainte-Fosca,  ne  semble- t-il  pas  qu'un  gémis- 
sement s'élève  du  sol,  la  voix  désolée  de  Tancien  Torcello?  C'était 
autrefois  une  des  plus  riches  et  puissantes  cités  de  la  confédéra- 
tion vénitienne.  Elle  avait  un  grand  canal,  de  larges  ponts  de  pierre, 
des  palais  plus  vastes  et  ornés  que  ceux  de  Murano;  elle  avait  une 
TOME  xixv.  —  1906.  30 


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466  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

magistrature  communale,  une  noblesse,  dont  chaque  membre  était 
admis  aux  droits  des  citoyens  de  Venise.  Elle  avait  même  fini  par  tra- 
fiquer de  ses  titres  de  noblesse  ;  et  Goldoni  nous  fait  voir  un  person- 
nage qui  était  devenu  gentilhomme  de  Torcello  pour  dix  ducats, 
«  moins  que  le  prix  d'un  âne.  »  Désormais,  tout  cela  est  mort  :  au- 
cune trace  ne  subsiste  plus  de  la  vie  de  Tîie.  Mais,  au  moins,  son 
art  lui  a  survécu,  qui  Tempéche  de  sombrer  dons  Toubli  comme 
toutes  ses  sœurs.  L'abside  byzantine  de  Sainte-Fosca,  Tintérieur  de  la 
cathédrale  avec  ses  mosaïques,  sa  chaire,  et  les  chapiteaux  fleuris  de 
ses  colonnes,  ces  choses  admirables  ont  beau  avoir  été  remises  à  neuf, 
depuis  quelques  années  :  dans  le  silence  et  la  désolation  qui  les  envi- 
ronnent, leur  charme  pieux  nous  pénètre  merveilleusement;  et  il  y  a 
peu. d'endroits,  à  Venise  même,  où  se  révèle  mieux  à  nous  ce  mélange 
de  fantaisie  et  de  dévotion  qui^  pendant  les  siècles,  va  devenir  la 
marque  distinctive  de  Tart  vénitiep. 

L'illustre  voisine  de  Torcello,  Murano,  a  eu  la  bonne  fortune  de 
conserver,  elle  aussi,  quelques-unes  de  ses  œuvres  d'art.  Gâtée  par  le 
a  zèle  sans  pitié  »  des  restaurateurs,  l'abside  de  sa  cathédrale  n'en 
continue  pas  moins  à  nous  oITrir  un  ensemble  de  lignes  d'une  ampleur 
magnifique  ;  et  l'intérieur  de  cette  cathédrale,  pour  être  d'un  style  plus 
pauvre  que  celui  de  l'incomparable  Notre-Dame  de  Torcello,  a  pour- 
tant le  même  caractère  de  simple  et  élégante  piété.  Une  autre  église. 
Saint-Pierre  Martyr,  possède  une  dizaine  de  tableaux,  dont  l'un,  une 
Vierge  planant  au-dessus  de  Saints,  est  un  des  plus  beaux  poèmes  de 
couleur  et  de  lumière  que  nous  ait  laissés  la  peinture  de  Venise;  sans 
que  nous  puissions  d'ailleurs  jamais  savoir  au  juste,  probablement,  le 
nom  du  poète  à  qui  nous  le  devons  :  car  son  ancienne  attribution  à 
Basait!  est  inadmissible,  et  il  me  parait  bien  difficile  d'admettre,  en 
échange,  l'attribution  à  Jean  Bellin  que  nous  proposent  à  présent 
MM.  Molmenti  et  Mantovani.  Sainte-Marie  des  Anges  a  im  plafond  de 
Pennacchi,  un  tombeau  mémorable,  un  Miracle  de  Saint-Marc  de 
l'école  de  Tintoret.  Ainsi  les  œuvres  curieuses  ne  manquent  pas,  à 
Murano  ;  et  il  n'y  manque  pas  non  plus  de  vieux  palais,  ni  de  ponts 
pittoresques  :  et  cependant  ni  le  désert  des  ruines  de  Torcello,  ni  le 
spectre  lamentable  de  l'île  de  Sainte-Hélène,  nô  nous  donnent  à  un  tel 
degré  l'impression  de  la  mort.  «  Le  souffle  du  temps,  pareil  à  celui  de 
la  mort,  a  passé  sur  l'île,  »  écrivent  les  deux  auteurs  italiens  :  mais 
non,  l'on  ne  peut  pas  même  dire  que  ce  soit  «  le  souffle  du  temps  » 
qui  ait  tué  Murano.  L'île,  qui  aujourd'hui  a  quatre  mille  habitans,  en 
avait,  encore,  plus  de  trente  mille  au  xviii*  siècle.  Jusque  sous  la 


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REVUES   ÉTRANGÈRES.  461' 


domination  française,  il  y  a  cent  ans,  les  voyageurs  nous  ont  vantéj 
la  richesse  de  ses  maisons,  le  charme  de  ses  jardins,  la  fête  perpé- 
tuelle qu'y  était  la  vie.  Aujourd'hui,  les  maisons  les  plus  somptueuses, 
ont  été  «  profanées,  mutilées,  abattues,  dans  une  véritable  orgie  de| 
destruction  ;  »  les  jardins  des  Bembo  et  des  Navagero,  de  Tryphon 
Gabriello  et  de  la  reine  de  Chypre,  sont  devenus  des  places  inutiles  oui 
des  terrains  vagues  ;  et  à  la  fête  séculaire  des  rues  et  des  canaux  a,^ 
succédé  une  désolation  que  personne  qui  l'a  vue  ne  saurait  oublier. 
Ici  conmie  dans  tout  le  reste  de  l'archipel  vénitien,  la  catastrophe 
s*est  produite  brusquement:  peu  d'années  ont  suffi  pour  flétrir  et 
dégrader  la  fleur  de  la  Lagune,  le  «  délectable  Mur  an,  »  le  plus  exquisi 
lieu  de  plaisir  de^la  chrétienté. 

La  prospérité  de  Murano  a  commencé  de  très  bonne  heure,  dans  l'his-' 
toire.  L'île  a  servi  d'abord  de  refuge  aux  habitans  d'Aitina,  chassés  par  les- 
Huns,  puis   à   ceux  d'Opiterge,   fuyant  les  Lombards.  Dès  Tan  millo,  cllej 
comptait  parmi  les  parties  les  plus  florissantes  de  la  république  nouvelle. 
Gouvernée,   à   l'origine,  par   les  tribuns  de  la  République,   elle    eut,   au 
x«  siècle,  ses  juges  particuliers  ;  et,  en  1275,  un  patricien  de  Venise  y  vint 
résider,  avec  le  titre  de  podestat.  Ses  communes,  du  reste,  se  sont  toujours 
régies  par  des  lois  propres  et  des  statuts  très  anciens,  avec  un  grand  et  un; 
petit  conseils.  Elle  jouissait  de  toute  sorte  de  franchises  et  de  privilèges,; 
dont  le  plus  curieux  était  la  défense  faite  au  bargello  et  aux  sbires  vénitiens! 
d'approcher  de  Tîle.  Lorsqu'un  délit  était  commis,  les  magistrats  de  l'île 
avaient,  seuls,  le  droit  d'arrêter  le  coupable  ;  et  toujours  ÎIs  l'enfermaient 
dans  leurs  prisons,  avant  de  l'envoyer  à  Venise  pour  y  être  jugé  ;  privilège 
bien  étonnant,  quand  on  se  rappelle  combien  le  gouvernement  vénitien 
était  jaloux,  en  général,  de  ses  prérogatives  judiciaires.  Pouvoir  était  aussi; 
concédé  à  la  commune  de  Murano  de  frapper  des  monnaies  d'or  et  d'argent( 
dites  os«We  (oiselets),  et  d'en  faire  don  au  podestat  ou  à  d'autres  fonction- 
naires. Et  dès  le  temps  du  doge  Grimani,  dans  la  première  moitié   du 
XVI*  siècle,  Murano  était  déjà  toute  remplie  de  superbes  palais,  où  les  nobles 
de  Venise  venaient  s'amuser,  les  savans  se  livrer  à  un  heureux  repos,  les 
dames  s'entretenir  avec  d'illustres  galans... 

De  toutes  les  lies  de  la  Lagune  de  Venise,  deux  seulement,  parmi 
la  mort  de  leurs  sœurs,  soni  restées  vivantes  :  Saint- Lazare,  au  sud 
de  Sainte-Hélène,  et,  au  nord-est,  par  delà  Torcello,  Saint-François 
du-Désert.  Toutes  deux  sont  des  couvons;  et  MM.  Molmenti  et  Manto- 
-vanî  ont  négligé  de  nous  apprendre  comment  Tun  de  ces  couvons 
celui  de  Saint-François,  avait  pu  échapper  au  décret  de  1806  :  à  moins 
€jue,  n'y  ayant  pas  plus  échappé  que  les  moines  de  Sainte-Hélène,  de'. 
Saint-André,  et  des  autres  courons,  les  moines  franciscains  soient 
l*evenus,  ensuite,  reprendre  possession  de  leur  île,  avant  qu'on  se  fût 


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1168  REVUE   DES   DEUX   MOX^DES. 

lencore  avisé  de  la  saccager.  Quant  h  Saint-Lazare,  ce  couvent  de  Pères 
Arméniens,  —  qui  jadis  avaient  émigré  de  Morée  pour  n'avoir  pas  à 
isubir  la  domination  turque,  —  obtint  d'être  excepté  du  décret  de 
Napoléon  en  se  réclamant  du  pavillon  turc.  Il  s'est  donc  maintenu  tel 
iqu'il  était  depuis  sa  fondation,  dans  les  premières  années  du  xviii»  siècle  : 
!et  c'est  assez  de  l'apercevoir  du  dehors,  au  passage,  comme  je  l'ai 
Kait  un  matin  de  printemps,  pour  emporter  à  jamais  de  cette  vision 
[fugitive  le  charme  d'un  beau  rêve,  une  adorable  image  de  paix  et 
'de  galté  chrétiennes.  Vingt  îles  nous  souriaient  ainsi  dans  la  Lagune, 
lil  y  a  un  siècle,  accueillantes  et  jolies  autant  que  celle-là,  et  avec  des 

i merveilles  d'art  autrement  précieuses  :  les  chefs-d'œuvre  de  l'archi- 
tecture et  de  la  peinture  ilaliennes.  ♦ 

Mais  Saint-Lazare  n'a  pas  besoin  d'être  signalée  aux  amateurs  de 
jVenise  :  tandis  que  je  regrette  de  ne  pouvoir  pas  citer  les  pages  con- 
jsacrées  par  MM.  Molmenti  et  Mantovani  à  la  seconde  des  deux  îles  qui 
ont  réussi  à  garder  leur  destination  et  leur  vie  anciennes,  Saint-Fran- 
<jois-du-Déserl.  Non  pas  que  cette  île  ait  jamais  eu  la  vie  joyeuse  et 
brillante  d'une  Murano,  ou  même  le  recueillement  souriant  de  Saint- 
Lazare.  Un  «  désert,  »  telle  l'a  bien  voulue  le  Pauvre  d'Assise,  lors- 
qu'en  1220,  à  son  retour  d'Egypte,  il  s'y  est  arrêté  pour  «  bâtir,  de  ses 
tnains,  une  cabane  de  joncs  cimentée  de  boue  :  »  mais,  à  défaut 
*4*hommes,  d'innombrables  oiseaux  peuplaient,  continuent  aujour- 
'4'hui  à  peupler  ce  désert.  «  Petits  oiseaux,  mes  frères,  interrompez- 
Vous  un  moment  de  chanter,  jusqu'à  ce  qut  nous  ayons  fini  nos 
oraisons  I  »  C'est  là  qu'ont  été  dites  ces  paroles  célèbres  ;  et  nous 
les  entendons  planer  encore  sur  la  petite  ile,  parmi  les  vénérables 
jcyprès,  autour  de  l'humble  et  charmant  clocher  pointu  de  l'église. 
iDe  toutes  les  îles  de  la  Lagune  vénitienne,  aucune  n'est  plus  dou- 
Icement,  plus  saintement  belle.  «  Nulle  part  ou  n'a  plus  vraiment 
l'impression  d'être  loin  du  monde,  d'avoir  pénétré  dans  un  lieu  de 
4paix  surhumaine.  Et  l'âme  de  saint  François  poursuit  immortellement 
^a  prière,  parmi  les  arbres  avec  leurs  milliers  de  nids,  en  face  de  la 
Lagunt  outillante  de  soleil.  » 

T.  Bi  Wyxbwa. 


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CHRONIQUE  DE  LA  QUINZAINE 


14  Septembre. 

La  seconde  réunion  de  Tépiscopat  français  a  eu  lieu  le  4  sep- 
tembre, à  rarchevôché  de  Paris.  Que  s*y  est-il  passé  ?  On  na  le  sait 
pas  encore.  Le  seul  document  livré  jusqu'ici  à  la  publicité  est  Tadresse 
télégraphique  qui  a  été  envoyée  au  Saint-Père.  L'encyclique  Gravis- 
simo  y  est  qualifiée  de  «  lumineuse  »  dans  les  directions  qu'elle  donne 
aux  évéques,  et  ceux-ci  y  expriment  l'espoir  que  leur  union  et  leur» 
efforts  «  leur  permettront  de  trouver  les  solutions  opportunes  pour 
la  paix  publique  et  le  salut  de  l'Ëglise  de  France.  »  Lorsque  l'assem- 
blée a  eu  pris  fin,  une  cérémonie  imposante  a  eu  lieu  à  Notre-Dame. 
Elle  a  attiré  un  concours  considérable,  non  pas  seulement  de  fidèle» 
peut-être,  et  nous  n'oserions  pjis  dire  de  curieux,  mais  enfin  de  per- 
sonnes impatientes  de  connaftre  les  résolutions  qui  avaient  été  prises 
à  l'archevêché.  On  a  écouté  avec  une  attention  profonde  le  discours 
prononcé  par  Mgr  de  Cabrières,  évéque  de  Montpellier,  qui  appartient 
à  la  fraction  la  plus  ardente  de  Tépiscopat.  Le  discours  a  été  parfait 
de  mesure  et  de  discrétion.  Il  a  édifié  Tauditoire,  mais  ne  Ta  pas  éclairé 
sur  le  point  qui  le  préoccupait.  Nous  n'en  avons  été  d'ailleurs  nulle- 
ment surpris,  car  de  deux  choses  Tune  :  ou  nos  évéques  n'avaient 
encore  pris  aucune  décision,  et  alors  Torateur  qui  parlait  en  leur  nom 
ne  pouvait  rien  dire;  ou,  s'ils  en  avaient  pris  une,  ils  ne  pouvaient  pas- 
la  faire  connaître  avant  que  le  Pape  Teût  approuvée.  On  dit  main- 
tenant qu'ils  préparent  une  importante  Lettre  pastorale.  On  dil 
encore  qu'ils  se  réuniront  de  nouveau  dans  un  mois.  Nous  repro- 
duisons tous  ces  bruits  sans  en  garantir  l'exactitude.  La  seule  chose  i 
qui  paraisse  à  f^^  près  sûre  est  que  les  évoques  n'on^  rien  fait  \<^ 
4  septembre,  sans  doute  parce  qu'ils  n'ont  trouvé  rien  à  faire 


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470  aEYUB  DES  D£UX  MOKDES, 

L'encyclique    Gravissimo    contient   deux    parties.  La    première 
condamne  les  associations  cultuelles  de  la  loi  de  1905,  et  aussi  toutes 
celles  qu'on  pourrait  essayer  de  former  en  dehors  de  garanties  «  cer- 
taines et  légales  »  (jue  le  Pape  énumôre  et  qu'il  déclare  indispen- 
sables. La  seconde  s'en  remet  néanmoins  à  l'épîscopat  du  soin  de 
«  prendre  tous  les  moyens  qpie  le  droit  reconnaît  à  toiB  les  citoyens 
pour  disposer  et  organiser  le  culte  religieux.  »  De  ces  deux  pai lies, 
les  évéques  se  sont  tenus  à  la  première.  Us  n*ont  tiré  aucun  parti  de 
la  seconde.  Ils  ne  paraissent  même  pas  l'avoir  tenté.  La  majorité 
considérable  qui,  au  mois  de  mai,  s'était  ralliée  à  l'idée  d'essayer 
quelque  chose,  a  comme  fondu  sous  le  souffle  du  nouveau  document 
pontiGcal.  Elle  n'a  plus  été  qu'une  minorité  inûme  ;  et  c'est  un  bel 
exemple  de  soumission  ou  de  résignation  que  l'épiscopat  français  a 
donné.  Évidemment,  les  évéques  se  sont  sentis  découragés  d'avance. 
La  tâche  qu'on  leur  avait  imposée  leur  a  paru  impossible,  et  nous 
reconnaissons  volontiers  qu'elle  était  pour  le  moins  bien  difficile  à 
remplir.  Dans  le  doute  plein  d'angoisse  où  ils  étaient  plongés,  ils  se 
sont  abstenus.  Ils  ont  pris  le  parti  de  laisser  aller  les  choses  comme 
elles  pourraient,  comme  semblait  le  vouloir  le  Pape,  comme  il  plai- 
rait à  Dieu.  Peut-être  ne  pouvaient-ils  pas  faire  autrement  ;  mais  c'est 
de  quoi  nous  gémissons.  Les  circonstances  sont  si  graves  qu'il  fallait 
plus  que  jamais  dans  l'Église  catholique  une  autorité  très  ferme  et 
une  obéissance  très  docile.  L'obéissance  s'est  produite,  et,  quoi  qu'il 
puisse  advenir  par  la  suite,  elle  méritera  toujours  d'être  approuvée, 
car  la  moindre  division  aurait  été  plus  funeste  que  tout.  Mais  l'auto- 
rité, si  elle  a  été  revendiquée  très  ht^t,  n'a  pas  encore  été  exercée 
dans  toute  sa  plénitude.  Elle  n'a  pas  tenu  tout  ce  qu'elle  avait  annoncé. 
La  logique  voudrait,  semble-t-il,  en  présence  du  renoncement  de 
l'épiscopat  français,  que  le  Saint-Père  en  revint  à  sa  première  pensée, 
et  qu'il  donnât  lui-même  les  instructions  pratiques  qu'il  avait  pro- 
mises. La  fermeté  véhémente  de  son  langage  avait  fait  croire  que  ses 
idées  étaienl  dès  lors  bien  arrêtées,  et  qu'il   n'éprouverait  aucun 
embarras  à  dire,  quand  l'heure  en  aurait  sonné  :  Voici  ce  qu'il  faut 
faire;  prenez  vos  mesures  en  conséquence  !  Mais  il  n'en  a  rien  été.  Le 
Pape  a  commencé  par  consulter  les  évoques,  qui  ont  été  d'avis  de 
'ormer  des  associations  «  canoniques  et  légales,  »  ou  «  fabriciennes.  » 
j^eu  importe  le  nom  :  il  s'agissait  toujours  d'associations  formées  pour 
assurer  l'exercice  du   culte.   On  se    serait   contenté  de  ne  pas  en 
emprunter  trop  exactement  le  type  à  la  loi  de  1905.  Le  Pape  a  réfléchi 
longtemps,  puis  il  a  opposé  son  veto  à  la  suggestion  de  l'épiscopat 


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IIIVUE,    —   CHRONIQUE.  471 

français,  en  le  chargeant  de  chercher  autre  chose  dans  le  droit  com- 
mun. Quoiqu'il  n'ait  pas  prononcé  le  mot,  c'est  bien  au  droit  commun 
qu'il  a  fait  allusion  lorsqu'il  a  parlé  des  «  moyens  que  le  droit  recon- 
naît à  tous  les  citoyens.  »  Seulement,  l'indication  est  bien  vague,  et  on 
comprend  que  les  évoques  aient  trouvé  quelque  difficulté  à  y  donner 
suite.  Ils  ne  connaissent  que  le  droit  commun  français,  c'est-à-dire 
l'ensemble  de  nos  lois  écrites,  et  ils  n'y  ont  rien  trouvé  do  plus  favo- 
rable, ni  même  d'aussi  favorable  à  l'exercice  du  culte  que  la  loi  de 
1905.  Le  Pape,  chef  d'une  institution  internationale,  entend  sans  doute 
le  droit  commun  d'une  manière  très  large.  Il  en  connaît  de  très  difîé- 
rens  :  qui  sait  s'il  ne  les  réunit  pas  tous  dans  une  synthèse  supMeure, 
où  sa  pensée  se  plaît  à  trouver  des  facilités  et  des  libertés  plus  grandes, 
et  s'il  ne  confond  pas  avec  le  nôtre  le  droit  commun  des  États-Unis, 
du  Mexique,  du  Bf ésil,  de  l'Angleterre  même  où  il  faut  toutefois,  sur 
ce  point,  distinguer  le  *roit  écrit  du  droit  contumier?  N'y  a-t-il  pas, 
là  encore,  une  nouvelle  difficulté  de  s'entendre?  Le  Pape  défend  beau- 
coup de  choses,  mais  il  n'en  prescrit  aucune.  De  leur  côté,  les  évoques 
déclarent  se  soumettre,  mais  leur  soumission  n'est  suivie  d'aucune 
initiative.  Cest  un  accord  tout  négatif.  Le  Pape  demande  aux  évoques 
de  trouver  une  solution  :  les  évoques  répondent  qu'ils  veulent  ce  que 
veut  le  Pape.  Comment  sortir  de  ce  cercle  qui,  jusqu'ici  du  moins, 
semble  sans  issue  ?  Ne  conviendrait-il  donc  pas  que  le  Pape  s'expli- 
quât à  nouveau?  Et,  s'il  consent  à  le  faire,  nous  est-il  permis  de  sou- 
haiter respectueusement  que  ce  soit  avec  une  précision  qui  ne  se  con- 
tente pas  de  dire  ce  qu'il  ne  faut  pas  faire,  mais  encore  ce  qu'il  veut 
qu'on  fasse. 

Les  incertitudes  au  milieu  desquelles  nous  nous  débattons  ne 
Tiennent  pas  seulement  du  côté  de  l'Église  :  elles  ne  sont  pas 
moindres  du  côté  de  l'État.  Ici  et  là,  on  parle  fièrement,  comme  pour 
donner  l'impression  qu'on  a  un  plan  arrêté  d'avance  et  que,  quoi 
qu'il  arrive,  on  n'en  déviera  pas  d'une  ligne.  En  réaUté,  on  s'observe 
mutuellement  avec  anxiété;  chacun  attend  que  la  partie  adverse 
ait  fait  un  mouvement  pour  en  faire  un  autre  en  conséquence  ;  mais 
personne  ne  bouge,  et  c'est  ce  qui  rend  si  difficile  de  prévoir  comment 
les  choses  sont  destinées  à  évoluer.  Cette  immobilité  est,  du  moins 
pour  le  moment,  plus  facile  au  gouvernement  qu'à  l'Église.  Il  n'a,  lui, 
rien  à  faire  jusqu'au  11  décembre  :  il  peut  attendre,  en  déclarant  sur 
xm  ton  péremptoire  qu'il  a  prévu  toutes  les  hypothèses  et  que  ses 
dispositions  sont  prises  à  tout  événement.  N'a-t-il  pas  la  loi  en  main) 
et  la  loi  n'a-t-elle  pas  dit  ce  qu'on  devrait  faire  dans  le  cas  où  il  n'y 


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472  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

aurait  pas  d'associations  cultuelles?  M.  le  ministre  des  Cultes  affecte 
donc  une  tranquillité  d'esprit,  que  nous  croirions,  toutefois,  plus 
sincère  s'il  parlait  un  peu  moins.  Il  semble  par  momens  vouloir 
s'étourdir  du  bruit  de  ses  paroles,  tant  il  lês  multiplie.  Peut-être  aussi 
veut-il  en  étourdir  les  autres.  Quoi  qu'il  en  soit,  les  journaux  ont  été 
remplis  de  ses  conversations  avec  une  abondance  telle,  qu'on  ne  peut 
pas  l'attribuer  seulement  à  l'empressement  curieux  que  les  journa- 
listes ont  mis  à  l'interroger,  quelque  grand  qu'il  ait  pu  être,  et  qu'il 
faut  bien  y  reconnaître  aussi  chez  le  ministre  le  désir  très  vif  de 
s'expliquer  publiquement.  M.  Briand  est  d'ailleurs  plein  d'optimisme. 
Rien,  dans  tout  ce  qui  vient  de  se  passer,  n'a  ébranlé  sa  confiance 
dans  une  heureuse  solution,  n  est  convaincu  qu'on  s'entendra.  Aucun 
évoque,  à  la  vérité,  n'est  encore  venu  lui  rendre  visite,  mais  il  leur 
fait  savoir  par  toutes  les  voix  de  la  presse  qu'il  le^  attend  dans  son 
cabinet,  prêt  à  causer  avec  eux  et  à  leur  fournir  toutes  les  explica- 
tions dont  ils  auraient  besoin.  Pour  les  tenter  davantage,  il  fait  de 
loin  luire  et  miroiter  à  leurs  yeux  ces  «  biens  de  l'Ëglise  »  dont  il 
ne  demande  qu'à  les  faire  bénéficier.  U  en  grossit  même  la  valeur, 
en  capital  et  en  intérêts.  On  admettait  généralement  qu'elle  s'élevait 
à  200  millions.  C'est  300,  d'après  M.  Briand,  c'est-à-dire,  toujours 
d'après  lui,  IS  millions  de  revenus  I  Que  ce  soit  im  peu  plus  ou  un  peu 
moins,  il  s'agit  certainement  d'une  somme  considérable.  «  Je  ne  vois 
pas  le  clergé  français  s'en  priver,  »  déclare  ironiquement  le  ministre. 
Nous  ne  sommes  pas  aussi  afûrmatif  que  lui.  Le  clergé  français  a  tout 
l'air,  —  et  nous  le  déplorons,  —  de  faire  le  sacrifice  de  ces  biens  des 
fabriques  qui  devraient  légitimement  lui  revenir  et  qu'on  est  évidem- 
ment désireux  de  lui  donner.  Mais  on  veut  les  lui  donner  d'une  cer- 
taine façon,  et  il  ne  veut  les  recevoir  que  d'une  autre. 

Tout  s'arrangera,  répète  M.  le  ministre  des  Cultes.  Hais  com- 
ment? C'est  ici  que  M.  Briand  nous  semble  se  faire  des  illusions.  11 
faut  toujours  en  revenir  aux  associations  cultuelles  puisque,  dans  le 
système  de  la  loi,  s'il  n'y  en  a  pas,  le  il  décembre,  les  biens  des  fa- 
briques devront  être  mis  immédiatement  sous  séquestre  et  désaffectés 
dans  un  délai  assez  bref.  —  Il  n'y  en  aura  pas,  disent  le  Pape  et  les 
évoques  !  —  Il  y  en  aura  !  dit  M.  Briand,  —  M.  Briand  a,  en  effet, 
expliqué  dans  la  plus  importante  des  interviews  auxquelles  il  s'est 
abandonné  que,  si  les  encycliques  pontificales  ont  interdit  aux  évéques 
et  aux  curés  de  former  des  associations,  les  fidèles  restent  libres  d'en 
prendre  l'initiative.  Nous  avouons  ne  pas  comprendre  comment  les 
interdictions  pontificales  s'adresseraient  au  clergé  et  non  pas  aut 


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W7^\7 


REVUE.    —   CHRONIQUE.  473 

fidèles.  On  nous  a  d'ailleurs  dit  et  répété  à  l'excès,  depuis  quelque! 
temps,  qu'il  serait  le  plus  souvent  très  difficile  et  quelquefois  même 
impossible  de  trouver  en  nombre  suffisant  dans  les  paroisses  les- 1 
membres  des  futures  associations  :  et  voilà  que  la  difficulté  dis- 
paraît conmie  par  enchantement.  Pourquoi  ?  Est-ce  parce  que  les  asso-! 
ciations,  au  lieu  d'être  faites  par  les  curés  et  par  les  évoques,  le  se-' 
raient  par  les  maires  et  par  les  sous-préfets?  Donnera-t-on  par  hasard  i 
aux  fonctionnaires  l'ordre  d'y  entrer?  Mais  alors  ces  associations? 
seront-elles  formées  conformément  aux  règles  d'organisation  géné- 
rale du  culte  qu'elles  se  proposeront  d'organiser  ?  Cette  prescription 
de  l'article  A,  —  qui  aurait  dû,  à  notre  sens,  assurer  le  salut  de  la  loi, 
—  sera-t-elle  respectée  dans  le  système  de  M.  le  ministre  des  Cultes  ? 
Quelle  sera  enfin,  si  on  se  reporte  aux  deux  Encycliques,  l'attitude 
des  curés,  des  évéques  et  du  Pape  à  l'égard  de  ces  associations  de 
contrebande  ?  M.  Briand  ne  s'en  embarrasse  pas  !  Il  va  droit  au  fait 
matériel,  et  déclare  que  ces  associations  seront  légales  jusqu'à  ce  que. 
la  preuve  aura  été  faite,  devant  la  juridiction  compétente,  qu'il  leurj 
est  impossible  de  réaliser  leur  objet.  Nous  craignons  que  cette  preuve! 
ne  ressorte  des  faits  eux-mêmes  avec  évidence  et  qu'elle  ne  soit  très! 
facile  à  faire.  Hais,  en  attendant,  les  fabriques  devront  remettre  aux' 

nouvelles  associations  les    biens   qu'elles    administrent.   Le  feront-! 

I 

elles?  n  est  possible  qu'on  ait  sur  leurs  membres  des  moyens: 
d'intimidation  qui  seront  quelquefois  efficaces:  en  aura-t-on  d'équi- 
valens  sur  les  évéques,  et  obtiendra-t-on  d'eux  qu'ils  opèrent  de  bon 
gré  la  dévolution  de  leurs  menses  ?  Non,  certainement!  Il  faudra  des 
procès,  des  condamnations,  des  saisies,  toutes  choses  qui  auront  déjà 
l'apparence  d'un  commencement  de  persécution.  Mais  enfin,  soit  ! 
voilà  qui  est  fait,  et  les  associations  de  M.  Briand  ont  les  mains  pleines 
des  dépouilles  de  l'Église!  Leurs  membres  vont  trouver  le  curé, 
dépourvu  d'église  et  de  ressources,  et  ils  lui  disent  :  «  Vous  n'avez 
pas  les  moyens  matériels  d'assurer  l'exercice  du  culte  dans  la  pa- 
roisse ;  vous  allez  être  obligé  de  vous  adresser  à  nous  individuelle- 
ment pour  vous  procurer  ces  moyens.  Eh  bien,  collectivement,  nous 
vous  les  fournissons.  Voici  Téglise,  voici  les  objets  du  culte,  voici 
les  sommes  nécessaires  à  Texercice  de  la  religion  1  »  Tel  est  le  lan- 
gage textuel  que  M.  Briand  prête  aux  membres  de  l'association  formée 
en  dehors  du  curé  et  de  l'évoque.  Il  le  juge  très  séduisant  :  il  n'y  ré- 
sisterait sûrement  pas  pour  son  compte,  et  il  demande  ce  que  le  curé 
pourrait  y  répondre.  Est-il  bien  nécessaire  de  le  dire  et  M.  Bnaad  ne 
s'en  doute-t-il  pas  ?  De  pareilles  associations,  s'il  s'en  forme,  seront; 


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474  REVUE  DBS  DEUX  MONDES. 

schjsmatiques  au  premier  chef  ;  elles  seront  précisément  les  associa- 
tions laïques  repoussées  d'abord  par  TËglise  )  elles  ne  présenteront 
même  pas  les  garanties  jugées  insuffisantes  de  Tarticle  4.  Et  alors, 
comment  partager  la  confiance  de  M.  Brland  ?  Quelles  que  soient  les 
intentions  qui  ont  ..pu  inspirer  de  pareils  projets,  et  nous  voulons 
croire  qu'elles  iont  de  sa  part  bienveillantes,  l'exécution  conduirait 
tout  droit  à  une  tentative  de  schisme  :  à  moins,  —  mais  c'est  une 
hypothèse  que  M.  Briand  repousse  avec  une  résolution  sans  appel,— 
à  moins  de  commencer  par  ouvrir  une  conversation  avec  Rome.  Ce 
serait  une  «  capitulation  1  »  dit  M.  le  ministre  des  Cultes.  U  ne  veut 
causer  qu'avec  les  évoques  ;  il  les  invite  à  venir  le  voir  ;  il  les  attend 
très  obligeamment  dans  son  cabinet.  Nous  craignons  que  cette  attente 
ne  soit  longue,  et,  en  vérité,  que  pourraient  se  dire  les  évéques  et 
M.  Briand? 

Nous  nous  sommes  déjà  expliqué  sur  les  conséquences,  pour 
l'Église,  de  l'attitude  que  le  Saint-Père  a  adoptée.  La  perte  probable 
de  200  ou  de  300  millions  serait  la  plus  immédiate,  mais  non  pas 
la  plus  grave.  L'organisation  du  culte  deviendrait  de  plus  en  plus 
difficile  dans  nos  paroisses  rurales,  et  le  recrutement  du  clergé  de  moins 
en  moins  assuré.  Nous  ne  reviendrons  pas  aujourd'hui  sur  ce  sujet. 
Mais  si,  de  son  côté,  le  gouvernement  croit,  conmie  il  se  platt  à  le  dire, 
.  que  l'application  de  la  loi  pourra  se  faire,  malgré  la  force  d'inertie  que 
parait  vouloir  lui  opposer  le  clergé,  sans  qu'il  soit  obligé  de  recourir 
lui-même  à  quelque  violence,  c'est  en  quoi  il  se  trompe.  Sans  doute, 
quand  certauis  évêques  ou  curés  parlent  de  monter  sur  l'échafaud, 
ils  se  trompent  de  siècle  ;  ils  ne  sont  pas  menacés  de  ces  extré- 
mités ;  mais  ils  auront  à  subir  beaucoup  de  vexations,  et  le  gouver- 
nement sera  obligé  de  les  leur  infliger  bon  gré  mal  gré.  Les  poursuites 
et  les  condamnations  pleuvront  sur  eux.  C'est  du  moins  ce  qu'il  faut 
conclure  des  avertissemens  que  M.  Briand  leur  prodigue  par  l'inter- 
médiaire de  la  presse.  En  veut-on  un  exemple  ?  La  question  des  églises 
le  fournira. 

Nous  disions,  il  y  a  quinze  jours,  que  le  gouvernement  ne  serait 
pas  assez  maladroit  pour  les  fermer.  M.  Clemenceau  s'était  déjà  pro- 
noncé sur  ce  point  avec  une  grande  force;  il  y  est  revenu  depuis, 
et  toujours  dans  le  même  sens;  il  est  même  allé  jusqu'à  dirs 
qu'aussi  longtemps  qu'il  resterait  ministre,  on  ne  fermerait  pas  une 
seule  église  sur  toute  la  surface  du  territoire.  Voilà  qui  est  bien; 
mais  dans  ces  églises  laissées  largement  ouvertes,  les  curés  pour- 
.ront-ils  dire  la  messe  et  les  fidèles  Fentendre?  Ahl  c'est  une  autre 


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REVUE.    —   CHRONIQUE.  475 

affaire.  Si  nous  ne  savons  pas  ce  qu'en  pense  M.  Clemenceau,  nous 
savons  du  moins  ce  qu'en  a  dit  M.  Briand.  Fermer  les  églises,  non, 
jamais!  Il  a  expliqué  à  un  journaliste  qu'U  y  avait  deux  élémens 
dans  la  constitution  de  FËglise  cathoUque  :  les  prêtres  et  les  ûdèles, . 
et,  oubliant  que  ce  sont  ceux-ci  aussi  bien  que  ceux-là  qui  doivent 
former  des  associations  cultuelles  :  «  Pourquoi  voulez-vous,  a-t-il 
demandé,  que  nous  punissions  les  fidèles  d'une  faute  commise  par 
les  prêtres  ?  Car  il  y  aura  délit,  quand  un  prêtre,  sans  association 
cultudle,  exercera  le  culte  dans  une  église  quelconque.  Nous  con- 
naissons le  ministre  du  culte,  nous  ignorons  les  fidèles.  »  Singulière 
distinction!  Survivance  partielle,  si  Ton  veut,  mais  tenace  de  Fesprit 
concordataire!  Pourquoi  le  gouvernement,  dans  le  système  de  là 
séparation,  continue-t-il  de  connaître  les  prêtres  quand  il  ignore  les 
fidèles?  Gonnalt-il  seulement  ceux-ci  lorsqu'ils  commettent  un  délit? 
Mais  les  fidèles  peuvent  en  commettre  également,  et  si  c'en  est  un 
de  dire  la  messe,  c'en  est  un  autre  d'y  assister:  c'est  un  cas  de  com- 
plicité. S'il  y  a  !délit,  il  y  aura  poursuite,  au  moins  contre  l'auteur 
principal.  Nous  serons  curieux,  pour  la  beauté  du  fait,  comme  dit 
Alceste,  de  voir  un  prêtre  poursuivi  pour  avoir  dit  la  messe  dans  une 
église  ouverte;  et  comme  le  cas  se  renouvellera  tous  les  jours,  pour 
tous  les  prêtres,  dans  toutes  les  églises,  on  voit  où  le  gouvernement 
sera  conduit  par  cette  accumulation  de  récidives.  M.  Briand  dira  peut- 
être  qu'il  est  sûr  d'avoir  des  associations  cultuelles;  si  le  clergé  ne 
les  connaît  pas,  le  gouvernement,  lui,  les  connaîtra;  elles  opéreront 
m  partibus  infidelium,  mais  n'en  protégeront  pas  moins  de  leur  égide 
le  clergé  qui  les  ignorera.  Tout  cela  est  d'une  subtilité  bizarre  :  nous 
doutons  que  l'esprit  français  s'en  accommode.  Au  surplus,  est-ce  vrai- 
ment un  délit  de  dire  ou  d'entendre  la  messe  dans  une  église  sans 
association  cultuelle,  et,  à  supposer  que  c'en  soit  un,  de  quelle  peine 
est-il  frappé?  Nous  avons  cherché  dans  la  loi  de  1905,  sans  y  rien 
trouver  à  l'appui  des  consultations  juridiques  de  M.  Briand.  Tout  au 
plus  y  aurait-il  contravention  relevant  des  tribunaux  de  simple  police  : 
et  encore  la  loi  ne  le  dit  pas.  U  est  vrai  que  M.  Combes,  qui  lui  aussi 
fait  des  confidences  aux  journalistes,  a  déclaré  que,  si  les  lois  pénales 
étaient  insuffisantes,  on  en  ferait  d'autres.  Eh  bien  !  qu'on  les  fasse. 
Cela  prouvera  une  fois  de  plus  que  celle  de  1905  a  été  mal  faite  et  que, 
telle  qu'elle  est,  on  ne  peut  pas  l'appliquer. 

Que  conclure  ?  Seulement  ce  que  nous  avons  dit  plus  haut,  qu'en 
dépit  des  apparences  dont  ils  se  couvrent,  ni  TÉglise,  ni  l'État  ne 
savent  encore  aujourd'hui  quelles  seront  les  suites  de  leur  rupture. 


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'476  REVUE   DES   DEUX   MONDES. 

L'Eglise  s'appuie  sur  les  encycliques  et  TËtat  sur  la  loi  de  séparation. 
La  loi,  assurément,  donne  une  base  légale  plus  solide  à  toutes  les 
hypothèses  qu*on  peut  dès  maintenant  former  et  aux  solutions  qu'on 
peut  essayer  d  y  apporter  :  cependant,  que  d'incertitudes  encore  et  que 
d'obscurités!  Du  côté  de  TËglise,  l'incertitude  et  l'obscurité  restent 
grandes.  La  première  réunion  des  ëvéques  avait  fait  une  ouverture 
par  laquelle  un  peu  de  lumière  avait  pénétré  :  l'ouverture  a  été  brus- 
quement fermée,  et  la  nuit  est  devenue  plus  noire.  Du  côté  de  l'Etat, 
c'est  tantôt  un  optimisme  de  commande  que  rien  ne  justifie,  tantôt  des 
menaces,  dont  quelques-unes  au  moins  peuvent  être  suivies  d'effet  et 
le  seront  certainement.  De  là  l'anxiété  que  tout  le  monde  n'avoue  pas, 
mais  que  tout  le  monde  éprouve,  du  moins  parmi  ceux  qui  observent, 
réfléchissent  et  prévoient.  Ils  ne  peuvent  ressentir  qu'une  infinie  tris- 
tesse, en  songeant  k  tant  de  bonnes  volontés  qui  se  découragent  et 
dont  quelques-unes  risquent  de  s'égarer.  Il  est  encore  temps,  mais  il 
n'est  que  temps  de  prendre  un  parti.  Ce  n'en  est  pas  un  de  ne  rien 
faire,  ou,  si  c'en  est  un,  c'est  le  pire  de  tous. 

Les  nouvelles  de  Russie  continuent  de  présenter  sous  on  jour  très 
^ombre  la  situation  de  ce  malheureux  pays.  Les  assassinats  et  les 
désordres  se  renouvellent  partout,  et,  quelle  que  soit  l'énergie  du 
gouvernement,  on  ne  voit  pas  comment  il  parviendra  à  refréner 
l'audace  de  révolutionnaires  qui,  ne  craignant  rien,  ne  reculent  devant 
rien.  Dans  le  programme  politique  qu'il  vient  de  publier  et  dont  nous 
aurons  àpiarler,  M.  Stolypine  dit  en  termes  très  nobles  :  «  On  peut 
tuer  telle  ou  telle  personne,  mais  il  est  impossible  de  tuer  l'idée 
dont  le  gouvernement  s'est  inspire.  »  Malheureusement,  les  révolu- 
tionnaires aussi  tiennent  le  même  langage  en  parlant  d'eux-mêmes, 
et  ils  ne  se  contentent  pas  de  parler,  ils  agissent.  S'ils  ont  le  plus 
.profond  mépris  pour  la  vie  des  autres,  ils  n'en  ont  pas  un  moindre 
Ipour  la  leur.  Ils  en  ont  fait  d'avance  le  sacrifice;  ils  la  jettent  en  défi 
lau  gouvernement  et  à  la  société;  et,  soit  qu'ils  périssent  dans  l'exé- 
cution de  leurs  attentats,  soit  qu'ils  meurent  fusillés  ou  pendus,  ils 
I  vont  à  la  mort  avec  une  parfaite  insouciance.  C'est  là  une  maladie 
particulière  qui  s'est  emparée  de  presque  toute  une  génération  hu- 
(  maine  et  qui  passera  sans  doute  avec  elle  :  maie,  en  attendant,  que 
Ide  crimes  n'avons-nous  pas   déjà  et  n'aurons-nous  pas  encore  à 
'  déplorer  I 

L'attentat  contre  M.  Stolypine  a  été  plus  retentissant  que   les 
.'autres  :  il  n'en  diffère,  toulefois,  que  par  le  nombre  des  victimes  et  par 


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REVUE.    —  CHRONIQUB.  477 

l'intérêt  plus  touchant  qui  s'altache  aux  enfans  du  premier  ministre, 
odieusement  mutilés.  11  n'a  d'ailleurs  rien  de  particulier,  et  a  été 
accompli  avec  une  présence  d'esprit,  un  sang-froid,  un  courage  qui, 
pour  être  atroces,  n'en  sont  que  plus  extraordinaires.  Le  programme 
du  gouvernement  contient  l'énumération  des  principaux  personnages 
assassinés  dans  Tété  de  1906;  elle  est  longue  et  eflrayanle  ;  mais 
combien  d'autres,  plus  humbles  et  moins  en  vue  que  les  géné- 
raux et  les  hauts  fonctionnaires,  ont  succombé  sur  un  point  ou  sur 
un  autre  d*an  territoire  immense!  a  La  police  subit  quotidiennement 
des  pertes  éïiormes,  »  dit  le  programme-manifeste.  Et  il  faudrait 
parler  encofe  des  propriétaires  qui  succombent  obscurément  au  fond 
des  campagnes,  sous  la  violence  de  la  crise  agraire.  Que  de  sang 
répandu  I  Que  de  vies  humaines  perdues  !  Le  gouvernement  regarde 
comme  le  premier  de  ses  devoirs  de  réprimer  ces  folies  criminelles. 
Il  opposera,  dit-il,  la  force  à  la  violence,  et  il  aura  bien  raison  de  le 
faire.  Parmi  toutes  les  libertés  qu'il  se  propose  d'assurer  à  la  Russie, 
figure  la  «  liberté  de  vivre.  x>  Il  semble  que  ce  soit  la  première  de 
toutes;  mais  c*est  aussi  la  plus  difficile  à  garantir  à  un  pays  où  est 
poussée  si  loin  l'indifTérence  à  mourir.  Ni  le  gouvernement  ni  la 
révolution  ne  peuvent  grand'chose  l'un  contre  l'autre  par  ces  moyens 
implacables  ;  et  le  gouvernement  le  sait  bien  puisqu'il  dit  dans  son 
programme  :  «  Ce  serait  une  grande  faute  de  considérer  la  répres- 
sion des  attentats  criminels  conmie  but  unique  et  d'oublier  les  causes 
qui  ont  engendré  les  troubles.  »  11  faut  effectivement  s'en  prendre  à 
ces  causes  elles-mêmes.  Le  gouvernement  ne  se  fait  d'ailleurs  pas 
non  plus  rUlusion  de  croire  qu'il  suffira  de  réformes  libérales  pour 
arrêter  la  révolution,  car  «  les  révolutionnaires  ne  luttent  pas, 
dit-il,  pour  les  réformes  donjt  l'introduction  est  considérée  conmie 
nécessaire  par  le  gouvernement  lui-même,  mais  pour  l'introduction 
dans  l'Ëtat  d'un  régime  socialiste.  »  Les  révolutionnaires  veulent  tout 
renverser,  et  d'abord  le  gouvernement.  Celui-ci  se  défend,  ce  qui  est 
son  droit.  La  question  est  de  savoir  s'il  s'y  prend  toujours  pour  le 
mieux. 

Nous  sommes  bien  obligé  de  constater  que  le  programme  poli- 
tique de  M.  Stolypine  n'a  pas  produit,  en  Russie,  une  impression  aussi 
favorable  que  nous  ^l'aurions  désiré.  Il  t.  uoigne  cependant  d'une 
bonne  volonté  sincère,  et,  s'il  était  entièrement  réalisé,  l'état  inté- 
rieur du  pays  en  éprouverait  une  transformation  heureuse.  Qu'il  y  ait 
des  insuffisances  et  des  lacunes  dans  ce  programme,  nous  le  vou- 
lons bien  ;  mais,  puisqu'il  est  impossible  de  tout  faire,  doit-on  tout 


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478  AEVUE  DES  DEUX  MONDES. 

promettre  à  la  fois?  La  Douma  Ta  fait,  et  nous  ne  sommes  pas  de 
ceux  quile  lui  ont  le  plus  amèrement  reproché,  parce  qu'une  assem- 
blée est  en  quelque  sorte  condamnée  à  un  certain  nombre  de  mani- 
festations. Mais  les  obligations  d*un  gouvernement,  qui  a  en  main 
le  pouroir  exécutif,  ne  sont  pas  les  mêmes  :  elles  sont  plus  étroites 
et  plus  précises.  Le  programme  de  M.  Stolypine  en  remplit  quelques- 
unes  parmi  les  principales.  Pourquoi  donc  a-t-il  été  accueilli  avec 
scepticisine,  et  même  avec  un  peu  d'impatience  et  d'irritation  ?  Ne 
serait-ce  point  parce  que  la  Russie  ne  croit  déjà  plus  aux  programmes 
et  aux  promesses  qu'ils  contiennent,  et  qu'elle  voit  dans  la  bureau- 
cratie, à  rimage  de  laquelle  le  gouvernement  est  fait,  un  obstacle 
insurmontable  à  leur  réalisation  ? 

Nous  avons  signalé,  avec  tout  le  monde  d'ailleurs,  la  faute  qu'on  a 
commise  en  mettant  en  face  de  la  Douma  un  ministère  de  bureaucrates, 
et  même  de  bureaucrates  de  second  ordre.  La  dissolution  de  l'assem- 
blée a  été  une  seconde  défaite.  Après  l'avoir  commise,  on  aurait  peut- 
être  pu  en  atténuer  les  conséquences  immédiates  en  composant  un 
ministère  qui  aurait  été  formé,  dans  une  proportion  appréciable, 
d'élémens  représentatifs.  On  sait  que  telle  a  été  la  première  intention 
de  M.  Stolypine  ;  mais,  finalement,  il  n'y  a  pas  doAué  suite,  soit  qu'il 
ait  dû  céder  à  des  influences  qui  Ten  ont  détourné,  soit,  ce  qui  est 
plus  probable,  qu'il  ait  trouvé,  chez  les  parlementaires  de  la  veille,, 
les  octobristes  dont  il  sollicitait  le  concours,  des  exigences  qu'il  a 
jugées  excessives  et  inacceptables.  L'étaient- elles?  Nous  l'ignorons. 
En  tout  cas,  l'isolement,  l'abandon  où  est  tombé  M.  Stolypine,  la 
nécessité  qu'il  a  subie  de  se  contenter  ime  fois  de  plus  des  ressources 
et  des  lumières  de  la  bureaucratie,  l'éloignement  du  pouvoir  où  ont 
été  maintenus  les  anciens  représentans  du  pays  dans  la  Douma  ou 
même  dans  les  assemblées  locales,  toutes  ces  causes  diverses  agissant 
de  concert  ont  amoindri  les  eflets  qu'on  pouvait  raisonnablement 
attendre  de  la  bonne  volonté  du  premier  ministre,  et  de  sa  probité 
morale  et  politique  à  laquelle  on  rend  généralement  hommage.  Quel 
qu'en  soit  le  résultat,  il  restera  de  son  entreprise  un  souvenir  honorable 
pour  lui  ;  mais  il  est  à  craindre  que  les  causes  que  nous  venons  d'in- 
diquer, et  auxquelles  il  aurait  été  sans  doute  possible  d'échapper  en 
partie,  ne  permettent  pas  à  un  effort  aussi  considérable  que  le  sien 
d'avoir  toute  l'efficacité  qu'il  aurait  méritée. 

Il  n'en  faut  pas  moins  désirer  que  le  ministère  actuel  dure  asses^ 
pour  atteindre  au  moins  quelques-uns  des  résultats  qu'il  poursuit. 
M.  Stolypine,  nous  le  disons  à  son  honneur,  ne  s'est  pas  laissé  dé- 


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REVUE.    —    CIIRONIQUB.  479 

tourner  de  son  droit  chemin  par  reflroyable  attentat  dont  U  a  failli  être 
\ictime.  Le  programma  qu'il  a  publié  le  lendemain  est  certainement 
celui  qu'il  avait  préparé  et  rédigé  la  veille  ;  c'est  à  peine  s'il  y  a 
ajouté  quelques  touches  où  la  tristesse  reste  unie  à  la  fermeté.  L'œuvre 
garde  un  caractère  impersonnel  et  objectif  très  remarquable  en  pa- 
reille circonstance.  11  y  a  de  la  sérénité  dans  l'attitude  de  M.  Stoly- 
pine.  Mais  ce  que  nous  louons  surtout  en  lui,  c'est  le  calme  avec 
lequel  il  prépare  le  programme  des  travaux  de  la  future  Douma,  car  la 
Douma  est  toujours  l'objet  de  ses  préoccupations:  elle  y  demeure  en 
quelque  sorte  invisible  et  présente.  D'où  on  peut  conclure,  d'abord 
que  la  promesse  de  réunir  une  assemblée  nouvelle  a  été  faite  et  sera 
loyalement  tenue  ;  ensuite  que  le  gouvernement,  reconnaissant  la 
faute  capitale  qu'il  a  commise  avec  la  première  Douma  ne  la  renou- 
vellera pas  avec  la  seconde.  Gettç  faute  a  été  de  ne  donner  à  l'assem- 
blée rian  à  faire  :  comment  s'étonner  dès  lors  qu'elle  se  soit  livrée  à 
des  écarts  parfois  inconsidérés?  11  aurait  fallu,  au  contraire,  la  mettre 
tout  de  suite  aux  prises  avec  des  faits  concrets,  avec  un  programme, 
avec  des  projets  de  loi  politiques,  sociaux,  agraires,  et  lui  montrer 
un  peu  de  considération  et  de  la  conûance  dans  l'accomplissement 
d'une  lâche  qui  devait  être  commune.  Mais  laissons  le  passé.  Pour 
l'avenir,  M.  Stolypine  prépare,  en  vue  de  la  Douma,  un  nombre  consi- 
dérable de  projets  de  loi,  portant  sur  toutes  les  questions  dont  l'opi- 
nion s'occupe  et  pour  lesquelles  elle  se  passionne.  11  s'agit  d'assurer 
la  liberté  religieuse,  l'inviolabilité  des  personnes,  l'égalité  civique, 
l'amélioration  de  la  propriété  foncière  des  paysans,  l'amélioration  de 
la  santé  des  ouvriers,  d'organiser  l'assurance  de  l'Ëtat,  de  réformer 
des  gouvernemens  locaux,  de  créer  des  zemstvos  là  où  il  n'y  en  a  pas, 
de  transformer  la  justice  locale,  de  réformer  l'école,  et  même  d'établir 
l'impôt  sur  le  revenu,  car  U  n'y  a  plus  aujourd'hui  de  progranmie 
où  l'on  croie  pouvoir  se  dispenser  de  parler  de  cet  impôt.  Voilà  bien 
des  choses!  La  première  de  toutes  est  la  réforme  agraire;  mais  c'est 
aussi  la  plus  difDcile  et  la  plus  délicate.  Gomment  satisfaire  les  paysans? 
Et  comment  se  dispenser  de  le  faire?  «  Le  gouvernement,  dit  M.  Sto- 
lypine,  assurera  à  des  Commissions  locales  le  moyen  de  travaUler  à 
l'amélioration  du  sort  des  paysans  dans  les  régions  où  l'on  a  souffert 
de  la  pénurie  des  terres.  L'œuvre  ainsi  accomplie  dans  ces  localités 
fournira  les  matériaux  à  la  Douma  pour  résoudre  cette  question  ex- 
trêmement complexe.  »  M.  StoljTpine  indique  ime  méthode  de  tra- 
vail dont  il  est  difficile  de  dire  par  avance  quel  sera  le  rendement 
utile;  mais  il  reconnaît  à  la  Douma  le  dro:'  de  traiter  la  question  et 


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480  REVUE  DBS  DEUX  MONDES. 

de  la  résoudre.  G*est  lui  assigner  en  même  temps  une  immense  et 
une  très  lourde  tftche.  Nous  souhaitons  qu'elle  s'en  acquitte,  non 
pas  par  des  proclamations  de  principes  et  par  des  démonstrations 
oratoires,  mais  par  une  réforme  laborieusement  étudiée  et  pratique- 
ment réalisée.  Le  gouvernement  et  rassemblée  qui  lui  auraient  renda 
ce  service  auraient  grandement  mérité  de  la  patrie. 

On  ne  peut  qu'encourager  M.  Stolypine  dans  Tœuvre  qu'il  a  entre- 
prise, et  exprimer  le  désir  qu'il  y  soit  mieux  soutenu  qu'il  ne  Ta  été 
jusqu'ici.  Quoi  qu'il  fasse,  il  aura  beaucoup  de  peine  à  vaincre  la  dé- 
fiance dont  il  est,  et  dont  tout  autre  serait  l'objet  à  sa  place,  car  c'est 
le  gouvernement  même  qui  est  suspect.  Il  est  question  d'un  congrès 
que  les  constitutionnels-démocrates»  les  cadets,  demandent,  sans 
l'avoir  encore  obtenue,  l'autorisation  de  tenir.  S'ils  l'obtiennent,  ils 
feront  bien  d'en  profiter  pour  se  dégager  nettement  de  certaines  soli- 
darités que,  au  milieu  de  la  confusion  des  événemens,  on  a  essayé 
d'établir  entre  eux  et  des  partis  plus  avancés,  et  qui  ne  peuvent  que 
les  compromettre.  Si  l'entente  n'a  pas  pu  se  faire  entre  le  gouverne- 
ment et  les  cadets  après  la  dissolution  de  la  Douma,  faut-il  désespé- 
rer qu'elle  se  fasse  jamais  ?  Il  semble  que  le  spectacle  que  donne  la 
Russie,  —  une  anarchie  sans  précédens,  des  crimes  monstrueux,  la 
nécessité  évidente  d'un  gouvernement  libéral,  mais  résolu  et  vigou- 
reux contre  le  désordre,  —  soit  de  nature  à  rapprocher  les  bons 
'  citoyens  les  uns  des  autres,  et,  s'il  y  en  a  dans  l'opposition  d'hier, 
il  y  en  a  aussi  dans  le  gouvernement  d'aujourd'hui.  Ils  se  reconnaî- 
traient les  uns  les  autres,  s'ils  n'étaient  pas  séparés  par  tant  de  pré- 
ventions :  c'est  donc  à  dissiper  ces  préventions  qu'il  faudrait  d'abord 
s'appliquer.  Le  dernier  souhait  que  nous  formions  eàt  que  le  gouver- 
nement se  transforme  lui-même,  et  qu'il  ne  se  présente  pas  à  la 
Douma  future  sans  s'être  fortifié  de  quelques  élémens  nouveaux. 

FllANaS  CUARMES. 

Le  Directeur-Gérant^ 
F.  Brunetièrs, 


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MONSIEUR  ET  MADAME  MOLOCH 


DERNIÈRE   PARTIE  (1) 


XI 

La  porte  du  cachot  se  rouvrit,  et  nous  fûmes  tous  trois  éga- 
lement surpris  de  voir  s'encadrer  dans  cette  échappée  lumineuse 
la  silhouette  du  prince  Max,  en  petite  tenue  de  cavalier,  bleue  à 
paremens  blancs,  et  bottes  fauves.  Il  s'arrêta  sur  le  seuil,  sa  cas- 
quette et  son  stick  dans  la  main  droite,  la  gauche  arrangeant 
nerveusement  ses  cheveux  blonds  sur  son  front  où  perlait  de  la 
sueur  :  car,  c'était  visible,  il  avait  couru. 

—  Allez-vous-en,  Buders,  dit-il  au  porte-clés. 

Il  entra  :  la  porte  fut  refermée  derrière  lui.  Alors  il  regarda 
tour  à  tour  le  docteur,  Frau  Zimmermann  et  moi.  Ses  lèvres, 
le  haut  de  ses  joues,  ses  paupières,  furent  agitées  par  ces  con- 
tractions à  la  fois  touchantes  et  comiques  qui  annoncent  les 
[Jours  sur  le  visage  des  enfans.  Et,  en  effet,  avant  qu'il  eût 
réussi  à  proférer  une  parole,  un  gros  sanglot  le  secoua...  Il  se 
détourna,  jetant  sur  la  table,  à  côté  des  cruches  vides,  sa  cas- 
quette et  son  stick.  Le  cœur  de  M"'  IMoïoch  fut  aussitôt  boule- 
versé :  elle  portait  en  elle  cette  âme,  maternelle  jusqu'à  la  pas- 
sion, des  femmes  tendres  qui  ont  toujours  vainement  désiré  ôtro 
mères.  Elle  courut  à  Max  et  lui  saisit  les  deux  mains  : 

—  Ach!  GottI  Monseigneur...  qu'avez- vous  ?  Vous  pleurez? 
Êtes-vous  malade,  mon  cher  prince  ? 

(1)  Voyez  la  Revue  des  1"  et  15  août,  !•'  et  15  septembre. 

TOMI  XXXV.  —  idôd.  31 


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482  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Max,  sans  répondre,. leva  vers  le  docteur  qui  s'approchait 
un  visage  décomposé.  Il  hésita  encore  un  instant,  puis,  soudain, 
prenant  son  élan,  il  courut  à  lui,  et,  avant  que  ^oloch  eût  pu 
Tempêcher,  tomba  à  genoux  devant  lui. 

—  Pardon  !  pardon  !  sanglotait-il,  tandis  que  Moloch,  puis 
M""'  Moloch  tentaient  vainement  de  le  relever...  Pardon,  mon- 
sieur le  docteur!...  répétait-il,  sa  tête  blonde  collée  aux  petites 
jambes  tortes  du  vieillard...  Pardbn! 

—  Mais,  pardon  de  quoi,  bon  Dieu  ?  fit  Moloch  avec  quelque 
impatience. 

Moi,  je  venais  de  tout  comprendre,  et  je  me  gourmandais  : 
«  Comment  n'ai -je  pas  deviné  plus  tôt?  » 

—  Voyons,  monseigneur  !  dis-je  au  prince  en  lui  touchant 
Tépaule...  Relevez-vous  I...  Je  crois  savoir  ce  que  vous  avez  à 
avouer  au  docteur.  Avouez-le-lui  face  à  face,  comme  un  homme, 
pas  conmie  un  enfant. 

On  n'en  appelait  jamais  inutilement  à  l'amour-propre  du 
prince.  Il  se  remit  debout,  s'essuya  les  yeux  d'un  geste  vif,  et 
assura  son  regard  : 

—  Monsieur  le  docteur,  fit-il,  je  suis  très  coupable  envers  vous. 
Je  vous  ai  laissé  accuser,  arrêter,  mettre  en  prison...  et  c'est  moi 
qui  ai  fait  loger  le  pétard  dans  la  voiture  du  comte  de  Marbach... 
Je  ne  le  regrette  pas,  ajouta-t-il  en  relevant  le  front,  et  nousre- 
8;ardant  tour  à  tour  d'un  regard  où  un  feu  intérieur  sembla  sou- 
dain volatiliser  les  pleurs.  Je  regrette  seulement  que  mon  pétard 
n'ait  pas  fait  sauter  en  l'air  le  comte  de  Marbach,  ou  que  l'explo- 
sion ne  lui  ait  pas  brouillé  la  cervelle,  ou  qu'il  ne  se  soit  pas 
rompu  les  os  à  la  descente  de  Litzendorf...  parce  que  je  l'exècre 
et  que  je  lui  souhaite  tout  ce  qu'il  y  a  de  pire  ! 

—  Oh  !  monseigneur...  fit  M""*  Moloch  d'un  ton  de  reproche. 
Mais  M.  Moloch  et  moi,  nous  aimions  mieux  le  jeune  prince 

ainsi  que  tout  à  l'heure,  prostré  comme  un  enfant.  Les  yeux 
toujours  secs,  sa  voix  entrecoupée  trahissant  seule  son  émotion, 
il  continua  : 

—  Je  hais  le  major,  parce  qu'il  est  méchant,  qu'il  me  veut 
du  mal,  qu'il  me  maltraite.  Il  a  porté  dans  Rothberg  les  mqeurs 
de  ces  casernes  où  l'on  brise  les  jambes  des  hommes,  où  on 
leur  arrache  les  oreilles,  où  on  les  laisse  crever  de  froid  dans 
les  prisons,  sous  prétexte  de  discipline...  A  moi,  prince  héri- 
tier de  Rothberg,  il  n  ose  pas  casser  les  jambes   ni   aiTacher 


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MONSIEUR  ET  MADAME   MOLOCH.  483 

les  oreilled,  et  il  ne  peut  pas  me  mettre  en  prison  ;  mais,  dès  les 
premiers  jours  où  il  a  été  chargé  de  mon  instruction  militaire 
(j'avais  neuf  ans),  il  m'a  frappé...  Oui,  monsieur  Dubert,  oui, 
'monsieur  le  docteur,  il  m'a  donné  des  coups  en  essayant  chaque 
fois  de  me  faire  du  mal!...  Je  n'en  ai  jamais  rien  dit  à  per- 
sonne, moitié  par  honte,  moitié  par  peur...  Par  peur  oui, 
monsieur  Zimmermann,  car  cet  homme  m'a  rendu  lâche,  et 
c'est  de  cela  que  je  lui  en  veux  surtout...  Il  m'a  donné  la  peur 
d'être  châtié...  il  m'a  habitué  à  mentir  pour  ne  pas  l'être...  et 
si  je  n'ai  pas  dit  tout  de  suite  que  j'avais  mis  le  pétard,  c'est 
que  ce  scélérat  m'a  accoutumé  k  avoir  peur  d'être  châtié  et  à- 
mentir... 

Nous  écoutions,  à  la  fois  touchés  et  attristés.  Le  visage  de 
Max  était  devenu  maintenant  sombre  et  haineux;  le  charme 
indécis  de  l'enfance  s'en  était  évaporé.  Il  reprit,  s  adressant  à 
moi  : 

—  M""  Dubert  pourra  le  confirmer,  car,  à  elle,  j'ai  fini  par 
avouer  la  vérité  :  je  n'ai  pas  cru  un  instant  que  l'arrestation  pût 
être  maintenue.  C'était  tellement  absurde  !  Le  docteur  Zimmer- 
mann mettant  un  engin  dans  la  voiture  du  major  !  Chaque  jour, 
je  pensais  :  «  On  va  signer  l'ordonnance  de  non-lieu,  et  tout  sera 
fini...  »  C'était  lâche,  je  le  sais  bien,  je  le  sentais,  j'en  étais  très 
malheureux.  Mais  je  ne  me  décidais  toujours  pas  à  parler,  et 
les  jours  coulaient.  Et  chaque  jour  l'aveu  devenait  plus  difficile, 
parce  que  les  journaux  s'occupaient  de  la  chose,  que  cela  deve- 
nait une  affaire  politique,  une  affaire  d'Empire...  Berlin  échan- 
geait des  télégrammes  avec  Rothberg.  Les  démocrates  de  Litzen- 
dorf  s'irritaient.  Tous  les  journaux  commentaient  l'attentat  de 
Rothberg,  pour  s'en  alarmer  ou  pour  en  rire.  J'étais  épouvanté 
de  ce  que  j'avais  fait.  Monsieur  le  docteur,  je  vous  supplie  de 
me  pardonner.  Je  ne  suis  pas  digne  de  m'appeler  Rothberg  et 
d'occuper  la  place  qu'a  tenue  l'empereur  Giinther...  Car  (ajou- 
ta-t-il  en  baissant  la  voix,  et  les  yeux  de  nouveau  gonflés  par  des 
larmes),  je  ne  sais  pas  si  j'aurais  avoué,  sans  M""  Gritte.  Elle 
m'avait  fait  promettre  d'avouer  dans  le  cas  où  le  docteur  serait 
renvoyé  devant  la  Cour  d'assises.  Tout  à  Thoure,  en  rentrant  de 
ma  promenade  à  cheval,  j'ai  appris  qu'on  allait  signer  le  ren- 
voi. J'ai  couru  jusqu'ici...  Et  voilà...  Maintenant...  advienne  que 
pourra  ! 

11  fit  un  effort  pour  contenir  ses  larmes  et  y  réussit.  J'admi- 


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484  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

rai  combien,  dans  Taveu  le  plus  embarrassant,  il  avait  su  ne 
point  s'avilir  et  même  garder  une  jolie  allure  de  noblesse. 

—  C'est  un  brave  jeune  prince,  s'écria  FrauDoctor,  qui,  elle, 
ne  cherchait  pas  à  dissimuler  ses  pleurs  d'émotion.  N'est-ce  pas, 
'£itel,  que  lu  ne  lui  en  veux  pas  ? 

Molocb  fît  «  Non  »  de  la  tête,  mais  ne  répondit  pas.  Il  ré- 
fléchissait, son  front  tout  ratatiné  de  plis,  comme  s'il  cherchait 
à  comprendre  une  chose  inexpliquée.  Max  se  tourna  vers  moi 
'et  me  dit  en  français  : 

—  Qu'allez-vous  penser  de  votre  élève,  maintenant,  mon- 
sieur? 

—  Je  pense,  répondis-je  sérieusement,  que  laisser  porter  à  un 
entre  le  poids  de  ce  qu'on  a  fait  est  une  vilaine  action...  Vous 
vpus  êtes  résolu  à  la  réparer  de  votre  mieux,  c'est  bien.  Mais 
vous  ne  pouvez  empêcher  que  le  docteur  ait  souffert  injuste- 
9ient.  Toute  faute  contient  de  l'irréparable. 

—  Quand  je  serai  prince  régnant,  s'écria  Max  devenu  très 
)*ouge,  je  ferai  le  docteur  ministre  de  Rothberg,  et  lui  donnerai 
un  titre  de  comte  et  beaucoup  d'argent. 

Cette  déclaration  impétueuse  dérida  enfin  Moloch.  Il  partit 
d'un  franc  éclat  de  rire,  et,  posant  sa  main  sur  l'épaule  de 
Max  : 

—  Quand  vous  serez  prince  régnant,  mon  jeime  seigneur,  il 
e^t  extrêmement  probable  que  mes  titres  seront  inscrits  sur  une 
pierre  funéraire  et  que  ma  fortune,  outre  cette  pierre,  se  bornera 
à  une  bonne  boite  de  chêne  doublée  de  zinc.  Vous  constaterez 
alors,  ajouta-t-il  en  relevant  son  front  de  singe  intelligent,  au- 
réolé par  les  boucles  blanches,  que  le  nom  de  feu  le  docteur 
2immermann  sera  plus  vivant  en  Allemagne  et  dans  le  monde 
jue  celui  du  ministre  de  Rothberg,  comte  de  Dieu-sait-quoi  ! 
N'ayez  d'ailleurs  pas  de  souci  de  vous  acquitter  envers  moi, 
pHnce.  Je  n'ai  pas  souffert  :  on  est  traité  humainement  dans  les 
cachots  de  votre  père.  Mais  puisque  vous  êtes  destiné  à  exercer 
lîn  jour  de  l'autorité  sur  les  hommes,  rappelez-vous  d'abord, 
comme  vous  le  recommandait  M.  Dubert,  que  tout  homme  df  <:jie 
de  ce  nom  doit  signer  ses  actes.  Outre  cela,  perdez  le  goût  delà 
vengeance  par  violence;  la  force  brutale  ne  résout  rien...  A 
propos,  poursuivit-il  d'un  ton  amical,  voyant  que  les  yeux  du 
jeune  prince  se  remplissaient  de  larmes,  comment  diable  vous. 
Êtes-vous  procuré  cet  engin?  Je  suis  fort  curieux  de  le  savoir. 


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çy^"' 


MONSIEUR   ET  MADAME  MOLOCH.  485 

car  il  a  eu  un  effet  vraiment  énergique...  Tenez,  prenez  plaee 
et  contez-iÇLoi  cela. 

.  Il  offrit  à  Max  un  des  tabourets  *de  paille  ;  M"'  Moloch  et  moi 
nous  nous  assîmes  sur  le  banc,  contre  la  muraille  où  flamboyait 
la  pensée  de  M.  de  Bulow.  Moloch  lui-même  s'assit  sur  sa  cou- 
chette. 

—  Eh  bien  !  voilà...  fît  le  jeune  prince,  rasséréné  avec  la 
gromptitude  habituelle  à  Tenfance...  Depuis  longtemps  j'avais 
le  projet  de  me  venger  Ju  major  parce  qu'il  me  frappait.  J'avais 
confié  ce  projet  à  Hans,  mon  frère  de  lait,  qui  est  un  des  cochers 
de  Graus.  Nous  avions  examiné  ensemble  plusieurs  systèmes  : 
celui  que  j'aurais  le  mieux  aimé  aurait  été,  naturellement,  de 
me  battre  avec  lui  et  de  le  tuer...  mais  il  n'y  avait  pas  moyen. 
Alprs  Hans  m'avait  suggéré  d'attacher  un  petit  sac  de  toile  rem- 
pli de  poivre  sous  la  queue  de  la  jument  Dorothée.  Avec  la  cha- 
leur de  la  ûiarche,  le  poivre  aurait  incendié  peu  à  peu  le  der- 
rière de  la  bête,  qui  est  sensible,  et  elle  aurait  jeté  le  major  par 
terre.  Malheureusement  il  est  bon  cavalier:  il  n'était  pas  sûr 
qu'il  tombât  et  qu'il  se  tuât...  Or,  vous  vous  rappelez  que  récem- 
ment une  bombe  a  été  jetée  à  Paris  sur  le  roi  d'Espagne.  A  ce 
propos,  les  journaux  ont  beaucoup  parlé  des  anarchistes  et  de 
leur  science  de  la  chimie.  Dans  la  Kreutz  Zeilung,  notamment, 
il  a  paru  un  grand  feuilleton  où  tous  les  systèmes  de  bombes 
étaient  admirablement  décrits  par  un  professeur  très  savant... 

—  Q  science  allemande  !  interrompit  M"'  Moloch  avec  admi- 
ration. 

—  Ce  feuilleton,  continua  le  jeune  prince,  m'a  donné  l'idée 
de  fabriquer  un  engin.  J'ai  bien  étudié  Tarticle  de  la  Kreutz 
Zeittmg  et  aussi  les  traités  de  chimie  que  j'ai  trouvés  dans  la 
bibliothèque  du  château. 

—  Quoi  !...  s'écria  Moloch,  vous  avez  même  consulté  des  traités 
de  chimie  ?  Mais  voilà  qui  est  très  remarquable,  très  honorable 
pour  un  je  une  prince  ! . . . 

.  Max  rougit,  un  peu  interdit,. craignant  que  le  docteur  ne 
raillât.  Mais  le  docteur  approuvait  sincèrement,  et,  d'un  geste 
amical,  Tincitail  à  continuer. 

—  Vous  avez  alors  passé  à  Texécution  de  l'engin?  question- 
na-t-il  avec  curiosité.  Comment  vous  y  êtes-vous  pris? 

—  J'ai  d'abord  essayé  de  me  procurer  une  gargousse  d'artil- 
lerie :  mais  comme  la  garde  du  château  ne  fait  pas  de  tirs 


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i86  HEVUB  DBS  DEUX  MONDES. 

d'artillerie,  on  n'en  avait  pas  ici.  Alors  Hans  s'est  procuré  à 
Steinach  une  grosse  fusée.  Pour  donner  h  Tenveloppe  plus  de 
résistance,  je  l'ai  entourée  d'une  feuille  de  zinc  roulée  maintenue 
•avec  du  fil  de  fer. 

—  Très  bien!  très  bien  !  approuva  Moloch. 

—  J'ai  alors  fait  un  mélange,  selon  la  formule  de  la  Kreutz 
Zfilunff  :  poudre  à  canon  que  j'avais  dérobée  au  magasin  d'artil- 
ilerie,  charbon  et  picrate  de  potasse,  que  j'avais  fabriqué  moi- 
même.  J'y  ai  ajouté  de  la  sciure  de  bois,  parce  que  j'avais  lu 
dans  un  traité  que  cela  donne  de  la  cohésion  au  mélange... 

—  De  la  sciure  de  bois  !  s'écria  Moloch  en  se  mettant  brus- 
quement debout...  Il  a  eu  Tidée  de  mélanger  de  la  sciure  de 
bois  !...  Mais  savez- vous,  mon  cher  jeune  prince,  que  vous  avez 
un  véritable  talent  pour  la  chimie?...  Tenez,  il  faut  que  je  vous 
'embrasse,  cdumne  praestantissime  ! 

Et,  prenant  dans  ses  mains  ridées  la  blonde  tète  de  Max 
effaré,  Moloch  lui  remit  deux  gros  baisers  sur  les  joues... 
M""  Moloch  et  moi  tenions  à  peine  notre  sérieux.  J'essayai  de 
redonner  à  l'entretien  un  tour  plus  grave. 

—  Dites-moi,  monseigneur,  demandai-je,  ce  qui  vous  a  donné 
l'idée  de  choisir  la  fête  du  2  septembre  pour  consommer  votre 
attentat  ? 

Max  baissa  le  front  et  dit  : 

—  L'avant-veille,  le  major  m'avait...  (il  hésita  et  acheva  très 
bas)  m'avait  touché^  avec  sa  canne. 

Il  hésita  encore  un  instant  et,  se  décidant  : 

—  Et  puis...  je  n'aime  ni  Bismiu*ck  ni  aucun  Prussien.  S'il 
n'y  avait  pas  eu  Bismarck  et  les  Prussiens,  et  Sedan,  aujour- 
d'hui Rothberg  ne  serait  pas  séparé  de  Steinach  et  je  régnerais 
vraiment,  un  jour,  sur  une  vraie  principauté...  comme  mes 
aïeux... 

—  Mais  comment,  fit  Moloch,  attaché  à  son  idée,  comment 
avez- vous  fixé  la  mèche  et  déposé  l'engin? 

—  J'ai  pris  pour  mèche  un  cordon  de  rideau  que  j'ai  imbibé 
d'une  solution  de  chlorate  de  potasse.  Hans  a  glissé  le  tout 
dans  la  petite  caisse  d'arrière,  sous  la  capote  de  la  voiture,  au 
moment  où  le  cocher  quittait  la  remise.  Et  la  longueur  de  la 
mèche  était  bien  calculée,  conclut  Max,  non  sans  fierté,  car 
l'explosion  a  éclaté  juste  au  moment  où  le  major  s'asseyait  sur  la 
banquette 


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MONSIEUR   ET   MADAME   MOLOCH.  487 

—  Oui,  fit  Moloch;  mais  votre  engin  avait  un  grave  défaut: 
Tenveloppe  de  zinc  ne  donnait  de  résistance  que  latéralement; 
aux  deux  bouts,  les  gaz  ont  trouvé,  en  somme,  une  fenêtre  par 
où  ils  ont  fait  fusée.  Voilà  ppurquoi  n'importe  quelle  boîte  de 
conserve  aurait  mieux  valu  que  la  fusée  blindée  de  zinc...  Vous 
coniprenez,  n'est-ce  pas?  On  ressoude  la  boîte  après  l'avoir  rem- 
plie/'ccmme  pour  un  pâté,  et  comme  la  soudure  est  encore  plus 
résistante  que  l'enveloppe... 

-^  Eitel  !  fît  doucement  M°*  Moloch. 

Il  la  dévisagea  de/  cet  œil  comiquement  furibond-^qu'il  oppo- 
sait à  tout  interrupteur. 

—  Quoi?  quoi?  dit-il. 

Mais  le  regard  de  sa  femme  le  calma. 

—  Bon!  bon!  fit-il.  Tout  cela  n'a  plus  d'intérêt  maintenant, 
c'est  convenu.  N'importe,  prince,  vous  avez^  moutré  une  véri- 
table entente  de  la  chimie  et  une  invention  personnelle  tout  à 
fait  ingénieuse...  C'est  très  bien!  très  bien  !  Cultivez  la  chimie, 
c'est  la  mère  de  toutes  les  sciences  et  la  clé  de  ta  philosophie 
moderne.  En  souvenir  de  ceci,  je  vous  donnerai  mon  livre  des 
Quatre  problèmes  de  la  Nature,  avec  une  dédicace. 

—  Comme  vous  êtes  bon  !  monsieur  le  docteur,  fit  Max  qui 
riait  et  pleurait  en  même  temps.  Hélas  !  mon  père  ne  me  trai- 
tera pas  comme  vous  !..r 

-^  Avouez  d'abord  tout  à  la  princesse  votre  mère,  suggéra 
M""'  Moloch.  Elle  est  bonne  et  douce.  C'est  grâce  à  elle  que  j'ai 
pu  voir  librement  mon  mari.  Elle  amortira  le  choc. 

Les  yeux  du  petit  prince  s'étaient  illuminés. 

—  N'est-ce  pas  que  ma  mère  est  bonne  ?  Et  si  belle  !  Il  n'y  a 
.  pas  déplus  belle  princesse  régnante  en  Alleniagne...  Ah  !  si  c'était 

elle  qui  puisse  s'occuper  de  moi  et  non  mon  père  et  le  major,  je 
serais  meilleur  et  plus  heureux  !  Il  paraît  que  c'est  impossible, 
qpi'il  faut  qu'un  prince  soit  élevé  par  des  hommes.  Enfin,  vous 
avez  raison,  Frau  Doctor.  .  C'est  à  elle  que  j'irai  d'abord...  mais 
elle  ne  pourra  pas  empêcher  .que  mon  père  me  châtie  rudement. 

—  Je  gage  au  contraire,  fit  Moloch,  qu'on  vous  infligera  une 
peine  fort  légère,  car  on  n'avouera  pas  officiellement  que  vous 
êtes  l'auteur  de  l'attentat,  et  il  ne  faudra  pas  le  laisser  soupçon- 
ner au  public. 

—  Et  puis,  monseigneur,  ajoutai-je,  il  faut  être  prêt  à  payer 
le  prix  de  ses  actes. 


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488  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

—  Je  le  sais,  monsieur  Dubert,  me  répondit-il  en  me  regar- 
dant bien  en  face,  avec  cette  jolie  fierté  que  j'aimais  et  que  la 
brutalité  du  major  lui  ôtait.  Je  vais  trouver  ma  mère  sur-le- 
champ,  et  je  vous  certifie  que  j'avouerai  tout. 

—  Laissez-moi  vous  embrasser,  dit  M"'  Molocli,  les  larmes 
aux  yeux. 

Elle  lo  garda  un  bon  moment  dans  ses  bras,  murmurant  : 

—  Chère  tête  blonde  !  cher  enfant  ! 

Il  serra  la  main  du  docteur  et  la  mienne,  et,  sans  plus  pro- 
noncer une  parole,  alla  frapper  contre  la.  porte  avec  son  stick. 
Le  geôlier,  qui  attendait  dehors,  ouvrit  et  s'effaça  respectueuse- 
ment. Du  seuil,  Max  nous  fit  un  bonjour  mi-triste,  mi-souriant. 

—  Renoncez  à  ce  genre  particulier  d'expériences,  lui  cria  le 
docteur;  mais  surtout,  ne  négligez  pas  pour  cela  la  chimie!  Vous 
y  réussirez. 

Et  la  porte  s'étant  refermée,  nous  l'entendîmes  s'éloigner 
.d'un  pas  résolu. 

31"*  Moloch  essuyait  ses  sensibles  yeux. 

—  Ce  petit  prince,  fit-elle,  a  une  nature  excellente. 

—  Avec  quelques  dangereux  penchans,  objectai-je. 
Moloch  secoua  la  tête. 

—  Pauvre  enfant  !  Est-ce  donc  sa  faute  s'il  a  hérité  son  tem- 
pérament d'une  vingtaine  de  maniaques  sanguiqaires  dont  la  bar- 
barie n'avait  pour  limite  que  la  barbarie  de  leurs  adversaires  prin- 
ciers?... N'importe,  ajouta-t-il  avec  son  gai  rire  de  collégien, 
quel  joli  article  pour  le   Vorwœrts:  «  Le  prince  dynamiteur!  » 

—  Nous  ne  lirons  pas  cet  article,  cher  docteur,  répliquai-je. 
Vous  l'avez  fort  justement  dit  à  Max  :  jamais  on  n'avouera  que 
le  prince  héritier  de  Rothberg  a  voulu  faire  sauter  le  major  de 
la  Cour. 

—  Eitel,  interrompit  M"*  Moloch,  je  veux  que  ce  soir,  pour 
célébrer  ta  mise  en  liberté,  nous  vidions  une  de  ces  bouteilles 
de  Johannisberg  98  dont  le  goût  te  plaît  tant. 

Moloch  secoua  la  tête. 

—  Ne  compte  pas,  femme,  sur  ma  libération  pour  ce  soir,  ni 
peut-être  pour  demain.  Il  faut  laisser  aux  méninges  du  prince 
et  des  dignitaires  le  loisir  d'inventer  une  fable...  Ah!  réjouis- 
sons-nous que  pareille  aventure  nous  arrive  au  xx*^  siècle.  Il  y  a 
seulement  soixante-dix  ou  quatre-vingts  ans,  mon  sort  eût  été  vite 
réglé,  et  le  tien  aussi,  Cécile,  et  aussi  le  vôtre,  monsieur  Dubert,  et 


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MONSIEUR   ET  MADABn:   MOLOCH.  489 

.^e  celui  de  votre  jeune  sœur,  sans  compter  le  petit  Hans,  de 

li  d'ailleurs,  même  aujourd'hui,  je  ne  payerais  pas  la  peau  fort 

lier.  Quiconque  aurait  conni;  la  vérité  eût  été  mis  hors  d'état  de 

a  divulguer...  Malgré  tout,  le  Dieu-Force,  dans  l'antique  Ger- 

[nanie,  est  contraint  aujourd'hui,  en  certaines  circonstances,  de 

compter  avec  lldée.  Et  ses  adorateurs  n'osent  parfois  lui  rendre 

]u'un  culte  honteux. 

J'allais  prendre  congé  du  vieux  couple,  quand  M"*  Moloch 
lit,  à  mi-voix,  à  son  mari  : 

—  Eitel!  ne  voulais-tu  pas  parler  d'une  certaine  chose  à 
1.  le  docteur  Dubert? 

Le  savant  passa  ses  doigts  mobiles  dans  les  boucles  de  ses 
'le veux  blancs. 

—  Bei  Gott!  fit-il,  je  le  devrais;  mais  je  ne  sais  comment 
.  Dubert  acceptera  mes  propos.  Qu'en  penses-tu,  Cécile? 

—  Je  pense,  fit  la  vieille  dame,  qu'il  faut  lui  parler  à  cœur 
uvert,  parce  qu'il  est  véritablement  notre  ami 

Moloch  me  saisit  brusquement  le  bras  et  me  regarda  dans 
îs  yeux. 

—  Écoutez,  fit-il,  j'ai  de  l'affection  pour  vous.  Bien  que  fonc- 
tioxmaire  de  la  Cour,  vous  n'avez  pas  craint  de  montrer  de  l'ami- 
tié au;.  vieux  Zimmermann.  Quand  on  l'a  incarcéré,  vous  avez 
itt^  tcrcédé  pour  lui  auprès  du  prince  ;  vous  l'avez  visité  dans  son 

^cihot.  Le  peu  que  je  puis  vous  rendre  en  échange,  je  vous  le 
onnerai.  Ce  n'est  qu'un  conseil.  Ne  le  prenez  pas  en  mauvaise 
^x*t...  Voilà  :  tout  le  monde,  à  Rothberg,  dit  que  vous  êtes  l'amant 
^    la  princesse  Else...  Bon!  ce  n'est  pas  vrai?  j'en  suis  bien 
tsc  !  On  disait  que  vous  alliez  l'enlever.  Je  trouvais  cela  fâcheux, 
t    Cécile  pensait  comme  moi.  Vous  auriez  eu  une  situation  hu- 
miliée et  difficile;  vous  auriez  fait  tort  à  votre  charmante  petite 
^iir.  Vous  auriez  donné  un  argument  à  ceux  qui,  de  ce  côté 
<^s  Vosges,  accusent  la  frivolité  et  le  libertinage  des  Français, 
•nfin,  vous  auriez  ôté  sa  mère  à  ce  pauvre  petit  prince  Ma.v.. 
^  ne  dis  pas  que  ce  soit  une  mère  parfaite,  mais  c'est  tout  de 
^^me  une  mère,  n'est-ce  pas  ?  C'est  une  femme  qui  a  quelque 
-lisibilité.  Elle  m'a  fait  un  peu  de  bien  et,  tout  à  l'heure,  son 
ilervention  va  certainement  encore  adoucir  les  choses.  Que  sera 
vie  de  cet  adolescent  princier,  quand  il  n'aura  plus  pour  édu- 
mteurs  que  le  prince  Otto  et  une  Frika?...  Max  me  semble  à  la 
is  intelligent  et  puérili  faible  et  violent.  Pourtant,  il  gouver- 


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490  KEVUE  DES  DEUX  MONDES. 

nera  des  hommes.  Ne  contribuez  pas  à  en  faire  un  mauvais 
prince...  Maintenant,  si  vous  trouvez  que  j'ai  été  indiscret, 
appelez-moi  vieux  fou  et  oubliez  ce  que  je  viens  de  dire. 

Je  ne  répondis  pas,  mais  je  serrai  la  main  des  deux  époux  de 
façon  à  leur  faire  comprendre  que  leur  intervention  ne  me  cho- 
quait point.  Et  je  sortis;  je  m'en  allai  vers  la  villa,  le  cœur 
incertain  et  lourd. 

Je  ne  pensais  plus  à  l'aventure  de  Moloch.  J'étais  tout  au 
souci  égoïste  de  mon  propre  lendemain^  et  je  me  demandais  : 

—  Que  ferai-je? 

XII 

Quand  j'eus  regagné  ma  chambre,  il  était  environ  quatre 
heures  après  midi,  heure  oii,  par  les  beaux  jours  comme  celui- 
ci,  les  hôtes  du  Luftkurort  excursionnent  dans  la  montagne  avec 
une  conscience  vraiment  germanique...  Gritte,  je  le  savais,  était 
montée  jusqu'au  Rennstieg  en  compagnie  d'une  famille  alle- 
mande de  notre  voisinage,  où  les  deux  fillettes  étaient  devenues 
ses  amies. 

Il  ne  me  déplut  pas  de  me  sentir  seul  pour  rêver  et  méditer, 
dans  ma  chambre  close,  avec  le  silence  de  la  maison  et  du  pays 
autour  de  moi.  Je  m'assis  sur  la  terrasse  qui  dominait  le  châ- 
teau, la  vallée  de  la  Rotha,  le  massif  du  Thiergarten.  Ma  pensée, 
comme  hésitant  à  s'engager  dans  des  méditations  sérieuses, 
voleta  sur  des  réflexions  d'une  insignifiance  absolue.  «  Les  jours 
deviennent  courts.  Il  est  à  peine  cinq  heures  et  voici  déjà  que 
les  oppositions  d'ombre  et  de  lumière,  prélude  du  soir,  accusent 
la  beauté  du  paysage...  Tiens  !...  On  a  réparé  la  toiture  ouest  du 
château,  que  le  récent  orage  avait  abîmée...  Les  tuiles  neuves 
dessinent  un  triangle.  »  Puis  je  ne  pensai  plus  à  rien  du  tout; 
mes  yeux  suivirent  les  évolutions  d'une  bande  de  chevreuils  qui, 
élégans  et  craintifs,  descendaient  des  bois  du  Thiergarten  vers 
la  rivière.  Et  une  morne  tristesse  m'envahit. 

—  Voyons  !  voyons  !  m'écriai-jc  tout  haut...  rien  n'est  encore 
accompli  :  ma  destinée  est  dans  mes  mains.  Au  lieu  de  prendre 
tout  seul,  demain,  le  train  pour  la  Bohême,  qui  m'empêche  de 
prendre  avec  Gritte  le  train  de  Paris? 

Oui...  il  ne  tenait  qu'à  moi  de  choisir,  mais  à  la  condition, 
d'abord,  de  démêler  ce  que  je  voulais  choisir...  L'autre  soir, 


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fmrr 


3I0NSIEUR   ET  3IADAME   MOLOCH.  491 

quand  la  princesse  me  parlait  avec  une  amoureuse  autorité, 
arrangeant  Tavenir,  disposant  de  moi  comme  d'un  bien  conquis, 
pesant  sur  moi  de  tout  le  poids  importun  de  sa  fortune,  de  sa 
qualité  d'altesse,  je  m'étais  senti  une  âme  de  révolté.  Alors,  j'au- 
rais pu  dire  avec  certitude:  «  Je  préfère  m'affranchir...  »  En 
était-il  de  même  aujourd'hui,  où  je  méditais  face  à  face  avec  moi  ? 
La  tristesse  de  ma  libre  solitude  valait-elle  donc  la  peine  d'être 
si  jalousement  défendue  contre  un  tendre  esclavage? 

«  Qu'Else  ait  ou  non  la  discrétion,  la  délicatesse  désirables, 
qu'elle  ne  m'épargne  pas  assez  les  humiliations  de  mon  état,  il 
n'en  est  pas  moins  certain  qu'elle  m'aime.  Quand  elle  dit  :  Je 
vous  donne  de  mon  amour  une  preuve  unique  en  sacrifiant  tant 
de  choses,  elle  manquo  peut-être  de  tact,  mais  elle  ne  manque 
pas  de  sincérité.  Rencontrerai-je  jamais  une  autre  femme  capable 
de  m'aimer  ainsi  et  de  me  le  prouver  avec  tant  d'éclat?...  » 

Des  hirondelles  vinrent  tournoyer  sous  la  terrasse,  se  pour- 
suivirent avec  des  cris  aigus,  ces  cris  où  retentit  un  étrange 
appel  de  mélancolie,  cris  d'automne  évoquant  la  tristesse  des 
départs,  des  voyages  lointains.  Comme  j'étais  parfaitement  im- 
mobile, elles  rapprochaient  de  moi  leurs  volutes  mouvantes; 
l'une  d'elles  se  posa  un  instant  sur  la  rampe  du  balcon  :  je  distin- 
guai de  près  sa  petite  tête  noire,  aux  yeux  noirs,  son  poir  bec 
effilé,  la  riche  mantille  bleu  sombre  de  ses  ailes  repliées  et  la 
découpure  cabalistique  de  sa  queue  doublement  pointue.  Sou- 
dain, elle  plongea  de  nouveau  dans  le  vide  de  la  vallée,  les 
ailes  d'abord  actives,  puis  planantes,  au-dessus  de  la  verte  arène 

où  bouillonnait  la  Rotha. 

i 

—  Et  moi  aussi,  murmurai-je,  renouant  mes  pensées,  moi 
aussi  j'aime  EUse...  Mille  petits  liens  mystérieux  de  tendresse 
ui'ont  uni  à  elle,  dans  cette  solitude  qu'elle  a  dotée  pour  moi 
d'un  charme  imprévu.  Le  vrai  devoir,  supérieur  à  toutes  les 
conventions  artificielles  de  la  société,  n'est-il  pas  de  lui  rester 
fidèle?  Ne  nous  payons  pas  de  mots  !  La  morale, n'est  pour  rion 
dans  mon  hésitation  présente.  J'y  démêle  au  contraire  un  cer 
tain  égoïsme,  le  projet  de  réserver  l'avenir  pour  quelque  autre 
femme  plus  jeune....  Vain  projet!  car  une  femme  plus  jeune 
li'aura  pas  pour  moi  le  jeune,  l'ardent  désir  d'Else...  Et  moi- 
même,  ne  demeurerai-je  pas  toute  ma  vie  inconsolable,  si  je 


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492  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

n'ai  pas  reçu  d'elle  ce  don  absolu,  qui  seul  apaise  l'inquiétude 
du  désir  ? 

—  Mais  je  suis  absurde!  m'écriai-je  en  me  levant,  irrité 
contre  moi-même,  et  en  arpentant  ma  terrasse.  Qu'est-ce  que  je 
veuxenfln,  qu'est-ce  que  je  veux,  qu'est-ce  que  je.  veux?... 

En  vérité,  je  ne  le  savais  plus.  Il  me  parut  bien  toutefois  que, 
si  je  n'écoutais  que  mon  impulsion  irréfléchie,  je  rejoindrais  Else. 
«  Seulement,  il  y  a  Gritte...  Il  y  a  la  répugnante  situation 
d'un  homme  pauvre  enlevé  par  une  femme  riche.  Moloch  me  Ta 
dit  franchement  tout  à  l'heure  :  et  que  de  fois  je  me  le  suis  dit 
à  moi-même!  Cependant,  voyons!  Gritte  n'est  pas  seule  au 
monde.  C'est  par  exception  qu'en  ce  moment  je  suis  respon- 
sable d'elle.  Elle  est  régulièrement  confiée  à  notre  tante  de 
Mortefontaine,  sa  tutrice.  Elle  va  retourner  à  Vernon...  Sa  tante, 
la  dotera,  la  mariera.  Gritte  aura  un  mari,  le  suivra,  ne  s'in- 
quiétera guère  de  moi.  A  cause  d'elle,  qui  dans  si  peu  de  temps 
s'appuiera  sur  le  bras  d'un  î^utre  homme,  toute  liberté  m'est-elle 
enlevée  pour  mon  propre  bonheur?... 

«  D'autre  part,  la  situation  déshonorante  du  précepteur 
enlevé  par  la  princesse...  » 

Je  fis  un  acte  énergique  de  sincérité,  afin  de  ne  pas  poser 
devant  moi-inôme,  ce  qui  est  souvent  plus  malaisé  que  de  ne 
pas  poser  devant  autrui. 

«  Suis-je  réellement  arrêté  par  le  scrupule  d'associer  ma  vie 
à  celle  d'une  femme  plus  riche?...  Eh  bien!  en  conscience,  non. 
Il  ne  m'apparaît  pas,  là,  une  déchéance  morale  irrémédiable. 
Ce  qui  m'irrfte  et  m'inquiète,  c'est  la  peur  d'être  dépendant  de  la 
femme  plus  riche  que  moi,  c'est  la  .  peur  qu'elle  n'en  use  pour 
m'opprimer  et  m'asservir.  C'est  aussi,  soyons  franc,  c'est  sur- 
tout l'opinion  qu'on  aura  de  cette  fuite.  Les  conditions  de  notre 
vie  à  deux  ne  devraient  être  connues  que  d'Else  et  de  moi,  je 
m'en  accommoderais;  mais  je  frémis  rien  qu'à  imaginer  le  ri- 
dicule et  le  déshonneur  publics  qui  s'attachent  au  précepteur 
français  enlevé  par  la  princesse  allemande  ! 
«  Et  alors?... 

«  Alors...  Je  ne  sais  plus  que  faire.  Je  sens  bien  un  attrait 
(le  tendresse,  de  reconnaissance  et  môme  de  désir  pour  Else. 
J'ai  même  peut-être,  vis-à-vis  d'elle,  de  vagues  devoirs  :  car, 
après  tout,  je  lui  ai  dit  :  «  Je  vous  aime,  »  et  je  n'ai  jamais  con- 
tredit formellement  ses  projeta  d^enlèvement...  Mais  tout  en  me 


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MONSIEUR   ET  MADÀM^   MOLOCH.  493 

jugeant  libre  vis-à-vis  de  Gritte  dans  le  sens  strict  du  devoir, 
j'aime  trop  ma  sœurette  pour  ne  pas  souffrir  de  lui  faire  du  tort 
et  surtout  qu'elle  puisse  penser  que  je  lui  fais  du  tort...  De  même, 
je  ne  me  sens  pas  déshonoré  par  l'acte  de  suivre,  pauvre,  la  des- 
tinée d'une  femme  riche  :  mais  je  me  juge  diminué  par  la  dé- 
pendance réelle  qui  en  résulte  pour  moi,  et  blessé  par  l'opinion 
qu'en  aura  le  monde...  » 

A  ce  point  de  mes  réflexions,  je  sentis  que  je  n'avançaîs^  plus 
et  môme  que  je  perdais  pied  dans  ma  propre  psychologie...  Mon 
tempérament  me  suggéra:  «  Laissons  faire!...  Laissons  s'arran- 
ger les  événemens!  Dans  trois  jours  je  serai  d'un  côté  ou  de 
Tautre  de  ce  que  Tirésias  appelle  :  le  tranchant  du  destin.  » 
Cette  solution  de  veulerie  et  d'inaction  satisfit  ma  paresse.  Je  me 
penchai  au  balcon  et  je  regardai.  Le  soleil  déclinant  de  l'au- 
tomne rougissait  la  massive  façade  du  château  :  on  eût  dit  in- 
cendiées les  dernières  fenêtres,  celles  de  l'appartement  d'Else. 
Les  montagnes,  où  déjà  les  feuilles  des  hêtres  jaunissaient,  parmi 
l'immuable  verdure  des  sapins,  se  hérissaient,  à  la  clarté  oblique, 
d'une  infinité  de  cônes  lumineux  juxtaposés  et  d'innombrables 
trous  d'ombre...  La  Rotha,  dans  le  fond  déjà  obscur  dû  ravin, 
mugissait,  noire  et  blanche. 

Tout  mon  séjour  dans  ces  montagnes  me  revint  en  mémoire 
d'un  seul  élan  :  les  poignantes  angoisses  de  l'exil,  les  humilia- 
tions ressenties  si  cruellement  en  présence  du  major,  du  prince, 
de  Herr  Graus,  et  aussi  les  joies  de  l'intimité  avec  Else,  les 
premiers  frôlemens  de  nos  mains,  les  premiers  baisers.  Je  me 
rappelai  la  lecture  de  Michelet,  la  visite  au  théâtre  de  la  Gom- 
bault...  Et  surtout  ces  dernières  semaines,  si  animées,  si  intenses, 
Moloch  et  sa  femme,  la  présence  de  Gritte  qui  avait  renouvelé 
pour  moi  l'attrait  des  paysages,  les  dialogues  dans  la  prison.  — 
«  Tout  cela,  bon  ou  mauvais,  hostile  ou  amical,  a  été  un.mor- 
ceau  de  ma  jeunesse...  Tout  cela  vaut  mieux  que  d'avoir  continué 
ma  sotte  vie  de  jeune  bourgeois  riche...  Ici,  j'ai  compris  et  j'ai 
aimé  mon  cher  pays  français  comme  je  ne  l'avais  jamais  compris 
et  aimé  sous  le  ciel  de  la  patrie.  Vieux  coin  d'Allemagne,  quel 
que  soit  demain,  je  sais  bien  que  je  ne  te  haïrai  pas!  » 

Je  fus  interrompu  dans  mes  méditations  j^ar  un  truit  de. pas 
assez  pesans  dans  l'escalier  de  la  Yill&«.« 


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491 


REVUE   DES   DEUX   MONDES. 


H  Serait-ce  M.  Moloch  qui  rentre,  libéré,  chez  mi?  »  peÔBai-jo 
Et  je  me  hâtai  de  courir  au  vestibule  pour  le  saluer.  "Matiur: 
prise  ne  fut  pas  médiocre  de  me  trouver  face  à  face  avec  M"*  de 
Buhiberg.  Cette  vierge  Scandinave  annexée  à  Pempire  allemand 
commença  par  pousser  un  soupir  de  fatigue,  sans  doute  pour 
me  reprocher  la  raideur  de  mon  escalier.  Puis  m'ayant  honoré 
d'une  brusque  inclination  de  sa  tête  aristocratique^  elle  me 
dit  : 

—  Son  Altesse  la  Princesse  est  en  bas  dans  sa  voiture,  elle 
demande  si  M.  le  docteur  est  en  état  de  la  recevoir. 

—  Son  Altesse  ici  ?. . .  m'écriai- je. 

M""*  de  Bohlberg  leva  au  plafond  ses  yeux  attristés,  comme 
pour  dire  :  «  Ne  me  rendez  pas  responsable  de  la  commission  que 
je  suis  forcée  de  vous  faire...  L'idée  d'une  telle  inconvenance  ne 
vient  pas  de  moi  !  » 

—  Je  suis  aux  ordres  de  Son  Altesse,  fis-je,  reprenant  mon 
sang-froid. 

—  Son  Altesse  vous  commande  de  ne  pas  venir  à  sa  ren- 
contre, et  de  l'attendre  ici,  répliqua  la  demoiselle  d'honneur. 

Elle  redescendit,  tandis  que,  suivant  l'ordre  de  la  prfncesse, 
j'attendais  sur  le  palier.  Tout  de  suite,  Else  apparut,  suivie  de 
M"-de  Bohlberg. 

«    —  Je  ne  vous  dérange  pas?  fit-elle  avec  cette  grâce  aisée, 
certainement  la  plus  incontestable  qualité  des  souverains. 

Et  me  donnant  sa  main  à  baiser  : 

—  J'ai  un  mot  à  vous  dire  de  la  part  du  prince... 

Je  la  conduisis  sur  la  terrasse  de  ma  chambre  en  traversant 
la  chambre  de  Grîtte. 

—  Oh!  c'est  ravissant  en  effet,  cette  vue  des  terrasses... 
Regardez  donc,  Bohlberg!  Je  n'étais  pas  venue  dans  ces  villas 
depuis  que  Sa  Majesté  la  Reine  de  Hollande  y  vécut  quelques 
semaines  incognito...  Bohlberg,  allez  donc  m'attendre  dans  la 
chambre  voisine,  —  la  chambre  de  votre  sœur,  n'est-ce  pas, 
monsieur  Dubert? 

—  Oui.  princesse,  murmurai-je,  assez  gêné, 
M"°  de  Bohlberg  obéit.  Dès  que  la  porte  se  fut  refermée  sur 

elle,  Else  me  tendit  ses  lèvres  à  travers  la  voilette  grise.  Elk 
était  toute  vêtue  de  gris,  costume  tailleur  coupé  à  Vienne,  chaJ 
peau  gris  façonné  à  Paris,  gants  gris,  voilette  grise.  Cette 
Iclte  monochrome  lui  seyait.  Son  teint  se  parait  de  la  chaleur  < 


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MONSIEUR   ET  MADABnS   MOLOÇH.  495 

son  sang;  elle  sentait  frais,  et,  il  n'y  a  qu'un  mot  qui  serve,  elle 
était  charmante. 

—  Oui,  fit-elle,  m'imposant  silence  de  la  main,  dès  que  nos 
bouches  se  quittèrent,...  c'est  entendu,...  je  fais  une  folie,  une 
imprudence...  qu'importe  ?. puisque  ce  sera  la  dernière...  Je  vou- 
lais vous  voir  et  voir  où  vous  avez  vécu  depuis  un  mois...  notre 
^lus  cher  mois. 

Elle  se  pendit  à  mon  bras,  et  laissa  traîner  son  regard  sur  la 
vallée  de  la  Rotha,  déjà  brumeuse,  sur  les  pentes  boisées  encore 
ensoleillées  à  leur  faîte,  sur  le  château  qu'incendiait  le  soleil 
couchant.  Et  elle  se  parla  à  elle-même  plutôt  qu'elle  ne  me 
parla. 

—  Comme  j'ai  souffert  du  vide  de  mon  cœur,  ici!...  Je  vais 
accomplir  quelque  chose  que  l'opinion  jugera  extravagant... 
A  moi,  cela  me  paraît  la  seule  chose  raisonnable. 

Elle  ramena  ses  yeux  sur  mes  yeux  et  ajouta  en  souriant  : 

—  Officiellement,  je  suis  venue  chez  vous  pour  vous  dire  que 
le  prince  compte  sur  votre  discrétion  dans  l'affaire  de  ce  fou  de 
Max.  J'ai  obtenu  qu'on  ne  lui  infligeât  qu'une  semaine  d'arrêts, 
comme  punition.  Le  petit  H  ans,  qui  est  très  dévoué,  dira  que 
c'est  lui  qui  avait  déposé  par  mégarde  dans  la  voiture  une  fusée 
destinée  au  feu  d'artifice  du  soir...  enfin,  n'importe  quoi.  On  lui 
donnera  mille  marks  et  on  le  mettra  quinze  jours  en  prison... 
Après  tout,  il  a  été  complice  de  Max  et  mérite  d'être  puni.  Le 
juge  a  déchiré  son  ordonnance  de  renvoi  à  la  cour  et  signera  ce 
soir  une  ordonnance  de  non-lieu  pour  le  docteur,  qui  sera  mis 
en  liberté  demain  matin...  Et  ainsi  tout  sera  fini.  Au  fond,  le 
prince  n'a  pas  été  si  en  colère  que  je  l'aurais  craint,  parce  que 
cette  ridicule  histoire  l'ennuyait  et  qu'ainsi  la  voilà  liquidée... 
Il  publiera  dans  la  Gazette  de  Rothberg  un  télégramme  à  sensa- 
tion remettant  les  choses  au  point...Et  puis, tout  cela  m'est  égal... 
Je  suis  à  toi,  fit-elle  plus  bas...  Je  suis  à  toi,  répéta-t-elle.  Et  je 
te  permets  de  me  dire  :  «  Je  t'aime.  » 

Elle  insista  sur  le  tutoiement  comme  sur  une  faveur  capitale- 
Renversée  dans  mes  bras,  elle  me  regardait  avec  une  réelle  ten- 
dresse. Pourquoi,  à  cette  minute  où  elle  pouvait  supposer  que 
sa  présence  me  griserait  tout  à  fait,  pourquoi  me  sentis-je  bien 
plus  clairvoyant  et  bien  plus  maître  de  moi  que  la  minute 
d'avant,  alors  que  je  n'avais  pour  compagnie  que  mes  rêves? 
Peut-être   parce  que  cette  visite  impromptu    m'avait    un   peu 


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496  '      REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

déplu  :  lé  voisinage  de  la  chambre  de  Gritte  aggravait  mon  ma- 
laise. A  chaque  instant,  je  tremblais  de  voir  la  porte  s'ouvrir  et 
Gritte  paraître.  Mon  cœur,  trop  angoissé  pour  s'attendrir,  fut 
lucide  jusqu'au  pressentiment.  Pour  la  première  fois,  je  fus  cer- 
'  tain  que  cette  femme  élégante  et  jolie,  actuellement  renversée 
dans  mes  bras,  ne  serait  jamais  la  vraie  compagne  de  ma  vie.  Et 
du  même  coup  m'apparut  la  solution  d'un  problème  que,  tout, 
à  l'heure,  j'avais  vainement  poursuivie.  La  question  qu'il  fallait 
poser,  qui  serait  l'épreuve,  suprême,  me  fut  mystérieusement 
suggérée. 

—  Oui,  chère  Else,  je  t'aime...  Mais  ce  que  tu  m'as  proposé... 
je  ne  peux  pas  le  faire  de  la  façon  que  tu  me  le  proposes. 

Elle  se  dégagea,  toute  pâle  : 

—  Que  veux-tu  dire?...  Je  ne  comprends  pas. 

—  Je  sens  tout  le  prix  du  sacrifice  que  tu  fais...  Je  t'en  re- 
mercie. Mais  je  ne  peux  pas  être,  moi  pauvre  professeur,  l'amant 
d'une  princesse  riche  évadée  de  son  trône. 

—  Oh  !  fit-elle,  toute  tremblante,  dans  quels  termes  tu  me 
parles!... 

—  Pourquoi  reculer  devant  des  mots,  puisqu'il  faut  s'expli- 
quer clairement?  Je  ne  peux  être,  ma  chère  souveraine,  que 
ton  mari,  et  ton  mari  pauvre.  Veux-tu  renoncera  ta  fortune?... 
je  ne  te  permets  pas  d'en  garder  un  billet  de  banque  ni  un 
bijou.  Veux-tu  t'appeler  M"*  Dubert  et  vivre  en  France,  de  ma 
vie,  de  la  vie  que  je  gagnerai  par  mon  travail?...  Alors,  je  suis 
à  toi.  Nous  nous  rejoindrons  après-demain  à  Carlsbad  :  dès  que 
la  loi  nous  le  permettra,  nous  nous  épouserons  et  nous  retour- 
nerons dans  mon  pays. 

Elle  recula  un  peu  et  me  regarda.  Évidemment  elle  se  de- 
mandait si  j'avais  mon  bon  sens. 

—  Ce  n'est  pas  sérieux,  fit-elle  (et  son  attitude,  comme  sa 
voix,  reprenait  de  la  hauteur),  ce  n'est  pas  sérieux,  ce  que  vous 
me  dites  là? 

La  distance  s'était  refaite  entre  nous  deux;  le  tutoiement 
avait  disparu. 

—  Très  sérieux,  dis-jc  assez  froidement.  Même  d'une  femme 
que  j'aime,  je  refuse  d'être  le  compagnon  salarié.  Et,  simple^ 
bourgeois  français,  je  veux  vivre  en  France  avec  ma  femme  légi- 
time, qui  soit  mon  égale. 

• —  Ah  !  fit  Ëlse  dont  les  lèvres  tremblaient,  j'ai  eu  bien  tort 


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MONSIEUR   ET   MADAME   MOLOCH.  497 

de  me  fier  à  vous...  Vous  avez  trouvé  ce  moyen  pour  vous  déro- 
ber... Ce  n'est  pas  brave...  Vous  savez  bien  que  je  ne  dispose  pas 
de  mon  rang  ni  de  mon  nom  comme  une  petite  ouvrière  de 
Steinach  qu'il  vous  plairait  d'enlever  !  Et  mieux  vaudrait  me  dire 
tout  de  suite  que  vous  avez  changé  d'avis,  que  vous  ne  m'aimez 
plus.  Car  vous  êtes  trop  intelligent  pour  avoir  jamais  pensé  que 
je  vivrais  avec  les  6  000  marks  que  vous  gagnerez  par  votre  tra- 
vail, sous  le  règne  d'un  avocat  parvenu,  dans  un  pays  pourri 
par  l'anarchie,  et  cela  pour  m'appeler  :  «  M"*  Dubeft.  » 

Quand  elle  prononça  d'un  ton  bien  ferme,  bien  méprisant, 
ces  deux  mots  :  «  M"*  Dubert,  «  je  sentis  qu'un  certain  lien 
se  brisait  entre  nous  et  que  rien  ne  le  raccommoderait...  Je  dus 
changer  de  visage,  car  elle  s'aperçut  qu'elle  m'avait  blessé: 

—  Ne  prenez  pas  en  mauvaise  part  ce  que  je  vous  dis  là,  re- 
prit-elle.  Certainement  vous  me  comprenez.  Aucun  être  au  monde 
n'est  absolument  libre  d'attaches.  Je  romps  celles  que  je  peux 
rompre.  Pensez  à  ce  que  je  vous  sacrifie  et  ne  me  demandez  pas 
l'impossible.  Je  puis  cesser  d'être  princesse  régnante  de  Roth- 
berg,  je  ne  puis  cesser  d'être  princesse  allemande...  Voilà  ce  que 
j  ai  voulu  dire  :  rien,  bien  entendu,  qui  doive  vous  froisser. 

Je  ne  répondis  rien  :  et  bientôt  mon  visage  n'exprima  plus 
aucune  irritation.  Je  me  sentais  au  contraire  apaisé  par  la  déci- 
sion qui  s'était  spontanément  établie  en  moi.  Mais  l'habitude  de 
voir  toujours  tout  le  monde  leur  céder  accoutume  les  princes  à 
interpréter  dans  le  sens  de  l'obéissance  le  silence  de  leurs  inter- 
locuteurs. 

—  N'est-ce  pas^  me  dit  Else,  que  j'ai  raison  et  que  vous 
sentez  que  j'ai  raison? 

Je  répondis  hardiment,  sincèrement: 

—  Oui,  je  sens  que  vous  avez  raison. 
Et  je  me  répétais  à  part  moi  : 

«  Elle  peut  cesser  d'être  mère,  cesser  d'être  honnête  femme, 
mais  elle  ne  peut  pas  cesser  d'être  Allemande  et  d'être  prin- 
cesse... » 

Des  voix  nous  parvinrent  de  la  chambre  voisine.  La  prin 
cesse  m'interrogea  du  regard. 

—  C'est  ma  sœur  Gritte,  dis-jô,  qui  sans  doute  rentre  de  sa 
promenade  et  qui  cause  avec  M"*  de  Bohlberg. 

—  Allons,  fit  Else,  il  faut  que  je  vous  quitte...  Pensez  à  moi. 
Pensez  que  demain  matin  je  serai  à  Carlsbad  et  après-demain  à 

Tnim  sttv.  —  4906  M 


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498  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Niklau...  où  je  vous  attendrai.  Et  chassez  les  folies  de  votre 
cerveau.  Tenez,  embrassez-moi. 

Relevant  sa  voilette,  elle  m'offrit  encore  ses  lèvres,  tournant 
le  dos  au  paysage  que  le  soir  parait  de  sa  féerie.  J'hésitai  un 
instant.  Puis  je  compris  qu'il  ne  fallait  pas  lui  en  vouloir, 
qu'elle  n'était  pas  spécialement  insensible  ou  perverse,  et,  qu'en 
fait,  je  ne  lui  gardais  nulle  rancune.  Allemande  et  princesse  ! 
pensai-je...  Je  me  penchai  sur  elle,  sa  tête  renversée  sur  mon 
bras.  Dans  s^  yeux  bleus,  encore  puérils  malgré  la  meurtris- 
sure que  les  années  infligeaient  aux  paupières,  j'aperçus  reflété 
le  paysage  romantique  de  la  Rotha,  et  le  ciel  où  déjà  s'allumait 
le  fanal  de  Jupiter...  Et  le  baiser  que  je  posai  sur  sa  bouche 
chaude  de  fièvre  contînt  toute  ma  reconnaissance  pour  lé  passé, 
tout  le  tendre  regret  pour  un  avenir  qui  ne  ferait  pas... 

—  Rohlberg!  appela-t-elle  après  un  instant  de  silence  dont 
elle  usa  pour  remettre  en  ordre  sa  coiffure. 

La  vieille  fille  parut  sur  le  seuil  :  derrière  elle,  j'aperçus 
Gritte,  immobile. 

—  On  peut  sortir  par  ici,  n'est-ce  pas?  fit  Else  en  montrant 
la  porte  de  ma  chambre  qui  donnait  sur  le  palier. 

Sur  ma  réponse  affirmative,  elle  ouvrit  cette  porte,  et,  me 
faisant  un  geste  d'adieu  où  je  distinguai  un  ordre  dans  l'index 
légèrement  menaçant,  elle  s'éloigna,  suivie  de  sa  demoiselle 
d'honneur. 

Gritte,  debout  dans  sa  chambre,  une  main  appuyée  au  bois 
de  lit,  n'avait  pas  bougé.  J'allai  à  elle.  Il  ne  faisait  déjà  plus 
clair.  Quand  je  fus  tout  proche,  je  m'aperçus  que  son  corps  trem- 
blait et  qu'elle  pleurait.  Elle  eut  un  geste  de  recul  comme  pour 
éviter  mon  contact.  Ses  yeux  candides  et  douloureux  ne  quit- 
taient pas  les  miens.  Je  compris  qu'il  n'y  avait  rien  à  lui  expli- 
quer, et  que  c'était  tant  mieux,  car  je  ne  trouverais  pas  de  mots. 
Mais  je  compris  aussi  que  jamais,  jamais,  je  ne  me  résignerais 
à  être  la  cause  qui  faisait  pleurer  ces  yeux  et  trembler  ce  corps 
innocent. 

—  Gritte  chérie,  lui  dis-jc,  ne  crains  rien.  C'est  fini.,. 

Elle  fit  «  non  »  de  la  tète  avec  une  sorte  de  violence  ner- 
veuse. 

—  Si,  ma  chérie,  repris-je,  crois-moi.  C'est  fini.  Je  ne  te 
quitterai  pas.  Je  rentrerai  demain  h  Paris,  avec  toi. 


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MONSIEUR  ET  MADAME   MOLOCH.  499 

Ses  yenx  s'éclairèrent.  D'un  de  ces  mouvemens  vifs  qui  la 
faisaient  si  gracieuse,  elle  écarta  pour  ainsi  dire  les  larmes  de 
ses  joues,  et  releva  ses  cheveux,  que  ses  sanglots  avaient  fait 
déborder  sur  son  front  : 

—  Est-ce  possible?  fit-elle. 

—  C'est  certain. 

Alors  elle  s'avança  doucement  jusqu'à  moi  et  se  laissa  couler 
contre  moi,  la  tête  sur  mon  épaule. 

—  Merci...  mon  Loup  chéri...  merci  ! 

Ses  deux  mains  me  caressaient  le  visage,  elle  murmura  : 

—  Tu  vas  avoir  du  chagrin...  Mais  je  t'aimerai  tant,  Loup, 
tu  verras,  je  t'aimerai  tant  !  Et  puis,  vois-tu  ?  comme  ça,  ce  sera 
mieux,  pour  toi  aussi... 

XIII 

Villa  Else,  19  septembre. 
(«  flhëre  Princesse, 

«  Je  vous  écris  de  cette  môme  terrasse  où  hier  vous  avez  daigné 
me  faire  un  si  tendre  adieu,  dont  l'évocation  me  laisse  encore 
troublé.  Pour  vous  écrire,  je  me  suis  levé  avant  le  jour  :  tout  dort 
dans  les  villas,  tout  semble  dormir  au  chftteau.  La  brume  bleue 
s'évapore  lentement  des  profondeurs  où  murmure  la  Rotha...  Je 
vous  écris  si  tôt  parce  que  je  veux  que  ma  lettre  vous  parvienne 
avant  l'heure  où  vous  m'attendiez  moi-même. 

«  Chère  grande  amie,  à  la  minute  qui  précéda  cet  inoubliable 
baiser  d'adieu^  vous  me  disiez,  parmi  d'autres  propos  d'amour  : 
«  Comprenez- vous  que  je  ne  puis  cesser  d'être  Allemande  et  que 
je  ne  puis  cesser  d'être  princesse?...  »  Et  je  protestai  que  je  le 
comprenais  en  effet.  Je  ne  mentais  pas.  Votre  formule  m'était 
apparue  comme  l'expression  même  de  la  vérité  et  de  la  sagesse. 
Cependant,  c'est  à  la  réflexion  que  j'en  éprouvai  toute  la  force, 
et  qu'elle  me  péné  ii',  si  l'on  peut  dire  ainsi,  jusqu'à  s'identifier 
avec  ma  propre  pensée...  Je  n'ai  guère  dormi  cette  nuit,  prin- 
cesse ;  ma  petite  sœur  était  un  peu  fiévreuse  ;  je  l'ai  veillée  jus- 
qu'au moment  où  son  sommeil  est  redevenu  calme.  Et  mon  in- 
somnie s'employa  toute  à  méditer  là-dessus.  Je  veux  vous  faire 
connaître  d'aborâ  mes  méditations,  et  ensuite  les  décisions 
qu'ddes  m'ont  commandées. 


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500  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

«  Vous  ne  pouvez  cesser  d'être  princesse...  Je  suis  un  peu 
honteux,  aujourd'hui,  qu'il  ait  fallu  un  an  de  séjour  dans  une 
cour  allemande,  et  votre  amitié,  pour  me  faire  comprendre  cela... 
Pourtant,  il  est  certain  qu'il  y  a  onze  mois,  quand  je  vins  au  châ- 
teau de  Rothberg,  j'y  apportais  d'autres  idées.  C'étaient,  tout 
juste,  les  idées  d'un  jeune  Parisien  de  la  bourgeoisie  riche  et 
mondaine.  A  Paris,  j'avais  fréquenté,  dans  le  monde,  un  ceiiaip 
nombre  de  fe^imes  qui  mettaient  des  couronnes  sur  leur  papier 
à  lettre  et  sur  la  portière  de  leur  coupé  ;  mais  je  savais,  comme 
tous  les  Parisiens,  qu'en  France  cela  n'a  aucune  signification  et 
aucune  importance.  Depuis  que  la  noblesse  est  officiellement  sup- 
primée, nous  donnons,  chez  nous,  du  comte,  du  marquis,  voire  du 
duc  et  du  prince  aux  gens  qui  nous  en  manifestent  le  plus  léger 
désir.  Qu'une  M"*  Benoit  imprime  un  tortil  sur  sa  correspon- 
dance et  se  dénomme  :  Baronne  de  Benoît,  cela  ne  nous  paraît  pas 
plus  choquant  que  de  voir  un  Durand  ou  un  Dupuis  quelconque 
signer  un  livre  :  Olivier  de  Montigny  ou  Carie  de  la  Gérardière. 
Ce  n'est  plus  de  la  noblesse:  ce  sont  des  pseudonymes...  Vous 
concevez  donc  que  ceux  qui,  comme  mon  père  et  moi,  continuent 
par  simple  paresse  à  s'appeler  Dubert  tout  court,  ne  soient  pas 
éperdus  d'admiration  ni  de  respect  pour  cette  innombrable  cohue 
de  hobereaux  ruinés  et  de  boutiquiers  décrassés  qui  prétendent 
accroître  l'aristocratie  française. 

«  C'est  dans  cet  esprit  que  j'arrivai,  il  y  a  un  an,  à  Rothberg, 
et  c'est  seulement  à  l'user  que  je  m'aperçus  que  j'avais  les  idées 
les  plus  fausses  sur  le  mot  ;  Princesse,  et  môme  sur  le  mot  :  Aris- 
tocratie. Lentement,  progressivement,  je  compris  que  ces  mots 
peuvent  être  plus  que  des  mots,  peuvent  signifier  des  réalités. 
Rothberg  est  une  toute  petite  principauté,  la  plus  petite  de  l'Al- 
lemagne après  Lichtenstein  ;  mais  votre  mari  est  tout  de  même  le 
dépositaire  authentique  d'une  autorité  qui  lui  vient  d'une  longue 
suite  d'aïeux;  des  êtres  humains  lui  reconnaissent  des  droits  que 
leurs  ancêtres  reconnaissaient  à  ses  ancêtres.  Il  est  un  chaînon  de 
l'histoire  de  son  petit  pays  :  il  n'est  pas  un  fantaisiste  isolé  qui  se 
décore  lui-même  d'un  nom  de  guerre.  Et  vous  aussi,  princesse, 
vous  êtes  un  chaînon,  charmant  et  brillant,  de  l'histoire  d'Erlen- 
burg  :  votre  nom  est  évocateur  d'un  certain  nombre  de  faits  dans 
le  passé,  d'un  certain  nombre  de  privilèges  dans  le  présent.  Cela 
crée  une  réelle  différence  entre  vous  et  un  bourgeois.comme  moi, 
qui  n'a^  dans  son  pays,  qu'une  histoire  anonyme  et  tes  droits  de 


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MONSIEUR  ET  MADAME  MOLOCH.  501 

tout  le  monde.  Pas  plus  qu'il  ne  dépend  de  moi  de  faire  réellement 
noble  le  nom  de  Dubert  que  je  porte,  il  ne  dépend  de  vous  de 
faire  qu'une  Erlenburg  soit  réellement  une  bourgeoise.  Elle  ne 
sera  jamais  qu^une  princesse  travestie... 

«  Ai-je  bien  réfléchi?  Ai-je  bien  compris?  Oui,  n'est-ce  pas... 
Vcfus  allez  voir  que  je  n'ai  pas  moins  heureusement  médité  sur 
le  second  point  de  votre  phrase. 

«  Vous  ne  pouvez  cesser  d'être  Allemande.  Cela  me  paraît 
aujourd'hui  clair  comme  le  soleil  qui,  en  ce  moment,  dessine  si 
nettement  la  dentelure  des  pins  sur  le  bleu  lavé  du  cieK  Et 
pourtant,  chère  princesse,  quand  je  quittai  la  France  pour  l'Alle- 
magne, vous  ne  sauriez  imaginer  (car  je  ne  vous  l'ai  jamais  dit) 
à  quel  point  j'étais  féru  d'internationalisme.  L'internationalisme 
est  une  vieille  maladie  française.  Comme  les  étrangers  ont  l'air 
de  se  divertir  chez  nous,  nous  en  concluons  aussitôt  qu'ils  nous 
aiment:  nous  les  déclarons  nos  frères  et  nous  rêvons  d'une  vaste 
embrassade  par-dessus  les  frontières.  Ainsi  nous  chérissons  suc-^ 
cessivement  la  plupart  des  peuples  étrangers.  Aujourd'hui,  par 
exemple,  nous  aimons  les  Anglais.  Au  moment  où  j'arrivai  à 
Rothberg,  nous  ne^  détestions  pas  les  Allemands.  Les  jeunes  gens 
de  ma  génération  notamment,  qui  n'ont  pas  vu  la  guerre,  ressen- 
taient peu  la  blessure  de  l'ancienne  défaite...  La  musique  de 
Wagner  avait  atteint  bien  des  cœurs  par  le  chemin  des  oreilles  : 
les  philosophes  comme  Schopenhauer  et  Nietzsche  avaient  conquis 
nos  intelligences.  Puis,  que  voulez-vous?  candidement,  nous 
croyions  que  vous  nous  aimiez... 

«  Ah!  par  exemple,  chère  princesse,  cette  illusion-là. ne  m'a 
pas  duré  longtemps,  une  fois  passée  la  frontière  !  La  moindre 
conrversation  avec  un  de  vos  concitoyens,  la  plus  sommaire  lec- 
ture de  vos  journaux,  le  spectacle  seul  de  vos  villes  et  de  vos  fêtes 
m'ont  tout  aussitôt  désabusé.  Je  retourne  en  France,  —  car  j'y 
vais  retourner,  — abasourdi  de  ma  découverte  :  l'Allemagne  nous 
DÉTESTE.  Pas  toute  l'Allemagne,  soyons  juste!  Il  existe  un  parti, 
dans  l'Allemagne  des  idées,  qui  sympathise  avec  la  France  des 
idées:  quelques  savans,  quelques  littérateurs,  quelques  artistes... 
hélas!  de  moins  en  moins  nombreux  et  aussi,  osons  le  dire,  de 
moins  en  moins  hardis  !  Les  autres  obéissent  au  mot  d'ordre  qui 
vient  du  Nord.  Ils  nourrissent  contre  la  France  un  étrange  senti- 
ment où  se  mêlent  les  contradictoires  :  jalousie  pour  l'élégance 
et  dédain  pour  la  faiblessgi  déception  de  n'avoir  j[\as  détruit  le 


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502  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

vaincu  et  crainte  persistante  d'une  revanche  possible...  Huit 
jours  après  mon  arrivée  à  Rotbberg,  cbère  princesse,  j'étais  fixé 
là-dessus... 

«  Vous  protestez?...  Vous  dites  que  ce  n'est  pas  vrai,  et  qu'en 
tout  cas  ce  ne  sont  pas  là  vos  sentimens,  à  vous,  princesse  Else? 
Vous  avez  raison.  Vous  êtes  trop  sensible  pour  n'être  pas  demeu- 
rée quelque  peu  «  vieille  Allemagne;  »  et  puis  vous  avez,  per- 
sonnellement, souffert  un  peu  de  ce  qui  est  «  jeune  Allemagne  » 
parmi  votre  entourage  immédiat...  Toiit  de  même,  ne  tous 
croyez  pas  affranchie  des  façons  de  voir  et  de  juger  qui  offus- 
quent  le  plus  un  Français  !  La  France  est  toujours,  pour  vous, 
le  pays  de  la  frivolité  sensuelle.  Nous  n'avons  pas  le  droit  dérai- 
sonner :  il  nous  faut  chanter.  Nous  sommes  en  pleine  décadence, 
sauf  que  nous  sommes  d'assez  agréables  histrions...  Regardez 
bien  dans  votre  esprit,  chère  Else,  vous  y  trouverez  toutes  ces 
façons  de  penser  et  de  sentir...  Que  voulez- vous?  cela  nous 
blesse.  Nous  trouvons  cela  injuste...  Nous  aussi,  par  bien  des 
côtés,  nous  nous  jugeons  supérieurs  à  l'Allemagne,  surtout  à  la 
jeune  Allemagne  chamîne  et  utilitaire...  Nous  aimions  mille 
choses  de  la  vieille  Allemagne  du  Danube  et  du  Rhin...  Voilà 
que  toute  l'Allemagne,  même  celle  du  Danube  et  du  Rhin,  se 
met  à  bomber  la  poitrine,  à  marcher  à  la  prussienne,  à  dire  : 
«  Nous  sommes  le  peuple-roi...  »  Les  Français  regimbent,  ou 
du  moins  préfèrent  vivre  le  moins  possible  avec  des  voisins  si 
exclusivement  satisfaits  d'eux-mêmes.  Le  «  moi  »  national  est  le 
plus  haïssable  des  «  moi.  » 

«  J'entends  bien  votre  objection.  —  Qu'importe  tout  cela  entre 
deux  êtres  qui  s'aiment  ?  Deux  êtres  qui  s'aiment  ont-ils  besoin, 
et  ont-ils  seulement  le  temps  de  discuter  politique  ou  sociolo- 
gie?... Et  cette  objection  semble  fondée.  Il  est  bien  clair  que  le 
matin  où  Michelet  nous  prêcha  de  si  savoureuses  doctrines  sur 
la  sensibilité  des  femmes  du  Nord,  ou  encore  dans  la  garde-robe 
de  la  Gombault,  nous  connûmes  des  minutes  de  parfait  accord, 
durant  lesquelles  nous  oubliâmes  l'un  et  l'autre  et  notre  nais- 
sance et  notre  pays...  Mais,  chère  Else,  n'avons-nous  pas  juste- 
ment éprouvé  que,  ces  minutes  envolées,  notre  naissance  et 
notre  pays  nous  ressaisissaient  soudain,  et  de  nouveau  nous  do- 
minaient souverainement?  Nos  différences  réelles,  irréductibles, 
reparaissaient.  Nos  âmes  se  retrouvaient  doublement  étrangères, 
et  par  la  caste  et  par  la  race...  Différence  qui   sans  doute  les 


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I^pw*'« 


MONSIEUR   ET  MADAME   MOLOCH.  503 

avait  d'abord  attirées  l'une  vers  Tautre,  qui  rendait  plus  poi- 
gnantes les  minutes  d'accord  et  d'oubli,  mais  qui  (confessez-le, 
ma  chère  souveraine)  teintait  d'amertume  et  gâtait  d'un  air  de 
dispute  les  heures  intermédiaires. 

«  Grâce  à  Dieu,  chère  princesse,  depuis  que  vous  m'avez  fait 
l'honneur  de  me  permettre  de  vous  aimer,  nos  «  heures  intermé- 
diaires »  ont  été  extrêmement  peu  nombreuses  :  quant  à  moi, 
je  pris  bien  vite  auprès  de  vous  la  charmante  habitude  de  perdre 
la  tète...  Mais  si  j'avais  obéi  à  votre  tendre  injonction,  si  j'ac- 
ceptais le  sacrifice  que  vous  m'offrez,  si  je  m'associais  à  la  vie 
nouvelle  que  vous  projetez,  ne  devinez-vous  pas  que,  par  les  né- 
cessités mômes  de  cette  vie  commune,  les  momens  de  sang- froid 
se  multiplieraient?  Pourriez-vous  oublier  toujours  que  vous  avez 
été  princesse  régnante,  que  vous  avez  eu  un  mari,  que  vous  aviez 
un  fils,  et  que  vous  n'avez  plus  rien  de  tout  cela  ?  Vous  serait- 
il  loisible  d'oublier  l'opinion  qu'a  le  monde  des  princesses 
errantes,  si  nombreuses  de  nos  jours,  les  allemandes  surtout? 
Tout  cela  aussi,  comme  la  race  et  la  naissance,  c'est  des  réalités; 
il  ne  tient  pas  à  nous  d'empêcher  qu'elles  se  dressent  devant  nous 
et  nous  dominent.  Pourrais-je,  moi-même,  hors  les  minutes 
d'exaltation  qui,  naturellement,  sont  exceptionnelles,  ne  pas  me 
souvenir  que  j'ai,  dans  l'opinion  publique,  déshonoré  mon  nom 
en  acceptant  d'être...  disons  comme  dirait  l'opinion  :  entretenu 
par  une  princesse  ?  Je  sais  bien  que  le  plus  ou  moins  d'honneur 
attaché  au  nom  de  Dubert  vous  semble  une  question  dénuée 
d'intérêt  et  d'importance  ;  vous  jugez  même  que  c'est  tout 
honneur  pour  un  simple  Dubert  que  d'être  aimé  par  une 
princesse  jusqu'au  point  d'en  être  gagé.  Preuve  de  plus  qu'entre 
un  bourgeois  de  France  et  une  princesse.  d'Allemagne,  les  idées 
sur  l'honneur  sont  inconciliables...  Eh  bien  !  croyez  qu'en  France 
et  parmi  les  amis  de  ma  famille,  l'avenir  do  ma  chère  petilo 
sœur  Gritte  serait  très  compromis  s'il  était  avéré  que  son  frère, 
ruiné  l'an  passé,  a  choisi  pour  profession  l'intendance  sentimen- 
tale d'une  riche  princesse  teutonne. 

«  Tout  cela,  ma  grande  amie,  —  que  j'écris  bien  vite  et  que 
jo  vais  vous  expédier  bien  vite,  pour  mettre  de  l'irrémédialDle 
entre  nous  deux,  —  tout  cela,  que  vous  ne  pouvez  pas  juger  dé- 
raisonnable, croyez  que  ma  raison  ne  me  le  dicte  pas  sans  faire 
crier  mon  cœur...  Ce  serait  bien  doux,  certes,  de  vous  rejoindre 
ce  soir  à  Carlsbad,  en  un  lieu  où  vos  pudeurs  T)ro testeraient 


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504  RHVUE  DES  DEUX  MONDES. 

moins,  et  où  ce  qui  n'a  pas  été,  dans  notre  amour,  serait  enfin!... 
Rien  qu'à  cette  imagination,  tout  mon  moi  frémit  et  voudrait 
s'élancer  vers  vous...  Ah!  la  rayonnante  lune  de  nliel  dans  le 
petit  château  de  Galicie!...  tout  contre  vous,  encore  ignorés  du 
monde  et  pouvant  nous  figurer  qu'il  nous  oublie... 

«  Mais  tout  cela  ne  peut  pas  ôtre.  Tout  cela  nous  mènerait 
vite  au  désaccord,  à  la  rancune,  à  la  rupture...  Et  que  notre 
union  absolue  ne  soit  qu'un  moment  de  notre  destinée,  que  nous 
nous  séparions  après,  me  semble  indigne  de  nous  deux.  L'un  de 
l'autre,  nous  valons  toute  la  vie  :  et  justement  nous  ne  pouvons 
pas  nous  la  donner.  J'aime  mieux  un  adieu  qu'une  rupture. 

«  Car  c'est  un  adieu,  mon  amie...  Tout  à  l'heure,  je  vais  de- 
mander au  prince  Otto  de  me  rendre  ma  liberté,  et,  ce  soir,  je 
pars  avec  Gritte  pour  Paris...  Je  quitte  Rothberg,  où  je  ne  re- 
viendrai plus,  car  je  ne  serais  pas  sûï  d'avoir,  une  seconde  fois 
dans  ma  vie,  la  force  de  décider  ce  que  je  décide  aujourd'hui. 
Déjà  j'ai  bien  de  la  peine  à  terminer  ma  lettre.  Je  Tai  commen- 
cée avec  un  peu  d'injuste  irritation  et  de  méchante  ironie...  C'est 
qa'ïl  me  restait  de  la  rancune  contre  certaines  paroles  que  vous 
avez  dites  hier.  Maintenant,  au  bout  de  mon  message,  je  ne 
ressens  plus  contre  vous  la  moindre  rancune  do  race  ni  de 
caste...  Je  suis  un  pauvre  garçon  bien  seul,  qui  a  les  larmes 
aux  yeux  en  pensant  qu'il  perd  ^'sa  plus  chère  amie.  0  douce 
Else  !  Else  aux  beaux  cheveux,  aux  tendres  yeux,  aux  lèvres  sa- 
voureuses!... Est-il  vrai  que  ni  ce  parfum  de  miel,  ni  cette 
lumière  bleue,  ni  cette  saveur  de  cerises  mûres,  je  ne  les  con- 
naîtrai plus?  Rappelez- vous  le  banc  de  Maria-Helena...  Rappe- 
lez-vous les  pages  de  Michelet...  et  le  prélude  de  Parsifal^  que 
j'écoutais  à  vos  pied^,  et  qui  semblait  alors  l'émanation  même 
de  votre  âme  !  Rappelez-vous  la  Fasaneric,  et  l'appartement  de 
la  Gombault,  et  les  coulisses  du  petit  théâtre,  et,  hier,  la  ter- 
rasse de  ma  chambre  !  Moi,  tous  ces  souvenirs  m'enveloppent  à 
l'heure  présente...  Chère,  chère  Else  !  Vous  avez  été  la  première 
passion  de  mon  cœur  :  je  crois  bien  que  rien  ne  poussera  plus 
dans  ce  cœur  que  vous  avez  moissonné...  C'est  humiliant  :  voilà 
que  je  pleure  comme  un  enfant.  Tout  à  l'heure  j'ai  pris  ma  tète 
dans  mes  mains  et  j'ai  sangloté...  Adieu!  adieu!  ma  souveraine, 
ma,  chérie  ;  je  vous  demande  encore  votre  pardon  et  votre 
amour  dans  un  grand  baiser,  un  de  ces  baisers  pendant  lesquels 
on  oublie  qu'il  y  à  une  Allemagne  et  une   France,  de  riches 


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MONSIEUR  ET  MADAME  MOLOCH.  505 

princesses  et  de  pauvres  docteurs...  Un  baiser  sur  vos  lèvres, 
dans  vos  lèvres,  profondément...  » 

Je  glissai  cette  lettre,  sans  la  relire,  dans  Tenveloppe,  sur 
laquelle  j'inscrivis  l'adresse  convenue  :  Baronne  de  Grippstein, 
4,  Grabenstrasse,  Carlsbad,  Et  j'allai  sans  perdre  une  minute, 
couvrant  d'un  pardessus  mon  vêtement  du  matin,  la  jeter  à  la 
boîte  de  la  poste...  La  plupart  des  habitans  du  Luftkurort  dor- 
maient encore;  je  ne  croisai  que  quelques  petites  bonnes  ébou- 
riffées, qui,  les  yeux  chargés  de  sommeil,  descendaient  aux 
provisions  vers  le  village. 

Mais,  comme  je  regagnais  la  villa,  je  vis  Herr  Graus,  déjà 
rasé  et  vêtu  d'un  complet  verdàtre,  dont  l'élégance  était  certai- 
nement redevable  à  un  tailleur  berlinois. 

Son  air  était  joyeux.  Il  m'interpella  : 

—  Déjà  dehors  de  si  bon  matin,  monsieur  le  docteur?  Si 
c'est  pour  voir  arriver  la  garnison,' vous  êtes  en  avance.  Elle  est 
annoncée  pour  après  le  Mittagessen. 

—  Quelle  garnison  ? 

—  Mais,  la  garnison  prussienne  qui  va  maintenant  occuper 
Litzendorf  et  Rothberg...  Ah!  nous  ne  manquerons  pas  d^uni- 
formes  dans  la  principauté,  et  cela  réjouit  les  vrais  patriotes. 

Je  continuai  ma  îpoute  sans  lui  répondre.  Que  m'importait 
cette  histoire  de  garnison  dont  on  me  rebattait  les  oreilles  depuis 
quinze  jours?  Tapi  dans  l'égoïsme  de  mes  peines,  je  me  sentais 
la  tête  et  le  cœur  à  la  fois  vides  et  endoloris. 

«  Quelle  pauvre  loque  je  suis!..,  J'ai  joué  à  l'ironie  dans 
toute  cette  aventure  sentimentale,  et,  aujourd'hui  qu'elle  est  irré- 
parablement finie,  il  me  semble  que  j'ai  perdu  toute  raison  de 
vivre...  Pourquoi  ai-je  écrit  cette  lettre?  Et  pourquoi  l'ai-je 
écrite  ainsi?  Elle  contient  des  mots  et  des  phrases  qui  feront  de 
la  peine  à  Else...  Pourtant  elle  est  sincère  ;  j'avais  sur  le  cœur 
certaines  choses  que  je  ne  pouvais  garder.  Maintenant  que  je 
me  suis  débarrassé  de  ces  choses,  il  me  semble  qu'Else  m'est 
plus  chère.  » 

Preuve  qu'elle  m'était  plus  chère  :  j'éprouvais  un  peu  de 
rancune  contre  Gritte.  Pendant  que  je  faisais  ma  toilette,  j'en- 
tendis ma  sœurette  sauter  en  bas  de  son  lit,  marcher  dans  sa 
chambre,  ouvrir  la  fenêtre,  se  recoucher.  D'ordinaire  je  me 
hâtais  d'aller  aussitôt  l'embrasser.  Cette  fois,  je  restai  dans  ma 


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50b  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

chambre,  remâchant  mes  mélancolies.  Ce  fut  elle  qui  frappa  à 
ma  porte.  Ouand  elle  fut  suspendue  à  mon  cou,  après  m'avoir 
regardé  d'un  air  un  peu  confus,  un  peu  inquiet  aussi,  je  ne  sus 
plus  lui  résister. 

—  Veux-tu,  me  dit-elle  timidement,  que  je  finisse  tes  malles 
pendant  que  tu  donneras  ta  leçon  au  prince  Max?...  Tu  verras... 
je  les  ferai  très  bien. 

Ce  fut  convenu,  et  nous  prîmes  notre  déjeuner  de  bonne 
amitié,  serrés  l'un  contre  Tautre  comme  deux  exilés. 

En  croquant  sa  dernière  biscotte,  Gritte,  les  yeux  médita- 
tifs, bavardait. 

—  Est-ce  bizarre  !  disait-elle.  Le  premier  soir  que  j'ai  passé 
ici,  quand  je  suis  arrivée,  il  y  a  six  semaines,  j'étais  tellement 
ravie  d'être  en  voyage,  d'être  dans  du  nouveau,  d'être  loin,  que 
j'aurais  voulu  rester  un  an  comme  cela,  à  l'étranger,  avec  toi.  Et 
aujourd'hui,  j'ai  une  telle  hâte  de  rentrer  en  France  !  Il  me 
semble  que  c'est  loin,  loin,  la  France,  et  que  nous  n'y  arriverons 
jamais... 

Je  ne  répondis  pas.  Moi  aussi,  j'entendais  cet  impérieux  appel 
du  pays  natal  qui  devient  un  jour  irrésistible,  en  terre  étran- 
gère. Moi  aussi,  maintenant  que  ma  décision  de  rentrer  était 
prise,  j'attendais  la  France  avec  une  impatience  de  fiévreux. 

De  la  terrasse  où  nous  avions  déjeuné,  mes  yeux  erraient 
sur  le  paysage  de  la  Rotha,  sur  le  château  :  pourtlant,  cette  fois, 
ce  ne  fut  ni  la  rivière  ni  le  château  qu'ils  virent.  Une  optique 
magicienne  fit  surgir  devant  eux  le  paysage  de  la  France  loin- 
taine, ses  coteaux,  ses  champs,  ses  vergers  et  ses  vignes,  les  vil- 
lages au  clocher  d'ardoise,  le  ciel  tempéré  sous  lequel  un  air 
léger  circule,  les  habitans  sobres  et  gais  que  ne  grèvent  pas  de 
pesantes  nourritures,  et  dont  l'âme  s'affine  aux  arômes  du  vin... 
Routes  de  France,  si  blanches  entre  le  double  cortège  des  peu- 
pliers!... Une  fille  passe,  coquette  et  rieuse  :  le  garçon  cpii  la 
croise  lui  jette  un  propos  de  galanterie,  qu'il  s'efforce,  avant  tout, 
d'aiguiser  de  sel...  Dans  sa  capote  bleue,  à  la  fois  alerte  et 
comique,  le  tourlourou  du  dimanche  se  promène,  écorçant  la 
baguette  de  coudrier  :  jamais  il  n'a  paru  qu'il  se  battît  moins 
dru,  parce  qu'en  temps  de  paix  il  n'avale  pas  son  ventre,  et  marche 
en  ployant  le  jarret...  Proprette,  silencieuse,  un  peu  dormante, 
voilà  la  petite  ville  de  province,  les  remparts,  le  vieux  pont,  le 
Mail.  On  y  pratique  d'instinct  la  sagesse  classique  :  ne  pas  perdre 


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MONSIEUR  m*  3IADAME    MOLOCH.  507 

en  désir  le  temps  du  bonheur,  se  contenter  !...  Et  là-bas,  dans  le 
fond  de  Thorizon,  s'exaltent  les  tours  et  les  flèches  des  grandes 
cathédrales,  Reims,  Chartres,  Notre-Dame  de  Paris,  épopées  de 
pierre  où  le  gothique  lui-même  s'est  discipliné  à  la  loi  d'ordre^ 
de  goût  et  de  ihesure  qui  règne  sous  ce  ciel  privilégié,, 

«  Chère,  chère  douce  France  !  »  pensai-je. 

Un  violent  désir  m'échauffa,  de  la  retrouver,  non  pas  le  désir 
tendre,  respectueux  d'un  fils  vers  sa  mère,  mais  le  désir  tumul- 
tueux, passionné  d'un  amant  qui  va  rejoindre  une  femme  ado- 
rable, imprudemment  quittée,  et  dont  l'absence  lui  a  mieux 
révélé  la  beauté,  la  bonté,  le  charme.  Chère  France  dont  l'idéal, 
malgré  la  mode  du  jour,  n'est  encore  d'être  ni  usine,  ni  caserne  ! 
France  de  Racine  et  de  Taine,  où  les  poètes  ne  s'intitulent  pas 
«  professeurs,  »  où  l'on  ne  roule  pas  des  yeux  furibonds  à  pro- 
pos d'un  texte  grec  ou  d'une  réaction  chimique,  où  c'est  une 
grâce,  pour  les  savans,  de  dissimuler  leur  savoir!  Pays  où  se 
bien  battre  est  peu,  sans  l'élégance;  pays  des  gardes  de  Fon- 
tenoy,  des  grognards,  des  Africains.  Seul  pays  où  rien  ne  vaut, 
s'il  n'est  fait  en  beauté.  Ah  !  je  te  veux,  je  te  veux.  J'étouffe  loin 
de  toi,  et  je  ne  respirerai  bien  que  quand  j'aurai  retrouvé  ton 
air,  le  plus  subtil  et  le  plus  savoureux  du  monde...  Gritte  me 
révèle  la  source  de  ma  force,  où  j'ai  puisé  le  courage  de  rompre 
un  lien  sentin[iental  qui  tout  de  même  m'a  déchiré  en  se  rom- 
pant. Plus  que  toutes  les  raisons  de  raison  ou  môme  de  cœur, 
ma  force  est  le  Heimweh,  comme  ils  disent  ici,  le  mal  du  pays, 
cette  mystérieuse  aimantation  qui  me  tire  yers  la  France.  » 

A  moi  aussi,  il  me  parut  insupportable  de  passer  un  jour  de 
plus  en  Allemagne.  Elsc  disparue  avait  emporté  avec  elle  la 
parure  d'illusion  qui  un  temps  m'avait  fait  goûter,  en  Thuringe, 
une  espèce  de  bonheur.  Je  ne  jetai  pas  un  regard  au  site,  pour- 
tant aussi  merveilleux  que  jamais  en  cette  pure  matinée  de 
septembre,  —  tandis  que  je  me  rendais  au  château  pour  donner 
ma  leçon  quotidienne  au  prince  héritier.  En  doni^ant  à  cet  enfant 
aimable  et  intelligent  cette  dernière  leçon,  je  ne  sentis  ptis  |a 
tristesse  que  j'aurais  attendue.  Ma  hâte  d'eu  finir,  de  partir,  de 
regagner  la  patrie  emportait  tout.  Et,  décidément,  j'avais  épuisé 
toute  ma  force  de  souffrance  et  de  tristesse  tendre  en  écrivant 
ma  letti'e  à  la  princesse.  Il  ne  me  restait  plus  qu'un  fiévreux 
besoin  d'absence,  de  fuite.    Max  savait  que  je   partais  le  jouri 


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808  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

même  en  congé  pour  une  quinzaine.  Je  ne  lui  dis  pas  que  ce 
départ  était  sans  retour.  L'idée  de  prononcer  et  d'entendre  des 
paroles  de  séparation  m'était  insupportable. 

En  quittant  1  appartement  de  mon  élève,  je  me  rendis  chez  le 
prince  Otto.  Il  fallait  bien  lui  annoncer  ma  résolution  :  lui  aussi 
croyait  encore  à  un  simple  congé  d'une  quinzaine.  Le  valet  de 
pied  par  qui  je  fis  transmettre  ma  demande  d'audience  revint 
me  dire  que  le  prince  avait  en  ce  moment  le  comte  de  Marbach 
dans  son  cabinet,  et  que  l'on  me  priait  d'attendre  au  fumoir. 
Comme  j'attendais  effectivement,  assis  dans  un  d6s  fauteuils  de 
cuir  rouge,  je  vis  entrer  le  comte  Lipawski,  un  portefeuille 
sous  le  bras.  Quand  il  m'eut  reconnu,  il  vint  me  tendre  la 
main. 

—  Ah!  cher  docteur...  Vous  venez  prendre  congé  du 
prince? 

—  On  vous  l'a  dit,  demandaî-je,  ou  bien  vous  le  devinez? 

—  Je  le  sais...  N'allez-vous  pas  ce  soir  rejoindre  Son  Altesse 
Sérénissime  à  Carlsbad,  pour  continuer,  là-bas,  à  lui  donner  vos 
excellentes  leçons?...  ajouta-t-il  en  baissant  vers  le  tapis  ses 
paupières  de  prélat. 

—  Je  pars  pour  Paris  avec  ma  sœur,  répliquai-je  assez  rude- 
ment. Et  je  n'ai  pas  Tintention  de  revenir. 

Il  releva  vers  moi  ses  petits  yeux  clignotans. 

—  Ah  !  bahl...  Ah!  bah!...  Voilà  qui  est  curieux.  Pour 
Paris?  Et  sans  pensée  de  retour?  Jamais  je  n aurais  cru...  Grosse 
perte  pour  la  principauté  qui  est  déjà  bien  éprouvée  !...  La  gar-* 
nison  prussienne...  le  timbre  prussien...  et  le  départ  de  M.  le 
docteur  Dubert!...  C'est  vraiment  trop  pour  un  seul  jour,  et  le 
Destin  nous  est  sévère... 

Un  roulement  de  timbre  interrompit  l'insupportable  persi- 
fleur. Le  valet  de  pied  traversa  vivement  le  fumoir,  entra  chez  le 
prince  et  ressortit  aussitôt  pour  m'appeler.  Je  croisai,  sur  le  seuil, 
Je  comte  de  Marbach;  nous  échangeâmes  un  salut  dépourvu  de 
cordialité. 

Le  prince  Otto  était  debout,  entre  son  fauteuil  et  son  bureau; 
il  se  penchait  sur  des  papiers  posés  devant  lui,  plutôt,  je  crois, 
pour  se  donner  une  attitude  que  pour  les  lire  vraiment.  Saps 
me  regarder,  il  dit  : 

—  Vous  désirez  me  parler,  monsieur  le  docteur?...  Qu'est-cô 
qui  vous  amène?  Votre  congé  annuel? 


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MONSIEUR   ET  MADAME   MOLOCH.  S09 

Le  ton  était  volontairement  neutre,  indifférent.  Je  répondis: 

—  Monseigneur,  j'ai  le  regret  de  demander  à  Votre  Altesse 
de  vouloir  bien  me  relever  de  mes  fonctions. 

Il  redressa  le  haut  du  corps,  et,  toujours  entre  son  fauteuil 
et  son  bureau,  s'écria  : 

—  Ah  !  Pourquoi  cela  ? 

—  Des  affaires  de  famille,  des  affaires  imprévues  m'appellent 
à  Paris...  Et  si  Votre  Altesse  le  permet,  au  lieu  de  prendre  sim- 
plement le  congé  de  quinze  jours  qu'elle  m'avait  accordé,  je  par- 
tirai aujourd'hui  môme  pour  la  France. 

—  Pour  la  France  ?  fit  le  prince,  sans  mieux  dissimuler  son 
étonnement  que  n'avait  fait  le  comte  Lipawski.  Vraiment,  vous 
partez  pour  Paris?  Vous  rentrez  en  France...  définitivement? 

—  Définitivement,  monseigneur. 

Un  moment,  le  prince  resta  songeur  :  les  crocs  de  sa  mous- 
tache montèrent  et  descendirent,  pendant  qu'il  mordait  l'inté- 
rieur de  ses  lèvres. 

—  Monsieur  le  docteur,  finit-il  par  dire,  je  ne  saurais  vous 
retenir  de  force,  bien  entendu.  Vous  me  paraissez  trop  résolu 
pour  que  je  puisse  contrarier  votre  décision,  votre  brusque  dé- 
cision... que  je  regrette...  Oui,  je  la  regrette  vivement.  Aucune 
affaire  ennuyeuse,  du  moins,  ne  vous  rappelle  à  Paris? 

—  Aucune,  monseigneur.  Des  questions  d'intérêts...  et  l'édu- 
cation de  ma  jeune  sœur. 

—  Bon  !  bon  !  fit-il. 

Encore  une  pause,  puis  il  s'avança  vers  moi  et  me  regarda 
bien  en  face,  selon  son  habitude. 

—  J'espère,  dit-il  (et  le  son  de  sa  voix  était  déjà  plus  naturel 
et  plus  amical),  j'espère  qu'ici  personne  ne  vous  a  manqué 
d'égards...  et  que  vous  ne  partez  pas  mécontent?... 

—  Je  pars  très  reconnaissant  de  l'accueil  que  j'ai  reçu  chez 
Votre  Altesse  et  de  Votre  Altesse. 

—  Vraiment?...  Pas  la  moindre  difficulté  ici,  avec  personne? 

—  Pas  la  moindre. 

—  Ah  !  je  suis  content.  Je  suis  content. 

Il  me  tendit  la  main  et  garda  un  instant  là  mienne. 

—  Vous  aviez  quelques  ennenris  à  la  Cour,  monsieur  Dubert... 
quelques  jaloux...  qui  trouvaient  sans  doute  que...  l'on  vous  y 
traitait  avec  trop  de  faveur  Croiriez-vous  que  j'ai  reçu  des  dénon- 
ciations contre  vous?  des  dénonciations  anonymes  (sa  figure  se 


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510  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

contracta),  des  infamies  que  j'ai  repoussées  du  pied,  que  j'ai 
brûlées,  bien  entendu,..  Enfin!...  puisque  vous  voulez  retourner 
en  France,  je  suis  bien  aise  que  nous  nous  quittions  bons  amis* 
Je  vous  regretterai,  monsieur  Dubert.  Vous  êtes  un  brave 
homme...  et  vous  aimez  bien  votre  pays. 
Je  ne  pus  m'empêcher  de  répondre  : 

—  Monseigneur,  j*ai  surtout  connu  combien  je  i  aimais  depuis 
que  je  vis  à  l'étranger. 

Le  prince  sourit. 

—  Nous  sommes  de  braves  gens  aussi,  monsieur  Dubert,  fit-il. 
La  France  et  TAllemagne  sont  deux  grandes  nations...  qui  de- 
vraient marcher  la  main  dans  la  main...  Malheureusement  on 
ne  s'entend  pas.  Oh  !  je  ne  dis  pas  que  ce  soit...  exclusivement 
la  faute  de  la  France.  Notre  souverain  est  un  grand  souverain... 
mais  il  est  parfois  mal  conseillé.  Les  plus  fidèles  amis  de  l'Empereur 
sont  parfois  cruellement  traités...  Savez-vous,  monsieur  Dubert, 
qu'on  nous  met  une  garnison  prussienne  dans  la  principauté? 
Aujourd'hui  les  casques  à  pointe  occuperont  le  territoire  de 
l'empereur  Gunther.  Et  le  timbre  postal  de  Rothberg  sera  sup- 
primé au  1**"  janvier  prochain.  Le  prétexte  do  tout  cela  a  été 
l'absurde  aventure  de  ce  docteur  Zimmermann,  que  le  diable 
enlève!...  A  ce  propos,  ajouta-t-il  k  demi-voix,  je  compte  sur 
votre  discrétion...  au  sujet  de...  rétourderic.de  la  sottise  com- 
mise par  le  prince  héritier...  N'est-ce  pas? 

—  Assurément,  monseigneur. 

Je  demeurais  debout,  attendant  mon  congé. 

—  Allons,  dit  le  prince  Otto  en  redressant  le  front...  Voilà 
une  mauvaise  journée...  D'autant  plus  qu'on  prépare  une  mani- 
festation, dit-on,  pour  la  sortie  de  prison  du  docteur  Zimmer- 
mann. Cette  manifestation  est-elle  dirigée  contre  moi  ou  contre 
la  Prusse?  Je  n'en  sais  rien;  mais,  de  toute  façon,  j'en  aurai  des 
ennuis.  Par  bonheur,  cet  insupportable  chimiste  nous  délivre  dé 
sa  présence  aujourd'hui  même  et  s'en  retourne  à  léna  avec  sa 
clique.  C'est  une  petite  compensation.  Ah  !  tout  n'est  pas  ravis- 
sant dans  la  vie  des  souverains.  Adieu,  monsieur  Dubert!... 
Gardez-nous  un  souvenir  un  peu  amical...  et  revenez  nous  voir 
quelque  jour.  Je  vous  souhaite  un  bon  voyage  et  une  heureuse 
fortune.  Ne  parlez  pas  t^rop  mal  de  nous  à  vos  compatriotes...  Et 
dites-leur,  n'est-ce  pas,  vous  qui  maintenant  nous  connaisseZ| 
que  nous  ne  sommes  pas  des  barbares. 


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MONSIEUR    ET   MADAME   MOLOCH.  KH 

Je  m'inclinai;  je  serrai  encore  la  main  du  prince.  Nos  regards 
fie  rencontrèrent  dans  cet  adieu,  et  échangèrent  un  peu  de  sym* 
pathie  humaine. 

«  Est'Ce  bizarre?  pensais-je  en  retraversant  les  grandes  salles 
et  les  vastes  vestibules.  Voilà  un  homme  que  je  n'aime  point, 
dont  je  ne  me  sens  pas  lobligé,  puisqu'il  a  simplement  payé  ce 
qu'il  me  de\^it,  un  homme  dont  Tesprit  est  infecté  du  pire  virus 
tudésque,  et  dont  la  vie  privée  n'est  pas  admirable...  Cependant, 
la  poignée  de  main  confiante  de  tout  à  l'heure  est  peut-être  le 
aneilleur  loyer  de  ma  continence,  la  récompense  qui  me  touche 
Je  plus  pour  le  sacrifice  sentimental  que  j'ai  consenti.  » 

Dans  le  vestibule,  je  me  rencontrai  de  nouveau  avec  le  comte 
<ie  Marbach  qui  s'en  allait  chez  le  prince  Max  donner  sa  leçon 
<l'art  militaire.  Je  ne  résistai  pas  au  désir  de  le  railler  un  peu. 

—  Monsieur  le  major,  lui  dis- je  en  le  saluant  respectueuse- 
xnent,  j'ai  le  regret  de  prendre  congé  de  Votre  Excellence.  Je  pars 
I>our  Paris. 

—  Monsieur  le  docteur,  fit-il  d'un  ton  de  défensive,  je  vous 
Souhaite  un  bon  voyage. 

—  Je  profite  de  notre  dernière  rencontre,  monsieur  le  major, 
I>our  vous  féliciter  de  ce  qu'on  ait  enfin  trouvé  le  véritable  au- 
*^xir  de  l'attentat.  Cela  ramène  cet  événement  aux  proportions 
^*xiii  simple  vaudeville.  Nous  lirons  là-dessus  d'amusantes  plai- 
santeries dans  le  Simplicissimus. 

Je  crus  qu'il  allait  me  sauter  à  la  figure  ;  sa  face  de  mauvais 
<^liat  se  hérissa  et  son  dos  se  courba  comme  pour  la  tension  d'un 
^lan.  Mais  il  se  redressa,  haussa  les  épaules  et  me  tourna  vive- 
^^Xient  le  dos  sans  répondre.  Comme  il  s'éloignait,  j'entendis  qu'il 
^^ommelait  avec  mépris  le  mot  de  «  Welche  !  » 

D'un  pas  allègre,  je  descendis  l'escalier  d'honneur;  je  sortis 
^xi  château. 

A  peine  dehors,  je  me  heurtai  à  un  rassemblement  tenu  en 
Respect  par  le  portier  du  château  :  des  habitans  de  Rothberg- 
V^illage,  en  costume  de  travail  quotidien,  et  aussi  bon  nombre 
des  hôtes  du  Luftkurort,  se  massaient  à  une  faible  distance  de 
1^  porte  et,  bien  qu'ils  ne  fussent  en  tout  guère  plus  d'une  cen- 
taine, barraient  Tétroite  route  entre  les  deux  précipices.  Cette 
ïoule  n'était  point  menaçante  ;  mais,  pour  une  foule  allemande, 
^lle  me  parut  agitée.  J'y  reconnus  aisément  les  sept  social-démo- 
oxates  de  Rothberg.  Une  vingtaine  de  leurs  coreligionnaires  poli- 


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512  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

tiques,  à  ce  qu'il  semblait,  étaient  venus  de  Litzendorf  les  ren- 
forcer. 

Je  m'adressai  à  mon  ami  Finck,  le  savetier,  hôte  de  Fraii. 
Zimmermann,  qui  pérorait  activement  de  groupe  en  groupe. 

—  De  quoi  s'iigit-i),  ami  Finck?  Allez- vous  prendre  d'assaut 
le  château,  armé  de  votre  tranchet? 

—  Dieu  nous  garde  d'entrer  dans  ce  repaire  de  la  tyrannie  ! 
répliqua  Finck  qui  se  servait  volontiers  du  vieux  vocabulaire  de 
la  Révolution.  Nous  sommes  ici  pour  attendre  le  docteur  Zim- 
mermann qui  va  sortir  de  prison  après  une  injuste  détention  de 
dix-sept  jours,  et  qui  me  fait  l'honneur  de  descendre  dans  mon 
humble  maison,  la  maison  où  il  est  né.  Nous  sommes  quelques- 
uns  qui  voulons  lui  faire  une  conduite  triomphale.  C'est  un  brave, 
celui-là,  et  qui  voit  clair...  Si  des  hommes  comme  lui  gouver- 
naient la  principauté,  monsieur  le  docteur,  nous  ne  souffririons 
pas  aujourd'hui  qu'un  contingent  prussien  occupe  Rothberg  et 
Litzendorf  comme  un  pays  conquis. 

Une  puissante  acclamation  s'éleva  à  ce  moment  ;  un  remous 
poussa  la  foule  et  moi-même  vers  la  porte  de  la  prison.  On 
criait  :  «  Vive  Zimmerman  !  »  et  môme  (fallait-il  en  croire  mes 
oreilles):  «  Vive  la  liberté!  »  Des  salves  de  Hochl  accueillirent 
la  sortie  du  savant.  Il  s'avançait,  accompagné  du  ministre  de  la 
police,  assez  penaud,  qui  prit  congé  de  lui  sur  le  seuil,  avec  des 
marques  de  déférence.  Il  s'avançait,  coiffé  de  son  invariable  cha- 
peau haut  de  forme  à  bords  plats,  sous  lequel,  à  droite  et  à 
gauche,  s'envolaient  les  cheveux  blancs.  Les  pans  de  sa  redin- 
gote noire  flottaient  largement;  sa  cravate,  déjà  à  demi  dénouée, 
battait  la  mesure  de  sa  marche  sur  le  plastron  resplendissant 
de  sa  chemise  blanche.  A  côté  de  lui,  sa  femme,  le  dépassant 
de  toute  la  tête,  fort  belle  avec  ses  bandeaux  bien  nets  et  sa  lui- 
sante robe  de  taffetas  aubergine,  lui  donnait  le  bras.  Leurs  deux 
visages  rayonnaient  de  bonheur,  sous  l'énorme  porte  de  pierre 
qui  les  encadrait  d'un  vain  décor  de  force  oppressive.  Toutes 
les  têtes  se  découvrirent,  toutes  les  bouches  clamèrent:  «  Vive 
Zimmermann  !  »  Et  moi  aussi,  chapeau  bas,  j'acclamai  le  couple 
symbolique  de  l'antique  Allemagne  :  la  science  courageuse,  le 
dévouement  sentimental. 

Mais  tout  à  coup  s'éleva  en  chœur,  derrière  la  foule,  le  chant 
bien  connu  des  universités  allemandes,  le  chant  de  Robert  Prutz  : 
«  Noch  ist  die  Freiheit  nie  ht  verloren...  » 


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MONSIEUR   ET  MADAME   MOLOC"  S 13 

La  liberté  n'est  pas  encore  perdue; 

Nons  ne  sommes  point  tellement  à  bas  ! 

La  liberté  renaît  dans  toutes  les  cbansons 

Que  lance  le  gosier  de  Talouette... 

Non,  la  liberté  n'est  pas  perdue 

Tant  qu'un  seul  cœur  d'homme  brûle  pour  elle!... 

Les  quatre  qui  chantaient  ouvrirent  la  foule,  qui  laissa  passer 
leur  groupe  harmonieux;  ils  s'avancèrent  en  ordre  vers  le  savant. 
C'étaient  Gerta,  Franz,  Albert  et  Michel,  Tétudiante  et  les  trois 
étudians  monistes.  Tous,  sauf  Gerta,  étaient  coiffés  de  la  cas- 
quette universitaire,  bleue  à  bande  rouge.  Ils  marchaient  deux 
par  deux.  Gerta  donnait  la  main  à  Michel;  Franz,  petit  et  pansu, 
donnait  la  main  au  blond  géant  Albert.  Devant  leur  maître  et  sa 
femme,  ils  s  arrêtèrent  net  et  crièrent  :  Hoch!  Hoch!  Hoch! 

Moloch  ouvrit   ses  bras,   d'abord  à   Gerta,  puis  aux  trois 
hommes.    La  foule,  émue,  applaudit  à  chaque  embrassement. 
Elle  applaudit  encore  quand  Gerta  et  M""'  Moloch  s'étreignirent, 
ne  retenant  plus  leurs  larmes.  Et  peut-être  l'émotion  grandis- 
sante eût-elle  porté  les  assistans  à  quelque  démonstration  hos- 
tile dans  l'enceinte  du  château,  sans  une  heureuse  inspiration 
d'Albert.  Toute  la  sensibilité  d'Albert  se  traduisait  par  des  actes 
de  force  physique.  Cette  fois,  au  comble  du  bonheur  et  de  la 
fierté,  il  saisit  sans  le  prévenir  le  vieux  petit  savant,  le  leva  en 
l'air,  l'assit  comme  un  enfant  sur  sa  large  paume  droite,  faisant 
de  son  autre  main  un  dossier  à  ce  siège  improvisé.  M"*  Moloch, 
C[ui  savait  la  force  herculéenne  d'Albert,  ne  s'effraya  pas.  La 
foule  rit  et  cria  bravo.  Alors,  Albert  se  mit  en  marche,  entraî- 
nant tout  le  monde  loin  du  château. 

Gerta,  M""'  Moloch,  Franz  et  Michel  escortaient  le  pavois 
^vant  sur  lequel  se  dressait  Moloch.  Et  la  foule  chantait  les 
vieux  chœurs  universitaires,  accompagnait  cette  marche  triom- 
phale. Les  refrains  latins,  les  Ergo  bibamus!  étaient  coupés  de  : 
Hoch!  de  cris  de:  Vive  Rothberg !  de  :  Vive  la  liberté!...  Et 
j'entendis  même  mon  ami  le  savetier,  du  Grosse-Platz,  lancer 
sans  soulever  la  moindre  réprobation,  un  violent  :  «  A  bas  les 
Prussiens!  » 

Cependant,  Albert,  qui  dirigeait  la  marche,  au  lieu  de  conti- 
nuer vers  le  Luftkurort,  tourna  sur  la  droite  et  prit  le  chemin 
qui  descendait  vers  Rothberg-Dorf.  La  foule  le  suivit.  La  des- 
cente était  rapide.  Albert  allongea  la  marche,  entraînant  tout  le 
TOMK  XXXV.  —  1906.  33 


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514  BE\Li5   DES   DEUX   MONDES. 

^monde.  Dans  les  clameurs,  dans  la  poussière,  parmi  le  vol  des 
petits  cailloux  qu'arrachaient  au  chemin  les  lourdes  chaussures 
/germaniques,  cette  trombe  humaine  victorieuse,  —  dominée  par 
Moloch  impavide,  qui  souriait,  son  chapeau  étincelant  au  soleil 
comme  une  gloire,  —  atteignit  le  village  et  n'arrêta  son  élan  que 
devant  le  pont  de  la  Rotha...  Et  juste  à  cette  minute  apparut,  à 
l'autre  bout  du  pont,  une  autre  troupe  de  manifestans  qui  avait 
dévalé  en  sens  inverse  vers  la  Rotha  et  ne  levait  pas  moins  de 
poussière,  et  ne  faisait  pas  moins  de  fracas  :  c'étaient  les  oies, 
toutes  les  oies  de  Rothberg,  les  adolescentes  et  les  matrones,  les 
jeunes  oisons  et  les  jars  vénérables,  leurs  ailes  en  bataille,  leur 
col  tendu,  leur  jaune  bec  grand  ouvert,  d'où  s'échappaient  des 
clameurs;  tous  firent  accueil  à  Moloch  libéré.  Et  il  me  parut 
bien  qu'un  \ieux  jars,  au  jabot  déplumé,  tendant  son  cou  par- 
dessus les  autres,  clamait  distinctement  :  Hoch!  Hochl  Hochl 

XIV 

Quand  l'antique  calèche  qui  nous  emportait,  Gritte  et  moi, 
avec  nos  bagages,  vers  Steinach,  atteignit  le  tournant  d'où  se  dé- 
couvraient une  dernière  fois  le  Luftkurort  et  le  château,  je  priai 
le  cocher  de  mettre  ses  chevaux  au  pas.  La  main  dans  la  main, 
nous  nous  retournâmes  pour  bien  emplir  nos  yeux  du  paysage. 
Il  était  environ  trois  heures  après  midi,  le  ciel  était  pur,  avec 
de  légers  flocons  de  nuages  blancs,  très  espacés.  Une  lumière 
plus  douce  que  celle  de  l'été,  mais  presque  aussi  éclatante,  bai- 
gnait les  blanches  villas  et  le  château  jaune.  Le  cocher  arrêta 
tout  à  fait,  et  se  tournant  sur  son  siège,  nous  dit  : 

—  La  Seigneurie  a  remarqué  que  toutes  les  fenêtres  du 
château  sont  fermées  aujourd'hui?...  C'est  qu'on  n'est  pas  con- 
tent à  cause  de  la  garnison  prussienne  qui  arrive  tout  ^  l'heure. 
Alors  le  prince  a  voulu  protester. 

Nous  ne  répondîmes  pas.  Ma  main  serrait  la  main  de  ma 
sœurette.  Tous  les  deux,  sans  nous  le  dire,  nous  sentions  bien 
que  nous  pensions  à  la  même  chose,  qui  n'était  pas  du  tout  ce  qui 
préoccupait  notre  cocher,  le  prince  Otto,  et  la  population  de 
Rothberg.  Nous  pensions  que  nous  avions  regardé  ce  même 
paysage  quelques  semaines  auparavant,  animés  l'un  et  l'autre 
d'une  confuse  espérance  d'événemens  nouveaux,  émouvans,  ro- 
manesques, dans  notre  vie...  que  nous  nous  en  éloignions  au- 


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MONSIEUR   ET   MADAME   MOLOCH.  515 

jourdTiui  vraisemblablement  pour  ne  plus  jamais  revenir...  qu'il 
ne  s'était  rien  accompli  et  que,  de  cette  indifférence  de  la  Desti- 
née, notre  cœur  restait  un  peu  endolori. 

Le  cocher,  qui  décidément  goûtait  le  plaisir  de  la  conver- 
sation, reprit  : 

—  La  Seigneurie  sait  aussi  ce  qu'on  a  fait  à  la  statue  à  la 
Fasanerie? 

—  La  statue  de  Bismarck? 

—  Oui,  de  mauvais  plaisans  ont  mis  une  muselière  au  dogue 
de  Bismarck...  Oh!  ajouta-t-il,  à  Litzendorf  et  à  Rothberg,  il  y 
a  des  gens  cpii  n'aiment  pas  les  Prussiens. 

Et,  fouettant  ses  chevaux,  il  descendit  la  côte  à  vive  allure. 
Bientôt,  Te  paysage  s'étrécit  et  s'assombrit.  La  Rotha,  bondis- 
sant plus  près  de  la  route,  avec  plus  de  fracas,  semblait  lutter 
^e  vitesse  avec  nous,  à  cpii,  le  premier,  atteindrait  Steinach..^ 
Les  pentes  velues,  à  gauche  de  la  route,  s'élevèrent  plus  raides 
et  plus  hautes.  Toute  la  route  fut  baignée  d'ombre  fraîche. 
Gritte  ramena  sur  elle  les  pans  de  sa  cape  et  se  serra  contre 
moi. 

—  Sœurette  ? 

—  Quoi,  mon  Loup  ? 

—  Il  y  a  quelque  chose  que  tu  ne  m'as  pas  dit. 

Sans  répondre,   elle  nicha  sa  tète  dans  le  creux   de  mon 
épaule.  Et  je  sentis  battre  son  cœur  contre  ma  poitrine. 
Je  repris. 

—  Tu  quittes  Rothberg  sans  regret? 

—  Je  suis  heureuse  de  partir  avec  toi. 

—  Ah  !  petite  femme  !  comme  tu  sais  déjà  éluder  une  réponse 
qui  t'embarrasse  !  Je  te  demande  si,  môme  pour  revenir  à  Paris 
avec  moi,  tu  n'as  du  tout  de  chagrin  à  quitter  ce  pays? 

—  Je  regrette  la  bonne  M"'''  Moloch  et  aussi  le  vieux  singe 
de  savant.  Cela  me  fera  plaisir  de  les  retrouver  tout  k  Theure  à 
la  gare  de  Steinach  et  de  faire  route  avec  eux  jusqu'à  Erfurt. 

Le  docteur  et  sa  femme  avaient  en  effet  quitté  Rothberg  une 
heure  après  la  mise  en  liberté,  selon  le  désir  exprimé  par  le 
prince.  Ils  avaient  été  déjeuner  à  Steinach.  Le  même  train,  à 
trois  heures  cinquante,  devait  emporter  eux  et  nous...  Mais,  dé- 
cidément, Gritte  amusait  ma  curiosité.  J'insistai  : 

—  Alors,  chérie,  M.  et  M"'  Moloch  sont  tout  ce  que  tu 
regrettes  à  Rothberg? 


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'f^! 


516  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Elle  leTia  vers  moi  ses  yeux  si  francs,  si  clairs. 

—  Max?  demanda-t-elle. 

—  Oui,  Max. 

Après  un  instant  de  réflexion,  elle  dit  : 

—  Je  ne  le  regrette  pas  beaucoup. 
Je  sentis  qu'elle  parlait  sincèrement. 

—  Mais  alors,  demandai-je,  il  s'est  passé  entre  vous  deux 
quelque  chose  que  tu  ne  m'as  pas  conté  ;  quelque  incident  vous 
a  éloignés  l'un  de  l'autre.  Car  vous  étiez  bons  amis,  d'abord. 

—  Dieu  !  que  tu  es  curieux,  mon  Loup  ! 

Durant  quelques  minutes,  elle  ne  dit  plus  rien.  C'était  le 
plus  sombre,  le  plus  étroit  passage  de  la  gorge  de  la  Rotha, 
l'endroit  qui  impose  le  silence  par  sa  tragique  profondeur,  où  ne 
doivent  s'entendre  que  la  voix  des  vieux  arbres  et  le  frémissement 
de  la  rivière  devenue  torrent.  Quand  le  ravin  commença  à 
ns'élargir  et  à  s'éclaircir,  Gritte  reprit,  cette  fois  sans  me  re- 
garder : 

—  Tu  veux  savoir?  Eh  bien!  voilà...  Max  a  été  longtemps 
très  affectueux,  très  respectueux...  comme  un  garçon  de  notre 
monde  qui  aurait  été  bien  élevé...  De  temps  en  temps,  il 
me  demandait  de  m'embrasser  les  mains...  oui,  les  mains!  Et 
puis  après?  fit-elle  en  levant  le  front  vers  moi.  Tu  as.  beau 
ouvrir  tes  énormes  yeux  de  Loup.  Tu  sais  bien  que  les  garçons 
embrassent  les  jeunes  filles?  Les  parens  font  semblant  de  ne 
pas  le  savoir,  mais  au  fond,  ils  s'en  doutent  bien  !  Donc,  quel- 
quefois, je  permettais  à  Max  de  m'embrasser  la  main  ou  le  haut 
du  poignet... 

—  Oh!  Gritte... 

—  Attends...  Alors,  ça  ne  lui  a  plus  suffi...  Il  a  demandé  la 
permission  de  m'embrasser  dans  le  cou.  J'ai  refusé.  Il  a  insisté. 
Il  est  devenu  insupportable...  Et,  un  jour  que  je  lisais,  au 
Maria-Helena-Sitz,  il  est  venu  à  pas  de  voleur  derrière  moi...  et 
m'a  mis  un  gros  baiser  dans  le  cou...  Dame!  moi,  j'ai  été  saisie 
et,  sans  réfléchir,  je  lui  ai  envoyé  une  gifle...  une  bonne  gifle 
sur  la  joue  et  un  peu  sur  le  nez...  Il  est  devenu  rouge,  violet,  et, 
comme  j'avais  pris  du  champ,  il  a  bondi  sur  moi,  sa  cravache 
levée.  Je  t'assure  qu'il  allait  me  frapper...  Mais  je  l'ai  regardé 
dans  les  yeux  et  je  lui  ai  dit  :  «  Sauvage  !»  Il  a  laissé  retomber 
son  bras;  il  s'est  assis  sur  le  banc.de  Maria-Helena,  boudant, 
me  tournant  le  dos...  Moi,  jo  2uis  remontée  à  la  villa,  le  lais- 


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MONSIEUR   ET   MADAME   MOLOCH.  517 

sant  là.  Depuis,  il  m'a  demandé  pardon.  Seulement,  c'était  fini. 
Je  ne  pouvais  plus  être  avec  lui  comme  avant.  Je  pensais  tou- 
jours à  ses  mauvais  yeux  furieux  et  à  la  cravache  levée  en  Tair. 
lEt  voilà...  Mais  tu  me  fais  mal,  mon  Loup! 

Je  Tavais  saisie  entre  mes  bras  et  je  Tembrassais  fort,  fort, 
^omme  une  chose    à  moi  qu'on  avait  voulu  me   prendre  ou 
xn'abîmer  et  que  j'emportais  malgré  tout.  Je  pensais  : 

<c  Chère  petite  Française,  toi  aussi,  tu  as  senti  comme  moi 
Je  heurt,  l'offense  de  l'âme  étrangère  !  Seulement,  ton  instinct 
d'enfant  à  peine  femme,  ton  instinct  plus  fort,  pas  encore 
érx^oussé  par  la  lâcheté  des  mœurs  ou  la  tyrannie  du  désir,  ton 
in.  faillible  instinct  s'est  révolté  aussitôt.  Tandis  que  moi,  j'ai 
sol^tement  raisonné,  trop  longtemps  raisonné  contre  mon 
iix^tinct.  »         ' 

Nous  approchions  du  Schweizerhaus,  et  déjà  la  vallée  se 
Ta-isait  moins  sévère,  quand  notre  cocher  arrêta  sa  calèche  contre 
l'sirOcotement  de  gauche  et  nous  fit  signe  d'écouter. 

Dans  le  silence  murmurant  et  frissonnant,  on  entendait  dis- 
lÎ¥xctement  piétiner  une  troupe  qui  montait,  encore  dissimulée 
à  nos  yeux  par  le  prochain  tournant  de  la  route. 

■ —  Les  Prussiens  !  fit  notre  cocher  en  montrant  du  fouet  la 
direction  de  ce  tournant. 

Ils  apparurent  :  d'abord  les  tambours  et  les  fifres,  caisse  sur 
'e  flanc  et  fifre  en  sautoir;  puis  les  hommes,  l'arme  en  bandou- 
lière,  les  bras  ballans,  alignés  tant  bien  que  mal,  car  pour  gra-  . 
^^^  cette  côte  isolée,  on  les  laissait  marcher  à  volonté.  Ils  mar- 
chaient, parlant  peu,  tête  basse,  harassés  déjà  par  une  autre 
étape  matinale.  Tout  le  décor  de  la  parade  prussienne  était 
^'^olî  :  je  contemplais  une  centaine  de  paysans  affublés  d'un 
l^Urd  vêtement  de  drap,  presque  tous  très  jeunes,  dont  les  vi- 
S'^ges  recuits  dehâle,  embrasés  de  soleil,  les  traits  brutalement 
^^ssinés,  évoquaient  les  labeurs  de  la  campogne.  Seuls,  les  sous- 
^•ficîers,  par  habitude, marquaient  à  peu  près  le  temps. Quant  au 
"^utenant,  un  enfant  de  vingt-cinq  ans,  joufflu,  dont  la  nais- 
sante moustache  blonde  essayait  de  dessiner  des  crocs  à  l'instar 
^^  l'empereur,  il  marchait  au  pas,  impeccablement,  la  poitrine 
^^mbée,  le  col  raide... 

Je  les  regardai  sans  haine. 

<<   Peut-être  est-il  dans  les  rangs  de  cette  troupe,  celui  qui  me 
couchera  en  joue  un  jour  et  me  tuera,  ou   celui  qui  tombera 


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818  REVUE   DES   DEUX  MONDES.' 

frappé  d'une  balle  que  j'aurai  tirée  au  hasard,  dans  Thorizon 
d'une  bataille...  » 

La  troupe  suante,  poudreuse,  montait  vers  Rothberg.  Nous 
la  suivîmes  des  yeux,  Gritte  et  moi,  jusqu'au  moment  où  elle  ne 
fut  plus  quun  nuage  confus  de  poussière  s'évanouissant  dans 
la  pénombre  du  chemin.  Les  pins,  les  mélèzes,  les  hêtres,  et 
aussi  les  rochers,  oh  gambade  la  libre  Rotha,  semblaient  les  re- 
garder aussi.  ((  Quels  sont  ces  hommes  armés  que  nous  n'avons 
jnmais  vus?  » 

;  Forêts,  rochers  de  Thuringe,  libre  Rotha,  regardez-les  bien  : 
ce  sont  vos  maîtres  qui  passent.  Et  par  eux  tu  es  plus  vaincue 
que  nous,  ô  vieille  Allemagne  I 

La  calèche  repartit  au  trot,  atteignit  bientôt  le  Schweizer- 
haus,  puis  roula  dans  la  plaine  fade  qui  s'étend  du  Schweizer- 
haus  &  Steinach.  Gritto  et  moi,  nous  ne  parlions  pas.  Nos  mains 
restaient  unies.  Nous  sentions  l'un  et  l'autre  que  les  derniers  fils 
se  rompaient  entre  co  sol  étranger  et  nous.  Cela  nous  faisait 
encore  un  peu  mal  :  mais,  à  travers  l'inévitable  mélancolie  des 
départs,  commençait  à  poindre  pour  nous  l'allégresse  du  retour. 

Et  de  nouveau  nous  traversâmes  le  vieux  Steinach  ;  les  pe- 
tites maisons  en  torchis  rose  et  en  écailles  d'ardoises  nous  sa- 
luèrent au  passage,  et  aussi  l'Électeur  Louis-Ulrich,  raide  sur 
les  reins  de  son  immobile  cheval  de  bronze...  La  place  en  demi- 
cercle,  le  Rathaus  se  reflétèrent  un  instant  dans  nos  yeux... 
Nous  passâmes  le  pont  ofi  dort  la  Rotha  embourgeoisée.  Ce  coin 
stagnant  de  la  vieille  Allemagne,  notre  pensée  ne  le  séparerait 
plus,  désormais,  d'une  certaine  image  :  la  jeune  fiancée  de 
M.  Moloch,  avec  son  fichu  croisé  chastement  sur  la  poitrine,  et 
ses  boucles  à  l'anglaise  éparses  autour  de  son  visage,  s'échappant 
de  la  maison  de  Frau  Traube  pour  aller  rejoindre,  à  Hambourg, 
le  fiancé  proscrit. 

Mais  voici  déjà  la  nouvelle  partie  de  la  ville,  les  tramways 
électriques,  les  maisons  de  pierre  rococo-gothiques  et  gothico- 
modern-style,  les  boutiques  à  l'instar  de  Berlin.  Des  drapeaux 
pendent  aux  fenêtres  en  l'honneur  du  contingent  prussien  arrivé 
dans  la  matinée,  à  destination  de  Rothberg  et  de  Litzendorf.  Au 
croisement  de  la  Moltkestrasse  et  de  la  Kaisers trasse,  notre  voi- 
ture s'arrête  devant  une  autre  compagnie  de  fantassins  qui 
passent,  tenue  de  campagne,  paquetage  au  dos,  fusil  sur  Tépaule... 


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MONSIEUR   ET   MADAME   MOLOCII.  519 

Ceux-là  marchent  comme  à  la  parade,  sous  rœil  émerveillé  des 
gamins  et  des  bonnes.  Us  s'engagent  dans  la  vieille  ville.  Ils 
vont  montrer  au  margrave  Louis-Ulrich  les  conquérans  de  sa 
descendance. 

A  la  petite  gare  de  Steinach,  nous  trouvâmes  pas  mal  de 

voyageurs  à    destination    de  Weimar.    Nous  n'aperçûmes    ni 

Monsieur  ni  M"®  Moloch.  Quand  nous  eûmes  fait  enregistrer  nos 

bagages,  j'entrai  un  instant  avec  Grilte  dans  le  restaurant  de  la 

salle  d'attente.  M"*  Binger:,  assise  à  son  comptoir,  illumina  son 

visage  en  m'apercevant,  comme  si  elle  n'eût  attendu  que  moi 

pour  recouvrer  toute  la  joie  de  sa  vie  : 

—  Oh!  monsieur  le  docteur!...  Combien  vous  vous  faites 
ratre  !  Il  est  vrai  que  vous  êtes  si  occupé  à  la  Cour!...  Et  vous 
pax-tez  pour  Carlsbad  avec  votre  jeune  demoiselle,  pour  rejoindre 
So  jQ  Altesse  la  Princesse  ? 

Elle  me  coula,  sur  ces  derniers  mots,  un  regard  chargé  de 
ni  y  stère. 

Précisément,  répliquai-je,  m'amusant  à  brouiller  les  ra- 

coxàtars  dans  l'étroite  cervelle  de  la  caissière.  On  ne  saurait  rien 
vovis  cacher,  mademoiselle.  Mais,  en  attendant  le  train,  auriez- 
voias  la  complaisance  de  me  donner  une  carte  postale  de 
Steinach?  Tenez...  celle-ci...  qui  représente  la  gare,  tout  sim- 
plement. 

A.U  crayon,  tandis  que  Gritte  examinait  les  affiches  coloriées 
dô  Ict  Hambourg-Amerika-Linie,je  traçai  l'adresse  :  Comtesse  de 
^^i/^pslein,  4 y  Grabenstrasse ,  Carlsbad,  Et  sur  le  verso  j'in- 
8t:rîv-îs  ces  deux  vers  de  V Intermezzo  : 

«  D'épaisses  ténèbres  m^enveloppent  depuis  que  la  lumière 
^®    tes  yeux  ne  m'éblouit  plus,  ma  bien-aimée...  » 

Puis  j'allai  jeter  cette  carte  dans  la  boîte  de  la  gare,  conscient 

*  accomplir  un  acte  équitable  de  politesse  sentimentale.   Mais 

pjà  je  me  rendais  bien  compte  que,  pour  être   sincère,  il  m'eût 

î^ilu  écrire  sur  la  carte  postale  précisément  le  contraire  des  vers 

^^  Heine...  Car  c'est  maintenant  que  je  commençais  à  voir  clair 

^^s   mon   cœur,    maintenant  que  le  paysage  enchanté   de  la 

^^tha  ne  m'envoûtait  plus...  Il  me   semblait  que    toute  mon 

^'^'onture  se  reculait  dans  un  passé  lointain  et  chimérique,  qu'elle 

^  réduisait  à  un  rêve  léger. 

«  Quoi!  pensai-je,  ce  ne  fut  que  cela?  » 


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520  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Avant  de  rentrer  dans  la  gare,  je  jetai  tout  de  même  un  coup 
d'œil  d'adieu  à  Steinach.  Avec  la  modernité  de  ses  rues,  ses 
drapeawx  noir,  rouge  et  blanc,  son  luxe  de  parvenue,  la  nou- 
velle Steinach,  symbole  de  l'Allemagne  nouvelle,  m'offusqua 
une  dernière  fois. 

—  Allemagne  nouvelle,  lui  dis-je,  fausse  Allemagne,  je  ne  te 
regrette  pas  :  tu  ne  garderas  rien  de  mon  cœur... 

Comme  je  me  parlais  ainsi  à  moi-même,  je  vis  qu'un  soldat, 
qui  tenait  en  main  deux  chevaux  de  selle  au  pied  du  perron  de 
la  gare,  me  saluait  d'un  signe  de  tête.»  Il  portait  l'uniforme  des 
gardes  du  château.  Je  reconnus  qu'un  des  chevaux  était  celui  du 
prince  Max...  En  regagnant  la  salle  d'attente,  j'aperçus  le  jeune 
prince  lui-même  en  petit  uniforme,  qui  causait  avec  Gritte. 

Il  vint  k  moi  : 
'       — Comme  c'est  mal,  me  dit-il  d'un  ton  de  reproche  ému  qui 
me  toucha,  comme  c'est  mal  d'avoir  voulu  partir  sans  me  dire 
adieu  1 

—  Cher  prince,  répondis-je,  à  moi  aussi  il  en  coûte  de  me 
séparer  de  vous.  Et  c'est  pour  cela  que  j'ai  voulu  nous  épargner 
la  tristesse  de  l'adieu.  Mais  puisque  vous  voilà,  laissez-moi  vous 
dire  que  je  suis  heureux  de  la  rencontre.  On  vous  a  donc  gracié? 

—  Non,  répliqua-t-il  (et  la  malice  de  l'enfance  effaça  la  tris- 
tesse de  son  visage),  j'ai  rompu  les  arrêts,  simplement.  Aujour- 
d'hui, tout  est  sens  dessus  dessous  au  château,  à  cause  de  l'arsi- 
vée  des  Prussiens...  On  me  doublera  mes  arrêts  :  mais  cela 
m'est  bien  égal.  Je  ne  m'ennuierai  pas  moins  libre  qu'enfermé, 
maintenant  que  je  vais  être  seul. 

A  ce  moment,  une  voix  suraiguë,  une  voix  de  dispute  fit 
retourner  toutes  les  têtes  dans  la  salle.  Nous  aperçûmes  Moloch, 
sa  petite  figure  de  singe  maculée  de  poussière  et  de  sueur,  ses 
cheveux  blancs  ébouriffés,  gesticulant  éperdument  de  ses  deux 
bras,  dont  l'un  brandissait  son  chapeau  haut  de  forme  tout  pou- 
dreux, et  Vautre  un  sac  de  voyage. 

—  Ma  boîte  à  insectes,  s'écria-t-il,  qui  m'a  dérobé  ma  boîte 
à  insectes?...  Il  y  a  dedans  un  lépidoptère  qui  vaut  six  cents 
marks...  Et  toute  la  flore  de  la  basse  Rotha  que  j'ai  recueillie 
ce  matin!  On  m'a  volé  ma  boîte  à  insectes  pendant  que  je  fai- 
sais enregistrer  mes  bagages.  J'intenterai  un  procès  au  chemin 
de  fer.  Je  suis  le  professeur  Zimmermann,  de  léna. 

M"*  Moloch  arriva  à  propos  pour  calmer  cette  colère  ;   elle 


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MONSIEUK  ET  MADÀBfC  MOLOCH.  821 

portait  la  boite  verte.  Une  certaine  curiosité  agitait  les  assistans 
autour  de  ce  singulier  couple,  tnais  il  me  sembla  qu'on  le 
regardait  avec  moins  de  sympathie  qu'à  Rothherg.  Steinach 
est  franchement  prussianisé,  et  les  opinions  du  docteur  étaient 
connues,  ainsi  que  sa  récente  aventure. 

Gritte,  le  prince  et  moi,  allâmes  vers  eux.  Le  prince  salua 
le  docteur  qui  manifesta  une  vive  surprise. 

—  Ah!  Monseigneur...  Rupture  de  ban?  Ou  bien  vous  en- 
verrait-on finir  vos  études  à  léna  sous  ma  férule? 

—  Je  rentre  tout  à  l'heure  au  château,  dit  Max  un  peu 
gêné;  j'ai  voulu  seulement  dire  adieu  à  mon  professeur...  et  à 
vous. 

Nous  gagnâmes  ensemble  le  quai  de  départ.  Moloch  déposa 
par  terre  son  sac  et  sa  boîte  verte,  sur  lesquels  veillèrent  les 
yeux  fidèles  de  M"**  Moloch. 

—  Vous  ne  me  gardez  pas   de  rancune,  monsieur  Zimmer- 
xnann?  demanda  le  jeune  prince  à  demi-voix. 

—  Pas  la  moindre,  mon  cher  prince,  répliqua  Moloch. 
Et,  lui  tendant  la  main  :      . 

—  Mon  seul  vœu  est  que  cet  incident  vous  conserve  le  sens 
d^  la  justice  et  de  la  responsabilité,  puisque  vous  êtes  un  jour 
destiné  à  être  un  berger  d'hommes. 

Max  se  jeta  à  son  cou  et  l'embrassa.  Après  quoi  il  embrassa 
!M"'  Moloch,  et  moi-même.  Gritte  seule  n'avait  pas  été  embras- 
8^^  :  il  se  tourna  vers  elle,  hésitant,  tout  à  fait  comique.  Déjà  le 
c^t^ef  de  gare,  en  costume  de  général  d'opérette,  faisait  reculer 
l^s  voyageurs  avec  force  invectives,  car  le  train  approchait... 

Gritte  devint  toute  rose. 

—  Vous  n'embrassez  pas  votre  petite  amie?  dis-je  à  Max. 

Tous  deux  sourirent.  Avec  un  peu  d'embarras,  ils  se  donné- 
^^^^t  un  premier  baiser  cérémonieux.  Puis  Max,  comme  malgré 
^^^  >,  enveloppa  la  taille  de  Gritte,  l'attira  tendrement  sur  sa  poi- 
''^^lie,  la  baisa  de  nouveau  au-dessus  du  col,  dans  les  derniers 
^*^ons  des  cheveux.  Et  je  vis  que  la  main  de  Gritte  serrait  un 
P^'U.    nerveusement  la  main  de  son  ami. 

Trop  charmans!  s'écria  M"'  Moloch. 

Et  ses  tendres  yeux  s'emplirent  de  larmes. 

tiC  train  accourait,  fracassant  l'air,  grinçait,  stoppait,  exha- 
^\*  comme  de  grands  soupirs  las,  de  tous  ses  freins...  Le  pre- 
^^^^i-,  Moloch  se  précipita  sur  un  marchepied,  faillit  culbuter,  se 


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522  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

retint  au  verrou  de  la  portière  contre  laquelle  il  s'escrima  inu- 
tilement jusqu'à  ce  que  nous  l'eussions  ouverte.  M"'^  Moloch, 
Gritte,  et  moi  le  dernier,  nous  montâmes  après  lui. 

Le  prince  referma  la  portière;  debout  sur  le  quai,  il  con- 
tinua de  s'entretenir  avec  Gritte  et  moi,  tandis  que  les  époux 
Moloch  installaient  au  fond  du  compartiment  leurs  sacs  de 
voyage  et  la  précieuse  boîte  verte. 

Les  yeux  de  Max,  qui  ne  voulaient  pas  pleurer,  regardaient 
Gritte  avec  un  air  de  tendre  reproche.  Puis  ils  se  fixèrent  sur 
moi,  et  mon  cœur  se  serra  :  car,  à  travers  ces  yeux  si  pareils  aux 
yeux  de  sa  mère,  j'avais  entrevu  l'âme  d'Else  qui  me  disait,  elle 
aussi,  ce  que  les  yeux  de  Max  disaient  à  Gritte  :* 

M  Que  t'ai-jo  fait?  pourquoi  t'en  vas-tu?  » 

Le  rouge  chef  de  gare  siffla.  Je  serrai  la  main  du  prince; 
Gritte  lui  tendit  la  sienne  qu'il  baisa  au  vol. 

—  Adieu  !  adieu  !  firent  M.  et  M""*  Moloch  iie  pressant  der- 
rière nous. 

Les  muscles  du  train  se  tendirent.  La  locomotive  jeta  coup 
sur  coup  sa  rude  haleine.  Max  demeurait  debout  sur  le  mar- 
chepied. 

—  Au  revoir!  à  Paris!  cria  Gritte. 

Le  prince  sauta  à  terre.  Nous  Tcntendîmes  encore,  qui  mur- 
murait : 

—  A  Paris?  Hélas  !  jamais  je  n'irai  ! 

Marcel  Pkévost. 


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LA 

wmim  mmm  m  Angleterre 

AU  XIX'  SIÈCLE 


L'histoire  des  idées  est  en  elle-même  une  œuvre  très  haute  ; 
la  délicatesse  s'en  accroît  lorsqu'elle  se  confond,  en  fait,  avec 
l'histoire  des  consciences,  lorsque,  au  lieu  de  se  laisser  envisager 
dans  une  abstraction  sereine,  ces  idées,  sous  nos  regards, livrent 
assaut  à  des  âmes,  et  lorsque  ces  âmes,  une  fois  maîtrisées,  réa- 
gissent à  leur  tour  sur  les  idées  victorieuses,  pour  les  élaborer, 
pour  les  enrichir,  et  pour  en  extraire  laborieusement  des  étin- 
celles jusqu'alors  inaperçues.  Aucune  lecture  n'est  plus  difficile, 
même  rétrospectivement,  que  celle  d'une  âme  en  travail:  il  y 
faut  des  pudeurs  infinies,  et  je  ne  sais  quels  talens  de  confesseur, 
expert  à  pénétrer  les  secrets  les  plus  intimes.  Aucun  spectacle 
ne  comporte  des  notations  plus  minutieuses,  que  le  spectacle 
d'un  long  et  patient  frôlement  entre  une  conscience  et  une 
croyance  :  il  faut  être  aux  aguets  pour  saisir  les  minutes  do 
crise  où  le  drame  s.e  ramasse,  et  pour  les  interpréter  exactement. 
Rien  de  commun,  par  exemple,  entre  les  résistances  hautaines 
d'une  raison  qui  refuse  de  se  courber,  et  les  reploiemens  timides 
d'un  cœur  un  peu  farouche,  sauvage  encore  à  l'endroit  de  la 
lumière,  et  s'y  fermant  à  demi,  comme  une  sorte  de  sensitive, 
sans  pourtant  la  repousser. 

La  renaissance  catholique  en  Angleterre  au  xix*  siècle,  dont 
les  troU  volumes  de  M.  Thureau-Dangin  nous  offrent  le  tableau 


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324  :  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

complet  (1),  nous  fait  assister  au  travail  intérieur  de  quelques 
ômes  et  à  la  répercussion  de  ce  travail  sur  Torientation  reli- 
gieuse d'un  peuple.  Au  point  de  départ,  il  y  a  du  mystère,  le 
mystère  de  grâces  et  d'inconscience  qui  préside,  dans  la  pénombre 
des  êtres  humains,  à  la  lente  éclosion  des  décisions  vitales.  L^ 
respect  avec  lequel  M.  Thureau-Dangin  aborde  ces  sphères,  et 
la  piété  avec  laquelle  il  s'y  attarde,  contribuent  à  faire  d^.  cette 
œuvre  d'histoire  un  très  beau  document  de  psychtjlogic  reli- 
gieuse; il  se  joue,  sans  jamais  se  perdre,  à  travers  les  niéàndres 
les  plus  furtifs  des  évolutions  iutimes;  il  en  saisit  avec  sûreté 
les  nuances  subtiles. 

Peu  d'études  sont  plus  riches  et  d'une  variété  plus  attirante 
que  celles  qui  s'attachent  à  un  certain  nombre  de  convertis  et  au 
caractère  personnel  que  prennent,  en  chacun  d'eux,  les  motifs 
de  conversion.  Le  vieux  proverbe  :  «  Tous  les  chemins  mènent 
à  Rome  »  se  recommande  à  la  méditation  des  apologistes;  au 
delà  de  l'homme  abstrait,  schématique,  si  nous  osons  dire,  que 
visent  les  schémas  classiques  des  démonstrations  courantes,  il 
y  a,  —  c'est  l'honneur  de  Newman  de  l'avoir  discerné,  —  des 
hommes  concrets,  qui  se  laissent  fasciner  par  tel  ou  tel  aspect 
et  par  telle  ou  telle  parcelle  de  la  vérité  intégrale,  et  qui,  sous 
l'impression  de  cet  éblouissement,  se  tracent  eux-mêmes  leur 
route  vers  cette  vérité  :  route  imprévue,  semée  d'inquiétantes 
surprises,  et  bordée  même  parfois  de  fossés  suspects;  mais  telle 
quelle,  du  moment  qu'elle  mène  à  Rome,  n'a-t-elle  pas  fait  son 
office  de  route?  C'est  ainsi  que  toute  page  d'histoire  dans  laquelle 
on  surprend  des  âmes  voyageuses  en  marche  vers  l'horizon  ro- 
main glorifie  l'infinie  diversité  des  sollicitations  divines.  A  côté 
de  VApologia  de  Newman,  à  côté  de  sa  Grammaire  de  rAssenti- 
menty  on  devra  lire,  désormais,  M.  Paul  Thureau-Dangin  :  son 
récit  est  comme  une  illustration  de  ces  deux  chefs-d'œuvre,  dans 
lesquels  Newman  exposa  ses  raisons  personnelles  d'«  assenti- 
ment »  et  nota  subtilement,  pour  les  philosophes  futurs,  les  fré- 
missemens  de  l'âme  «  assentante  (2).  » 

(0  La  Renaissance  catholique  en  Angleterre  au  XIX*  siècle,  par  M.  Tlurean 
D  inp:in,  3  vol.  in-8.  Pion,  1899-1906. 

(2)  On  sait  combien  s'est  développée,  dans  ces  dernières  années,  la  littéiature 
neiumanienne.  M.  Henri  Brémond,  qui  a  pour  Newman  de  respectueuses  faïutli:.- 
rites,  vient  de  lui  consacrer,  à  la  librairie  Bloud,  une  biographie  psychologique 
trèa  curieuse  qu'il  faut  bien  se  garder,  dès  qu'on''la  commence,  de  ne  point  lire 
jusqu'au  bout;  en  s'arrétant  &  mi-chemin,  radmiraUon  pour  le  grand  homme 
courrait  risque  d'être  troublée  ;  mais,  si  l'on  poursuit  en  toute  confiance,  on 


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LÀ   RENAISSANCE   CATHOLIQUE   EN    ANGLETERRE.  S25 

M.  Thureau-Dangin,  dans  une  langue  limpide  eî  grave,  dé- 
crit un  phénomène  très  complexe,  ou,  pour  mieux  dire,  deux 
phénomènes,  les  plus  attrayans  peut-être  que  nous  offre  l'his- 
toire religieuse  du  siècle  dernier.  Deux  Églises  sont  en  présence  : 
la  catholique  et  Tanglicane.  Au  début  du  siècle,  l'Église  catho- 
lique, dans  le  royaume  de  Grande-Bretagne,  semble  réduite  à  une 
volontaire  insignifiance,  à  un  effacement  systématique.  Trente 
années  s'écoulent  :  sous  les  regards  de  cette  disgraciée,  qui  tout 
d'abord  semble  surprise  de  ses  propres  succès,  voici  qu'une 
brèche  s'ouvre  dans  l'édifice  de  l'anglicanisme.  Par  cette  brèche, 
des  âmes  anglicanes  s'en  vont,  qui,  spontanément,  apportent  à 
l'Église  romaine  l'adhésion  de  leur  croyance  et  l'hommage  de 
leur  dévotion;  mais  par  cette  brèche,  aussi,  s'infiltrent  continû- 
ment, malgré  la  surveillance  du  sacristain  d'élite  qu'est  l'État 
anglais,  certains  rites,  certains  usages,  certains  sacremens  de 
l'Lgîise  romaine;  et  ces  rites,  ces  usages,  ces  sacremens,  pé- 
nètrent dans  l'anglicanisme  avec  une  indiscrétion  tenace  et  vic- 
torieuse. L'observation  la  plus  sommaire,  au  moment  où  le  siècle 
s'achève,  constate  que  la  foi  catholique  a,  tout  ensemble,  reçu 
l'assentiment  formel  d'un  certain  nombre  d'anglicans  mal  satis- 
faits, et  mis  son  empreinte,  dans  l'Église  anglicane  môme,  sur 
de  vastes  groupemens  d'âmes  pieuses;  il  y  a  là  copmie  deux 
progrès  parallèles  et  divers,  et  ces  deux  progrès  se  poursuivent 
toujours. 

I 

Du  haut  de  la  chaire  de  l'Oratoire,  en  1890,  Manning  octogé- 
naire célébrait  Newman  nonagénaire,  qui  venait  de  mourir. 
Manning,  en  très  beaux  termes,  rappelait  l'action  intérieure 
qu'avait  exercée  dans  TÉglise  romaine  John  Henry  Newman, 
«centre  d'âmes  innombrables,  lumière  de  printemps,  force  venue 
d*une  source  naturelle,  prêcheur  de  justice,  de  piété  et  de  com- 
passion. »  Mais  il  aurait  cru  n'avoir  pas  dit  de  Newman  tout  ce 

constate  que  Newman,  observé  à  la  loupe  comme  un  Sainte-Beuve  «ût  aiaié  à  le 
faire,  résiste  à  cette  épreuve  et  n'en  sort  nullement  diminué.  La  iij6m<»  librairie 
Bloud  vient  de  s'attacher  à  faire  connaître  l'œuvre  entière  de  Newmau  par  trois 
volumes  de  la  collection  de  la  Pensée  chrétienne,  dont  M.  Ilenr»  Brémond  a 
concerté  l'ordonnance  ;  et  juste  au  même  instant,  les  plus  belles  pa«e»  de  Newman 
Bermonnaire  rencontraient,  dans  la  personne  de  M.  Raymond  Saieilles,  à  la 
librairie  Lethielleux,  un  traducteur  plein  de  sollicitude  et  de  perspicacité. 


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^-ç'-TOf^ 


526 


REVUE  DES  DEUX  MONDES. 


qui  devait  être  dit,  s'il  n'avait  pas,  auparavant,  salué  dans  ce 
cardinal  de  l'Église  romaine  «  le  fondateur  de  l'Église  anglicane 
dans  son  état  actuel.  »  Manning  avait  raison  :  l'esprit  de  New- 
man,  puissant  dans  l'Église  où  il  était  entré,  était  demeuré  puis- 
sant dans  l'Église  qu'il  avait  quittée. 

Ce  qu'était  l'anglicanisme  avant  Newman,  nul  ne  l'a  dit  avec 
plus  de  vigueur,  ni  plus  de  franchise,  que  Gladstone  lui-même, 
haranguant  en  1874  la  Chambre  des  communes  : 

Je  ne  sais,  expliquait-il,  si  la  chrétienté  offrit  jamais  le  spectacle  de 
communautés  de  chrétiens  plus  froides,  plus  dénuées  de  dévotion  et  de  res- 
pect religieux.  Nos  églises  et  notre  culte  n'attestaient  que  trop  une  indiffé- 
rence glaciale...  Nos  offices  étaient  probablement  sans  pendant  dans  le 
monde  par  leur  vulgarité.  Ils  auraient  choqué  un  brahmane  ou  un  boud- 
dhiste, et  ils  n'eussent  certes  pas  été  supportés  en  Angleterre,  si  le  goût  et 
la  perception  de  l'idéal  n'avaient  été  engloutis  dans  le  môme  naufrage  que 
la  dévotion...  L'état  des  choses  était  déplorable,  au  delà  de  ce  que  j'ai 
jamais  lu  ou  vu...  C'était  le  scandale  de  la  chrétienté. 

Scandale  peut-être;  mais  les  clergymen,  tels  que  nous  les 
portraiture  Manning,  auraient  été  fort  surpris  d'un  pareil  mot. 
«  Mondains,  pédans,  sans  vie  spirituelle  et  vivant  à  l'aise,  »  ils 
se  drapaient  dans  une  respectabilité  confortable  et  convention- 
nelle et  géraient  froidement,  en  préfets  corrects,  rétablissement 
religieux  auquel  l'État  les  avait  préposés. 

Il  suffit  de  quelques  âmes  pieuses,  Keble,  Pusey,  Fronde, 
Newman,  pour  faire  s'engouffrer  dans  cette  bâtisse  le  souffle  sub- 
versif de  l'Esprit.  Le  mouvement  «  tractarien  »  fut,  à  l'origine, 
un  soubresaut  de  l'ascétisme  chrétien,  assoiffé  des  anciennes 
sources  de  vie.  Entre  les  âmes  en  détresse  et  les  sources  dé- 
laissées, l'État  faisait  barrière  :  gardien  jaloux  des  Trente-Neuf 
Articles,  il  les  interprétait  sévèrement,  et  interdisait  aux  con- 
sciences serves  un  certain  nombre  des  moyens  de  salut  que  leur 
proposait  la  «  superstition  romaine.  »  C'est  ainsi  que  l'État  con- 
traignait à  des  allures  d'insurgé  Tascétisme  «  tractarien,  »  et  la 
piété  réveillée  fut  tout  de  suite  en  lutte  avec  l'autorité  légale 
qui  gouvernait  l'Église.  Le  discours  de  Keble  sur  !'«  apostasie 
nationale,  »  qui  dans  l'année  1833  donna  le  branle  au  mouve- 
ment «  tractarien,  »  fut  provoqué  par  le  bill  qui  supprimait  une 
partie  des  évéchés  anglicans  de  l'Irlande;  le  premier  tract  publié 
par  Newman  remit  en  honneur  la  doctrine  de  la  succesdiou  apos- 


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m:^' 


LA   RENAISSANCE   CATHOLIQUE   EN   ANGLETERRE.  527 

tolique,  dont  les  «  tractariens  »    se  firent  aussitôt  uno  arme 
contre  Tassorvissante  conceptiou  de  TÉglise  d'État.  L'hégémonie 
du  pouvoir  civil  sur  Tlllglise  venait  précisément  d'être  aggravée  : 
en  1832,  la  cour  des  Délégués,  composée  en  partie  d'ecclésias- 
tiques, et  chargée  par  la  Couronne  du  jugement  de  certaines  causes 
spirituelles,  avait  été  dépossédée  de  cette  juridiction  au  profit 
dvL  «  comité  judiciaire  du  Conseil  privé  de  la  Reine,  »  corps 
^x:clusivement    laïque    et  politique  ;  l'autorité  souveraine   des 
ia^Yques  sur  les  ressorts  les  pkis  délicats  du  mécanisme  anglican 
^t^it  désormais  scellée.  Mais  la  sainteté  libère  les  âmes;  et  dans 
l'a.iitique  université  d'Oxford,  où  les  hommes  mûrs  et  les  vieil- 
Ï€Ljnds  se  contentaient  d'un  christianisme  superficiel,  quelques 
jeianes  iutorsy  Newman,  Froude,  Robert  Wilberforce,  exerçant 
l^'^:M.r  fonction  comme  une  sorte  d'apostolat  pastoral,  avaient  dé- 
veloppé chez  un  certain  nombre  d'étudians  le  désir  d'être  des 
saîxitis.  Une  partie  de  la  jeunesse  universitaire  saluait  dans  les 
^^^2^r3  successifs  de  Newman  une  révélation  et  une  protestation, 
réA»^élation  d'un  christianisme  oublié,   protestation  contre  l'en- 
^^^ïXàkrante  médiocrité  de  ce  tuteur  qu'était  l'État. 

G'est  le  propre  de  la  lutte  d'accentuer  les  contrastes:  une 
'^*«.lité  naturelle  contraignait  l'État  anglais  à  descendre  de  plus 
®^^    plus  irrésistiblement  la  pente  où  les  «  tractariens  »  déplo- 
^^î^xit  qu'il  s'engageât.  Alors  les  tracts  se   multipliaient,  alors 
8^<^^sissaîent  leurs  formats  :  après  Newman,  c'était  Pusey  qui  pre- 
^^it    la  plume  et  la  parole,  et  l'enthousiasme  suscité  par  ses 
dissertations  théologiques  soulevait  les  consciences  contre  l'État, 
^Tttî    trouvait,  dans  ses  sermons,  matière  à  douloureuses  chicanes. 
^^s    Ames  priaient,  méditaient  et  souffraient  :  avec  angoisse,  elles 
^^ga.Tdaient  Newman,  qui  les  dépassait  toutes  par  la  profon- 
^^xxx*  de  ses  méditations  et  par  l'âpreté  de  ses  souffrances.  Les 
^^xxiarches  successives  par  lesquelles  Newman,  tantôt  à  contre- 
^^*xi.r,  et  tantôt  à  son  insu,  semblait  s'arracher  de  l'Église  angli- 
^^^i^e,  sanctionnaient  en  lui,  —  ses  proches  le  savaient,  —  les 
^^y  stérîeux  progrès  d'une  vie  intérieure  qui  réglait  son  rythme 
*^i*    le  vouloir  de  Dieu.  L'histoire  des  déchiremens  religieux  de 
^^  grand  homme  est  comme  scandée,  sans  doute,  par  une  série 
*  épisodes  où  l'esprit  vexatoire  de  l'État  multiplie  les  provoca- 
tions k  l'adresse  des  âmes  croyantes  ;  mais,  qu'on  y  prenne  garde, 
^«a.oun  de  ces  épisodes  succède  à  un  acte  de  vie  intérieure,  qui 
P^^  parait  d'avance  Newman  à  s'élever  plus  haut.  La  mesure  par 


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528  REVUE  DÉS  DEUX  MONDES. 

laquelle  l'État,  en  1837,  impose  àTuniversité  d'Oxford  un  pro- 
fesseur incroyant,  n'est  si  douloureuse  au  coeur  de  Newman  que 
parce  que  l'habitude  qu'ils  avait  prise,  depuis  1836,  de  lire  le 
Bréviaire  romain,  rendait  sa  foi  plus  délicate  encore,  et  plus  sus- 
ceptible sa  piété.  La  condamnation  portée  contre  lui  à  l'occasion 
du  tract  90  ne  fortifie  ses  doutes  au  sujet  de  Tanglicanisme  que 
parce  qu'en  1839,  au  cours  de  ses  études  sur  les  Pères,  il  avait 
constaté,  non  sans  un  effort  de  conscience,  que  la  situation  de 
l'anglicanisme  à  l'endroit  de  l'autorité  romaine  était  aussi  criti- 
quable qu'autrefois  celle  du  monophysisme.  La  suspension  qui 
interrompit  les  sermons  de  Pusey  frappa  Newman  d'un  coup 
d'autant  plus  décisif,  que,  replié  sur  lui-même  dans  la  retraite 
de  Littlemore,  il  cherchait  passionnément  où  Dieu  voulait  qu'il 
aboutit,  et  demandait  à  Dieu  de  rendre  enfin  visibles  ses  fins 
invisibles.  Observez  enfin  par  quelles  réflexions  suprêmes  ce 
martyr  de  l'expectative  divine  se  raccrochait  à  l'Eglise  anglicane  : 
les  méditations  à  la  suite  desquelles  il  marque  un  instant  le  pas 
ne  sont  ni  moins  graves  ni  moins  déchirantes  que  celles  qui  lui 
donnent  un  élan.  «  Ne  faisait-on  pas  son  salut  dans  Samarie?  se 
demande-t-il  un  jour.  Le  sujet  d'Israël  n'était  pas  tenu  de  quitter 
Samarie  pour  Jérusalem.  »  Un  autre  jour,  il  s'interrogeait  sur 
les  facilités  de  perfectionnement  que  l'anglicanisme  offrait  aux 
âmes  :  les  avait-il  toutes  mises  à  l'épreuve?  en  avait-il  usé,  pro- 
fité jusqu'à  épuisement?  et  sinon,  pourquoi  quitter  l'anglica- 
nisme ?  Il  fut,  deux  ans  durant,  «  sur  un  lit  de  mort  par  rapport 
à  l'Église  anglicane  ;  ))  un  jour  survint,  où  il  pensa  que  c'était 
peut-être  un  péché  mortel  de  n'être  pas  encore  romain  ;  de  ce 
jour,  Newman  appartint  à  Rome.  «  Ah  !  Rome,  si  tu  n'étais  pas 
Rome  !  »  avait-il  écrit  en  1832.  Rome  était  toujours  Rome,  mais 
Newman  devenait  romain. 

Alors,  parmi  les  anglicans,  on  vit  les  uns,  «  tractariens  »  de 
i'avant-veil  ou  de  la  veille,  conclure  à  la  nécessité  pour 
l'Eglise  anglicane  de  s'assimiler  une  forte  dose  de  catholicisme 
romain,  de  peur  que  les  âmes  qui  avaient  les  mêmes  besoins 
que  Newman  ne  s'éloignassent  d'elle  à  leur  tour  ;  et  l'on  entendit 
les  autres,  joséphistes  d'outre-Manche  ou  théologiens  «  latitu- 
dinaristes,  »  acclamer  d'un  cri  de  triomphe  le  désastre  de  leur 
Eglise  et  proclamer  que  le  mouvement  «  tractarien  »  devait  logi- 
quement aboutir  à  la  trahison,  et  que  depuis  longtemps  (Is 
l'avaient  prévu.  Et  les  uns  et  le§  autres  redoublaient  de  zèle,  les 


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LA   RENAISSANCE   CATHOLIQUE  EN   ANGLETERRE.  529 

premiers  pour  introduire  dans  Tanglicanisme  des  innovations 
catholiques^  les  seconds  pour  sauver  Tanglicanisme  du  péril 
catholique  en  y  fortifiant  encore  la  mainmise  de  TÉtat.  Dans 
certaines  fractions  de  TÉglise  anglicane,  dans  celles  où  prédo- 
mioaient  les  tendances  d'un  Keble  ou  d'un  Pusey,  on  avait  des 
couvens,  des  confessionnaux,  des  communions  hebdomadaires  ; 
on  s'efforçait  de  mettre  à  la  disposition  des  âmes  religieuses 
toutes  les  ressources  dont  disposait  l'Église  sœur,  l'Église  de 
Rome  ;  et  l'on  affectait  de  mettre  en  relief  tout  ce  que  le  Prayer 
Book  recelait  d'inspirations  catholiques.  Mais  au  même  instant 
l'État  tuteur  de  l'Église  faisait  volontiers  étalage  des  liens  qu'il 
avait  noués  en  1841  avec  le  protestantisme  prussien  et  de  l'ini- 
tiative commune  par  laquelle  Londres  et  Berlin  avaient  fondé  un 
évèché  à  Jérusalem.  Â  mesure  que  le  catholicisme  s'infiltrait 
dans  l'Église  anglicane,  il  semblait  que  l'État  voulût  faire  front 
en  s'alliant  avec  les  autres  confessions  filles  de  la  Réforme.  Le 
péril,  aux  yeux  de  l'État  anglais,  n'était  pas  du  côté  de  l'in- 
croyance, mais  du  côté  de  la  foi.  Un  clergyman  du  nom  de 
Gorham,  en  1849,  fut  exclu  d'une  cure  par  l'évêque  d'Exeter,  à 
cause  des  opinions  fort  incorrectes  qu'il  professait  sur  le 
baptême:  le  Comité  judiciaire  du  Conseil  privé  prit  fait  et 
cause  pour  Gorham;  et,  de  par  la  volonté  des  juridictions  d'État, 
Gorham  devint  curé,  —  curé  malgré  l'évêque.  «  Par  jugement, 
écrivait  Gladstone,  un  principe  est  posé  qui  permettra  d'ôter 
toute  leur  force  aux  articles  du  Credo,  l'un  après  l'autre,  à 
mesure  que,  par  degrés  successifs,  l'opinion  publique  l'admettra 
et  l'encouragera.  Ainsi  également  un  principe  est  posé,  qui  per- 
mettra à  l'État  d'assumer  habituellement  la  charge  d'inter- 
préter le  Credo  aussi  bien  que  les  autres  documens  de  l'Église.  » 
Maxwell,  Allies,  Manning,  parlaient  et  écrivaient  comme 
Gladstone;  et  leur  conversion  au  catholicisme  fut  la  réponse 
des  «  tractariens  »  au  verdict  imprévu  par  lequel  l'État  justi- 
fiait Gorham.  Manning,  au  lendemain  de  ce  verdict,  sentit  en 
sa  conscience  une  sorte  de  vide,  un  vacutim,  disait-il  ;  comme 
Newman  s'était  fait  romain,  Manning  à  son  U»ur  se  fit  romain  ; 
et  les  mêmes  commentaires  de  s'entre-croiser  :  «  C'est  la  faute  de 
rÉtat,  »  disaient  les  «  tractariens  »  demeurés  fidèles  à  Tanglica- 
nisme.  —  «  La  faute  en  est  aux  «  tractariens,  »  ripostaient  les 
anglicans  attachés  à  l'hégémonie  de  l'État...  A  deux  reprises,  le 
clergé  anglican  de  l'église  de  Saint-Saviour,  dans  laquelle  Pusey 
TOMB  XXXV.  —  190r,  3i 


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530  REVUE   DES  DEUX  MONDES.* 

avait  institué  de  nombreuses  pratiques  romaines,  causait  à 
Pusey  la  surprise  de  faire  acte  d'obédience  à  l'Église  de  Rome, 
et  le  dialogue  reprenait  entre  Tanglo-romain  qu'était  Pusey  et 
les  protestans  de  Tanglicanisme.  »  Voilà  le  résultat  de  vos  per- 
sécutions contre  les  tractariens,  »  disait  Tun.  —  «  Voilà,  bien 
plutôt,  lui  répliquaient  les  autres,  le  résultat  de  vos  concessions 
au  papisme.  » 

Chaque  jour  le  duel  devenait  plus  âpre.  La  politique  reli- 
gieuse do  rÉtat  trouvait,  dans  les  sphères  d'Église,  des  avocats 
ardens:  Stanley,  Jowett,  tous  deux  professeurs  à  Oxford.  Sur 
le  terrain  même  où  le  mouvement  «  tractarien  »  s'était  déve- 
loppé, lord  Palmerston  avait  installé  ces  deux  personnages^ 
hommes  de  science  plutôt  qu'hommes  de  foi,  imbus  des  con- 
clusions de  la  critique  allemande,  ennemis  élégans  et  subtils  de 
l'orthodoxie  traditionnelle.  «  La  suprématie  de  la  couronne, 
disait  Stanley,  est  pour  l'Église  d'Angleterre  une  rare  bénédic- 
tion de  Dieu.  »  —  «  Je  crois  réellement,  reprenait  Jowett,  que 
si  la  religion  peut  être  sauvée,  c'est  par  les  hommes  d'État,  non 
par  le  clergé  (1).  » 

Si  en  eflfet  l'Église  d'Angleterre,  ainsi  que  l'expliquait  lord 
Aberdeen,  était  en  réalité  «  composée  de  deux  Églises  qui 
n'étaient  maintenues  ensemble  que  par  des  forces  extérieures,  » 
il  convenait  que  l'État  fournît  le  cadre  commode  à  l'abri  duquel 
l'incroyance  cléricale  pouvait  continuer  d'occuper  des  chaires 
en  affrontant  les  susceptibilités  dogmatiques  de  l'épiscopat.  Des 
suffrages  aussi  distingués  que  celui  d'un  Stanley,  qui  en  1862 
escortait  en  Palestine  le  prince  de  Galles,  ajoutaient  une  force 
singulière  aux  prétentions  de  l'État.  Mais  il  résultait,  de  ces 
suffrages  mêmes,  que  l'autorité  de  l'État,  non  contente  de 
mettre  entrave  aux  progrès  de  la  piété  dans  l'Église  anglicane, 
ouvrait  cette  Église,  toute  grande,  à  des  théories  antidogma- 
tiques que  l'épiscopat  jugeait  néfastes. 

(1)  •  Fait  digne  de  remarque,  écrit  M.  Thureau-Dangin,  des  penseurs,  étrangers 
au  fond  à  toute  croyance  religieuse,  sont,  par  des  raisons  analogues  à  celles  des 
anglicans  du  Rroard  Church,  partisans  décidés  de  l'Église  d'État.  M.  Lecky,  par 
exemple,  voit,  dans  cette  organisation  composite  et  compréhensive  de  l'Eglise 
établie  d'Angleterre,  une  facilité  pour  une  plus  grande  latitude  d'opinion,  un 
afîaiblissement  de  la  foi  dans  la  certitude  et  dans  la  nécessite  du  dogme,  une  ga- 
rantie contre  la  tyrannie  sacerdotale  et  la  démagogie  cléricale.  Loin  donc 
d'aspirer,  comme  les  libéraux  du  continent,  à  la  séparation  de  l'Église  et  [de 
l'État,  il  prétend  conserver  ce  qu'il  appelle  une  machine  aussi  bienfaisante. 
{Democracy  and  Liberty^  1. 1,  p.  432  et  suiv.  ;  t.  II,  p.  14.)  • 


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LA   RENAlSSANt!E   CATHOLIQUE   EN    ANGLin;El(RE.  531 

Isolé  dans  Oxford,  Pusey  assistait  aux  conquêtes  du  Broad 
Church  dans  la  terre  natale  du  «  tractarianisme.  »  Mais,  à  dater 
de  la  conversion  de  Newman,  le  tractarianisme,  émigré  de 
l'université,  avait  essaimé  dans  les  paroisses  ;  et  la  portée, 
somme  toute,  s'en  était  accrue.  Des  résipiscences  dogmatiques 
n'intéressent  jamais  qu'un  petit  nombre;  au  contraire,  des  r<5- 
f ormes  liturgiques,  parlantes,  aux  yeux,  captivaient  et  passion- 
naient la  foule  des  fidèles.  Entre  4850  et  1860,  un  mouvement 
qu'à  l'heure  présente  l'antique  puritanisme  désespère  d'arrêter, 
le  mouvement  «  ritualiste,  »  commençait  de  se  dessiner.  Aux 
heures  de  prière  et  d'émotion  dans  lesquelles  Newman  se  deman- 
dait pourquoi  ses  amis,  de  naguère,  pourquoi  Pusey,  pourquoi 
Church,  s'attardaient  dans  l'Église  anglicane,  il  concluait  : 

Ces  hommes  sont  maintenus  de  bonne  foi,  sans  plus  de  lumière  qu'ils 
n'en  ont,  étant  de  bonne  foi  anglicans,  afin  de  préparer  graduellement 
leurs  auditeurs  et  leurs  lecteurs,  en  plus  grand  nombre  qu'autrement  il 
n'eût  été  possible,  pour  la  foi  vraie  et  parfaite,  et  afin  de  les  conduire,  en 
temps  opportun,  dans  l'Église  catholique.  S'ils  eussent  eux-mêmes  senti 
qu'il  était  de  leur  devoir  de  devenir  tous  catholiques  en  une  fois,  l'œuvre 
de  conversion  aurait  du  môme  coup  pris  fin;  il  y  aurait  eu  une  réaction. 
Eux,  au  contraire,  comme  saint  Jean-Baptiste,  font  droite  la  voie  du 
Christ. 

C'est  ainsi  que,  dans  le  plan  divin  tel  que  le  commentait 
Newman ,  «  tractariens  »  et  <c  ritualistes ,  »  demeurés  à  mi- 
chemin,  servaient  à  leur  façon  ce  catholicisme  devant  lequel  ils 
refusaient  d'abdiquer  :  ils  s'évertuaient  à  faire  catholique  leur 
Église  avant  de  se  connaître  eux-mêmes  comme  catholiques. 

Sous  les  regards  embarrassés  de  l'épiscopat  anglicui,  une 
mêlée  s'engageait,  qui  dure  toujours,  entre  le  «  latitudinarisme  » 
fort  incorrect  du  Broad  Church  et  les  minutieuses  pratiques  du 
«  ritualisme.  »  Samuel  Wilberforce,  évêque  d'Oxford,  s'effor- 
çait de  rendre  à  cet  épiscopat  un  certain  prestige  d'indépen- 
dance en  ressuscitant  la  vieille  institution  des  parlemens  ecclé- 
siastiques, des  convocations^  (^omme  on  les  appelait  :  l'essai 
n'avait  qu'un  médiocre  succès;  et  lorsque,  entre  1860  et  1865,  la 
publication  des  Essays  and  Reviews  par  un  groupe  de  théolo- 
giens médiocrement  orthodoxes  et  l'apparition  du  livre  de 
V  évêque  Colenso  contre  le  Pentateuque  soulevaient  les  alarmes 
épiscopales,  ces  alarmes  n'avaient  qu'à  se  taire,  mortifiées,  mais 
non  rassurées,  en  nrésence  des  jugemens  souverains  par  lesquels 


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532  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

le  Conseil  privé  de  la  Reine,  dans  son  omnipotence  laïque,  ac- 
quittait les  auteurs  des  Essàys  and  Reviews  et  renvoyait  in- 
demne Tévêque  Colenso.  Manning  alors  de  conclure  : 

Si  l'Église  d'Angleterre  était  l'Église  de  Dieu,  les  tribunaux  ne  pour- 
raient lui  faire  aucun  tort.  C'est  l'anglicanisme  qui  engendre  les  erreurs. 
Les  tribunaux  ne  font  que  les  légaliser.  Le  système  anglican  est  la  source 
de  toutes  les  confusions  que  la  loi  ne  fait  que  tolérer  dédaigneusement. 
Personne  ne  cherclie  plus  dans  les  évêques  un  juge  dernier  et  suprême, 
investi  d'un  office  surnaturel,  ou  l'organe  d'une  divine  certitude  en  matière 
de  doctrine  ou  de  foi.  L'alternative,  devant  la  génération  présente,  n'est 
plus  entre  l'anglo-catholicisme  ou  le  catholicisme  romain  ;  elle  est  entre  le 
rationalisme  et  le  christianisme,  c'est-à-dire  entre  le  rationalisme  et  Rome, 

Tandis  que  six  cents  consciences  anglaises,  bon  an  mal  an, 
tranchaient  l'alternative  en  passant  à  l'Église  de  Rome,  le  scan- 
dale môme  que  provoquaient,  dans  les  fractions  croyantes  de 
l'Eglise  anglicane,  les  verdicts  du  Conseil  privé,  accélérait  les 
progrès  du  ritualisme.  On  affectait  d'emprunter  à  Rome,  avec  je 
ne  sais  quoi  de  provocateur,  tous  les  signes  extérieurs  de  cette 
foi  à  laquelle  le  Conseil  privé  faisait  affront.  Le  ritualisme  avait 
dès  lors  l'ardeur  et  l'acharnement  de  véritables  représailles.  Des 
martyrs  lui  manquaient,  tout  au  moins  des  confesseurs  :  on  les 
lui  procura.  Les  années  1873  à  1892  furent  remplies  par  une 
suite  de  persécutions  contre  des  prêtres  ritualistes  :  l'amende,  la 
prison,  étaient  le  châtiment.  Tait,  archevêque  de  Cantorbery,  avait 
proposé  au  Parlement  l'établissement  d'une  juridiction  spéciale 
pour  réprimer  les  irrégularités  rituelles  :  le  Parlement  avait 
acquiescé  en  donnant  à  cette  juridiction,  contrairement  au  projet 
de  Tait,  un  caractère  laïque.  Un  juge  laïque  unique  pour  toute 
l'Angleterre  devait  en  première  instance  frapper  les  ritualistes  ; 
leur  appel  viendrait  devant  le  Conseil  privé,  composé  aussi  de 
laïques.  Les  inculpés  ritualistes  furent  nombreux  ;  les  condam- 
nations dont  ils  furent  l'objet  donnèrent  à  leurs  initiatives  beau- 
coup de  notoriété  et  un  peu  de  popularité.  «  Votre  meilleur 
moyen  d'avoir  la  paix,  écrivait  à  Tait,  dès  1878,  le  doyen  Lake, 
est  d'accepter  le  ritualisme  :  c'est  de  ce  côté-là  que  souffle  l'es- 
prit religieux  de  notre  époque  (1).  »  Depuis  1892,  grâce  à  l'ar- 
chevêque  Benson,  on  n'essaya  plus  d'insurger  la  loi  contre 
l'esprit,  et  les  vexations  prirent  fin  ;  mais  le  péril  ritualiste  in- 

(1)  hévmonàtVÊvoluUon  du  cierge  anglican^  p.  20  {Paris,  Bloud,  1906). 


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'     LÀ  RENAISSANCE  CATHOLIQUE   EN   ANGLETERRE.  S33 

quîète  toujours  les  autorités  anglicanes  ;  et  dans  ces  derniers 
mois,  une  commission  d'enquête,  la  troisième  constituée  depuis 
que  le  ritualisme  existe,  déposait  un  nouveau  rapport  sur  ces 
délicates  questions  (1). 

Ainsi,  dans  l'anglicanisme  même,  la  renaissance  catholique  a 
fait  son  œuvre.  La  dévotion  à  la  Vierge,  Tintercession  des  saints, 
la  foi  au  purgatoire,  les  prières  pour  les  morts,  la  confession,  la 
croyance  à  la  présence  objective  dû  corps  et  du  sang  du  Christ 
dans  les  espèces  consacrées,  sont  propagées,  dans  la  chrétienté 
anglicane,  par  renseignement  et  par  la  liturgie,  par  les  images 
et  par  les  pratiques  dévotes  ;  et  certains  catéchismes  en  usage 
dans  les  paroisses  Bigh  Church  paraissent  copiés  sur  les  caté- 
chismes romains.  Newman,  durant  ses  années  de  crise,  avait 
tracé,  par  un  effort  d'intelligence,  une  sorte  de  via  média  qui 
permettait  d'échapper  à  la  fois  au  protestantisme  et  au  catholi- 
cisme :  «  Contre  le  premier,  nous  dit  M.  Thureau-Dangin,  il  re- 
vendiquait le  principe  dogmatique  et  sacramentel;  du  second,  il 
repoussait  ce  qu'il  appelait  la  corruption.  »  Un  jour  vint  où 
Newman  observa  que  cette  via  média  si  péniblement  dessinée 
«  n'existait  que  sur  le  papier,  »  qu'elle  était  «  connue,  non  posi- 
tivement mais  négativement,  dans  ses  différences  avec  les  sym- 
boles rivaux,  non  dans  ses  propriétés  à  elle,  »  et  qu'elle  ne  pou- 
vait être  décrite  que  «  comme  un  tiers  système  qui  n'était  ni  l'un 
ni  l'autre,  qui  était  partiellement  tous  les  deux.  »  Et  Newman, 
impitoyable,  analysant  la  via  média,  la  voyait  s'effacer  devant 
lui  ;  elle  ne  pouvait  orienter  son  ftme  ni  même  la  porter.  Mais 
le  High  Church,  depuis  un  demi-siècle,  a-t-il  fait  autre  chose  que 
de  s'engager,  avec  le  moins  de  tâtonnemens  possible,  dans  cette 
via  média  délaissée  par  Newman  ?  Elle  devient  pour  certains, 
comme  elle  le  fut  pour  lui-même,  une  avenue  qui  conduit  à 
l'Église  romaine  :  M.  Lindsay,  qui  précéda  lord  Halifax  dans  la 
présidence  de  VEnglish  church  Union,  fut  naguère  accompagné 
jusqu'au  terme  de  l'avenue  par  soixante-dix-sept  clergymen,  ri- 
tualistes  également,  et  devenus  aujourd'hui  des  prêtres  de 
Rome  ;  et  l'expérience  de  plusieurs  ministres  de  la  religion  ro- 
maine considère  le  ritualisme  comme  une  «  école  préparatoire» 
pour  le  catholicisme.  Il  est  au  contraire  d'autres  ritualistes,   — 

(1)  Qu'on  lise  sur  ce  rapport  le  numéro  de  la  Kenue  catholique  des  Églises,  de 
Juillet  1906,  et  qu'on  nous  permette  d'ajouter  que  cet  organe  est  d'un  prix  inesti- 
mable  pour  quiconque  Yeut  se  tenir  au  courant  des  questions  religieuses  anglaises 


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334  REVUE   DES   DEUX   MONDES." 

beaucoup  d'autres,  —  qui  trouvent  dans  la  poinpe  des  rîtes 
dans  Tattrait  des  sacremens,  dans  le  luxe  souriant  des  images 
et  des  statues,  une  satisfaction  religieuse  assex  intense  pour  que 
la  via  média,  monotone  comme  tout  ce  qui  est  indéfiniment 
provisoire,  leur  apparaisse  encore  supportable.  Ils  savent,  depuis 
dix  ans,  que  le  jugement  de  Rome  sur  l'invalidité  des  ordina- 
tions anglicanes  est  irrévocable  ;  ils  savent,  —  pour  reprendre 
les  distinctions  très  fines  que  faisait  jadis  Manning,  —  que  si 
TEsprit-Saint  peut  agir  dans  l'Église  anglicane,  comme  il  peut 
agir  en  d'autres  sectes  dissidentes  et  partout  d'ailleurs  où  il  le 
veut,  il  n'agit  point  joar  l'Église  anglicane  ;  ils  savent  enfin  que, 
lors  même  qu'ils  pourraient  donner  quelques  assises  et  quelque 
consistance  à  cette  via  média  sur  laquelle  ils  s'attardent,  ib  n'y 
rencontreront  jamais  le  Pape,  si  loin  qu'ils  la  prolongent.  Et  peut- 
être  temporisent-ils  d'aut^mt  plus,  qu'ils  savent  mieux  tout  cela 
Rome,  sans  fièvre,  les  laisse  s'approcher  ou  piétiner,  avancer  ou 
reculer  ;  elle  n'est  pas  moins  patiente  que  Newman,  dont  la  plus 
chère  devise  était  qu'il  ne  faut  pas  presser  Dieu.  Sans  nulle  ja- 
lousie, mais  bien  plutôt  avec  fierté,  Rome  se  souvient  qu'elle  re- 
vêtit un  jour  de  sa  pourpre  ce  Newman  qui  avait  présidé  à  la 
résurrection  de  l'Esprit  de  vie  dans  le  système  anglican  ;  et 
Rome  peut  se  réjouir  d'avoir  attiré,  d'avoir  retenu  et  d'avoir  sa^ 
tisfait  cette  âme  ardente  et  difficile,  qui  eut  à  elle  toute  seule 
assez  de  vie  pour  ranimer  successivement  les  deux  Églises  de  sa 
terre  natale,  l'anglicane  et  la  catholique.  y 

En  1899,   étudiant,  dans  la  revue  des  Jésuites  anglais,  les 
lettres  spirituelles  de  Pusey,  le  P.  Rickaby  écrivait  : 

Le  progrès  de  l'Église  catholique  ne  consiste  pas  seulement  dans  f  ac- 
croissement du  nombre  de  ses  fidèles  par  les  conversions.  Que  des  hommes 
qui  ne  sont  pas  catholiques  aient  un  sens  profond  de  la  présence  et  de  la 
majesté  de  Dieu,  qu'ils  le  prient  continuellement,  qu'ils  craignent  son  éter- 
nelle colère,  qu'ils  tiennent  fermement  à  l'enseignement  dogmatique  parti- 
culièrement sur  la  Trinité,  Tlncarnation,  la  nécessité  de  la  grâce,  qu'ils 
soient  anxieux  de  confesser  leurs  péchés  aux  ministres  du  Christ  et  d'en  re- 
cevoir l'absolution,'  qu'ils  aient  un  désir  impatient  de  se  nourrir  de  la  chair 
du  Christ  présent  dans  l'Eucharistie,  que  des  jeunes  hommes  fassent  effort 
pour  garder  leur  pureté,  que  des  hommes  dans  l'aisance  se  donnent  du  mal 
pour  faire  des  œuvres  de  miséricorde,  tout  cela  est  un  gain  pom*  le  calholi- 
cisme,  tout  cela  réjouit  le  cœur  du  Pape,  tout  cela  prépare  et  laboure  le 
champ  (i). 

(1)  M.  Henri  Brémond,  dans  son  étude  déjà  citée  sur  V Évolution  du  clergé 


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p^l 


LA   RENAISSANCE   CATHOLIQUE   EN   ANGLETERRE.  S35 

S'il  était  besoin  de  justifier  M.  Thureau-Dangin  d  avoir  envi- 
sage les  progrès  (lu  ritualisme  comme  un  aspect  de  la  renaissance 
catholique,  les  confiantes  paroles  du  P.  Rickaby  suffiraient  à 
légitimer  le  point  de  vue  de  Thistorien.  Lorsque  le  cardinal 
Vaughan  disait  à  Ramsgate,  à  l'occasion  du  treizième  centenaire 
de  saint  Augustin  :  «  Le  changement,  la  conversion  survenue  en 
Angleterre  durant  ce  siècle,  sont  sans  parallèle  dans  la  chré- 
tienté :  non  fecit  taliter  omni  nationi,  »  cet  alléluia  cardinalice 
faisait  allusion  aux  manifestations  du  ritualisme  non  moins 
qu'aux  nombreuses  conquêtes  du  catholicisme. 

II 

Conquêtes,  le  mot,  à  vrai  dire,  est-il  bien  choisi?  L'Église 
catholique  ne  les  a,  strictement  parlant,  ni  préparées,  ni  con- 
certées :  ce  ne  furent  point  des  efforts  ou  des  coups  de  force, 
mais  des  bonnes  fortunes, ce  que  la  théologie  appelle  des  coups 
de  la  grâce  ;  et  le  livre  de  M.  Thureau-Dangin  nous  fait  assister 
bien  plutôt,  —  le  titre  qu'il  porte  e^t  parfaitement  juste,  —  à 
Tépanouisseraent  naturel  d'une  «  renaissance  »  qu'à  l'offensive 
militante  d'une  confession  jadis  pers(';cutée. 

Cette  Angleterre,  que  la  philosophie  du  xviii*  siècle  se  plaisait 
à  vanter  comme  la  terre  du  libéralisme  et  de  la  tolérance,  avait 
au  contraire,  au  nom  d'une  légalité  souvent  sanguinaire,  persé- 
cuté plusieurs  générations  de  catholiques  avec  une  froide  du- 
re té  (1).  Mais  en  dépit  de  ces  souvenirs,  la  renaissance  catholique, 
au  cours  du  xix®  siècle,  n'y  prit  jamais  l'aspect  d'une  revanche. 
A  peine  même  cette  renaissance  fut-elle  l'œuvre  de  l'Église  ;  elle 
se  prépara  loin  des  chaires  et  loin  des  tabernacles,  dans  la  soli- 

anglican  (p.  5  et  suiv.),  montre  d'une  façon  très  intéressante  comment  le  progrès 
des  préoccupations  ritualistes  a  conduit  l'opinion  anglaise  &  se  faire  du  ministère 
sacerdotal  une  idée  bien  plus  sévère,  bien  plus  parfaite,  bien  plus  haute  qu'autre- 
fois, et  comment  ainsi  s'explique,  en  partie,  la  diminution  croissante  dans  le  recru- 
tement du  clergé  anglican  (dearUi  of  candidates  for  holy  orders).  «  Les  vocations, 
dit-il,  sont  plus  rares,  précisément,  parce  qu'on  reconnaît  aujourd'hui  plus  que 
jamais  la  nécessité  d'une  vocation;  »  et  c'est  ainsi  qu'avec  le  temps  l'un  des  effets 
de  la  renaissance  catholique,  qui  implanta  dans  l'anglicanisme  la  notion  de  «  vo- 
cation sacerdotale,  »  semble  devoir  être  la  diminution  du  nombre  des  candidats 
aux  fonctions  de  clergyman. 

(1)  On  ne  saurait  à  ce  sujet  ilen  lire  de  plus  émouvant  que  les  deux  volumes, 
puisés  aux  sources  les  plus  sûres,  dans  lesquels  la  comtesse  R.  dt  Courson  s'est 
efforcée  de  nous  donner  les  Acta  Martyrum  de  l'Angleterre  catholique  (Paris, 
Didot). 


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S36  .   REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

tude  des  consciences;  ces  consciences  se  sentaient  portées, 
poussées  par  des  élans  autonomes,  qui  les  conduisaient  à  cher- 
cher dans  l'Église  romaine  de  nouvelles  méthodes  de  vie  reli- 
gieuse et  des  véhicules  de  grâces  nouvelles^  et  puis  à  profiter  et 
de  ces  méthodes  et  de  ces  gr&ces,  soit  en  se  faisant  naturaliser 
dans  l'Église  qui  les  détenait,,  soit  en  s'efforçant  de  les  trans- 
planter dans  l'anglicanisme .  Aucun  épisode  religieux  du  siècle 
passé  ne  ramena  vers  la  foi  catholique,  ou  ne  rapprocha  d'elle, 
un  aussi  grand  nombre  d'âmes  séparées  ;  et  ce  qui  éclate  à  l'ori- 
gine de  ce  retour,  c'est,  dans  toute  la  plénitude  du  terme,  la 
vertu  de  l'initiative  religieuse.  «  Nous  sommescomme  des  hommes 
escaladant  un  rocher,  écrivait  un  jour  Newman  ;  ils  y  déchirent 
leurs  vètemens  et  leur  chair,  glissent  ici  et  là,  avancent  cepen- 
dant. »  La  soumission  de  Newman  à  l'Église  romaine  fut  ainsi 
le  dernier  terme  d'une  ascension,  qu'il  avait  accomplie  laborieu- 
sement, douloureusement,  nous  dirions  presque  cruellement, 
sous  les  regards  lointains  et  volontairement  [discrets  de  Wise- 
man,  et  parmi  Tinattention  presque  générale  des  catholiques 
anglais.  La  renaissance  catholique,  —  et  c'est  un  autre  trait  bien 
distinctif  de  ce  très  curieux  réveil,  —  se  produisit  en  dehors 
d'eux,  le  plus  souvent  sans  eux,  et  quelquefois  malgré  eux  :  des 
cortèges  d'âmes  s'offraient  au  vieux  clergé  d'outre-Manche,  gé- 
néreux cadeau  qu'il  n'avait  point  eu  l'idée  de  briguer;  et  ces 
âmes  d'elles-mêmes  s'installaient  sous  sa  houlette,  malgré  les 
suspicions  qu'il  inspirait  et  malgré  les  suspicions  que  lui-même 
éprouvait. 

Qu'étaient,  au  début  du  siècle,  les  catholiques  d'Angleterre  ? 
Newman,  dans  un  de  ses  sermons  les  plus  saisissans,  les  évoque 
devant  nous,  «  passant  silencieux  et  tristes,  comme  un  souvenir 
de  ce  qui  avait  été.  » 

Les  catholiques  romains,  explique-t-il»  n'étaient  pas  une  secte,  un  corps, 
si  petit  qu'il  fût,  représentant  la  grande  communion  du  dehors,  mais  une 
simple  poignée  d'individus  que  l'on  pouvait  compter,  comme  les  pierres  et 
les  débris  du  grand  déluge...  Ici,  c'était  une  bande  de  pauvres  Irlandais, 
allant  et  venant  au  temps  de  la  moisson,  ou  une  colonie  d'Irlandais  dans  un 
quartier  misérable  de  la  grande  métropole  ;  là,  peut-être,  c'était  un  hommo 
âgé  que  Ton  voyait  se  promener  dans  les  rues,  grave,  solitaire,  étrange, 
quoique  de  noble  maintien,  et  dont  on  disait  qu'il  était  de  bonne  famille  et 
u  catholique  romain;»  c'était  une  maison  de  vieux  style,  de  sombre  appa- 
rence, enfermée  derrière  de  grands  murs,  avec  une  porte  de  fer,  des  ifs  :on 
racontait  que  là  vivaient  des  «  catholiques  romains  \  n  mais  qui  ils  étaient» 


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LA  RENAISSANCE   CATHOLIQUE   EN   ANGLETERRE.  537 

ce  qu'ils  faisaient,  ce  qu'on  voulait  dire  quand  on  les  appelait  catholiques 
romains,  nul  n'aurait  pu  l'expliquer  ;  on  savait  seulement  que  cela  sonnait 
mal  et  parlait  de  formalisme  et  de  superstition...  On  ne  retrouvait  les  ca- 
tholiques, en  Angleterre,  que  dans  les  endroits  reculés,  dans  les  ruelles, 
dans  les  caves,  dans  les  mansardes  ou  dans  la  solitude  de  la  campagne,  sé- 
parés de  la  foule  au  milieu  de  laquelle  ils  vivaient  ;  on  les  entrevoyait  seu- 
lement dans  l'obscurité,  à  travers  le  brouillard  ou  le  crépuscule,  fantômes 
fuyant  de-ci,  de-là,  devant  les  fiers  protesians,  maîtres  de  la  terre. 

Lorsque  le  progrès  des  mœurs  contraignit  ces  «  fiers  protes- 
tans  »  d'adoucir  les  lois  et  d'accorder  aux  catholiques  l'accès  des 
fonctions,  ceux-ci,  semblables  à  des  enfans  longuement  marty- 
risés, avaient  pris  une  telle  habitude  de  l'effacement  apeuré, 
qu'un  évêque  même  se  rencontrait,  en  pleine  année  i  830,  pour 
les  dissuader  d'entrer  dans  la  carrière  publique  à  cause  des  dan- 
gers qu'y  pourrait  courir  leur  foi.  A  l'école  de  ce  prélat,  les  ca- 
tholiques anglais  étaient  condamnés  à  se  comporter  en  émigrés 
de  l'intérieur,  au  temps  même  où  devant  eux  les  portes  com- 
mençaient de  se  rouvrir  :  «  Leurs  chaînes  étaient  enlevées,  disait 
tristement  Wisemari;  non  la  crampe  et  l'engourdissement  que 
ces  chaînes  avaient  produits.  » 

On  eût  pu  croire  que  ceg  malheureux  effarouchés,  dans  la 
retraite  où  ils  se  barricadaient,  éprouvaient  du  moins  une  sorte 
d*attrait  à  garder  jalousement,  dans  toute  leur  plénitude,  l'inté- 
gralité des  observances  romaines.  Mais  il  n'en  était  rien  :  ils 
semblaient  bien  plutôt  donner  au  monde  cette  attristante  leçon, 
qu'une  foi  trop  longtemps  «  mise  sous  le  boisseau,  »  bien  loin 
d'être  protégée,  court  le  risque  de  se  décomposer  et  de  se  dimi- 
nuer. Ils  avaient  une  peur  étrange  des  pratiques  de  piété  les 
plus  courantes  en  terre  catholique,  rosaire,  litanies,  exposition 
et  bénédiction  du  Saint-Sacrement,  vénération  des  images  des 
saints  ;  et  si  leur  répugnance  pour  les  «  dévotions  italiennes,  » 
comme  ils  disaient,  s'exprimait  parfois  avec  une  fierté  tout  an- 
glaise, on  n'avait  pas  de  peine  à  découvrir,  derrière  cette  appa- 
rence de  fierté,  l'atavisme  de  la  peur.  C'était  la  peur  qui  avait 
amené  leurs  ancêtres  à  se  détacher  de  ces  pratiques  trop  pal- 
pables, trop  tangibles,  et  dès  lors  trop  aisément  exposées  à  l'œil 
du  policier,  au  châtiment  du  bourreau  ;  la  peur  encore,  l'in- 
consciente peur  héréditaire,  empêchait  l'infortuné  troupeau,  — 
pusillus  grexy  —  de  les  reprendre  et  de  les  remettre  en  honneur. 

Aspirant  à  être  ignorés,  à  se  rendre  invisibles,  il  était  nalu- 


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5â8  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

fel  qu'ils  fussent  méconnus  :  Newman  fut  très  étonné,  après  sa 
conversion,  de  ne  point  rencontrer  chez  les  prêtres  du  catho- 
licisme «  ce  caractère  doucereux  et  affecté  qu'on  leur  imputait 
d'ordinaire;  »  et  Ward,  un  autre  nouveau  venu,  ne  s'était  pas 
encore  corrigé  de  son  injuste  sévérité  d'anglican  lorsqu'il  disait 
à  Jowett  :  «  Les  catholiques  anglais  ne  savent  pas  ce  que  c'est 
que  l'éducation.  Beaucoup  d'entre  eux  ne  peuvent  écrire  Tan- 
giais.  Quand  l'un  d'eux  entre  en  controverse  avec  un  protestant, 
c'est  un  barbare  se  rencontrant  avec  un  homme  civilisé.  »  Ainsi 
parlait  un  converti,  et  l'un  de  ceux  qui  mettaient  au  service  de 
Pie  IX  l'activité  la  plus  docile  et  la  plus  exubérante  ;  ainsi  par- 
lait celui  qu'on  pourrait  peut-être  dénommer  le  Louis  Veuillot 
de  l'Angleterre. 

«  Nous  sommes  heureux  de  vous  souhaiter  la  bienvenue, 
monsieur  Ward,  lui  avait  dit,  au  surlendemain  de  sa  conver- 
sion, Mgr  Griffiths,  vicaire  apostolique  de  Londres.  Du  reste, 
nous  n'avons  rien  à  vous  donner  à  faire.  »  Ce  langage  était  ré- 
vélateur, il  attestait  le  médiocre  enthousiasme  avec  lequel   les 
catholiques  anglais   accueillaient   une    recrue    nouvelle;    tout 
bruit  leur  était  odieux,  et  les  convertis  faisaient  du  bruit  autour 
de  rÉglise  et  bientôt  en  feraient  dans  l'Église.  Les  catholiques  de 
naissance,  ombrageux  et  timides,  n'aimaient  pas  que  le  public 
s'occupât  trop  du  catholicisme,  et  redoutaient  aussi,  dans  leurs 
discrètes  chapelles,  l'intrusion  de  toute  influence  imprévue.  Ils 
avaient  crainte  des  courans  d'air,  dont  parfois  l'Esprit  a  besoin. 
Il  semblait  qu'à  leur  lit  de  mort  le  seul  témoignage  qu'ils  sou- 
haitassent de  se  rendre  devant  Dieu  pût  se  formuler  dans  la  cé- 
lèbre parole  de  Sieyès  :  «  J'ai  vécu.  »  Et  certes,  pour  leurs  an- 
cêtres, à  qui  chaque  messe  pouvait  coûter  la  pendaison,  c'était 
beaucoup,  apparemment,  de  pouvoir  dire  en  mourant  :   a  J'ai 
vécu,  »  et  le  Dieu  caché  qu'on  servait  en  cachette  ne  deman- 
dait rien  de  plus.  Mais  au  clair  soleil  du  xix®  siècle,  les  ca- 
tholiques anglais,   héritiers  de   trois  siècles  d'alarmes,  avaient 
mieux  à  faire  qu'à  «    avoir  vécu  ;  »  ils  avaient  à  vivre  ;  il  leur 
fallait,  sortant  de  leurs  catacombes,  s'arracher  à  cette  sorte  de 
joug  que  laisse  encore  peser  sur  la  liberté  des  âmes  la  tyrannie 
des  bourreaux  disparus. 

Treize  siècles  plus  tôt,  l'Eglise  celtique  de  la  Grande- 
Bretagne,  se  repliant  devant  les  Saxons  et  les  Angles,  avait 
envieusement    marchandé    à    ces   barbares    le    trésor    de   ses 


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LA    RENAISSANCE   CATHOLIQUE   EN   ANGLETERRE.  539 

•croyances  et  de  ses  sacremens  ;  elle  s'était  terrée,  elle  s'était 
tapie,  comme  une  Église  qui  fuyait  le  jour,  jusqu'à  ce  que  le 
pape  Grégoire  le  Grand  eût  envoyé  le  moine  Augustin,  pour  que 
la  lumière  chrétienne  se  fit  plus  généreuse,  plus  rayonnante,  k 
travers  les  immenses  brouillards  de  là-bas.  Les  catholiques  an- 
glais, dans  le  premier;  tiers  du  xix*  siècle,  rappelaient  en  quel- 
que mesure,  par  leur,  attitude  débile  et  boudeuse,  les  CeHes 
du  vi«  ;  et  ce  n'est  qu'en  reprenant  contact  avec  Rome  que  le  catho- 
licisme anglais  sortit  enfin  de  son  engourdissement  solitaire.  Il 
reprit  contact  avec  Rome  par  Wiseman,  qui  fut,  sur  les  bords 
du  Tibre,  élève  et  recteur  du  collège  anglais  ;  par  Newman,  qui, 
une  fois  converti,  humilia  et  paracheva  la  maturité  de  son  génie 
en  allant  étudier  au  collège  de  la  Propagande;  par  Manning, 
enfin,  d'autant  plus  attaché  aux  magnificences  du  «  papisme 
romain  »  qu'il  abhorrait  les  ambitions  du  «  césaropapisme  » 
britannique.  M.  Thureau-Dangin  consacre  d'ailleurs  d'attrayans 
chapitres  aux  divergences  qui  se' parurent  ces  grands  hommes,  et 
qui  leur  furent,  suivant  la  belle  parole  de  Newman,  une  «  occa- 
sion d'exercer  la  charité.  »  Mais  Newman  lui-même,  —  si  enclin 
fût-il,  parfois,  à  craindre  qtie  l'accent  impérieux  de  certaines 
définitions  dogmatiques  n'eût  pour  efi'et  de  «  rejeter  plus  loin 
les  temps  et  les  momens  du  triomphe  de  Dieu,  »  —  Newman, 
cependant,  sans  redouter  le  reproche  d'  «  ultramontanisme,  »  se 
réjouissait  d'acclimater  sur  lès  lèvres  anglaises,  à  la  faveur  de 
son  merveilleux  petit  livre  :  Méditations  et  Dévotions  (1),  un 
grand  nombre  de  prières  d'origine  italienne;  et  nul  ne  sut, 
comme  lui,  réveiller  chez  les  catholiques  d'Angleterre  un  besoin 
de  communion  étroite,  familière,  avec  l'Eglise  universelle;  nul 
ne  sut  comme  lui,  pour  qu'ils  trouvassent  enfin  la  cime  de  cette 
Église,  tourner  leurs  regards  vers  les  sept  collines.  Ainsi  les 
anciennes  familles  catholiques,  qui  ne  pouvaient  point  se  glori- 
fier, —  ou  presque  point,  —  d'avoir  contribué  à  la  renaissance, 
catholique  anglaise,  recueillaient  de  cette  renaissance  non  seu- 
lement plus  de  considération  parmi  leurs  concitoyens,  mais 
aussi  un  avantage  intellectuel  et  un  profit  spirituel  ;  et  grâce 
à  ces  anglicans  de  la  veille,  elles  devenaient  en  quelque  façon 
plus  catholiques,  plus  romaines.  C'était  d'Oxford  et  de  Cam- 
bridge, de  Londres  et  de  Birmingham  que  s'envolaient,  pour 

(1)  Ce  livre  vient  d'élre  traduit  par  M'^*  Pératé  à  la  librairie  Lecoffre,  avec  une 
préface  de  M.  Henri  Brémond. 


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'  540  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

elles,  sur  les  lèvres  d'un  Newman  ou  d'un  Ward,  d'un  Man- 
ning  ou  d'un  Faber,  les  mots  libérateurs  qui  les  affranchis- 
saient de  tout  respect  humain  et  qui  les  invitaient  à  ne  rien 
estomper  de  leur  personnalité  religieuse,  fille  et  sujette  de 
l'Église  romaine. 

Au  début  du  mouvement  d'Oxford,  on  entrevoyait  l'effort 
âpre  et  personnel  de  consciences  indépendantes,  en  révolte 
contre  l'embrigadement  de  l'Église  anglicane,  en  marche  vers 
un  christianisme  plus  actif,  plus  intense,  plus  fécond  en  mysté- 
rieux effluves;  et,  dans  l'allure  de  ces  consciences,  dans  la  fierté 
môme  avec  laquelle  l'une  d'entre  elles,  celle  de  Newman,  croyait 
parfois  «  ne  voir  ici-bas  que  deux  êtres,  Dieu  et  elle-même,  »  et 
dans  l'enthousiaste  indépendance  avec  laquelle  elles  ressaisis- 
saient la  tradition  comme  on  prend  possession  d'une  force  con- 
quise, on  retrouvait,  encore,  fortement  accusés,  les  traits  les 
plus  essentiels  de  l'individualisme  protestant.  Les  conversions 
se  multipliaient,  par  lesquelles  cet  individualisme  achevait  de 
s'affirmer  en  commençant  volontairement  d'abdiquer  ;  les  pro- 
pres méthodes  de  la  Réforme  avaient  raison  de  la  Réforme,  et 
tout  de  suite,  dès  le  lendemain,  ces  évolutions  étranges  avaient 
ce  premier  résultat  de  développer,  en  Angleterre,  certaines 
maximes  et  certaines  pratiques  d'attachement  public  au  Saint- 
Siège,  et  de  faire  succéder,  à  l'époque  où  les  catholiques  d'An- 
gleterre n'étaient  romains  qu'avec  quelque  gêne,  une  autre 
époque,  toute  difi'é rente,  où  sous  la  direction  d'un  Manning,  ils 
seraient  romains  avec  orgueil.  Ouvriers  de  la  onzième  heure,  les 
hommes  que  l'Église  romaine  enlevait  à  l'anglicanisme  étaient 
tout  de  suite,  quoi  qu'il  en  coûtât  aux  susceptibilités  des  catho- 
liques anglais,  distingués  et  honorés  par  l'autorité  du  Saint- 
Siège  :  la  terrible  lutte  d'influence  entre  Errington,  le  catho- 
lique de  vieille  roche,  et  Manning,  le  converti  de  la  veille, 
aboutissait  à  la  victoire  du  second.  «  Si  les  théologiens  d'Oxford 
entraient  dans  l'Église,  avait  écrit  Wiscman  en  1841,  avant 
même  qu'aucune  conversion  ne  fût  déclarée,  nous  devrions  être 
prêts,  nous  catholiques  de  jadis,  à  retomber  dans  l'ombre  et  à 
passer  au  second  plan.  »  Le  pronostic  était  perspicace,  >non 
moins  que  désintéressé;  Pie  IX  le  justifiait,  vingt  et  un  ans 
après,  en  faisant  de  Manning  le  successeur  de  Wiscman  sur  le 
siège  de  Westminster.  Rome,  ce  jour-là,  passait  outre  aux  pro- 
positions du  chapitre,  où  les  préventions  contre  les  convertis 


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LA   RENAISSANCE   CATHOLIQUE   EN   ANGLETERRE.  541 

demeuraient  vivaces;  de  par  la  volonté  de  Rome,  —  et  Rome, 
en  l'espèce,  savait  ce  qu'elle  faisait,  —  les  derniers  devenaient 
les  premiers,  et  les  premiers  les  derniers;  et  puisque  la  renais- 
sance catholique  anglaise  avait  pour  effet  immédiat  de  rendre 
plus  étroits  et  plus  robustes  les  liens  de  l'Angleterre  avec  Rome, 
il  était  naturel  que  l'Église  romaine  recrutât  parmi  les  agens  de 
cette  renaissance  ses  dignitaires  les  plus  respectés. 

De  telles  nouveautés  survenaient  dans  un  pays  où  longtemps 
certaines  familles  pieuses  avaient  dit  en  leur  prière  :  «  Déjoue, 
Seigneur,  les  machinations  du  papisme,  soit  au  dedans,  soit  au 
dehors  de  TÉglise.  Que  toutes  les  inventions  de  Tévèque  de 
Rome  contre  la  vérité  sacrée  soient  confondues.  Seigneur  1  puisse 
le  papisme  subir  bientôt  sa  défaite  finale,  et  puisse  Rabylone, 
depuis  longtemps  condamnée,  cesser  d'opprimer  la  terre!  »  Non 
moins  expressive,  d'ailleurs,  en  sa  forte  brièvetëi,  était  l'inalté- 
rable devise  nationale  :  «  No  poperyl  Point  de  papisme!  » 
Aussi  les  progrès  de  Rome,  de  temps  à  autre,  se  heurtaient-ils 
à  des  colères  :  c'était,  en  1850,  lord  John  Russell  dénonçant 
comme  une  »  agression  papale  »  le  rétablissement  par  Pie  IX  de 
la  hiérarchie  épiscopale;  c'était  Gladstone,  en  1874,  déchaînant 
son  éloquence  contre  les  audaces  du  «  vaticanisme.  »  Mais  le 
catholicisme  «  papiste  »  passait  outre;  il  affectait,  d'autant  plus, 
de  se  mêler  à  la  vie  intellectuelle  et  sociale  de  la  nation  anglaise. 
Wiseman  multipliait  les  conférences  sur  dès  sujets  étrangers 
aux  choses  religieuses  :  art,  science,  économie  sociale,  hygiène, 
philosophie;  il  voulait,  par  là,  «  montrer  aux  protestans  que  les 
catholiques  pouvaient,  aussi  bien  qu'eux,  donner  au  public  un 
régal  intellectuel.  »  En  quoi  Wiseman  avait  raison  :  «  Les  con- 
férences de  Votre  Éminence,  lui  écrivait  un  notable  catholique, 
M.  de  Lisle,  font  plus  que  toutes  les  controverses  du  monde, 
pour  gagner  le  cœur  de  la  vieille  Angleterre.  »  De  môme,  il  n'y 
avait  à  proprement  parler  rien  d'humain  à  quoi  Manning,  suc- 
cesseur de  Wiseman,  consentît  à  rester  étranger  :  rien  no  lui 
était  plus  à  cœur  que  de  sortir  de  la  sacristie,  et  de  promener  sa 
pourpre  cardinalice  partout  où  des  idées  se  discutaient  et  partout 
où  des  réformes  se  concertaient,  dans  les  réunions  de  la  Société 
métaphysique  comme  dans  les  meetings  de  l'anti-alcoolisme. 
«  Toute  la  vie  civile  et  politique  de  l'Angleterre,  écrivait-il 
en  1890,  nous  est  ouverte  à  nous  catholiques,  si  seulement  nous 
savons  comment  y  entrer  et  comment  nous  y  conduire.  »  £t  de 


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512  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

fait,  à  la  fin  du  xix«  siècle,  on  voyait  les  catholiques  occuper 
quarante  et  un  sièges  à  la  Chambre  des  lords  et  détenir  toujours 
quelque  portefeuille  dans  les  ministères  successifs  ;  on  voyait 
les  dignitaires  du  catholicisme  anglais  siéger  à  côté  des  pré- 
lats anglicans,  la  pourpre  cardinalice  obtenir  une  certaine  pré- 
séance, et  les  deux  convertis  les  plus  illustres  de  l'Angleterre, 
Newman  et  Manning,  conduits  par  de  véritables  cortèges  natio- 
naux à  leur  suprême  lieu  de  repos. 

Le  siècle  durant  lequel  les  catholiques  de  Grande-Bretagne 
s'étaient  abandonnés  avec  le  plus  de  confiance  aux  inspirations 
romaines  était  en  même  temps  le  siècle  durant  lequel  ils  avaient 
pénétré  dans  la  vie  même  de  l'Angleterre,  et  s'étaient  fait  con- 
naître et  respecter  comme  des  collaborateurs  notoires  de  la  gran- 
deur nationale  ;  les  néophytes  auxquels  Rome  confiait  les  des- 
tinées de  l'Église  d'Angleterre  rendaient  cette  Eglise,  tout  à  la 
fois,  de  plus  en  plus  romaine  et  de  plus  en  plus  anglaise;  et  les 
160000  catholiques  qui,  dans  l'Angleterre  de  1815  ou  de  1820, 
semblaient  rougir  de  vivre  et  fuir  la  lumière,  —  gens  lucifugUy 
disait  un  jour  Newman,  —  faisaient  place,  vers  la  fin  du  siècle, 
à  1  500000  catholiques,  désormais  forts  de  leur  nombre  môme, 
et  plus  forts  encore,  peut-être,  parce  qu'ils  se  réclamaient,  sans 
ambages,  d'un  état  civil  dressé  à  Rome,  et  parce  qu'ils  n'avaient 
nul  scrupule  à  considérer  la  libre  Angleterre  comme  librement 
ouverte  à  leurs  libres  énergies.  Il  était  réservé  au  pays  du  No 
popery  de  montrer  que  l'idée  catholique,  interprétée  par  un 
Manning  sous  le  regard  d'un  LéonXllI,  n'isole  point  les  hommes 
de  la  vie  nationale  et  de  la  vaste  besogne  humaine;  qu'elle 
arrache  les  persécutés  de  la  veille  au  rôle  de  boudeurs  et  de 
frondeurs;  qu'elle  ne  répugne  pas  à  jeter  ses  adeptes  dans  le 
creuset  des  nations  ;  qu'entre  elle  et  l'esprit  civique  l'alliance  est 
naturelle  ;  et  la  renaissance  catholique'en  Angleterre,  au  xix^siècle, 
ne  fut  si  somptueuse  et  si  durable  que  parce  qu'elle  réintégra, 
dans  l'esprit  des  catholiques  eux-mêmes,  la  notion  de  leurs 
devoirs  sociaux. 

111 

S'il  est  vrai  qu'il  soit  mauvais,  pour  une  religion  qui  veut 
agir,  d'être  servilement  enclose  dans  le  réseau  des  institutions 
d'Etat,  on  comprendra  sans  peine  que,  dans  l'Angleterre   du 


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LA  RENAISSANCE   CATHOLIQUE   EN   ANGLETERRE.  5i3 

XIX*  siècle,  le  catholicisme  était  mieux  prédestiné  que  Tanglica- 
nisme  à  jouer  un  rôle  social. 

La  renaissance  catholique,  en  effet,  coïncidait  avec  TémaU' 
cipation  politique  des  catholiques  :  par  une  série  de  mesures  très 
franches  et  très  décisives,  l'État  anglais,  aux  alentours  de  1830, 
supprima  toutes  les  vexations  et  leva  tous  les  ostracismes  dont 
ils  étaient  jusque-là  les  victimes;  le  fameux  bill  de  1850,  frap- 
pant d'une  amende  de  100  livres  toute  personne  qui  accepterait, 
dans  le  Royaume-Uni,  les  titres  épiscopaux  créés  à  nouveau  par 
Pie  IX,  ne  fut  jamais  appliqué;  etTÉglise  romaine  se  développa, 
sous  le  gouvernement  de  la  Reine,  avec  une  sécurité  et  un  éclat 
que  tous  les  autres  pays  pouvaient  envier.  L'État  anglais,  entant 
qu'État,  fut  constamment  fidèle,  dans  les  deux  derniers  tiers  du 
XIX*  siècle,  aux  maximes  de  liberté  religieuse,  et  le  catholicisme 
en  bénéficia  brillamment. 

Mais  inversement,  à  la  même  époque,  l'Église  anglicane,  en 
tant  qu'Église,  se  rangeait  de  plus  en  plus  étroitement  sous  la 
tutelle  des  bureaucrates  officiels  ;  et  ces  bureaucrates  et  ces 
magistrats  pesaient  sur  elle,  d'un  poids  lourd  et  déprimant, 
parce  qu'ainsi  l'exigeait  sa  propre  constitution  ecclésiastique.  Il 
était  désormais  dans  l'essence  de  l'État  anglais  de  laisser  les 
Églises  libres;  mais  il  était,  de  tout  temps,  dans  l'essence  de 
l'Église  anglicane  d'être  une  institution  do  TÉtat,  un  départe- 
ment de  l'Etat.  C'est  parce  qu'anglicans,  c'est  parce  que  sujets 
de  ce  département,  que  les  prêtres  ritualistes  encouraient  de 
sérieux  et  perpétuels  ennuis  :  les  mêmes  pratiques  sacramen- 
telles qui  les  exposaient  à  des  pénalités  d'État,  tant  qu'ils  demeu- 
raient dans  l'Église  anglicane,  devenaient  inoflensives,  indemnes, 
et  jouissaient  de  la  tolérance  commune,  du  jour  où  ils  quit- 
taient cette  Église.  L'État  anglais  ne  jouait  au  théologien  et  au 
liturgiste  qu'en  tant  qu'il  s'agissait  de  l'Église  anglicane,  à 
laquelle  il  offrait  un  cadre  nécessaire  ;  hors  de  cette  Eglise,  les 
âmes  anglaises  étaient  libres.  «  Nous  n'apercevons  dans  l'Église 
anglicane,  écrivait  Newman,  qu'une  fonction  ou  une  opération 
de  l'État,  — sans  une  substance,  — une  pure  agrégation  de  fonc- 
tionnaires dépendans  du  pouvoir  civil  souverain  et  vivant  en  lui. 
Elle  n'est  responsable  de  rien  ;  elle  ne  peut  mériter  ni  blâme,  ni 
éloge  ;  mais  les  sentimens  qu'elle  excite,  quels  qu'ils  soient,  doivent 
être  reportés  sur  le  pouvoir  suprême  qu'elle  représente  et  dont  la 
volonté  est  comme  sa  respiration.  »  Ainsi^  la  vie  de  l'Église  angli- 


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54i  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

cane  était  serve  de  TÉtat,  parce  qu'elle  ne  pouvait,  physîologi- 
quement  parlant,  si  nous  osons  dire,  avoir  d'autres  pulsations 
que  des  pulsations  commandées  par  TÉtat.  Le  siècle  qui,  d'une 
part,  émancipait  au  delà  de  la  Manche  l'Église  catholique,  ame- 
nait au  contraire  l'Église  anglicane  à  persévérer  de  plus  en  plus 
impitoyablement  dans  son  être,  c'est-à-dire  dans  sa  dépendance; 
et  la  liberté  qui  s'offrait  aux  catholiques,  et  dont  ils  profi- 
taienty  semblait  au  contraire  reculer,  toujours  plus  lointaine, 
toujours  plus  inaccessible,  devant  cette  élite  d'âmes  anglicanes, 
qui,  par  une  contradiction  féconde  en  douleurs,  persistaient  à 
l'appeler  de  leurs  vœux. 

Mais  si  rien  n'est  plus  profitable  à  l'énergie  d'une  Église  que 
la  pleine  liberté  de  sa  vie  intérieure,  cette  situation  dififérente 
des  deux  confessions  donnait  au  catholicisme,  pour  les  luttes 
permanentes  dont  l'âme  anglaise  est  l'enjeu,  d'étranges  et  pré- 
cieux avantages.  L'action  sociale  qu'exerce  une  Église  est  en  rai- 
son de  son  indépendance  :  le  peuple,  lors  même  qu'il  se  sent  ou 
qu'il  se  croit  représenté  par  les  corps  constitués  de  l'État, 
n'attache  qu'une  médiocre  importance  religieuse  à  une  Église  qui 
lui  apparaît  comme  l'émanation  de  cet  État,  et  dont  Newman 
pouvait  dire  qu'elle  n'était  «  qu'une  sorte  d'accessoire,  d'appen- 
dice, d'arme  ou  de  parure  du  pouvoir  royal.  »  C'est  ce  que  sen- 
tirent, vers  le  milieu  du  siècle  dernier,  les  théologiens  qui 
s'efforcèrent  de  créer,  sous  les  auspices  de  l'anglicanisme,  une 
sorte  de  socialisme  chrétien,  les  Denison  Maurice  et  les  Antony 
Hort.  Rattachés  au  Broad  Church  par  l'élastique  complaisance 
de  leur  Credo,  ils  désapprouvaient  l'esprit  joséphiste  des  Stanley 
et  des  Jowett,  comme  s'il  leur  eût  paru  que  l'État  ne  pouvait 
que  faire  obstacle  à  la  vraie  popularité  du  Christ.  La  «  respec- 
table »  et  «  confortable  »  allure  qui  méritait  aux  dignitaires  de 
l'Église  anglicane  les  honneurs  décernés  par  l'État,  apparaissait 
à  ces  réformateurs,  de  même  qu'aux  «  tractariens,  »  comme  un 
médiocre  moyen  de  propagande  et  de  conquête  ;  et  ce  qu'il  y 
avait  d'un  peu  haut  et  d'un  peu  sec  dans  la  belle  et  grave 
tenue  des  high  fashioned  clergymen  les  prédestinait  assez  mal  au 
contact  avec  la  pauvreté. 

Cent  ans  plus  tôt,  les  développemens  du  prolétariat  indus- 
triel avaient  offert  au  méthodisme  naissant  un  merveilleux  ter- 
rain d'action  :  l'Esprit  était  descendu  vers  les  pauvres,  il  les 
avait  relevés,  sans  que  l'Église  anglicane  parût  envier  au  mé- 


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LA   RENAISSANCE   CATHOLIQUE   EN    ANGLETERRE.  345 

thodisme  celte  prolifique  et  sordide  clientèle.  Subitement,  en 
1831,  lorsque  la  vieille  Angleterre  se  souleva  contre  Térection 
par  Pie  IX  d'un  archevêché  à  Westminster  et  de  douze  autres 
évêchés,  une  voix  retentit,  qui  n'était  autre  que  celle  du  nouvel 
archevêque,  et  qui  annonçait  aux  pauvres  les  libéralités  nou- 
velles de  l'apostolat  catholique. 

Wiseman,  avec  une  éloquente  ironie,  rassurait  les  inquié- 
tudes du  chapitre  anglican  :  «  Les  dignitaires  anglicans  de  Tab- 
baye,  promettait-il,  n'auront  rien  à  souffrir  dans  leurs  droits 
temporels  ni  dans  la  tranquille  possession  de  leurs  titres  et  de 
leurs  dignités.  Ce  splendide  bâtiment,  ses  ti'ésors  artistiques  et 
ses  riches  revenus  ne  sont  pas  la  partie  de  Westminster  qui  doit 
lo'occuper.  »  Et  puis  il  continuait  : 

La  partie  qui  m'intéresse  forme  un  effrayant  contraste  avec  toute  cette 

iiia^nificence,  qu*elle  touche  cependant  de  très  près.  Autour  de  Tabbaye  de 

IVestminster  s'étendent  des  labyrinthes  de  ruelles,  de  cours,  d'allées,  de 

bi^uiges,  hideux  repaires  de  l'ignorance,  du  vice,  de  la  dépravation  et  du 

crime,  en  môme  temps  que  de  la  malpropreté,  de  la  misère  noire  et  de  la 

n[is0.adie.  L'atmosphère  de  ces  lieux  est  le  typhus  ;  leur  ventilation  est  le 

<^l^oléra.  Une  popiflation  presque  innombrable,  qui  est  en  grande  partie 

ca.t  Indique  (de  nom  du  moins),  y  fourmille.  Voilà  la  seule  partie  de  West- 

^3al.ci.ster  que  je  convoite,  que  je  serai  heureux  de  réclamer,  de  visiter  comme 

'^i^   plturage  béni,  où  je  garderai  les  brebis  de  la  sainte  Église.  Car  c'est  là 

^r*io  l'évêque  doit  remplir  son  devoir  sacré  de  consoler,  de  convertir  et  de 

P^ôserver  du  mal...  Si  les  richesses  de  l'abbaye  restent  inactives  et  ne  se 

^^p^ndent  pas,  si  on  ne  les  emploie  pas  à  tirer  la  population  environnante 

^e  l'abîme  où  elle  est  plongée,  qu'on  ne  porte  pas  envie  à  l'homme,  quel 

^^^-'ii  soit,  qui,  sous  un  nom  quelconque,  n'ambitionne  que  cette  dernière 

î^^i^jSans  rien  prétendre  à  c^lle  des  avantages  temporels. 

Cet  Appel  au  peuple  anglais^  par  lequel  Wiseman  célébrait  et 
Justifiait  la  résurrection  officielle  de  l'Église  catholique  en  Angle- 
^^x*o,  semblait  nouer  un  pacte  entre  le  «  romanisme  »  restauré 
^^  les  classes  les  plus  déshéritées  du  royaume.  Quelques  semaines 
^pi*és,  les  fiers  universitaires  qui  naguère  s'attardaient,  àSainte- 
M^rie  d'Oxford,  à  surprendre  l'âme  de  Newman  sur  les  lèvres 
^^  Newman,  apprenaient  avec  stupéfaction  que,  dans  un  coin  de 
"^«"niingham,  son  éloquence  ne  croyait  pas  déchoir  en  se  dépen- 
sant pour  une  quarantaine  de  pauvres  ouvriers  irlandais.  A  son 
^Ur,  la  haute  société  de  Londres  était  comme  ébahie  lorsqu'elle 
î^Pprenait  que  Manning,  dont  les  clubs,  hier  encore,  goûtaient 
avec  ravissement  les  brillantes  qualités  de  causeur,  Manning,  à 
Tom  XXXV.  —  1906.  31 


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Si6  REVUE  DBS  DEUX  MONDES. 

qiM  l'on  avait  songé  pour  faire  de  lui  l'aumônier  de  la  Reine, 
s'(!n  allait  désormais,  à  la  voix  de  Wiseman,  dans  le  quartier 
déshérité  de  Bayswater,  fonder  une  communauté  d'Oblats  de 
Saint-Charles,  pauvres  parmi  les  pauvres. 

Car  les  missions  dans  les  faubourgs  indigens  étaient  la  pre- 
mi(*îre  préoccupation  de  Wiseman.  Il  arrivait,  parfois,  que  cer- 
taines congrégations  qu'il  chargeait  de  cette  besogne  excipaient 
d'empéchemens  provenant  de  leurs  règles  particulières.  «  Presque 
toutes  les  communautés  religieuses,  ripostait  Wiseman  avec 
quelque  tristesse,  sollicitent  sans  cesse  des  dispenses,  les  unes 
pour  le  jeûne  et  l'abstinence,  les  autres  pour  le  chœur,  toutes 
pour  l'habit,  et  si  on  leur  demande  :  Pourquoi  ces  exemptions? 
elles  vous  répondent  :  Ce  sont  les  circonstances  locales  cpii  les 
exigent.  Mais  qui  donc  songe  à  recourir  au  même  pouvoir  dis- 
pensateur, pour  faire  lever  des  restrictions  qui  empêchent  de  faire 
le  bien  de  la  manière  que  le  pays  réclame?  »  A  peine  réin- 
stallée, la  hiérarchie  catholique  anglaise  se  préoccupait  des 
besoins  populaires  pour  y  répondre,  des  désirs  populaires  pour 
les  prévenir. 

Wiseman  préparait  le  terrain  pour  Manning.  «  Pendant  plus 
de  cinquante  ans,  disait  celui-ci  en  1890,  j'ai  vécu  au  milieu  du 
peuple,  dix-sept  ans  parmi  les  laboureurs  et  les  bergers  du 
Susses,  et  [dix-neuf  ans  au  milieu  du  peuple  de  Londres.  J'ai 
vu,  entendu  et  connu  leurs  besoins,  leurs  souffrances,  leurs  mi- 
sères, l'échec  de  leurs  réclamations  et  de  leurs  espérances,  et 
toute  mon  âme  est  avec  eux.  »  Ainsi  se  définissait,  sous  l'éclat 
de  la  pourpre  romaine,  Henry  Edward  Manning,  archevêque  de 
Westminster.  Il  était  advenu,  pour  lui,  le  même  phénomène  que 
pour  Ruskin  :  la  Bible  l'avait  fait  sociologue  (1).  ^<  Moïse  m'a 
rendu  radical,  »  expliquait-il  plaisamment.  Manning,  comme 
Ruskin,  avait  médité  les  imprécations  sans  nombre  par  les- 
quelles TAnoien  Testament  crie  vengeance  contre  le  riche  pour 
Taccablement  du  pauvre;  et,  dans  son  imagination,  ces  souvenirs  ^ 
bouillonnaient  encore,  lorsqu'il  fut  appelé,  dans  un  vaste  dio — 
cèse,  k  la  royauté  des  âmes. 

Arriver  à  accomplir  un  peu  de  simple  justice  chrétienne,  arec  une  sin — 
cère  parole  ou  action  anglaise,  faire  de  la  loi  chrétienne  une  règle  de  Tie^= 
et  fonder  sur  elle  une  réforme  sociale  ou  un  désir  de  réforme,  nous 

(!)  Voyet  H.-J.  Branhes,  Ruskin  et  la  Bible.  Paris,  Perrin,  i9M. 


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La   RBÇïAlSSANCB   CATHOUQUE   EN    ANGLETERRE.  5^7 

trop  bien  ce  que  vaut  notre  foi  pour  cela!  Vous  pourriez  plutôt  extraire ua 
éclair  de  la  fumée  de  Tencens  qu'une  vraie  action  ou  oassion  de  votre  mo^ 
aerne  religion  anglaise  (1), 


Ainsi  parlait  Ruekin,  en  1864,  dans  sa  conférence  des  Tré- 
sors des  rois;  il  semblait  demander  compte  à  l'anglicanisme  de 
sa  stérilité.  Mais  l'action  sqpiale  de  Manning  allait  réhabiliter, 
aux  yeux  de  l'univers,  Tesprit  religieux  de  l'Angleterre.  «  Dieu 
veuille,  écrivait  Tarchevêque  catholique  de  Westminster,  que  le 
peuple  ne  nous  regarde  jamais,  nous  catholiques,  comme  des 
'iories,  appartenant  au  parti  qui  fait  obstacle  à  l'amélioration  de 
sa  condition  !  Dieu  veuille  que  nous  ne  paraissions  pas  les  servi-' 
teurs  de  la  ploutocratie,  au  lieu  d'être  les  guides  et  les  protec- 
teurs des  pauvres  I  » 

Dieu  veuille  !  disait  Manning.   Et   Dieu  voulut,  parce  que 
Mlinning,  son  serviteur,  voulut.  Les  catholiques  cessèrent  d'ap- 
parattre  comme  des  torieSy  ou  comme  des  serviteurs  de  la  plou- 
tocratie, en  ce  jour  de  1889  où  un  vieillard  de  quatre-vingt-deux 
ans  s'en  fut,  pendant  cinq  longues  heures,  haranguer  le  comité 
de  la  grève  des  dockers,  et  fit  accepter  par  ces  mineurs  la  trans- 
action qui  terminait  la  grève  :  «  Si  vous  refusez,  leur  disait-il 
audacieusement,  j'irai  moi-même  haranguer  la  foule  des  gré- 
vistes :  25  000  d'entre  eux  sont  mes  fils  spirituels;  ils  m'écoute- 
ront.  »  Manning  avait  assez  aimé  le  peuple  pour  être  sûr  de 
laudience  du  peuple.  «  Mon  radicalisme,  déclarait-il,   plonge 
jusqu'aux  racines  de  ses  souffrances.  »  Autant  jadis  il  avait  aimé 
lëliégance  distante  du  clergyman  anglican  et  redouté,  peut-être, 
Jb  contact  un  peu  fruste  des  pauvres  prêtres  catholiques,  autant, 
avec  Tâge,  Manning  s'était   fait  peuple.  «  L'époque  qui  vient, 
éQTimÀi'\\  en  1891  au  comte  Albert  de  Mun,  appartiendra,  non 
&uic  capitalistes  ni  à  la  bourgeoisie,  mais  au  peuple...  La  vraie 
demeure  de  l'Église  est  chez  le  peuple.  »  Manning  escomptait  le 
siècle  futur  :  s'adressant  à  des  fidèles  dont  les  grands-pères  sem- 
blaient gênés  par  leur  propre  catholicisme  comme  on  l'est  par 
^ïx  anachronisme,  Manning,  au  contraire,  leur  ouvrait  et  leui 
^i>?'Tait  l'avenir.  Il  émettait,  avant  l'heure,  dans  son  livre  :  De  la 
^*S^mVe  et  des  droits  du  travail,  certaines  thèses  que  l'école  dé 
Manchester  pouvait  à  juste  titre  réputer  des  affronts,  la  thèse, 

Cl)  Ruskin,  Sésame  et  les  lys,  trad.  Marcel  Proust,  p.  144.  (Paris,  librairie  du 
^••"cure  de  France,  1906.) 


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•518 


REVUE   DES   DEUX   MOM>ES. 


par  exemple,  de  la  fixation  d'un  salaire  minimum.  Avec  Man* 
ning,  le  catholicisme  anglais  était  devenu  assez  fort  pour  con- 
férer avec  l'industrie  anglaise,  c'est-à-dire  avec  la  puissance  qfui 
depuis  près  de  deux  cents  ans  assurait  à  TAngleterre  une  écla- 
tante façade  de  prospérité  ;  et  devant  cette  façade,  Manning  sur- 
gissait, porte-voix  des  pauvres  (1). 

Un  publiciste  d'oûtre-Manche,  M.  George  Haw,  entreprenait 
dernièrement  une  enquête,  auprès  des  clergymen  et  des  ouvriers 
anglais,  sur  la  situation  prise  par  les  diverses  Églises  protestantes 
d'Angleterre  à  Tendroit  de  la  question  ouvrière. 

Des  ecclésiastiques  de  haut  rang,  comme  le  doyen  Kitchin, 
ne  craignaient  pas  de  reconnaître,  devant  l'interrogateur,  ce  qu'il 
y  a  de  guindé,  de  trop  protecteur,  chez  beaucoup  de  membres 
du  clergé  anglican,  lents  à  comprendre  que  l'Angleterre  est  de- 
venue une  démocratie.  «  Dans  Tlrlande  catholique,  expliquait  un 
candidat  ouvrier,  M.  George  Lansbury,  la  religion  est  une  chose 
plus  réelle  pour  les  pauvres  qu'elle  n'est  en  Angleterre.  »  Et  la 
plupart  des  interlocuteurs  de  M.  George  Haw  laissaient  voir  une 
sorte  d'antipathie  pour  le  formalisme  et  la  «  respectabilité  »  de 
l'Église  officielle,  un  attrait  assez  vif  pour  le  ntualisme,  et  le 
sentiment  que  des  changemens  profonds  sont  néceseaires  pour 
que  l'anglicanisme  exerce  une  action  sociale.  «  Si  le  mouvement 
High  Church  ralliait  tous  les  évoques  et  tous  les  prêtres  de  pa- 
roisse, disait  l'un  des  clergymen  consultés,  on  unirait  dans 
l'Église  d'Angleterre,  considérée  comme  partie  de  la  CathoUc 
Churchy  tout  ce  quïl  y  a  de  vraie  religion  en  Angleterre,  et  si, 
dans  cette  évolution,  on  perdait  l'Église  respectable  et  établie, 
alors  Laus  Deo!  »  —  «  Les  ouvriers,  expliquait  un  autre,  re- 
gardent l'Église  anglicane  comme  un  gros  club  conservateur, 
opposé  aux  droits  du  travail.  S'ils  subissent  quelque  action  reli- 
gieuse, c'est  sous  l'influence  du  prêtre  du  High  Church,  plei- 
nement évangélique,  avec  de  fortes  tendances  socialistes  (2).  » 
Observez  cette  coïncidence,  sur  les  mêmes  lèvres,  entre  des 
professions  de  foi  ritualistes  et  le  souhait  d'une  action  sociale 
sérieuse,  profonde  et  sincère,  et  cette  sorte  de  persuasion  que 


(1)  Assarémcnt  rien  n'a  pu  faire  oublier  aux  lecteurs  de  la  Revue  les  étades  de 
M.  Francis  de  Pressensé  sur  le  cardinal  Manning;  et  M.  Tabbé  Hemmer  a  donné, 
à  la  librairie  Letbielieux,  une  biographie  détaillée  du  cardinal. 

^2;  Haw,  Chrisiianity  and  icorkins  classes,  pp.  167,  251,  255-56,  Londres,  Mao- 
iiiillan,i906. 


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LA   RENAISSANCE   CATHOLIQUE    EN    ANGLETERRE.  549 

c'est  en  se  montrant  de  plus  en  plus  hospitalier  aux  pratiques 
romaines  que  Tanglicanisme  reprendrait  sur  le  peuple  une  in- 
fluence bienfaisante.  La  renaissance  catholique,  qui  se  manifesta, 
dans  le  catholicisme  anglais,  par  une  incursion  des  exigences  de 
rÉvangile  dans  le  domaine  économique,  serait-elle  donc  des- 
tinée, dans  Tanglicanisme  même,  à  préparer  et  à  mûrir  un  renou- 
veau de  «  christianisme  social?  » 

«  Si  je  n'étais  pas  devenu  catholique,  écrivait  Manning,  je 
n'aurais  jamais  pu  travailler  pour  le  peuple,  en  Angleterre, 
comme  celui-ci  pense  que  je  l'ai  fait.  L'anglicanisme  m'aurait 
enchaîné.  La  liberté  de  la  vérité  et  de  l'Église  m'a  élevé  au- 
dessus  de  toute  dépendance  et  limitation.  »  Il  estimait  que 
l'Église  de  l'État  ne  peut  pas  être  l'Église  du  peuple  ;  il  consen- 
tait joyeusement  que  le  catholicisme  laissât  à  l'anglicanisme  la 
première  estampille.  «  Ma  conviction,  disait-il  encore,  est  que 
l'Eglise  ne  se  répandra  en  Angleterre,  que  si  elle  manifeste  de 
larges  sympathies  populaires  qui  l'identifient,  non  avec  ceux  qui 
gouvernent,  mais  avec  les  gouvernés.  » 

Les  «  tractariens  »  et  Newman  avaient  apporté  à  leurs  com- 
patriotes, en  faveur  du  catholicisme,  certaines  raisons  philoso- 
phiques, théologiques,  historiques  ;  Manning  apportait  des  raisons 
sociales.  Il  attribuait  à  l'Église  romaine,  avec  un  acharnement  de 
preuves,  l'honneur  de  toutes  les  initiatives  pour  lesquelles  lui- 
nnôme  était  aimé.  Parmi  les  innombrables  assistans  qui,  en  1892, 
honorèrent  la  renaissance  catholique  elle-même  en  honorant  la 
dôpouille  mortelle  de  Manning,  d'aucuns  peut-être  se  souvenaient 
n*i€  le  caractère  démocratique  de  cette  renaissance  avait  été,  dès 
'g  début,  pronostiqué  par  un  «  Iractarien,  »  mort  tout  jeune  sur 
l^  seuil  de  l'Église,  Hurrell  Fronde,  et  que,  dès  1835,  ce  Fronde, 
'^^duit  par  les  idées  de  Lamennais,  rêvait  d'une  Église  s'appuyant 
^^ïles  classes  pau^Tes...  Et  comme  l'anglicanisme  n'avait  pu 
^^  dérober  à  la  gloire  onéreuse  et  paralysante  d'être  «  chose 
^'EUit,  »  c'était  le  catholicisme  qui,  par  la  bouche  de  Manning, 
^vait  eu  laudace  d'((  éveiller  chez  les  dockers^  —  suivant  les 
Propres  termes  de  leur  adresse  de  remerciemens,  —  la  conscience 
^o  leur  dignité  d'hommes  ;  »  c'était  le  catholicisme,  libre  de 
^  allier  avec  les  pauvres,  qui  avait  accompli  le  rêve  du  «  tracta- 
Hen  »  Froude. 

Georges  Goyau, 


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I.A  lITTfiRATDRE  «HUO-ROMAINE 


ET    LES 


ORIGINES  DE  L'ESPRIT  FRiNÇAIS 


n  en  est  on  peu  des  littératures  comme  des  nombreuses  fa- 
milles; les  derniers  venus  y  sont  quelquefois  sacrifiés.  Les  histo- 
riens qui  ont  regardé  beaucoup  d'hommes  et  d'ouvrés  sentent, 
à  mesure  que  leur  travail  s'avance,  leur  attention  se  lasser  et 
leur  curiosité  s'émousser;  et,  quand  ils  aperçoivent  le  terme  du 
chemin,  une  impatience  instinctive  les  entraîne  à  presser  le  pas. 
Peut-être  aussi  sont-ils  avertis  par  un  secret  pressentiment  que 
ces  productions  d'arrière-saison  ne  leur  offriront  rien  de  bien 
nouveau:  les  idées  et  les  émotions  qui  servent  de  thèmes  à  la. 
création  artistique  ne  sont  pas  en  nombre  illimité  ;  l'œuvre  dans 
laquelle  chacune  d'elles  a  été  consacrée  sous  une  forme  définitive 
impose  sa  tyrannique  obsession  à  tous  les  écrivains  qui  viennent 
ensuite;  et,  à  moins  que  brusquement  les   circonstances   am- 
biantes ne  soient  transformées,  ou  qu'il  n'éclose  un  grand  géni^ 
tout  à  fait  original,  on  est  sûr  d'avance  que  les  derniers  ouvra^es^ 
d'une  littérature  ne  seront  que  des  répétitions  affaiblies,  de  fade» 
«  répliques  »  de  ses  chefs-d'œuvre  essentiels.  On  en  est  sûr..,  oi» 
l'on  s'en  croit  sûr;  —  et  l'on  se  dispense,  sinon  d'y  aller  voir, 
au  moins  d'y  regarder  de  très  près.  N'est-on  pas  dupe  aussi  de 
la  métaphore  par  laquelle  on  assimile  l'évolution  littéraire  d'un 
peuple  à  la  vie  d'un  individu  ?  et,  sous  prétexte  que  notre  vieil- 
lesse à  nous  est  débile  et  stérile,  ne  se  hâte-t-on  pas  un  peu  trop 
de  condamner,  a  priori,  à  une  incurable  anémie  tout  ce  qui  suit 


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LA   LITTÉRATURt:   GAtLO-RO^À'lXE^  551 

Tépoque  de  pleine  et  brillante  maturité?  Quoi  qu'il  en  soit,  on  a 
longtemps  eu  Thabitude,  —  et  on  ne  Ta  point  encore  complète- 
ment perdue,  —  de  négliger  les  périodes  dites  «  de  décadence.  » 
De  leur  infériorité  esthétique,  réelle  îe  plus  souvent,  un  sophisme 
a  fait  conclure  h  leur  insignifiance  historique.  Au  milieu  du  xix* 
siècle,  combien  d'excellens  traités  sur  la  littérature  grecque,  -^ 
ceux  de  Otfried  Mûller  et  de  Bernhardy  par  exemple,  —  s'arrê- 
taient... à  Démosthène,  comme  si  la  vie  et  la  pensée  helléniques 
eussent  été  coupées  radicalement  à  la  chute  de  l'indépendance 
athénienne  !     Progressivement,    lentement,    ces    limites    trop 
étroites  ont  ét^  reculées  par  l'annexion  des  Alexandrins,  puis  des 
auteurs  gréco-romains  ;  mais  on  commence  à  peine  à  s'aperce- 
voir que,  durant  les  neuf  ou  dix  siècles  de  l'empire  byzantin,  il  y 
a  eu  des  hommes,  des  hommes  qui  ont  réfléchi,  senti  et  écrit,  et 
qu'on-  ne  peut  pas  faire  comme  s'ils  n'existaient  pas.  Il  n'en  va 
pas  autrement  pour  la  littérature  romaine.  Si  l'on  ne  professe 
pas  que  tout  ce  qui  est  postérieur  au  siècle  d'Auguste  ne  compte 
pas  (et  encore  Ta-t-on  quelquefois  prétendu),  si  l'on  veut  bien 
admettre  ^que  Sénèque  et  Tacite,  Lucain  et  Juvénal,  sans  êtref 
aussi  parfaits  que  les  grands  classiques,  sont  aussi  intéressans  et 
plus  vivans  peut-être,  les  critiques  les  plus  libéraux  ont  long- 
temps hésité  &  dépasser  le  seuil  du  ii®  siècle.  Ce  n'est  guère  que 
dans  ces  dernières  années  que  les  beaux  travaux  de  MM.  Mon- 
oeaux et  Guignebert  sur  Tertullien,  de  M.  Thamin  sur  saint  Am- 
fcroise,  de  M.   Puech  sur  Prudence,  et  surtout  les  fines,  déli- 
tiates  et  pénétrantes  études  de  M.  Gaston  Boissier  sur  la  fin  du 
J>aganisme,  ont  fait  sortir  d'un  injuste  oubli  les  œu\Tes  latines  les 
;^Ius  récentes.  Encore  lo  victoire  n'est-elle  pas  complète:  je  n'en 
'V'eux  pour  preuve  que  ce  petit  fait  de  statistique.  La  philologie 
o^llemande  a  l'utile  habitude  de  dresser  à  intervalles  périodiques 
le  bilan  du  travail  accompli  sur  chaque  point  du  domaine  litté- 
ï^aire.  Or,  parmi  ces  rapports  récapitulatifs,  depuis  une  vingtaine 
d'années,  six  ou  sept  seulement  ont  été  consacrés  à  la  «  basse 
latinité,  »  c'est-à-dire  à  toute  la  période  postérieure  aux  Anto- 
xiins   (1).   Horace,  à  lui  seul,  atteint  le  même  chiffre  dans  le 
même  laps  de  temps.  Ainsi  des  poètes  comme  Prudence  et  Clau- 
dien,  des  historiens"  comme  Ammien  Marcellin  et  Paul  Orose, 
des  penseurs  comme  Tertullien,  saint  Ambroise  et  saint  Augustin, 

(1)  Voir  les  JahresberichUde  Borsian  et  Mûller. 


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582  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

—  pour  ne  rien  dire  des  autres^  —  tous,  accumulés  ensemble, 
forment  à  peine  une  masse  aussi  imposante,  aussi  attractive  que 
Tunique  Horace  !  Peu  importe  que  celui-ci  ait  cent  fois  moins 
d'idées,  et  d'émotions,  et  même  de  «  beautés  »  fortes  et  pro- 
fondes qu'un  Augustin  par  exemple  :  VÉpitre  aux  Pisons  est  une 
œuvre  classique  ;  les  Confessions  rentrent  dans  le  «  bas  latin  ;  » 
cela  dit  tout,  tant  le  préjugé  est  tenace  ! 

Il  n'est  pas  moins  fâcheux  que  tenace,  et  on  voudrait  le  mon- 
trer ici  par  un  exemple  particulier,  celui  que  fournit  le  groupe 
des  écrivains  latins  de  la  Gaule. 

I 

Certes,  on  ne  les  donne  pas  comme  très  originaux.  L'origi- 
nalité, au  surplus,  n'a  jamais  été  une  qualité  très  prisée  des 
Latins.  Chez  eux,  en  littérature  comme  en  politique,  la  tradition, 
le  mos  matorum,  pèse  d'un  poids  qui  serait  fort  lourd,  s'il  n'était 
aussi  volontairement  supporté.  Les  rénovateurs  de  la  poésie  ou 
de  l'éloquence,  un  Lucain,  un  Sénèque,  sont  peu  nombreux  et 
peu  favorablement  accueillis.  *La  plupart  des  écrivains  se  piquent 
avant  tout  d'être  «savans,  »  docti;  comme  l'Eumolpe  de  Pétrone, 
ils  tiennent  que,  pour  bien  écrire,  il  faut  avoir  l'âme  «  saturée  de 
littérature,  »  ingenti  flumine  litterarum  inundata,  et  eux-mêmes 
appliquent  cette  règle  (1).  Ils  pillent  à  droite,  à  gauche,  tout  ce 
qu'ils  peuvent  trouver,  idées  ou  faits,  cadres  généraux  ou  épi- 
sodes, procédés  ou   ornemens,  détails  d'expression   même  ;  et 
ils  étalent  ces  emprunts,  non  seulement  sans  fausse  honte,  mai& 
avec  joie,  avec  coquetterie  presque,  sachant  bien  qu'au  fond  leur* 
public,  très  instruit  lui  aussi,  trop  instruit,  n'a  pas  de  plus  cher' 
plaisir  que  de  retrouver  dans  leur  prose  ou  leurs  vers  ses  an- 
ciennes connaissances.  A  cette  universelle  routine,  les  Gaulois 
échappent  d'autant  moins  qu'ils  sont  plus  souples  que  forts,  plu$ 
capables  de  s'assimiler  les  inventions  d'autrui  que  d'en  créer  par* 
eux-mêmes.  Je  signalais  tout  à  l'heure  la  révolution  littérain^ 
tentée  par   les  Espagnols   Sénèque   et  Lucain;  de    même,  er» 
Afrique,  un  fantaisiste  comme  Apulée,  un  passionné  comm^ 
TertuUien,  modifient  forcément  les  thèmes  traditionnels  par  la 
eeule  vertu  de  leur  tempérament  capricieux  ou  fougueux:  nos 

(1^  Pétrone,  Satiricon,  118  :  «  Neque  concipere  aut  edere  partum  mena  potestr 
nisi  ir^enti  flumine  littcranim  inundata.  » 


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LA   LITTÉRATURE   GALLO-ROSÎAINE.  553 

Gaulois  sont  plus  dociles  aux  règles  reçues,  plus  fidèles  aux  ha- 
bitudes invétérées,  plus  respectueux  des  modèles  consacrés.  Les 
PanéffyriqueSf  ces  morceaux  d'apparat  que  Ton  a  rassemblés 
comme  les  échantillons  les  plus  brillans  de  l'éloquence  gauloise, 
rappellent  à  chaque  page  le  Panégyrique  de  Trajan  par  Pline, 
qui  lui-même,  pour  créer  ce  genre,  s'était  inspiré  de  certains  dis- 
cours de  Cicéron,  pour  la  loi  Manilia  ou  sur  les  provinces  con- 
sulaires: c'est  de  l'imitation  à  la  troisième  puissance.  Le  môme 
Cicéron,  par  l'intermédiaire  de  Pline  encore,  est  le  maître  des 
épistoliers  gallo-latins,  d'Ausone,  de  Paulin  de  Noie,  de  Sidoine 
Apollinaire.  Dans  leurs  vers,  ces  auteurs  sont  naturellement  rem- 
plis de  réminiscences  de  Virgile,  d'Horace,  des  élégiaques.  Pour 
écrire  l'histoire,  Sulpice  Sévère  se  met  à  l'école  de  Salluste, 
dont  il  essaie  de  reproduire  l'élégante  et  fine  concision.  Bref, 
tous  ces  écrivains  s'occupent  le  plus  souvent  à  un  démarquage 
consciencieux  et  patient  des  maîtres  classiques. 

Mais  ce  n'est  pas  à  dire  qu'ils  soient  pour  cela  indignes  d'être 
étudiés.  Si  l'on  n'est  jamais  aussi  révolutionnaire  qu'on  le  croit, 
on  n'est  pas  non  plus  aussi  conservateur  qu'on  le  désire  :  on  reste 
de  son  temps,  même  quand  on  a  les  yeux  fixés  sur  le  passé. 
Qu'il  s'agisse  de  littérature  comme  de  politique  ou  de  morale, 
deux  générations  peuvent  bien  avoir  le  même  idéal  :  la  traduc- 
tion approximative  qu'en  donnera  chacune  différera  si  les  circon- 
stances diffèrent.  Or  ici  elles  se  sont  profondément  modifiées. 
Quelle  distance  du  siècle  de  Constantin  et  de  Théodose  à  l'époque 
de  César,  d'Auguste,  ou  môme  des  Antonins!  Au  lieu  d'un  gou- 
"vernement  à  forme  républicaine,  comme  l'était  celui  d'Auguste 
ou  de  Trajan,  une  monarchie  absolue,  de  style  oriental,  appuyée 
sur  une  bureaucratie  savamment  hiérarchisée  ;  au  lieu   de  la 
j)uissance  et  de  la  prospérité  matérielle,  l'incessante  menace  des 
barbares,  les  troubles  intérieurs,  l'épuisement  économique;  au 
lieu  de  croyances  routinières  et  de  vagues  spéculations  phîloso- 
])hiques,  une  religion  nouvelle,  passionnément  discutée,  avec  ce 
cpi'elle  soulève  de  problèmes  et  de  conflits  jusqu'alors  inconnus  : 
^out  cela  peut-il  ne  pas  se  refléter  dans  les  œmTCs  les  plus  clas- 
siques d'intention?  Les  Panégyristes  mettent  leur  gloire  à  décal- 
quer les  belles  périodes  cicéroniennes  :  mais  les  faits  historiques, 
les  préoccupations  politiques  du  moment,  se  chargeront  de  jeter 
dans  leurs  harangues  quelque  chose  de  neuf.  Et  dans  ses  vers, 
coulés  dans  le  moule  virgilien  ou  horatien,  l'évoque  de  Noie 


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854  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

exprimera  forcément  des  .sentimens  ignorés  d'Horace  et  de  Vir- 
gile. L'imitation  ne  pourra  pas  être  parfaite;  et  plus  elle  cher- 
chera à  Tétre,  plus  l'involontaire  originalité  qui  viendra  l'altérer 
sera  significative  pour  l'historien  psychologue. 

Ce  n'est  pas  seulement  l'influence  des  époques  et  des  milieux 
historiques  que  cette  étude  de  la  littérature  gallo-latine  permet 
de  mesurer,  c'est  aussi  celle  des  races  et  des  pays.  Car  ne  s'abuse-^ 
t-on  pas  lorsque  l'on  parle  de  la  littérature  romaine  comme  si 
elle  émanait  d'un  seul  et  même  peuple,  au  même  titre  que  celle 
des  Grecs  par  exemple  ou  que  celle  des  Hébreux?  On  en  a  sou- 
vent fait  ressortir  le  caractère  national  ;  on  a  même  écrit  sur  le 
((:  génie  latin  »  un  bon  li^Te,  un  peu  systématiquef  peut-être, 
mais  suggestir  et  riche  d'idées,  dans  lequel  on  s'efforce  d'expli- 
quer par  les  tendances  fondamentales  de  Tàme  romaine,  avant 
tout  utilitaires,  politiques  et  sociales,  presque  toutes  les  œuvres 
latines  (1).  Je  n'y  contredis  pas,  et  je  suis  convaincu  que  Rome 
a  marqué  de  sa  forte  empreinte  tous  ceux  qui  ont  subi  sa  domi- 
nation, parlé  sa  langue,  et  participé  à  sa  vie  intellectuelle.  Seule-* 
ment  il  me  parait  piquant  d'observer  que  les  écrivains  en  qui 
s'est  manifesté  ce  «  génie  latin  »  ne  sont  pas  eux-mêmes  des 
Latins.  De  Rome  même  et  du  pays  qui  Tentoure,  il  est  sorti  bien 
peu  d'auteurs,  qui  même  sont  à  peine  des  a  auteurs  :  »  pour  un 
Gaton,  un  César,  un  Varron,  un  Salluste,  un  Lucrèce,  l'histoire, 
Téloquence  ou  la  poésie  ne  sont  guère  que  des  instrumens  de 
propagande,  des  moyens  d'action  politique  ou  philosophique. 
Ce  sont  les  pays  ultérieurement  soumis,  c'est  l'ancienne  Étrurie 
où  la  Grande-Grèce,  ce  sont  les  deux  Gaules,  l'Espagne  ou 
l'Afrique,  qui  ont  fourni  presque  tout  le  personnel  de  la  litté- 
rature latine.  Il  n'est  pas  possible  que  ce  fait  n'ait  pas  eu  de 
conséquences.  Si  dans  l'intérieur  d'un  seul  peuple,  uni  comme 
Test  le  nôtre,  il  se  manifeste  cependant  des  différences  régio* 
nales  ;  si  des  Tourangeaux  ou  Angevins  comme  Ronsard  et  Du 
Bellay,  des  Normands  comme  Malherbe  et  Corneille,  des  Pari- 
siens comme  Boileau  et  Molière,  des  Bretons  comme  Chateau- 
briand et  Renan,  tous  Français  certes,   sont  plus  spécialement 
unis  par  ces  mystérieuses  affinités  qui  forment  Tair  de  famille, 
à  plus  forte  raison  les  influences  locales  doivent-elles  apparaître 
quand  il  skgit,  non  plus  de  provinces,  mais  de  pays  aussi  dis* 

(1)  G.  Michaut,  le  Geniê  latin,  Pari»,  1900, 


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LA   LITTERATURE   GAI*LO-RO»iAiT«û.  555 

tincts  que  la  Numidie  ou  la  Gaule  Cisalpine.  Elles  apparaissent 
en  effet,  pour  peu  qu'on  sache  les  voir.  Ainsi  les  auteurs  ori- 
ginaires de  l'ancienne  Étrurie,  Perse,  Properce,  Tacite  peut-être, 
ont  tous  quelque  chose  d'obscur  et  de  tourmenté,  tandis  que 
ceux  de  l'Italie  méridionale,  terre  à  moitié  grecque,  Horace, 
Ovide  ou  Stace,  ont  plus  d'agrément  et  d'aisance,  plus  de  légè- 
reté de  touche.  De  même  l'éloquence  copieuse,  claire  et  régulière 
des  Cisalpins  Tite-Live  et  Pline  ne  se  confond  ni  avec  l'emphase 
grandiloquente  des  Espagnols    Sénèque  et  Lucain,  ni  avec  la 
subtilité  bizarre  et  raffinée  des  Africains  Apulée  et  Tertullien. 
Les  anciens  s'en  étaient  déjà  aperçus  :  Sidoine  Apollinaire  dit  que 
les  habitans  de  l'Afrique  ont  l'imagination  aussi  ardente   que 
leur  climat  (1),  et  saint  Jérôme  oppose  à  la  gravité  romaine 
Fabondance  et  l'éclat  du  style  gaulois  (2).  Encore  une  fois,  je  ne 
nie  pas  la  parenté  réelle  des  œuvres  latines;  mais  il  ne  faut  pas 
juger  des  choses  antiques  avec  nos  tendances  centralisatrices. 
Dans  Tordre  politique,  la  direction  venue  de  Rome,  très  une  et 
très  forte,  n'exclut  pas  une  vie  provinciale  active,  intense,  rela- 
tivement autonome.  Il  en  est  de  môme  ici.  L'éducation,  l'usage 
de    la  langue,  l'enseignement  de  la  rhétorique,  la  lecture  des 
grandes  œuvres  poétiques  ou  oratoires,  les  majestueux  souve- 
nirs du  passé  romain,  les  habitudes  morales  et  sociales,  les  opi- 
nions philosophiques,  tout  cela  constitue  une  culture  identique 
^^  tous  pays,  qui  se  superpose  au  caractère,  régional,  mais  qui 
no  l'efface  pas.  Les  idées  et  les  sentimens  dont  l'ensemble  forme 
la  civilisation  gréco-latine  sont  autant  de  thèmes  communs  que 
chaque  peuple  redit  avec  un  accent  et  un  timbre  spécial.   Ces 
deux  élémens,  l'un  romain  et  l'autre  local,  Tun  principe  d'unité 
®^  l'autre  de  variété,  ne  doivent  être  négligés  ni  Tun  ni  l'autre. 
Ne  Voir  que  le  premier  conduirait,  je  le  crains,  à  une  générali- 
^tion  abstraite  et  arbitraire  :  le  souvenir  des  diversités  provin- 
<îiales  nous  invite  au  contraire  à  replacer  les  hommes  et  les 
ouvres  dans  leur  milieu  véritable,  à  ressaisir,  par-dessous  Ivs 
^^rtnules,  la  réalité  vivante  et  concrète. 

En  ce  qui  concerne  la  Gaule,  cela  est  d'autant  plus  iuipor- 
*^^t  qu'il  s'agit  cette  fois  d'un   passé  qui  nous  touche  de  plus 

(i)  Sidoine  Apollinaire,  Epist.,  VIIl,  11  :  «  Urbium  cives  arricanarnm,  quihuauc 
*^  regio  sic  mens  ardentior.  »  . 

(2)  Hieron.y  Epist.,  XCV  :  «  Ut  ubertatem  gallici  nitoremque  sermonis  gravi  las 
'loa&a  condiret.  » 


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556  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

près,  plus  intimement,  qui  est  nôtre,  si  je  puis  dire.  Nous  avons 
jusqu'ici  considéré  la  littérature  gallo-latine  comme  une  fin  ; 
elle  ast  un  comniencen\ent  aussi.  «  La  nature  ne  fait  les  nais- 
sances qu  a  l'aide  des  morts  :  »  cette  belle  parole  de  Lucrèce  (i) 
domine  le  monde  des  idées  comme  celui  des  êtres  physiques,  et 
c'est  dans  la  décomposition  de  la  littérature  romaine  qu'appa- 
raissent quelques  traits  de  ce  que  sera  plus  tard,  sur  ce  môme 
sol,  le  caractère  et  l'esprit  français,  traits  incertains,  ébauchés, 
reconnaissables  pourtant,  et  dignes  d'être  observés  non  seule- 
ment avec  une  curiosité  d'historien,  mais  avec  un  intérêt  plus 
vif,  avec  une  sorte  de  respect  ou  de  piété  filiale. 

Cette  manière  de  voir,  on  le  sait,  n'est  pas  admise  par  tout  le 
monde.  «  Il  serait  téméraire,  lit-on  dans  un  de  nos  meilleurs 
manuels  de  littérature  française  (2),  de  rechercher  dans  l'élo- 
quence et  dans  la  poésie  gallo-romaines  une  première  ébauche 
du  goût  français.  Car  il  s'en  faut  que,  dans  la  latinité  de  l'époque 
impériale,  les  écrivains  Gaulois  fassent  un  groupe  aussi  tranché, 
aussi  caractérisé  que  les  Espagnols  et  surtout  les  Africains,  n 
Voilà  qui  est  bien  vite  dit,  el  l'on  retournerait  volontiers  l'argu- 
ment. Car  enfin,  le  propre  de  nos  écrivains  ne  sera-t-il  pas  d'avoir 
une  physionomie  moins  «  tranchée  »  ou  moins  «  caractérisée  >* 
que  leurs  voisins,  plus  moyenne,  et  plus  aisément  reconnais- 
sable  par  tous?  La  Pléiade  prendra  à  l'Italie  sa  galanterie  délicate 
et  maniérée;  Corneille  empruntera  aux  Espagnols  leur  hé- 
roïsme chevaleresque  ;  les  romantiques  iront  chercher  en  Angle- 
terre et  en  Allemagne  l'âpre  tragique  shakspearien  ou  la  mé- 
lancolie brumeuse  :  mais  tous  atténueront  ce  qu'ils  imitent,  \^ 
dépouilleront  de  ce  qu'il  peut  avoir  d'excessif  et  d'exceptionnel^ 
le  ramèneront  à  des  proportions  plus  modestes,  plus  naturelles,, 
plus  humaines.  Si  donc  les  Gaulois  de  la  littérature  latine  ont^ 
un  talent  plus  régulier  et  un  aspect  plus  effacé  que  leurs  con — 
temporains  d'Espagne  ou  d'Afrique,  je  veux  bien  que  cela  le^ 
rende  moins  intéressans  à  étudier,  mais  non  pas  moins  sem^ — 
blables  à  leurs  successeurs  français,  tout  au  contraire. 

Ce  n'est  pas  d'ailleurs  la  seule  analogie  qu'on  puisse  relever  • 


(1)  Lucrèce,  De  rerum  nalura,  T,  263  : 

Quando  alid  ex  alio  re 
Rom  gigni  patitur,  nii 

(2)  G.  Lanson,  Histoire  de  la  Litlérature  française,  p.  7. 


Quando  alid  ox  alio  reflcit  natara,  nec  ullam 
Rom  gigni  patitur,  nisi  morte  adiuta  aliéna. 


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LA   LirrÉRATURE   0 ALLO- ROMAINE.  557 

Chaque  fois  que  la  communauté  des  genres  ou  des  thèmes  traités 
permet    de  comparer  un  écrivain  gallo-romain  avec  un   latin 
d'Italie,  d'Afrique  ou  d'Espagne,  on  voit  poindre  chez  le  pre- 
mier les  qualités,  eu  les  défauts,  qui  se  retrouveront  plus  tard 
chez  bon  nombre  d'auteurs   français.  Ainsi,   dans   l'éloquence 
d'apparat,  quelle  différence  entre  les  Florides  d'Apulée  et  les 
Panégyriques  d'Eumène  ou  de  Claudius  Mamçrtin  !  Là,  des  cau- 
series fantaisistes  et  décousues,  pleines  de  hors-d'œuvre  capri- 
cieux, brillantes  dans  le  détail,  imsigées,  curieusement  travail- 
lées, avec  une  affectation  perpétuelle  d'esprit  précieux  et  de  style 
artiste;  ici,  des  harangues  solennelles  et  régulières,  d'un  ton  sou- 
tenu, d'une  allure  noble,  uniforme,  tout  à  fait  w  académique.  » 
De  même,  dans  la  littérature  théologique,  saint  Hilaire  est  moins 
emporté  que  Tertullien,  moins  compliqué  que  saint  Augustin, 
moins  tourmenté  que  saint  Jérôme  ;  sa  lucidité  et  sa  précision 
dans  la  controverse,  sa  loyauté  dans  la  polémique,  son  horreur 
des  innovations  capricieuses  et  des  raffinemens  métaphysiques, 
son  invincible  besoin  d'y  voir  clair,  sa  ferme  et  fière  dignité  dans 
ses  relations  avec  ses  collègues  ou  avec  le  pouvoir  impérial,  en 
font  déjà,  treize  cents  ans  d'avance,  un  vrai  prélat  «  gallican.  » 
De  même  encore,  lorsque  Prudence  et  Paulin  de  Noie,  à  peu 
près  en  même  temps,  essaient  de  crée/  rfne  poésie  chrétienne, 
ils  ne  s'y  prennent  pas  de  la  même  façon.  Du  christianisme, 
l'Espagnol  Prudence  envisage  surtout  le  côté  sérieux  et  passionné, 
l'héroïsme  mystique  et  Tardent  ascétisme;  ses  hymnes  en  l'hon- 
neur   des    martyrs,   tout  brûlans  d'une  énergie  concentrée  et 
farouche,  rappellent  l'âpre  stoïcisme  des  Sénèque  et  des  Lucain 
^t  annoncent  la  dévotion  exaltée  des  autos  sacramentales.  Pau- 
Xin,  sans  être  moins  sincère,  est  plus  léger  et  plus  familier: 
xiiême  après  sa  conversion,  au  sein  de  la  pénitence,  il  conserve 
cies  qualités,  déjà  très  françaises,  de  finesse  et  de  bonne  humeur, 
d'enjouement  aimable  et  de  bonté  facile.  La  bonhomie  d'Ausone, 
^aic  et  franche,  un  peu  prosaïque  et  en  quelque  sorte  «  bour- 
geoise, »  l'élégance  ingénieuse  et  la  douce  malice  de  Sulpice 
Sévère,  la  verve  satirique  et   la  curiosité  amusée  de  Sidoine 
Apollinaire,  achèvent  de  faire  de  cette  littérature  gallo-latine 
^ne  esquisse  anticipée  de  notre  littérature  à  nous,  telle  qu'elle 
^  été  dans  sa  période  la  plus  classique  et  la  plus  véritablement 
nationale. 

N'y  a-i-il  là  qu'une  colncidencei  une  ressemblance  fortuite? 


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«S58  HBYUE   DBS   DEUX   MONDES: 

Je  croirais  plutôt  à  une  vraie  filiation  et  Ton  s  en  dpercevfïat 
davantage  si  Ton  n'avait  la  fâcheuse  habitude  de  reléguer  dans 
Tombre  plus  de  la  moitié  des  productions  du  moyen  âge,  sous 
prétexte  qu'elles  sont  écrites  en  latin.  Elles  sont  importantes 
cependant,  et  c'est  faute  d'en  tenir  assez  de  compte  que  l'on 
commet  les  sophismes  les  plus  réjouissans.  On  se  plaint  que  la 
littérature  médiévale  manque  d'idées.  Je  le  crois  bien  !  on  com- 
mence par  oublier  toutes  les  œuvres  où  il  y  en  a.  Les  ouvrages 
de  langue  vulgaire,  chansons  de  geste  ou  romans  de  chevalerie» 
larces  ou  fabliaux,  dont  je  ne  méconnais  point  la  naïveté  tour  à 
tour  émouvante  et  amusante,  ne  sont  pourtant  que  des  divertis- 
semens  de  grands  enfans,  destinés  au  peuple,  ou  aux  barons, 
lesquels  sont  «  peuple  »  par  Tesprit.  Mais  tous  ceux  qui  ont 
quelques  connaissances  et  un  tant  soit  peu  de  force  de  pensée, 
les  clercs,  les  docteurs,  les  érudits,  tous  les  «  intellectuels  »  du 
moyen  âge,  se  servent  du  latin,  qui  demeure  pour  eux  et  par  eux 
une  langue  vivante  en  même  temps  qu'une  langue  savante.  Il  y  a 
là  une  tradition  qui,  sur  notre  sol,  n'a  jamais  été  tout  à  lait 
interrompue.  Après  la  génération  des  Salvien  et  des  Sidoine 
Apollinaire,  qui  a  assisté  à  l'écroulement  de  l'Empire  romain, 
des  poètes  comme  Fortunat,  des  historiens  comme  Grégoire  de 
Tours  et  Frédégaire,  essaient,  —  bien  gauchement,  —  de  rester 
fidèles  aux  formes  classiques.  Les  compilateurs  qui  viennent  en- 
suite conservent  au  moins  le  souvenir  de  la  culture  gréco-latine, 
souvenir  assez  fort  pour  susciter  encore  la  courte  renaissance 
carolingienne.  Puis  ce  sont  les  docteurs  et  théologiens  de  la  sco- 
lastique,  depuis  Hincmar  et  Scot  Erigène  jusqu'à  Gerson;  puis 
les  humanistes  du  xv®  siècle,  dont  les  écrivains  de  notre  Renais- 
sance sont  les  disciples  :  autant  d'anneaux  de  la  chaîne  qui,  à 
travers  les  siècles,  relie  les  contemporains  de  François  I®*^  à  ceux 
de  Dioclétîen  et  de  Constantin.  La  littérature  gallo-latine  est 
donc  bien  Forigine  réelle,  quoique  lointaine,  de  la  nôtre,  et 
puisque,  comme  on  l'a  vu,  elle  en  possède  déjà  quelques  traits 
caractéristiques,  ce  serait  à  peine  user  d'une  formule  paradoxale 
qae  de  l'intituler  «  la  littérature  française  avant  les  Francs.  » 

II 

C*est  ce  qu'avait  assez  ingénieusement  compris,  aux  temps 
du  romantisme,  un  des  érudits  les  plus  féconds,  les  plus  bril- 


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LÀ   LITTÉRATURE   GALLO-ROUAINE.  559 

lans ,  encore  qu'un   peu  superficiel  :  je  veux  parler  de  Jean- 
Jacques  Ampère. 

En  1836,  chargé  d'enseigner  au  Collège  de  France  l'histoire 
de  la  littérature  française,  il  eut  le  mérite  de  s'apercevoir  que 
cette  histoire  commençait  bien  avant  celle  de  la  langue  fran- 
çaise, et  qu'on  ne  pouvait  la  couper  de  ses  racines  romaines.  Il 
présenta  donc  d'abord  un  «  tableau  de  l'état  intellectuel  et  litté- 
raire de  la  France  avant  le  xii®  siècle,  »  et  voici  en  quels  termes 
il  justifiait  son  dessein  :  u  Ce  que  nous  cherchons  dans  la  litté- 
rature, c'est  ce  qu'y  cherchent  tous  ceux  qui  en  font  une  étude 
sérieuse;  nous  prétendons  tracer  l'histoire  du   développement 
intellectuel  et  moral  de  notre  nation.  Que  ce  développement  se 
traduise  dans  une  langue  ou  dans  une  autre,  il  est  impossible 
d'en  passer  sous  silence  une  portion  considérable.  Quand  on 
écrit  l'histoire  des  individus,  on  ne  les  prend  pas  tout  formés, 
tout  développés  ;  on  raconte  les  années  de  leur  enfance,  de  leur 
jeunesse,  et  souvent  ce  récit  n'est  pas  la  partie  la  moins  intéres- 
sante de  leur  biographie.  Ce  n'est  pas  ma  faute,  après  tout,  si 
César  a  conquis  les  Gaules  ;  si  le  christianisme  les  a  trouvées 
latines  ;  si  les  Barbares  ont  été  forcés  de  dépouiller  leur  propre 
idiome  pour  balbutier  d'une  voix  rude  la  langue  des  vaincus  ;  si 
l'unique  culture  du  pays  que  nous  habitons,  jusqu'au  xu*  siècle, 
«  été  latine,  si  le  moyen  ftge,  même  après  l'introduction  de  la 
littérature  vulgaire,  a  continué  l'usage  du  latin  ;  si,  à  la  Renais- 
eance,  l'Europe  a  été  latine  encore  une  fois;  si,  pour  ce  qui  nous 
concerne  particulièrement,  en  France,  le  xvii®  siècle,  averti  par 
son  instinct  profond  du  génie  de  notre  langue  et  de  notre  litté- 
xature,    s'est   refait  presque   complètement  latin;  si   enfin,   à 
l'heure  qu'il  est,  cette  langue  et  cette  littérature  ont  encore  leurs 
:racines  les  plus  profondes,  les  plus  intimes  et  les  plus  vraies,  si 
Je  puis  parler  ainsi,  dans  le  sol  latin...  Il  y  a  donc  une  utilité 
toute  particulière,  une  nécessité  incontestable  à  s'enfoncer  dans 
cette  époque  préliminaire  d'élaboration,  de  préparation,  où  les 
divers  élémens  qui  vivront  plus  tard,  qui  s'organiseront,  fer-- 
mentent  et  se  confondent,  s'amalgament  de  mille  manières.  Il 
est  indispensable  pour  nous  de  plonger  dans  ces  ténèbres  créa- 
trices, dans  cette  ;iuit  vivante  d'où  sortira  la  lumière,  dans  ce 
chaos  fécond  qui  enfantera  un  monde  (1).  » 

(1)  J.-J.  Ampère,  Histoire  littéraire  de  h  France  avant  le  XII*  siècle,  pré  Tare, 
p.x. 


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^560  REVUE  DES   DEUX   MONDES. 

Il  est  difficile  de  montrer  plus  éloquemraeul,  —  sinon  plu^ 
simplement,  —  Tintérét  que  présente,  surtout  pour  des  Français- 
la  littérature  gallo-romaine,  et,  si  Ampère  avait  aussi  exacte^ 
ment  rempli  sa  tâche  qu'il  Tavait  clairement  conçue,  nul  dont 
qu'il  n'eût  laissé  une  œuvré  définitive.  Par  malheur,  son  cours^.^ 

ou  du  moins  le  livre  qui  en  est  sorti,  ne  répond  qu'imparfaite^^ ^ 

ment  à  ces  belles  promesses.  Au  lieu  d'étudier  les  divers  ou 
vrages  gallo-latins  pour  chercher,  en  chacun  d'eux,  les  premier 
germes  de  l'esprit  français,  Ampère  se  contente  d'habitude  .d'e 
donner  une  analyse  hâtive  et  vague,   entremêlée  de  réflexior 
épisodiques  et  de  creuses  généralisations.   Comment  d'ailieui 
suivre  le  développement  réel  d'une  littérature  lorsque,  au  mépr — 
de  la  chronologie,  on  passe  immédiatement  des  Panégyristes^^ 
Ausone  et  à  saint  Paulin,  pour  revenir  ensuite  à  l'arianisme  et:::^ 
saint  Hilaire?  Enfin,  emporté  par  son  zèle  de  «  découvreur. 
Ampère  veut  &  tout  prix  grossir  la   littérature  qui  lui   appa 
tient  par  droit  do  conquête;  il  y  incorpore  d'office  tous  les  éci 
vains  qui,  sans  être  nés  en  Gaule,  y  ont  vécu  quelques  année 
el  tous  ceux  qui  y  sont  nés,  n'y  eussent-ils  pas  vécu  plus  tar 
Il  écrit,  par  exemple,   un  chapitre  sur    Lactance    et  trois  s — ^  ^r 
saint  Ambroise.  Procédé  de   confiscation  bien  étrange   car,  à 

supposer  que  Lactance  ait  écrit  en  Gaule  quelques-uns  de  ^&-^^>s 
ouvrages,  ses  idées  et  son  talent  étaient  définitivement  form  -^^s 
bien  avant  qu'il  n'y  mit  le  pied  ;  et  si  un  hasard  a  fait  naîtrez  ^ 
Trêves  saint  Ambroise,  son  activité  politique  et  religieuse  t 
passe  singulièrement  le  cadre  du  monde  gaulois.  En  somme, 
livre  d'Ampère  est  plutôt  une  compilation,  très  intéressante 
reste,  qu'une  véritable  histoire,  puisqu'il  n'a  de  l'histoire  ni 
méthode,  ni  l'ordre,  ni  Tunité. 

A    peu  près  à  la  même  époque,   dans  un  chapitre  de 
Empire  romain,  Amédée  Thierry  appelait  aussi  lattention 
public  lettré  sur  les  écrivains  latins  de  la  Gaule  (1).  Mais  si 
livre  d'Ampère  est  trop  décousu,  l'étude  de  Thierry,  fort  re 
treinte   d'ailleurs,   est  un  peu  trop  systématique.  Il  voit  bien 
rôle  qu'ont  joué  dans  la  littérature  latine  les  diverses  provinc 
seulement  il   établit  entre  elles  une  succession   chronologiq 
qui  n  existe  pas.  Il  n'y  a  pas,  comme  il  le  croit,  une  péric 
italienne,  une  période  cisalpine,  des  périodes  espagnole,  af 

(1)  Amédée  Thierry,  Tableau  de  VEmpire  romain,  Uv,  III,  ch.  n. 


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LA   UTTfiRATURE  GALLO-ROMAlNES'^f  >,^1 

caine,  gauloise,  mais  simplement  des  littératures  voisines  les 
unes  des  autres,  qui  commencent  plus  ou  moins  tAt,  mais  qui 
se  continuent  simultanément  et  parallèlement.  Au  fond,  de  cette 
question  qu'ils  ont  les  premiers  aperçue,  Ampère  et  Thierrj'  ont 
plutôt  réussi  à  montrer  Timportance  qu'ils  ne  l'ont  vraiment 
traitée.  Et  comme,  d'autre  part,  le  grand  ouvrage  d'Ebert  (1), 
admirablement  documenté,  plein  de  choses  et  d'idées,  n'est  pas 
spécialement  consacré  aux  écrivains  gaulois,  mais  embrasse  tous 
ceux  de  l'Occident,  on  peut  dire  que  nous  n'avons  rien  de  défini- 
tif sur  notre  plus  ancienne  littérature.  Pour  ma  part,  bien  au- 
dessus  des  abondantes  dissertations  d'Ampère  et  de  la  théorie 
artificielle  de  Thierry,  je  mettrais,  malgré  leur  brièveté,  quelques 
pages  de  M.  Gaston  Boissier  sur  Sulpice  Sévère  et  Paulin  d( 
Noie  (2),  pages  charmantes,  agiles  et  suggestives  comme  tou 
jours,  où  sont  merveilleusement  saisis  les  aspects  les  plus  frap- 
pans  de  l'âme  et  de  la  vie  gallo-romaine. 

Si  quelqu'un  voulait  aujourd'hui  reprendre  sur  de  nouvelles 
bases  l'œuvre  d'Ampère,  son  premier  soin  devrait  être  de 
bien  délimiter  son  point  de  vue,  de  ne  pas  embrouiller  les 
questions  en  traitant  ensemble  celles  qui  sont  distinctes,  quoique 
limitrophes,  et  de  ne  pas  gâter,  en  voulant  l'élargir,  un  sujet 
déjà  bien  assez  ample.  Et  d'abord,  il  faudrait  distinguer  ce  qui 
touche  à  la  littérature  proprement  dite  de  ce  qui  concerne  la 
langue.  Qu^il  y  ait  une  littérature  latine  de  Gaule  et  qu'il  y  ait 
une  latinité  gauloise,  ce  sont  deux  problèmes  très  différens,  aux- 
quels on  peut  fort  bien  répondre  d'une  façon  opposée.  Celui  de 
lo  langue  a  été  si  souvent  discuté  et  si  diversement  résolu  qu'il 
n'est  peut-être  pas  inutile  d'en  dire  quelques  mots.  A  première 
vue,  il  est  très  séduisant  de  supposer,  comme  on  l'a  fait  plus 
d'une  fois,  que  le  latin  s'est  diiïérencié  suivant  les  provinces  où 
il  s'est  propagé.  Les  peuples  qui  l'ont  employé  n'étaient  "les 
mêmes  ni  au  physique  ni  au  moral  :  le  mécanisme  propre  de 
leur  gosier  a  dû  modifier  les  sons,  celui  de  leur  cerveau  a  dû 
modifier  les  tours  de  syntaxe.  Chacun  a  ainsi  altéré  le  latin 
dans  un  sens  particulier  et  déterminé.  Et  cette  hypothèse  n'est 
pas  seulement  conforme  à  la  nature  des  choses  :  elle  est  très 
commode  pour  expliquer  logiquement  la  naissance  des  langues 

(1)  Ebert,  Uistoire  générale  de  la  litléralure  du  moyen  âge  en  Occident,  trad. 
Aymeric  et  Condamin.  1. 1. 

(2)  G.  Boissier,  la  Fin  du  paganisme,  liv.  IV,  ch.  u. 

TOME  xxxv.  —  1900  35 


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862  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

romanes,  toutes  dififérentes  entre  elles  et  toutes  différentes  du 
latin.  Car  d'attribuer  cette  naissance  à  l'action  des  Barbares,  cela 
semble  peu  aisé  :  les  Lombards  ou  les  Ostrogoths  en  Italie,  les 
Francs  en  Gaule,  les  Wisigoths  en  Espagne  n'ont  été  ni  assez 
nombreux  ni  assez  développés  intellectuellement  pour  influer 
beaucoup  sur  le  langage  des  vaincus.  Reste  donc  que  ce  lan- 
gage se  soit  transformé  spontanément  en  vertu  des  tendances 
ethniques  :  l'italien,  ce  serait  le  latin  prononcé  par  des  bouches 
italiennes  et  construit  par  des  pensées  italiennes,  et  de  même 
pour  le  français  ou  pour  l'espagnol.  —  Ce  système  ingénieux  se 
tient  très  bien  :  malheureusement  il  est  ruiné  par  les  faits. 
Dès  que  l'on  regarde  les  inscriptions  latines  de  tous  les  pays 
occidentaux,  on  retrouve  partout  les  mêmes  changemens  de  vo- 
cabulaire, de  morphologie  ou  de  syntaxe.  Ainsi,  qu'est-ce  qui 
caractérise  le  roman  du  moyen  âge  ou  le  français  moderne  par 
rapport  au  latin?  C'est  raccourcissement  des  mots  par  la  chute 
des  syllabes  atones;  c'est  le  remplacement  des  cas,  des  temps  et 
des  modes,  en  tant  qu'expressions  des  rapports  entre  les  idées, 
par  des  tours  périphrastiques  formés  à  l'aide  de  prépositions,  de 
conjonctions  ou  de  verbes  auxiliaires;  c'est  enfin  la  substitution 
de  l'ordre  analytique  à  l'ordre  synthétique.  Or  il  n'est  pas  un  de 
ces  traits  qui  ne  se  retrouve  dans  le  latin  gallo-romain,  il  est 
vrai,  mais  aussi  bien  dans  le  latin  hispano-romain  ou  dans  le 
latin  d'Afrique.  Voici  comment  M.  Monceaux  décrit  ce  dernier  : 
«  La  syllabe  accentuée,  de  plus  en  plus  tyrannique,  assourdit, 
abrège  ou  supprime  les  autres,  affaiblit  les  finales.  De  là  beau 
coup  d'erreurs  dans  l'emploi  des  cas,  des  genres  et  des  temps,  et, 
par  conséquent,  une  tendance  à  simplifier  la  déclinaison  comme 
la  conjugaison  ;  puis,  la  nécessité  de  recourir  aux  prépositions, 
aux  conjonctions  et  aux  verbes  auxiliaires  pour  préciser  le  rap- 
port des  mots;  enfin,  dans  la  syntaxe,  une  préférence  marquée 
pour  Tordre  analytique.  Nous  n'insisterons  pas  sur  ces  traits 
communs  au  latin  ^'ulgaire  de  toutes  les  provinces  (1).  »  Ce  té- 
moignage a  d'autant  plus  de  force  qu'il  émane  d'un  des  savansqui 
ont  été  les  plus  tentés  par  l'idée  d'une  différenciation  locale  du 
latin  populaire.  Très  désireux  de  retrouver  dans  la  langue  des 
Africains  la  même  originalité  que  dans  leur  génie  littéraire, 
M.  Monceaux  croit  l'apercevoir  dans  certaines  tendances  habi- 

(1)  Monceaux,  les  Africains^  p.  105. 


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LA  UrrrERAluKE   GALLO-ROMAIN^  '  5B3 

tueiles  atfx  iniRBriptions  de  la  région  de  l'Aifefe  et  atxx  tTUvrages 
d'Apulée,  de  TertuUien  et  d'Arnobe  :  Tamour  des  mots  abstraits, 
la  confusion  des  cas,  des  modes  et  des  temps,  le  besoin  de  ren- 
forcer le  sens  des  mots  par  des  superlatifs  hyperboliques  ou  par 
des  pléonasmes  formant  surcharge,  et  autres  habitudes  qui, 
d'après  lui,  seraient  des  traces  de  l'origine  sémitique  des  popula- 
tions de  r Afrique  du  Nord.  Mais  M.  Monceaux  se  trompe,  ce  me 
semble,  non  pour  avoir  mal  observé  les  textes  épigraphiques 
de  l'Afrique,  mais  pour  les  avoir  trop  exclusivement  obser- 
vés. Les  façons  de  parler  qu'il  signale  sont  fréquentes,  il  est 
vrai,  dans  les  inscriptions  de  la  Numidie  et  de  la  Mauritanie: 
mais  elles  ne  sont  pas  rares  non  plus  dans  celles  de  l'Espagne 
ou  de  la  Narbonnaise,  voire  dans  celles  de  l'Italie.  Les  dis- 
semblances régionales  sont  en  réalité  si  subtiles,  si  insaisis- 
sables, que  l'auteur  d'un  eiçcellent  livre  sur  la  langue  des  inscrip- 
tions gallo-romaines,  M.  Pii'son,  désespère  de  les  déterminer 
avec  un  tant  soit  peu  de  certitude  (1).  w  On  peut  se  demander, 
dit-il,  si  les  documens  latins  que  nous  possédons  nous  permet- 
tront jamais  d'approfondir  cette  question.  On  peut  en  douter 
lorsqu'on  les  compare  entre  eux  ;  on  constate  qu'une  foule  de 
particularités,  qu'on  serait  tout  d'abord  tenté  de  considérer 
comme  spéciales  à  une  province,  se  retrouvent  dans  les  textes 
provenant  d'autres  régions.  D'autre  part,  les  traits  qui  restent 
isolés  après  la  comparaison  trahissent  des  altérations  d'im  ca- 
ractère si  général  qu'il  serait  très  hasardeux  d'y  reconnaître  des 
différences  locales.  »  Je  crois  en  effet  qu'il  faut  dire  adieu  à  cette 
chimère  des  latinités  provinciales.  Le  latin  s'altère  dans  tous  les 
pays  sous  l'Empire,  il  s'altère  d'autant  plus  à  mesure  qu'on 
s'éloigne  de  l'époque  classique,  et  surtout  à  mesure  que  ceux 
qui  le  parlent  sont  plus  dépourvus  de  culture  intellectuelle, 
mais  il  s'altère  partout  de  la  même  façon.  Les  seules  différences 
qu'on  puisse  apercevoir  tiennent  à  la  chronologie  ou  à  la  hié- 
rarchie sociale,  non  à  la  géographie. 

(1)  J.  Pirson,  la  Langue  des  inscriptions  latines  de  la  Gaule,  p.  323.  Au  cours- 
de  son  étude,  M.  Pirson  multiplie  les  remarques  de  ce  genre  :  il  montre  que  Itf 
latinité  gauloise  n'est  pas  seule  à  substituer  un  e  long  à  l't  long  (p.  11).  ou  un  t  à 
un  •  atone  (p.  32),  ni  à  employer  le  génitif  illorum  au  lieu  du  possessif  suui 
(p.  203)  ;  —  qu'elle  ne  compte  pas  moins  de  mots  dépourvus  de  s  final  ou  de  /  final 
que  celles  des  autres  pays  (p.  103);  —  qu'elle  redouble  les  consonnes  aussi  bien 
que  celle  de  l'Italie  (p.  83)  ;  —  qu'elle  emploie  des  formes  de  noms  propres  en  osu$ 
et  des  pléonasmes  laudatifs  aussi  bien  aue  celle  d'Afrique  (p.  22t  et  307),  etc 


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564  RE\nUE   DES    DEUX    MONDES. 

Mais  il  y  a  plus  :  au  point  de  vue  qui  nous  occupe,  peu  im- 
porterait que  le  peuple  de  la  Gaule  eût  parlé  une  langue  uu 
peu  dififérente  de  celle  des  autres  populations;   le  contrecoup 
ne  s'en  serait  presque  pas  fait  sentir  dans  la  littérature.  Celle-ci 
n'a  jamais  dépendu  du  parler  populaire;  elle  a  toujours  eu  son 
dialecte  à  part,  ce  qu'on  est  convenu  d'appeler  le  «  latin  clas- 
sique, »  et  qui  est  en  réalité  une  création  artistique,  pour  ne  pas 
dire  artificielle.  Il  en  était  déjà  ainsi  à  Rome  même,  et  à  l'époque 
de  sa  plus  brillante  floraison  :  ni  le  vocabulaire,  ni  la  pronon- 
ciation, ni  la  syntaxe  de  Cicéron  ou  de  César,  de  Virgile  ou  de 
Tite-Live  ne  correspondent  à  ce  qu'on  parlait  autour  d'eux.  Pen- 
dant la  période  impériale,  et  dans  les   provinces,  ce   divorce 
entre  l'idiome  des  lettrés  et  celui  de  la  foule  s'accuse  encore. 
Sans  doute  quelques  écrivains  se  laissent  contaminer  par  les 
façons  dé  parler  populaires  ;  mais  ils  sont  assez  rares  :  l'enseigne- 
ment de  l'école  et  l'imitation  des  modèles  classiques  préservent 
la  plupart  des  auteurs  des  locutions  plébéiennes.  En  Gaule  tout 
au  moins,  l'invasion  des  vulgarismes  dans  la  langue  des  livres 
se  réduit  à  fort  peu  de  chose  :  les  écrivains  gallo-romains,  très 
consen'ateurs  de  doctrine  et  très  réguliers  d'esprit,  gardent  avec 
un  soin  puriste  les  habitudes  grammaticales  de  la  bonne  époque. 
Ain^i  donc  un  latin  vulgaire  à  peu  près  identique  à  celui 
de  tous  les  pays  de  l'Empire,  un  latin  littéraire  fidèlement  cal- 
qué  sur  celui  des  grands  auteurs,   voilà  en  somme  ce  qu'on 
trouve  dans  la  Gaule  romaine  :  elle  n'a  rien  créé  et  ne  s'est  dis- 
tinguée en  rien  au  point  de  vue  de  la  langue.  Cette  constatation 
s'impose  :  mais  on  n'en  peut  rien  préjuger  pour  ce  qui  est  de 
l'originalité  littéraire  proprement  dite.  Deux  littératures  peuvent 
fort  bien  se  servir  du  même  idiome  et  avoir  néanmoins  des  phy- 
sionomies nettement  distinctes.  Du  temps  où  le  français  était  la 
langue  de  tous  les  Européens  cultivés,  les  écrivains  allemands, 
russes  ou  anglais  qui  en  faisaient  usage  n'étaient  pas  pour  cela 
des  écrivains  français.  Aujourd'hui  encore,  on  ne  saurait  con- 
fondre la  littérature  allemande  de  Vienne  avec  celle  de  Berlin,  ni 
la  littérature  anglaise  de  New- York  avec  celle  de  Londres.  La 
question  reste  donc  entière,  et  il  y  aurait,  ce  me  semble,  un 
égal  sophisme  à  affirmer  a  priori  que  le  peuple  gallo-romain  a 
dû  parler  un   latin  particulier,  ou  à  prétendre  qu'ayant  eu  la 
même  langue  que  ses  voisins,  il  n'a  pas  pu  avoir  une  littérature 
à  lui. 


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LA    LITTÉRATURE    GALLO-ROMAINE,  S65 

Non  seulement  il  faut  séparer  soigneusement  la  question  de 
la  littérature  de  celle  de  la  langue,  mais  dans  la  littérature 
même  il  importe  de  faire  certaines  distinctions.  Doit-on,  par 
exemple,  y  comprendre  les  écrivains  originaires  de  la  Cisalpine, 
nés  eUx  aussi  «  en  Gaule  »  pour  parler  comme  les  anciens,  et 
issus  d'une  race  gauloise  latinisée?  Assurément  il  serait  tentant 
de  rattacher  à  la  littérature  gallo-romaine  des  auteurs  comme 
le  Véronais  Catulle,  le  Mantouan  Virgile,  le  Padouan  Tite-Live, 
le  Cômais  Pline  le  Jeune.  Et  les  argumens  ne  manqueraient  pas 
à  qui  voudrait  retrouver  en  eux  certains  caractères  de  notre 
esprit  national.  Ainsi  il  suffirait  de  prendre  Catulle,  non  pas  lors- 
qu41  s'occupe  à  traduire  ou  à  «  adapter  »  des  poèmes  alexan- 
drins, mais  lorsque,  cédant  à  sa  fantaisie  spontanée,  il  écrit  des 
vers  d'amour  ou  des  vers  satiriques.  Les  premiers  ont,  comme 
dit  Fénelon,  une  «  simplicité  passionnée,  »  une  franchise  pré- 
cise et  directe,  une  souplesse  aisée,  qui  contraste  avec  la  gau- 
cherie pédantesque  de  Properce  et  la  virtuosité  subtile  d'Ovide  : 
ce  n'est  pas  en  vain  qu'on  les  a  si  souvent  comparés  à  ceux  de 
Musset,  le  plus  français,  le  plus  parisien  de  nos  poètes  lyriques. 
Quant  à  ses  épigrammes,  leur  finesse  (au  moins  relative)  et  leur 
naturel  se  distinguent  de  l'exagération  boufiFonne  et  triviale  de 
celles  de  Martial  comme  la  plaisanterie  française  s'oppose  au 
grotesque  ou  au  picaresque  espagnol;  elles  sont  dirigées  d'ail- 
leurs le  plus  souvent  contre  les  gens  qui  pèchent  par  défaut 
d'élégance  ou  de  courtoisie,  dominées  par  conséquent  par  cette 
conception  de  la  vie  mondaine  qui  chez  nous  séduira  tant  de 
poètes  de  ruelles,  de  cour  ou  de  salon.  —  Virgile,  de  son  côté, 
Virgile,  grec  par  l'érudition,  romain  par  le  patriotisme,  est  des 
nôtres  cependant  par  certaines  tendances  de  son  génie,  pur  sa 
facilité  à  s'assimiler  ce  qu'il  emprunte,  son  habileté  h  fondre 
ensemble  des  élémens  divers  et  même  opposés,  l'égalité  de  son 
inspiration,  l'harmonieux  équilibre  de  sa  composition,  la  perfec- 
tion mesurée  de  son  style,  tout  ce  qui  en  un  mot  le  différencie 
profondément  de  l'abrupt  Lucrèce  ou  du  fougueux  Lucain  :  ici 
encore  une  comparaison  bien  souvent  répétée,  banale  môme, 
entre  lui  et  notre  Racine,  nous  avertit  qu'il  n'est  pas  pour  nous 
un  étranger.  Et  ce  n'en  est  pas  un  non  plus  que  Tite-Live.  —  Des 
idées  générales  judicieuses  et  moyennes,  des  alignemens  régu- 
liers de  déductions,  des  développemens  abondans,  un  beau  lan- 
gage à  la  fois  facile  et  précis,  peu  de  couleur,  peu  d'imaginationj 


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566  <  REVUE  DES  DEUX  MONDES> 

mais  une  force  consciente  et  maîtresse  d'elle-même:  n'est-ce  pas 
là  déjà,  dans  les  récits  et  les  discours  des  Décades ,  la  «  raison 
oratoire  »  que  Taine  présentera  comme  la  faculté  maîtresse  de 
notre  art  classique?  —  Pline  le  Jeune, enfin, aurait-il  été  déplace 
dans  les  cercles  polis  de  notre  xvn«  siècle?  Son  respect  des  bien 
séances,  son  humeur  sociable  et  accueillante,  sa  bonne  grâce 
envers  ses  égaux,  sa  douceur  pour  ses  inférieurs,  sa  modération 
dans  les  désirs,  sa  gaîté  de  bon  ton,  son  goût,  très  vif  sinon  très 
éclairé,  des  plaisirs  de  Tesprit,  sa  finesse  ingénieuse,  un  peu 
superficielle  à  l'ordinaire,  non  incapable  pourtant  de  sérieuses 
réflexions,  tout,  jusqu'à  sa  vanité  et  à  sa  coquetterie,  ne  contri- 
bue-t-il  pas  à  faire  de  lui  une  image  anticipée,  point  sublime, 
mais  agréable  et  sympathique  en  somme,  de  l'esprit  mondain 
français  ? —  Ce  qui  prouve,  au  surplus,  que  tous  ces  écrivains  sont 
bien,  à  des  titres  divers,  nos  compatriotes,  c'est  qu'ils  ont  tou- 
jours été  très  aimés  chez  nous.  Pline,  bien  plus  que  Cicéron,  a 
été  le  modèle  favori  de  nos  épistoliers.  Dès  que  le  goût  français 
a  commencé  à  prendre  conscience  de  lui-même,  à  classer  et  trier 
ses  lectures  après  la  débauche  d'érudition  de  la  Renaissance,  il 
s'est  empressé  de  mettre  Catulle  bien  au-dessus  de  Martial  et 
Virgile  bien  au-dessus  de  Lucrèce  (1).  Virgile  notamment  a  été 
l'objet  d'un  culte  ininterrompu,  depuis  Ronsard  jusqu'à  Sainte- 
Beuve,  en  passant  par  Montaigne,  Racine,  Fénelon,  Voltaire, 
Chateaubriand  et  Hugo.  Et  Tite-Live,  s'il  est  aujourd'hui  sacrifié 
à  Tacite,  a  eu  longtemps  une  profonde  influence  :  car  Tite-Live, 
à  lui  seul,  remplit  les  trois  quarts  du  Contiones;  et  le  Coniiones 
avec  ses  nobles  maximes  et  ses  belles  tirades,  toutes  pleines  de 
l'atnour  de  la  «  patrie  »  et  de  la  «  liberté,  »  c'est  la  tragédie 
classique  de  Corneille  et  de  Voltaire,  c'est  la  philosophie  poli- 
tique de  Rousseau,  c'est  Téloquence  révolutionnaire,  qui  en  sont 
issues  en  grande  partie. 

Malgré  toutes  ces  raisons,  dont  je  ne  crois  pas  avoir  dissi- 


(i)  C'est  ce  qui  apparaît  nettement  dans  le  chapitre  de  Montaigne  sur  les 
Livres  (ii,  x)  :  «  11  m'a  toujours  semblé  qu'en  la  poésie,  Virgile,  Lucrèce,  Catulle  et 
Horace  tiennent  de  bien  loin  le  premier  rang  ;  et  signamraent  Virgile  en  ses  Géor- 
giqueSf  que  j'estime  le  plus  accompli  ouvrage  de  la  poésie...  Ceux  des  temps  voi- 
sins à  Virgile  se  plaignaient  de  quoi  aucuns  lui  comparaient  Lucrèce  ;  je  suis  d'opi- 
nion  que  c'est,  à  la  vérité,  une  comparaison  inégale...  11  n'y  a  bon  juge  qui 
n'admire  plus  sans  comparaison  l'égale  polissure  et  cette  perpétuelle  douceur  et 
beauté  fleurissante  des  épigrammes  de  Catulle  que  tou«  les  aiguillons  de  quel 
Martial  aieuise  la  queue  ^qs  siens.  » 


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LA   LITTÉRATURE   GALLO-ROMAINE.  '   667 

muIé  la  force,  il  me  semble  plus  prudent  de  ne  pas  faire  entrer 
Catulle  et  Virgile,  Tite-Live  et  Pline,  dans  une  histoire  de  la 
littérature  gallo-romaine.  La  nature  de  leur  talent  est  trop  com- 
plexe, et  ce  serait  vraiment  la  mutiler  que  de  Texaminer  à  ce 
seul  point  de  vue,  quelque  légitime  qu'il  pût  être.  Puis,  sur  le 
sol  où  ils  sont  nés,  les  peuples  ont  été  trop  nombreux,  trop  vite 
et  trop  intimement  fondus  ensemble,  pour  que  Tinfluence  de  race 
puisse  se  laisser  définir.  Surtout,  cette  influence  n'a  pas  été  cor- 
Toborée,  en  ce  qui  les  concerne,  par  l'action  du  milieu  local  : 
nés  en  pays  gaulois,  c'est  à  Rome  qu'ils  ont  vécu,  c'est  pour 
Rome  qu'ils  ont  écrit,  au  même  titre  que  leurs  contemporains 
d'origine  italienne.  Leur  extraction  est  bien  pour  quelque  chose 
dans  la  genèse  de  leui»s  œuvres,  et  c'est  parce  qu'on  l'oublie  trop 
que  j'ai  signalé  certaines  affinités  entre  leur  esprit  et  le  nôtre: 
mais  ces  affinités  ne  sont  pus  suffisantes  pour  qu  on  puisse  les 
isoler  au  sein  de  la  littérature  latine  classique.  Ce  sont  des 
Romains  d'origine  gauloise,  et  non  des  Gallo-Romains. 

Pour  des  raisons  analogues,  il  n'y  a  pas  à  insister  sur  les 
premiers  écrivains  issus  de  la  Gaule  transalpine,  les  poètes  Vale- 
ri'us  Cato,  Varron  de  l'Atax,  Cornélius  Gallus,  les  orateurs  Votie- 
nus  Montanus,  Domitius  Afer,  Marcus  Aper  et  Julius  Secundus. 
D'abord  ils  nous  sont  fort  mal  connus,  presque  exclusivement 
par  de  rares  fragmens  ou  par  des  témoignages  accidentels,  si 
bien  que  toute  affirmation  sur  leur  compte  reste  forcément  hy- 
pothétique. Sans  doute,  on  croit  apercevoir  que  les  rhéteurs 
gaulois  du  i®"^  siècle  n'ont  pas  partagé  le  goût  de  leurs  voisins 
d'Espagne  pour  la  grandiloquence  boursouflée  :  Voticnus  blâmait 
les  traits  exagérés  ou  raffinés  de  ses  confrères,  et  Domitius  Afer, 
très  moderne  par  son  «  arrivisme  »  dénué  de  scrupules,  était  en 
littérature  très  classique  et  très  attaché  à  l'imitation  cicéro- 
nienne.  Mais  ces  indications  ne  peuvent  que  demeurer  fort 
vagues  avec  le  peu  de  renseignemens  dont  nous  disposons.  En 
aurions-nous  davantage,  d'ailleurs,  que  la  même  question  se 
poserait  toujours  :  jusqu'à  quel  point  ces  auteurs  appartiennent 
ils  à  la  Gaule?  en  sont-ils  même  les  fils?  ou  ne  sont-ce  pas  plu- 
tôt des  descendans  de  colons  romains  établis  à  Narbonne,  à 
Nîmes  ou  à  Fréjus  ?  En  tout  cas,  n'ont-ils  pas  de  très  bonne 
heure  déserté  le  pays  natal  pour  venir  chercher  à  Home  la  for- 
tune ou  la  gloire  littéraire  ?  un  Cornélius  Gallus,  ami  de  Virgile 
et  gouverneur  de  l'Egypte,  un  Domitius  Afer,  accusateur  aux 


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5GS  REVUE   DES   DEUX.  3iONDES. 

gages  de  Tibère,  puis  avocat  sous  Caligula  et  Claude,  un  Aper. 
que  Tacite  nous  montre  causant  familièrement  avec  le  descen- 
dant de  la  vieille  maison  romaine  des  Messalla,  ne  sont-ce  pas 
là  des  «  déracinés,  »  chez  lesquels  la  marque  locale  devait  être 
singulièrement  atténuée  ?  —  J'en  dirai  autant  de  Trogue  Pompée, 
qui  était  issu  dWe  ancienne  famille  gauloise,  mais  dont  le  père 
était  un  secrétaire  de  César,  et  dont  au  surplus  nous  ne  con- 
naissons que  bien  imparfaitement  l'histoire  universelle  à  travers 
le  médiocre  abrégé  de  Justin.  —  J'en  dirai  autant  encore  de 
Pétrone,  dont  on  a  souvent  voulu  faire  un  de  nos  ancêtres.  «  Si 
Pétrone  est  un  Romain  véritable,  »  disait  récemment  un  traduc- 
teur américain .  du  Satiricon,  M.   H.  Thurston  Peck,  «  s'il  est 
Romain  au  môme  titre  que  Gicéron  ou  Tacite,  il  est  étrange 
qu'il  n'ait  pas  eu  à  Rome  de  précurseur  ni  de  successeur,  et  qu'il 
taille,  pour  lui  Irouver  des  analogues,  descendre  jusqu'à  la  lit- 
térature française  moderne.  »   Et  M.  Collignon,  l'homme  de 
France  qui  s'est  le  plus  occupé  de  Pétrone,  trouve  «  tentante,  « 
lui  aussi,  cette  hypothèse  qui  ferait  de  Prtrone  «  le  compatriote 
de  nos  maîtres  en  l'art  du  conte  et  de  la  nouvelle.  »  Tentante, 
soit!  mais  pour  qu'elle  fût  vraie,  il  faudrait  d'abord  que  l'auteur 
du  Satiricon  fût  le  môme  que  le  chevalier  Petronius  Arbiter,  ce 
qui  n'est  pas  sûr;  ensuite,  que  ce  Petronius  Arbiter  fût  de  Mar- 
seille, ce  qui  n'est  pas  sûr  non  plus;  et  quand  tout  cela  serait 
vrai,  il  resterait  que  le  Satiricon,  écrit  à  la  cour  de  Néron  ou 
dans  quelque  villa  de  Campanie,  n'est  pas  plus  un  roman  mar- 
seillais ou  gaulois  que  le  Gil  Blas  de  Le  Sage  n'est  un  roman 
breton.  Au  fond,  Pétrone  comme  Trogue  Pompée,  et  tous  les 
orateurs  ou  poètes  qu'a  produits  la  Narbonnaise  à  la  fin  de  la 
République  ou  au  commencement  de  TEmpire,  peuvent  bien 
figurer,  si  l'on  veut,  dans  un  répertoire  des  hommes  célèbres  nés 
en  Gaule,  mais  non  pas  dans  une  histoire  de  la  littérature  gallo- 
romaine. 

III 

Cette  littérature  ne  date  en  réalité  que  du  iv«  siècle,  et 
j'ajoute  qu'elle  ne  pouvait  guère  éclore  auparavant  :  il  fallait 
lour  cela  que  plusieurs  conditions  préalables  se  fussent  réalisées, 
et  tout  d'abord,  que  la  culture  latine  eût  profondément  pénétré 
dans  toute  la  Gaule.  Or  cette  diiïusion  a  dû  demander  un  cer- 


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LA   LITTÉRATURE    GALLO-ROMAINE.  5C9 

taîn  temps  pour  être  complète  et  intime  :  il  me  semble  qu'on  en 
a  quelquefois  exagéré  la  rapidité,  parce  que  l'on  confond  deux 
choses  distinctes,  les  aspirations  politiques  et  les  habitudes  de  la 
vie  quotidienne.  —  Assurément  les  Gaulois  sont  devenus  de  très 
bonne  heure,  et  de  très  bon  cœur,  de  fidèles  sujets  de  Rome.  Dix 
ans  de  guerre,  puis,  sous  le  règne  d'Auguste,  quelques  expédi- 
tions sans  importance,  ont  suffi  pour  détruire  toute  velléité  de 
rébellion.  Dès  lors,  il  pourra  bien  y  avoir  des  conspirations  in- 
dividuelles comme  celles  de  Florus  et  de  Sacrovir,  de  Sabinus, 
Classicus  et  Tutor  (1),  des  séditions  militaires  comme  celle  de 
Vindex,  des  «  jacqueries  »  comme  celle  des  Bagaudes,  mais  ni 
*es  unes  ni  les  autres  n'auront  un  caractère  national.  L'historien 
Dion  Cassius  n'exagère  pas  lorsqu'il  fait  dire  à  Antoine,  au  len- 
demain de  la  mort  de  César,  que  la  Gaule  est  maintenant  aussi 
soumise  et  aussi  florissante  que  l'Italie  (2),  et  l'empereur  Claude 
n'emploie  pas  une  vaine  formule  quand  il  résume  ainsi  l'histoire 
des  Gaulois  dans  leurs  relations  avec  Rome  :  dix  ans  de  lutte, 
puis  un  siècle  d'inébranlable  obéissance,  môme  à  travers  les 
circonstances  les  plus  critiques  (3).  Les  faits  confirment  ces  té- 
moignages :  ainsi,  moins  de  vingt  ans  après  la  fondation  de  Co- 
logne chez  les  Ubiens,  cette  peuplade  pourtant  belliqueuse  et 
remuante  est  si  bien  désarmée  qu'elle  refuse  de  s'associer  à  la 
rébellion  de  ses  voisins  (4).  Et  enfin,  ce  qui  prouve  qu'il  ne 
s'agit  pas  seulement  d'une  résignation  passive,  mais  d'une  adhé- 
sion spontanée,  c'est  Tempressement  que  mettent  les  vaincus  à 
accepter,  à  solliciter  môme  le  droit  de  cité,  ou  à  défaut  le  droit 
latin,  ou  à  défaut  le  titre  d'((  alliés  du  peuple  romain,  »  bref  à 
revêtir  le  plus  qu'ils  peuvent  la  nationalité  romaine. —  Tout  cela 

(1)  On  a  quelquefois  présenté  la  révolte  de  Sabinus,  Classicus  et  Tutor  comme 
un  soulèvement  national,  mais  cette  hypothèse  tombe  devant  les  faits  suivans  : 
Sabinus  attaquait  si  peu  la  domination  romaine  qu'il  se  prétendait  issu  du  conqué- 
rant Jules  César  ;  Classicus  portait  le  costume  de  général  romain  ;  Civilis  même, 
Germain  d'origine  cependant,  songeait  à  une  alliance  avec  le  chef  des  légions  Ce- 
realis.  En  tout  cas,  il  n'y  eut  que  4  tribus  gauloises  qui  se  soulevèrent  sur  64,  et 
toutes  les  quatre  étaient  de  la  zone  frontière,  presque  autant  germaniques  que 
gauloises. 

(2)  Dion  Cassius,  XLIV,  42  :  Ka(  vûv  SeSovXcorai  \t.h  TaXoLxia,  t)  toûc  xe  Ai^Spcova; 
xai  Touç  K^(ji6pouc  ^9'  Y)|iâç  à?co(rce{Xa<ra  x(xi  'xttùp^t'.':oLi  irSua  wencep  aÙTTj  t|  'IxaXa. 

(3)  Discours  de  Claude  (Tables  de  Lyon)  :  «  Si  quis  hoc  intuetur  quod  belle  per 
decem  annos  exercuerunt  diuum  Iulium,  idem  opponat  centum  annorum  immo* 
bilem  fidem  obsequiumque  multis  trepidis  rébus  nostris  plus  quam  expertum.  »  — 
Tacite,  Annales,  XI,  24  :  «  Si  cuncta^bella  recenseas,  nullum  breuiore  spatio  quam 
ad  versus  Gallos  confectum  :  continua  inde  ac  fida  pax.  » 

(4)  Tacite,  llistoiers,  IV,  65. 


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570  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

est  vrai,  maïs  autre  chose  est  de  se  plier  aux  lois  d'une  nation 
victorieuse,  autre  chose  est  d'en  prendre  les  mœurs.  Môme 
quand  on  le  désire,  on  réussit  moins  vite  à  changer  son  carac- 
tère que  sa  condition  politique.  Les  documens  officiels  nous  font» 
connaître  la  situation  légale  de  la  population  gauloise  :  son 
âme  nous  échappe  en  partie,  et,  si  nous  la  connaissions  mieux, 
peut-être  trouverions-nous  que,  sans  répugnance  de  parti  pris, 
mais  par  la  seule  force  des  choses,  elle  s'est  plus  lentement 
transformée  qu'on  n'est  porté  à  le  croire. 

En  voici  quelques  indices.  Strabon  dit  que  les  Romains  inter- 
dirent aux  Gaulois  de  porter  des  crânes  humains  suspendus  au 
cou  de  leurs  chevaux  et  d'immoler  des  hommes  à  leurs  divinités  : 
c'est  donc  que  d'eux-mêmes  ils  n'auraient  pas  renoncé  à  ces  ha- 
bitudes sanglantes  (i).  Claude,  pourtant  si  favorable  aux  Gaulois, 
celui  qui  leur  ouvrit  les  portes  du  Sénat  et  qu'on  accusait  ironi- 
quement «  d'avoir  conquis  Rome  comme  un  franc  Gaulois  qu'il 
était  (2),  »  Claude  fut  obligé  d'exercer  des  mesures  de  rigueur 
contre  les  cruelles  pratiques  du  druidisme  (3).  Voilà  ^pour  les 
mœurs  ;  quant  à  la  culture  intellectuelle,  sans  doute  Martial  (4) 
et  Pline  le  Jeune  (5)  se  félicitent  d'avoir  trouvé  en  Gaule  des 
lecteurs  pour  leurs  ouvrages  ;  mais,  dans  leur  joie  môme,  il  entre 
un  peu  d'étonnement,  comme  si  ce  pays  leur  semblait  encore  à 
demi  barbare,  et  bien  peu  fait  pour  goûter  les  productions  litté- 
raires de  Rome.  Encore  ne  parlent-ils  que  de,  colonies  romaines, 
de  Vienne  ou  de  Lyon;  mais  ailleurs,  le  même  Martial  traite  de 
lourdauds,  crassi,  les  habitans  de  Bordeaux  (6),  qui  cependant 
seront  au  premier  rang  de  la  littérature  gallo-romaine  quand  il 
y  en  aura  une.  A  la  vérité,  il  ne  faut  pas  grossir  outre  mesure 

(1)  strabon,  IV,  4,  6  :  Kaf  toutwv  î?itau<Tav  «Otouc  *Pa)(iaïoi. 

(2)  Sénèque,  Apncol.y  6  :  «  Ad  sextum  decimum  lapidem  natus  est  a  Vienna  * 
Gallus  germanus.  Itaque,  quod  Gallum  facere  oportebat,  Romam  cepit.  • 

(3)  Suétone,  Claude^  25  :  «  Druidarum  religionem  apud  Gallos,  dirae  immani- 
tatis,  et  tantum  ciuibus  sub  Augusto  interdictam,  penitus  aboleuit.  » 

(4)  Martial,  Epigr,,  VII,  88  : 

Fertar  habere  meos,  si  nera  est  fama,  libellos 

Inter  delicias  pulchra  Vienna  suas... 
Hoc  ego  maluerim  quam  si  mea  carmina  canteot 

Qai  Nilum  ex  ipso  protinas  ore  bibunt 
Quam  meos  hispano  si  me  Tagus  impleat  anro 

Pascat  et  Hybla  meaa,  pascat  Hymettos  apea. 

Comp.  Epigr.,  VIII,  72  (sur  Narbonne). 

(3)  Pline  le  Jeune,  Epist.,  IX,  H  :  «  Bibliopolas  Lugduni  esse  nonpotabam,  ao 
tanto  libentius  ex  litteris  tuis  cognoui  uenditari  libellos  meos.  » 
(6)  Martial,  Epigr.,  IX,  32. 


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LA   L.lTfËRATURE    GALLO-ROMAINE.  5)71 

rimpC)naixcfe  de  ces  petits  faits;  il  ne  faut  pas  oublier  qu'il  ei? 
est  d'autres  qui  nous  montrent  la  Gaule  initiée  largement  aux 
mœurs  de  ses  vainqueurs.  En  réalité,  il  a  dû  y  avoir,  depuit 
César  jusqu'à  Constantin,  ime  pénétration  graduelle. 

La  civilisation  latine  avait,  pour  se  propager  dans  les  pays 
conquis,  deux  moyens  principaux  :  les  colonies  et  les  écoles.  Or 
les  colonies,  images  ou  prolongemens  de  la  cité  romaine  en  terre 
étrangère,  étaient  assez  peu  nombreuses  dans  la  Gaule.  Surtout, 
elles  lui  étaient  comme  extérieures  :  la  plupart  se  trouvaient  ou 
bien  dans  la  Narbonnaise,  région  depuis  longtemps  soumise,  que 
les  anciens  distinguaient  du  reste  de  la  Gaule  (1),  ou  bien  dans 
la  Belgique,  dans  le  pays  limitrophe  de  la  Germanie,  où  elles 
surveillaient  le  Jura  et  le  Rhin.  Fréjus,  Arles  et  Aix,  Narbonne, 
Béziers  et  Nîmes,  Orange,  Valence  et  Vienne  d'une  part,  de 
''autre  Lyon,  Besapçon,  Langres,  Trêves,  Cologne,  bordaient  en 
quelque  sorte  le  pays  gaulois  sans  Tenlamer  (2).  A  l'intérieur,  il 
n'y  avait  presque  que  des  villes  indigènes,  qui  sans  doute  reçurent 
aussi  la  culture  romaine,  mais  plus  tard,  et  pour  ainsi  dire  indi- 
rectement. —  Quant  aux  écoles,  si  puissantes  pour  répandre  dans 
les  provinces  la  langue,  les  idées,  les  croyances,  les  sentimens, 
en  un  mot  le  tour  d'esprit  de  la  capitale,  elles  ne  furent  pas  non 
plus  tout  d'abord  très  multipliées  chez  les  Gaulois  (3).  Dans  les 
premiers  siècles  de  la  domination  romaine,  il  n'y  en  avait  guère 
que  deux  qui  fussent  vraiment  importantes,  celle  de  Marseille  et 
celle  d'Autun.  Encore  celle  de  Marseille,  fidèle  à  ses  origines 
phocéennes,  enseignait  surtout  la  philosophie  grecque,  l'élo- 
quence grecque,  la  médecine  grecque  :  les  grands  noms  y  étaient 
Homère  et  Platon,  non  Cicéron  et  Virgile;  elle  faisait  plutôt  con- 

(!)  La  Narbonnaise  ou  vallée  inférieure  du  Rhône  avait  été  réduite  en  province 
Tomaine  soixante  ans  environ  avant  que  César  ne  mit  le  pied  en  Gaule.  Elle  resta 
toujours  distincte  administrativement  de  ce  qu'on  appelait  les  «  trois  Gaules,  <*  et, 
par  exemple,  n'envoya  jamais  de  délégués  au  conseil  fédéral  de  Lyon. 

(2)  C'est  également  dans  les  mêmes  régions  que  se  trouvaient  cantonnées  les 
légions,  qui  étaient,  elles  aussi,  des  centres  d'influence  romaine  très  actifs.  Enfin, 
cette  répartition  géographique  est  encore  celle  des  Augustales,  ces  prêtres  de 
l'empereur  pris  dans  la  plèbe  des  cités,  qui  étaient  peut-être  les  sujets  les  plus 
dévoués  à  Rome  :  ils  paraissent  avoir  été  nombreux  surtout  dans  la  Narbonnaise 
et  la  Belgique,  plus  rares  partout  ailleurs. 

(3)  Strabon,  IV,  i,  5,  semble  dire  le  contraire  quand  il  parle  des  professeurs 
appelés  et  payés  par  les  États  ou  les  particuliers  gaulois.  Mais  son  témoignage 
parait  $e  rapporter  surtout  à  la  région  qui  avoisine  Marseille.  H  faudrait  aussi  dis- 
tinguer entre  les  maîtres  élémentaires,  litteratoreSf  qui  ont  dû  être  nombreux,  et 
les  grammairiens  et  les  rhéteurs. 


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'^^^Pfl^ 


5/2  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

currence  à  Athènes  dans  le  monde  occidental  qu'elle  ne  servait 
Tinfluence  romaine.  Autun,  au  contraire,  était  un  centre  vrai- 
ment latin.  Comme,  bien  avant  la  conquête,  les  Éduens  avaient 
embrassé  la  cause  de  Rome  et  reçu  ce  titre  de  «  frères  du  peuple 
romain  »  que  leurs  descendans  portaient  encore  orgueilleusement 
sous  Constantin  (1),  c'est  à  eux,  tout  naturellement,  qu'allèrent 
les  premiers  bienfaits  des  vainqueurs,  ou  plutôt  Rome  continua 
à  faire  servir  à  son  œuvre  d'assimilation  ces  fidèles  amis.  De 
même  que  la  politique  éduenne  avait  aidé  César  à  conquérir  la 
Gaule,  les  écoles  des  Éduens  aidèrent  ses  successeurs  à  compléter 
par  l'autorité  intellectuelle  l'œuvre  commencée  par  la  force. 
Sous  le  règne  de  Tibère,  Tacite  nous  montre  les  jeunes  nobles 
gaulois  se  portant  en  foule  à  Autun  pour  y  apprendre  la  gram- 
maire et  la  rhétorique  latines  (2).  Mais  cette  école  si  brillante 
resta  longtemps  isolée.  Ce  n'est  que  plus  tard  qu'apparurent  ses- 
rivales,  celle  de  Reims  d'abord,  puis  celles  de  Narbonnc,  de  Tou- 
louse, d'Auch,  de  Poitiers,  surtout  celle  de  Bordeaux,  et  cette 
extension  de  l'enseignement  coïncide  sans  nul  doute  avec  celle 
de  la  culture  romaine. 

Ainsi  donc,  géographiquement,  la  civilisation  latine  en 
Gaule  s'est  développée  du  dehors  au  idedans.  Quant  à  sa  diffu- 
sion sociale,  elle  s'est  opérée  de  haut  en  bas.  Là  comme  dans 
toutes  les  provinces,  les  classes  dirigeantes  ont  été  seules,  tout 
d'abord,  à  apprendre  la  langue  et  à  adopter  les  mœurs  de  leurs 
vainqueurs.  Elles  y  étaient  prédisposées  par  leur  souplesse  intel- 
lectuelle, plus  affinée  que  celle  de  la  foule,  et  elles  y  étaient 
poussées  par  leur  ambition,  puisqu'on  ne  pouvait  recevoir  le 
droit  de  cité,  à  plus  forte  raison  exercer  les  charges  publiques, 
si  l'on  ne  connaissait  la  langue  officielle  (3).  Il  est  donc  pro- 
bable que  les  premiers  latinisés  furent  les  grands  propriétaires, 
descendans  des  anciens  nobles  ou  des  anciens  druides,  ceux  qui 
formèrent  l'aristocratie  municipale  des  nouvelles  cités,  et  dont 
les  plus  distingués  ou  les  plus  riches  furent  admis  au  Sénat  et 
dans  l'ordre  équestre.  Parti  de  cette  élite,  le  mouvement  gagna, 

(1)  Puîieg.,  VIII,  2. 

(2)  Tacite,  Annales,  III,  43  :  «  Nobilissima  cum  Galliarum  subole  liberalibus 
studiis  ibi  operata.  » 

(3)  Suétone,  Claude^  16  et  Dion  Cassius,  LX,  17,  racontent  que  Claude  retira  le 
droit  de  cité  à  un  Grec  qui  ne  pouvait  répondre  à  une  question  faite  en  latin,  et 
Dion  ajoute  qu'il  déclara  qu'on  ne  pouvait  être  Romain  sans  parler  latin,  eimov  (&i) 
C£tv   *Pa>{&alov  elvat  xbv  {at^  xa\  tt^v  SiàXc^iv  ^fciiv  i7ci9Tdi(avov* 


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LA   LITTÉRATURE    GALLO-ROMAINE.  5i3 

par  étapes  successives,  la  bourgeoisie,  les  commerçans  et  fabri- 
cans,  negotiatores,  artifices^  puis  la  plèbe  des  grandes  villes, 
puis,  plus  tard  encore,  le  peuple  des  campagnes.  —  Que  cette 
marche  ait  été  progressive  et  non  brusque,  on  peut  le  supposer 
pour  les  mœurs,  on  en  est  certain  pour  la  langue.  Sous  Marc- 
Aurèle,  les  chrétiens  de  Lyon,  voulant  profiter  de  la  persécution 
pour  faire  connaître  plus  largement  leurs  doctrines,  emploient, 
non  la  langue  grecque  qui  est  la  leur,  mais  la  latine,  qui  est 
celle  de  la  foule  :  cela  est  significatif,  à  la  condition  qu'on  n'ou- 
blie pas  qu'il  s'agit  ici  de  la  capitale  des  Gaules,  d'ime  ville  très 
florissante  et  toute  romaine  d'origine  ;  il  ne  faudrait  pas  conclure 
de  la  populace  de  Lyon  aux  cantons  rustiques  de  la  Celtique  ou 
de  TÂquitaine,  ni  croire  le  triomphe  du  latin  partout  assuré  dès 
cette  époque.  Le  jurisconsulte  Ulpien,  au  m*  siècle,  ne  dé- 
ciare-t-il  pas  qu'un  fidéi-commis  peut  être  valable  même  s'il  est 
rédigé  en  celtique  (1)  ?  et,  à  la  fin  du  iv*  siècle,  saint  Jérôme  n'en- 
tend-il pas  parler  aux  environs  de  Trêves  un  idiome  particulier 
dont  il  retrouvera  l'analogue  chez  les  Galates  d'Asie,  et  qui  ne 
peut  par  conséquent  être  que  le  celtique  (2)?  Sans  doute  ce  sont 
des  exceptions  :  on  ne  saurait  pourtant  les  oublier.  Dans  l'en- 
semble on  peut  dire  que  la  victoire  du  latin  n'a  pas  été  définitive 
et  générale  avant  le  iv«  siècle  (3).  Et  comme  la  langue  jest  tou- 
jours le  véhicule  d'une  masse  d'idées,  de  connaissances,  d'habi- 
tudes intellectuelles,  nécessaires  à  la  production  littéraire,  on 
voit  pourquoi  il  n'y  a  pas  eu  auparavant  de  littérature  gallo- 
romaine  :  il  ne  pouvait  y  en  avoir,  puisque  la  Gaule  a  mis  trois 
cents  ans  environ  à  devenir  romaine  par  sa  faconde  penser  et  de 
parler. 

Chose  très  remarquable,  et  très  surprenante  pour  nous  autres 
modernes,  en  même  temps  qu'elle  devenait  plus  romaine,  elle 
devenait  aussi  plus  «  gauloise,  »  je  veux  dire  qu'elle  prenait  plus 
nettement  conscience  de  son  unité  et  de  son  originalité.  Ces 
deux  choses  qus  nous  croirions  contradictoires  ont  pourtant  mar- 
ché de  pair.  Beaucoup  de  nos  historiens,  jugeant  par  un  anachro- 
nisme inconscient  la  Gaule  antique  comme  s'il  s'agissait  de  la 

(n  Digeste,  XXXII,  11. 

(2)  S.  Jérôme,  Commentaire  sur  YÉpitre  aux  Galates^  Patrologie  de  Migne, 
t.  XXVJ,  p.  357. 

(3)  L'étude  de  l'onomastique  gallo-romaine  conduit  aux  m6mes  conclusions. 
Les  noms  romains,  qui  apparaissent  dès  le  i"  siècle  à  c6té  des  noms  gaulois,  ne 
triomphent  seuls  qu'au  iy*  siôcle. 


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8/i  REVUE   DES   OÉiliX   MUiiiJ£S« 

Prânce  aati]ouîd*ftt[i,  ont  accusé  AugOBle  (la\uiï*  habilement 
perfidement  combiné  ses  mesures  pour  briser  la  nationalité  gau- 
loise. Mais  pour  qu'il  pût  la  briser,  il  eût  fallu  qu'elle  existât  l* 
Où  Taurail-on  rencontrée?  Des  tribus  indépendantes,  différentes 
de  mœurs,  de  langue  et  de  lois,  jalouses,  souvent  ennemie^- 
les  unes  des  autres,  à  tel  point  qu'un  an  se  passe  rarement  san^ 
que  chacune  d'elles  attaque  les  autres  ou  en  soit  attaquée  (IV. 
quelquefois  des  confédérations  plus  vastes,  mais  instables  et  flot^ 
tantes  (Arvemes  contre  Éduens,  Rèmes  contre  Suessions),  jamais 
d'union  complète,  sauf  peut-être  au  dernier  moment,  trop  tard 
et  avec  bien  de  la  peine  ;  des  assemblées  générales,  mais  plus 
religieuses  que  politiques  et  impuissantes  à  créer  une  vraie  fra- 
ternité; dans  chaque  tribu,  dans  chaque  canton,  dcms  chaque 
maison  presque,  des  factions  hostiles  ;  c'est  dans  cet  état  de  mor- 
cellement, d'émiettement  à  l'infini  que  les  Césars  ont  trouvé  la 
Gaule.  Bien  loin  de  l'y  entretenir,  ils  se  sont  appliqués  à  con- 
centrer ses  forces  éparses.  Cette  unité  que  les  Gaulois  indépen- 
dans  entrevoyaient  à  peine,  c'est  dans  le  cadre  et  pour  ainsi  dire 
à  l'abri  de  l'Empire  romain  qu'elle  s'est  formée.  Unité  de  langue  : 
les  diiïérens  dialectes^ celtiques  ne  sont  point  proscrits  dans  la  vie 
privée;  mais  en  public,  dans  les  curies  ou  les  tribunaux,  dans  les 
temples  et  dans  les  écoles,  on  ne  parle  que  latin.  Unité  de  légis- 
lation :  si  les  petits  différends  restent  soumis  à  des  magistrats 
locaux,  les  plus  importans  sont  portés  devant  les  gouverneurs 
et  tranchés  suivant  l'immuable  loi  romaine.  Unité  militaire  : 
les  soldats  recrutés  dans  toutes  les  provinces  sont  employés 
presque  toujours  à  défendre  contre  les  Barbares  de  Germanie 
l'intégrité  du  pays  gaulois.  Unité  administrative  ou  politique 
enfin  :  le  conseil  fédéral  de  Lyon,  superposé  aux  provinces 
comme  aux  cités,  est  un  vrai  parlement  des  Gaules;  les  délé- 
gués de  soixante-quatre  peuples  viennent  prier  au  môme  autel, 
vénérer  en  commun  la  môme  divinité  de  Rome  et  d'Auguste, 
délibérer  sur  les  mômes  questions  d'intérôt  général,  juger  en- 
semble la  conduite  de  leurs  gouverneurs,  associer  leurs  plaintes 
ou  leurs  demandes.  Bref,  la  Gaule  romaine  a  tout  ce  qui  constitue 
un  État  homogène  :  il  ne  lui  manque  que  de  posséder  des  sou- 
verains à  elle.  Encore  en  possède-t-elle  quelquefois.  Au  i®^  siècle, 
des  princes  de  la  maison  impériale,  Drusus,  son  fils  Germanicus, 

(i)  César,  D^  bello  gallico,  VI,  15  :  «  Fere  quotannis  acoidere  solebat  nti  ant 
ipsi  iniurias  inferrent  aut  inlatai  propulsareat.  • 


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LA   LITTÉRATURE   GALLO-ROMAINE.  675 

exercent  dans  les  Gaules,  où  ils  habitent  souvent,  une  véritable 
vice-royauté.  Plus  tard,  lors  de  Tanarchie  militaire,  quand  le 
pouvoir  central  n  est  plus  assez  fort  pour  assurer  la  sécurité  des 
frontières,  la  Gaule  se  crée  un  empire  romain  pour  elle  :  Pos- 
tume,  Laelianus,  Victorîn,  Marins,  Tetricus,  continuent  dans 
les  limites  du  territoire  gaulois  l'œuvre  d'administration  et  de 
défense  romaine  que  les  empereurs  de  Rome  ont  laissée  péricliter 
et  à  laquelle  leurs  concitoyens  tiennent  passionnément  (1).  Et  en- 
suite, lorsque  Tordre  est  rétabli,  les  Gaulois  se  groupent  volon- 
tiers autour  de  Tautorité  légitime,  pourvu  qu'un  des  princes  en 
qui  elle  s'incarne  réside  parmi  eux:  Constance  Chlore  pendant 
presque  toute  sa  vie,  Constantin  et  Julien  pendant  leur  jeunesse, 
Valentinien,  Gratien,  Hônorius,  tous  ces  empereurs  qui  prennent 
pour  capitales  Trêves,  Lutèce  ou  Arles,  qui  s'appuient  sur  les 
Gaulois  comme  sur  leurs  plus  fermes  soutiens  contre  le  péril 
Barbare,  qui  s'entourent  de  généraux  gaulois,  de  conseillers  ou 
de  rhéteurs  gaulois,  appartiennent  bien  plus  à  la  Gaule  qu'à 
Rome.  A  ce  moment-là,  il  y  a  vraiment  un  État  gallo-romain, 
et  du  môme  coup  se  développe  ime  littérature  gallo-romaine. 

Nous  n'avons  plus  affaire  désormais  à  ces  rhéteurs  et  à  ces 
poètes  qui,  nés  par  hasard  à  Narbonne,  à  Nîmes  ou  à  Marseille, 
n'avaient  rien  de  plus  pressé  que  d'aller  briller  dans  les  cercles 
littéraires  de  Rome  :  la  littérature  duiv*  siècle  est  gauloise  d'in- 
tention autant  que  de  fait.  Quelles  sont  les  occasions  qui  ont 
produit  la  plupart  des  Panégyriques?  tantôt  c'est  la  fête  d'un 
souverain  particulièrement  aimé  des  Gaulois,  Constance  Chlore 
ou  Constantin;  tantôt  le  rétablissement  de  l'école  d'Autun,  cette 
citadelle  intellectuelle  du  monde  gaulois;  tantôt  une  victoire 
de  Constantin  sur  Maxence,  remportée  avec  l'aide  des  troupes 
gauloises;  tantôt  une  exemption  d'impôts  accordée  à  une  ville 
de  Gaule;  toujours  des  faits  qui  intéressent  plus  ou  moins 
forcément  la  vie  locale.  De  même,  quelle  est  la  matière  de  la 


-  (1)  C'est  bien  d'un  Empire  romain  qn'U  s'agit  et  non  d'un  État  barbare.  Pos- 
tame,  par  exemj^le,  s'intitule  auguste,  grand  pontife,  consul,  revêtu  de  la  puis- 
sance tribunicienne.  Lui  et  ses  successeurs  combattent  contre  les  Germains.  Ils 
remplacent  plutôt  l'empereur  de  Rome  empêché  qu'ils  ne  se  dressent  contre  lui. 
As  sont,  comme  le  dit  un  historien  postérieur,  «  les  soutiens  de  la  puissance  ro- 
maine. »  (Trebellius  PoUio,  Trig.  Tyr,,  V,  5  :  «  Adsertores  romani  nominis  exstite- 
runt.  Quos  omnes  datos  diuinitus  credo  ne,  cum  illa  pestis  inauditae  luxuriae 
impediretur  mails,  possidendi  romanum  solum  Germanis  daretur  facultas.  Qui  si  eo 
génère  non  euasissent,...uenerabile  hoc  romani  nominis  ûnitum  esset  imperium.» 


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576  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Doésie  d'Ausone,  j'entends  dans  la  mesure  où  elle  n'est  pas  un 
simple  exercice  de  mnémotechnie  érudite?  c'est  l'histoire  de  ses 
parens,  Édnens  ou  Aquitains  ;  c'est  l'éloge  de  ses  professeurs  de 
gordeaux,  la  description  de  son  domaine  de  Saintonge,  celle  des 
rives  de  la  Moselle,  bref  les  hommes  et  les  choses  de  la  Gaule, 
(îèlébrés  avec  une  franche  et  cordiale  sympathie.  De  même 
encore,  lorsque  Sulpice  Sévère  exalte  avec  tant  d'ardeur  les  mi- 
racles de  saint  Martin,  il  me  semble  qu'à  son  admiration  pwson- 
nelle  pour  son  héros  se  mêle  un  peu  de  patriotisme  régional  : 
il  établit  une  comparaison  entre  l'évêque  de  Tours  et  les  soli- 
taires de  la  Thébaïde,  et  dans  cette  lutte  de  piété  ascétique  et  de 
puissance  surnaturelle,  il  ne  lui  déplaît  pas  que  le  champion 
de  la  Gaule  ait  le  dessus  (1).  C'est  ainsi  que  tous  ces  écrivains 
du  IV*  siècle  ont  la  conscience  et  le  sentiment  de  leur  pays,  et 
cette  tendance  est  peut-être  ce  qui  donne  à  leurs  écrits  le  plus 
de  ressemblance  mutuelle  comme  le  plus  de  vie  réelle  et 
concrète. 

i  D'autres  causes  historiques  ont  concouru  aussi  à  favoriser  le 
développement  de  la  littérature  gallo-romaine  au  iv«  siècle,  et 
parmi  elles  l'effort  assidu  des  empereurs  pour  rendre  plus  floris- 
sante la  situation  des  écoles.  Elles  avaient  bien  besoin  de  cette 
protection.  Elles  avaient  beaucoup  souffert  durant  cette  époque 
de  troubles  et  de  violences  qu'avait  été  le  m*  siècle  :  des  guerres 
civiles  entre  les  divers  candidats  à  l'Empire  (2),  quatre  grandes 
invasions  de  Francs  et  d'Alamans  (3)  des  destructions  comme 
celle  de  la  ville  d'Avenches  et  du  temple  de  Mercure  Arverne  (4), 
des  sièges  comme  ceux  de  Tours  et  d'Autun  (5),  des  soulève- 
mens  de  paysans,  des  brigandages  devenus  endémiques,  tout 
cela  constituait  un  milieu  peu  propice  à  la  vie  intellectuelle.  La 
\âlle  d'Autun,  la  capitale  universitaire  de  la  Gaule,  avait  vu 
ses  écoles  saccagées  avec  ses  autres  monumens.  Les  empe- 
reurs du  IV®  siècle  s'émurent  de  cette  situation  et  voulurent  y 

(1)  Sulpice  Sévère,  Dta/.,  I,  24-26. 

(2)  Par  exemple  entre  Septime  Sévère  et  Albinus  en  197  (c'est  dans  cette  guerre 
que  fut  incendiée  la  ville  de  Lyon),  entre  Postume  et  les  lieutenans  de  GalUen  en 
265,  entre  Postume  et  Laelianus  en  267,  entre  Tetricus  et  Claude  II  en  269,  entre 
Tetricus  et  AuréUen  en  273. 

(3)  Sous  Caracalla  en  213,  sous  Alexandre  Sévère  en  235,  sous  Gallien  en  257, 
sous  Aurélien  en  275. 

(S)  Lors  de  l'invasion  de  257. 

(5)  Tours  fut  assiégée  par  les  Fra^ncs  en  ^57.  Antim  par  les  soldats  de  Tetricus 
•B  Sfid. 


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LA   LITTÉRATURE   GÀLL0-R0MAÎ1SE>  577 

porter  remède.  Quoiqu'ils  fussent,  pour  la  plupart,  d'origine  peu 
;  relevée  et  même  peu  civilisée,  quoiqu'ils  eussent  vécu  dans  les 
i  camps  surtout  et  que  leur  attention  fût  à  chaque  instant  solli- 
citée par  quelque  guerre  à  soutenir  ou  quelque  invasion  à  re- 
pousser, ces  soldats  daces  ou  pannoniens  parvenus  h^  TEmpi' c 
ne  manquèrent  jamais  de  mettre  au  premier  rang  de  leurs  obi  - 
gâtions  gouvernementales  le  relèvement  de  l'enseignement  pu- 
blic. Ils  restaurèrent  les  édifices  scolaires  détruits,  pourvurent 
eux-mêmes  aux  chaires  vacantes,  payèrent  largement  les  pro- 
fesseurs: Eumène,  rhéteur  et  directeur  de  l'école  d'Autun,  reçut 
de  Constance  Chlore  un  traitement  de  600000  sesterces,  plus 
de  120000  francs  (1).  Ils  encouragèrent  les  maîtres  par  une 
monnaie  qui  devait  encore  plus  séduire  ces  hommes  si  can- 
dides et  si  sincères,  comme  dit  Pline  le  Jeune,  je  veux  dire 
par  l'estime  et  la  considération.  Rien  n'est  plus  poli,  plus  res- 
pectueux même  que  la  lettre  impériale  qui  annonce  à  Eumène 
sa  nomination  à  la  tête  de  l'école  d'Autun.  Et  ce  n'étaient  pas 
là  de  vaines  formules  protocolaires  :  les  empereurs  marquèrent 
aux  rhéteurs  le  cas  qu'ils  faisaient  d'eux  en  les  appelant  à  leur 
cour  et  en  leur  confiant  des  charges  considérables.  Nepotianus  et 
Exuperius  devinrent  gouverneurs  de  provinces,  Eumène  secré- 
tabre  des  commandemens  de  Constance;  Ausone,  précepteur  de 
Gratien,  fut  nommé  par  lui  successivement  comte,  préfet  du 
prétoire  et  consul  ;  un  ancien  rhéteur,  Eugène,  arriva  même  k 
i'Empire.  Jouant  un  rôle  aussi  important,  les  professeurs  se  sen- 
tirent plus  de  confiance,  parlèrent  avec  plus  d'autorité,  furenb 
écoutés  avec  plus  d'empressement;  il  y  eut  alors,  comme  le  dit; 
^un  d'eux,  une  résurrection  de  la  rhétorique  romaine  (2). 

En  tout  pays  une  pareille  renaissance  de  l'enseignement  aurait 
®^  son  contre-coup  sur  la  littérature,  qui  en  dépend  toujours, 
P'vtsou  moins  étroitement:  mais  combien  cette  liaison  est  plus, 
^^^tîme  dans  le  monde  latin  qu'elle  ne  peut  l'être  dans  la  société', 
^^^-xielle  !  La  littérature  romaine  a  toujours  été,  pour  une  largb 
P^^t,  une  littérature  d'école  :  ce  sont  des  professeurs  et  des  sa- 
^^^0.8  de  métier  qui  l'ont  fondée,  et  plus  tard,  sous  l'Empire  no- 
^•^Oament,  ses  caractères  les  plus  apparens  ne  sont  que  des  reflets 

C*)  Paneg,,  ly,  H. 

(^)  Paneg.,  IV,  19  :  «  Illum  «temporum  statum  quo,  ut  legimus,  romana  res 
^^^rimum  terra  et  man  ualuit  ita  (btnuin  integrari  .pulant,  si  non  potentia, 
*^^  «liam  eloquentia  romana  reuirescat.  • 

JOUE  zxxv.  —  1906»  '  37 


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o78  RBVUB  DBS  DEUX  MONDES. 

des  habitades  scolaires  prises  chez  les  grammairiens  et  surtout 
chez  les  rhéteurs.  L'éducation  avait  alors,  semble-t-ii,  plus  d'ac- 
tion que  chez  nous,  et  cela  pour  deux  motifs.  D'abord,  eUe  se  con- 
centrait plus  exclusivement  sur  un  seul  objet,  l'apprentissage  du 
métier  oratoire,  au  lieu  de  se  disperser  sur  toutes  sortes  de  ma- 
tières :  l'histoire  et  la  philosophie  n'y  avaient  qu'un  rôle  auxi- 
liaire, et  les  sciences  n'y  tenaient  presque  aucune  place.  De  plus, 
elle  durait  plus  longtemps  qu'aujourd'hui  ;  ce  qu'il  y  avait  d'es- 
sentiel en  elle,  l'exercice  de  la  rhétorique,  se  prolongeait  bien 
avant  dans  la  vie  de  l'homme  mûr  :  ainsi  Tacite  a  déclamé  jus- 
qu'à trente  ans,  Juvénal  jusqu'à  quarante  ;  Pline  le  Jeune  reve- 
nait sans  cesse  à  ces  exercices  scolastiques.  Ce  pli  ineffaçable  se 
retrouve  chez  les  écrivains  gallo-romains.  Tous  les  panégyristes, 
Eumène,  Claudius  Mamertin,  Nazarius,  Pacatus,  sont  des  pro- 
fesseurs d'éloquence;  Ausone  en  est  un  aussi,  et  l'on  s'en  aper- 
çoit trop  à  l'aspect  didactique  et  pédantesque  de  maint  de  ses 
poèmes.  Saint  flilaire,  saint  Paulin,  Sulpice  Sévère,  ont  com- 
mencé également  par  la  rhétorique  et  en  ont  gardé  l'empreinte 
jusque  dans  leurs  traités  de  théologie  ou  leurs  vers  dévots; 
Sidoine  Apollinaire  est  un  rhéteur,  un  bon  rhéteur,  convaincu, 
au  milieu  des  conquérans  barbares.  La  rhétorique  est  partout 
dans  la  littérature  du  iv«  siècle  et  du  v*;  elle  n'aurait  sans  doute 
pas  existé  sans  le  relèvement  des  écoles  et  le  renouveau  des 
études,  auxquels  Dioclétien,  ses  collaborateurs  et  ses  successeurs 
se  sont  si  passionnément  attachés. 

Ce  qui,  dans  cette  littérature,  ne  vient  pas  directement  de 
l'éducation  oratoire  vient  du  christianisme  :  c'est  lui  qui,  chez 
les  Hilaire,  les  Paulin  et  les  Sulpice,  crée  le  fond  d'idées  et  de 
sentimens  auquel  la  rhétorique  classique  impose  sa^forme.  Mais 
cette  influence  du  christianisme,  qui  se  combine  avec  celle  de 
l'enseignement  profane,  ne  s'est  pas  exercée  et  ne  pouvait  pas 
s'exercer,  avant  le  commeacement  du  rv*  siècle.  Jusqu'à  cette 
date,  la  religion  nouvelle  ne  comptait  guère  en  Gaule.  L'Église 
de  Lyon,  grecque  d'origine  et  de  langage,  grecque  d'esprit  aussi, 
et  tournée  tout  entière  vers  les  spéculations  mystiques  du 
monde  oriental,  n'avait  pas  d'attaches  dans  le  reste  du  pays; 
même  le  doux  héroïsme  de  Pothin,  de  Blandine  et  de  Ponticus, 
ne  lui  avait  pas  valu  assez  de  prosélytes  pour  rompre  son  isole- 
ment. Ce  n'est  qu'à  la  fin  du  ni«  siècle  que  des  missionnaires 
latins  ont  opéré  cette  évangélisation  de  la  Gaule  dont  les  souve- 


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LA   LITTÉRATURE   GALLO-ROMAINE.  879 

nîrs,   confondus  et  transfigurés,  ont  formé  l'épopée  hagiogra- 
phique de  notre  pays  ;  ce  n'est  que  sous  Constance  et  Gonstantip 
que  les  classes  nobles,   riches  et  instruites  ont  été  à  leur  tou» 
entamées  après  les  humbles  ouvriers  des  grandes  villes  ;  ce  n'est 
que  sous  Gratien  et  Théodose  que  les  campagnes  ont  été  enfin 
conquises,    grâce   au  zèle    robuste   et  joyeux  du   bon   apôtre 
Martin.  —  On  peut  être  surpris  que  le  christianisme  se  soit  si 
tardivement  implanté  dans  la  Gaule,  où  il  devait  avoir  par  la 
suite  une  si  brillante  floraison.  Il  est  probablement  apparu  aux 
Gaulois  comme  une  doctrine  trop  originale  et  trop  indépendante, 
en  opposition  avec  la  société,  en  lutte  avec  le  gouvernement,  en 
rupture  avec  toutes  les  habitudes  traditionnelles  :  il  a  dû  le& 
effaroucher.  Notre  peuple,  malgré  son  apparente  humeur  fron- 
deuse, a  toujours  été  et  est  encore  très  conservateur,  voire  même: 
routinier.  Les  nouveautés  peuvent  bien  l'attirer  un  moment  :  au 
fond  il  s'en  méfie,  surtout  quand  elles  n'ont  pas  l'estampille  de 
i 'autorité  officielle.  C'est  sans  doute  ce  qui  fait  que  les  progrès 
du  christianisme  en  Gaule  ne  se  sont  accélérés  que  du  jour  où  il 
a  ^té  toléré  par  Constance,  puis  favorisé  par  Constantin  et  ses  suc- 
cesseurs. Auparavant,  pour  devenir  chrétiens  en  grand  nombr** 
l^s     Gaulois  étaient,    je  crois,  trop  dociles.  —    J'ajoute  qu'ils' 
éta,ÎGnt  peut-être  trop  tranquilles.  Ni   leur  esprit  ni  leur  cœur 
i^'a, valent  soif  de  la  foi  nouvelle.  Leur  intelligence  vive  et  claire, 
lï^a-îs  un  peu  superficielle,  ne  sentait  pas  le  besoin  de  s'enfoncer 
da.ns  les  ténèbres  de  la  discussion  théologique  ;  et  leur  âme  gaie 
®^  bonne,  mais  un  peu  frivole,  ne  réclamait  pas  ardemment  la 
coixsolation  des  mystiques  tendresses.  Le  culte  familier  des  pe- 
^^tes  divinités  locales,  dieux  des  sources,  des  bois  ou  des  mon . 
*^gnes.  Nymphes  ou  Mères,  Génies  ou  Tutelles,  ou  bien  encore 
1^  culte  officiel  de  Rome  et  d'Auguste,  suffisaient  à  ces  intelli- 
S^Uces  paisibles.  Ils  ne  se  précipitaient  point  avec  passion  au- 
devant  du  christianisme,  pas  plus  d'ailleurs  qu'ils  ne  l'attaquaient 
^'^ec  acharnement  :  nulle  part,  semble-t-il,  on  ne  voit  un  Gau- 
^^îs  faire  ce  qu'ont  fait  bien  des  Africains,  Tertullien,   Arnobe 
^^tre  autres,  c'est-à-dire  déclamer  violemment  contre  la  religion 
Nouvelle,  puis  tout  d'un  coup  l'embrasser  et  la  défendre  avec  au- 
*^nt  de  fougue  qu'il  l'avait  combattue.  —  Mais  tout  cela  change 
^  partir  du  iv«  siècle.  Plus  librement  prêché,  le  christianisme 
^^t  plus  connu,  plus  fréquemment  victorieux,  et  ce  qui  nous 
^téresse  ici,  il  se  traduit  en  œuvres  importantes.  Non  seule- 


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S80  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

ment  il  fait  naître  de  sérieux  traités  de  théologie  comme  ceux 
de  saint  Hilaire  ou  de  beaux  poèmes  bibliques  comme  ceux  de 
Marins  Victor  et  de  saint  Avit,  mais  même  entre  des  hommes 
qui  par  ailleurs  seraient  assez  médiocres,  entre  un  Ausone  et  un 
Paulin,  il  suscite  un  conflit  qui  est  en  raccourci  le  conflit  de 
deux  mondes  historiques  et  de  deux  conceptions  de  la  vie.  Et 
Ton  pressent  combien  peut  être  précieuse,  —  je  dis  même  au 
point  de  vue  strictement  littéraire,  —  cette  recrudescence  de  vie 
intellectuelle  et  morale. 

On  commence  à  voir  se  dessiner,  ce  semble,  les  diverses 
forces  qui  ont  agi  sur  la  littérature  gallo-romaine.  Il  serait 
d'ailleurs  facile  d'en  suivre  Tentre-croisement  k  travers  le  iv*  et 
le  V*  siècle.  Les  Panégyriques  nous  montreraient  ce  que  peut 
au  juste  l'éducation  païenne  réduite  à  elle-même  chez  les  gens 
les  plus  intelligens,  ou  les  plus  instruits  tout  au  moins,  de  cette 
époque.  Avec  saint  Hilaire,  au  contraire,  c'est  le  christianisme 
qui  se  découvre  à  nous,  sous  l'aspect  plus  particulier  qu'il  prend 
dans  notre  pays.  Ce  que  peuvent  donner  ces  deux  influences 
s'exerçant  sur  le  fond  commun  de  la  race,  c'est  ce  que  font  voir, 
à  des  degrés  différens,  et,  si  je  puis  dire,  dans  des  coins  divers 
de  la  société  contemporaine,  un  auteur  profane,  Ausone;  un 
auteur  ecclésiastique,  Paulin  de  Noie,  et  un  auteur  monastique, 
Sulpice  Sévère.  Les  poètes  contempot'ains  ou  immédiatement 
nostérieurs  incarnent,  d'une  façon  plus  artistique,  quelques-unes 
des  tendances  morales  de  cette  même  société.  Et  lorsque  enfin 
elle  se  trouve  en  présence  des  Barbares,  son  attitude  envers  eux 
56  manifeste  à  nous  dans  les  œuvres  de  Salvien  et'  de  Sidoine 
Apollinaire.  On  passe  ainsi  des  contemporains  de  Dioclétien  à 
ceux  de  Clovis  et  de  Théodoric;  et,  sans  doute,  entre  tous  ces 
ouvrages,  il  y  a  bien  des  différences  d'époque  comme  bien  des 
divergences  individuelles;  mais  il  semble  que  dans  tous  on 
retrouve,  mélangés  à  doses  inégales,  ces  trois  élémens  fonda^ 
mentaux,  l'esprit  gaulois,  la  culture  latine  et  l'inspitation  chré^ 
tienne,  qui  ont  formé  la  littérature  gallo-romaine  en  attendant 
de  créer  la  littérature  française. 

RfiMÉ   PiCHON, 


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LE 

SOCIALISME  EN  AUSTRALIE 


L'Australie  et  la  Nouvelle-Zélande  sont  engagées  depuis  une 
quinzaine  d'années  dans  les  expériences  socialistes.  La  vie  natio- 
nale en  a  été  profondément  modifiée.  De  consciencieux  travaux, 
parmi  lesquels  il  faut  citer  ceux  de  MM.  Pierre  Leroy-Beaulieu, 
Louis  Vigouroux,  André  Siegfried,  Edouard  .Classer  et  Albert 
Métin,  ont  renseigné  le  public  français  sur  ces  intéressantes  ten- 
tatives. Sous  forme  de  livres,  d'articles  de  revues  et  de  rapports 
officiels,  ces  enquêtes  faites  sur  place  forment  dans  leur  ensemble 
un  tableau  historique  assez  exact  des  développemens  du  mou- 
vement socialiste  aux  antipodes,  jusqu'en  1900  ou  1902. 

A  cette  époque,  la  physionomie  générale  de  ce  mouvement 
n'était  pas  encore  bien  4essinée,  et  les  auteurs  de  ces  remar- 
quables études,  n'ayant  pu  disposer  que  d'un  temps  limité,  ont 
dû  se  borner  à  la  description  des  faits.  Peut-être  serait-il  aujour- 
d'hui moins  difficile,  au  moyen  d'observations  poursuivies  pen- 
dant une  plus  longue  période  et  jusqu'à  une  date  plus  récente, 
de  dégager  cette  physionomie. 

Nos  vieilles  sociétés  européennes  s'accommoderaient  mal  des 
procédés  mis  en  œu^Te  dans  ces  contrées  lointaines  dont  les 
conditions  climatologiques,  économiques  et  politiques  sont  si  dif- 
férentes des  nôtres.  Les  résultats  obtenus  en  Australie  ne  sont 
d'ailleurs  pas  tous  encourageans.  Il  n'en  faudrait  pourtant  pas 
conclure  qu'il  n'y  a  rien  à  apprendre,  —  ni  même  rien  à  prendre, 
—  de  ces  initiatives.  Leurs  mésaventures  âus^i  bien  que  leurs* 
succès  comportent  un  enseignement    -^ 


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S82  RXYUE  DIS  DEUX  MONDES. 

Les  partisans  de  l'«  étatisme  »  en  France,  malgré  leur  inten- 
tion de  réaliser  des  expériences  analogues,  n'ont  pas  encore  jugé 
opportun  de  nous  entretenir  des  affaires  du  monde  austral.  Cette 
discrétion,  à  première  vue  surprenante,  est  on  ne  peut  plus  légi- 
time. Pour  en  indiquer  les  motifs,  il  suffira  de  montrer  en  quoi 
nos  réformateurs  se  distinguent  des  socialistes  australiens,  et 
nous  aurons  en  môme  temps  mis  en  évidence  un  des  côtés  les 
plus  intéressans  du  caractère  de  ceux-ci. 

De  part  et  d'autre,  l'objectif  est  le  môme,  &  savoir  la  suppres- 
sion progressive  de  la  propriété  privée  ;  mais  la  mentalité  est 
toute  différente.  Les  socialistes  français  se  détachent  de  l'idée  de 
patrie;  les  modérés  du  parti  l'acceptent  encore,  d'assez  mauvaise 
grâce,  les  avancés  la  renient.  En  Australie,  le  sentiment  du  pa- 
triotisme est  puissant  et  universel.  On  le  trouve  impérialiste 
chez  l€)s  uns,  strictement  local  chez  les  autres  ;  mais,  qu'il  soit 
de  race  ou  de  clocher,  c'est  un  patriotisme  ardent,  méfiant, 
intransigeant  jusqu'à  l'exclusivisme,  vibrant  jusqu'à  la  gascon- 
nade. 

Le  môme  contraste,  aussi  vif,  se  remarque  en  ce  qui  touche 
aux  sentimens  religieux.  Les  manifesta  lions  hostiles  de  nos  socia- 
listes contre  ce  qu'ils  considèrent  comme  une  aberration  des 
esprits  et  des  consciences,  remplissent  l'histoire  contemporaine 
de  la  France.  Dans  le  Commonwealth  australien,  et  en  Nouvelle* 
Zélande,  les  questions  religieuses,  en  y  comprenant  celles  que 
nous  appelons  cléricales,  préoccupent  médiocrement  les  hommes 
politiques,  et  c'est  peut-être  dans  les  groupes  les  plus  actifs  du 
j)arti  ouvrier  qu'on  y  prôte  le  moins  d'attention.  Les  Églises, 
parmi  lesquelles  l'Eglise  catholique  tient  une  place  fort  impor- 
tante, ne  vivent  pas  en  parfaite  intelligence  les  unes  avec  1^ 
autres.  L'État  n'en  accorde  pas  moins  à  tous  les  cultes,  avec  la 
liberté  complète,  une  protection  efficace,  impartiale  et  défé- 
rente. Des  catholiques  ultras  y  des  presbytériens  ardens,  des 
libres  penseurs  déclarés,  des  Israélites  pratiquans,  se  rencontrent 
dans  la  vie  publique,  se  classent  dans  tous  les  partis,  sans  qu'il 
soit  tenu  compte  de  leurs  opinions  religieuses.  Nous  avons  en- 
tendu, en  décembre  1904,  M.  J.  C.  Watson,  chef  du  labour  parhf 
au  Parlement  fédéral,  prononcer  un  discours  en  faveur  du  socia — 
lisme  chrétien.  Ses  déclarations  ne  lui  firent  aucun  tort  dan^ 
l'esprit  de  ses  partisans.  Il  est  resté  le  leader  des  socialistes. 

Une  troisième  dissemblance  est  encore  à  signaler.  Le  respect 


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LE   SOCIALISMC   EN   AUSTRALIE.  .     583 

de  Tordre  public  est,  aux  yeux  des  socialistes  français,  une 
considération  plutôt  secondaire.  La  propagande  par  le  fait 
auDelle  leur  indulgence,  et  l'emploi  de  la  fqrce  ne  leur  semble 
conaamnable  que  si  on  y  a  recours  contre  eux-mêmes.  En  Aus- 
tralie, le  respect  des  personnes  et  des  propriétés  est  un  principe 
absolu,  bien  que  la  criminalité  n'y  soit  pas  au-dessous  du  niveau 
moyen  des  autres  nations  civilisées.  Il  faut  remonter  aux  grandes 
grèves  de  1890,  1891  et  1892,  pour  trouver  dans  les  annales  des 
syndicats  ouvriers  australiens  la  trace  de  désordres  sérieux. 
Les  actes  dexâolence,  —  ou  plutôt  de  brutalité,  —  qui  se  sont 
produits  depuis  cette  époque,  à  l'occasion  de  conflits  industriels, 
ont  été  fort  rares,' malgré  la  fréquence  de  ces  conflits.  Ils  ont 
toujours  pu  être  réprimés  par  les  voies  légales,  sans  déploie- 
ment de  forces,  même  policières.  L'obéissance  à  la  loi  a  puis- 
samment servi  le  mouvement  socialiste  australien.  L'attitude 
correcte  du  parti  ouvrier  at  fait  excuser  et,  dans  nne  certaine 
mesure,  a  dissimulé  la  vigueur  de  son  action,  son  indifférence 
pour  les  intérêts  privés  où  publics  qui  n'étcdent  pas  les  siens, 
son  âpreté  à  user  de  ses  avantages  et  à  pousser  jusqu'à  la 
tyrannie  l'exercice  de  droits  acquis  ou  seulement  tolérés.  Dans 
cette  nation  où,  comme  en  tout  pays  britannique,  et  plus  qu'en 
France,  les  classes  sont  distinctes-  les  unes  des  autres,  où  se  ma- 
nifestent entre  elles  des  sentimens  de  réciproque  froideur  et 
l'habitude  de  marquer  les  distances,  une  conduite  moins  pru- 
dente eût  compromis  dès  le  début  les  efforts  du  parti  socialiste. 
Chez  nous  aussi,  les  mêmes  aspirations  eussent  rencontré  moins 
de  résistance  si  les  meneurs  du  mouvement  n'avaient  eu  la  ma- 
ladresse de  s'aliéner  les  patriotes,  d'exaspérer  les  croyans  et 
d  effrayer  les  gens  paisibles.  Ils  ont  donc  commis  de  graves  et 
peut-être  irréparables  fautes;  mais  elles  sont  commises.  C'est 
pourquoi  sans  doute,  ils  ne  veulent  rien  savoir  de  la  leçon  poli- 
^iqvxe  qui  leur  est  donnée  à  l'autre  bout  du  monde,  et  n'ayant 
P^«  su  en  profiter,  désirent  qu'elle  nous»*  reste  inconnue.  Elle 
^  ^n  est  que  plus^intéressante. 

I 

Le   labour  parti/  australien*  hésite-  à  accepter  franchement 

^"pithète  socialiste.  Ses  chefs  l'emploient  depuis  peu,  l'accom- 

P^^ant  de  restrictions,  de  réserves  et  de  réticences.  C'est  ainsi 


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584   .  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

qn  on  habitue  l'esprit  public  à  des  conceptions  qui  lui  semblaient 
id'abord  inquiétantes.  Avec  le  temps,  les  correctifs  s'atténueront, 
la  pensée  dominante  se  dégagera,  jusqu'à  découvrir  le  pro- 
gramme socialiste  pur  et  simple,  dont  le  dernier  inot  est  celui  de 
«  collectivisme.  » 

La  modération  du  langage  des  socialistes  australiens,  et  plus 
encore  leur  souci  de  ne  s'attacher  qu'à  des  réformes  d'une  réa- 
lisation prochainement  accessible,  ont  contribué  à  la  formation 
d'une  légende.  Des  voyageurs,  qui  avaient  étudié  le  pays  un  peu 
rapidement,  ont  déclaré  que  c'était  celui  du  socialisme  «  sans 
doctrine.    »   Le  socialisme  étant   une    doctrine,  —  même  un 
dogme,  —  l'expression  manque  de  clarté.  Mais  si  on  a  voulu 
dire  que  la  politique  du  parti  avancé,  en  Australie,  poursuit  des 
iléformes  administratives,  fiscales  et  judiciaires,  ayant  pour  objet 
d'améliorer  le  sort  du  plus  grand  nombre,  sans  intention  de  por- 
ter atteinte  aux  principes  de  liberté  et  de  propriété  individuelles 
sur  lesquels  reposent  encore  les  sociétés  civilisées  (et  les  mots 
«  sans  doctrine  »  ne  saurcdent  avoir  un  autre  sens),  on  était  dans 
l'erreur.  Le  parti  socialiste,  en  Australie  comme  en  Europe,  est 
le  serviteur  et  l'organe  d'une  classe  qui  espère  trouver  la  satisfac- 
tion de  ses  intérêts  dans  un  nivellement  égalitaire  obtenu  par 
degrés.  Il  s'attaque  à  la  constitution  du  capital  parce  que  cette 
constitution  est  le  ressort  nécessaire  des  initiatives  privéesf,  et 
parce  que  ces  initiatives  sont  la  source  des  inégalités  qu'il  se 
flatte  de  supprimer.  Mais  plus  sage  et  plus  pratique  qu'on  ne 
l'est  en  France,  il  trouve  inutile  de  s'attarder  tout  d'abord  aux 
considérations  philosophiques,  n'en  recherche  pas  la  discussion 
et  par  conséquent  s'abstient  d'en  faire  parade.  Le  socialisme  aus- 
tralien n'est  pas  sans  doctrine.  On  ferait  mieux  ressortir  la  diffé- 
rence qui  le  sépare  du  nôtre  en  disant  qu'il  est  sans  déclama- 
tions. S'il  est  exclusif  et  se  garde  des  influences  du  dehors,  tandif 
que  notre  socialisme  fait  appel  au  sentiment  de  la  solidarité 
internationale,  c'est  parce  que,  hostile  au  principe  de  libre  con- 
currence et  sappliquant  à  le  détruire  en  Australie,  il  ne  veut  pas 
que  les  autres  peuples  en  fassent  l'application  à  ses  dépens.  11 
croit  que  la  situation  géographique  du  pays  lui  permet  de  faire 
son  expérience  en  vase  clos,  et  il  écarte  ce  qui  pourrait  la  trou- 
bler. Les  socialistes  européens  ne  sont  pas  dans  les  mêmes  con- 
ditions; aussi  ont-ils  recours  à  une  autre  tactique. 

Avant  laccomplissement  de  la  Fédération  (janvier   1901^ 


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LE  SOCIALISSfE  EN  àusthalie.  5S5 

on  pouvait  contester  ces  assertions.  Les  syndicats  ouvriers 
étaient  déjà  fortement  établis  dans  les  six  colonies  australienne» 
(Nouvelle-Galles  du  Sud,  Victoria,  Queensland,  Australie  Mérf^ 
di'onale,  Australie  Occidentale  et  Tasmanie)  et  leurs  mandataires 
occupaient  quelques  sièges  dans  les  Parlemens  locaux.  Mais,  en 
l'absence  d'un  gouvernement  central,  ces  groupes,  dissémines; 
sur  un  très  vaste  territoire,  ne  pouvaient  assurer  un  but  précis. 
à  la  concentration  de  leurs  efforts.  Les  rivalités  de  colonie  à 
colonie,  non  moins  que  les  distances  considérables  qui  séparent 
leurs  capitales,  rendaient  en  outre  une  entente  commune  très 
difficile.  Aussi,  Tinfluence  de  ces  syndicats  se  bornait-elle  à 
arracher  aux  modestes  budgets  coloniaux  quelques  bribes,  sous 
forme  d'assistance  aux  unemployedy  à  réclamer  des  concessions 
sur  les  salaires  et  les  heures  de  travail,  préparer  ou  conduire 
des  grèves,  et  pousser  les  candidatures  de  leurs  amis  dans  les 
assemblées  ou  l'administration. 

La  Fédération  menaçait  de  troubler  ce  sport  politique  dont 
les  Unions  avaient  déjà  retiré  de  substantiels  profits  ;  et  il  ne  dé- 
pendait que  du  labour  party  de  la  faire  échouer.  Mais  pressen- 
tant les  avantages  qui  résulteraient  pour  lui  de  l'existence  d'un 
gouvernement  central,  s'il  parvenait  à  en  devenir  l'inspirateur,  il 
ne  s'opposa  pas  au  mouvement  d'où  naquit  le  Commonwealth, 
L'autorité  des  Parlemens  provinciaux  allait  décroître,  et  sans 
doute  de  plus  en  plus,  au  profit  de  celle  du  Parlement  fédéral. 
Il  fallait  donc  se  mettre  en  mesure  de  jouer  un  rôle  dans  celui- 
ci.  Sans  négliger  l'action  directe  auprès  des  gouvernemens  des 
États  qui  conservaient,  dans  le  régime  nouveau,  d'impor- 
tantes attributions,  le  labour  party  entra  résolument  en  cam- 
pagne. 

Les  circonstances  le  favorisèrent.  Le  premier  ministère  fédé- 

J'ai  présentait  un  groupe  d'hommes  compétens  et  connus  (car  î? 

^^it  formé  en  majorité  des  premiers  ministres  en  fonctions  dana 

'es  États  fédérés),  mais  peu  homogène.  Le  président  du  Conseil, 

^^.    Edm.  Barton  (depuis  ^ir),  était  une  personnalité  sympathique 

^i ,  malgré  son  expérience  des  affaires,  sa  prudence  et  sa  dexte- 

'^t^,  ne  jouissait  pas  cependant  d'un  prestige  considérable.  On 

^^     lui  accordait  ni  les  hautes  ATies  générales,  ni  l'énergie,  nî 

lô^ppit  de  suite  et  de  méthode  que  réclamaient  les  circonstances. 

*^  tievait  sa  situation  à  l'intégrité  de  son  caractère,  au  concours 

*^^  événemens  et  surtout  à  l'activité  'des  ennemis  politiques  de 


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886  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

son  concurrent,  M.  G.  H.  Reid  (1).  D'antre  part,  ce  gouverne- 
ment avait  devant  lui  un  parlement  divisé  sur  toutes  les  ques- 
tions intéressant  l'avenir  du  pays.  Les  perspectives  du  labour 
party  étaient  donc  fort  encourageantes,  à  la  condition  qu'il  gardât 
une  parfaite  discipline;  il  sut  la  garder. 

Aux  premières  élections  fédérales,  son  influence  dans  le  Par- 
lement s'appuyait  sur  la  possession  du  cinquième  environ  des 
sièges.  La  balance  du  pouvoir  lui  était  assurée,  pourvu  qu'il  en 
usât  avec  modération.  Le  ministère  lui  marqua,  dès  le  début  de  la 
législature,  des  égards  qui  rendirent  les  accommodemens  faciles. 
Aux  élections  suivantes,  en  1903,  le  labour  party  avait  conquis 
le  tiers  des  sièges  dans  chaque  Chambre.  Il  cessait  d'être  un  allié 
pour  devenir  un  protecteur.  Dès  lors,  le  cours  naturel  des  évé- 
nemens  devait  l'amener  à  prendre  le  pouvoir,  ce  qui  arriva  en 
avril  1904,  et  son  incapacité  à  gouverner  devait  l'en  faire  tomber 
peu  de  temps  après,  ce  qui  eut  lieu  au  mois  d'août  de  la  même 
année.  Pendant  cette  période  de  trois  ans,  le  labour  party  avait,  se- 
lon les  occasions,  indiqué  son  programme,  mais  toujours  et  seu- 
lement celui  du  lendemain.  Le  caractère  socialiste  des  mesures 
qu'il  recommandait,  que,  —  pour  le  plus  grand  nombre,  —  le 
gouvernement  consentait  à  prendre  à  son  compte,  et  que  votait 
le  Parlement,  après  de  molles  résistances,  n'était  plus  contes- 
table. Elles  avaient  toutes  pour  objet  l'intervention  de  TÉtat 
dans  les  affaires  des  citoyens  et  rentraient  dans  la  catégorie  que 
les  Anglais  appellent  class  législation;  enfin,  elles  étaient  toutes 
antilibérales.  Leur  objectif  immédiat  parut  être  l'isolement  de 
l'Australie.  Ainsi,  au  moment  où  cette  nation,  déjà  protégée  com- 
mercialement par  les  mers  qui  la  séparent  des  grands  continens, 
et  politiquement  par  les  flottes  de  l'Angleterre,  venait  de  s'orga- 
niser pour  prendre  place  dans  le  concert  des  autres  peuples,  à 
I  instant  même  où  l'attention  du  monde  se  fixait  sur  elle,  son 
premier  acte  était  de  s'enfermer,  immobile  et  boudeuse.  La  ma- 
jorité du  pays  a  toléré,  sanctionné  par  sa  tolérance  même,  une 
politique  dirigée  dans  un  sens  diamétralement  opposé  à  ses  in- 
térêts (2).  Sous  l'inspiration  des  socialistes,  et  en  dépit  des  résis— 

(1)  La  procédure,  suivie  de  1895  à  1899,  pour  arriver  à  une  entente  des  six  co- 
lonies australiennes,  en  vue  de  raccomplissement  de  la  Fédération,  est  entièrement 
rœuvre  de  M.  Reid,  premier  ministre  de  la  Nouvelle-Galles  du  Sud  pendant  ces 
cinq  années. 

(2)  Aux  élections  fédérales  de  1903,  moins  de  la  moitié  des  électeurs  ont  (^^ 
usage  de  leurs  droits  électoraux.  Exactement  :  46,86  pour  100. 


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LB   SOCIALISME  EN  AUSTRALIE.  587 

tances  d^e  Topposition  libérale,  fut  créée  une  législation  animée 
d'un  esprit  étroit  et  tracassier,  complétée  par  des  règlemens 
toujours  restrictifs  et  qui  furent  appliqués  avec  rigueur,  comme 
si  on  eût  pris  à  tâche  de  décourager  les  entreprises,  d'entraver  le 
commerce  et  d'arrêter  complètement  l'immigration,  déjà  fort 
ralentie;  et  compensée  d'ailleurs,  largement,  par  l'émigration. 

Dans  le  programme  présenté  au  premier  ministre,  M.  Wat- 
son,  à  l'occasion  du  May  day  (1«  mai  1904),  à  Melbourne,  par 
une  députation  du  labour  party^  on  trouve  la  déclaration  sui- 
vante :  «  Détermination  de  renverser  le  salariat  et  le  capitalisme, 
de  préparer  l'avènement  d'une  société  dans  laquelle  tous  les  in- 
strumens  de  production  seront  possédés  et  administrés  par  le 
peuple,  )>  et  transitoirement  :  fixation  par  la  loi  d'un  maxi- 
mum de  travail  journalier  de  huit  heures  ou  moins,  avec  salaire 
raisonnable,  dans  toutes  les  industries  et  tous  les  emplois  :  rè- 
glement de  tous  conflits  industriels  par  l'arbitrage  obligatoire, 
institution  de  pensions  pour  les  vieillards  à  la  charge  du  bud- 
get fédéral,  création  d'une  banque  d'émission  fédérale,  etc.  » 
C'était  bien  un  programme  socialiste  complet,  avec  le  but  indi- 
qué, les  voies  et  moyens  définis.  Le  ministre  répondit  qu'il  était 
heureux  de  faire  savoir  <{ue  presque  toutes  ces  résolutions  figu- 
raient sur  le  programme  du  gouvernement,  ajoutant  qu'il  serait 
sans  doute  impossible  de  donner  entière  satisfaction  au  parti 
pendant  la  session  en  cours.  Il  était  d'ailleurs,  à  son  avis,  trop 
tôt  pour  organiser  une  «  Collectivité  fédérale  »  (a  collective 
Commonwealth)y  mais  chaque  pas  en  avant  rapprochait  de  l'idéal 
désiré. 

En  avril  1905,  —  sept  mois  après  la  chute  du  ministère 

Watson, —  une  conférence  du  Victorian  labour  party  réclamait 

^animemeut  «  la  nationalisation  graduelle  des  instrumens  de 

Production,  de  distribution  et  d'échange,   »  en  y  joignant  le 

Mandat  impératif  aux  futurs    membres  du  Parlement  de  ne 

Voter,  —  sur  une  question  intéressant  le  sort  du  ministère,  —  que 

^^nformément  aux  décisions  du  groupe  et  de  ne  faire  partie 

^^Ucun  gouvernement  où  la  majorité  des  ministres  n'appartien- 

^^it  pas  au  parti.  En  juillet  1905,  M.  Watson,  répondant  à  une 

gestion,  rejetait  l'épithète  de  communiste,  mais  il  admettait  de 

Nouveau  que  l'ultime  objet  de  sa  politique  était  de  substituer  la 

^*  Coopération  »  à  la  concurrence,  en  transmettant  à  l'Etat  la  pos- 

^^sioa.dû!^  él^mens  d»  production^  de  distribution  et  d'échange. 


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588  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Par  une  contradiction  peut-être  seulement  apparente,  mais  qu'il 
négligea  d'éclaircir,  il  déclarait  en  môme  temps  que  les  socia- 
listes australiens  n'avaient  pas  l'intention  de  confisquer  les  pro- 
priétés territoriales. 

Cependant,  l'expression  Collective  Covimomvealth  avait  paru 
imprudente,  tout  au  moins  prématurée.   Les  complaisances  du 
ministère  (second  ministère  Deakin)  qui  avait  succédé  à  celui  de 
M.  Reid  (août  1904-juillet  1905)   n'allaient  pas  jusqu'à  accepter 
cette  étiquette.  Le  labour  party  la  remplaça  par  un  euphémisme 
heureusement   choisi,  «    la  nationalisation   des  monopoles.    » 
Comme  il  n'existe  en  Australie  d'autres  n>^nopoles  que  ceux  des 
services  publics  qui,  —  y  compris  les  chemins  de  fer,  —  sont 
aux  mains  de  l'Etat,  personne  ne  pouvait  s'y  tromper.  On  ap- 
pellerait monopole  toute  industrie  ou  exploitation  privée  dont 
l'État  manifesterait  le  désir  de  s'emparer.  Le  gouvernement'se 
déclara  satisfait.  Depuis  cette  époque,  la   «  nationalisation  des 
monopoles  »  apparaît  de  temps  en  temps  dans  les  déclarations 
du  gouvernement  fédéral.  On  commencerait  par  le  monopole  des 
tabacs;  on  laisse  entrevoir  qu'on  pourrait  continuer  par  celui  des 
spiritueux,  après  lequel  peut-être  viendrait  celui  des  mines,  et 
ainsi  de  suite.  Toutefois,  ces  projets  ne  sont  pas  encore  entrés 
dans  la  phase  d'exécution. 

Le  degré  de  développement  des  idées  socialistes  en  Australio 
étant  sommairement  précisé,   examinons  sous  quelles  formes, 
dans  quelles  directions  et  avec  quels  succès  (pour  le  parti  sinon 
pour  le  pays)  elles  se  sont  manifestées. 

II 

Le  régime  parlementaire  établi  sur  la  base  d'un  sulTrage    ^ 
peu  près  universel  impose   à  tout  gouvernement  le  devoir  ^^ 
concilier  les  exigences  de  la  masse  populaire  avec  les  intér^^^ 
généraux  du  pays.  Cette  conciliation  n'est  jamais  aisée.  Cepeti' 
aant,  le  maintien  de  certaines  traditions,  le  souvenir  d'expo 
riences  malheureuses,  la  crainte  de  complications  extérieures,  oU 
Tç^isten ce  d'une  élite  national  assez  nombreuse,  possédant  un^ 
hauie  culture  intellectuelle,  et  capaole  d'exercer  une  influence 
politique,  peuvent  la  rendre  moins  difficile. 

L'Australie  est  encore  privée  de  ces  élémens  de  pondération, 
et  reste  livrée  à  des  aspirations  en  quelque  sorte  impulsives. 


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LE  SOCIALISME  EN   AUSTRALIE.  5811 

Douée  d'abondantes  richesses  exploitables,  elle  jouit,  en  outre, 
d'un  climat  dont  la  douceur  invite  les  habitans  aux  distractions 
de  la  vie  en  plein  air  (1).  Tout,  dans  cet  heureux  pays,  concourt 
donc  à  répandre  le  goût  du  superflu  et  favorise  le  penchant  à  la 
récréation.  Il  n'est  pas  surprenant  que  la  notion  du  travail  né- 
cessaire et  de  sa  haute  portée  moralisatrice  s'y  soit  affaiblie  (2). 
La  conception  du  rôle  de  l'État  devait  s'y  transformer  en  môme 
temps,  jusqu'à  ce  qu'on  ne  vît  plus  en  lui  l'organisme  destiné  à 
assurer  la  liberté  el  la  sécurité  des  citoyens,  mais  une  divinité 
complaisante  de  laquelle  on  peut  tout  attendre,  à  laquelle,  par 
conséquent,  on  peut  tout  demander. 

Ainsi  s'est  préparé  un  terrain  éminemment  propre  au  déve- 
loppement du  socialisme,  tel  qu'il  est  compris  aux  antipodes, 
patient,  persévérant,  mais  rebelle  à  toute  direction  supérieure, 
se  désintéressant  des  théories  générales,  insoucieux  des  consé- 
quences éloignées. 

L'activité  du  mouvement  socialiste  en  Australie,  l'esprit  qui 
l'anime  et  la  direction  qu'il  suit,  ne  dérivent  pas  seulement  de 
la  situation  géographique  du  pays  et  de  la  protection  de  la 
Grande-Bretagne.  Ils  résultent  aussi  du  développement  histô-' 
rique  des  rapports  entre  le  travail  et  le  capital  pendant  les 
années  qui  ont  succédé  à  la  première  période  de  sa  colonisation. 
La  mise  en  valeur  du  sol  australien  était  alors  largement  rému- 
nératrice. Partout  s'exécutaient  de  grands  travaux.  De  1851 
à  1861,  la  population  de  Melbourne  passait  de  23000  à  140  000  habi- 
tans. Les  ouvriers,  et  surtout  les  ouvriers  capables,  étaient  rares. 
Un  bon  maçon  gagnait  de  30  à  35  francs  par  jour.  Sans  remon- 
ter çiussi  loin,  nous  voyons  la  population  d'Adélaïde  plus  que 
doubler  de  1871  à  1881,  et  de  1881  à  1891,  celle  de  Sydney  aug- 
menter de  plus  de  100000  personnes.  Jusqu'en  1892,  les  colo- 
nies australiennes  jouissaient  d'un  crédit  illimité  sur  le  marché 
de  Londres,  et  toutes  en  usaient  très  largement. 

Il  fallait  bien  cependant  qu'un  certain  équilibre  s'établît  un; 
jour  entre  les  dépenses  normales  et  les  ressources  normales. 


(1)  Voyez  la  Revue  du  1**  septembre  :  la  Société  australienne. 

(2)  Les  Unions  australl'eimes  ont  montré  autant,  sinon  plus,  de  persévérance, 
pour  obtenir  la  limitation  de  la  Journée  de  travail  et  Taccroissement  du  nombre* 
des  jours  fériés  que  pour  s'assurer  des  augmentations  de  salaires.  (Rapport  du 
Consul  général  de  France  en  Australie.  Office  national  du  Commerce  extérieur, 
1905,  n*  445.^ 


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590  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

  mesure  que  la  main-d'œuvre  devenait  plus  abondante  par 
l'immigration,  —  alors  encouragée,  —  et  que  la  concurrence  des 
entreprises  réduisait  la  marge  des  bénéfices,  le  taux  des  salaires  de- 
vait baisser.  En  1886,  époque  à  laquelle  on  peut  fixer  le  commen- 
cement des  difficultés  sérieuses  entre  employeurs  et  employés, 
l'ouvrier  de  capacité  moyenne  n'était  plus  payé  que  12  à  14  francs 
par  jour.  C'est  un  taux  encore  convenable  dans  un  pays  où  il 
ne  gèle  jamais  et  où  les  nécessités  premières  de  la  vie  sont 
peu  coûteuses.  Mais  certaines  habitudes  étaient  prises,  que  les 
travailleurs  manuels  ne  voulaient  pas  abandonner:  habitudes  de 
confort,  de  distractions,  et  même  de  luxe.  Depuis  plusieurs 
années,  les  Unions  ouvrières  s'étaient  organisées,  prévoyant 
la  lutte.  Elle  s'engagea  et  aboutit  à  de  formidables  grèves. 
Celles-ci  amenèrent  des  troubles  qui  furent  sévèrement  réprimés 
(1890-1892).  L'action  violente  n'avait  pas  les  sympathies  de  l'opi- 
nion publique.  Il  ne  restait  donc  aux  syndicats  qu'à  tenter  de 
conquérir  l'influence  politique.  Offrir  ses  services,  puis  les  im- 
poser, tel  fut  en  deux  mots  le  programme  initial  du  labour  party. 
Les  Unions  suivirent  ce  programme  avec  une  patience  obstinée, 
et  c'est  ainsi  qu'elles  acquirent  une  autorité  voisine,  à  certaines 
heures,  de  la  dictature. 

Si  ces  circonstances  n'ont  pas  seules  déterminé  l'éclosion  du 
mouvements  socialiste  en  Australie,  elles  l'ont  certainement 
hâtée.  Leur  souvenir  l'encourage  encore  aujourd'hui  en  entrete- 
nant dans  l'esprit  populaire  des  illusions  sur  les  véritables  condi- 
tions économiques  du  pays.  Ainsi  se  trouve  expliqué  pourquoi 
le  parti  socialiste  australien,  négligeant  les  questions  d'organi- 
sation générale  et  de  gouvernement,  ne  s'est  engagé,  h  ses  débuts, 
que  sur  celles  des  salaires  et  des  conditions  du  travail  ;  et  com- 
ment le  collectivisme  où  il  tend  aujourd'hui,  fut  d'abord  pour 
lui  «  terre  inconnue.  »  Il  la  voit  maintenant  parce  qu'il  s'en  est 
rapproché  :  il  sait  qu'il  y  va,  il  le  reconnaît,  mais  ne  le  savait  pas 
quand  il  s'est  mis  en  route.  C'est  sans  enthousiasme. qu'il  consi- 
dère le  but  de  son  voyage  et  il  n'est  pas  pressé  d'arriver. 

L'expérience  des  dernières  années  permet  de  discerner  dans 
la  marche  du  parti  qui  remorque  le  Parlement  et  la  nation,  trois 
mouvemens  dont  les  départs  ont  été  successifs  et  les  actions 
parallèles.  Le  premier,  dirigé  contre  le  principe  de  la  concur- 
rence, et  déjà  très  avancé  ;  le  second,  contre  celui  de  la  liberté 
individuelle,  n'ayant  encore  gagné  que  ce  qui  était  nécessaire 


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I£   SOCULISME  EN   AUSTRALIE.  591 

aux  succès  du  premier  ;  le  troisième,  contre  la  propriété  privée, 
désignée  sous  le  nom  de  capital  ou  d'instrument  de  production. 
Ce  dernier  mouvement  n'a  encore  remporté  qu'un  avantage  ap- 
préciable, —  et  peut-être  éphémère,  —  par  l'institution  et  l'appli- 
cation, dans  un  certain  esprit,  des  lois  sur  l'arbitrage  obligatoire 
auxquelles  nous  réservons  un  chapitre  spécial. 

Il  est  sans  doute  superflu  de  faire  remarquer  que  cette  classi- 
fication des  visées  du  parti  socialiste  australien  a  surtout  pour 
objet  d'en  faciliter  l'examen.  Les  deux  premiers  mouvemens, 
étroitement  liés  l'un  à  l'autre,  constituent  la  préparation  de  lu 
victoire  du  troisième.  Tous  trois  n'ont  qu'un  but,  celui  que  nous 
avons  indiqué  déjà  et  que  nous  avons  trouvé,  depuis  1904,  in- 
scrit dans  les  programmes  du  parti,  le  même  enfin  que  poursui- 
vent, avec  plus  d'ardeur  et  moins  de  méthode,  les  socialistes  du 
vieux  monde  :  le  renversement  de  la  société  dite  capitaliste. 

III 

Lorsque,  en  mai  1901,  le  premier  Parlement  fédéral  com^ 
mença  ses  travaux,  il  avait  à  accomplir  une  œuvre  presque  en- 
tièrement administrative.  L'objet  principal  de  la  Constitution 
était  en  effet,  de  transférer  au  gouvernement  du  Commonwealth 
certaines  attributions  des  gouvernemens  des  États,  et  non  des 
moins  importantes,  puisqu'elles  comprenaient  les  services  des 
douanes,  des  postes  et  télégraphes,  et  de  la  défense.  Aucun  des 
autres  sujets  sur  lesquels  le  Parlement  était  autorisé  à  légiférer 
'  ne  réclamait  d'urgentes  réformes.  Le  programme  de  la  première 
session  devait  donc  consister  dcois  l'unification  des  tarifs  de 
douane  des  États,  la  fusion  des  services  transférés,  et  la  solution 
des  problèmes  d'ordre  financier  et  judiciaire  se  rattachant  à  ces 
transformations.  Afin  d'abréger  la  période  d'incertitude  pendant 
laquelle  les  intérêts  de  la  communauté  auraient  plus  ou  moins  à 
souffrir,  il  était  utile  que  ce  travail  fût  terminé  dans  le  plus  bref 
délai  possible. 

Les  bases  sur  lesquelles  étaient  établies  les  administratiims 
dont  le  gouvernement  fédéral  prenait  la  charge  différaient  peu 
d'un  État  à  un  autre.  Leur  codification  était  relativement  aisée. 
Quant  aux  tarifs  de  douane,  la  situation  était  tout  autre.  La 
Nouvelle-Galles  du  Sud  vivait  sous  le  régime  du  libre-échange 
depuiscinqans  et  s'en  montrait  satisfaite.  Les  autres  États  avaient 


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592  1  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

toujours  '  été  protectionnistes.  Puisqu'il  était  nécessaire 
refondre  ces  systèmes  en  un  tarif  commun,  le  bon  sens  sembli 
indiquer  un  procédé  rationnel.  C'eût  été  de  prendre  pour  chaq 
article  la  moyenne  des  tarifs  des  États,  en  la  modifiant  çrop 
tionnellement  au  mouvement  d'importation,  dans  chaque  Etat, 
l'article  considéré.  Ainsi,  les  relations  commerciales  déjà  éi 
blies  n'eussent  éprouvé  qu'un  minimum  de  perturbation. 

En  somme,  la  tflche  du  nouveau  gouvernement  était  pi 
complexe  que  difficile.  Elle  devait  s'accomplir  d'autant  mie 
qu'on  y  introduirait  moins  de  politique,  et  c'était  le  cas  de 
souvenir  du  vieux  proverbe  anglais:  One  does  not  change  C 
'horses  while  crossing  a  stream. 

Cette  manière  de  voir  était  trop  simple,  surtout  trop  modes  i 
pour  être  adoptée.  Les  incidens  de  la  campagne  électorale 
mars  1901  n'avaient  laissé  aucun  doute  sur  l'état  d'esprit  c3 
futurs  parlementaires  fédéraux.  Chacun  se  croyait  chargé 
créer  une  nation  [io  build  a  nation)  et  chacun  entendait  la  cr^ 
selon  ses  vues.  Les  protectionnistes,  certains  d'être  en  majorL 
avaient  annoncé  leur  intention  d'écraser  leurs  adversaires,  d^ 
gués  sous  le  vocable  bizarre  mais  explicite  de  revenue  tarif fi^ 
Dès    l'ouverture   du    Parlement,    de    profondes   divisions   ^ 
d'autres  points  s'étaient  révélées  entre  les  nouveaux  élus. 
labour  party^  fidèle  à  sa  tactique,  fit  savoir  qu'il  laissait  à 
représentans  toute  liberté  quant  aux  questions  d'intérêt  fiscal 
national,  et  que,  désireux  de  conserver  la  balance  du  pouv 
entre  les  partis,  il  réservait  son  action  pour  renverser  tout  g( 
vernement  qui  refuserait  d'obéir  à  «  la  volonté  du  peuple 
Cette  déclaration  n'eut  pas  la  vertu  de  faire  réfléchir  les  aut 
députés,  qui  cependant  représentaient  un  peu  aussi  «  la  volo: 
du  peuple,  »  et  la  première  législature  fut  inaugurée  sous 
peu  rassurans  auspices. 

Le  gouvernement  n'apporta  point  de  programme,  —  au  S' 
usuel  de  ce  mot,  —  mais  une  très  longue  liste  des  projets  d 
'il  avait  l'intention  de  saisir  le  Parlement.  Nous  n'en  détacher 
que  ceux  auxquels  s'intéressait  le  labour  party.  Ce  furent  d'-^ 
leurs  les  seuls,  —  avec  le  tarif  douanier,  —  qui  firent  l'objet^ 
débats  suivis.  Notons  incidemment  que  ce  tarif  ne  fut  prése^:] 
au  Parlement  qu'en  octobre  1901  et  ne  fut  voté  qu'en  s-^/^ 
tembre  1902.  La  plus  urgente  des  mesures  nécessitées  ^^^ 
l'accomplissement  de  la  Fédération  avait  demandé  six  mois    ^^ 


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LE   SOCIALISME   EN    AUSTRALIE.  S93 

préparation  et  onze  mois  de  discussion.  On  s'était  occupé,  entre 
temps,  de  questions  d'un  ordre  plus  sensationnel. 

Pendant  cette  première  période,  —  nous  l'avons  dit  plus 
haut,  —  le  parti  socialiste  australien  s'appliqua  à  battre  en 
brèche  le  principe  de  la  concurrence.  Il  fallait  commencer,  évi- 
demment, par  la  concurrence  du  dehors.  On  aviserait  plus  tard 
à  supprimer  la  concurrence  intérieure.  Les  avantages  que  re- 
cueilleraient les  ouvriers  d'une  campagne  contre  le  commerce 
n'étaient  pas  très  certains  ;  mais,  n'ayant  sur  la  puissance  d'achat 
du  numéraire  et  les  conditions  de  stabilité  des  entreprises  que 
des  idées  plutôt  vagues,  et  considérant  avant  tout  le  chiffre  des 
salaires,  les  chefs  du  parti  eurent  peu  d'hésitations.  Au  surplus, 
l'isolement  de  l'Australie  était  nécessaire  au  succès  des  nouvelles 
expériences.  Â  leur  instigation,  le  gouvernement  fédéral  déposa 
trois  projets  de  loi  :  le  Customs  bill  (règlement  du  service  des 
douanes),  le  Post  and  Telegraph  bill  (règlement  sur  le  service 
des  postes),  et  VImmigration  restriction  bill,  concernant  l'immi- 
^ation. 

A  première  vue,  on  comprend  que  ce  dernier  projet  put 
servir  la  politique  du  labour  party,  on  s'explique  moins  comment 
il  en  pouvait  être  de  même  de  simples  règlemens  sur  les  douanes 
et  les  postes.  Ils  la  servirent  cependant,  et  fort  bien  ;  non  par 
leurs  conséquences  directes,  mais  par  l'impression  produite  au 
dehors.  Ces  projets  de  loi,  en  effet,  n'étaient  pas  de  simples 
règlemens.  Us  jouèrent  le  rôle  de  ces  détachemens  d'avant-garde, 
audacieusement  engagés,  qui  apprennent  à  l'ennemi  que  la 
guerre  est  déclarée,  l'offensive  décidée  et  le  contact  pris. 

Voyons  d'abord  ce  qu'était  le  Customs  bill,  devenu  Customs 
Act,  en  vertu  de  l'assentiment  royal,  le  3  octobre  1901. 

Le  gouvernement  fédéral  avait  réuni  dans  un  même  départe- 
ment ministériel  le  commerce  et  les  douanes.  Le  service  doua- 
nier étant  fiscal,  ses  intérêts  sont  opposés  à  ceux  du  commerce. 
Il  était  donc  inconséquent  de  les  placer  sous  la  même  direction. 
Le  choix  de  la  personne  chargée  de  ce  département  permet  de 
supposer  que  cette  erreur  de  principe  ne  fut  pas  tout  à  fait  invo- 
lontaire. Le  titulaire  de  ce  double  portefeuille  fut  M.  Kingston, 
qui  le  conserva  jusqu'en  juillet  1903.  M.  Kingston  n'appartenait 
pas  au  labour  party,  non  plus  qu'aucun  de  ses  collègues;  mais 
plus  qu'aucun  d'eux,  il  avait  les  sympathies  des  socialistes  et  les 
méritait.  C'est  sans  doute  pour  justifier  leur  confiance  qu'il  se 

TOUR  XXXV.  —  1006.  38 


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594  KEYUE  DES  DEUX  MONDES. 

hâta  de  présenter,  sous  le  titre  de  Customs  bill^  un  projet  de 
règlement  en  277  articles,  résumant  en  un  choix  intelligent  les 
dispositions  les  plus  sévères  des  «ordonnances  de  douanes,  non 
seulement  des  États  australiens,  mais  des  pays  où  les  tracasseries 
du  fisc  ont  atteint  les  limites  extrêmes. 

Ce  règlement  édictait,  pour  de  simples  négligences,  de  lourdes 
pénalités,  et  prenait  soin  d'enlever  aux  Cours  de  justice  le  pou- 
voir de  réduire  au-dessous  d'un  minimum  fixé  les  peines  ou 
amendes  encourues  par  les  délinquans.  Des  instructions  spé- 
ciales, destinées,  —  ainsi  que  le  déclarait  sir  W.  Macmillan  au 
Parlement  fédéral  (1),  —  à  maintenir  les  agens  du  service  dans 
la  crainte  d'être  désavoués  et  punis  s'ils  n'assuraient  l'exécution 
la  plus  rigoureuse  de  la  loi,  laissaient  d'ailleurs  au  ministre 
un  pouvoir  discrétionnaire  sur  la  solution  des  affaires  conten- 
tieuses. 

Les  deux  années  du  ministère  de  M.  Kingston  furent  deux 
années  de  lutte  contre  le  commerce.  Il  y  apporta  une  obstination 
dont  le  souvenir  restera  longtemps  dans  la  mémoire  des  négo-^ 
cians  d'Australie.  En  tant  que  ministre  des  douanes,  son  désir 
d'obtenir  de  cette  administration  un  maximum  de  rendement 
était  légitime,  à  la  condition  toutefois  de  ne  pas  oublier  que  c'est 
le  commerce  qui  nourrit  la  douane.  Il  l'oublia.  Comme  ministre 
du  Commerce,  il  devait  faciliter,  protéger,  encourager  les  trans- 
actions, surtout  se  renseigner,  —  il  en  avait  besoin,  —  sur  les 
nécessités  pratiques,  afin  d'y  satisfaire  dans  la  mesure  du  pos- 
sible. Mais  il  comprenait  autrement  sa  mission.  Dans  sa  pensée, 
le  rôle  du  ministre  du  Commerce  était  de  réglementer,  contenir 
et  discipliner  le  commerce.  Il  fut  le  ministre  du  moins  de  com- 
merce possible.  Croyant  devoir  défendre  l'État  contre  les  com- 
raerçans,  il  s'était  armé  pour  cette  bataille.  11  la  poursuivit  avec 
une  si  consciencieuse  résolution  qu'il  y  ruina  en  moins  de  deux 
ans  sa  robuste  sauté. 

Le  commerce  maritime,  c'est-à-dire  l'industrie  des  transports 
par  mer,  était  plus  désarmé  que  le  simple  négoce  contre  les  ri- 
gueurs administratives.  Les  grandes  maisons  d'importation 
occupent  un  personnel  nombreux,  et  les  chefs  de  ces  établisse- 
mens  ont  en  mains  de  trop  grands  intérêts  pour  ne  pas  disposer 
d'une  certaine  influence;  tandis  que  les  compagnies  maritimes 

(1)  Chambre  des  Représentans.  Séanoe  du  S  Jt^n  1^03. 


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LE   SOQALISME   EK   AUSTRALIE.  595  , 

ne  sont  représentées  que  par  des  agens.  Leurs  réclamations  ne 
peuvent  se  faire  jour  jusque  dans  Ten ceinte  parlementaire.  Les 
procédés  dilatoires  et  les  fins  de  non  recevoir  suffisent  pour  en 
avoir  raison.  On  avait  donc  pris  soin  d'accumuler  dans  le 
Customs  bill  les  dispositions  qui  avaient  paru  les  plus  efficaces 
pour  gêner  l'exploitation  de  ces  compagnies  et  les  exposer^  en 
dépit  de  leur  prudence,  à  de  fréquentes  contraventions.  Ainsi 
fut  créé  un  régime  d'oppression  que  les  journaux  des  grands 
ports  d'Australie  définirent  en  une  expression  caractéristique  : 
Harassing  shipping, 

La  plus  originale  de  ces  mesures  fut  celle  concernant  les 
Ships'stores,  ou  provisions  de  bord.  Elle  visait  les  compagnies 
postales  de  navigation,  anglaises  et  étrangères,  dont  les  bâti- 
mens,  venant  d'Europe  ou  y  retournant,  ont  à  effectuer  entre 
Fremantle  (Australie  Occidentale)  et  Sydney  (Nouvelle-Galles  du 
Sud)  un  parcours  de  4  900  milles  marins  (aller  et  retour)  (1),  coupé 
par  des  relâches  dans  les  principaux  ports.  Le  Customs  billov- 
donnait  que  toutes  les  provisions,  de  bouche  et  autres,  consom- 
mées à  bord,  seraient  passibles  des  droits  de  douane,  même  en 
haute  mer,  depuis  l'arrivée  du  bâtiment  sur  les  côtes  d'Australie 
jusqu'à  son  départ  du  dernier  port  d'Australie,  en  route  pour 
l'Europe.  Afin  d'assurer  la  perception  des  droits,  on  avait  ima- 
giné de  mettre  ces  provisions  sous  scellés  à  l'arrivée  au  premier 
port  de  relâche  (Fremantle),  pour  ne  les  lever  qu'au  départ  de 
ce  même  port,  après  que  le  bâtiment  aurait  achevé  son  voyage, 
aller  et  retour,  sur  les  côtes  du  continent  australien. 

La  rupture  du  sceau  de  la  douane  était,  bien  entendu,  inter- 
dite ;  en  sorte  que  si  un  paquebot,  ayant  besoin  de  ses  provi- 
sions, en  cours  de  route,  se  permettait  cette  infraction,  il  était, 
dès  son  arrivée  au  prochain  port  de  relâche,  saisi,  jugé  et  con- 
damné à  une  forte  amende. 

Cette  prétention  dépassait  la  mesure  tolérable  :  d'abord,  parce 
qu'un  droit  à  l'importation  ne  peut  s'appliquer  qu'à  des  marchan- 
dises importées,  c'est-à-dire  consommées  dans  le  pays  ou  débar- 
quées pour  cet  objet;  en  second  lieu,  parce  qu'un  bâtiment  na- 
viguant en  haute  mer  cesse  d'être  sous  la  juridiction  des  autorités 
douanières,  à  quelque  titre  que  ce  soit.  La  douane  australienne 
pouvait,  à  la  rigueur,  réclamer  le  paiement  des  droits  sur  les 

li)  9  000  kilomètres. 


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'^T'rra 


596  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

provisions  consommées  dans  les  porls,  mais  les  scellés  apposés 
par  elle  n'avaient  plus  un  caractère  légal  dès  que  le  bâtimeni 
était  sorti  des  eaux  territoriales.  On  a  pu  soutenir  qu'un  navire 
anglais  les  devait  respecter,  sous  prétexte  que  la  loi  australienne 


est  aussi  loi  britannique.  En  tout  cas,  cette  loi  était  inapplicable 
aux  navires  étrangers  en  dehors  des  eaux  australiennes,  car  il 
est  'de  principe  absolu  qu'en  haute  mer,  un  bâtiment,  quel  qu'il 
soit,  est  soumis  à  la  seule  loi  du*  pays  dont  il  porte  le  pavillon. 

La  question  des  Ships'stores  donna  lieu  à  quantité  de  conflits, 
de  discussions,  de  jugemens  et  de  condamnations,  et  même 
des  «  échanges  de  vues  »  diplomatiqpes  (1).  L'émotion  se  calms 
à  la  stiite  d'une  transaction  entre  le  gouvernement,  représentt^  ^« 
par  le  premier  ministre,  plus  conciliant  que  M.  Kingston,  et  le^ 
compagnies.  Elle  s'éteignit  après  que  chacune  des  parties,  er^ 
d'officieuses   communications    à  la    presse,  eut   démontré  que 
c'était  l'autre  partie  qui  avait  fait  toutes  les  concessions.  En 
réalité,  les  compagnies  avaient  cédé  sur  la  question  des  droits  e^ 
le  gouvernement  sur  celle  des  scellés. 

Ce  n'étaient  là  que  des  escarmouches  ;  mais  leur  signification 
n'était  que  trop  claire.  L'intérêt  fiscal  n'eût  pas  suffi  à  expliquer 
ces  rigueurs.  Les  droits  perçus  sur  les  Ships' stores  consommés 
à  la  mer  ne  s'élevaient  pas  à  20  000  livres  sterling,  tandis  que 
les  revenus  de  la  douane,  pour  Tannée  1901-1902,  dépassaient 
7600  000  livres.  Ce  n'était  pas  assurément  en  vue  de  ce  minco 
résultat  qu'on  avait  pris  des  dispositions  aussi  insolites  et  couru 
le  risque  d'ennuis  sérieux,  au  cas  où  les  puissances  étrangères 
intéressées  auraient  porté  plus  d'attention  à  ces  affaires.  D'autre 
part,  le  nouveau  règlement  douanier,  en  inquiétant  les  commer- 
çans  et  créant  des  difficultés  entre  eux  et  leurs  correspondans 
d'Europe,  ne  pouvait  manquer  d'avoir  un  effet  restrictif  sur  les 
importations  et  par  conséquent  sur  les  recettes  de  la  douane. Au 
surplus,  l'esprit  qui  avait  dicté  le  Customs  bill  et  présidait  à  son 
application,  indiquait  assez  les  intentions  du  gouvernement  pour 
révéler  à  quelle  pression  il  obéissait. 

A  ce  premier  avertissement,  d'autres  allaient  succéder.  Le 
Post  and  Telegraph  bill,  qui  reçut  l'assentiment  royal  le  16  no- 
vembre 1901,  était,  comme  on  devait  s'y  attendre,  une  compi- 
lation des  règlemens  postaux  en  vigueur  dans  les  États  avant 

(1)  Voir  Th»  history  of  ihe  Taxation  of  Ships'slores.  (The  commercial  vubli' 
shing  C%  Sydney  «  1902.) 


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LE  i  SOCIALISME   EN    AUSTRAL1B.  .     597 

la  Fédération.  Il  ne  présenterait  aucun  intérêt  politique  si  on  n'y 
eût  introduit  une  clause  dont  la  conséquence  a  été  de  désorga- 
niser pendant  plus  d'une  année  le  service  régulier  des  correspon- 
dances de  l'Australie  avec  l'Europe.  Par  cette  clause  (article  16), 
le  gouvernement  du  Commonwealth  s'interdisait  de  subventionner 
un  service  postal  à  moins  que  la  Compagnie  soumissionnaire  eût 
pris  l'engagement  de  ne  pas  employer  d'hommes  de  couleui 
sur  ses  paquebots.  On  sait  que  le  personnel  des  bâtimens  qui  se 
rendent  d'Europe  en  Orient  par  la  Mer-Rouge  et  l'océan  Indien 
comprend  généralement  des  chauffeurs  arabes  et  des  domestiques 
indous.  Interdire  cet  usage  aux  paquebots-poste  des  lignes 
d'Australie  devait  compromettre  le  renouvellement  des  contrais 
en  cours,  auxquels  jusqu'alors  l'Angleterre  et  les  colonies  austra- 
liennes avaient  participé  à  frais  communs.  Ces  contrats,  en  effet, 
n'ont  pas  été  renouvelés  à  leurs  échéances.  Après  de  longs 
tâtonnemens,  on  a  dû  recourir,  pour  réorganiser  le  service 
postal  entre  les  deux  pays,  à  des  expédiens  dont  l'avenir  fera 
connaître  les  mérites. 

Cet  article  16  avait  été  imposé,  cela  va  sans  dire,  parle  labour 
party.  Il  est  curieux  de  constater  que  son  insertion  dans  la  loi 
ne  correspond  à  aucun  intérêt  appréciable.  Les  paquebots-poste 
ne  recrutent  en  Australie  aucune  fraction  de  leurs  équipages. 
Les  hommes  de  couleur  embarqués  à  leurs  bords  ne  font  donc 
pas  concurrence  à  la  main-d'œuvre  locale.  En  outre,  ces  indi- 
vidus sont  en  grande  majorité  sujets  britanniques,  ce  qui  eût 
dû  les  recommander  à  la  bienveillance  des  Australiens.  Malgré 
les  objections  du  gouvernement  anglais  qui  refusa,  de  son  côté, 
à  s'engager  dans  des  contrats  postaux  excluant  de  piano  les  gens 
de  couleur,  le  parti  pris  des  socialistes  resta  inébranlable.  C'était 
im  second  avertissement.  Le  troisième  devait  être  plus  si^rieux 

IV 

Il  se  présenta  sous  la  forme  de  V Immigrattffn  féstriction 
bill,  devenu  loi  du  Commonwealth  le  23  décembre  1901. 

Les  deux  mots  qui  forment  le  titre  de  cette  loi  en  indiquent 
bien  l'objet,  mais  en  adoucissent  la  portée.  Il  ne  s'agissait  pas 
seulement  de  restreindre  l'immigration,  déjà  fort  restreinte,  mais 
de  la  supprimer,  tout  au  moins  de  la  décourager.  Le  problème 
était  difficile  à  résoudre^  car  l'accès  libre  du  territoire  d'une  na- 


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S98  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

tion  civilisée  est  un  principe  universellement  admis.  L'Angle- 
terre, plus  que  tout  autre  pays,  Ta  respecté,  et  cette  conception 
des  devoirs  de  l'hospitalité  internationale  honore  le  caractère 
britannique.  Les  exceptions  qui  ont  été  faites,  et  le  sont  encore 
en  certains  pays  et  en  certaines  cii'constances,  n'ont  pas  infirmé 
la  règle  générale.  En  se  décidant  à  n'en  tenir  aucun  compte,  les 
socialistes  australiens  se  plaçaient,  dans  une  certaine  mesure,  en 
dehors  du  droit  des  gens.  Â  cette  première  difficulté  s'en  ajoutait 
une  autre,  d'un  ordre  plus  positif.  On  voulait  arrêter  d'abord,  et 
totalement,  l'immigration  des  hommes  de  couleur.  Il  eût  suffi  de 
l'interdire  purement  et  simplement  ;  la  question  était  réglée.  Mais 
l'Angleterre  gouverne  plus  de  300  millions  d'individus  qui  ne 
sont  pas  de  race  blanche,  et,  pour  ce  motif,  le  gouvernement 
britannique  n'était  pas  disposé  à  approuver  une  mesure  aussi 
radicale.  Il  fallait  donc  trouver  une  formule  qui,  plaçant  le  droit 
d'exclusion  dans  les  mains  du  gouvernement,  substituât  le  vague 
de  l'arbitraire  à  la  précision  requise  de  tout  texte  légal.  Voici 
celle  qu'on  découvrit (1)  :  «  L'immigration  dans  le  Commonwealth 
est  interdite  à  toute  personne  qui,  invitée  par  un  fonctionnaire, 
ne  parvient  pas  à  écrire  sous  la  dictée  et  à  signer  en  présence 
de  ce  fonctionnaire,  un  passage  de  cinquante  mots  en  une  langue 
européenne  choisie  par  ce  fonctionnaire  (art.  3).  » 

Cette  disposition  fut  adoptée,  votée,  et  le  gouvernement  an- 
glais l'approuva.  Elle  est  encore  en  vigueur  et,  de  temps  en  temps, 
on  en  fait  l'application.  Cela  s'appelle  le  test.  On  l'impose  très  ra- 
rement aux  immigrans  de  race  blanche,  à  l'encontre  desquels  on 
a  spécifié  d'autres  moyens  d'exclusion.  Cependant,  je  l'ai  vu  ap- 
pliquée à  un  sujet  allemand, fils  de  père  allemand,  qui,  en  plus  de 
sa  langue  nationale,  parlait  le  français  et  l'anglais.  Il  ne  réussit 
pas  à  faire  une  dictée  en  grec,  fut,  de  ce  chef,  condamné  à  six 
mois  de  prison,  puis  expulsé  et  rapatrié  en  Allemagne  peu  de 
jours  après  sa  condamnation. 

On  aurait  pu  s'en  tenir  là.  Un  recueil  de  dictées  choisies,  en 
russe,  en  polonais,  en  norvégien  et  en  turc,  eût  suffi  à  rexclu- . 
sion  de  tout  le  monde,  sauf  de  quelques  éminens  philologues. 
Mais  le  moindre  inconvénient  du  procédé  eût  été  de  couvrir  de 

(i)  Le  gouvernement  australien  n'a  eu  le  mérite,  en  cette  circonstance,  que  do 
transporter,  sur  une  scène  beaucoup  plus  yaste,  un  subterfuge  déjà  usité  dans  de 
petites  colonies  britanniques.  On  trouve  une  formule  analogue  dans  le  code  da 
Natal  (1891). 


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LE   SOCULISME  EN  AUSTRALIE.  599 

ridicule  le  gouvernement  australien  si  le  test  était  devenu  une 
formalité  de  pratiqpie  journalière,  requise  de  tous  les  voyageurs 
débarquant  dans  le  pays.  On  le  garda  donc  comme  en  réserve, 
pour  les  cas  exceptionnels,  c'est-à-dire  ceux  oti  on  désirerait 
couvrir  un  abus  de  pouvoir  des  apparences  de  la  légalité.  Même 
à  l'égard  des  hommes  de  couleur,  on  se  dispensa  souvent  du 
test.  Considérés  d'emblée  comme  immigrans  prohibés,  on  les 
arrêta  et  on  les  rendit  au  bâtiment  qui  les  avait  amenés,  après 
avoir  infligé  une  amende  au  capitaine  pour  avoir  introduit  une 
brebis  galeuse  sur  le  sol  du  Commonwealth,  On  agit  de  même  h 
l'égard  des  simples  déserteurs,  le  capitaine  étant  supposé  com- 
plice de  la  désertion.  L'autorité  de  la  justice  vint  parfois  tem- 
pérer cette  ardeur  autocratique.  A  la  suite  de  vives  et  inu- 
tiles réclamations,  les  tribunaux  supérieurs  furent  saisis.  Le 
8  août  1902,  la  cour  suprême  de  Sydney,  sur  appel  de  la  Com- 
pagnie des  Messageries  maritimes,  annula  un  jugement  de  la 
Water  police  Court  condamnant  le  capitaine  d'un  paquebot  de 
cette  compagnie  et  ordonna  la  restitution  de  l'amende.  Le  motif 
de  la  cassation  était  que  le  déserteur,  soi-disant  imnAj-rant  pro- 
hibé, n'avait  pas  été  invité  à  subir  Veducational  test. 

La  presse,  tant  à  Londres  qu'en  Australie,  fut  à  peu  près 
unanime  pour  blâmer  ces  tracasseries  ;  mais,  en  ce  qui  concerne 
les  gens  de  couleur,  le  but  était  atteint.  Ils  surent  qu'on  ne 
leur  permettait  pas  d'aborder  le  territoire  australien,  et  les  com- 
pagnies de  navigation  le  sachant  également,  refusèrent  d'em- 
barquer ceux  qui  voulaient  en  tenter  l'aventure.  Il  n'y  eut  donc 
désormais  que  des  passagers  de  race  blanche  sur  les  bâtimens 
se  rendant  en  Australie. 

En  même  temps,  une  loi  spéciale,  le  Pacific  Islands  laboti- 
r^r5  i4c/,  ordonnait  le  rapatriement,  échelonné  sur  une  période 
de  cinq  ans,  des  indigènes  polynésiens  qui  travaillaient  dans  les 
plantations  de  cannes  à  sucre  de  Queensland.  Cette  industrie, 
alors  florissante,  a  été  presque  ruinée  dans  les  districts  du  nord 
de  cet  État  où  la  main-d'œuvre  blanche  est  incapable,  en  raison 
du  climat,  de  remplacer  le  travail  des  Canaques  (1). 

Les  partisans  de  la  politique  d'exclusion  et  de  transportation 

(1)  En  présence  des  vives  réclamations  des  planteurs,  et  malgré  l'octroi  d'une 
forte  prime  à  l'emploi  dès  travailleurs  de  race  blanche,  il  parait  impossible  d'ap- 
pliquer intégralement  la  loi.  En  avril  1906,  il  restait  encore  5000  travailleurs  indi- 
gènes en  Queensland <  c'est-à-dire  plus  de  la  moitié  de  l'effectif  de  1901. 


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600  REVUE  DES  DEUX  MONDES, 

ont  invoqué  pour  sa  défense  la  nécessité  de  maintenir  en  Aus- 
tralie la  pureté  de  la  race.  L'excuse  n'est  pas  sans  valeur,  en  ce 
sens  qu'elle  eût  pu  justifier  certaines  précautions  de  police.  Elle 
est  insuffisante  à  rendre  acceptable  l'application  stricte  et  abso- 
lue de  la  devise  While  Australia.  En  admettant  que  la  préser- 
vation de  la  pureté  de  la  race  soit,  pour  la  population  austra- 
lienne,  un  idéal  auquel  on  ne  saurait  faire  trop  de  sacrifices,  on 
est  surpris  de  trouver  à  l'origine  du  mouvement,  insistant  sans 
relâche  en  faveur  de  la  plus  grande  sévérité,  la  fraction  la  moins 
idéaliste  et  la  moins  attachée  aux  intérêts  généraux  du  pays.  On 
se  demande  alors  si  une  formule  de  noble  apparence  ne  couvri- 
rait pas  des  mobiles  d'un  intérêt  immédiat;  car,  enfin,  celte 
«  pureté  »  ne  devait  pas  être  exposée  à  de  fortes  tentations.  Les 
unions  entre  les  gens  des  races  anglo-saxonne  et  mongole,  in- 
doue ou  mandchoue,  ont  toujours  été  fort  rares.  L'affinité  mu- 
tuelle leur  manque. 

Il  s'agirait  donc  plutôt  de  la  crainte  d'en  envahissement  paci- 
fique et  progressif,  que  pourrait  suivre  une  attaque  à  main 
armée  favorisée  par  l'existence,  sur  le  sol  australien,  d'une  po- 
pulation asiatique.  Acceptons  l'hypothèse,  ou  toute  autre  aussi 
vraisemblable.  De  deux  choses  l'une:  ou  la  force  d'expansion  des 
peuples  d'Extrême-Orient  est  assez  grande  pour  mettre  l'Austra- 
lie en  danger,  —  à  supposer  qu'elle  excite  violemment  leur  con- 
voitise; —  alors,  ce  danger  ne  pouvant  que  croître,  ce  ne  sont 
pas  les  subtilités,  déjà  un  peu  chinoises,  de  VImmigration  res- 
triction Act  qui  le  pourront  prévenir  ni  même  retarder.  Ou  bien, 
ce  qui  est  plus  probable,  l'Australie,  consolidant  sa  vie  nationale, 
développant  ses  ressources,  accroissant  sa  population,  organisant 
se  défense,  n'aura  rien  à  craindre  des  Jaunes.  En  ce  cas,  à  quoi 
bon  ces  précautions  offensantes,  et  pourquoi  ne  pas  leur  laisser, 
au  contraire,  le  soin  des  travauxpénibles,  peu  rémunérés,  si  dé- 
plaisans  à  l'Européen,  surtout  à  l'Anglais,  et  que  les  Asiatiques, 
depuis  tant  de  générations,  accomplissent  volontiers  ?  Une  bonne 
police  et  quelques  règlemens  pratiques  suffiraient  pour  que  la 
nation  recueille  de  leur  présence  des  avantages  sérieux  sans  avoir 
à  en  redouter  les  inconvéniens. 

U Immigration  restriction  Act  contient  la  réponse  à  cette  der- 
nière question.  Il  donne  à  l'administration  locale  le  pouvoir 
d'interdire  l'accès  de  lAustralie  à  tout  travailleur  manuel,  —  et 
ceci  s'adresse  aux  hommes  de  race  blanche  : 


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LE   SOCIALISME   EN   AUSTRALIE.  601^ 

«  L'îmmigration  dans  le  Commonwealth  est  interdite  à  toute 
personne  qui,  dans  Topinion  du  ministre  ou  d'un  fonctionnaire     [1 
du   service  compétent  (en  l'espèce,  du  service   des   douanes),      - 
pourra  vraisemblablement  [likely)  devenir  à  la  charge  du  public 
ou  d'une  institution  charitable. 

«  Elle  est  également  interdite  à  toute  personne  ayant  con- 
tracté un  engagement  pour  travail  manuel  à  exécuter  dans  le 
Commonwealth;  à  Texception  des  ouvriers  exemptés  par  Ip  mi- 
nistre à  raison  de  leur  spécialité  demandée  [required)  en  Ans 
tralie  (art.  3,  %b  ç^i  g).  » 

Le  désir  de  conserver  la  pureté  de  la  race  est  assurément 
étranger  à  la  rédaction  de  ces  deux  para^  raphes  qui  se  com- 
plètent l'un  l'autre  à  merveille.  Tout  ouvrier  se  rendant  en  Aus- 
tralie y  arrive  avec  un  engagement  ou  sans  engagement.  S'il  n'a 
pas  d'engagement  (à  moins  qu'il  n'apporte  avec  lui  une  somme 
ronde,  cas  improbable),  il  a  de  grandes  chances  de  se  trouver 
bientôt  sans  ressources  :  d'où,  application  du  premier  para- 
graphe, et  expulsion.  S'il  a  un  engagement  comme  ouvrier  ordi- 
naire, application  du  second  paragraphe,  et  expulsion.  Enfin, 
s'il  est  ouvrier  de  spécialité,  et  porteur  d'un  contrat  établissant 
ce  fait,  il  peut  obtenir  une  exemption  ;.mais  seulement  si,  «  dans 
l'opinion  du  ministre,.»  il  n'y  a  pas  en  Australie  d'ouvriers  dis- 
ponibles de  la  même  spécialité. 

Cette  singulière  interprétation  est  celle  que  le  gouvernement 
de  sir  Edm.  Barton  adopta  quand,  en  décembre  1902,  six  ouvriers 
chapeliers  anglais,  venant  d'Angleterre  sur  paquebot  anglais,  et 
munis  d'un  contrat  signé  par  un  industriel  australien,  voulurent 
débarquer  à  Sydney.  On  leur  défendit  de  mettre  le  pied  à  terre 
et  on  les  invita  à  retourner  dans  leur  pays.  Le  gouvernement 
eut,  en  cette  occasion,  une  très  mauvaise  presse.  Les  journaux 
du  labour  party  le  sommaient  de  rester  inflexible,  mais  l'opi- 
nion publique  était  manifestement  contre  lui.  Des  télégrammes 
de  Londres  annonçaient  que  cet  incident  faisait  une  impression 
déplorable  en  Angleterre  (1).  Le  ministère  céda.  Il  couvrit  sa 
retraite  en  déclarant  qu'après  une  minutieuse  enquête,  il  était 
établi  qu'on  ne  pouvait  pas  se  procurer  en  Australie  la  niain- 
d'œuvre  nécessaire  au  travail  pour  lequel  ces  ouvriers  étaient 
engagés.  Leur  détention  à  bord  avait  duré  une  semaine. 

(i)  Comrianweallh  Qf  Australia»  Parliamentary  papers,  1903,  voL  IL 


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602  REYUE  DES  DEUX  MONDES. 

La  loi  australienne  sur  rimmîgralion  a  donc  élevé  autour  du 
pays  une  barrière  infranchissable  à  toute  personne  de  race 
blanche  ou  noire  se  présentant  comme  travailleur  manuel,  et  à 
toute  personne,  non  de  race  blanche,  à  quelque  titre  qu'elle  se 
présente.  Par  la  clause  concernant  les  ouvriers  pourvus  d'un 
contrat  de  travail,  la  loi  annule  cet  engagement  en  ne  permet- 
tant pas  qu'il  soit  exécuté,  ce  qui  constitue  une  atteinte  directe 
à  la  liberté  individuelle  du  patron  et  de  l'ouvrier  qui  ont  signé 
l'engagement. 

Le  gouvernement  du  Commont/^^aM  a  répondu  aux  critiques 
formulées  de  toutes^  parts  contre  cette  étrange  législation  en 
cherchant  à  démontrer  qu'elles  étaient  fort  exagérées.  En  fait, 
disait-il,  l'administration  appliquait  la  loi  avec  mesure,  les  im- 
migrans  de  race  blanche  n'étaient  presque  jamais  soumis  à 
l'épreuve  du  test,  et  le  nombre  des  ouvriers  auxquels  l'autori- 
sation de  débarquer  avait  été  refusée  était  insignifiant.  Ces  asser- 
tions étaient  exactes.  Les  statistiques  prouvent  que  très  peu  de 
personnes^  surtout  depuis  l'année  1903,  ont  eu  à  subir  les  ri- 
gueurs de  la  loi  sur  l'immigration  ;  mais  ce  résultat  n'est  dû  qu'à 
la  sévérité  de  la  loi^  et  l'argument  de  ses  défenseurs  se  retourne 
contre  eux.  Par  les  correspondances  d'Australie,  paiv^  la  voix  de 
la  presse  d'Angleterre  et  du  continent,  par  les  rapports  consu- 
laires, la  .substance,  de  cette»  loi,  dès  les  premiers  mois  de 
l'année  1902,  a  été  connue  dans  le  monde  entier.  La  réputation 
de  l'Australie  a  été  faite,  en  sorte  que  si  on  a  eu  peu*  d'expul- 
sions à  prononcer,  c'est  parce  que  presque  personne  ne  s'est  pré- 
senté. Sauf  un  nombre  infime  d'exceptions,  l'Australie  n'a  reçu, 
depuis  la  promulgation  de  V Immigration  restriction  Act,  que  des 
voyageurs,  |des  touristes,  des  hommes  d'affaires  venant  régler 
des  questions  d'intérêts,  mais  point  d'immigrans  au  sens  usuel 
et  ordinaire  de  ce  mot. 

Le  parti  qui  a  voulu  et  réalisé  Tisolement  de  l'Australie  ne 
tient  pas  à  provoquer  des  exclusions.  Il  lui  suffit  que  les  travail- 
leurs du  dehors  ne  se  mettent  pas  dans  le  cas  de  se  faire  exclure, 
autrement  dit  restent  chez  eux  ou*  cherchent  fortune  ailleurs 
qu'en'  Australie.  Ainsi  la  loi,  même  administrée  avec  discrétion, 
a  rempli  son  objet,  à  l'égard  des  blancs  aussi  bien  que  des  noirs 
et  des  jaunes.  Elle  en  a  rempli  un  autre,  pour^ainsi  dire  éven- 
tuel. Ce  fut  de  mettre  aux  mains  du  gouvernement  un\  instru- 
ment solide,  une  machine  souple  et  bien  conditionnée  pouvant. 


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LE   SOCIALISME   EN   AUSTRALIE.  603 

selon  les  circonstances,  fonctionner  à  haute  ou  basse  pression. 
Les  socialistes  ont  prévu  que  le  gouvernement  fédéral  ne  serait 
peut-être  pas  toujours  opportuniste,  et  que,  s'ils  venaient  à  occu- 
per le  pouvoir,  Topinion  publique  étant  devenue  un  peu  plus 
«  avancée,  »  il  leur  serait  agréable  de  trouver  à  leur  disposition, 
pour  supprimer  radicalement  les  compétitions  extérieures,  uno- 
loi  toute  faite  et  si  bien  faite. 


Les  lois  sur  i  arbitrage  entre  patrons  et  ouvriers  occupent 
une  place  d'honneur  dans  la  législation  socialiste  australienne. 
Il  s'agit  de  l'arbitrage  obligatoire,  non  accepté  de  commun 
accord,  mais  démandé  par  l'une  des  parties  et  imposé  à 
l'autre. 

En  principe,  cet  arbitrage,  en  créant  à  un  propriétaire  des 
obligations  qui  ne  dérivent  pas  des  engagemens  qu'il  a  consentis, 
constitue  une  dérogation  au  respect  des  droits  inhérens  à  la  pro- 
priété. Il  atteint  aussi  la  liberté  individuelle,  en  modifiant  les 
termes  des  contrats  existans,  hors  de  la  volonté  des  contractans, 
ou  en  fixant  les  termes  des  contrats  à  intervenir  entre  eux.  La 
suppression,  —  ou  la  suspension  pendant  une  certaine  période,  — 
du  droit  de  grève  pour  les  ouvriers  et  de  celui  de  fermeture  des 
ateliers  pour  les  patrons  (qui  figure  dans  la  législation  austra- 
lienne) est  une  restriction  de  plus  à  cette  liberté. 

Ces  considérations  ne  suffiraient  pas  à  justifier,  avant  toyl 
examen,  la  condamnation  du  principe  de  l'arbitrage  obligatoire 
ni  l'application  qui  en  est  faite  en  Australie.  Elles  établissent' 
seulement  que  la  défense  d'un  intérêt  national  et  important  doit 
pouvoir  être  invoquée  en  faveur  de  telles  dérogations,  et  que  la 
loi  qui  les  édicté  les  doit  limiter  à  la  sauvegarde  de  cet  intérêt. 
Kous  allons  rechercher  si  le  type  de  législation  adopté  en  Aus- 
tralie présente  à  cet  égard  des  garanMes  satisfaisantes. 

D'après  la  Constitution,  le  'Parlement  fédéral  peut  légiférer 
sur  la  conciliation  et  l'arbitrage  pour  prévenir  et  régler  les  con- 
flits industriels  s'étendant  «  au  delà  des  limites  de  l'un  des  États 
fédérés.  »  Ces  conflits  sont  fort  rares.  Cependant,  sous  la  près* 
sien  du  labour  party,  le  Parlement  a  voté  une  loi  à  \cet  effet. 
Son  application  est  toute  récente  et  son  texte  presque  identique  à 
celui  de  la  loi  de  la  Nouvelle-Galles  du  Sud.  Celle-ci  fonctionnant 


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604  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

depuis  1902y  nous  la  prendrons  pour  base  de  nos  observations  [i  ). 

L'économie  de  YIndustrial  arbitration  Act  à^  la  Nouvelle- 
Galles  du  Sud  repose  sur  la  constitution  légale  et  Tenregistre- 
ment  des  Industrial  Unions^  ou  syndicats,  de,  patrons,  d'une 
part,  et  d'ouvriers,  d'autre  part.  VAct  leur  concède  une  per- 
sonnalité civile,  en  en  réduisant  les  responsabilités  aux  obliga- 
tions encourues  du  fait  de  la  loi  d'arbitrage.  A  partir  du  moment 
où  ces  Unions  ont  reçu  le  certificat  d'incorporation  (qui  leur 
serait  retiré  si  elles  manquaient  aux  prescriptions  légales),  elles 
ont  le  droit  de  contracter  pour  des  travaux  industriels,  soit  entre 
elles,  soit  avec  un  patron  quelconque.  L'industriel  employant 
plus  de  50  personnes  peut  d'ailleurs  se  faire  enregistrer  comme 
formant  une  Union  à  lui  seul. 

Ayant  ainsi  donné  un  maximum  de  consistance  à  l'organisa- 
lion  ouvrière  et  à  l'organisation  patronale,  le  législateur  s'est 
appliqué  à  écarter  les  réclamations  individuelles  afin  de  laisser 
les  Unions  seules  en  présence  de  la  justice. 

Une  instance  ne  peut  être  introduite  devant  la  Cour  d'arbi- 
trage que  par  une  Union  enregistrée,  quoique  tous  les  patrons 
soient  justiciables  de  cette  Cour.  Pendant  le  temps  nécessaire  à 
cette  introduction,  et  pendant  la  durée  de  l'instance,  toute  grève 
et  toute  fermeture  des  ateliers  sont  interdites,  ainsi  que  toute 
tentative  ou  incitation  à  cet  efTet.  La  Cour,  formée  d'un  juge 
inamovible,  nommé  par  le  gouvernement,  et  assisté  de  deux 
assesseurs  permanens,  désignés,  l'un  par  les  Unions  des  ouvriers, 
l'autre  par  celles  des  patrons,  possède  les  pouvoirs  d'investiga- 
tion les  plus  étendus;  elle  statue  sur  toutes  les  questions  qui  lui 
sont  soumises,  à  la  simple  majorité,  et  en  dernier  ressort.  Ses 
sentences  sont  immédiatement  exécutoires.  Les  biens  et  pro- 
priétés des  Unions  peuvent  être  saisis  pour  assurer  cette  exécu- 
tion, le  maximum  de  responsabilité  personnelle  de  chaque 
membre,  en  cas  d'insuffisance  desdits  biens,  étant  fixé  à  dix 
livres  sterling. 

L'ensemble  de  ces  dispositions  est  ingénieux,  et  l'interdic- 
tion de  cessation  du  travail,  tant  aux  patrons  qu'aux  ouvriers, 
comporte,  si  elle  est  efficace,  des  avantages  assez  considérables 
pour  que  la  présomption  s'établisse  tout  de  suite  en  faveur  de  la 
loi.  Cependant,  presque  aussitôt,  cîes  objections  apparaissent,  et 

(1)  La  loi  de  la  Nouvelle-Galles  du  Sud  sur  l'arbitrage  est  inspirée  par  la  loi 
(le  la  Nouvellc-Zélaodo  (1894)  dont  elle  a  emprunté  le  mécanisme. 


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LE   SOCIALISME   EN    AUSTRALIE.  605 

la  première  est  celle-ci  :  lorsque  la  Cour  d'arbitrage  aura  fixé  le 
^salaire  des  ouvi:iers  de  telle  catégorie,  employés  dans  telle 
-usine,  quel  sera  le  salaire  des  ouvriers  de  la  même  catégorie 
^ans  une  autre  usine  de  la  même  industrie?  S'il  est  inférieur  à 
^elui  que  la  Cour  a  fixé,  les  ouvriers  de  la  seconde  usine,  aux- 
^piels  on  continuera  à  payer  ce  salaire  inférieur,  en  demande- 
x-ont  le  relèvement;  dans  le  cas  contraire,  ce  seront  les  patrons 
^pii  s'adresseront  à  la  Cour,  afin  de  bénéficier  de  la  première 
sentence;  et  successivement,  il  en  sera  de  même  pour  toutes  les 
xisines  appartenant  à  cette  industrie. 

La  loi  a  prévu  cette  difficulté.  Elle  autorise  la  Cour  à  rendre 
applicable,  sur  tout  le  territoire  de  l'État  ou  sur  une  partie  de 
ee  territoire,  les  sentences  qu'elle  prononce  intéressant  une  in- 
dustrie déterminée.  Cela  s'appelle  le  Common  ru/e.  Le  remède 
est  pire  que  le  mal.  Le  Common  rule  supprime  la  nécessité  de 
Tendre  un  grand  nombre  de  sentences  se  rapportant  à  des  cas  à 
peu  près  semblables,  mais  il  fausse  lesprit  de  la  loi,  dont  le 
^seul  objet  était  de  régler  des  conflits.  L'application  du  Common 
Tule  tend  à  unifier  rigoureusement  les  conditions  du  travail/ 
alors  que  celles-ci,  selon  les  localités,  les  fluctuations  du  marché, 
le  degré  de  prospérité  des  entreprises,  réclament,  au  contraire, 
un  minimum  d'élasticité.  Par  le  Common  rule,  la  Cour  d'arbi- 
trage a  été  amenée  à  sortir  de  son  rôle  pour  devenir  le  régula- 
teur de  toutes  les  industries  du  pays.  Substituant  dès  lors  son 
autorité  à  celle  des  chefs  des  établissemens  industriels,  glissant 
à  la  réglementation  des  détails  techniques,  elle   s'est   bientôt 
trouvée  en  présence  d'une  responsabilité   trop  lourde.  Dans  le 
plus  grand  nombre  des  cas,  les  voix  des  assesseurs,  représentant 
des  intérêts  opposés,   s'annulaient  réciproquement.   Cette  res- 
ponsabilité s'est  donc  concentrée  sur  le  président;  et  celui-ci, 
malgré  ses  capacités  professionnelles  et  l'assistance  des  experts, 
n'a  pas  tardé  à  s'apercevoir  de  l'extrême  difficulté  de  sa  tâche. 
Il  était  en  même  temps  débordé  par  la  croissante  accumulation 
des  affaires  (1). 

Les  auteurs  de  ÏIndustrial  àrbilration  Act,  en  effet,  n'avaient 
pas  institué  de  préliminaires  de  conciliation. 

(i)  Un  relevé  officiel,  de  septembre  1905,  constate  qu'à  cette  date  73  instances 
attendaient  leur  tour  au  greffe  de  la  Cour  d'arbitrage  de  Sydney.  Dans  ce  nombre 
n'étaient/pas  comprises  les  affaires  en  recouvrement  d'amendes  prononcées  pour 
non-exécution  des  sentencei»  arbitrales* 


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606  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

On  ne  saurait  les  en  blâmer,  car  les  expériences  faites  en 
Nouvelle-Zélande,  en  Victoria,  dans  l'Australie  méridionale,  et 
même  dans  la  Nouvelle-Galles  du  Sud,  en  avaient  démontré 
l'inutilité.  Mais  ils  avaient  commis  une  erreur  en  ne  limitant  pas 
la  juridiction  de  la  Cour  d'arbitrage.  Ils  n'avaient  pas  prévu  que 
les  présidens,  secrétaires,  et  les  membres  les  plus  actifs  des 
Unions  d'ouvriers,  rivaliseraient  de  zèle  et,  trop  empressés  à 
faire  valoir  l'utilité  de  leurs  services,  déféreraient  à  la  Cour  une 
quantité  de  petites  disputes  qui  auraient  été  arrangé^  à 
l'amiable,  —  peut-être  mieux,  —  si  on  n'avait  pas  eu  d'autre 
moyen  de  les  terminer. 

On  s'était  trompé  également  sur  l'effet  que  devait  produire 
dans  l'esprit  des  ouvriers  l'institution  d'un  tribunal  aisément  ac- 
cessible, tout-puissant,  et  dont  la  bienveillance,  avec  une 
ombre  de  partialité,  leur  serait  sans  doute  acquise,  puisqu'il 
avait  été  créé  à  l'instigation  des  représentans  de  leur  classe.  La 
tentation  d'y  avoir  recours,  même  pour  d'insignifians  motifs,  ne 
pouvait  manquer  d'être  assez  vive,  et  l'instrument  de  pacifica- 
tion risquait  de  se  transformer  en  menace  jpermanente  et  fer- 
ment d'bostilité  contre  les  patraus. 

Enfin,  les  promoteurs  de  la  loi  n'avaient  pas  vu,  —  ou 
n'avaient  pas  voulu  voir,  — -  qu'une  arrière-pensée  toute  poli- 
tique se  dissimulait  sous  le  prétexte  d'améliorer  les  relations 
entre  le  capital  et  le  travail;  et  que  le  but,  quoique  non  avouéi 
du  labour party,  était,  en  enlevant  à  l'industrie  la  possibilité  de 
réaliser  les  bénéfices  nécessaires  à  son  expansion,  de  préparer 
et  de  faciliter  l'p^xaparement  progressif  des  diverses  branches 
d'industrie  par  l'État. 

Une  des  dispositions  de  la  loi  d'arbitrage  dont  les  consé- 
quences ont  été  les  plus  fâcheuses,  est  celle  qui  est  connue  sous 
le  nom  de  Préférence  to  Unionists,  Elle  autorise  la  Cour  à  décider 
que,  dans  une  industrie  déterminée,  les  patrons  devront,  lors 
de  l'embauchage,  donner  la  préférence  aux  ouvriers  membres 
des  Unions  sur  les  autres  ouvriers,  et  à  définir  dans  quels  eas  un 
patron  serait  autorisé  à  donner  du  travail  à  un  ouvrier  ne  faisant 
pas  partie  d'une  Union.  Il  y  a  là  une  atteinte  presque  brutale  à 
la  liberté  individuelle  et  à  la  liberté  du  travail.  Mais  cette 
clause,  conséquente  d'ailleurs  avec  le  principe  initial  de  la  loi, 
a  un  défaut  plus  grave,  celui  d'être  inhumaine.  Un  ouvrier,  —  et 
cela  ne  s'est  vu  que  trop  souvent),  —  soit  parce  qu'il  n'est  pas  en 


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LE   SOCIALISME   EN    AUSTRALIE.  607 

mesure  de  payer  le  droit  d'entrée  et  la  cotisation,  soit  parce  qu'on 
le  trouve»  peu  capable,  ou  simplement  parce  que  V Union  des 
ouvriers  de  sa  profession  considère  le  nombre  des  membres  déjà 
inscrits  comme  suffisant,  n'est  pas  admis  dans  cette  Union.  Alors 
il  n'y  a  point  de  travail  pour  lui  ;  ni  au  salaire  minimum  fixé 
par  la  Cour,  parce  que  les  Unionists  ont  pris,  par  droit  de  pré- 
férence^ les  places  vacantes  ;  ni  [à  un  salaire  inférieur,  parce 
que  le  Common  rule  ne  permet  à  aucun  patron  d'employer  cet 
ouvrier  à  un  salaire  inférieur. 

Dans  la  Nouvelle-Galles  du  Sud,  où  la  proportion  des  Unio- 
nists au  nombre  total  des  travailleurs  manuels  est  plus  forte  que 
dans  les  autres  États  et  qu'en  Nouvelle-Zélande,  elle  n'est  ce- 
pendant que  d'un  tiers,  et  croît  lentement.  La  loi  d'arbitrage  a 
donc  eu  pour  effet,  —  par  la  clause  de  préférence,  —  de  créer  une 
aristocratie  du  travail.  Il  est  superflu  d'ajouter  que  cette  aristo- 
cratie possède  la  direction  du  pouvoir  politique  du  labour  party. 
Si  précieux  que  soit  le  résultat  obtenu  par  la  suppression  des 
grèves,  on  l'aurait  donc  payé  cher.  Il  reste  à  dire  si  on  l'a  obtenu. 
On  n'a  constaté  dans  la  Nouvelle-Galles  du  Sud  que  fort  peu 
de  grèves  depuis  la  mise  en  vigueur  de  VIndustrial  arbitration 
Acty  et  la  Cour  d'arbitrage  a  rendu  des  sentences  dans  un  grand 
nombre  de  cas  qui  auraient  pu  donner  naissance  à  des  grèves.  Il 
n'est  donc  pas  contestable  que  la  loi,  à  ce  point  de  vue,  ait  été 
utile.  Ce  qui  est  contestable,  c'est  la  mesure  de  cette  utilité. 
Combien,  parmi  des  conflits  réglés   par   la  Cour,  eussent  en- 
traîné une  grève  si  la  Cour  n'avait  pas  existé?  Combien  eussent 
^té  terminés  par  un  accord  entre   les  partie^?  Les   solutions 
adonnées  par  la  Cour  ont-elles  été  plus  pratiques  ou  plus  judi- 
'^^ieuses  que  celles    qui    auraient   résulté   de  ces  règlemens  à 
^'amiable?  Personne  ne  peut  répondre  à  ces  questions.  On  peut 
^seulement  dire  avec  certitude,  en  empruntant  les  paroles  de  sir 
^K^rederick  Darley,  Chief  Justice  de  la  Nouvelle-Galles  du  Sud  : 
-^^'c  VIndustrial  arbitration  Act  sl  produit  une  quantité  considé- 
^^nable  et  vraiment  alarmante  de  procès,  qui  ont  eux-mêmes  causé 
"^jn  sentiment  d'antagonisme  et  de   mauvais  vouloir  entre  les 
i  ndustriels  et  les  ouvriers  et'  les  ont  partagés  en  deux  camps 
^^nnemis  (1).  » 

Nous    Tift  connaissons  qu'un  cas  où  la  Cour  d'arbitrage  ait 

(i)  Audience  de  la  Cour  suprême  de  la  NouveUe-6  ailes  du  Sud,  85  mai  1904. 


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608  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

été  saisie  d'un  conflit  pouvant  entraîner  de  graves  conséquences. 
Ce  fut,  en  janvier  1905,  lorsque  les  propriétaires  des  mines  du 
bassin  houiller  de  Newcastle  (Nouvelle-Galles  du  Sud)  mirent 
en  vigueur  un  tarif  réduisant  d'environ  10  pour  100  le  salaire  de 
leurs  ouvriers.  Cette  réduction  était  imposée  par  la  baisse  per- 
sistante du  cours  du  charbon,  et  notification  en  avait  été  donnée 
au  personnel  deux  mois  auparavant.  La  Fédération  des  mineurs 
en  appela  à  la  Cour  d'arbitrage,  qui  lui  donna  tort.  Les  mineurs 
acceptèrent  la  décision  de  la  Cour,  mais  les  routeurs  (wheelers)^ 
qui  ne  faisaient  pas  partie  de  la  Fédération  des  mineurs,  refu- 
sèrent de  travailler  aux  conditions  nouvelles  et,  le  3  janvier,  se 
mirent  en  grève.  Il  eût  été  facile  de  les  remplacer  par  des  ouvriers 
mineurs  si  ceux-ci  y  avaient  consenti,  mais  ils  déclinèrent  la  pro- 
position qui  leur  en  fut  faite.  Le  4  janvier,  environ  300  rouleurs 
et  4000  mineurs  étaient  inactifs,  et  l'exploitation  était  arrêtée 
dans  les  puits  de  onze  compagnies,  représentant  à  peu  près  la 
moitié  du  bassin  houiller,  La  Cour  d'arbitrage,  à  la  requête  des 
patrons,  ordonna  la  reprise  du  travail.  Les  grévistes  ne  tinrent 
aucun  compte  de  cette  nouvelle  sentence.  Il  y  eut  un  semblant 
de  poursuites  qui  traîna  en  longueur.  Le  syndicat  des  mineurs 
n'offrait  pas  de  surface  quant  au  recouvrement  des  amendes,  et 
les  wheelers  n'étaient  pas  constitués  en  Union.  On  ne  pouvait 
songer  à  incarcérer  4  000  individus,  et  la  reprise  du  travail,  en 
tout  cas,  n'en  eût  pas  été  plus  facile.  Enfin,  les  ouvriers  mineurs 
décidèrent  leurs  camarades  à  reprendre  le  travail  aux  conditions 
notifiées  par  les  compagnies  de  mines.  La  grève  avait  duré 
vingt-trois  jours ,  les  grévistes  avaient  perdu  700  000  à  800  000  francs 
de  salaires,  la  loi  avait  été  publiquement  bafouée,  et  la  Cour 
d'arbitrage  avait  fonctionné  dans  le  vide. 

Sur  une  échelle  beaucoup  moindre.  Tannée  précédente,  un 
fait  analogue  s'était  produit  dans  le  district  de  Teralba  (égale- 
ment du  district  de  Newcastle).  Les  ouvriers  de  deux  des  mines 
de  ce  bassin  s'étaient  mis  en  grève,  en  violation  d'une  sentence 
de  la  Cour  d'arbitrage,  et  il  n'y  avait  pas  eu  de  sanction. 

On  voit,  par  ce  qui  précède,  que  si  la  loi  sur  l'arbitrage 
industriel,  telle  qu'elle  existe  en  Australie,  a  diminué  le  nombre 
des  grèves,  il  est  difficile  d'indiquer  dans  quelle  proportion. 
L'expérience  de  son  fonctionnement  démontre  seulement  que 
cette  loi  n'a  qu'une  assez  faible  autorité  en  présence  de  mouve- 
mxîus  ^[léyistes  importans.  pouvant  compiuinettre  un  intérêt  na 


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LE   SOCIALISME    EN    AUSTRALIE.  609 

tional,  et  qu'elle  est  dépourvue,  du  moins  à  l'c^gard  des  ouvriers, 
des  sanctions  nécessaires  au  respect  de  cette  autorité. 

4 

VI 

Pour  compléter  cet  aperçu  sommaire  du  mouvement  socia- 
liste en  Australie,  il  serait  utile  de  donner  quelques  détails  sur 
les  projets  du  labour  party  en  faveur  de  la  nationalisation  du 
sol,  des  exploitations  minières,  et  de  certaines  autres  indus- 
tries, sup  les  procédés  financiers  qu'il  a  suggérés  afin  de  mettre 
à  la  disposition  de  TÉtat  les  ressources  nécessaires  à  ces  nou- 
velles expériences,  enfin  sur  son  attitude  dans  la  question  de 
Timpérialisme  britannique  et  dans  celle  des  relations  de  TAus- 
iralie  avec  les  pays  étrangers.  Ces  développemens  m'entraîne- 
raient hors  des  limites  dans  lesquelles  je  me  dois  tenir.  J'indi- 
querai seulement,  autant  qu'une  impartiale  observation  le  peut 
permettre,  ce  que  la  situation  actuelle  du  socialisme  en  Aus- 
tralie laisse  augurer  de  son  avenir. 

Cet  avenir  ne  dépend  pas  seulement  de  la  direction  donnée  à 
la  politique  du  labour  parly,  La, facilité  avec  laquelle  il  a  pu 
exercer  et  exerce  encore  une  influence  considérable  sur  le  gou- 
vernement du  pays,  les  faibles  résistances  qu'il  a  rencontrées, 
sont  d'insuffisantes  garanties  de  ses  progrès  futurs. 

Dans  une  période  de  dépression  (1893-1902),  on  a  attribué 
au  labour  party  le  marasme  des  affaires  et  la  baisse  du  crédit; 
dans  une  période  de  relèvement  (1902-1906),  le  labour  party 
s  est  attribué  le  mérite  de  l'accroissement  de  la  prospérité  géné- 
rale. Ce  sont  là  des  assertions,  non  seulement  hypothétiques, 
mais  erronées. 

Il  y  a  en  Australie  un  facteur  de  la  richesse  publique  dont 
l'importance  est  bien  au-dessus  des  agitations  politiques,  de  la 
sagacité  des  gouvernemens  et  de  l'influence.des  partis.  Ce  facteur, 
c'est  la  pluie.  L'Australie  est,  avant  tout  et  pour  longtemps, 
pastorale  et  agricole.  Pendant  les  huit  ^années  qui  ont  précédé 
1903,  et  surtout  pendant  la  seconde  moitié  de  cette  période,  la 
sécheresse  a  désolé  le  pays.  Son  troupeau  de  moutons,  de  plus 
de  100  millions  de  tètes,  a  été  réduit  à  55  millions,  et  les 
récoltes  des  céréales  ont  donné  de  déplorables  rendemens.  En 
de  telles  circonstances,  et  en  quelque  pays  que  ce  soit,  les  mé- 
contens  deviennent  nombreux  et  remuans.  Leur  intervention 

TOMB  XXXV.  —  1906.  39 


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610  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

mapporle  point  de  soulagement  à  la  misère  publique,  elle  retarde 
plutôt  qu'elle  n'avance  la  fin  de  la  crise,  mais  n'est  pas  respon- 
sable du  mauvais  état  des  affaires. 

Depuis  1903,  quatre  excellentes  années  se  sont  succédé  en 
Australie.  Les  industries  pastorales  et  agricoles  ont  retrouvé  leur 
ancienne  prospérité.  En  1902-1903,  il  avait  fallu  importer  5  mil- 
lions d'hectolitres  de  blé  pour  compenser  l'insuffisance  de  la 
récolte;  en  1905-1906,  on  avait  un  excédent  de  14  millions 
d'hectolitres,  le  nombre  des  moutons  s'était  accru  de  22  millions^ 
et  l'exportation  des  laines  relevée  presque  au  niveau  des  bonnes 
années  d'autrefois. 

L'activité  et  les  progrès  du  mouvement  socialiste  se  sont  dé- 
veloppés, puis  ralentis,  sous  l'influence  de  ces  changemens  éco- 
nomiques dont  les  phénomènes  météorologiques  étaient  les 
causes  dominantes.  Pour  la  période  actuelle,  le  ralentissement  est 
sensible.  On  n'a  encore  touché  que  d'une  main  discrète  aux  lois 
restrictives  dont  il  a  été  question  plus  haut,  mais  on  y  a  touché. 
L'opinion  publique  s'est  prononcée  en  faveur  d'une  reprise  de 
l'immigration ,  et  le  gouvernement  a  cédé  à  cette  pression. 
L'exclusion  des  hommes  de  couleur  reste  à  la  mode  autant  que 
par  le  passé  :  cependant,  on  fait  des  concessions  aux  Japonais,  et 
on  commence  à  se  demander  si  la  présence  de  travailleurs  agri- 
coles du  midi  de  l'Europe  ne  serait  pas  utile  dans  un  pays  dont 
le  climat  moyen  est  analogue  à  celui  de  l'Italie  péninsulaire. 

Le  labour  party,  aux  élections  des  Parlemens  des  États, 
notamment  en  Australie  occidentale,  en  Queensland,  dans  la 
Nouvelle-Galles  du  Sud,  a  subi  de  sérieuses  défaites.  Enfin,  sa 
belle  et  rigide  discipline  paraît  faiblir,  et  on  parle  d'une  scission 
pouvant  compromettre  son  succès  aux  prochaines  élections  géné- 
rales du  Commonwealth. 

Aussi,  le  gouvernement  fédéral,  sous  la  direction  ondoyante, 
mais  avisée,  de  M.  Deakin,  parait-il  s'intéresser  davantage  aux 
affaires  sérieuses  et  se  permettre,  à  l'égard  du  labour  party^  des 
libertés  d'appréciation  que  celui-ci  n'eût  pas  tolérées  au  temps 
de  sa  toute-puissance.  Le  bon  sens  de  la  population  a  sans  doute 
une  part  dans  cette  apparence  d'orientation  nouvelle;  mais  la 
véritable  cause  n'en  est  autre  que  la  pluie,  la  bonne  et  copieuse 
soaking  rain  que  tout  Australien  voit  tomber  avec  joie,  et  qui 
depuis  quatre  ans,  aux  saisons  de  printemps  et  d'automne,  s'est 
généreusement  répandue  sur  le  sol  altéré  du  pays. 


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LE    SOCIALISME   EN    AUSTRALIE.  6H 

D'autres  années  de  sécheresse  viendront,  provoquant  de  nou- 
veau les  déceptions,  accroissant  une  fois  de  plus  le  nombre  des 
mécontens,  grossissant  la  foule  exigeante  des  unemployed;  et  le 
labour  party  en  profitera.  Doit-on  prévoir,  après  que  de  bonnes 
années  auront  à  leur  tour  remplacé  les  mauvaises,  et  ainsi  de 
suite,  que  durant  ces  alternances,  le  socialisme  se  sera  plus  soli- 
dement implanté  en  Australie  ?  Toute  conjecture  à  ce  sujet  ne 
peut  être  que  hasardeuse.  S'il  fallait  pourtant  se  prononcer,  je 
le  ferais  dans  le  sens  de  la  négative. 

Les  circonstances  qui  ont  favorisé  le  développement  du  socia- 
lisme aux  antipodes  résultaient  des  conditions  de  la  première 
période  de  colonisation,  et  ne  se  reproduiront  plus.  Le  caractère 
australien  est  éminemment  positif  ;  or,  au  point  de  vue  positif, 
l'application  des  théories,  même  seulement  des  méthodes  socia- 
listes, est  plutôt  inquiétante.  L'attrait  de  ces  théories,  leur  puis- 
sance de  rayonnement,  résident  dans  leur  apparence  humani- 
taire, dans  la  promesse  de  redressement  des  injustices  sociales, 
dans,  l'exaltation  d'un  sentiment  de  fraternité  universelle,  tout 
au  moins  de  fraternité  entre  les  pauvres.  C'est  par  l'exposé  de 
ces  séduisantes  conceptions  de  morale  supérieure,  s'harmoni- 
sant  avec  l'espoir  de  la  réalisation  prochaine  d'un  idéal  d'égalité, 
que  l'esprit  des  foules  est  frappé  et  leur  sens  pratique  aboli. 

Les  Australiens  ne  sont  pas  insensibles  à  des  considérations 
d'un  ordre  aussi  élevé,  mais  l'intérêt  qu'ils  y  prennent  ne  saurait 
atteindre  à  l'enthousiasme.  L'esprit  insulaire  de  la  race  cpncourt 
avec  l'isolement  géographique  pour  les  tenir  à  l'écart  de  l'in- 
ternationalisme, et  le  socialisme  ne  peut  espérer  arriver  à  ses 
fins  qu'à  la  condition  d'être  international.  Ils  ont  donc  peu  de 
confiance  dans  le  succès  définitif  des  combinaisons  politiques  du* 
labour  party,  La  majorité  du  pays  s'est  prêtée  à  des  expériences, 
parce  qu'on  ne  lui  a  montré  chaque  jour  que  le  programme  du 
lendemain,  et  eu  se  disant  qu'après  tout,  on  ne  la  mènerait  pas 
l>ien  loin.  Un  peu  par  ignorance,  beaucoup  par  insouciance,  elle 
^  laissé  faire.  Depuis  qu'on  lui  a  dit  où  on  voulait  la  mener,  sa 
défiance  est  en  éveil.  On  la  trouvera  probablement  rétive  à  se 
laisser  entraîner  plus  avant. 

BiARD  d'Aukbt. 


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LES  ÉPOQUES  DE  LA  MUSiaUE 


LS   GRAND   OPÉRA   FRANÇAIS 


Je  ne  sais  pas  une  partition  plus  belle,  et  qui  me  soit  plus 
cKère,  que  ma  vieille  partition  des  Huguetiots.  Sa  reliure  est  de 
maroquin  vert,  avec  des  filets  et  des  tranches  dorées.  Sur  la 
garde  de  moire,  au-dessus^ d'une  date  déjà  lointaine  et  qui  dé- 
passe le  chiffre  de  mes  années,  je  regarde  parfois,  avec  une 
filiale  piété,  deux  lettres  entrelacées  et  pâlies.  Les  Huguenots 
jadis,  —  à  cause  du  duo  du  quatrième  acte  sans  doute,  — 
étaient,*  conmie  Tristan  peut-être  aujourdliui,  le  don  que  se 
faisaient  les  fiancés,  quand  l'amour  de  la  musique  se  mêlait  à 
leur  amour.  Et  je  n'ai  qu'à  tourner  les  feuillets  jaunis,  pour 
sentir  se  ranimer,  après  mes  premières  tendresses,  mes  admira- 
tions premières.  Je  revois,  à  la  lueur  mourante  des  flambeaux, 
Valentine  échevelée  et  traînant  sur  les  pas  de  Raoul,  héroïque- 
ment fugitif,  la  blancheur  de  ses  voiles.  Autour  de  ces  deux 
fifijures  et  comme  à  leur  appel,  d'autres  peu  à  peu  se  rassemblent, 
ou  plutôt  elles  leur  succèdent.  Au  fond  du  théâtre,  d'un  théâtre 
où  reN-iennent  des  ombres,  Masaniello  berce  en  chantant  le  triste 
sommeil  de  sa  sœur,  Guillaume  passe,  larbalète  sur  lepaule,  et 
jette  sa  réplique  farouche  à  l'insouciante  barcarolle  du  pécheur. 
La  scène  change  et,  dans  leur  cloître  en  ruines,  les  pâles  nonnes 
siortent  de  leurs  tombeaux.  Puis  -le  nouveaux  décors  surgissent, 
que  peuplent  des  figures  nouvelles.  Au  fond  de  son  pauvre  logis,. 


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LES   ÉPOQUES    DE    LA    BIUSIQUE.  .013 

un  \aeillard  d'Israël  célèbre  une  Pàquefurtive.  Bientôt  la  cathé- 
drale de  Munster  ouvre  ses  nefs  immenses  au  cortège  du  cou- 
ronnement, et,  sur  le  front,  qu'il  osa  courber,  de  sa  mère,  le 
prophète  anabaptiste  étend  ses  mains  impies.  Enfin,  d'autres 
architectures  s'élèvent  :  temples  bizarres,  entrevus  à  travers 
les  palmes  et  tout  retentissans  d'étranges  incantations.  Un 
brahmine  à  la  tiare  d'or  bénit  de  royales  épousailles.  Mais  elles 
ont  un  lendemain  funeste  et  déjà,  sous  l'arbre  aux  grappes  de 
pourpre,  la  sombre  et  magnanime  épousée  vient  chercher  l'oubli, 
le  sommeil  et  la  mort. 

«  Ils  ne  chantent  plusl  »  C'est  ainsi  qu'on  parle  maintenant, 
—  et  vous  savez  avec  quel  mépris  !  —  de  tant  de  héros  et 
d'héroïnes  d'autrefois  :  de  Raoul  et  de  Yalentine,  de  Bertram  et 
d'Alice,  de  Guillaume  et  d'Éléazar,  de  Fidès  et  de  Selika.  Sur 
la  scène  en  effet,  sur  la  scène  visible  et  réelle,  ils  rompent  rare- 
ment le  silence  que,  depuis  quinze  années,  leur  impose  un 
maître  impérieux  et  jaloux.  Mais  dans  Tordre  idéal,  éternel, 
«  ils  chantent  encore.  »  Et  si  d'autres  voix,  plus  anciennes  ou 
plus  jeunes  même,  nous  paraissent  plus  pures  et  surtout  plus 
profondes  que  leurs  voix],  celles-ci  pourtant  furent  trop  hu- 
maines, trop  pathétiques,  pour  que  jamais  elles  se  taisent,  et 
pour  qu'on  refuse  ou  qu'on  dédaigne  jamais  de  les  entendre. 
Nous  vous  proposons  de  les  écouter  aujourd'hui. 

I 


lue  «  grand  opéra  français,  »  c'est  l'opéra  dont  un  de  nos  mu- 
siciens, Auber,  nous  a  donné  le  premier  et  très  imparfait  exem- 
plaire. Un  Italien,  Rossini,  et  Meyerbeer,  un  Allemand,  en  ont  créé 
chez  nous,  pour  nous  et  selon  nous,  les  chefs-d'œuvre.  Le  second 
tiers,  à  peu  près,  du  siècle  dernier  «n  a  vu  l'apparition  et  tout 
de  suite  la  gloire.  Voilà  pour  l'origine  et  pour  le  «  moment,  » 
ou  l'époque,  du  genre.  Et  voici  pour  ses  caractères  :  le  «  grand 
opéra  français,  »  c'est  avant  tout  de  la  musique  de  théâtre,  de 
la  musique  de  drame,  de  drame  historique  et  pittoresque,  et  de 
la  musique  à  grand  spectacle.  Mais  quelquefois,  beaucoup  plu§ 
fet  beaucoup  plus  souvent  qu'on  n'affecte  aujourd'hui  de  le  croire,  ' 
c'est  aussi  de  la  musique  tout  court,  ou  de  la  musique  pure. 

Entre   la  tragédie  de  Gluck,  de  Méhul  ensuite,  et  le  grand 
opéra  français,  l'œuvre  de  Spontini  peut  servir  d'intermédiaire' 


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6ii  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Pour  aller  d*Aices(e  ou  des  deux  Iphigénies,  voire  de  Joseph ,  à  la 
Muette  de  Portici  et  à  Guillaume  Tell,  il  faut  passer  par  la  Ves- 
tale,  ipar  Fernand  Cortez  et  par  Olympie.  Aussi  bien  c'est  une 
assez  belle  route,  et,  çà  et  là,  presque  royale.  Tandis  que  la  Ves- 
tale et  Olympie  représentent  en  quelque  sorte  Tadieu  de  la  mu- 
sique de  théâtre  à  Tantiquité,  si  longtemps  sujet  ou  matière  de 
SCS  chefs-d'œuvre,  Cor/e2  marque  Tapparition  du  goût  historique 
el  pittoresque  dans  le  drame  musical.  Le  scénario  de  la  pièce  est 
déjà  taillé  sur  le  patron  des  futurs  opéras.  Déjà  le  «  poète  )x  de 
Portez,  qui  sera  dans  quelque  vingt  ans  un  de  ceux  de  Guillaume 
7>//,  l'académicien  de  Jouy,  s  exprime  dans  le  langage  du  ré- 
pertoire prochain.  Oyez  plutôt  ce  quatrain,  que  chantent  en  mar- 
chant à  l'assaut,  sur  un  air  de  pas  redoublé,  les  régimens 
espagnols  : 

Pour  enflammer  notre  audace  guerrière, 

Cest  Mexico  qui  s'offre  à  nos  regards. 

Sur  ces  rochers,  impuissante  barrière, 

Portons  Fairain  qui  brise  les  remparts. 

Enfin  la  musique  elle-même  évolue  vers  le  style  d'opéra. 
Elle  cherche,  en  un  sujet  hispano-mexicain,  à  se  donner  des 
allures,  des  couleurs  exotiques  (voyez  Tétonnant  défilé  des 
«  Indiens  Tlascaltètes,  auxiliaires  des  Espagnols  »).  Si  tel  chœur 
de  meurtriers  rappelle  encore  le  chœurs  des  Scythes  A'Iphigénie 
en  Tauridcy  le  Rossini  du  second  acte  de  Guillaume  Tell  el  le 
Meyerbeer  du  troisième  acte  du  Prophète  s'annoncent,  pour 
ainsi  dire,  et,  de  loin,  se  laissent  entrevoir  dans  la  belle  scène 
des  soldats  révoltés. 

Après  le  demi-succès  d'0/ym;)t>,  que  ne  put  sauver  la  magni- 
ficence du  spectacle,  Spontini  quitta  Paris  pour  Berlin,  où  le  roi 
de  Prusse  l'appelait  à  la  direction  générale  de  sa  musique.  Ros- 
sini parut  alors  en  France.  Nommé  directeur  du  Théâtre-Italien 
de  Paris,  il  le  resta  peu  d'années.  «  Inspecteur  du  chant,  »  il  ne 
sut  jamais  au  juste  quelle  était  la  nature  de  ses  fonctions.  «  Il 
savait  mieux  à  quoi  l'engageait  son  autre  titre  de  compositeur  du 
Roi  (1).  ))  Afin  de  s'en  rendre  digne,  et  sentant  la  nécessité 
d'adapter,  sans  l'y  sacrifier,  son  génie  musical  au  goût  drama- 
tique du  pays  dont  il  devenait  l'hôte,  il  résolut  de  retoucher, 
d'amplifier  pour  nous,  à  la  française,  deux  de  ses  ouvrages  ita- 

(i)  Rossini,  par  M.  Lionel    Dauriac  dans  la  collection  des  Musiciens  célèbres 
Paris,  Henri  Laurens 


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LES   ÉPOQUES   DE   LA  MCSiQUE.  OIS 

J  îens.  On  sait  comment  il  y  réussit  et  quel  fut,  à  TOpéra,  le 
&  octobre  1826  et  le  26  mars  1827,  le  succès  du  Siège  de 
4Dorinthe  (l'ancien  MaomeUo  Secondo)  et  de  Mosé  devenu 
Moïse. 

C'est  ici  Tune  des  communications  les  plus  heureuses,  Tun 
des  plus  glorieux  échanges  qui  jamais  se  soient  opérés  entre  la 
ïïiusique  italienne  et  la  nôtre.  Il  commence  avec  le  Siège  de 
C^orinthe  et  Moïse;  Guillaume  Tell  bientôt  le  consommera. 

Tous  les  élémens  étaient  préparés.  Auber  eut  Tesprit  et  le 
talent  de  les  réunir.  La  Muette  de  Portici  (1828)  sembla  réaliser 
clu  premier  coup  la  forme  ou  le  type  accompli  du  genre  nou- 
vGaxi.  Mais  justement  parce  qu'Auber  ne  possédait  guère  autre 
cbose  que  du  talent  et  de  Tesprit,  elle  n'en  fut  en  réalité  que  la 
foi-mule  extérieure,  l'armature  ou  le  cadre  encore  vide.  C'est  à 
G^^'£ilaume  Tell  (1829),  puis  aux  ouvrages  de  Meyerbeer  et  par- 
fois  môme  d'Halévy,  qu'il  était  réservé  de  le  remplir. 

II 

31s  le  remplirent  avec  magnificence.  «  L'ébauche  d'un  grand 

^F^^<3tacle,  »  a-t-on  dit,  au  xvn«  siècle,  de  l'opéra  français.  Il  en  a, 

*^^     l'origine,  été  beaucoup  plus  que  l'ébauche  et  c'est  Tun  des 

^^-^^^ ictères  du  genre,  de  n'avoir  jamais  rien  épargné  pour  le  plaisir 

A^^    yeux.  Faut-il  rappeler  jusqu'où  se  porta,  s'égara  môme,  au 

^"^^x«  et  au  xvni®  siècle,  le  luxe  «  de  la  décoration,  l'ingéniosité 

*^^    machines,  »  l'élégance  et  l'agrément  des  «  entrées,  »  des 

^^"^^^rtissemens  et  des  ballets!  De  tous  les  opéras  de  Quinault  et 

'^'^^Xly,  Phaéton  paraît  avoir  été  le   plus  admiré,  sinon  le  plus 

^^  xxiirable,  et  le  plus  populaire.  11  se  joua  pendant  huit  mois  de 

^^î  te.  Or,  si  nous  en  croyons  un  historien  digne  de  foi,  l'on  y 

^^tendait  peu  de  chose.  Mais  que  n'y  voyait-on  pas  !  C'est  Protée 

^^î    sort  de  la  mer,  «  conduisant  les  troupeaux  de  Neptune  et 

^^^ompagné  d'une  troupe  de  dieux  marins,  dont  une  partie  fait 

^^   concert  d'instrumens  et  l'autre  partie  danse.  »  Plus  loin,  «  il 

®®  transforme  en  lion,  en  arbre,  en  fontaine,  en  monstre  marin 

^}     en  flamme.  »  Les  portes  du  temple  d'Isis  s'ouvrent  et  «  ce 

*^^^,  qui   avait   paru    magnifique,    n'est;  plus    qu'un    gouffre 

^^oyable  qui  vomit  des  flammes  et  d'où  sortent  des  furies  et  des 

*^ïxtômes  terribles,  qui  menacent  et  effraient  l'assemblée.  Enfin 

Puaéton,  assis  sur  le  char  du  Soleil,  s'élève  sur  l'horizon.  La 


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616  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

terre,  consumée,  apparaît  et  suppUc  Jupiter;  la  foudre  tombe 
et  le  héros  est  précipité  des  cieux  (i).  » 

A  cette  somptueuse  tradition,  le  siècle  suivant  ne  «e  montra 
pas  infidèle.  En  1702,  l'auteur  d'un  Parallèle  des  Italiens  et  des 
Français  en  ce  qui  regarde  la  musique  et  les  opéras^  Raguenet, 
estime  encore  que  «  la  grande  supériorité  de  Topera  français  est 
dans  les  chœurs,  lesdivertissemens,  les  danses,  les  habillemens, 
la  perfection  extérieure  et  la  pompe  du  spectacle  (2).  »  Le  grand 
iRameau  lui-môme  ne  songea  point  à  réduire  lïmportance  de 
Tappareil  ou  de  l'apparat  scénique.  Mais  il  semble  que  Gluck  y 
ait  attaché  moins  de  prix.  Si  pittoresque,  si  favorable  à  la  mise 
en  scène  que  puisse  être,  dans  Orphée,  le  tableau  de  TEnfer  ou 
celui  des  Champs  Élysées,  s'il  est  vrai  qyUArmide  surtout  soit 
le  plus  «  opéra  »  des  chefs-d'œuvre  du  maître,  le  simple  et  clas- 
sique décor  du  temple  ou  du  palais  pourrait  presque  suffire  à 
lia  représentation  à'Alceste  et  de  Tune  et  l'autre  Iphigénie. 

Le  jour  vint,  ou  plutôt  il  revint,  où  les  spectateurs  français 
réclamèrent  davantage.  Spontini  les  servit  à  souhait.  Olympie 
«  fut  annoncée  avec  pompe  et  mise  en  scène  avec  l'appareil  le 
plus  brillant,  le  plus  formidable  que  l'Académie  eût  encore 
déployé  (3).  »  Des  chevaux  y  parurent  et  même  des  éléphans. 
Henri  Heine,  qui  vit  la  chose  à  Berlin,  a  raillé,  dans  une  de  ses 
lettres  de  jeunesse,  le  luxe  matériel  de  la  mise  en  scène  et  de  la 
musique  elle-même.  «  Cela  ne  manquait  ni  de  timbales  ni  do 
trompettes,  et  quelqu'un  proposa,  pour  éprouver  la  solidité  des 
murs  du  nouveau  théâtre,  d'y  exécuter  cet  ouvrage.  Un  autre, 
,au  sortir  de  cette  bruyante  Olympie,  entendit  passer  la  retraite 
militaire  et,  reprenant  haleine,  s'écria  :  «  Enfin,  voici  d'aimable 
musique.  »  Tout  Berlin  s'est  moqué  des  innombrables  trom- 
pettes et  des  éléphans  qui  figurent  dans  le  spectacle.  Les  sourds 
étaient  ravis  de  tant  de  splendeur,  assurant  qu'on  pouvait  tou- 
cher cette  musique,  la  prendre  à  pleines  mains.  Et  les  fanatiques 
de  hurler  :  «  Hosannah  !  Spontini  lui-même  est  un  éléphant 
musical.  C'est  l'ange  de  la  trompette.  » 

Désormais,  à  l'Opéra  de  Paris,  le  spectacle  ne  fera  que  s'ac- 
croître et  s'embellir.  Nous  ne  pouvons  plus  guère  imaginer  au- 

(i)  Cité  par  M.  Romain  Rolland  dans  son  Histoire  de  VOpéra  en  Europe  oponi 
LuHy  et  Scarlatti,  Paris,  E.  Morin,  1895. 

(2)  M.  Romain  RoUand,  id.,  ibid, 

(3)  Gastil-Blaze,  V Académie  impériale  de  musique,  de  1645  II  1855. 


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LES  EPOQUES  DE   LA  BTUSIQUE.  617 

jourd'hui  le  succès  de  nouveauté,  de  romantisme,  obtenu  dans 
la.  Muette  et  dans  GHilloume  Tell,  par  les  paysages  d'Italie  et  de 
Suisse  :  l'effet,  entre  autres,  que  dut  produire  le  soleil,  éclairant 
de  ses  premiers  rayons  la  (in  de  la  conjuration  du  Rûtli.  On 
comprend  mieux  que  Robert  le  Diable  ait  trouvé  dans  le  tableau, 

véritablement   admirable  à  tous  égards,  —  du  cloître  de 

^ainte-Rosalie   et  des   «   nonnes  baladines,   »  un  surcroit   de 
j>oésie  et  de  beauté.  Les  Huguenots  parurent  une  représentation, 
V'isible  autant  que  musicale,  de  la  Renaissance  et  de  la  Réforme 
a,  la  fois.  Jm  Juive,  Tannée  précédente,  avait  étalé  plus  de  magni- 
0cence  encore.  Dans  le  Prophète,  le  ballet  des  patineurs  et  les 
pompes  du  sacre  exciteront  Tenthousiasme  et,  longtemps  avant 
cjue  r Africaine  soit  donnée,  on  vantera,  comme  un  futur  chef- 
d'œuvre,  au  moins  de  décoration  et  de  machinerie,  l'acte  musica- 
lement le  plus  faible,  celui  du  vaisseau. 

De  tout  temps,  il  est  vrai,  quelques  voix  s'élevèrent  contre 
l^'abus  de  la  mise  en  scène,  contre  cette  prédilection  pour  le  spec- 
tacle, qui  fit  souvent  en  France  le  vice  ou  la  faiblesse  de  la  mu- 
siq^ue  au  théâtre  et  la  détourna  de  sa  véritable  vocation,  plus 
intérieure  et  plus  profonde.  Elle  a  trop  peu  suivi  la  maxime  du 
philosophe  :  «  Tôt  ou  tard  on  ne  jouit  que  des  âmes.  »  On  sait  à  ce 
^^^j  et  les  doléances  des  grands  écrivains  du  xvu®  siècle  et  les 
ï^ioxelles  que  la  plupart  d'entre  eux  cherchèrent  à  l'opéra  naissant, 
adulte,  après  cent  cinquante  ans  écoulés,  le  genre  encourait 
'^^^^CDre  de  semblables  reproches.  «  En  sortant  de  là,  »  dit  Alfred 
'^     Musset  et  c'est  du  Théâtre-Italien,  où  Ton  donnait  Don  Gio- 
^^^^^Tii,  qu'il  sortait,  «  en  sortant  de  là,  nous  allons  voir  l'opéra  à 
^    xiaode.  Nous  voilà  dans  une  tombe,  dans  l'enfer,  que  sais- je? 
^^îlà  des  bourreaux,  des  chevaux,  des  armures,  des  orgies,  des- 
^^^Vt  ps  de  pistolet;  pas  une  phrase  musicale;  un  bruit  à,§e  savyeçi 
^^^   èi  devenir  fou.  » 

Au  mois  de  février  1835,  Castil-Blaze  rendait  compte  avec 

^^^o  verve  ironique  de  la  première  représentation  de  la  Juive  : 

*^    ^^ous  avons  vu  ces  décors  pompeux  et  resplendissans  d^^ployer 

*^virs  tableaux,  où  la  magie  des  toiles  de  fond  se  mêle  aux  réa- 

*^^*-^s  des  premiers  plans  ;  .nous  avons  vu  ces  luisantes  cuirasses, 

^^^  habits  de  satin  blasonnés,  ces  riches  caparaçons,  ces  évoques, 

^^s  cardinaux,  ces  moines  aux  frocs  de  couleur  variée,  un  popn^ 

*^re  immense,  adroitement  combiné  pour>reffet  des  costumes. 

^ïi  les  a  proclamés  les  hé;'0.s.de  la  fiHo  ;  p.om  e.u^  Ji3s  '^^'''yo.s  sans. 


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618  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

fin.  Honneur  aux  pages  féminins,  bicolores,  réunissant  les  qua- 
lités des  deux  espèces  de  perdrix,  jambe  grise  et  jambe  rouge. 
Honneur  aux  arbalétriers,  aux  hallebardiers,  aux  chevaliers 
armés  de  toutes  pièces,  aux  princes  de  TÉglise  se  promenant  à 
pied,  à  cheval  !  Honneur  aux  sonneurs  de  trompette  en  dalma- 
tique,  aux  dames  et  damoiselles  couvertes  des  plus  belles  étofifes 
de  Florence  et  de  Venise  !  Honneur,  cent  fois  honneur  aux  frin- 
gans  palefrois,  aux  coursiers  agiles  mais  prudens,  aux  dociles 
haquenées  !  Ces  quadrupèdes  intelligens  méditent,  préparent  le 
triomphe  de  leur  maître  de  solfège,  de  leur  professeur  de  mi- 
mique théâtrale;  ils  amènent TOpéra-Franconi  sur  la  noble  scène 
de  notre  Académie  royale  de  musique.  » 

«  L'Opéra-Franconi  !  »  Le  mot,  qui  devait  faire  fortune,  est 
im  peu  gros,  un  peu  dur  aussi.  H  n'en  définit  que  plus  forte- 
ment un  des  caractères  de  notre  opéra,  que  l'opéra  de  nos  voi- 
sins ne  possède  pas  au  même  degré.  D'origine  mondaine,  aristo- 
cratique et  princière.  Topera  d'Italie  naquit,  à  vrai  dire,  parmi 
les  fêtes  et  s'entoura  d'abord  de  tous  les  prestiges  du  spectacle 
et  de  la  féerie.  Mais  il  ne  tarda  pas  très  longtemps  à  s'en  déta- 
cher. De  plus  en  plus  il  se  réduisit  à  la  musique,  se  piquant  de 
la  chercher,  de  la  chérir  seule  et  de  lui  tout  sacrifier.  Vers  le 
milieu  du  XVIII*  siècle,  c'est  une  «  musicalité  »  plus  dégagée  et 
plus  libre,  ce  sont  de  petits  chefs-d'œuvTe  sans  aucun  appareil 
théâtral,  comme  la  Serva  padrona,  qui  feront,  chez  nous,  le 
triomphe  des  «  Boufl'ons;  »  et  notre  opéra-comique  se  formera 
sous  l'influence  de  leur  génie  intime  et  familier. 

Au  début  du  siècle  suivant,  les  œuvres  de  Rossini,  sérieuses 
ou  légères,  —  j'entends  ses  œuvres  purement  italiennes,  —  plus 
tard  les  opéras  d'un  Bellini,  d'un  Verdi,  dédaigneront  les  secours 
de  la  mise  en  scène.  Ce  répertoire  ne  parlera,  ne  chantera  qu'aux 
oreilles;  il  nofi*rira  rien  aux  regards,  et  si  Ton  peut  soutenir 
aujourd'hui  que  naguère,  en  notre  Théâtre- Ventadour,  il  se  fil 
quelquefois  de  pauvre  musique,  on  doit  reconnaître  que  du 
moins  il  s'y  faisait  de  la  musique  seulement. 

Musical  d'une  tout  autre  manière,  l'opéra  de  Mozart  égale- 
ment est  avant  tout,  plus  que  tout  musical.  Pour  nous  plaire, 
âur  la  scène  française,  Don  Jna7i  s'entoure  —  et  croit  s'enrichir 
—  d'un  luxe  qui  ne  fait  que  l'écraser.  Entre  tous  les  ouvrages 
du  maître,  la  FliUe  enchantée  est  peut-être  le  soûl  qui  prêle,  on 
se  prête  au  spectacle,  et  même,  pour  en  manifester  le   double 


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LES   ÉPOQUES   DE   LA   MUSIQUE.  619 

symbole,  il  suffirait  qu'un  décorateur,  —  qui  serait  un  poète,  — 
y  déployât  tour  à  tour  les  splendeurs  du  jour  et  celles  de  la  nuit. 

Mais  qu'y  a-t-il  de  commun  entre  nos  brillans  opéras  français 
et  ce  chef-d'œuvre  sombre  et  morne,  le  Fidelio  de  Beethoven, 
dont  un  cachot  fait  le  principal  décor,  où  passe,  pour  tout  cor- 
tège, une  troupe  de  prisonniers?  Par  la  mise  en  scène  et  le  spec- 
tacle, ce  n'est  pas  non  plus  un  grand  opéra  que  le  Freischûtz  et  la 
symphonie  de  la  «  Ponte  des  balles  »  exprimerait  aussi  bien  seule, 
sans  une  demi-douzaine  de  tètes  de  morts  et  quelques  flammes 
de  Bengale,  toute  l'horreur  fantastique  de  la  Gorgé  du  Loup. 

Enfin  il  semble  que  de  notre  temps,  Wagner  lui-môme,  en 
rêvant  de  merveilleux  tableaux  pour  illustrer  sa  musique  et  la 
projeter  en  quelque  sorte  dans  l'ordre  ou  le  monde  visible,  'fee 
soit  quelque  peu  mépris  sur  le  génie  de  sa  race  et  sur  son  propre 
génie.  Wagner  décorateur  a  quelquefois  trahi  Wagner  poète  et 
musicien.  Aussi  bien  son  idéal,  même  pittoresque,  ne  ressem- 
blait guère  à  celui  de  Scribe  et  de  Meyerbeer  ;  il  avait  avec  son 
idéal  poétique  et  sonore  des  affinités  plus  profondes,  et,  malgré 
la  communauté  du  caractère  équestre,  nul  ne  confondra  jamais 
la  chevauchée  des  Valkyries  avec  une  de  nos  cavalcades  d'opéra. 
Mais  surtout  l'auteur  de  Tannhàuser  et  de  Lohengrin  est  celui 
de  Tristan  et  Iseult,  et  l'une  des  raisons  qui  font  de  Tristan  le 
plus  wagnérien  peut-être  de  tous  ses  ouvrages,  celui  qui  s'éloigne 
plus  que  tous  les  autres  du  grand  opéra  français,  c'est  que  le 
matériel  scénique  et  Je  spectacle  s'y  réduit  au  minimum,  on 
pourrait  dire  au  néant. 

Pour  aimer  Tristan,  ou  seulement  pour  le  supporter,  il  faut 
nous  résigner,  pendant  une  soirée  entière,  à  ne  pas  jouir  de  nos 
yeux.  Or  il  n'est  pas  un  sacrifice  que  nous  soyons,  —  c'est  nous. 
Français,  que  je  veux  dire,  —  dans  un  théâtre  de  musique, 
moins  capables  d'accomplir.  Nos  compositeurs  de  grand  opéra 
se  gardèrent  prudemment  de  nous  l'imposer.  Ils  nous  connais- 
saieat  bien  et  sans  doute  ils  étaient  de  cet  avis,  autrefois  exprimé 
par  un  éminent  critique  d'art  (1)  :  «  Mettez  d'un  côté  la  musique 
du  plus  bel  opéra  et  de  l'autre  les  brillans  costumes,  les  danses, 
les  changemens  à  vue  et  les  merveilles  de  M.  Cicéri,  puis  deman- 
dez aux  habitués  du  théâtre  ce  qu'ils  préfèrent.  Leur  réponse 
TOUS  apprendra  quelle  est,  même  à  l'Opéra,  la  part  de  la  musique.  » 

(1)  Vltet 


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629  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

En  dernière  analyse,  il  semble  bien  que  la  mise  en  scène  ou 
le  spectacle  soit,  dans  notre  grand  opéra  national,  l'équivalent 
du  dialogue  dans  notre  opéra-comique,  cet  autre  genre  également 
français.  Les  deux  élémens  jouent  le  même  rôle  et  possèdent  le 
môme  avantage  :  celui  de  nous  distraire  de  la  musique  et  de  nous 
en  délasser. 

III 

Autant  que  des  accessoires,  ou  des  ornemens,  où  aes  aenors, 
le  grand  opéra  français  est  fait  de  Faction  et  du  mouvement  scé- 
nique.  Il  lui  faut  le  théâtre,  et  le  théâtre  tout  entier.  On  ne  sau- 
rait Ten  détacher  sans  un  péril,  sans  un  dommage  même,  que 
cette  séparation  ne  cause  point  à  la  musique  dramatique  de  l'Alle- 
magne ou  de  r Italie. 

Prenez  au  hasard  et  comme  à  toutes  les  extrémités  du  drame 
musical  :  que  ce  soit  Orphée  ou  Don  Juan,  la  Flûte  enchantée  ou 
le  Freischûtz,  Fidelio  ou  la  Walkyrie,  Parmi  tant  d'oeuvres  de 
théâtre,  il  n'en  est  pas  une,  qui  du  théâtre  pourtant  ne  sache  se 
passer.  Elle  pourra  perdre  quelque  chose  à  Tépreuve  du  concert, 
mais  elle  n'y  succombera  pas.  Je  doute  au  contraire  que  Robert 
le  Diable  et  la  Juive,  que  les  Huguenots  et  le  Prophète  y  résistent. 
La  lecture  enûn,  la  lecture  surtout,  avantage  ou  flatte  encore 
moins  ce  répertoire,  et  ce  sont  des  «  pièces  »  admirables,  mais 
non  de  beaux  livres,  que  les  chefs-d'œuvre  même  de  Meyerbeer. 

Le  théâtre  est  si  nécessaire  à  cette  musique,  il  est  tellement 
de  sa  nature  et  de  son  essence,  elle  se  confond  tellement  avec 
lui,  que,  pour  peu  qu'il  lui  manque,  elle  manque  elle-même.  Le 
répertoire  du  grand  opéra  français  ne  compte  guère  plus  de  deux 
ouvertures  :  celle  de  la  Muette  et  celle  de  Guillaume  Tell.  Quel 
opéra  d'Italie  au  contraire,  fût-ce  le  moindre,  ne  commence  par 
une  sinfonia?  Parlerons-nous  des  ouvertures  allemandes?  De 
ces  vastes  poèmes  sonores,  qu'ils  i^ oient  de  Mozart,  de  Beetho- 
ven ou  de  Weber^  de  Mendelssohn  ou  de  Wagner,  dirons-nous 
la  multitude,  l'importance  et  la  beauté  ?  Beethoven  n'a  pas  donné 
moins  de  quatre  préfaces  instrumentales  à  son  unique  Fidelio. 
11  semble  que  la  musique  d  outre-Rhin,  avant  de  se  mêler  au 
théâtre  et  de  s'y  soumettre,  affirme  et  rappelle  ses  droits  per- 
sonnels et  supérieurs,  qu  elle  use  magjiifi  que  ment  de  sa  puis- 
sance propre  et  s'enivre  en  quelque  façoû  de  sa  liberté.  Il  peut 


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XES   EPOQUES  BE  Ul  IfUSIQVE.  621  | 

même  arriver  que  cela  lui  suffise.  Alors,  ayant  annencé  le  drame, 
elle  le  dédaigne  ou  Toublie,  et  voilà  pourquoi,  peut-être,  les 
grands  musiciens  d'Allemagne,  un  Beethoven,  un  Mendelssohn, 
écrivirent  parfois  les  ouvertures,  —  Corio/an,  par  exemple,  ou 
i?î/y  Blas,  —  d'opéras  que  depuis  ils  n'ont  pas  composés. 

Musique  de  théâtre  d'abord,  la  musique  de  l'opéra  français, 
—  nous  ne  saurions  trop  insister  sur  cette  différence  ou  sur  ce 
changement,  —  est  aussi  musique  de  drame  et  non  plus  du  tout 
de  tragédie.  On  sait  quelles  furent  autrefois  les  craintes  de 
Saint-Evremond,  et  ses  plaintes  :  «  Ce  qui  me  fâche  le  plus,  écri- 
vait-il, de  l'entêtement  où  Ton  est  pour  l'opéra,  c'est  qu'il  va 
ruiner  la  tragédie,  qui  est  la  plus  belle  chose  que  nous  ayons,  la 
plus  proprp  à  élever  l'âme  et  lapins  capable  de  former  l'esprit.  » 
Et  cela,  en  effet,  s'est  bien  vu.  Cette  tragédie  pourtant,  la 
nôtre,  notre  opéra,  loin  de  la  ruiner,  aurait  pu  la  reprendre  et 
la  continuer.  Il  n'avait  qu'à  la  transposer  de  Tordre  de  la  poésie 
dans  l'ordre,  aussi  pur,  aussi  intérieur,  aussi  profond,  de  la  mu- 
sique. La  plus  grande  gloire  de  Gluck  est  peut-être  de  n'avoir 
pas  fait  autre  chose.  Mais  soixante  ans  après  lui,  les  maîtres  du 
grand  opéra  français  firent  à  peu  près  le  contraire.  Aussi  bien, 
sur  la  scène  littéraire  alors,  —  et  c'était  l'un  des  signes  du  roman- 
tisme naissant,  —  le  drame  commençait  à  remplacer  la  tragédie, 
et  les  musiciens  de  théâtre  ne  pouvaient  que  recevoir  et  non 
choisir  la  matière  que  leur  imposait  le  goût  du  temps. 

Le  grand  opéra  s'éloigne  d'abord  de  la  tragédie  par  la  nature 
des  sujets.  Il  ne  les  emprunte  plus  à  l'antiquité.  Nous  délivrer 
des  Grecs  et  des  Romains  est  le  premier  effet  de  sa  propre  éman- 
cipation. Le  moyen  âge,  la  Renaissance,  voilà  ses  époques  pré- 
férées, et  par  là  se  trahit  encore  l'influence  ou  le  contre-coup  de 
révolution  romantique  sur  le  genre  que  nous  étudions. 

Dramatique  plutôt  que  tragique,  l'opéra  donne  une  place,  un 
rôle  à  la  foule;  il  la  fait  vivre,  agir;  il  la  met  non  seulement  en 
présence  des  personnages  ou  des  individus,  mais  en  opposition 
avec  eux.  Vrais  conducteurs  des  peuples  et  maîtres  de  la  multi- 
tude, le  Rossini  de  Guillaume  Tell,  le  Meyerbeer  des  Huguenots ^ 
du  Prophète  et  de  rAfricaine^  sauront  tirer  de  cette  union  ou  de 
ce  conflit  des  effets  inconnus  avant  eux  et  tout-puissans. 

L'u.i  des  points  principaux,  —  le  plus  apparent  peut-être, 
étant  le  plus  extérieur,  —  où  l'opéra  français  du  second  tiers 
du  XIX*  siècle  diffère  et  dégénère  de  la  tragédie,  même  de  la  tra- 


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322  REVUE  DBS  DEUX  MONDES. 

gédie  musicale,  c'est  le  style,  le  style  verbal,  autrement  dit  la 
parole  (analysant  un  genre  dont  le  poète  fut  Scribe,  on  n'ose 
prononcer  le  mot  de  poésie).  Je  suis  très  loin  de  souscrire  au 
fameux,  à  l'injurieux  paradoxe  :  «  Ce  qui  ne  vaut  pas  la  peine 
d'être  dit,  on  le  chante.  »  Mais  il  faut  bien  avouer  que  ce  qui  se 
chante  n'avait  pas  encore  été  dit  comme  les  librettistes  d'Auber 
et  de  Rossini,  d'Halévy  et  de  Meyerbeer,  n'ont  pas  craint  de  le 
dire.  Plus  d'un  exemple  de  leur  lyrisme  est  devenu  classique.  Ce 
n'est  rien  que  l'ellipse  hardie  où  se  trahit  Témoi  de  Valenline 
tremblant  pour  le  salut  de  Raoul  :  «  Ses  jours  sont  menacés!  ah! 
je  dois  ry  soustraire,  »  ou  le  pléonasme  de  Selika  :  «  D'ici  je 
vois  la  mer  immense  et  sum  limites,  »  Mais  Offenbach  peut-être, 
rOffenbach  de  la  Belle  Hélène  (Nous  dînons  à  sept  heures)  y  eût 
aimé,  pour  sa  couleur  épulatoire  et  familière,  ce  distique  impa- 
tient d'un  convive  sans  façons  :  «  De  ces  lieux  enchanteurs  châ- 
telain respectable,  Pourquoi,  mon  cher  Nerers,  pourquoi  ne  pas 
nous  mettre  à  table  [\)tyi  Quant  à  la  vérité  historique,  si,  comme 
nous  essaierons  de  le  faire  voir,  elle  se  trouve  souvent  dans  la 
musique  de  Meyerbeer,  les  paroles  de  Scribe  n'y  atteignent  que 
rarement.  «  Mon  frère  Charles  IX,  »  ainsi  commence  la  reine 
Marguerite,  haranguant  les  gentilshommes  catholiques  et  hu- 
guenots de  sa  cour.  De  même,  dans  certains  autographes  de  fan- 
taisie, on  voit  Blanche  de  Castille  écrire  à  son  (ils  :  «  Mon  cher 
saint  Louis.  »  L'invitation  au  tournoi,  de  la  Juive,  est  formulée 
en  ces  deux  hexamètres  : 

Au  nom  de  l'Empereur,  de  Thonneur  et  des  dames, 
Qui  des  nobles  guerriers  éleclrisent  les  âmes, 

où  la  métaphore  électrique,  à  l'époque  du  concile  de  Constance, 
a  peut-être  quelque  chose  de  prématuré. 

Dans  un  tournoi  littéraire  ou  poétique,  avec  le  librettiste 
même  des  Huguenots  et  de  la  Juive,  du  Prophète  et  de  l'Africaine, 
ceux,  —  car  ils  se  mirent  à  deux,  —  ceux  de  Guillaume  Tell, 
Hippolyte  Bis  et  de  Jouy,  pourraient  sans  crainte  se  mesurer. 

Toi,  du  berger  astre  doux  et  timide, 
Qui  sur  mes  pas  vas  semant  tes  reflets, 
Ah  !  sois  aussi  mon  étoile  et  mon  guide, 
Comme  lui  tes  rayons  sont  discrets. 

{\)  1^$  Huguenots,  acte  I*». 


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LES   EFOQUBS   DE   La   MUSIQUE.  623 

Cela,  c'est  le  second  couplet  de  Sombres  forêts^  en  style  élé- 
giaque;  voici,  dans  le  goût  lyrique,  la  déclaration  d'Arnold,  un 
paysan,  à  Mathilde,  une  princesse  : 

n  faut  parler!  Il  faut,  dans  ce  moment 
Si  cruel  et  si  doux,  si  dangereux  peut-ôtre, 
Que  la  fille  des  rois  apprenne  à  me  conuallre. 

J'ose  le  dire  avec  un  noble  orgueil, 

Pour  vous  le  ciel  m'avait  fait  naître. 
D'un  préjugé  fatal  j'ai  mesuré  l'écueil. 
Il  s'élève  entre  nous  de  toute  sa  puissance. 
Je  puis  le  respecter...  mais  c'est  en  votre  absence. 

Cependant,  à  mesure  que  je  transcris  ces  étonnantes  paroles^ 
voici  que,  pour  ainsi  dire,  sous  mes  doigts,  les  notes,  extraordi- 
naires autrement,  s'éveillent,  s'envolent  et  se  mettent  à  chanter. 
Soudain  le  vide  s'emplit,  les  divagations  prennent  un  sens,  une 
beauté  supérieure,  et  se  transforment  presque  en  délire  sacré, 
A  l'absurde  récitatif.  d'Arnold,  im  autre,  du  Imême  héros,  et 
non  moins  égaré,  celui  du  premier  acte,  a  beau  s'ajouter  encore  : 
-«  Contre  C avalanche  homicide,  Ma  force  teset^vit  d'égide.  »  Gomme 
une  avalanche  aussi,  mais  que  nulle  force  n'arrête,  la  musique 
roule,  se  précipite  et,  dans  sa  course  victorieuse,  entraine,  abîma 
tout,  la  folie  du  discours,  et  nos  scrupules,  et  nos  réserves,  et 
notre  résistance  môme. 

Malgré  nous  alors,  e|t  par  réaction  ou  par  antithèse,  ixous 
pensons  à  d'autres  livrets,  de  vrais  poèmes,  ceux-là.  Ils  s'appel- 
lent Tannhàuser,  ou  Lohengrin^  ou  Tristan.  Tragédies,  beaucoup 
plus  que  drames  lyriques  (ainsi  qu'on  les  a  nommés  à  tort),  les 
paroles  mômes,  et  môme  sans  musique,  sur  un  théâtre  litté- 
raire, en  seraient  dignes  d'être  récitées  et  entendues.  A  nos  opéras 
d'abord,  il  semble  que  la  comparaison  ne  doive  être  que  fatale. 
Mais  aussitôt,  et  par  un  singulier  retour,  elle  leur  rede- 
vient favorable.  Elle  relève  le  genre  que  par  elle  on  pouvait 
croire  humilié.  Elle  nous  montre  en  effet,  que  s'il  est  glorieux 
pour  la  musique  d'ajouter  encore  à  la  parole,  la  musique  peut 
être  fière  aussi  quand  elle  y  supplée,  lorsque  du  néant  elle  tire  la 
vie,  et  qu'avec  le  médiocre  et  l'absurde,  elle  sait  faire,  comme 
elle  y  a  maintes  fois  réussi  dans  l'opéra  français,  de  la  raison  et 
de  la  beauté. 

Différent, —  ou  déchu,  —  de  la  tragédie  lyrique  par  le  style 
ou'il  w^pioie  et  les  sujets  qu'il  traite,  l'opéra  que  nous  étudions 


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624  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

est  encore  le  drame  en  ceci,  qu'il  choisit  pour  matière  Faction  et 
le  mouvement  plutôt  que  la  nature  et  le  développement  des 
caractères.  Il  porte  plus  d'intérêt  aux  événemens  qu'aux  senti- 
mens.  Il  nous  montre  les  personnages,  non  pas  agissans,  mais 
en  quelque  sorte  agis.  Il  met  en  musique  le  dedans  moins  que  le 
dehors,  et  les  faits  de  préférence  aux  âmes. 

Non  point  assurément  qu'il  ignore  ou  néglige  celles-ci.  Mais 
il  ne  les  étudie,  il  ne  les  exprime,  il  ne  les  aime  pas  seules.  Il 
ne  les  pénètre  pas  jusqu'au  fond  et  ne  les  enveloppe  pas  tout 
entières.  Un  rien  suffit  à  le  détourner  d'elles.  Le  premier  inci- 
dent venu,  le  moindre  prétexte  à  chorégraphie  ou  à  cortège  dis- 
trait le  musicien  de  notre  grand  opéra,  pour  ne  pas  dire  qu'il 
l'amuse.  Et  pourquoi,  —  s'il  arrive  en  effet  que  ce  musicien 
s'amuse  et  rien  de  plus,  — pourquoi  ne  le  dirions-nous  pas?  Voyez 
la  manière  surtout  spirituelle,  ironique .  môme ,  dont  un  Auber 
a  compris  le  sujet  et  le  personnage  principal  de  la  Muette.  Il  y 
avait  sans  doute  quelque  chose'  de  piquant,*  de  plaisant,  à  la  ma- 
nière française,  parisienne  peut-être,  dans  le  choix  d'une  muette 
pour  l'héroïne  d'un  drame  chanté.  Le  paradoxe  ou  la  gageure  a 
séduit  le  malicieux  musicien.  Il  a  soutenu  le  premier  et  gagné 
la  seconde  à  sa  façon,  avec  esprit  et  comme  en  se  moquant. 

Un  maître  plus  sérieux,  soit,  par  exemple,  celui  des  Hugue- 
nots  et  du  Prophète,  qui  fut  musicien  de  plus  d'une  scène  muette 
aussi,  mais  éloquente,  aurait  ici  trouvé  l'occasion  d'une  alliance 
originale,  heureuse,  entre  le  geste  et  la  symphonie.  Le  rôle  de 
Fenélla  pouvait  unir  alors  à  la  grâce,  à  la  poésie,  un  pathétique 
en  quelque  sorte  mystérieux  et  voilé;  nous  donner  à  penser,  ou 
du  moins  à  rêver,  .à  pleurer  peut-être.  Avec  Auber,  il  ne  prèle 
guère  qu'à  sourire.  La  sœur  dq  Masaniello  mime  sur  une  mu- 
siquette puérilement  imitative  le  récit  de  ses  infortunes.  Comme 
d'autres  personnages  d'opéra  ne  sont  qu'un  ténor,  une  basse,  un 
soprano,  celui-ci  n'est  qu'une  danseuse.  Quelque  sentiment  que 
Fenella  veuille  exprimer,  elle  ne  le  fait, ou  l'orchestre  pour  elle, 
que  par  la  musique  la  plus  vive  ;  musique  de  danse,  mais  jamais, 
' —  si  Ion  peut  dire,  —  d'attitude  ou  de  physionomie.  Son  rôle 
n'est  qu'agilité  constante,  éternelle  volubilité.  Son  âme  s'y  révèle 
en  traits  plaisamment  ingénus.  Dans  la  scène,  —  rapide  comme 
toutes  les  autres,  —  de  Taveu,  lorsqu'elle  confesse  à  son  frère 
que  celui  qui  la  séduite  ('sl  trop  au-dessus  d'elle  pour  qu'elle 
p:ji3£e jamais  .prétendre  à  devenir  sa  femme,   un  petit  motif  de 


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LES  ÉPOQUES  DE   LÀ  MUSIQUE.  625 

marche,  vraiment  comique,  nous  représente  aussitôt  le  noble 
rang  du  séducteur.  Mais  surtout,  le  dénouement  du  drame  est 
d'une  promptitude  étonnante  et,  qu'on  nous  passe  le  mot,  d*un 
sans  façons  délicieux.  «  Fenella  jette  sur  Alphonse  un  dernier 
regard  de  tendresse  et  s'élance  vers  le  Vésuve,  —  elle  lève  les  yeux 
au  ciel,  —  elle  se  précipite  dans  Tabîme.  »  Tout  cela,  y  compris 
Tascension  du  Vésuve,  et  depuis  Portici  encore  !  tout  cela,  c'est 
exactement  l'affaire  de  seize  mesures,  et  de  seize  mesures  près- 
tissimo. 

Nous  ne  parlons  ici  que  d'Auber.  Les  autres  maîtres  de 
Topera  vont  sans  doute  porter  le  drame  sur  des  sommets,  le 
creuser  à  des  profondeurs  où  n'atteignit  jamais  le  musicien  de 
la  Muette,  Mais  tout  de  même  ils  ne  feront  guère  que  du  drame; 
ils  ne  s'élèveront  pas  souvent  plus  haut  que  le  genre,  ils  ne  pé- 
nétreront pas  plus  avant.  Parlant  aux  musiciens  de  France, 
en  1825,  Vitet  s'écriait  déjà,  d'une  voix  prophétique  :« /Rompez, 
rompez  tout  pacte  avec  M.  Scribe  et  ses  amis.  Ce  sont  gens  qui 
font  trop  bien  les  drames,  vrais  fléaux  pour  la  musique.  »  Pour- 
quoi, sinon  parce  qu'ils  la  restreignent  et  la  rabaissent,  la  faisaîit 
compagne,  sinon  servante,  de  l'action,  voire  de  l'intrigue  seule, 
plutôt  que  maîtresse  avant  tout  de  l'esprit  et  de  l'âme.  Voyez  ce 
qu'est  devenu  dans  Topera  de  Scribe,  dans  la  Muette,  ou  dans  la 
Juive,  ou  dans  P Africaine,  un  des  ressorts  passionnels,  —  pour 
ne  citer  que  celui-là,  —  de  la  tragédie,  au  moins  de  la  tragédie 
racinienne  :  Tamour  de  deux  héroïnes  rivales  pour  un  unique 
héros.  Mesurez  quel  abîme  sépare  les  princesses  tragiques, 
même  du  second  rang,  une  Eryphile,  une  Atalide,  une  Aricie, 
ces  créatures  vivantes,  de  ces  vaines  poupées  :  Elvire,  Eudoxie, 
Inès,  que  sont  les  princesses  d'opéra. 

«  Ab  exterioribus  ad  interiora;  ab  interioribus  ad  superiora. 
Du  dehors  au  dedans  et  du  dedans  en  haut.  »  C'est  la  belle  de- 
vise des  mystiques  et  les  artistes  aussi  la  pourraient  adopter.  11 
est  trop  rare  que  les  musiciens  du  grand  opéra  français  la  pra- 
tiquent et  qu'ils  franchissent,  résolument  et  tout  entier,  le  pre- 
mier  de  ces  deux  échelons.  La  démarche  était  familière  à  leu.  ^ 
grands  devanciers  :  aux  Mozart,  aux  Beethoven,  aux  Weber;  et  la 
reprendre  devait  être  la  plus  pure  gloire  de  Wagner,  leur  grand 
successeur.  C'est  pour  son  caractère  éminent  d'intériorité,  que  le 
poète-musicien  du  Vaisseau  Fantôme  et  de  Tannhauser,  de 
Lohengrin  et  de  Tristan,  de  l'Anneau  du  Nibelung  et  de  Parsifql 
îOMfi  XXXV.  —  1906.  Au 


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626  REVUE  DES  DEbA  MONDES, 

a  préféré  la  légende  à  l'histoire.  Il  s'en  est  clairement  expliqué 
dans  la  lettre  fameuse  (à  Frédéric  Villot)  qui  sert  de  préface  à 
ses  Quatre  poèmes  dopera,  «  Le  caractère  légendaire  du  sujet 
(il  ne  s'agit  encore  ici  que  du  Vaisseau  Fantôme)  assure  dans 
Texécution...  un  avantage  du  plus  haut  prix  :  car,  d'une  part,  la 
simplicité  de  l'action,  sa  marche,  dont  l'œil  embrasse  aisément 
toute  la  suite,  permet  de  ne  pas  s'arrêter  du  tout  à  rexplication 
des  incidens  extérieurs,  et  elle  permet,  d'autre  part,  de  consa- 
crer la  plus  grande  partie  du  poème  à  développer  les  motifs 
intérieurs  de  l'action,  parce  que  ces  motifs  éveillent,  au  fond  de 
notre  cœur,  des  échos  sympathiques. 

«...  Vous  trouverez,  je  crois,  déjà  beaucoup  plus  de  force 
dans  le  développement  de  l'action  de  Tannhàuser  par  des  motifs 
intérieurs.  La  catastrophe  finale  naît  ici,  sans  le  moindre  efifort, 
d'une  lutte  lyrique  et  poétique  où  nulle  autre  puissance  que  celle 
des  dispositions  morales  les  plus  secrètes  n'amène  le  dénoue* 
ment,  de  sorte  que  la  forme  môme  de  ce  dénouement  relève 
d'un  élément  purement  lyrique. 

«  L'intérêt  de  Lohengrin  repose  tout  entier  sur  ime  péripétie 
qui  s'accomplit  dans  le  cœur  d'Eisa  et  qui  touche  à  tous  les 
mystères  de  l'âme.  La  durée  d'un  charme  qui  répand  une  féli- 
cité merveilleuse  et  remplit  tout  de  la  sécurité  la  plus  entière, 
dépend  d'une  seule  condition,  c'est  que  jamais  ne  soit  proféiVe 
cette  question  :  «  D'où  viens-tu  ?  »  Mais  une  profonde,  une  im- 
placable détresse  arrache  violemment  d'un  cœur  de  femme  cette 
question  conmie  un  cri,  et  le  charme  a  disparu.  » 

De  Tristan  enfin,  le  plus  intérieur  assurément  et  le  plus  «  pu- 
rement humain,  »  —  pour  employer  son  langage,  —  de  tous  ses 
drames  lyriques,  voici  comment  Wagner  a  parlé  :  «  Tous  mes 
doutes  s'étaient  dissipés  lorsque  je  me  mis  à  mon  Tristan, 
Je  me  plongeai  ici  avec  une  entière  confiance  dans  les  profon- 
deur de  l'âme,  de  ses  mystères,  et  de  ce  centre  intime  du  monde, 
je  vis  s'épanouir  sa  forme  extérieure.  »  Ce  centre,  ce  centre  intime, 
sans  même  recourir  à  la  légende,  en  traitant  des  sujets  quel- 
conques et  par  le  seul  instinct  de  leur  génie,  plus  simple  que 
celui  de  Wagner,  *  un  Mozart,  un  Beethoven,  les  plus  grands 
entre  les  musiciens,  l'avaient  déjà  possédé  et  s'y  étaient  en 
quelque  sorte  établis.  Ceux-là,  de  même  qu'ils  sont  les  maîtres 
du  dedans,  ou  plutôt  parce  qu'ils  le  sont,  le  sont  aussi  de  tout 
l'univers.  En  leur  musique,  une  seule  âme  chante  j^our  toutes 


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LIS   ÉPOQUES   DB   LA  MUSIQUE.  627 

les  âmes  et  toutes  les  âmes  lui  répondent.  L'étendue  de  leur  do- 
maine en  égale  la  profondeur,  et  ce  que  Taine  eût  appelé  la 
généralité  de  leur  œuvre  ne  connaît  pas  de  bornes.  Écoutez  les 
Noces  de  Figaro  y  Don  Juan  et  la  Flûte  enchantéey  écoutez  Fidelio. 
Chefs-d'œuvre  de  la  musique,  vous  dit-on,  mais  non  pas  du 
théâtre.  Répondez  :  chefs-d'œuvre  de  la  musique,  du  théâtre  et 
de  bien  plus  encore  ;  chefs-d'œuvre  de  la  vie,  et  de  la  vie  univer- 
selle; chefs-d'œuvre  de  la  vérité,  et  de  l'intégrale  vérité.  Ici  le 
caractère  individuel  devient  type,  et  la  beauté  particulière  se  dilate 
à  l'infini.  Par  la  voix  de  Leporello,  surpris  et  menacé  du  bâton 
sous  le  manteau  de  son  maître,  ce  n'est  pas  seulement  le  bur- 
lesque émoi  d'un  maraud,  c'est  la  douleur,  et  toute  douleur  hu- 
maine, fût-ce  la  plus  sérieuse,  la  plus  noble,  qui  s'exhale  en 
immortels  sanglots.  Dans  le  Voi  che  sapete^  dans  le  duo  de  la 
Flûte  enchantée,  est-il  un  de  nos  amours  qui  ne  chante  ?  Enfin, 
quand  je  ne  sais  quel  critique  a  nommé  Fidelio  de  ce  beau  nom  : 
l'opéra  de  la  délivrance,  il  avait  sans  doute,  en  des  pages  aussi 
vastes  que  le  suprême  finale,  trouvé  l'espoir  et  la  promesse  que 
nous  aussi,  nous  tous,  prisonniers  trop  longtemps  de  nos 
passions  et  de  nos  peines,  nous  en  serons  un  jour  â  jamais 
affranchis. 

La  généralité  et  l'infini  de  la  représentation,  le  symbolisme 
enfin,  au  sens  le  plus  clair  et  le  plus  large  du  mot,  voilà  ce  qui 
manque  trop  souvent  à  notre  musique  française  :  à  notre  opéra- 
comique,  nous  l'avons  montré  naguère  (1),  et,  —  nous  tâchons 
de  le  faire  voir  ici,  —  à  notre  grand  opéra. 

Trop  souvent,  disons-nous.  Qu'on  ne  nous  fasse  pas  dire 
toujours.  Cette  beauté,  cette  vertu  supérieure  au  sujet  particu- 
lier et  au  personnage  individuel,  mainte  page  de  Meyerbeer  ou 
de  Rossini,  fût-ce  d'Auber  (je  pense  à  l'air  du  «  Sommeil,  »  de  la 
Muette)  peut  la  contenir  et  la  répandre.  Dans  une  de  ses  Lettres 
d'un  voyageur,  à  Meyerbeer,  George  Sand  rapporte  que,  durant 
un  des  plus  tristes  hivers  de  sa  vie,  en  proie  à  des  crises  de 
spleen  et  presque  de  désespoir,  elle  n'avait  qu'à  se  faire  jouer  cer- 
taine modulation  d'Alice  au  pied  de  la  croix  (troisième  acte  de 
Robert  le  Diable)  et  qu'elle  en  obtenait  aussitôt  la  fin  de  son 
orage  et  le  retour  de  son  espérance. 

On  peut  dans  ce  môme  Robert,  —  et  nous  l'avons  essayé,  — 

(1)   Voyez,  dans  la    Revue  du   1*   septembre    1905,    notre  article  intitulé  : 
Vopérorcomique, 


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628  ftEVDE  DES  DEUX  MONDES.- 

chercher  et  trouver  le  signe  d'une  pensée  qui  dépasse  l'ceiîvre. 
«  Le  mot  de  philosophie  de  Tart,  écrivait  naguère  radmîrateur 
le  plus  fervent  du  grand  dramaturge  lyrique,  un  bien  gros  mot 
en  vérité,  sied  pourtant  merveilleusement  à  caractériser  le  génie 
de  Meyerbeer.  Il  y  a  chez  lui  de  ces  effets  qu-un  simple  musicien 
ne  saurait  produire.  Prenez  un  Italien  de  belle  et  bonne  race 
et  donnez-lui  à  mettre  en  musique  le  trio  de  Robert  le  Diable. 
Qu'y  verra-t-il  ?  Une  situation  dramatique,  un  morceau  à  effet 
pour  ténor,  soprano  et  basse.  Mais,  à  ce  magnifique  résujué  de 
toute  une  période  de  l'histoire,  à  cette  figuration  solenneffe  da 
l'homme  entre  l'ange  et  l'esprit  du  mal,  reproduite  sur  tous  les 
frontons  des  cathédrales,  croyez  bien  qu'il  ne  songera  pas  une 
minute.  La  musique  de  Meyerbeer  est  l'œuvre  d'un  musicien  de 
premier  ordre,  et  aussi  d'un  penseur.  En  même  temps  qu^  y  a 
des  idées,  il  y  a  aussi  l'Idée.  » 

Blaze  de  Bury,  l'auteur  de  ces  lignes,  avait  raison;  mais  seu- 
lement à  demi.  L'Idée  est  dans  cette  musique;  mais  elle  n'y  pro- 
duit pas  tout  ce  qu'elle  renferme,  elle  n'y  arrive  pas  à  son  déve- 
loppement intégral.  En  l'ajustant  à  son  génie  essentiellement 
théâtral,  Meyerbeer  a  dramatisé  le  symbole  et  Ta  peut-être 
rétréci.  II  a  créé  des  individus  plutôt  que  des  types.  Jusqué*daiis 
le  trio  final,  ce  génie  apparaît  ainsi  formel  et  concret.  Un  testa- 
menl,  produit  au  moment  favorable,  une  horloge  qui  sonne  mi- 
nuit, des  élémens  enfin  ou  des  causes  extérieures  décident  de 
l'issue  de  la  lutte  et  la  mainmise  en  quelque  sorte  visible 
^' Alice  sur  Robert  assure  la  victoire  matérielle  du  bien.  Et  ce 
bien,  quel  est-il?  De  ce  combat  quel  est  l'enjeu?  L'hymen  de 
l'insipide  Isabelle, la  princesse  d'opéra  par  excellence,  et  le  prie- 
Dieu  nuptial  qui  attend,  à  côté  du  sien,  devant  le  maître-autel 
de  la  cathédrale  de  Palerme,  Robert  encore  frémissant,  encore 
chaud  du  souffle  de  l'enfer.  /^ 

Voilft  ^oname  il  faut  entendre,  et  restreindre  l'élément'sym- 
bolique  dans  Robert  le  Diable^  le  seul  opéra  français  peut-être 
où  Ton  en  trouve  quelque  trace.  Au  contraire  nous  l'avons  trouvé 
jadis,  cet  élément,  au  centre  et  comme  au  cœur  de  deux  opéras 
allemands,  analogues  à  Robert  le  Diable  par  le  sujet,  mais,  par 
l'esprit,  très  supérieurs  :  le  Freischutz  et  Tannhàuser  (1).  L'idée 
y  est  la  même  sans  doute,  le  bien  et  le  mal  s'y  livrant  le  même 

ii\  Voyez  Tétade  sismalée  plus  haut 


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LES   ÉPOQUES  Jm  LA   MT]»IQUE.  629 

combat  ;  maïs  elle  y  apparaît  plus  immatérielle  et,  si  Ton  peut 
dire,  plus  idéale.  Elle  y  rayonne  aussi  davantage  ;  elle  prolonge  en 
quelque  sorte  l'un  et  l'autre  drame  et  les  projette  à  l'infini  dans 
un  double  mystère  :  le  Freischutz^  dans  celui  de  la  nature  et 
Tannhaûser  dans  celui  de  la  foi. 

La  musique  de  l'opéra  français  ne  porte  et  ne  nous  emporte 
guère  aussi  loin.  Pour  en  résumer  le  caractère,  il  semble  qu'on 
pourrait  dire  ceci  :  le  drame  et  les  personnages  existent,  vivent 
par  elle,  plus  qu'ils  ne  représentent  et  ne  signifient;  elle  les 
anime  et  les  remplit,  elle  ne  les  dépasse  et  ne  les  déborde 
pas. 

IV 

Mais  elle  les  remplit,  mais  ils  vivent,  et  cette  vie,  en  sa  plé- 
nitude, suffit  àFhonneur  du  genre  que  nous  étudions. 

S'il  est  une  qualité  proprement  dramatique  et  qu'on  ne 
puisse  refuser  à  la  musique  de  Topera  français,  c'est  le  mouve- 
ment. La  Muette  elle-même  ne  languit  ni  ne  traîne  jamais.  Au 
contraire  elle  est  comme  emportée  en  un  perpétuel  tourbillon. 
Elle  Test  tout  de  suite,  et  le  début  au  moins  de  l'ouverture  ofi're, 
au  plus  haut  degré,  le  caractère  pathétique.  Il  le  doit  au  mode 
mineur,  qui  corrige  ce  que  le  rythme  pourrait  avoir  de  trop 
léger  et  de  sautillant,  à  certaine  descente  chromatique,  et  sur- 
tout à  l'éclat  initial,  à  ce  premier  coup  frappé  soudain  sur  un 
accord  de  septième  diminuée,  et  que,  depuis  l'attaque  de  l'ou- 
verture de  Don  Juan  peut-être,  on  n'avait  plus  ressenti. 

Faut-il  rappeler  de  quelle  allure  marche  et  se  précipite  une 
scène,  une  série  de  scènes  plutôt,  comme  le  finale  de  la  conjura- 
tion dans  Guillaume  Tell;  comme  le  cinquième  acte  de  Robert  le 
Diable,  le  premier  de  l'Africaine  ou  le  quatrième  ;  comme  l'acte 
de  la  cathédrale  dans  le  Prophète,  ou,  dans  les  Huguenots  enfin, 
la  Bénédiction  des  poignards  et  le  duo  qui  lui  succède,  mais 
qu'elle  n'écrase  point.  C'est  un  chef-d'œuvre  dramatique,  par  la 
concision  et  le  raccourci,  que  le  dernier  acte  de  la  Juive,  Il  est 
fait  de  récitatifs,  de  touches  sobres  et  do  justes  accens.  Pas  un 
air  et  par  un  morceau.  A  peine  quelques  mesures  de  chœur; 
deux  ou  trois  mouvemens  de  compassion  ou  de  fureur  populaire. 
Tout  est  bref  ici;  tout'y  est  fort.  Non,  pas  tout,  et  le  personnage 
de  Rachçi  au  contraire  s'y  montrp  admirable,  çà  et  là,  de  dé^ 


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630  REVUE  pES  DEUX  MONDES. 

f alliance  et  de  détresse.  Il  n'est  pas  jusqu'au  premier  acte,  fort 
médiocre  en  son  ensemble,  très  chargé  et  encore  plus  vide,  qui 
ne  trahisse  par  momens  un  musicien  de  théâtre.  Songez  à  Téclat 
superbe,  —  au  milieu  de  tr«p  vulgaires  éclats,  —  du  cri  d'Eléazar  : 
«  0  ma  fille  chérie!  »  Rappelez-vous  aussi  le  début  de  Touvrage  : 
comme  deux  ou  trois  mesures  de  Te  Deum  se  mêlent  aux  propos 
de  la  foule,  à  Tavis  craintif  de  Rachel  :  «  Mon  père,  prenez 
garde  !  )>  conmie  tout  cela  pose  le  drame,  les  caractères,  et  crée, 
à  l'extérieur  au  moins,  le  mouvement  et  la  vie. 

Autant  que  la  marche  de  l'action,  ou  sa  course,  il  serait 
juste  d'en  noter  parfois,  dans  l'opéra  français,  les  haltes  ou  les 
relâches,  dramatiques  aussi.  C'est  VariosOy  maternel  et  palpitant, 
de  Fidès  à  peine  échappée  à  la  hache;  l'allocution  nuptiale 
et  déjà  funèbre  de  Marcel  aux  deux  époux,  bientôt  martyrs; 
c'est  Tadieu  de  Selika  mourante,  la  berceuse  de  Masaniello 
veillant  sa  sœur  endormie,  le  baiser  de  Guillaume  sur  le  front 
qui  va  s'exposer  à  sa  main  paternelle;  c'est  Éléazar  bénissant  la 
table  pascale,  c'est  Rachel  inquiète,  épiant  dans  la  nuit  les  pas 
de  celui  qui  «  va  venir,  » 

Pastorale  avec  magnificence  au  premier  acte  de  Guillaume 
Tell,  la  musique  pourtant,  de  loin  et  comme  au  fond,  s'y  montre 
pathétique  aussi.  Parmi  tant  d'hymnes  de  joie  et  de  paix, 
plus  d'un  ne  semble  célébrer  qu'une  paix  mal  assurée,  une  joio 
menacée  et  timide.  L'apostrophe  de  Guillaume  :  «  //  chante 
en  son  ivresse  I  »  éclate  avec  un  bruit  de  tonnerre  dans  la  sérénité 
du  matin.  Le  mode  mineur  donne  je  ne  sais  quelle  mélancolie 
à  certains  chœurs  («  On  entend  du  haut  des  montagnes,  »  ou  en- 
core :  «  Hyménée,  ta  journée..,  »)  que  la  rapidité  du  mouvement 
ne  ferait  que  joyeux.  Telle  phrase  inquiète  de  Guillaume  ou 
d'Hedwige  et,  dans  Tauguste  discours  de  Melcthal  aux  jeunes 
mariés,  de  sombres  modulations,  des  accens  irrités,  passent 
comme  des  nuages  sur  un  ciel  qui  n'aurait  plus  rien  de  drama- 
tique, s'il  était  tout  entier  radieux. 

Tantôt  ainsi  la  force  de  notre  musique  d'opéra  se  répand,  et 
tantôt  elle  se  rassemble.  Elle  se  concentre  volontiers  dans  la 
rencontre,  dans  le  conflit  de  deux  personnages,  ou  d'un  person- 
nage avec  la  foule,  dans  une  «  situation,  »  dans  un  de  ces 
«  coups  de  théâtre,  »  qu'avec  autant  de  puissance  que  de  jus- 
tesse, le  génie  d'un  Rossini  et  celui  surtout  d'un  Meyerbeer  tant 
de  fois  a  frappés.  Je  n'en  connais  pas  de  plus  soudain  et  d'où 


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LES   ÉPOQUES   DE   LA    MUSIQUE.  631 

jaillisse  ensemble  plus  de  dramatique  et  de  musicale  beauté,  que 
la  réplique  de  Guillaume  au  pêcheur.  Beauté  dramatique,  par  le 
contraste  entre  les  deux  personnages  et  les  deux  sentimens,  entre 
la  douceur  et  la  douleur  de  vivre,  plus  au  fond  encore,  entre 
l'insouciance  de  la  nature  et  le  souci  d'un  grand  cœur.  Quant  à 
la  beauté  musicale,  où  donc  ici  n'est-elle  pas  :  depuis  l'ampleur 
et  l'envergure  de  la  phrase  ;  depuis  le  mouvement  et  le  rythme, 
non  seulement  de  la  mélodie,  mais  de  l'accompagnement; 
depuis  Varsis  ou  l'élan  de  la  voix,  soulevant  par  deux  fois, 
avec  un  effort  redoublé,  les  deux  mots,  si  lourds,  de  fardeau 
et  d'ennui,  jusqu'à  la  plénitude  sonore  et  tonale  de  toute  la  pé- 
riode, jusqu'à  l'énergie  et  à  la  richesse  croissante  des  modula- 
tions, enfin  jusqu'à  cet  éclat  suprême,  en  majeur,  où  la  honte 
môme  de  la  patrie  s'efface  en  quelque  sorte  et  se  perd  dans 
l'orgueil,  dans  la  volupté  d'en  souffrir  et  dans  l'espoir  de  la 
venger? 

D'un  bout  à  l'autre  de  ce  répertoire  d'opéra,  nous  voyons  les 
personnages  dramatiques  s'affronter  et  se  heurter  ainsi.  Chez 
Meyerbeer,  lamoindre  rencontre  prend  un  air  de  combat.  Rappelez- 
vous,  au  premier  acte  des  Huguenots,  Marcel  trouvant  son  jeune 
maître  assis  au-  festin  del'impie,  et  la  rudesse  de  sa  réprimande,  la 
ferveur  de  sa  prière.  Quel  débat  encore,  au  dernier  acte  de  Robert 
le  Diable,  entre  Bertram  et  Robert!  Comme  les  répliques  se  croi- 
sent !  Parfois  comme  elles  se  joignent  et  se  nouent,  jusqu'à  ne 
former,  sur  les  dernières  paroles  :  «  Oui,  c'est  Dieu  lui-même! 
—  Hélas!  oui,  c^est  Dieu!  »  et  sur  un  espace  de  deux  octaves 
descendantes,  qu'un  seul  et  même  accord  parfait.  Alors  survient 
Alice  et  l'action  se  renouvelle  et  se  ravive.  L'aetion  décidément, 
le  drame,  l'emporte  ici  sur  l'idée  et  le  symboJe.  On  a  raconté 
(Blaze  de  Bury  toujours) "que  «  pendant  les  dernières  répéti- 
tions de  son  ouvrage,  Meyerbeer  reçut  de  sa  mère  xme  lettre  avec 
cette  inscription  :  A  ouvrir  après  la  première  représentation  de 
Robert,  Sitôt  rentré  chez  lui,  le  soir  du  triomphe,  le  fils  rompt 
à  la  hâte  l'enveloppe  et  lit.  C'est  la  bénédiction  biblique  dans  la 
simple  majesté  de  son  texte  :  «  Que  Dieu  te  bénisse  et  te  garde  ! 
Qu'il  fasse  luire  vers  toi  sa  face  et  te  soit  favorable!  Qu'il  te  re- 
garde et  te  donne  la  paix.  »  Puis,  au  bas  de  ces  lignes,  la 
signature  de  sa  mèie.  »  Je  ne  relis  jamais  le  cinquième  acte  de 
Robert  sans  penser  à  cette  anecdote.  Elle  l'agrandit  et  le  pro- 
longe, nan  pas  dans  le  sens  du  symbolisme,  mais  dans  celui  de 


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632  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

la* vivante ,'hùmâi lié  et  dramatique  réalité.  Elle  évoque  Tombre, 
ou  Tâme,  d'une  mère  véritable,  priant  pour  le  génie  et  le  salut 
de  son  fils. 

Si  nous  passons  de  Robert  au  Prophèfe,  est-il  rien  de  plus 
dramatique,  dans  la  cathédrale  et  devant  la  foule  attentive  au  scan- 
dale, que  les  regards,  puis  les  n^ots  échangés  entre  la  «  pauvre 
femme  »  et  son  enfant  ingrat?  Quelle  antithèse,  —  et  de  quelle 
vigueur!  —  entre  l'irrésistible  reconnaissance  et  le  reniement 
injurieux!  Dans  les  Huguenots  enfin,  c'est  un  duel,  autant  qu'un 
duo,  que  l'immortel  dialogue  de  Raoul  et  de  Yalentine,  et  leurs 
chants  à  tous  deux,  tour  à  tour  unanimes  et  contraires,  ne  sont 
pas  moins  beaux  de  l'horreur  qui  les  arrache  l'un  à  l'autre  que 
de  Famour  qui  les  réunit. 

Parfois,  souvent  même,  —  on  l'a  noté  précédemment,  —  le 
drame,  de  particulier  ou  privé  qu'il  était,  devient  public.  La  foule 
y  intervient,  et  c'est.une  des  gloires  de  notre  musique  de  grand 
opéra,  que  de  n'être  pas  inégale  à  la  foule.  Elle  fait  vivans  des 
groupes,  des  multitudes,  et  nous  dirions  des  masses,  comme 
on  le  dit,  si  le  mot,  avec  autant  de  puissance,  avait  moins  de 
lourdeur  et  plus  de  vivacité.  La  vivacité  seule  donne  de  la  cou- 
leur et  du  piquant  à  la  scène  du  marché  dans  la  Muette  de  Por- 
tici.  Mais  elle  ne  pouvait  suffire  à  sauver  les  autres  passages 
populaires  de  la  trivialité,  sinon  de  la  bassesse.  A  quelle  hauteur, 
au  contraire,  s'élèvent  et  se  soutiennent,  dans  le  chef-d'œuvre  de 
Rossini  et  dans  ceux  de  Meyerbeer,  non  seulement  des  «  en- 
sembles »  et  des  «  finales,  »  mais  quelquefois  des  actes  presque 
tout  entiers,  partagés  entre  un  seul  personnage  et  plusieurs,  entre 
une  voix  unique  et  d'innombrables  voix. 

De  tous  côtés,  les  voyez-vous  qui  se  rassemblent,  les  chorèges 
fameux  et  leurs  chœurs  sublimes  :  les  «uns  pour  conduire  et  com- 
mander; les  autres,  tantôt  pour  résister  et  tantôt  pour  se  sou- 
mettre. Ici,  Bertram  évoque  et  prend  à  témoin  de  son  angoisse 
paternelle  ses  sujets  infernaux.  Là,  c'est  le  vieux  Marcel  appelant 
«  tout  Israël  en  émoi  »  au  secours  de  son  maître.  Jean  de  Leyde 
au  bord  de  l'étang  glacé,  courbe  ses  bataillons  rebelles  sous  le 
poids  de  sa  colère,  pour  les  relever  aussitôt  au  souffle  de  ses 
cantiques.  Quelques  instans  après,  sa  voix,  ouvrière  encore  de 
miracle,  mais  de  miracle  sacrilège,  détournera  les  fureurs  ana- 
baptistes du  sein  de  Fidès  contrainte  à  s'accuser  de  mensonge  et 
de  blasphème.  Dautres  héros  encore, et  des  héroïnes  même  :  un 


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LES   ÉPOQUES    DE   LA   MUSIQUE.  633 

Vasco,  puis  une  Selika,  dans  r Africaine,  se  trouvent  en  conflit; 
lui,  le  hardi  conquérant,  avec  ses  ennemis  assemblés  ;  elle, 
la  pauvre  sauvagesse  amoureuse,  avec  la  foule, hostile  aussi,  de 
ses  prêtres  et  de  ses  guerriers.  En  tant  de  rencontres  diverses,  on 
ne  sait  qu'admirer  davantage,  si  c'est  l'action  individuelle  ou  col- 
lective, ou  leur  réaction  réciproque,  ou  peut-être  enfin  la  transi- 
tion de  Tune  à  Tautre.  Meyerbeer  excelle  comme  personne,  le 
Rossini  de  Guillaume  Tell  excepté,  à  ménager  ce  passage,  à  ré- 
pandre et  à  propager  de  groupe  en  groupe,  à  travers  les  chœurs, 
l'orchestre,  ce  qu'on  pourrait  nommer  la  contagion  du  pathé- 
tique, à  retenir  enfin  et  à  modérer  la  force  qu'il  vient  de  produire, 
avant  de  tout  lui  permettre  et  de  lui  tout  livrer. 

Au-dessus  de  cette  série,  ou  de  cette  chaîne  de  chefs-d'œuvre, 
la  Conjuration  du  Rutli  et  la  Bénédiction  des  poignards  dres- 
sent en  quelque  sorte  leurs  cimes  jumelles.  Les  deux  scènes 
fameuses  n'ont  pas  moins  d'étendue  que  d'élévation.  Divers  par  le 
sentiment  ou  Véthos,  animés,  transportés,  l'un  de  colère  sainte  et 
l'autre  d'atroce  fureur;  l'un  d'ailleurs  (celui  de  Rossini),  musi- 
cal avec  plus  d'abondance  et  de  pureté,  l'autre,  dramatique  avec 
plus  de  violence,  les  deux  finales  se  ressemblent  pour  le  reste  et 
ne  sont  pas  loin  de  s'égaler.  Le  reste,  c'est  les  dimensions  et  les 
proportions,  l'ordonnance  et  l'eurythmie  de  l'ensemble.  C'est 
l'enchaînement  des  épisodes  et  des  effets,  c'en  est  aussi  la 
variété,  la  convergence,  le  progrès  et  l'aboutissement,  logique 
et  passionnel  en  même  temps,  à  la  conclusion,  à  l'apothéose. 
Enfin  c'est  le  rapport,  que  nous  signalions  tout  à  l'heure, 
et  la  réaction  réciproque  entre  les  personnages,  entre  le  chef 
et  les  membres,  entre  celui  qui  parle  et  qui  mène  et  ceux 
qui  répondent  et  qui  suivent;  c'est  l'équilibre  entre  deux  forces, 
le  partage  entre  deux  principes  :  celui  de  l'individu  et  celui  du 
nombre,  dont  l'alternance  ou  l'accord  est  toujours  un  élément 
de  beauté. 

Musique  de  l'action  et  du  drame,  la  musique  de  notre  grand 
opéra  l'est  aussi  des  personnages  ou  des  caractères.  Les  héros  de 
ce  répertoire,  qui  ne  sont  qu'eux-mêmes,  le  sont  avec  précision, 
force  et  grandeur;  avec  une  vérité  concrète,  un  peu  étroite  peut- 
être,  mais  vivante,  qui  s'impose  et  ne  s'oublie  pas  ;  une  vérité 
qui,  sans  être  infinie,  pourrait  bien  être  immortelle.  Guillaume, 
Bertram,  Alice  et  jusqu'au  timide  Raimbaud,  Éléazar  et  Rachel, 
Marcel,  Valentine  (encore  plus  que  Raoulj^le  farouche  Saint-Bris 


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634  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

et  Télégant  Nevers,  Fidès,  Selika,  autant  de  noms  et  de  figures 
assurés  de  ne  point  périr. 

«  Dites-nous,  »  demandait  George  Sand  au  musicien  des 
Huguenots  dans  la  lettre  citée  plus  haut,  «  dites-nous  comment, 
avec  une  trentaine  de  versiculets  insignifians,  vous  savez  dessi- 
ner de  telles  individualités  et  créer  des  personnages  de  premier 
ordre  là  où  l'auteur  du  libretto  n'a  mis  que  des  accessoires?  Ce 
vieux  serviteur  rude,  intolérant,  fidèle  à  Tamitié  comme  à  Dieu, 
cruel  à  la  guerre,  méfiant,  inquiet,  fanatique  de  sang-froid,  puis 
sublime  de  calme  et  de  joie  à  l'heure  du  martyre,  n'est-ce  pas  le 
type  luthérien  dans  toute  l'étendue  du  sens  poétique,  dans  toute 
l'acception  du  vrai  idéal,  du  réel  artistique,  c'est-à-dire  de  la 
perfection  possible?  Cette  grande  belle  fille  brune,  courageuse, 
entreprenante,  exaltée,  méprisant  le  soin  de  son  honneur  comme 
celui  de  sa  vie,  et  passant  du  fanatisme  catholique  à  la  sérénité 
du  martyre  protestant,  n'est-ce  pas  aussi  une  figure  généreuse  et 
forte,  digne  de  prendre  place  à  côté  de  Marcel  I  Nevers,  ce  beau 
jeune  homme  en  satin  blanc  qui  a,  je  crois,  quatre  paroles  à 
dire  dans  le  libretto^  vous  avez  su  lui  donner  une  physionomie 
gracieuse,  élégante,  chevaleresque,  une  nature  qu'on  chérit  mal- 
gré son  impertinence,  et  qui  parle  avec  une  mélancolie  adorable 
des  nombreux  désespoirs  des  dames  de  la  cour  à  propos  de  son 
mariage.  » 

Au-dessous  de  Valentine  et  de  Marcel,  George  Sand  a  placé 
Raoul,  et  c'est  justice.  Elle  a  pu  raccuser,non  sans  raison,  jus- 
qu'aux deux  derniers  actes,  de  «  niaise  étourderie  »  et  le  traiter 
plaisamment  de  «  hanneton  sentiinental.  »  A  l'exception  de  Jean 
de  Leyde,  qui  les  domine  tous,  les  ténors  de  Meyerbeer  ne  sont 
pas  à  l'abri  de  tels  reproches.  Ils  montrent  parfois  de  l'inconsis- 
tance, et  de  l'incohérence  aussi.  Têtes  chaudes,  et  même  folles, 
un  Robert,  un  Vasco  de  Gama  n'arrivent,  par  momens,  qu'à  se 
donner  des  airs  de  matamore  et  de  casse-cou.  («  Je  viens  à  vous 
malgré  ma  haine,  »  ou  bien  :  «  Des  chevaliers  de  ma  patrie...  ») 
Mais  ils  prennent  ailleurs  de  superbes  revanches  et  Robert,  au 
dernier  acte,  Vasco  de  Gama  dans  la  scène  du  Conseil,  redevien- 
nent des  héros  véritables,  vivans. 

Héros,  héroïnes,  ils  vivent  tous,  c'est  le  mot  qu'on  ne  saurait 
trop  répéter.  Ils  vivent  tous,  y  compris  ceux  de  second  plan.  Mar- 
guerite, la  Marguerite  des  Huguenots,  qui  ne  parle  pas  toujours 
comme  une  reine,  chante  le  plus  souvent  ainsi,  conmie  une  reine 


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LES    ÉPOQUES   DE    LA   MUSIQUE.  6Si 

intelligente  et  spirituelle.  Au  second  acte  («  Mais  calmez-vous  !  ») 
au  troisième  («  Elle  y  venait  pour  rompre  un  hymen  odieux  1  »)  il 
ne  lui  faut  qu'un  accent  dlronie,  de  pitié  moqueuse,  pour  retenir 
cet  étourneauy  ce  hanneton  de  Raoul,  et  pour  le  confondre. 

Princesse  elle  aussi,  mais  princesse  d'opéra  dans  toute  la  force, 
ou  dans  toute  la  faiblesse,  et  comme  dans  tout  le  néant  de  l'expres- 
sion, la  Mathilde  de  Guillaume  Tell  est  cependant  enveloppée  de 
je  ne  sais  quel  romantique  mystère  par  le  prélude  palpitant  de 
c<  Sombres  forêts!  » 

Près  de  Guillaume  lui-môme  et  comme  dans  l'ombre  chaude 
qu'il  projette,  c'est  une  silhouette  auguste,  patriarcale,  que  celle 
du  vieux  Melcthal  bénissant  les  époux  : 

Songez,  jeunes  pasteurs,  que  la  Suisse  qui  vous  contemple, 
Demande  h  votre  hymen  des  appuis,  des  vengeurs. 
Des  jeunes  montagnards  6  compagnes  fidèles. 
Dans  votre  chaste  sein  dort  leur  postérité. 
Que  vos  fils  soient  nombreux  I  Votre  fécondi  fé 
Fait  la  richesse  des  campagnes. 

Les  mots  sont  un  peu  ridicules;  mais  sublimes  les  notes, 
les  modulations,  les  accords,  si  bien  que  ce  couplet  de  concours 
régional,  où  semblaient  réunis  deux  ministères,  l'agriculture  et 
les  cultes,  devient,  par  la  musique,  une  strophe  deux  fois  sacrée 
où  se  mêlent,  très  haut,  l'idéal  rustique  et  l'idéal  religieux. 

Raimbaud,  dans  Robert  le  Diable ^  est  encore  une  gentille  figu- 
rine. On  dirait'  parfois  un  petit-neveu,  plus  honnête  et  non 
moins  poltron,  de  Leporello.  Il  participe  avec  ingénuité,  avec 
inconscience,  au  fantastique  du  sujet.  Sa  ballade  imprudente  est 
cause  de  tout  le  drame.  Elle  est  sienne,  ou  plutôt  il  est  sien,  car 
elle  le  possède  et,  sans  qu'il  s'en  doute,  l'innocent  troubadour, 
elle  l'environne  de  mystère  et  d  effroi. 

Parlerons-nous  des  personnages  du  premier  rang?  Si  délais- 
sés qu'ils  soient,  leurs  traits  ne  seront  pas  de  sitôt  effacés  de  la 
mémoire  publique.  Qui  ne  voit  Selika,  debout  à  la  pointe  du  cap 
et  prononçant  les  mots  de  pardon  et  d'adieu  devant  les  flots  où 
tout  s'efface,  ainsi  que  dans  son  cœur  !  Et  Guillaume  !  Oubliera- 
t-on  jamais  le  chef  héroïque  et  grave,  et  tout  ce  que,  dans  la  scène 
des  Cantons,  il  mêle  de  sagesse  et  de  prudence  à  l'inspiration  et  à 
l'enthousiasme  !  Quelle  créature  encore  que  Fidès  !  Ou  quelle 
création  I  Quelle  mère  1  Quelle  matrone  I  Et  quand  elle  serre  entre 


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63G  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

ses  bras  son  fils,  je  dirais  presque  son  garçon,  qui  l'a  sauvée, 
j'allais  dire  aussi   quelle    maman  !  Où   donc  enfin   trouverez- 
vous,  dans  ia  musique  de  théâtre,  une  paternité,  j'entends  une 
tendresse  paternelle  comparable  à  celle  qui  remplît  et  déchire  le 
cœur  de  Bertram  !  Que  le  démon  ait  un  fils,  et  qu'il  l'aime,  et 
qu'il  ne  le  puisse  aimer  que  pour  le  perdre,  cela  est  beau,  de  la^ 
plus  dramatique  beauté.  Il  y  a  dans  cette  paternité  diabolique 
une  imitation    et  comme   une   contre-partie,  une  contrefaçon^ 
grandiose  de  la  paternité  divine.  Voilà  ce  que  Meyerbeer  a  ma — 
gnifiquement  exprimé.  Relisez  le  rôle  de  Bertram,  surtout  les  ré— 
citatifs  du  premier  et  du  cinquième  acte  ;  il  n'en  est  pas  un  seul^ 
môme  le  moindre,  qui  ne  soit  un  mouvement,  un  transport,  ua. 
cri  d'infernal  et  paternel  amour. 

Pour  analyser  de  telles  figures,  ce  ne  sont  pas  seulement 
leurs  traits  généraux  et,  en  quelque  façon,  leurs  grandes  lignes 
de  vie,  qu'il  faut  suivre.  Les  moindres  mêmes  ont  leur  valeur. 
Le  cinquième  acte  de  la  Juive,  on  le  disait  plus  haut,  est  fait  de 
touches  brèves  et  fortes.  Il  ne  s'agit  que  de  les  voir.  Un  jour 
que  nous  le  relisions  avec  M.  Jean  de  Reszké,  je  me  rappelle 
comment  le  grand  artiste  comprit  ces  mots  d'Éléazar  à  Rachel  : 
a  Ils  veulent  sur  ton  front  verser  l'eau  du  baptême^  »et  tout  ce  qu'il 
y  sut  mettre,  outrela  tendresse  et  Tan^oisse,  de  haine  et  de  mé- 
pris. Un  détail  peut  achever  ainsi,  couronner  un  caractère.  Tel 
est,  au  premier  acte,  l'éclat  d'Eléazar  :  «  0  ma  fille  chérie!  >y  De 
même,  au  début  du  second  acte,  lorsque  parait  chez  le  vieil 
orfèvre  son  impériale  cliente,  deux  phrases,  l'une  obséquieuse  : 
«  Et  quel  honneur  pour  moi!  la  Princesse  Eudoxie!  »  puis  une 
autre,  emphatique  au  contraire  :  «  Une  chaîne  incrustée!  un  joyau 
magnifique.  Que  portait  autrefois  V empereur  Constantin!  »  suf- 
fisent à  marquer  tour  à  tour  la  bassesse  du  juif  et  l'avide  orgueil 
du  joaillier. 

Humanum  paucis  vivit  gcnus.  Devant  de  tels  passages,  on 
serait  tenté  de  prendre,  non  pas  à  contresens,  mais  dans  un 
>ens  détourné,  Tadage  latin,  et  d'admirer  comme  la  musique 
a  besoin  de  peu  de  chose  potir  créer  de  la  vie  et  de  l'hu- 
manité. 

« 

Ces  personnages  humains  et  vivans,  la  musique  excelle  à  les 
placer  et,  comme  on  dit,  à  les  situer  dans  le  temps  et  dans  l'es- 
pace, ou  plus  prédsément  dans  une  époque  et  dans  un  pays.  Ce 
u  est  point  autre  chose  qxn  forme  le  sens  ou  la  couleur  histo- 


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LES   ÉPOQUES   DE   LÀ  MUSIQUE.  637 

riqu£  et  pittoresque  de  l'opéra  français  en  général  et  de  Topera 
de  Mfeyerbeer  en  particulier.  i 

Historique  moins  que  légendaire,  Guillaume  Tell  est  une 
séri^  une  double  série  de  magnifiques  paysages  :  paysages  de 
JQurl^u  premier  acte  ;  au  second,  paysages  de  nuit. 

Partagée  entre  la  nature  et  Taction,  l'ouverture  elle-même  a 
fait  à  la  première,  et  de  beaucoup,  la  meilleure  part.  S'il  pouvait 
y  avoir,  dans  le  monde  sonore,  une  seconde  Symphonie  Pasto^ 
rale,ijeMe  serait  ici.  On  sait  la  beauté  des  trois  tableaux  ou  des 
troisfnoméns  rossiniens  :  le  calme,  l'orage  et  le  retour  du  calme. 
Le  premier  est  d'une  grandeur  et  d'une  mélancolie  k  la  Gha- 
teaufriand.  (Je  songe  à  ces  quatre  violoncelles,  moins  étranges 
que  fes  quatre  cors  du  Freischutz,  mais  plus  tendres,  et  dont  les 
voix  enlacées  et  qui  montent,  font  surgir  en  nous  aussi  je  ne  sais 
quellJB  vague  tendresse.) 

Uorage  est  peut-être  encore  plus  saisissant  quand  il  menace, 
puis  quand  il  s'éloigne,  que  lorsqu'il  éclate  et  se  développe.  Rap- 
pelez^vous  le  malaise,  l'angoisse  de  certaines  notes  posées  en 
syncopes,  et  comme  de  biais,  sur  des  roulemens  continus.  Puis, 
avec  quelle  facilité,  quel  naturel  et  quel  sourire  aisément  retrouvé 
renaît  le  calme,  non  plus  mélancolique  cette  fois,  mais  au  con- 
traire inondé,  ruisselant  de  joie.  Ce  chant  de  ranz,  porté  sur  des 
accords  de  quintes,  et  qui  passe,  —  un  seul  moment,  —  du  majeur 
au  nâineur  comme  de  la  lumière  h  l'ombre,  ce  chant  demeure 
jusqu'au  bout  grave  et  religieux.  Mais  autour  de  lui,  d'abord 
égayées  et  vives,  bientôt  enivrées,  éperdues,  s'enroulent,  se  dé- 
Toulent  et  rejaillissent  des  vocalises  de  flûte.  La  symphonie 
s'accroît  et  s'enrichit,  elle  s'éclaire,  elle  se  transfigure  en  une 
apothéose  admirable  de  plénitude  autant  que  de  légèreté.  Vrai- 
ment cela  n'est  pas  très  loin,  —  pour  un  instant,  car  cela  ne 
^ure  pas  davantage,  —  de  l'hymne  d'actions  de  grâces  par  où 
»  achève  le  poème  beethovenien. 

Dix,  vingt  paysages,  dans  le  premier  acte  de  Guillaume  Te/l, 
égalent  celui-là,  sans  le  reproduire.  Le  sentiment,  ou  mieux 
tous  les  sentimens  de  la  nature  animent  ces  chœurs  innom- 
brables, incomparables  môme  entre  eux,  variés  comme  le  mou- 
^'cment  ou  l'action  et  la  contemplation  ou  le  rêve,  comme  le 
torrent  dans  sa  course  et  le  lac  dans  son  calme  et  sa  pureté. 

C'est  l'idylle  d'un  peuple,  que  ce  premier  acte;  mais  le 
eecond  en  est  l'épopée.  Une  épopée  qui  reste  pastorale  et  u^^ 


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638  REVUE  DES   DEUK  MONDES. 

relie  encore,  je  veux  dire  où  les  forces  de  la  nature  conspirent 
avec  celles  de  Thumanité.  La  nature  s*y  retrouve  partout  pré- 
sente, agissante  partout  :  dans  l'adorable  chœur  de  la  nuit, 
dans  ces  quelques  arpèges,  dans- ce  tintement  de  cloche,  et  dans 
cette  harmonie  mourante,  la  chose  peut-être  la  plus  exquise,  avec 
deux  fameuses  terzines  de  Dante,  de  toute  la  poésie  et  de 
toute  la  musique  du  soir. 

La  nature  enveloppe  Mathilde,  oui,  Mathilde  elle-même  ;  elle 
Témeut  et  fait  trembler  ses  pas  sur  la  mousse,  tandis  qu'un 
souffle  d'orage  traverse  le  prélude  frémissant  qui  l'accompagne 
et  vient  s'éteindre  avec  le  dernier  roulement  de  timbales  de  la 
ritournelle  de  Sombres  forêts. 

Quant  au  finale  du  Riitli,  ce  nom  seul,  dont  il  est  juste 
qu'on  le  nomme,  dirait  assez  tout  ce  qu'il  doit  de  beauté  sereine  et 
presque  sainte  à  la  nature  encore,  au  triple  et  secourable  mystère 
de  la  nuit,  des  bois  et  des  eaux.  Ici,  de  nouveau,  que  de  sym- 
phonies pastorales  !  Que  de  parfums,  d'échos  et  de  murmures  I 
Que  de  bruits  de  pas  ou  de  rames  !  Quelle  profondeur  s'enfonce 
sous  les  arbres  et  quelle  fraîcheur  vient  des  flots  !  Comme,  à 
tout  épisode  dramatique,  à  l'arrivée  de  chacun  des  trois  cantons, 
un  épisode  pittoresque  répond  !  Comme  en  la  moindre  ritournelle, 
—  et  l  m  voudrait  un  mot  plus  relevé  pour  ces  nobles  effusions 
d'orchestre,  —  on  sent  la  présence,  l'influence,  la  complicité  se- 
crète et  sacrée  des  choses,  qui  sont  la  patrie  aussi,  qui  semblent 
demander  qu'on  les  sauve,  et  travailler  elles-mêmes,  tout  bas,  k 
leur  salut. 

Tout  cela,  dira-t-on  peut-être,  c'est  la  nature  sans  doute.  (Et 
ce  serait  déjà  beaucoup.)  Mais  Guillaume  Tell  est  quelque  chose 
de  plus  que  lauature  :  c'est  ime  nature  particulière  et  précisé- 
ment celle  dfï'la  Suisse,  non  de  la  France,  ou  de  l'Allemagne, 
ou  de  l'Italie.  Si  peu  que  vous  ayez  l'oreille  et  l'âme  d'un  musi- 
cien, avec  la  mémoire  d'un  voyageur,  vous  le  reconnaîtrez.  Mais 
à  quoi?  D'abord  à  des  analogies,  à  des  équivalences  générales 
entre  les  formes  visibles  et  les  figures  sonores  :  à  la  couleur  pas- 
torale de  la  partition,  à  son  caractère  de  laciea  ubertas^  de  force, 
de  fraîcheur  et  de  sérénité.  Enfin,  —  et  bien  que  peut-être 
on  ne  l'ait  point  assez  remarqué,  rien  ne  serait  plus  facile  que 
de  l'établir,  —  enfin  des  thèmes  de  ranz  des  vaches,  ces  chants 
populaires  ou  nationaux  de  la  Suisse,  ne  servent  pas  seulement 
de  fonds,  mais  de  motifs  à  la  plupart  de  ces  paysages  musicaux. 


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THJgmM- 


LES  ÉPOQUES   DE   LA   MUSIQUE.  639 

Rossini,  sans  les  répandre  à  profusion  dans  sa  partition,  les  y  a 
semés -d'une  main  plus  qu'on  ne  croit  attentive.  Il  en  a  fait 
l'atmosphère  qui  baigne  son  œuvre,  et  qui  l'embaume,  où  cette 
œuvre  repose  et  dont  parfois  elle  frémit.  Elle  leur  doit,  en  plus 
d'une  page,  son  caractère  local,  et  comme  authentique;  par  eux 
elle  se  trouve,  pour  ainsi  dire,  enxègle  si  ce  n'est  avec  l'histoire, 
au  moins  avec  la  géographie. 

L'histoire  I  Si  la  musique  de  Guillaume  Tell  n'évoque  ou  ne 
représente  pas  celle  des  temps  anciens,  elle  s'est  mêlée  un  jour 
à.  celle  de  son  temps,  et  l'opéra  d'un  Italien,  sur  un  sujet  suisse, 
xiè  fut  pas  tout  à  fait  étranger  à  l'une  des  révolutions  de  Paris. 
«  Le  lundi  26  juillet  1830,  l'affiche  de  l'Opéra  annonçait  pour  le 
^oir  même  Guillaume  Tell.  Le  matin,  vers  midi,  tout  le  per- 
sonnel du  théâtre  était  réuni  sur  la  scène.  Chacun  était  pré- 
occupé des  graves  événemens  qui  se  préparaient,  car  les  fameuses 
ordonnances  avaient  été  publiées  la  veille  et  l'esprit  de  l'émeute 
grondait  déjà.  On  causait  de  la  chose  publique  et  on  répétait 
4jruillaume  Tell.  Un  raccord  avait  été  jugé  nécessaire.    J'étais 
j)résent  à  cette  répétition,  seul  dans  la  salle  obscure,  oti  péné- 
-traient  par  momens  des  rumeurs  lointaines.  Lorsqu'on  arriva  au 
trio  célèbre,  et  que  Guillaume  s'écria  :  «  Ou  V indépendance^  ou  la 
mort!  »  un  frémissement  parcourut  le  théâtre,  et  les  h  mmes 
qui  se  tenaient  au  fond  de  la  scène  ou  qui  remplissaient  les  cou- 
lisses :  acteurs,  musiciens,  machinistes,  comparses,  soldats  de 
garde,  frappés  d'une  étincelle  soudaine,  accoururent  et  répétèrent 
le  cri  de  Guillaume.  Jamais  mouvement  réglé  par  un  habile 
metteur  en  scène  ne  fut  exécuté  avec  autant  de  chaleur  et  d'en- 
semble... Ce  fut  la   fin    de    la   répétition.    Beaucoup   de    ces 
hommes,  cachant  sous  leurs  vêtemens  une  arm'^    improvisée, 
partirent  et  allèrent  grossir  les  groupes  qui  agitaie  ^t  les  boule- 
vards. Peu  d'instans  après,  on  reçut  l'ordre  de  cesser  la  répéti 
tion  et  de  changer  le  spectacle...  L'histoire  sait  comment  il  fut 
changé  (!).>' 

Les  opéras  de  Meyerbeer  sont  historiques  d'une  autre  façon. 
Mais  de  celle-là  même,  tout  actuelle  et  comme  brûlante,  on  a 
prétendu,  —  plaisamment,  —  qu'ils  l'étaient.  «  La  foule,  écrivait 
quelques  années  plus  tard  Henri  Heine,  qui  n'épargna  jamais 
son  illustre  compatriote,  la  foule  se  presse  encore  à  l'Académie 

(1)  Halévy,  Derniers  souvenirs  et  portraits. 


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6i0  REVUE  DES  DEUX  MONDES 

de  musique  pour  voir  Hobert  le  Diable;  mais;  n'feîf  déplaise'* aux 
enthousiastes  de  Meyerbeer,  jo  pense  que  beaucoup  de  gens  ne 
sont  pas  seulement  attirés  par  le  charme  de  la  musique,  mais 
bien  par  le  sens  politique  du  livret.  Robert  le  Diable,  fils  d'un 
démon  aussi  réprouvé  que  Philippe-Égalité  et  d'une  princesse 
aussi  pieuse  que  la  fille  des  Penthièvre,  Robert  le  Diable  est 
poussé  au  mal,  à  la  révolution,  par  l'esprit  de  son  père,  et,  par 
celui  de  sa  mère,  au  bien,  c'est-à-dire  vers  Tancien  régime.  Ces 
deux  natures  innées  se  combattent  dans  son  âme;  il  flotte 
entre  les  deux  principes;  il  est  juste  milieu.  C'est  en  vain  que 
les  voix  de  Tabîme  infernal  veulent  l'entraîner  dans  le  mouve- 
ment; en  vain  qu'il  est  appelé  par  les  esprits  de  la  Convention, 
qui, nonnes  révolutionnaires, sortent  de  leurs  tombeaux; en  vain 
que  Robespierre,  sous  la  figure  de  M"°  Taglioni,  lui  donne 
l'accolade.  Il  résiste  à  toutes  les  attaques,  à  toutes  les  séduc- 
tions. Il  est  protégé  par  l'amour  d'une  princesse  des  Deux- 
Siciles,  qui  est  fort  pieuse  ;  et  lui  aussi  devient  pieux  ;  et  nous 
l'apercevons  à  la  fin,  dans  le  giron  de  l'Église,  au  milieu  du 
bourdonnement  des  prêtres  et  des  nuages  d'encens.  » 

Pour  «  mil  huit  cent  trente  »  que  puisse  être  par  certains 
côtés  Robert  le  Diable,  il  ne  l'est  tout  de  même  pas  à  ce  point,  et 
comme  sous  cet  angle-là.  Mais  qui  dira  jamais  à  quel  degré  les 
Huguenots  sont  «  quinze  cent  soixante-douze,  »  ou  plutôt,  — 
pour  leur  donner  plus  de  jeu,  —  xvi«  siècle,  et  xvi®  siècle  français, 
à  demi  protestans  et  catholiques  à  demi.  Réforme  et  Renaissance 
à  la  fois.  George  Sand  encore  l'a  dit,  —  au  moins  à  moitié, — dans 
la  lettre  que  nous  citions  plus  haut.  Sous  les  voûtes  du  temple 
de  Genève,  «  à  l'heure  hardie  et  vaillante  de  midi,  »  elle  a  \m 
«  debout  cette  statue  d'airain,  couverte  de  buffle,  animée,  par  le 
feu  divin  que  le  compositeur  a  fait  descendre  en  elle...  une  des 
plus  grandes  figures  dramatiques,  ime  des  plus  belles  personnifi- 
cations de  ridée  religieuse  qui  aient  été  produites  par  les  arts 
de  ce  temps-là,  le  Marcel  de  Meyerbeer.  »  El  bientôt  l'illustre 
«  voyageur  »  ne  la  vit  plus  seule,  cette  figure  héroïque.  Derrière 
^lle,  avec  elle,  «  la  Réforme,  cette  forte  idée  sans  emblèmes,  sans 
voiles  et  sans  mystérieux  ornemens,  m'ap parut  dans  sa  grandeur 
et  dans  sa  nudité.  Cette  église  sans  tabernacle  ni  sanctuaire,  ces 
vitraux  blancs  éclairés  d'un  brillant  soleil,  ces  murs  froids  et 
lisses,  tout  cet  aspect  d'ordre  qui  semble  établi  d'hier  dans  une 
église   catholique  dévastée,  théâtre  refroidi  d'une  installation 


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LES   ÉPOQUES   DE   LA   MUSIQVE.  ,     641 

ion  te  militaire,  me  frappèrent  de  respect  et  de  tristesse...  De  ces 
dalles,  que  n'échauffent  jamais  les  genoux  du  protestant,  sem- 
blaient sortir  des  voix  graves,  des  accens  d'un  triomphe  calme 
et  serein,  puis  des  soupirs  de   mourant  et  les  murmures  d'une 
agonie  tranquille,  résignée,    confiante,  sans  un  râle  et  sans  un 
gémissement.  C'était  la  voix  du  martyre  calviniste,  martyre  sans 
extase  et  sans  délire,  supplice  dont   la  souffrance  est  étouffée 
sous  l'orgueil  austère  et  la  certitude  auguste. 

<c   Naturellement  ces  chants  imaginaires  prirent  dans  mon 
cerveau  la  forme  du  beau  cantique  de  Topera  des  Huguenots,  »  Et 
le  romaneier-ppète,  artiste  par  surcroît  ce  jour-là,  de  s'écrier  avec 
eritliousiasme  :  a  0  musicien  plus  poète  qu'aucun  de  nous,  dans 
qxiel  repli  inconnu  de  votre  âme,  dans  quel  trésor  caché  de  votre 
intelligence  avez- vous  trouvé  ces  traits  si  nets  et  si  purs,  cette 
coixoeption  simple  comme  Tanlique,  vraie  comme  l'histoire,  lu- 
cide comme  la  conscience,  forte  comme  la  foi?  » 

Encore  n'est-ce  là  qu*uu  des  aspects  historiques  du  chef- 
d'œuvre.  La  musique  des  Huguenots  a  plus  d'une  façon  d'être 
«    AT  raie  comme  l'histoire.  »  Elle  sait  Tôtre  (aux  deux  premiers 
ao  tes)  selon  l'esprit  de  la  Renaissance,  comme,  aux  derniers, 
sviî  vant  l'idéal  luthérien.  Le  génie  de  Meyerbeer,  son  génie  his- 
torique, est  dans  ces  rencontres  et  ces  contrastes,  àonVie  Pro- 
p^ète  offrirait,  après  les  Huguenots,  des   exemples  non  moins 
éclatons.  Diversité  des  époques  et  diversité  des  pays,  la  couleur 
locale  ne  consiste  que  dans  le  sentiment  de  l'une  et  de  l'autre, 
®^  oette  couleur,  intense  ou  légère,  il  n'est  pas  un  de  ses  tableaux, 
^li  de  ses  décors,  où  Meyerbeer  ne  l'ait  répandue.   Est-il  besoin 
^®  citer  les  plus  fameux  et  les  plus  grandioses  :  le  cloître  de 
^ober^  le  Diable^  les  paysages  exotiques  de  l'Africaine^  la  cathé- 
^ï'ale  du  Prophète  et  ses  liturgies  triomphales;  au  cinquième 
^ctçr    jgg  Huguenots,  les  abords  du  temple  protestant;  au  troi- 
^lèixie,  le  Pré  aux  Clercs,  où  le  couvre-feu  se   traîne  dans  la 
"^^me  chaude  d'un  soir  d'été.  Chez  Nevers,  au  premier  acte, 
ti^avers  les  ensembles  trop,  souvent  sommaires,  un  peu  gros 
^^  Comme  brossés,  que  d'arabesques  ïait  courir  au  plafond  de  la 
^^H^  xine   ritournelle,  une  phrase  de  chant  ou  d'orchestre,  un 
T^^logue,  un  récit!   Un  peu  plus  loin,  quelle  sensation  defrai- 
f^exxr,  d'ombrages  et  d'eaux  courantes  nous  donne  le  oirélucîft 
^^tmimental  et  la-première  phrase  de  la  reine,  dès  que  ie  rideau 
^  lè^e  sur  les  jardins  et  la  riyière  de  Chenonceaux  I 

tOME  XXXY.  —   1906.  «ï 


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èi2  KEVUB  DBS  DEUX  MONDES. 


G 


Mi  Grand  opéra  français.  »  En  vérité^  je  n'en  vois  pas  un  autre 

i  plus  que  les  Huguenots  soit  digne  de  ce  nom.  Cette  musique 
^est  à  nous,  elle  est  nôtre  par  la  finesse  autant  que  par  la  puis- 
isance.  Elle  touche  en  nous  les  fibres  les  plus  sensibles  et  les 
cordes  les  plus  délicates.  Autant  que  les  grands  faits  de  notre 
histoire,  elle  évoque  nos  horizons  familiers  :  ceux  de  notre 
Paris,  au  troisième  acte,  et,  dans  les  deux  premiers,  ceux  d'une 
de  nos  plus  aimables,  de  nos  plus  françaises  campagnes.  «  0 
beau  pays  de  la  Tourainel  »  Rien  que  cet  hommage  féminin  et 
royal,  avec  ses  quatre  notes  et  son  accompagnement  léger, 
parmi  les  fluidités  de  Torchestre,  est  quelque  chose  de  délicieux. 
Et  je  ne  saurais  entendre  le  début  du  récit  de  Raoul  :  «  Non 
loin  des  vieilles  tours  et  des  remparts  d'Amàoise,  »  cette  intona- 
tion mineure  et  cet  accent  de  mélancolie,  et  ce  nom  qui  s'élève 
et  fait  silhouette  au-dessus  d'accords  qui  tremblent  comme  les 
vapeurs  du  matin,  sans  que  tout  cela  rende  l'aspect,  et  j'allais 
dire  le  visage  même  de  notre  douce  France,  un  peu  plus  présent 
à  ma  vue,  un  peu  plus  cher  à  mon  cœur. 

Voilà  de  la  géographie  encore  et  voilà  de  l'histoire.  On  a 
contesté  souvent  à  la  musique  le  don  de  pareilles  évocations. 
Gomment,  ont  demandé  ceux  qui  ne  la  comprennent  ni  ne  la 
sentent,  comment  pourraitr^Ue  figurer  une  époque,  un  pays?  — 
Gomment,  demanderons-nous  à  notre  tour,  comment  ne  le  pour^ 
rait-elle  pas,  et  pourquoi?  Pourquoi  l'esprit  des  temps  passés  et 
des  contrées  diverses  n'habiterait-il  point  en  elle?  Sans  doute  elle 
ne  l'exprimera  pas  toute  seule,  et  la  parole,  et  le  décor  seront  là 
pour  Ty  aider.  — Alors  c'est  le  décor  qui  représente  et  c'est  la  pa- 
role qui  décrit?  — Essayez  seulement  de  supprimer  la  musique; 
ne  conservez  que  le  texte,  les  châssis  et  les  toiles  peintes,  et,  de 
l'histoire  et  du  paysage,  vous  verrez  ce  qui  restera. 

Laissons  du  moins  cet  honneur  à  la  musique,  et  justement  à 
celle  que  nous  étudions  aujourd'hui.  S'il  est  vrai  que  la  mu- 
sique du  grand  opéra  français  ne  «  creuse  »  pas  toujours  ses 
personnages,  il  n'est  pas  moins  certain  qu'elle  les  enveloppe  et 
les  encadre,  qu'elle  leur  donne  le  recul  ou  le  lointain  du  temps 
et  de  l'espace.  Et  c'est  quelque  chose  encore  d'arriver  à  cette  gé- 
néralité relative,  quand  on  ne  peut  ajt.teindi;e  à  l'universel  et  à 
l'infini. 


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LES   ÉPOQUES    VE  LA.  MUSIQUE,  643 


Elle  7  arrive^  plus  d'une  fois,  à  cette  généralité,  par  deS' 
moyens  proprement  musicaux.  On  éprouve  quelque  scrupule  à 
le  dire,  la  chose  allant^  semble-t-il,  de  soi-même,  et  cependant 
il  le  faut,  le  c(mtraire  ne  se  disant  que  trop  aujourd'hui  :  si  le 
grand  opéra  français  n'est  pas  comme  lopéra  de  Mozart,  voire 
celui  de  Gluck,  un  des  chefs-d'cemvre  de  la  musique,  la  mu«* 
sique  y  a  pourtant  sa  part. 

Grand  musicien  dramatique,  le  Rossini  de  Guillaume  Tell 
est,  de  tous  les  maîtres  de  notre  opéra,  le  plus  purement  musi- 
eiai,  ou  le  musicien  le  plus  pur.  Dans  Tordre  de  la  beauté  rien 
que  sonore,  je  ne  sais  trop  ce  que  non  seulement  la  Muette  ou 
la  Juive,  mais  les  Huguenots  ou  le  PropA^f^,  pourraient  offrir 
d'égal  aux  deux  premiers  actes  du  chef-d'œpvre  de  Rossini. 

Pourtant,  jusque  dans  cet  ordre  supérieur,  quelques  pages 
de  l'opéra  d'Halévy,  de  l'opéra  d'Âuber,  sont  dignes,  —  et  l'on 
peut  croire  assurées,  —  de  ne  jamais  périr.  Malgré  le  thème 
central,  majeur  et  vulgaire  qui  la  dépare,  l'ouverture  de  la 
Muette  est  musicale  autant  que  dramaticpe.  La  fameuse  Prière 
est  d'un  excellent  style  polyphonique  et,  pour  le  sentiment  reli- 
gieux, très  supérieur  au  moderne  «  répertoire  >»  de  nos  églises. 
C'est  une  admirable  mélodie,  annoncée  par  un  récitatif  admi- 
rable, que  l'air  du  sommeil,  ce  chant  si  pur,  qui  s'élève  d'abord, 
comme  plus  d'une  phrase  illustre,  sur  les  degrés  de  l'accord  par^ 
fait  majeur,  pour  descendre  ensuite,  poiir  défaillir  et  tomber 
lui-même,  sur  la  modulation  mineure  qui  donne  tant  de  tristesse 
et  de  tendresse  à  ces  mots  :  «  Les  larmes  qui  tombent  encore  de 
ses  yeux.  » 

Belle  page  aussi  de  musique,  la  Pàque  de  la  Juive.  Belle,  pre- 
mièrement par  la  rectitude  et  presque  par  la  rigueur  des  lignes, 
par  la  couleur  tonale,  par  l'originalité  de  la  coupe  et  du  rythme; 
belle  ensuite,  et  d'une  autre  manière,  quand  la  psalmodie  se  dé^ 
tend  et  s'entr'ouvre,  et  que,  sortant  comme  une  fleur  mélodique, 
des  versets  et  des  répons  austères,  la  cantilène  d*Éléa£ar  monte 
et  s'épanouit.  Enfin  le  fameux  air  :  «  //  va  venir/  »  n'est  pas 
seulement  dramatique  ;  mêlé  de  mélodie,  de  déclamation  et 
d'orchestre,  il  est  trois  fois  musical.  Symétrique  et  cependant 
libre»  entrecoupé  de  vides,  ou  de  Mlanoeii  il  développe  entre  ses 


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644  REVUB  DES  DEUX  MONDES. 

deux  reprises  un  épisode  mineur  en  triolets,  où  passe  un  pres- 
sentiment funeste.  C'est,  au-dessous  de  la  prière  d'Agathe  et  de  la 
romance  de  Desdemona,  Tun  des  beaux  momens  consacrés  par 
la  musique  à  Tangoisse  de  l'attente,  à  Teffroi  de  la  solitude  et  de 
la  nuit. 

Mais  Guillaume  Tell^  encore  une  fois,  domine  tout  le  réper- 
toire. Les  deux  premiers  actes,  à  part  quelques  faiblesses,  dé- 
bordent vraiment  de  musique.  Mélodie,  harmonie,  orchestre, 
récitatif,  l'abondance  des  formes  sonores  n'a  d'égale  ici  que  leur 
pureté.  Le  chœur  d'introduction,  tel  autre  encore  (en  fa  majeur) 
semble  écrit  avec  la  plume  de  Mozart.  En  cette  longue  suite  d'c<  en- 
sembles, »  pas  un  andante  n'est  vide  et  pas  un  allegro ^  le  fmale 
excepté,  n'est  vulgaire.  Au  second  acte,  on  aimerait  pouvoir  tran- 
scrire le  petit  chœur  de  la  Nuit,  rien  que  pour  montrer  à  quelle 
extrême  beauté  l'extrême  simplicité  sait  atteindre,  et  comment, 
dans  une  série  d'inoubliables  accords,  une  faute  d'harmonie,  — 
qu'un  écolier  n'oserait  se  permettre,  —  peut  être  en  même  temps, 
avec  la  liberté  du  génie,  et  commise  et  rachetée. 

Est-il  un  élément  de  la  perfection  sonore  qui  manque  au 
prélude  romantique,  puis  à  la  ritournelle  (de  quatre  mesures), 
enfin  aux  deux  strophes,  classiques  et  quasi  virgiliennes,  de 
Sombres  forêts?  Avec  ses  trois  mouvemens  :  son  premier 
allegro  qui  se  modère  et  se  contient,  son  andante  ultra-pathé- 
tique et  son  finale  enivré  d'enthousiasme,  qu'est-ce  que  le  fameux 
trio,  sinon  l'ébauche  ou  le  raccourci  d'une  symphonie  ?  En  rap- 
pellerons-nous les  élans,  ou  les  éclats,  et  le  foudroyant  effet  que 
produit,  non  pas  même  telle  phrase,  mais  telle  note,  et  certains 
sanglots,  certains  cris  d'Arnold,  qui  demeurent  tout  de  même 
un  chant. 

Dans  la  vaste  scène  du  Rtitli,  tout  est  musique.  Les  haran- 
gues de  Guillaume  y  sont  des  chefs-d'œuvre  d'éloqpience  à  la  fois 
chaude  et  sobre,  de  lyrisme  verbal  et  chantant.  Partout  les  chœurs 
et  les  soli  se  croisent  et  se  font  équilibre.  De  nombreux  épisodes 
ne  forment  ici  qu'une  scène  diverse,  mais  homogène.  L'éclat  et  la 
solidité  de  l'orchestre  ne  le  cèdent  en  rien  à  la  variété  des  mélo- 
dies, des  rythmes  et  des  mouvemens.  Ceux-ci,  même  rapides, 
restent  graves,  et  le  chœur  syllabique  sur  ces  paroles  :  «  Guil- 
laume, tu  le  vois!  »  doit  à  sa  vivacité  môme  autant  qu'au  mode  mi- 
neur et  au  pianissimo,  son  caractère  fiévreux  et  haletant.  Tantôt 
là  polyphonie  —  des  voix  ou  de  l'orchestre  —  se  divise  ;  tantôt 


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LES   ÉPOQUES    DE   LA   MUSIQUE.  645 

elle  se  rassemble,  et  dans  un  unisson  imprévu  et  terrible  («  Un 
esclave  n'a  pas  de  femme ^  Un  esclave  n'a  pas  d'enfant  »)  elle  porte, 
elle  frappe  tout  entière  et  d'un  seul  coup.  Enfin  le  dernier  en- 
semble vaudrait  à  lui  seul  une  longue  analyse.  Dépouillé  du  drame, 
de  la  parole  et  de  la  décoration,  il  reste  néanmoins  ime  admirable 
période  musicale.  Il  l'est  par  Tjntroduction  rayonnante  et  triom- 
phale, où  les  accords  parfaits,  que  les  trompettes  sonnent, 
s'étagent  comme  les  degrés  d'une  échelle  de  lumière.  Il  Test  par 
la  noblesse,  par  l'éclat  de  la  mélodie  mère  ou  maîtresse  ;  par  le 
double  mouvement,  flux  et  reflux  véritable,  qui  l'apporte  et  la 
remporte  tour  à  tour;  il  l'est  par  le  développement  de  l'idée, 
aussi  bien  que  par  la  qualité  de  Tidée  elle-même;  il  Test,  en  deux 
mots,  autant  que  par  la  pureté  de  son  principe,  par  la  magnifi- 
cence de  son  progrès  et  la  force  irrésistible  de  son  cours. 

Oui,  le  musicien  de  la  scène  des  Cantons  est  plus  pur  que 
celui  de  la  Bénédiction  des  poignards.  Mais  le  second  fut  maintes 
fois  un  grand  musicien  aussi.  Beaucoup  de  nos  jeunes  com- 
positeurs le  méprisent  aujourd'hui,  qu'il  aurait  méprisés  bien 
davantage.  Le  nom  seul  de  la  Bénédiction  des  poignards  attes- 
terait asisez  quel  ordonnateur,  quel  architecte  de  sons  fut  le  com- 
positeur des  Huguenots,  Nous  ne  verrons  pas  s'écrouler  non 
plus,  quoi  qu'on  en  dise,  la  cathédrale  de  Munster,  ou  la  salle  du 
«  Conseil  supérieur  de  la  marine  »  à  Lisbonne,  et  <(  quand  il 
bâtissait  de  sa  main  colossale,  »  ce  n'est  pas  toujours  en  drama- 
turge seulement  que  Meyerbeer  bâtissait. 

Si  parfois  le  théâtre  l'emporte,  ou  l'égaré  au  delà  de  la  mu- 
sique, —  pour  ne  pas  dire  au-dessous,  —  comme  la  musique, 
ailleurs,  le  ramène  et  le  relève  !  Alors,  entre  les  deux  élémens 
de  son  art,  que  de  conjonctions  heureuses  !  Au  début  de  la  con- 
juration des  Huguenots^  quel  trait  de  génie,  et  de  génie  musical, 
que  certaine  modulation  découvrant  sous  l'appel  de  Saint-Bris  : 
«  Écoutez!  Écoutez!  »  de  nouvelles  et  terribles  profondeurs! 
Trouvailles  musicales  aussi,  les  accords  enharmoniques  sur  les 
premières  paroles  de  la  Bénédiction  des  poignards  :  «  Glaives 
pieux!  Saintes  épées!  »  et,  plus  loin,  certaine  dissonance  de  se- 
conde quand  éclate  V  «  Anatfième  sw*  eux!  »  plus  loin  encore, 
dans  le  duo,  les  quintes,  rudes  et  sinistres,  où  se  pose  la  sinistre 
demande  :  «  Entends-tu  ces  sons  funèbres  ?  » 

A  peine  mélodiste,  disait-on  naguère,  et  trop  mélodiste,  trop 
italien,  à  ce  qu'on  prétend  aujourd'hui,  Meyerbeer,  à  côté  de  mé- 


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646  RETUE  DES  DEUX  MONDES. 

lodies  médiocres,  en  a  créé  de  sublimes.  Est-il  besoin  de  citer 
les  plus  beaux  de  ses  cbants  :  dans  le  duo  des  HugenotSy  le  fameux 
«  Tu  ras  dit,  »  enivré  d'amour  et  d'épouvante  ;  ou  la  stropke  de 
Vasco,  saluant,  dans  l'extase  aussi,  des  rivages  nouveaux  et 
radieux? 

L'orchestre  de  Meyerbeer  sait  chanter,  agir,  comme  les  voix. 
C'est  lui  qui,  dés  le  début  du  Prophète,  nous  présente  en  quelque 
sorte  Fidès.  Il  figure  sa  démarche  un  peu  lasse,  im  peu  lourde, 
sa  babillarde  et  souriante  bonhomie.  Plus  tard,  sous  les  voûtes 
gothiques,  à  l'heure  de  la  tragique  rencontre  du  fils  et  de  la 
mère,  l'orchestre  encore  intervient  et  participe.  Il  s'étosae,  il 
s'indigne,  il  finit  par  céder  avec  elle  ;  il  ordonne,  implore,  et 
triomphe  avec  lui.  Dans  le  célèbre  unisson  de  t Africaine^  l'or- 
chestre, toujours  l'orchestre,  sert  de  héraut  funèbre  à  Selika  ve* 
nant  chercher  la  mort.  Prêt  à  bénir  Valentine  et  Raoul,  tandis 
que  Marcel  un  moment  se  recueille,  un  instrument,  un  seul 
(clarinette  basse)  expose  en  quelque  sorte  le  sujet  de  la  nuptiale 
et  sombre  homélie;  il  en  prononce  l'exorde  et,  triste,  pieux  et 
fidèle,  ensuite  il  y  répond. 

On  sait  quelle  a  toujours  été,  dans  l'opéra  français,  la  valeur 
du  récitatif.  Guillaume  Tell  et  les  quatre  partitions  de  Meyer- 
beer en  offrent  à  tout  moment  des  exemples  et  des  chefs-d'œu\Te. 
Nous  avons  cité  plus  haut  les  sublimes  divagations  d'Arnold. 
Plus  retenu,  moins  libre  et,  comme  on  dit,  ,«  obligé,  »  mêlé 
d'orchestre,  en  un  mot  moins  italien,  le  récitatif  de  Meyerbeer 
se  compose  et  s'organise  davantage.  En  outre  il  se  fond  mieux 
avec  les  autres  élémens  du  style  dramatique  et  musical.  Entre 
les  ce  endroits  forts,  »  selon  l'expression  du  Président  de  Brosses, 
la  musique  de  Meyerbeer  ne  faiblit  ni  ne  se  dérobe.  Elle  excelle 
au  contraire  dans  les  transitions.  Là,  quelques  mesures  de  récit, 
mais  d'un  récit  accompagné,  commenté;  les  accens  de  la  voix,  le 
discours  soutenu  par  quelques  accords,  quelques  mouvemens  de 
l'orchestre,  tout  cela  donne  aux  moindres  scènes  qui  séparent 
les  <c  morceaux,  »  ou  plutôt  qui  les  unissent  et  les  soudent  en- 
semble, un  caractère,  une  vie  égale  et  parfois  supérieure  à  celle 
dont  les  «  morceaux  »  mêmes  sont  animés. 

Il  n'est  pas  jusqu'à  la  symphonie  et  au  leitmotiv,  —  cette 
application  particulière  de  la  symphonie  au  drame  en  musique, 
—  qui  ne  joue  dans  l'opéra  de  Meyerbeer  un  rôle  encore  élé- 
mentairdy  mais  déjà  cependant  un  rôle.  Dans  rintjfodu6tio&  des 


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LE8   EPOQUES   DE   LA   MUSIQUE.  617 

Huguenots  et  maintes  fois  au  cours  de  l'ouvrage,  le  choral  de 
Luther  ne  fait  guère  que  revenir  et  ne  va  pas,  —  ou  presque  pas, 
—  jusqu'à  se  transformer.  Le  motif  éclatant  et  triomphal  par  où 
commence  la  marche  du  Prophète,  est  celui  qui  naguère,  alors 
incertain  et  timide,  annonçait  le  récit,  fait  par  Jean  à  ses  sombres 
conseillers,  du  songe  auquel  il  refusait  de  croire.  Ici  la  seule 
intensité,  le  degré  de  force  ou  de  couleur  des  sons,  marque  toute 
la  différence  entre  les  promesses  du  rêve  et  leur  accomplisse- 
ment. Mais,  au  premier  acte  de  Robert  le  Diable,  c'est  en  leit- 
motiv véritable,  que  la  ballade  de  Raimbaud  est  traitée.  Toute 
simple  d'abord  et    très   claire,  il   suffit  du  mode  mineur,    de 
quelques  accords  de  septième,  aux  intervalles  diminués,  pour  la 
coixipliquer  et  Tassombrir,    pour   en  dégager  à  demi  le   mys- 
tère et  la  menace,  qu'au  début  elle  ne  semblait  pas  contenir. 

Dans  ce  qu'on  nomme  la  symphonie,  il  convient  de  distin- 

g^uerdeux  élémens,  ou  deux  principes.  Le  premier  n'est  guère 

o-^tjpe  chose  que  le  nombre  et  la  variété  des  instrumens,  leur 

tiiKxl)re,  ou  leur  couleur,  et  leur  faculté  d'expression.  Le  second, 

plus  intellectuel  en  quelque  sorte,  et  qui  tient  du  raisonnement 

^^    de  la  logique,  consiste  à  développer  uujb  idée  musicale,  à  la 

^^Iti plier  par  elle-même,  à  tirer,  à  déduire  d'elle  tout  ce  qu'elle 

l'en,  ferme  et  peut  donner.  De  ces  deux  ordres,  qui  se  touchent  et 

^^  se  confondent  pas,  le  premier  est  plutôt  celui  de  l'orchestra- 

*ioxx  ;  l'autre,  celui  de  la  symphonie  proprement  dite.  Ce  dernier 

uoiriaine,  où  Wagner  devait  un  jour  entreprendre  de  transporter, 

voxi*e  d'enfermer  le  drame  lyrique,  ne  fut  que  rarement  le  ter- 

T^^xxx  de  notre  musique  et,  pour  ainsi  dire,  jamais  celui  de  notre 

S^^iicî  opéra.  Pourtant  on  trouve  çà  et  là  dans  l'œuvre,  non  pas 

"^    liossini,  mais  de  Meyerbeer,  des  esquisses  ou  des  amorces  de 

^y^^phonie.  C'en  est  une  que  l'introduction  de  Robert  le  Diable, 

^^  1^  motif  de  la  future  «  Évocation  des  nonnes  »  est  thémati- 

9^^  ixient  travaillé.  C'en  est  une  encore,  —  et  même  un  peu  plus 

^A^^ncée,  »  ou  «  poussée,  »  —  que  certain  passage  du  quatrième 

^*^   du  Prophète,  où  trois  ou  quatre  notes  de  Fidès  («  Et  toi,  tu 

^^^e  connais  pas  !  »)  circulant  à  travers  la  polyphonie  des  voix 

^ô  l'orchestre,  la  soutiennent  et,  pour  ainsi  dire,  la  nour- 

"^^ont  tout  entière. 

j        -^insi  les  diverses  formes  de  la  musique,  et  de  la  musique 

^liéâtre,  se  partagent,  sans  que  l'une  ou  l'autre  y  domine,  le 

*   -^^^^  que  nous  achevons  d'analyser.  Nous  avons  parlé  précé- 


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648  BStVB  lies  HBux 


déminent  d'  «  opéra  récitatif»  et  d'  «  opéra  mélodique.  nVn  opéra 
symphonique  »  fera  quelque  jour  l'objet  de  notre  dernière  étude. 
On  pourrait  qualifier  d'éclectique,  ou  de  composite,  le  grand 
opéra  français,  et  même,  pour  en  définir  la  nature  musicale  oa 
spécifique,  —  j'entends  celle-là  seulement,  —  ce  serût  peut-être 
le  terme  le  meHleur. 

VI 

«  Les  vieilles  formes  s'usent.  L'opéra  en  cinq  actes  n'est  plus 
possible.  ))  Ainsi  parlait  déjà  Meyerbeer  à  Blaze  de  Bury.  Et 
Richard  Waglier,  adorant  encore  ce  qu'un  jour  il  devait  brûler, 
avait  écrit  cet  éloge  funèbre  de  l'opéra  meyerbeerien  :  «  En  ce 
sens,  on  ne  peut  rien  concevoir  de  plus  élevé.  Nous  compre- 
nons que  le  point  culminant,  dans  toute  l'acception  du  mot,  a 
été  atteint,  et  de  môme  que  le  plus  grand  génie  éclaterait,  s'il 
voulait,  dans  l'ordre  d'idées  de  Beethoven,  non  pas  même  enché- 
rir sur  sa  dernière  symphonie,  mais  seulement  essayer  de  par- 
tir de  là  pour  aller  plus  loin,  de  même  il  parait  impossible  que, 
dans  cet  ordre  d'idées  où  Meyerbeer  a  touché  la  limite  extrême, 
on  veuille  encore  s'avancer  au  delà. 

((  II  nous  faut  nous  arrêter  à  l'opinion  que  cette  dernière 
époque  de  la  musique  dr»na tique  s'est  fermée  avec  Mey^beer, 
et  qu'après  lui,  comoM  après  Haendel,  Gluck,  Mozart  et  Beetho- 
ven, Tidéal  peur  cette  période  doit  être  considéré  comme  atteint 
et  impossibto  à  dépasser;  mais  aussi  que,  dans  sa  puissance  infa* 
tigable  de  création,  le  temps  apportera  une  nouvelle  direction 
qui  permettra  de  faire  ce  que  ces  héros  ont  fait  (1).  » 

Le  temps,  on  le  sait,  n'a  pas  été  sourd  à  l'appel  de  Wagnes, 
infidèle  à  son  espérance.  Wagner,  accomplissant  lui-même  ^a^ 
prophétie,  le  Wagner  d'après  Rienzi,  le  Wagner  du  Vaisse^^ 
Fan/âme,    de    Tannhàuser  et  de  Lahengrin,  devait  donner        V 
«  nouvelle  direction,»  tracer  lefutm*  chemin  et  le  suivre  ensu^Si 

jusqu'au  bout.  L'ancienne  voie,  celle  que  nous  venons  de  parcour "i 

est  aujourd'hui  presque  déserte;  elle  garde  pour  seule  parure  ^ 
magnificence  de  ses  ruines  et  de  ses  tombeaux.  Aucun  de  ce-  ^^ 
iqui,  depuis  uu  demi -siècle  peut-être,  y  passèrent,  ne  sembl^^'  } 
avoir  élevé  de  monument  immortel.  Avant  même  de  subir  l'K-B- 

(1)  Traduit  par  MM.  Soubies  et  Malherbe  dans  un  article  sur  Wagner  et  Me^<0A 
Jœer  {Mélanges  sur  Wagner). 


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^T^ppw 


LES   ÉPOQUES   DE  LÀ   MUSIQUE.  649 

fliience,  retetîvement  récente  encore,  de  Wagner,  la  musique 

françafee  avait  d'elhe-méme  cherché  d'autres  routes.  Ce  n*est  pas 

dans  la  mesure  où  il  se  rapproche  du  «  grand  opéra,  »  mais  au 

contraire  dans  celle  où  il  s'en  éloigne,  que  le  Faust  de  Gounod 

parut  et  demeure  en  France  un  chef-d'œuvre  sans  précédent.'»Et 

depuis,  on  peut  assurer  que  l'évolution  de  notre  musique  ''de 

t-héâtre  s'est  opérée  en  dehors,  si  ce  n'est  à  l'encontre  du  genre 

^ue  nous  achevons  d'étudier.  Sans  doute  on  l'a  vu  se  défendre, 

r>ii  se  survivre,  et  pousser  quelques  rejets  encore.  Par  exemple, 

.Bnmlei,  le  Roi  de  Lahore  et  Patrie  furent  très  loin  de  rendre  à 

1  ^idéal  ancien  c^s  hommages  sans  éclat.  Mais,  tout  de  même,  les 

.^^^ri  VIII  et  les  Ascanio,  ses  «  grands  opéras,  »   ne  font  pas 

«Kussi  grand  un  Saint-Saëns,  que  sa  tragédie  musicale  ou  son 

oratorio  dramatique   de    Samson  et   Dalila.   Plus  on  regarde 

o.t:&jourd'hui,  —  ou  plus  on  écoute,  ^-  et  plus  on  trouve  ailleurs 

qxjÊ.  ^  dans  le  grand  opéra,  je  veux  dire  en  des  œuvres  plus  sobres 

ot       plus  intimes,  dépourvues  d'apparat  et  d'appareil,  qu'elles  se 

xio>:wQment  d'ailleurs  Carmen  ou  le  Foi  cTVSy  Manon  ou  Wprthûr 

l'fc^onneur  actuel  de  la  musique  française  renouvelée. 

Aimez,  »  a  dit  le  poète, 

Aimez  ce  que  jamais  on  ne  verra  deux  fois. 

Aimons  ainsi  notre  grand  ppéra  national.  Aimons-ie  d'uiï' 
^-^''inour  en  quelque  sorte  historique  et  rétrospectif.  Aimons-le- 
^^^  luons-le,  car  nous  ne  le  reverrons  plus. 

Gamilli::  Bkllauguk. 


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iES  TBMMHAUOI  de  LKRnTDRe 


LE   CRÉDIT  AGRICOLE 


I.   —     LE    CRÉDIT    AGRICOLE    EN   ALLEMAGNE    :     CAISSES    SCHULTZE-DEUTSC^ 
BT  CAISSES  RAIFFEISBN 

Parmi  les  questions  qui,  depuis  une  quinzaine  d'années, 
préoccupent  hommes  politiques»  agriculteurs,  économistes,  il 
convient  de  rappeler  tout  spécialem^ent  le  crédit  agricole.  Le 
crédit,  cette  alchimie  réalisée,  cette  algèbre  de  la  richesse,  cet 
idéal  de  l'argent,  est-il  utile,  nécessaire,  applicable  à  Tagricul- 
ture?  ytile,  nécessaire  :  comment  en  doutei^  en  présence  de  cette 
concurrence  étrangère  qpi,  toujours  menaçante,  prescrit  impé- 
rieusement de  perfectionner  sans  cesse  les  méthodes,  de  trans- 
former Toutillage,  toutes  choses  qui  exigent  de  nouveaux  capi- 
taux? Et,  en  descendant  du  général  au  particulier,  le  cultivateur 
n'a-t-il  pas  besoin  de  trouver  de  Targent  à  bon  marché  eu  cer- 
tains cas,  afin  de  parer  à  des  pertes  imprévues,  de  franchir  une 
crise  momentanée,  d'échapper  à  l'usurier  des  campagnes, 
d'attendre  l'instant  favorable  pour  livrer  au  commerce  sav  récolte? 
Applicable  :  ici  commence  la  difficulté  ;  maint  effort  a  déjà  été 
tenté,  maint  projet  mis  en  avant,  discuté  savamment,  mainte 
tentative  a  avorté  :  on  échouait  pour  avoir  méconnu  les  diffé- 
rences profondes  qui  séparent  le  crédit  commercial  et  le  crédit 

(1)  Voyez  la  Revue  des  i"  décembre  1904,  15  juillet  1905  et  1*'  mai  1906. 


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LES  TRANBFOSlMATIOIfS  DE  L'AGRICULTURE.  631 

agricole.  Tout  distingue,  en  effet,  le  fabricant  et  Tagriculteur  : 
procédés,  but,  moyens,  nature  des  choses.  Le  premier  achète  de 
la  matière  première  pour  la  transformer;  le  second  crée  lui- 
même  la  matière  première  pour  les  plantes  et  les  animaux,  il 
dispose  de  la  vie,  selon  le  mot  de  Laveleye,  de  la  puissance  de 
muHiplication  ;  le  fonds  de  roulement  de  l'un  est  essentiellement 
mobile,  se  renouvelle  toujours,  celui  de  l'autre  est  par  essence 
fixe,  immeuble  par  destination.  Le  fabricant  achète  et  revend  à 
terme,  Tagriculteur  opère  presque  toujours  argent  comptant.  Les 
opérations  de  l'industrie  et  du  commerce  sont  rapides,  les  béné- 
fices faciles  à  prévoir;  les  opérations  de  ^ragriculture  sont  à 
long  terme  ;  elle  fait  à  la  terre  des  avances  qui  ne  lui  sont  pas 
toujours  remboursées,  car  le  soleil,  la  pluie,  deviennent  parfois 
ses  collaborateurs  et  parfois  ses  plus  cruels  ennemis  :  une  sèche* 
resse,  un  orage  violent,  une  épizootie  peuvent  détruire  en  quel- 
ques jours  les  plans  les  mieux  concertés.  Elle  ne  saurait  donc, 
comme  le  commerce  et  l'industrie,  s'accommoder  dupapier  court, 
il  lui  faut  du  papier  long,  il  lui  faut  du  temps.  Or  ce  qui  fait  le 
profit  du  banquier,  c'est  le  mouvement  de  l'argent;  donc,  toutes 
choses  égales,  l'escompte  agricole  sera  moins  rémunérateur  que 
Tescompte  commercial.  D'autre  part,  la  situation  du  cultivateur, 
moins  exposé  aux  brusques  virevoltes  de  la  fortune,  ne  se  dissi- 
mule pas  aisément;  de  plusieurs  lieues  à  la  ronde,  on  sait  s'il 
est  mal  dans  ses  affaires  ou  s'il  a  de  quoi.  Il  suffit,  au  contraire, 
d'une  spécuidlion  malheureuse  pour  qu'un  industriel,  bon  au- 
jourd'hui, devienne  mauvais  demain.  Il  y  a  donc  moins  de 
danger  à  consentir  un  an  de  crédit  à  celui-là  que  trois  mois  à 
celui-ci  :  crédit  signifie  confiance,  et  qui,  mieux  que  la  terre  et 
l'homme  de  la  terre,  mérite  d'inspirer  confiance? 

Mais  ce  sentiment  qui  va  se  monnayer,  peut-on  dire  qu'on  le 
retrouve  dans  le  crédit  foncier  ?  Celui-ci  livre  un  immeuble 
conune  garantie  d'une  dette?  Est-ce  là  le  crédit,  ou  n'en  est-ce 
pas  un  peu  l'antipode,  je  dis  un  peu,  car  il  comporte  lui-même 
quelque  aléa,  l'immeuble  pouvant  être  atteint  par  une  déprécia- 
*tion  impossible  à  prévoir,  le  débiteur  recourant  parfois  et  avec 
succès  à  des  ruses  qui  font  plus  d'honneur  à  son  sens  diploma- 
tique qu'à  sa  bonne  foi.  Le  prêt  sur  hypothèque,  cela  rappelle 
en  quelque  n^sure  les  contrats  par  lesquels  le  beau-père  marie 
sa  fille  selon  la  coutume  de  Normandie,  l'épée  au  côté  :  il  ne  se 
méfie  pas,  mais  il  ne  se  fie  point,  et  préfère  la  précaution  inu- 


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652     -.-.  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

tile  à  Tabsence  de  précautions;  on  peut  le  comparer  à  un  général 
avisé  qui  envoie  de  toutes  parts  des  éclaireurs,  des  espions, 
place  lui-même  ses  grand'gardes,  et  n'abandonne  au  hasard  que 
ce  qu'il  ne  peut  lui  enlever. 

Le  crédit  agricole  proprement  dit  suppose  Tabsence  de  toute 
garantie  foncière,  soit  que  le  débiteur  ne  puisse,  soit  qu'il  ne 
veuille  la  consentir.  Il  peut  avoir  besoin  d'argent  pour  acheter 
des  engrais,  du  bétail,  des  instrumens  :  il  le  trouve  cet  argent, 
mais  à  quel  prix  !  Que  de  contrats  usuriers,  ne  fût-ce  que  ce 
système  de  ia  retenue,  consacré  en  fait  par  le  Code  civil  et  très 
usité  dan3  l'Est,  où  le  bailleur  donne  du  bétail  au  preneur,  mais 
partage  avec  lui  le  profit  et  la  perte  :  ainsi  il  retire  son  capital 
plus  la  moitié  du  croit,  et  le  preneur  qui  garde,  soigne,  nourrit 
les  bfttes,  n'a  que  l'autre  moitié. 

Il  fallait  donc  en  passer  par  la  volonté  de  ces  usuriers  ou 
demi-usuriers  ruraux,  qui,  après  tout,  rendent  encore  des  ser- 
vices à  leurs...  victimes  :  car  on  ne  pouvait  donner  en  gage  ni 
les  récoltes  engrangées,  ni  les  animaux  à  l'étable,  l'article  2076 
du  Gode  civil  ne  permettant  la  constitution  du  gage  mobilier 
qu'avec  déplacement  de  l'objet.  Donc,  point  de  crédit  réel  mobi- 
lier (1).  Le  cultivateur  avait-il  du  moins  la  ressource  du  crédit 
personnel,  pouvait-il  trouver  du  crédit  sur  sa  seule  signature? 
Ici  encore,  d'autres  difficultés  surgissaient  :  privilège  du  bailleur 
vis-à-vis  du  fermier,  juridiction  commerciale  fermée  aux  créan- 
ciers obligés  de  subir  les  longues  et  coûteuses  formalités  des 
tribunaux  civils,  papier  du  cultivateur  repoussé  par  la  Banque 
de  France. 

Utile,  nécessaire,  difficile  à  organiser,  le  crédit  rural  offre 
aussi  ses  dangers,  dangers  tels  que  certains  esprits  timorés  ont 
conclu  contre  lui,  parce  qu'il  conduit  souvent  à  la  ruine  le  culti- 
vateur en  le  surchargeant  de  dettes  qu'il  ne  peut  amortir  avec 
les  revenus  de  sa  terre;  c'est  sans  doute  en  ce  sens  qu'on  a 
affirme  que  le  crédit  soutient  l'agriculteur  comme  la  corde  sou- 
tient le  pendu.  Là  comme  ailleurs,  tout  dépend  de  l'usage  qu'on 
eu  fait,  et  il  est  certain  que  beaucoup  de  propriétaires  animés  do 

(i)  On  dit  que  le  crédit  est  personnel  lorsqu'il  a  pour  seule  base  la  confiance 
qu'inspire  la  personne  de  l'emprunteur  ;  il  est  réel  lorsqu'il  a  pour  garantie  les 
biens  du  débiteur.  Ce  crédit  réel  est  mobilier  ou  hypothécaire^  suivant  que  les 
biens  donnés  en  garantie  sont  meubles  ou  immeubles.  En  réalité,  le  crédit  est 
]'::ciiange  d'une  valeur  présvr.le  ovec  une  autre  dans  l'avenir. 


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LES  TRANSFORMATIONS   DE   L  AGRICULTURE.  653 

l'esprit  d'utopie,  ou  ayant  plus  grands  yeux  que  grand  ventre^ 
comptent  sur  leurs  champs  comme  Perrette  sur  son  pot  au  lait, 
et  jonglent  avec  leur  patrimoine  comme  certains  financiers  avec 
les  milliards  du  budget  de  TÉtat.  //  proprietario  si  mangia  il 
podere.  Proscrire  cependant  le  crédit  agricole  parce  qu'il  pré- 
sente ces  inconvéniens,  ce  serait  raisonner  à  la  façon  de  ceux 
qui  condamnent  l'instruction,  les  chemins  de  fer,  Tautomobile, 
l'électricité,  parce  qu'ils  font  des  victimes. 

Ce  n'est  pas  que  le  problème  n'ait  préoccupé  en  France  maint 
esprit;  au  xviii^  siècle,  on  publiait  déjà  des  projets  de  crédit 
agricole,  et,  en  1840,  le  ministre  de  TAgriculture  chargeait 
M.  Royer  d'étudier  les  sociétés  de  crédit  agricole  eu  Allemagne. 
Mais  tandis  que  nous  cherchions  vainement  la  formule  libé- 
ratrice, d'autres  pays  avaient  réussi  :  leur  exemple  démontra 
quïl  n  y  a  rien  ici  de  chimérique,  et  qu'on  ne  s'acharne  pas  à  la 
découverte  de  la  pierre  philosophale.  En  Allemagne,  les  pre- 
mières sociétés  de  crédit  ont  plus  d'un  siècle  d'existence  :  les 
Landschaften  provinciales  (corporations  de  propriétaires)  émet- 
taient des  obligations  foncières  au  moyen  desquelles  on  faisait 
des  prêts  hypothécaires  entre  associés.  Voilà  Torigine  du  crédit 
•foncier.  Aujourd'hui  elles  consentent  des  prêts  remboursables 
en  cinquante-cinq  ans,  à  4  et  demi  pour  100,  intérêts  et  amor- 
tissement compris;  ne  touchant  aucun  dividende,  elles  n'exi- 
gent du  débiteur  que  les  frais  d'administration,  à  peine  un  quart 
pour  100.  Beaucoup  prélèvent  sur  leur  réserve  la  somme  néces- 
saire pour  créer,  au  profit  de  leurs  membres,  un  crédit  agricole 
mutuel  mobilier.  Ainsi  fit,  il  y  a  vingt-sept  ans,  la  Landschaft 
de  Brandebourg,  qui  avança  500  000  marks  pour  accorder  à  ses 
adhérens  des  prêts  sans  hypothèque.  Ailleurs,  ce  sont  les  États 
provinciaux  qui  fournissent  aux  sociétés  d'agriculteurs  les  fonds 
nécessaires  :  la  caisse  agricole  de  Lausitz  a  pris  naissance  de  la 
sorte  au  moyen  d'une  avance  de  4  500000  marks. 

Les  associations  Schultze-Delitsch  (Worschuss-vereine)  ou 
sociétés  d'avance  sont  surtout  urbaines,  comprennent  assez 
souvent  plusieurs  communes,  possèdent  un  capital.  Quand  on 
-voit  ce  qu'il  a  fallu  de  dévouement,  d'intelligence,  de  travail 
doux  et  patient  à  des  hommes  comme  Schultze  et  Raiffeisen  pour 
réussir  et  mener  à  bien  leur  apostolat,  on  s'étonne,  —  et  l'on  ne 
peut  s'empêcher  d'admirer,  d'avoir  confiance  dans  les  destinées 
de  rhumanité  qui,  dans  tous  les  ordres,  voit  sans  cesse  surgii 


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68i  RETCB   DS8   DEUX  JffOBîDi». 

des  êtres  vraiment  providentiels.  Schuitze  n'eut  pas  seulen^eotà 
triompher  des  habitudes,  des  préjugés  ruraux,  il  dut  combattre 
et  les  socialistes  qui,  Lassalle  en  tète,  se  montrèrent  violem* 
ment  hostiles.au  «  réformateur  bourgeois,  »  et  les  gouvememens 
qui  se  méfiaient  de  ses  tendances  et  ne  comprenaient  poîat  la 
portée  de  son  œuvre.  Il  livra  une  longue  bataille,  plus  longue 
que  le  siège  de  Troie  et  finit  par  la  gagner  (1).  Ses  sociétés 
d'avance,  complétées,  disciplinées  par  deux  institutions,  la  Fédé- 
ration générale  et  la  Caisse  centrale,  ont  pris  un  grand  essor  et 
prospèrent  partout.  On  peut  définir  le  Worschuss-verein  :  une 
société  mutuelle  entre  ouvriers,  petits  industriels  et  agricultmirs, 
ayant  pour  ^bjet  de  leur  procurer,  au  moy^a  du  crédit,  les  fonds 
nécessaires  à  l'exercice  de  leur  profession.  Pour  figurer  comme 
associé,  il  suffit  d'être  laborieux  et  honnête,  de  jouir  de  ses 
droits  civils,  et  d'accepter  le  principe  de  la  responsabilité  illi- 
mitée vis-à-vis  du  déposant  (depuis  1889  seulement,  beaucoup 
de  sociétés  ont  consacré  le  principe  d'une  responsabilité  limi- 
tée) ;  il  faut  aussi  prendre  une  action,  une  part  sociale  (6e»chafts 
antheil)  dont  la  valeur  oscille  entre  100  marks  (125  francs),  et 
200  thalers  (7S0  francs).  Chaque  associé  ne  peut  avoir  qu'une 
seule  action;  il  se  libère,  s'il  le  veut,,  par  de  miniuEies  verse- 
mens  mensuels  ou  hebdomadaires  ;  la  part  sociale  devient  ainsi 
une  sorte  d'épargne  obligatoire,  et  fournit  à  la  société  une  ga- 
rantie réelle.  L'intérêt  payé  par  les  associés  emprunteurs  est  en 
général  de  8  à  9  pour  100,  et  ce  taux,  trop  élevé  pour  la  classe 
rurale,  éloigne  de  l'idéal  poursuivi  le  crédit  à  bon  naarché  : 
ainsi  la  fonction  sociale  de  l'institution  tend  à  se  déplacer,  celle- 
ci  perd  en  partie  son  caractère  humanitaire,  excite  à  l'épargne 
plutôt  qu'elle  ne  réalise  le  crédit  personnel,  et  la  majorité  des 
sociétaires  se  compose  aujourd'hui  de  petits  patrons  attirés 
avant  tout  par  l'appât  de  gros  dividendes.  Formées  presque  tou- 
jours dans  les  grandes  villes  et   dans  les  centres  industriels, 

(1)  Eugène  Rostand  :  la  Réforme  des  Caisses  d'épargne  françaises;  —  Blondel  : 
Étude  sur  les  populations  rurales  de  F  Allemagne  et  la  crise  agraire;  —  Bodenhei- 
mer  ;  le  Crédit  agricole  coopératif,  Strasbourg,  1890  ;  —  Louis  Durand  :  le  Crédit 
agricole  en  France  et  à  V étranger;  —  Claudio  Jannet  :  le  Crédit  populaire  et  (ex 
banques  en  Italie  du  XV*  au  XVIU*  siècle;  —  Le  Barbier  :  le  Crédit  en  Allemagne, 
Nancy,  1890  ;  —  Micha  :  Histoire  du  crédit  agricole  en  Europe;  —  Henri  Piersa- 
geli  :  De  la  mnlualUé  appluiuée  au  crédit  agricole  en  France  et  à  l'étranger;  — 
Lassalle  :  Capdal  et  travail:  —  Tisserand  et  Lefebvre  :  Études  sur  l'économie  ru- 
rale de  r Alsace;  —  [Jeilmann  :  les  Paysans  de  l'Alsace  :  P Impôt  et  Vusure;  — 
Gauwès  :  Cours  d'économie  politique* 


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LES   TRANSFORMATIONS   DE  L  AGRICULTURE.  655 

elles  sont  trop  éloignées  des  paysans,  ne  les  connaissent  pas: 
assez,  et  ceux-ci  ne  profitent  des  prêts  que  dans  la  proportion  d^ 
20  pour  100  au  maximum.  Garantie  solide  pour  le  crédit  per- 
sonnel, brève  échéance  de  trois  mois,  telle  fut  la  manière  favo- 
rite de  Schultze,  mais  cette  limitation  même  ne  permet  guère 
«  la  rédemption  économique,  »  la  reconstitution  du  capital 
dans  cette  industrie  agricole  pour  laquelle  le  temps,  les  longs 
espoirs  sont  synonymes  de  sécurité  et  de  bonheur,  qui  répugne 
au  provisoire,  à  ce  que  Lafcadio  Hearn  appelle  V impermanent. 

Cependant  les  Worschuss-vereine  ont  rendu  un  immense 
service  en  luttant  avec  succès  contre  Tusure  qui,  presque  au<T- 
tant  qu*en  Italie,  rongeait  les  classes  laborieuses,  prenait  tous 
les  déguisemens,  passait  à  travers  les  mailles  de  la  loi  et  appli» 
quait  le  droit  de  manière  à  le  rendre  cruellement  injuste  :  usure 
d'argent,  geld  tmd  Creditwucher^  Tusurier  prêtant  l'argent  à 
brève  échéance,  et  par  exemple  exigeant  5  ou  10  centimes  par. 
jour  ou  par  semaine;  l'usure  dans  le  commerce  du  bétail  (Fie^- 
wucher)^  le  bétail  vendu  à  crédit  aux  petits  cultivateurs,  avec» 
une  majoration  de  50  pour  100,  l'échéance  fixée  à  une  époque 
où  le  débiteur  ne  pourra  payer,  celui-ci  obligé  de  subir  les  con^» 
ditions  léonines  de  son  créancier,  Shylock  stipulant  un  intérêt 
très  élevé,  ou  prenant  à  un  prix  dérisoire  le  bétail  qui  se  trouva 
dans  retable;  —  l'usure  en  marchandises  [Waarenwucher)  qui 
revêt  des  formes  différentes  suivant  les  régions  ;  l'usure  sur  Ta 
terre  [Guterwucher)  ^  plusieurs  s'associant  pour  acheter  db 
grandes  étendues  de  terrains,  et  les  revendant  par  parcelles  à  des 
prix  exorbitans  grâce  à  des  manœuvres  plus  ou  moins  immo-* 
raies,  mais  légales.-  Gomme  on  voit,  les  usuriers  allemands 
n'avaient  pas  attendu  les  Américains  pour  inaugurer  le  régime 
des  trusts  :  et  ils  pratiquent  aussi  avec  succès  le  cheptel  des  bes- 
tiaux, le  système  de  la  retenue.  Heilmann  cite  un  district  où 
les  vaches  qui  font  l'objet  de  ce  commerce  représentaient  un 
capital  de  1 05  000  marks,  et  laissaient  un  bénéfice  de  35  000  marks 
aux  propriétaires. 

Les  associations  Raiffeisen  (Darlehenskassen)  sont  exclusi:: 
vement  rurales,  ont  en  général  pour  limite  le  territoire  d'une' 
commune,  se  fondent  sans  apport  des  sociétaires.  Instituées  il  y 
a  environ  cinquante  ans,  par  M.  Raiffeisen,  bourgmestre  de 
Neuwied,  qu'on  a  surnommé  le  Schultze-Delitsch  des  campagnes, 
ces  bananes  paysannes  qui  ont  commencé  dans  la  Prussio^rhé- 


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65fi  REVUE   DES   DEUX   MONDES. 

nane,  en  Westphalie,  se  sont  répandues  dans  toute  rAUemagne, 
en  Alsace.  Leur  fondateur  partit  de  ce  principe  qu'il  fallait  habi- 
tuer le  peuple  à  compter  sur  sa  propre  initiative  pour  amélio- 
rer sa  condition.  Et  puis,  le  cultivateur  n'a  pas  toujours  l'emploi 
immédiat  du  produit  de  ses  ventes;  ces  sommes,  il  les  garde 
souvent  chez  lui,  où  elles  sommeillent  au  lieu  de  travailler, 
exposant  leur  possesseur  à  la  tentation  du  gaspillage,  au  vol,  au 
crime.  Ne  vaut-il  pas  mieux  qu'il  en  touche  les  intérêts  avec  la 
certitude  d'être  remboursé  à  l'échéance?  Dans  ce  dessein,  quelques 
propriétaires  aisés  se  syndiquent,  auxquels  les  cultivateurs 
confient  leurs  fonds  disponibles;  ces  fonds  sont  prêtés  aux  culti- 
vateurs qui  ont  besoin  d'argent  pour  acheter  du  bétail,  et  même 
pour  construire  ou  acquérir  des  terres,  ce  qui  devient  alors  du 
crédit  foncier.  L'intérêt  payé  par  les  sociétaires  n'a  jamais  dé- 
passé 7  pour  100,  et  les  caisses  RailTeisen  n'ont  jamais  non  plus 
emprunté  à  un  taux  plus  élevé  que  6  1/2  pour  100;  le  taux 
moyen  est -de  4  1/2  à  5  pour  100.  Quelques  prêts  se  font  pour 
une  durée  de  dix  ans,  la  plupart  pour  neuf  mois,  un  an,  deux  ans. 
L'administration  est  gratuite  ;  seul  le  caissier  teneur  de  livres 
reçoit  une  rétribution;  la  banque  étant  locale,  groupant  autour 
d'elle  prêteurs  et  emprunteurs,  l'administration  se  simplifie,  et 
la  surveillance  des  sociétaires  devient  plus  facile.  «Nous  sommes 
cent  membres  qui  nous  épions  les  uns  les  autres,  »  disait  un  pay- 
san italien.  Comme  dans  les  sociétés  Schultze-Delitsch,  le  bail- 
leur de  fonds  a  pour  garantie  la  solidarité  illimitée  de  chaque 
membre:  aussi  les  yeux  sont-ils  braqués,  les  oreilles  tendues  du 
côté  de  celui  qui  semble  mal  tourner  et  qui  pourrait  faire  perdre 
quelque  chose  à  tous  les  autres  ;  le  moindrcMndice,  la  plus  faible 
présomption,  sont  aussitôt  notés,  commentés,  dénoncés.  D'ail- 
leurs le  comité  de  direction  contrôle  Temploi  de  l'argent  em- 
prunté. Dans  un  roman  de  Tolstoï,  le  barine  dit  à  son  serviteur: 
«  Je  vois  ce  qui  se  passe  en  toi,  je  vois  en  toi  à  deux  archines 
de  profondeur.  »  Les  paysans  sont  d'admirables  psychologues 
quand  il  s'agit  de  mesurer  la  fortune  d'un  voisin  ;  il  faut  les  en- 
tendre raisonner  là-dessus;  on  dirait  qu'ils  voient  les  écus,  si 
bien  cachés  cependant,  qu'ils  ont  tout  pesé  dans  une  balance  de 
précision.  Si  l'emprunteur  ne  présente  plus  les  mêmes  garanties 
de  solvabilité  qu'au  début,  la  société  a  le  droit  d'exiger  le  rem- 
boursement intégral  du  prêt,  en  prévenant  quatre  semaines 
i avance. 


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LES   TRANSFORMATIONS   DE   L  AGRICULTURE.  657 

La  caisse  de  crédit  devient  ainsi  une  école  de  comptabilité  et 
d*économie,  une  école  de  morale,  unq  école  de  solidarité;  elle 
donne  au  papier  escompté  la  garantie  de  la  solvabilité  solidaire: 
revêtu  de  son  aval,  le  papier  circule,  reçu  aux  meilleures  condi- 
tions. Le  paysan  apprécie  bBaucoup  l'avantage  d'avoir  à  sa  portée 
un  établissement  qui  lui  sert  un  intérêt,  qui,  depuis  quelques 
années,  reçoit  même  des  timbres-poste,  et  facilite  l'épargne  des 
plus  petites  sommes.  Un  certain  nombre  de  ces  caisses  forment 
un  syndicat  général  qui  siège  à  Neuwied,  et  versent  une  partie 
de  leurs  fonds  de  réserve  à  une  caisse  centrale  qui  perme»  *'^ 
parer  aux  éventualités.  D'ailleurs,  les  pertes  sont  insignifiantes  : 
les  caisses  Raiffeisen  ont  traversé  sans  crise  les  guerres  de  i86<6, 
de  1870,  et  n'ont  pas  souflert  de  ce  danger  qui  consiste  à  prêter 
à  long  terme  des  dépôts  qu'on  peut  réclamer  à  bref  délai.  Par- 
tout elles  mettent  fin  à  lusure,  ce  fléau  des  campagnes.  Dans  le 
local  même  de  la  banque,  se  forme  souvent  une  espèce  de  casino, 
où  l'on  s'entretient  des  améliorations  à  réaliser,  où  l'on  trouve 
des  livres,  des  journaux  agricoles.  Les  caisses  Raiffeisen  pros- 
pèrent; à  la  fin  de  1898  elles  étaient  au  nombre  de  8575.  "" 

Voilà  donc  les  caractères  généraux  des  Darlehenskassen  . 
point  de  parts  sociales,  gratuité  de  l'administration,  indivisi- 
bilité du  fonds  social,  longue  durée  du  prêt,  cadre  restreint  des 
opérations,  absence  d'esprit  de  spéculation,  responsabilité  illi- 
mitée entre  sociétaires  ;  cette  dernière  garantie  rassure  les  prê- 
teurs les  plus  timorés,  si  bien  que  Targent  n'a  jamais  fait  d(^faut 
aux  caisses  Raiffeisen,  et  qu'on  a  pu  dire  qu'elle  est  l'épine  dor 
sale  du  système.  D'ailleurs,  grftce  aux  précautions  prises,  le  dan- 
ger est  plus  apparent  que  réel  :  M.  Raiffeisen  a  dit  fort  sage- 
ment :  ((  Le  district  dans  lequel  la  caisse  fonctionné  doit  être  h 
plus  petit  possible.  Il  doit  être  assez  petit  pour  '  que  tous  les 
membres  du  comité  de  direction  puissent  parfaitement  conui  ♦tre 
la  situation  morale  et  matérielle  de  tous  les  sociétaires.  Il  doit 
être  assez  grand  pour  que  les  affaires  sociales  soient  assez  nom- 
breuses pour  pouvoir  couvrir  les  frais  et  former  une  réserve .  » 
Détail  picruant:  Raiffeisen  eut  pour  principal  adversaire  le  pro 
moteur  même  du  mouvement  coopératif  en  Allemagne  :  bro- 
chures, articles  de  journaux,  conférences,  commissions  d'en- 
quêtes parlementaires,  tout  fut  mis  en  œuvre  dans  cette  lutte 
épique  entre  les  deux  réformateurs.  Tant  de  fiel  entre-t-il  en 
Tâme  des...  philanthropes?  Les  disciples  de  Schultze  firent  enfin 
Tom  XXXV.  —  1906.  42 


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6S8  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

voter  la  loi  de  1889,  dirigée  surtout  contre  les  caisses  Raiffeisen; 
mais  celles-ci  respectèrent  la  loi  en  la  tournant  un  peu,  à 
l'exemple  de  certain  notaire  du  théâtre  d'Emile  Augier.  Ainsi 
elle  prescrivait  l'émission  de  parts  sociales,  mais  sans  fixer  le 
minimum  de  chaque  action  ;  les  Darlehenskassen  ont  réduit  ces 
parts  à  un  chiffre  tellement  infime  que  les  choses  n'ont  point 
changé  en  fait(l).  D'ailleurs  la  loi  de  1889  qui  autorise  la  forma- 
tion des  sociétés  anonymes  à  responsabilité  limitée,  conserve  la 
société  à  responsabilité  illimitée  que  Schultze-Delitsch  ne  cessa 
de  préconiser  :  «  Rejeter. celle-ci,  disait-il,  serait  imiter  un 
homme  qui  préférerait  un  couteau  sans  tranchant  à  une  lame 
bien  aiguisée,  de  peur  de  se  couper  les  doigts.  »  Aucune  caisse 
de  la  Fédération  de  Neuwied  n'a  fait  faillite;  aucune  n'a  dû 
recourir  au  droit  de  dénonciation  à  quatre  semaines;  aucune 
panique  ne  s'est  produite.  Quelle  réponse  aux  accusations  lancées 
contre  le  système  de  Raiffeisen  ! 

En  Alsace-Lorraine,  on  comptait,  en  1902,  421  caisses  succur- 
sales du  type  Raiffeisen  (402  en  1901),  et  voici  leur  situation 
économique.  Recettes  13  $85  031  ;  dépenses,  12  711 773  ;  bénéfices, 
164816;  capital  constitué  et  réserve,  1220000;  placemens 
d'épargne  dans  les  caisses,  37  millions  et  demi  de  francs;  em- 
prunts, 26  327  500  francs  ;  dépôts  en  comptes  courans,  101  millions 
de  francs;  nombre  des  sociétaires 40 500.  L'association  des  caisses 
rurales  d'Alsace-Lorraine  a  constitué  avec  succès  des  syndicats 
pour  l'achat,  la  vente  des  céréales,  vins,  houblons. 

II.   —  LE  CRÉDIT   AGRICOLE   EN  ITALIE  :  BANQUES   POPULAIRES, 
CHAIRES  AMBULANTES,   CAISSES  D'ÂPARGNE 

Un  spectacle  non  moins  curieux  nous  attend  en  Italie  où, 
gr&ce  à  M.  Luzzatti,  les  banques  populaires  de  crédit  mutuel  ont 
rendu  les  plus  grands  services  et  libéré  lagriculture  de  ce  pays  : 
l'usure  (2),  l'hypothèque,  des  impôts  formidables,  le  latifondisme, 
l'absentéisme,  tantôt  un  morcellement  excessif,  tantôt  d'immenses 
domaines  administrés  à  merveille  en  Lombardie,  mais  aban- 

(1)  D'après  M.  Blonde!,  il  y  avait,  en  1897,  9  938  associations  aUemandes  de 
crédit;  3  005  du  type  Schultze-Delitsch ;  2  447  de  l'Union  d'Offenbach;  2245  du 
type  Raiffeisen;  2241  associations  dissidentes. 

(2)  Dans  la  province  de  Modène,  l'usure  monti^t  à  1 000  pour  100  ;  le  préteur 
exigeait  un  franc  par  semaine  pour  un  prêt  de  cinq  francs,  ou  bien  achetait 
d'avance  la  récolte  à  des  prix  dérisoires. 


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LES   TRANSFOUMATIONS  DB   l' AGRICULTURE.  659 

donnés  dans  le  Midi  à  des  gérans  peu  fidèles,  dont  la  plupart 
auraient  mérité  la  réponse  d'un  grand  seigneur  du  xvin^  siècle 
à  son  intendant  :  «  Je  te  donne  pour  tes  étrennes  tout  ce  que  tu 
m'as  volé  cette  année;  »  le  sol  tombant  peu  à  peu  en  friche  et 
ne  trouvant  plus  acquéreurs  ni  fermiers,  -^  de  telles  misères 
semblaient  défier  les  remèdes,  poussant  les  victimes  vers 
l'inertie,  le  banditisme,  Témigration,  le  communisme.  La  main 
de  Thomme  se  retirait  de  la  terre,  et  la  terre  le  punissait  sévère- 
ment, les  marais  se  reformaient,  les  maladies  endémiques  dévo- 
raient certaines  provinces.  Dans  plusieurs  régions,  la  produc- 
tion du  blé,  même  en  1885,  ne  dépassait  pas  six  hectolitres  à 
l'hectare. 

Les  abus  de  la  grande  propriété  se  faisaient  durement  sentir, 
ceux  de  Témiettement  du  sol  {atomisining)  n'étaient  pas  moins 
fAcheux.  «  Par  legs  du  passé,  écrivait  en  1898  M.  Léopold  Ma- 
billeau,  H  existe,  dans  les  seules  provinces  dépendant  de  Naples 
et  de  Sicile,  560  000  hectares  de  <(  terres  publiques,  »  1 85  000 
en  Sardaigne,  200000  dans  leB  anciens  États  pontificaux.  Et  la 
saisie  des  propriétés  pour  lesquelles  l'impM  n'a  pu  être  acquitté, 
vient  augmenter  chaque  jour  cette  espèce  de  fonds  de  main- 
morte... Selon  V Annuaire  du  Ministère  des  Finances  pour 
l'année  1880,  sur  3500000  propriétaires  contribuables  inscrits 
seulement  au  rôle  foncier...  il  y  enavait  3  millions  qui  payaient 
moins  de  20  lires  d'impôts  à  l'État  et  à  la  province  réunis  et 
376000  qui  payaient  moins  de  40  lires...  Dans  certaines  pro- 
vinces, comme  la  Ligurie,  l'Emilie,  la  Toscane  et  les  Marches, 
la  propriété  rurale  se  fractionne  jusqu'à  des  cotes  infinitésimales  : 
25  pour  100  des  domaines  inférieurs  à  iO  ares,  33  pour  100  à 
1  hectare  (1)...  » 


(1)  Rayneri,  Mabilleau  et  Rocquigny  ;  la  Prévoyance  sociale  en  Italie;  —  Léon 
Say  :  J>ix  jours  dans  la  Haute  Italie,  avec  une  préface  de  M.  Eugène  Rostand, 
2*  édition,  1S96  ;  —  Albert  Jarriii  :  Us  Caisses  d'épargne  italiennes  et  le  Crédit  agri- 
cole, in-8*,  Gbambéry»  1900  ;  —  C.  Guerci  :  Inslituzioni  a^rarie  délia  provincia  d» 
Parma,  1895;  —  Bodio  ;  la  Statistique  des  langues  populaires,  avec  une  préface  de 
M.  Luzzatti»  1895  ;  —  Luigi  Battei  :  Les  institutions  agraires  de  la  province  de 
Parme;  —  Gasca  :  U  credito  e  Vagricultura;  —  De  Laveleye  :  Nouvelles  lettres 
dltalie;  —  Valentini  :  Il  credito  in  Italia;  —  Morpurgo  :  Rapport  sur  la  situation 
des  paysans  en  Vénétie;  —  Levi  :  le  Banche  popolari;  —  Aies.  Rossi  :  //  credito» 
^opolare  nelle  mssocimsiam  eooperativi  ; — WoUenborg  :  les  Caisses  rurales  italiennes  ; 
—  Andisio  :  le  Caisse  rurali  cattoliche;  —  Luigi  Cerutti  :  Studio  sulle  casse  rurali 
eattoliche  di  Prestiti;  —  Tite  Poggi  :  Origine,  organisation  et  résultats  de  l'ensei" 
gnement  agricole  ambulant  en  Italie;  —  VU*  Congrès  international  d'agrienltore. 


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6G0  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Dans  ce  pays  où  la  richesse  agricole  paie  encore  un  tiers  au 
moins  du  revenu,  les  ventes  judiciaires  pour  non-paiement  des 
taxes  se  multipliaient;  en  1892,  on  compte  1881  ventes  pu- 
bliques pour  des  cotes  inférieures  à  deux  lires  (la  lire  équivaut 
à  notre  franc)  ;  de  telle  sorte  que,  pour  recouvrer  2  à  3  000  lires 
d'impôts,  le  Trésor  a  jeté  sur  le  pavé  1 881  propriétaires  avec 
leurs  familles,  et  qu'on  a  pu  dire  en  un  sens  «  que  le  fisc  italien 
est  le  plus  socialiste  de  l'Europe.  »  Même  en  Vénétie,  la  plus 
riche  province  de  l'Italie,  là  propriété  changeait  de  mains  avec 
une  rapidité  inquiétante.  A  la  fin  de  1894,  on  évaluait  la  dette 
hypothécaire  portant  intérêt,  debito  fruttifero^  à  10  milliards 
82  millions. 

Mais  en  même  temps  de  grandes  choses  s'accomplissaient: 
(c  En  dix  ans,  ajoute  M.  Mabilleau,  malgré  le  krach  des  banques, 
les  révoltes  de  Sicile  et  les  folies  de  la  politique  mégalomane, 
malgré  les  charges  militaires  et  les  catastrophes  coloniales, 
l'Italie  est  arrivée  à  égaliser  presque  son  agio,  à  supprimer  le 
déficit  de  ses  budgets,  et  à  porter  sa  rente  tout  près  du  pair, 
à  98.  Mieux  que  cela  :  elle  a  su  créer  des  modèles  d'exploitation 
agricole,  de  gestion  financière  et  d'organisation  sociale.  Sur  plus 
d'un  point,  elle  a  pris  l'avance  dans  la  voie  du  progrès  écono- 
mique, et  ses  maltresses  d'hier,  l'Angleterre  et  l'Allemagne,  ne 
dédaignent  pas  de  venir,  après  la  Belgique  et  la  Suisse,  lui  de- 
mander des  leçons...  » 

Et  comment  de  tels  progrès  se  sont-ils  réalisés  ?  C'est  grâce 
au  crédit  coopératif,  aux  caisses  d'épargne,  à  une  législation 
intelligente  et  libérale  que  des  hommes  de  grand  cœur  et  de  grand 
esprit, secondés  avec  énergie  parle  gouvernement,  ont  obtenue  et 
appliquée.  Instituée  en  1865  avec  un  capital  de  27  000  francs,  la 
banque  populaire  de  Milan  avait,  en  1883,  7891000  francs,  un 
fonds  de  réservée  de  3314  000  francs,  17  millions  déposés  à  la 
Caisse  d'épargne  ;  elle  réalisait  1 231  000  francs  de  bénéfices 
en  1882.  Au  1«^  janvier  1896,  son  capital  atteint  8  598  300  lires, 
sa  réserve  4299150  lires,  ses  dépôts  dépassent  51  millions,  et 
elle  a  17  860  sociétaires.  Dans  la  Haute-Italie  et  l'Italie  centrale, 
le  chiffre  des  dépôts,  les  transactions,  la  prospérité  des  banques 
populaires  s'accroissent  partout  dans  les  mêmes  proportions;  la 
plupart  traversent  victorieusement  les  crises  économiques,  les 
paniques,  Xépreuve  du  fetiy  selon  le  mot  de  Luzzatti.  Et  Ton  a. 
remarqué  que  les  institutions  de  crédit  coopératif  avaient  été 


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LES   TRANSFORMATIONS   DE   l' AGRICULTURE.  661 

beaucoup  moins  gravement  atteintes  que  les  institutions  de  crédit 
ordinaire  :  leur  force  de  résistance  a  étonné  les  fondateurs  eux- 
mêmes.  De  1887  à  1895,  le  nombre  des  banques  populaires 
s'éleva  de  618  à  720;  et  dans  ces  chiffres  ne  sont  pas  comprises 
les  caisses  rurales. 

Les  Banques  populairesitaliennessont,  depuis  tantôt  vingt  ans, 
fédérées  en  une  grande  association  :  Associazione  italiana  délie 
Banche  popolari. 

L'administration  est  toute  de  dévouement:  députés,  séna- 
teurs, anciens  ministres,  les  hommes  les  plus  distingués,  sans 
distinction  d'opinions,  y  prennent  part  avec  un  zèle  qui  ne  s'est 
jamais  ralenti.  «  Là,  comme  partout,  il  ne  suffit  pas  d'avoir  une 
bonne  machine,  il  faut  un  bon  mécanicien.  »  Pour  cliens,  des 
commerçans,  des  industriels,  des  cultivateurs;  la  Banque  de 
Milan  correspond  avec  toutes  les  banques  populaires  de  la  Haute- 
Italie  :  et,  partant  de  ce  principe  que  le  travail  et  la  probité  sont 
le  capital  des  pauvres  gens,  elle  cherche  à  instituer  le  crédit 
personnel  en  leur  faveur  au  moyen  de  prêts  sur  parole  ou  prêts 
d'honneur,  qui,  il  est  vrai,  leur  donnent  de  quoi  vivre  et  non  de 
quoi  se  rendre  utiles,  font  ce  qu'on  a  appelé  le  a*édù  à  la  con- 
sommation, tandis  que  le  vrai  crédit  personnel  est  un  moyen  de 
travail,  une  avance  à  la  production.  Ces  prêts,  qui  ne  peuvent 
dépasser  200  francs,  sont  absolument  gratuits,  mais  l'emprunteur 
doit  en  indiquer  l'emploi  et  se  présenter  sous  je  patronage  de 
deux  personnes  qui,  sans  répondre  de  lui  pécuniairement,  certi- 
fient qu'il  saura  remplir  ses  engagemens.  En  1893,  70  banques 
populaires  consentaient  des  prêts  d'honneur.  Â  Lodi  par  exemple, 
10  000  francs  sont  affectés  à  des  achats  de  machines  à  coudre, 
la  banque  populaire  règle  elle-même  le  marchand  et  se  substitue 
à  lui  pour  recevoir  des  acomptes  ;  ailleurs,  les  crédits  visent  la 
fourniture  d'outils,  de  matières  nécessaires  au  travail,  la  loca- 
tion de  boutiques,  l'entretien  d'apprentis,  etc.  «  Le  crédit  sui 
gage,  remarque  Léon  Say,  n'a  jamais  été  que  l'enfance  du  cré- 
dit. Le  crédit  public  n'existait  pas,  quand  les  rois  empruntaient 
sur  leurs  reliques  ou  bien  sur  leurs  bijoux;  il  n'a  été  véritable- 
ment fondé  que  lorsqu'il  est  devenu  en  quelque  sorte  personnel, 
que  lorsque  l'État  a  pu  trouver  des  capitaux  sur  la  confiance  qu'il 
inspirait,  et  lorsque  les  créanciers  de  la  nation  ont  eu  pour  gage 
général  les  revenus  publics  sans  affectation  spéciale.  Le  crédit 
commercial  a  passé  par  les  mêmes  phases.  Le  crédit  agricole  est 


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G62  RBYUE  DES  DEUX  MONDES. 

encore  dans  Tenfance,  justement  parce  qu'il  n'est  pas  personnel; 
il  n'existe  que  quand  il  est  le  crédit  tout  court  et  sans  phrases,  k 
Les  banques  populaires  ne  se  contentent  pas  d'escompter  le 
papier  commercial  et  industriel:  elles  s'occupent  de  distribuer 
et  faire  fructifier  l'épargne  née  du  travail  aisé,  d'encourager  le& 
efforts  du  travail  dénué  de  ressources  et  qui  a  besoin  de  bé- 
quilles ou  d'échasses  pour  franchir  un  mauvais  pas  ;  elles  orga- 
nisent  le  crédit  agricole,  le  crédit  ouvrier,  favorisent  de  leur 
mieux  la  coopération  ' de  consommation,  la  coopération  de  pro- 
duction,  les  laiteries  coopératives,  les  caisses  agraires,  les  can- 
tines sociales,  «  et  toute  autre  forme  de  la  mutualité  conseillée 
par  le  génie  du  bien,  »  Partout  les  institutions  de  crédit  gran- 
dissent, se  développent  à  vue  d'œil  :  le  moins  d'entraves  possible, 
peu  de  formalités,  une  décentralisation  économique  très  avancée, 
aucune  distinction  entre  les  effets  commerciaux  et  les  effets  agri 
coles  ;  qu'il  soit  souscrit  par  un  cultivateur  ou  par  un  négociant, 
l'effet  à  ordre  a  la  même  valeur,  entraîne  la  même  responsa- 
bilité, la  même  procédure  expéditive.  Ainsi  les  banques  popu- 
laires font  du  crédit  personnel ,  comme  le  prouve  cette  statis- 
tique publiée  lors  du  Congrès  de  Bologne.  Sur  405341  sociétaires, 
elles  comptaient  88000  petits  agriculteurs  (1895),  17  000  ouvriers 
agricoles,  29000  ouvriers  journaliers  {contadini  giomcUieri)^ 
69000  employés  ou  fonctionnaires,  92000  commerçans  de  détail  * 
les  rentiers  et  personnes  sans  profession  n'y  représentaient  qub 
7  p.  100  du  chiffre  total.  Leur  portefeuille  a  passé  de  25534  000  lires 
en  1870,  à  214490000  livres  en  1894.  D'ailleurs,  le  mélange 
d'effets  courts  industriels  et  d'effets  longs  agricoles  continue  de 
s'opérer  avec  succès,  et  c'est  même  cette  ingénieuse  combinaison 
du  portefeuille  commercial  avec  le  portefeuille  agricole,  qui  rend 
possibles  et  pratiques  les  prêts  ruraux.  Ainsi,  en  Italie,  le  crédit 
des  campagnes  est  sorti  des  villes.  La  plupart  des  sociétés  de  crédit 
mutuel  sont  en  quelque  sorte  adossées  à  une  caisse  d'épai^ne, 
se  confondent  avec  elle  ;  l'argent  des  membres  déposans  sert  à 
faire  des  prêts  aux  autres  membres,  si  bien  que  la  société  joue 
vis-à-vis  d'eux  le  rôle  de  maître  Jacques,  tantôt  créancière  et 
tantôt  débitrice  ou  dépositaire.  On  a  le  choix  entre  ie  livret  no- 
minatif ou  le  livret  au  porteur,  et  c^lui  qui  présente  ce  dernier 
est  considéré  comme  mandataire  régulier  de  la  personne  au  nom 
de  laquelle  le  livret  est  inscrit.  Si  vous  agissez  comme  déposant 
au  nom  de  plusieurs,  on  ne  vous  demandera  ni  acte  de  société, 


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LES   TRAN8F0RMATI0^S  DE  L  A(ÎRICULTURE.  663 

ni  pouvoir  pour  retirer  Targent,  A  la  succursale  de  Magenta, 
Léon  Say  vit  une  jeune  fille  apportant  une  somme  de  9  lires  au 
nom  d'une  société  composée  de  quatre  de  ses  amies  et  de  cinq 
garçons,  qui  formaient  une  cagnotte  et  donnaient  1  lire  par 
semaine  pour  faire  plus  tard  une  excursion. 

Il  convient  de  rappeler  aussi  l'Association  des  banques  popu- 
laires avec  VUnion  Militaire  (la  plus  importante  des  Coopératives 
après  le  Navy  and  Army  Store)  qui  non  seulement  a  réduit  de  25 
à  30  p.  100  le  coût  de  la  vie  pour  ses  membres  officiers,  mais 
encore  a  entrepris  l'exportation  de  vins  purs  à  types  constans, 
huiles,  beurres,  fromages,  légumes,  les  offrant  aux  coopératives 
de  consommation  étrangères^  et  les  faisant  produire  par  des 
coopératives  indigènes. 

Le  crédit  agricole  est  un  des  modes  du  crédit  personnel,  et 
bien  qu'il  entraîne  quelques  risques,  puisqu'on  prête  ici  non  à 
la  terre,  mais  au  travail,  il  réussit  plus  facilement  que  le  crédit 
ouvrier.  L'homme  de  la  terre  ne  s'en  isole  pas,  on  la  sent  der- 
rière lui,  protectrice,  nourricière  et  amie,  fournissant  une  espèce 
de  garantie  morale,  et  le  principal,  l'éternel  moyen  de  travail. 
Sa  grande  ombre  plane  sur  ses  fils,  et  elle  demeure  pour  eux 
l'instrument  du  crédit,  de  la  résurrection  par  le  travail.  M.  Enea 
Cavalieri  a  dit  justement  :  «  Tout  prêt  réclame  deux  signatures  ; 
ici  le  paysan  en  donne  une  ;  la  terre  donne  Tautre.  » 

Le  prêt  agricole  en  Italie  exige  en  général  un  triple  con- 
cours :  le  syndicat  agricole  dont  fait  partie  l'emprunteur,  le  pro- 
fesseur d'agriculture,  nommé  là-bas  le  titulaire  de  la  chaire  am- 
bulante, qui  est  l'homme  du  pays,  de  la  région,  et  non  l'homme 
de  l'autorité  centrale  comme  chez  nous,  choisi,  subventionné, 
dirigé,  stimulé,  contrôlé,  par  les  autorités  locales.  Différence 
considérable  qui  entraîne  des  conséquences  non  moins  impor- 
tantes et  tout  à  l'avantage  de  nos  voisins  ;  l'Italien  peut  opposer 
son  veto,  examine  tout  d'abord  l'utilité  de  l'achat,  la  moralité  de 
l'emprunteur,  et,  après  la  livraison  des  fonds,  surveille  minu- 
iieusemeùt  leur  emploi.  Enfin  la  Caisse  d'épargne  ou  Caisse 
agraire  qui  prête  les  fonds,  débite  le  syndicat  agricole  et  le  cré- 
dite quand  l'argent  est  rendu.  Les  Caisses  n'ont  en  général  qu'un 
compte  unique  avec  le  syndicat  agricole.  Comme  on  voit,  le 
professeur  d'agriculture,  qui  va  prêchant  les  bons  usages  du  cré- 
dit [cattedra  ambulante),  est  la  cheville  ouvrière  de  l'opération. 
Il  y  a  là,  selon  le  mot  de  M.  Rayneri,  «  un  surcroît  de  garantie. 


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664  REVUC  DES  DEUX  MONDES. 

une  heureuse  coordination  des  trois  principaux  facteurs  du  cré- 
dit agricole  :  la  science,  le  crédit  et  la  suppression  des  intermé- 
diaires. » 

Le  budget  de  la  chaire  ambulante  d'agriculture  pour  la  pro- 
vince de  Parme  s^établissait  de  la  sorte  en  1894  : 

Irai temenl  du  professeur 4 000  francs. 

—          de  Tassistant 2  000  — 

Conférences  el  visites 1500  — 

Subventions  pour  les  champs  d'expériences.  .  i  000  — 

Bulletin  mensuel 500  — 

Imprimés,  frais  de  poste  et  menues  dépenses.  500  «- 

Dépenses  imprévues ,  500  — 

10  000      — 

La  Caisse  d'épargne  de  Parme  paie  une  partie  de  cette  somme, 
3250  francs;  le  Conseil  provincial  concourt  pour  le  reste.  C'est  à 
propos  de  cette  œuvre  do  décentralisation  pratique  que  M.  Guerci 
reniarquait  avec  humour:  «  Un  centimètre  carré  de  faits  vaut 
mieux  qu'un  kilomètrç  carré  d'idées.  » 

Conférences,  consultations  agricoles,  champs  d'expériences 
et  de  démonstrations,  bulletin  delà  chaire,  cours  de  taille  et  de 
greffage,  amélioration  du  bétail,  vigilance  antiphylloxérique, 
laiteries  coopératives,  caisses  agraires,  syndicats  agricoles,  voilà 
le  terrain  d'action  de  la  chaire  ambulante.  Le  professeur  vulga- 
rise les  conquêtes  de  la  science  agronomique,  aide  ses  auditeurs 
à  franchir  le  pas  difficile,  qui,  dit  un  proverbe  italien,  est  celui 
de  la  porte;  il  se  met  à  leur  portée,  inspire  confiance,  visite 
champs  et  vignes,  introduit  des  reproducteurs  dans  leurs  com- 
munes, va  au  besoin  les  acheter  lui-même  dans  d'autres  pays, 
installe  des  stations  de  monte,  propage  le  système  de  culture 
améliorante  quo  Georges  Ville  appelle  la  sidération,  et  que  là- 
bas  on  nomme  Vinduction^  l'induction  gratuite  de  l'azote  atmo- 
sphérique par  les  plantes  légumineuses,  trèfles,  luzernes.  Nos 
professeurs  d'agriculture,  fort  instruits,  mais  trop  théoriciens, 
peu  pratiques,  auraient  grand  besoin  de  prendre  exemple  sur  les 
titulaires  de  chaires  ambulantes,  en  particulier  sur  M.  Bizorrero, 
auquel  les  paysans  de  la  province  de  Parme  ont  décerné  le  sur- 
nom de  saint  de  la  Coopération.  Ainsi  la  chaire  ambulante,  c'est, 
en  toute  vérité,  l'école  qui  marche,  va  trouver  ses  élèves  chez 
.  eux,  les  remue,  les  convertit  ;  la  conférence  n'a  pas  le  caractère 


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LES    TRANSFORMATIONS   DE    l'aGRICULTURE.  665 

d'une  leçon  académique,  mais  d'une  leçon  de  choses  faites  en 
action.  Au  !•*'  janvier  1903,  il  y  avait  en  Italie  66  chaires  ambu- 
lantes ;  la  première  date  de  1890. 

Un  trait  particulier  de  l'économie  publique  italienne,  c'est 
l'autonomie  de  la  Caisse  d'épargne.  Qu'il  s'agisse  de  la  grande 
Caisse  d'épargne  de  Milan,  qui,  en  1893,  avait  526882358  lires  de 
dépôt,  et  une  réserve  de  63788364  lires,  ou  des  petites  sociétés 
agricoles,  toutes  restent  entre  les  mains  d'administrations  pri- 
vées. Au  lieu  d'alimenter  là  dette  flottante,  les  grands  travaux 
de  l'État,  leurs  capitaux  demeurent  là  où  ils  ont  été  produits, 
fécondant  de  nouveau  le  travail  d'où  ils  sortent,  remplissant  en 
même  temps  l'office  de  canaux  de  drainage  et  d'irrigation.  L'État 
n'a  pas,  comme  en  France,  la  gestion  des  fonds  ni  la  responsa- 
bilité; un  ministère  à  bout  de  ressources  n'y  saurait  puiser  à 
pleines  mains  pour  dissimuler  ses  gaspillages  et  retarder  des  em- 
prunts inévitables.  Que  l'épargne,  qui  est  de  la  production  capi- 
talisée, revienne  à  la  production  pour  la  féconder,  que  le  capi- 
tal garde  le  souvenir  de  son  origine  et  la  tendance  à  y  retourner, 
voilà  l'idéal  poursuivi  par  M.  Luzzatti  et  ses  dévoués  collabora- 
teurs MM.  Cavalieri,  Schiratti,  Pepoli,  Isolani,  V.  Sani,  Vivante, 
Maffi,  Guerci,  etc.  Et  cet  idéal,  ils  l'ont  réalisé  avec  une  téna- 
cité merveilleuse,  inaccessibles  au  découragement,  inventant  sur- 
le-champ  la  formule,  le  moyen  le  plus  propre  à  la  contrée  où 
ils  opéraient,  faisant  des  prosélytes  parmi  les  hommes  les  plus 
routiniers  du  monde,  recommençant  vingt  fois,  cent  fois  la 
démonstration,  insensibles  aux  critiques,  aux  calomnies  qui  as- 
saillent toujours  les  bienfaiteurs  de  l'humanité.  Décentraliser  le 
crédit,  liquider  sans  hésitation  les  pertes,  interdire  les  affaires 
aux  administrateurs  et  aux  employés,  renforcer  les  réserves,  limi- 
ter les  dividendes,  marcher  pas  à  pas,  aVec  une  sévère  prudence, 
tel  est  le  mot  d'ordre.  Y  a-t-il  un  meilleur  procédé,  pour  enlever 
des  recrues  au  socialisme,  que  de  prouver  aux  pauvres  gens 
qu'ils  ont  intérêt  au  maintien  de  la  société,  de  montrer  que 
leur  travail  est  un  capital  dont  ils  peuvent  être  fiers,  que  la  pro- 
priété, ce  terme  magique,  est  aussi  à  leur  portée  ?  Grâce  aux  fon- 
dateurs du  crédit  agricole,  seuls  les  paresseux,  les  envieux,  les 
fous,  les  malhonnêtes  gens  ont  encore  intérêt  à  grossir  les  rangs 
du  parti  communiste. 

vOn  a  défini  la  Caisse  d'épargne  de  Milan  :  un  grand  banquier 
privé  qui  fait  toutes  les  affaires  de  bancrue,  prête  sur  marchan- 


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666  KËVUE  DES  DEUX  MONDES. 

dises  et  sur  hypothèque,  et  qui  est  un  crédit  foncier  en  même 
temps  qu'une  banque  d'escompte.  Elle  sert  un  intérêt  de  3  1/2 
pour  100  aux  livrets  au  porteur,  de  4  pour  100  aux  livrets  nomi- 
natifs, mais  ne  délivre  ceux-ci  qu'aux  agriculteurs  qui  travaillent 
la  terre  de  leurs  mains,  aux  ouvriers,  artisans  et  gens  de  métier; 
tandis  que  la  Banque  de  France  ne  ^ert  pas  d'intérêts  à  ses  dé- 
posans  pour  pouvoir  en  donner  aux  actionnaires,  ces  banques 
italiennes  paient  un  intérêt  aux  déposans  et  n'accordent  aucun 
dividende  aux  actionnaires.  Détail  assez  curieux  :  ce  sont  les 
caisses  d'épargne  qui  là-bas  dirigent  les  bureaux  de  perception, 
adjugés  aux  enchères  à  ceux  qui,  tout  en  offrant  certaines  ga- 
ranties, soumissionnent  au  taux  le  plus  bas:  elles  entretiennent 
les  rapports  les  plus  intimes  avec  les  banques  populaires,  avec 
les  sociétés  de  secours  mutuels,  conseillent  celles-ci,  les  subven- 
tionnent, répandent  partout  les  institutions  de  prévoyance.  En 
1895,  la  Caisse  de  Parme  consacrait  58904  francs  à  des  œu\Tes 
de  charité  et  de  prévoyance. 

La  loi  du  15  juillet  1888  est  en  quelque  sorte  la  grande  charte 
des  caisses  d'épargne  en  Italie.  Elles  jouissent  de  la  personnalité 
juridique,  peuvent  recevoir  des  donations  et  des  legs;  la  loi  les 
autorise  à  ouvrir  dans  une  certaine  mesure  des  livrets  spéciaux 
en  faveur  de  certaines  institutions  de  bienfaisance,  telles  que  les 
sociétés  delogemens  hygiéniques  des  manœuvres  {braccianti)  (1), 
journaliers,  instituteurs,  avec  versement  plus  réduit  et  vtaux 
d'intérêt  plus  élevé.  Elles  disposent  librement  des  fonds  qui  leur 
sont  confiés,  et  jouent  le  rôle  de  véritables  banques,  d'après  les 
règles  établies  par  leurs  statuts  ;  bien  entendu  elles  sont  inspec- 
tées par  des  délégués  ministériels,  et  doivent  envoyer  tous  les 
six  mois  un  état  de  leur  situation  au  ministère  de  l'Agriculture 
et  du  Commerce.  Prêts  sur  hypothèques,  ouvertures  de  comptes 
courans  àdes  corps  moraux  avec  garanties  hypothécaires  ou  chiro- 
graphaires,  avances  sur  effets  portant  deux  ou  plusieurs  signa- 
tures, avances  sur  titres  et  valeurs,  crédit  agricole,...  telles  sont 
leurs  opérations  les  plus  fréquentes.  Partout  où  il  y  a  une  caisse 
d'épargne,  il  y  a  ime  caisse  de  prêts  :  casse  di  rispannio  e  près-' 

(1)  Sur  les  Sociétés  de  Braccianti,  voyez  Rayneri,  p.  347  et  suiv.  :  une  loi  de 
1889  leur  confère  la  facilité  de  prendre  part  aux  adjudications  inférieures  à 
100  000  francs  :  la  ville  de  Parme  a  confié  aux  coopératives  de  travail  la  construc- 
tion des  abattoirs,  le  percement  des  boulevards,  et  elle  n'a  pas  eu  à.s'en  repentir; 
dans  cette  ville  les  travaux  sont  répartis  suir  plusieurs  années  et  s'exécutent  en 
hiver,  saison  de  chômage. 


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LES   TRAÎfSrOBMATlOlfS  DE   L* AGRICULTURE.  667 

titi;  les  deux  caisses  n'en  font  qu'une.  La  Caisse  d'épargne  reçoit 
et  prête  ;  on  peut  la  comparer  à  un  fleuve  qui  sur  sa  route  se 
grossit  de  nombreux  affluens  et,  par  des  canaux  adroitement  amé- 
nagés, va  porter  au  loin  Teau,  la  force  motrice  aux  pays  déshé- 
rités. 

Au  !•»  janvier  1884,  on  comptait  223  caisses  d'épargne  ordi- 
naires avec  172  succursales,  et  4679  bureaux  de  poste  faisant 
fonction  de  caisses  d'épargne;  en  1897,  la  fortune  personnelle  des 
233  caisses  libres  s'élevait  à  166  370  516  lires,  leurs  dépôts  à 
1  346  230  lires,  les  dépôts  des  caisses  postales  à  500  millions. 

D'aucuns  reprochent  au  crédit  populaire  d'être  assez  cher  et 
inégal  :  il  varie  de  5  à  8  pour  100  dans  les  prêts,  de  4  1/2  h 
d  pour  100  dans  les  escomptes.  Tel  qu'il  existe,  il  constitue  ul 
immense  bienfait  :  à  côté  de  taux  d'usure  qui  s'élevaient  à  100, 
même  à  150  pour  100,  les  cultivateurs  ont  béni  ceux  qui  leur 
apportaient  de  l'argent  à  6  ou  7  pour  100,  ils  le  considèrent 
•uomme  une  manne  providentielle.  «  Je  crois  être  en  paradis, 
disait  un  nouveau  client  des  banques  ruraleà,  lorsque  je  compare 
ce  que  je  paie  maintenant  à  ce  que  je  donnais  autrefois  aux 
usuriers.  » 

A  côté  des  banques  populaires  Luzzatti,  conçues  sur  le  mo^ 
dèle  des  banques  Schultze-Delitsch,  un  autre  savant  doublé 
d'un  homme  de  bien,  le  professeur  Léon  WoUenborg,  a  fondé 
îes  caisses  rurales  de  prêt  d'après  le  type  Raiffeisen.  «Combattre 
l'usure,  raviver  l'industrie  languissante  des  petits  cultivateurs, 
leur  assurer  l'appui  du  capital,  voilà  mon  but,  »  écrit  M.  Wollen- 
borg.  Les  prêts  vont  de  25  à  600  lires  et,  comme  pour  les 
banques  populaires,  n'entraînent  que  des  pertes  insignifiantes: 
ils  ont  en  général  pour  objet  l'achat  d'une  paire  de  bœufs,  d'une 
vache,  d'un  cheval,  de  brebis,  parfois  de  fourrages  ou  d'instru- 
mens  aratoires;  en  Piémont,  ils  permettent  une  culture  intensive 
de  la  vigne;  ailleurs,  ils  facilitent  l'élevage  des  vers  à  soie.  Tel 
associé  qui  a  acheté  une  vache  a  pu,  avec  la  vente  du  lait  et  du 
fromage,  payer  sa  dette  à  la  Société  et  conserver  le  veau  de  la 
bête,  résultat  qu'il  n'aurait  jamais  obtenu  sans  ce  concours. 

Ici  comme  ailleurs,  l'initiative,  la  persévérance  ont  fait  des 
prodiges  :  WoUenborg  dut  lutter  longtemps  pouf  vaincre 
/inertie  rurale,  rassurer  ses  concitoyens  sur  les  conséquences  de 
la  solidarité,  «  ce  fantôme  effrayant  qui,  comme  tous  les  fan- 
tômes, se  réduit  à  rien  dès  qu'on  se  donne  la  peiiie  de  le  regarder 


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66S  REVUE  DBS  DEUX  MONDES. 

de  près.  »  Il  finit  cependant  par  persuader  les  habitans  de 
Loreggia,  sa  commune;  sans  doute,  lorsqu'ils  virent  que  ce  mil- 
lionnaire faisait  partie  de  la  Société,  pensèrent-ils  qu'il  risquait 
plus  qu'eux,  et  qu'il  supporterait  les  pertes  éventuelles.  En  1897, 
les  caisses  WoUenborg  étaient  environ  au  nombre  de  cent; 
sauf  quelques  détails,  l'œuvre  de  Raiflfeisen  revit  tout  entière 
dans  les  caisses  rurales  italiennes. 

Presque  partout  le  médecin,  le  curé,  l'instituteur  en  font 
partie,  et  tous  leurs  membres  sont  des  agriculteurs  :  chaque  di- 
manche, les  instituteurs  font  déposer  par  leurs  écoliers  à  la 
caisse  rurale  leurs  petites  économies  de  la  semaine.  Le  curé  de 
Loreggia,  collaborateur  fort  zélé  de  M.  WoUenborg  (celui-ci  est 
isFaélite),  écrivait  à  un  journal  de  Venise  :  «  On  va  maintenant 
moins  au  cabaret,  on  travaille  mieux  et  davantage.  Les  gens  ho- 
norables étant  seuls  admis  comme  associés,  on  a  vu  des  ivrognes 
promettre  de  ne  plus  entrer  au  cabaret,  et  tenir  parole.  On  a  vu 
des  ignorans,  de  cinquante  ans  et  plus,  apprendre  à  écrire  pour 
savoir  signer  leurs  demandes  d'argent  et  leurs  billets.  Tel  indi- 
vidu, repoussé  parce  qu'il  est  inscrit  au  bureau  de  bienfaisance, 
a  fait  les  démarches  nécessaires  pour  que  son  nom  fût  rayé  de 
la  liste  de  secours,  et  désormais,  au  lieu  de  vivre  d  aumône,  il 
vit  de  son  travail  (1).  »  Fondées  le  plus  souvent  avec  l'appui  du 
clergé,  les  caisses  rurales  WoUenborg  répudient  avec  soin  toute 
tendance  confessionnelle. 

Au  contraire,  les  caisses  rurales  catholiques,  instituées  par 
dom  Luigi  Cerutti  et  dom  Giuseppe  Resch,  qui  en  1897  s'éle- 
vaient au  chiffre  de  S40,  sont  nettement  confessionnelles  ;  des 
économistes,  des  philanthropes  tels  que  M.  Eugène  Rostand, 
désapprouvent  formellement  cette  confusion  des  principes  :  c(  Les 
prêtres  catholiques  de  la  Véitétie,  remarque  ce  dernier,  avaient 
pris  dès  l'origine  une  part  intelligente  et  généreuse  à  la  diffusion 
des  caisses  rurales  :  pourquoi  les  faire  sortir  de  ce  rôle  juste  et 
si  profitable  à  leur  prestige  moral?  Par  elle-même  la  coopération 
est  une  école  de  vertus,  prévoyance,  sacrifice,  amour  mutuel  :  la 
subordonner  à  des  fins  qui  sont  en  dehors  et  au-dessus  d'elle, 
est  une  faute.  Œuvre  économique,  il  n'est  bon  ni  de  la  fonder 
sur  des  bases  mystiques,  ni  de  l'enfermer  entre  croyans  d'une 

(j)  «  La  laiterie  coopérative  est  un  professeur  d'arithmétique,»  répétait  souvent 
l'initiateur  de  ce  mouvement  si  heureux,  dom  Antonio  délia  Lucia.  Autant  peut-on 
dire  de  ia  caisse  agraire. 


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LES   TRANSFORMATIONS   DB    l' AGRICULTURE .  669' 

Eglise  :  sa  nature  est  d'être  ouverte  à  tous  sans  autre  condition 
que  l'honnêteté  et  le  travail.  Les  promoteurs  des  caisses  catho- 
liques exigent^  même  dans  leurs  statuts,  un  acte  confessionnel, 
en  font  dépendre  la  dispensation  du  crédit,  placent  dans  le  clergé 
le  pivot  de  mécanismes  financiers  :  autant  de  dangers,  les 
mêmes  que  si  -l'on  inféodait  la  Coopération  à  un  parti  politique, 
et  plus  graves  en  ce  qu'un  intérêt  moral  plus  élevé  peut  être 
compromis.  La  meilleure  et  la  plus  irrécusable  preuve  de  l'alté- 
ration qu'il  apporte  à  l'activité  coopérative  est  dans  les  immé- 
diates dissensions  qu'il  a  fait  succéder  à  la  tolérance  mutuelle 
jusqu'alors  générale,  et  dans  les  accusations  outrageantes, 
absurdes,  d'athéisme  ou  de  franc-maçonnerie  dirigées  par  les 
guides  du  mouvement  contre  les  hommes  du  plus  haut  senti- 
ment religieux,  dès  que  ceux-ci  ont  résisté.  » 

Il  existe  enfin  un  troisième  groupe  de  caisses  agraires,  celles 
par  exemple  dont  la  caisse  d'épargne  de  Parme  a  favorisé  l'éclo- 
sion,  qui  restent  en  dehors  de  toute  inOuence  politique  :  sociétés 
coopératives  en  nom  collectif,  dont  le  capital,  constitué  par  les 
bénéfices  de  chaque  année,  sert  avant  tout  à  couvrir  les  pertes 
éventuelles  et  les  bénéfices,  et  peut,  lorsqu'il  a  atteint  un  cer- 
tain chiffre,  être  affecté  à  des  œuvres  d'utilité  locale.  En  1897, 
la  Caisse  d'épargne  leur  accordait  des  emprunts  au  taux  de 
4  pour  100,  mais  elles  ne  peuvent  emprunter  et  verser  leurs 
dépôts  ailleurs  qu'à  la  Caisse  d'épargne,  qui  exerce  ici  une  véri- 
table tutelle.  Les  avances  aux  sociétaires  sont  faites  à  courte 
échéance,  mais  peuvent  durer  deux  ans,  grâce  aux  renouvelle- 
mens  trimestriels  successifs  ;  la  caisse  veut  se  réserver  le  droit 
de  redemander  le  paiement  intégral  à  l'échéance  ;  on  fait  aussi 
des  prêts  à  longue  échéance,  des  prêts  de  dix  ans.  Il  fallait,  re- 
marque M.  Guerci,  ime  institution  pouvant  faciliter  l'œuvre  de 
la  Chaire  ambulante,  paralyser  les  obstacles  pour  la  défense,  une 
institution  tenant  du  comice  ou  du  syndicat  agricole,  un  pied-à- 
terre  à  la  campagne,  d'où  la  Chaire  pourrait  développer  plus  ra- 
pidement son  action. 

La  loi  du  7  juillet  1901  ne  fait  aucun  appel  à  l'intervention 
de  l'État,  et  l'épargne  continue  d'aller  au  travail.  En  1897,  les 
dépôts  confiés  à  la  Caisse  d'épargne  du  Banco  di  Napoli  dé- 
passaient à  peine  30  millions;  en  1902,  il  y  avait  des  succursales 
de  cette  caisse  d'épargne  dans  toutes  les  provinces  du  Midi,  et 
les  dépôts  dépassaient  60  millions. 


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6T0  RKYUE  DES  DEUX  MONDES* 

En  Sardai^e  s'épanouit  une  institution  locale  fort  ancienne, 
les  monts  frumentaîres,  monii  disocorso  frumentarie  e  numerari, 
créés  en  1420  pour  protéger  les  paysans  contre  Tusure,  leur 
avancer  des  semences  remboursables  à  la  fin  de  la  récolte,  de 
l'argent,  des  instrumens  agricoles.  En  1898,  un  décret  royal  les 
a  réglementés  et  placés  sous  le  contrôle  de  l'État  ;  chaque  com- 
mune, aux  termes  de  ce  décret,  doit  former  un  mont  de  secours 
autonome,  les  prêts  produisent  un  intérêt  de  4  à  5  pour  iOO,  la 
caisse  dite  ademprivile  est  alimentée  en  partie  par  le  produit 
des  baux  emphytéotiques. 

m.  —  LE  CRÉDIT  AGRICOLE  EN  BELGIQUE.    l'ABBÉ  MELLAERTS. 
LE   BOBRENBOND 

Qu'on  l'approuve  ou  non,  toutes  les  institutions  agricoles  en 
Belgique  présentent  un  caractère  politique  et  confessionnel;  so- 
cialistes et  catholiques  le  reconnaissent,  le  proclament  au  be* 
soin  :  des  partis  nettement  tranchés,  luttant  avec  àpreté  pour  la 
vie,  c'est-à-dire  pour  le  pouvoir,  des  convictions  très  ardentes, 
une  certaine  tendance  à  se  grouper,  à  s'associer,  sans  doute  en 
souvenir  des  ghildes  du  moyen  âge,  le  goût  de  la  bataille,  le 
sens  de  l'organisation  pratique,  uni  h  une  singulière  faculté 
d'idéalisme  chez  ce  peuple  plus  grand  par  le  caractère  et  par 
ses  actions  que  par  le  nombre  des  habitans  et  l'étendue  du  terri- 
toire, une  telle  situation  explique  peut-être  le  trait  particulier, 
et  aussi  le  succès  d'une  semblable  combinaison.  A  vrai  dire,  elle 
a  réussi  brillamment  du  côté  catholique,  et  assez  médiocre- 
ment du  côté  socialiste;  le  principal  le^er  et  écrivain  socia- 
liste, M.  Emile  Vandervelde,  reconnaît  avec  mélancolie  que 
le  parti  ouvrier  n'a  presque  rien  conquis  sur  ces  paysans 
«  avec  lesquels  on  peut  tout,  sans  lesquels  on  ne  peut  rien.  » 
S'il  a  cependant  réussi  à  implanter  dans  les  pays  agricoles 
{lerrœ  incognité)  quelques  comices  et  syndicats,  un  petit  nombre 
de  laiteries  coopératives  et  de  sociétés  coopératives  rurales  de 
consommation,  c'est  grâce  aux  trains  ouvriers  qui,  le  soir,  ra- 
mènent à  la  campagne  beaucoup  de  travailleurs  des  usines  et 
des  ateliers  :  ainsi,  pour  50  kilomètres,  ils  paient  leur  coupon 
de  semaine  2  fr.  25,  alors  que  les  voyageurs  ordinaires  versent 
3  fr.  25  pour  leur  unique  billet  d'aller  et  retour.  Inconnus 
dans  les  districts  de  petite  culture,  sporadiques  et  intermittens 


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LES   TRANSFORMATIONS   DE   l' AGRICULTURE.  67 1 

parmi  les  bûcherons  des  forêts  ardennaises ,  permanens  dans 
ia  seule  région  de  grande  culture,  les  syndicats  socialistes  res-^ 
tent  clairsemés  :  point  de  crédit  agricole  socialiste  ;  d'ailleurs 
le  crédit  agricole  jure  avec  la  fgrmule  communiste  >  comme 
oui  jure  avec  non,  blanc  avec  noir,  bon  sens  avec  utopie  ;  il 
en  est  la  négation  directe,  puisqu'il  fortifie,  consolide,  accroît, 
étend  la  propriété  ;  et,  quel  que  soit  Tillogisme  des  abstracteurs 
de  quintessence  chimérique,  ils  hésiteraient  à  fournir  des  armes 
contre  eux-mêmes. 

C'est  le  parti  catholique  qui  a  institué  en  Belgique  le  crédit 
agricole;  l'abbé  Mellaerts,  après  avoir  étudié  en  Allemagne  le 
mécanisme  des  caisses  Raiffeisen,  les  introduisit  avec  les  tempe- 
ramens  que  comportent  la  législation  et  l'esprit  de  ses  compa- 
triotes. Une  loi  de  1884,  créant  des  Comptoirs  agricoles,  n^ayoU 
abouti  qu'à  faciliter  les  prêts  pour  les  gros  propriétaires  (1).  Il 
fallait  aller  jusqu'aux  petits  ;  dans  ses  conférences,  dans  ses  bro- 
chures, l'abbé  Mellaerts  précisa  fort  nettement  les  conditions, 
les  exigences  du  crédit  rural  :  1*"  Empêcher  que  l'argent  ne 
sommeille  chez  ses  possesseurs,  ou  qu'il  n'aille  dans  les  villes 
alimenter  l'industrie  et  le  commerce.  2"^  Prêts  à  long  terme, 
époque  du  remboursement  fixée  en  raison  de  l'emploi  auquel  est 
destiné  l'emprunt  ;  le  crédit  à  court  terme,  au  lieu  de  présenter 
des  avantages,  ne  cause  que  des  préjudices,  et  livre  les  emprun- 
teurs aux  usuriers  ;  la  durée  des  prêts  variera  donc  entre  cent 
jours  et  dix  ans  ;  3^  Permettre  le  remboursement  des  emprunts 
par  acomptes,  à  des  dates  fixées  d'avance;  ces  dates  correspon- 
dront aux  époques  où  le  cultivateur  réalise  ses  produits  :  rem- 


(1)  Max  Tannann  :  Les  Associations  agricoles  en  Belgique.  «  Mellaerts  :  Les 
'  Gaietés  rurales  d'épargne  et  de  crédit;  —  VII*  Congrès  international  d' agriculture , 
tome  I";  —  La  Ligue  du  Coin  de  terre  et  du  Foyer  insaisissable,  par  Joseph  Goe- 
maere,  p.  23  et  suiv.  ;  —  Participation  de  la  Caisse  générale  d'épargne  au  fonc^ 
a&nnement  du  crédit  agricole  en  Belgique,  par  M.  Orner  Lépreux,  65  et  suiv.;  -^ 
Monographies  agricoles  des  différentes  régions  de  la  Belgique;  —  Congrès  national 
é^ agriculture,  2  vol.,  1901  ;  —  Vandervelde  :  Essais  sur  la  Question  agraire  en 
Belgique;  Syndicats  agricoles  et  Coopératives  socialistes  (Mouvement  socialiête, 
i*'  et  IB  avril  1901);  —  Vlieberg  :  Le  Socialisme  agraire  [Revue  sociale  catholique, 
février  1900)  ;  —  Wauquez  :  Le  Crédit  agricole  en  Belgique  {Revue  d^s  Questions 
scientifiques,  1899);  —  Maurice  Damoiseaux  :  Les  prêts  des  Caisses  Raiffeisen  et 
leurs  garanties;  ^  Les  Minques  coopératives  pour  la  vente  du  beurre  et  des  œufs, 
0.  Scbepens,  1902;  ^  Malherbe  et  Fabry  :  Les  Banques  populaires  agricoles,  1903» 
0.  Schepens  ;  —  Monographie  de  ta  Caisse  rurale  d'Hooglede;  —  Em.  Tibbaut  :  Les 
Atùpes  de  la  MutualUé  rurale,  1903;  —  Les  Caisses  rurales  en  Belgique  et  à  Vétran* 
9«r;  oySciièpens,  1903;  —  Louis  Varies  :  Lee  Associations  ruralee  en  Bfjlgigue* 


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r  672  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

t 

bourser  par  acomptes,  cest  épargner  et  faire  œuvre  de  pré- 
voyance; 4^  Les  prêts  au  moindre  intérêt  possible;  5<*  Tous 
doivent  pouvoir  emprunter  avec  le  moins  de  démarches  et  de 
formalités  possible.  Exiger  comme  oondition  de  crédit  une  part 
dans  le  capital  de  la  banque,  c'est  couper  bras  et  jambes  au 
paysan  ;  Tépargne  mensuelle,  très  sagement  exigée  de  l'artisan  et 
de  l'ouvrier  des  villes,  devient  un  non-sens  vis-à-vis  de  l'agricul- 
teur qui  ne  fait  des  recettes  qu'au  moment  de  la  vente  de  sa  ré- 
colte ou  de  son  bétail.  «  La  vraie  caisse  d'épargne  du  cultivateur, 
remarque  M.  Louis  Durand,  c'est  son  écurie,  où  chaque  jour 
ses  élèves  croissent  et  prennent  de  la  valeur  ;  ce  sont  ses  terres, 
bien  cultivées,  et  portant  des  récoltes  d*autant  plus  belles  qu'on 
y  a  dépensé  plus  de  travail  et  plus  de  capital  circulant,  sous 
forme  d'engrais  et  de  semences  de  choix.  » 

La  loi  belge  ne  tolérant  ni  l'exclusion  de  capital,  ni  l'exclu- 
sion de  dividende,  ni  la  règle  de  l'indivisibilité  de  la  réserve, 
les  caisses  rurales  durent  admettre  un  capital  de  parts  sociales, 
la  distribution  de  dividendes,  la  divisibilité  de  la  réserve.  Mais, 
pour  ne  pas  s'éloigner  du  type  Raiffeisen,  on  prit  un  certain 
nombre  de  mesures,  telles  que  :  parts  sociales  fixées  au  chiffre 
le  plus  faible,  deux  ou  trois  francs  par  membre,  taux  des  divi- 
dendes limité  de  manière  à  ne  pas  dépasser  le  taux  normal  de 
Imtérêt,  statuts  rendant  très  difficile  à  obtenir  la  dissolution  de 
l'association. 

La  caisse  rurale  est  une  société  coopérative  avec  engagement 
solidaire  et  illimité  de  ses  membres.  Ne  peuvent  en  faire  partie 
que  «  les  personnes  domiciliées  dans  la  commime  qui,  recon- 
naissant la  religion,  la  famille  et  la  propriété  comme  bases  de 
la  société,  y  conforment  leur  conduite,  possèdent  leurs  droits 
civils,  et  sont  aptes  à  s'engager  par  contrat.  »  Voici  les  princi- 
paux cas  d'exclusion  :  insolvabilité,  déchéance  des  droits  civils, 
retard  de  quatre  mois  pour  le  paiement  de  la  part  ou  mise,  in- 
conduite notoire,  engagemens  commerciaux  avec  des  gens 
considérés  comme  des  usuriers,  persistance  du  membre  à  faire 
partie  d'une  autre  société  de  crédit  reposant  aussi  sur  la  respon- 
sabilité illimitée.  La  caisse  rurale  est  autonome,  gère  elle-même 
.ses  affaires  par  le  conseil  d'administration,  le  caissier,  le  con- 
seil de  surveillance  et  l'assemblée  générale.  Elle  a  un  service 
des  dépôts,  un  service  des  comptes  courans  et  un  service  des 
prêts  :  les  deux  premiers  ouverts  aux  étrans:ers.  le  troisième  i 


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|rr',\i^fT"'' 


LES   TRANSFORMATIONS   DE   l'aGRTCULTURE.  673 

réservé  aux  sociétaires,  pour  des  emplois  productifs  et  rémuné- 
rateurs. Elle  puise  à  trois  sources  :  son  capital  social;  les  dépôts 
qu'elle  reçoit;  enfin,  elle  emprunte  en  cas  de  besoin,  soit  auprès 
de  la  Caisse  générale  d'épargne,  soit  auprès  des  caisses  centrales 
de  crédit.  Quant  à  l'intérêt  des  sommes  prêtées,  l'expérience  a 
démontré  la  sagesse  de  ce  précepte  :  la  différence  entre  les  inté- 
rêts que  la  caisse  paie  pour  ses  emprunts  et  les  intérêts  qu'elle 
exige  pour  ses  avances,  doit  être  de  trois  quarts  à  1  pour  100  en 
faveur  des  opérations  de  prêts.  Ainsi  la  caisse  rurale  paie  d'ordi- 
naire 3  pour  100  d'intérêls  pour  ses  dépôts  d'épargne,  pour  ses 
emprunts,  et  elle  demande  4  pour  100  pour  ses  prêts.  Point  de 
prêts  de  consommation,  mais  des  prêts  de  production  pouvant 
rapporter  un   intérêt  supérieur  à  celui  que  l'emprunteur  doit 
payer.  La  responsabilité  solidaire,  illimitée,  a  pour  contrepoids 
des  précautions  multiples  et  fort  minutieuses;  ainsi  la  caisse  ne 
prête  qu'à  ses  membres,  à  des  habîtans  connus  de  la  paroisse  ou  dq 
la  commune,  dans  un  dessein  d'utilité  :  l'assemblée  générale  fixe 
le  chiffre  maximum  des  prêts  ;  le  conseil  de  surveillance  examine 
1:^us  les  trois  mois  les  affaires  en  cours  ;  les  membres  du  con- 
seil d'administration  remplissent  leurs   fonctions  gratuitement, 
^t  doivent,  sous  leur  responsabilité  personnelle,  éviter  les  opéra- 
lions  présentant  quelque  danger.  Enfin  l'emprunteur  fournit  des 
garanties  sérieuses  :  hypothèque,  gage,  privilège  agricole,  eau- 
lion.  Avec  un  semblable  arsenal  de  mesures  protectrices,   les 
pertes  ne  sont  guère  à  redouter  ;  et  de  fait,  ni  en  Belgique  ni  en 
Allemagne  on  na  eu  à  déplorer  une  seule  faillite  de  caisse  ru- 
xale. 

L'avoir  social  comprend  le  montant  des  droits  d'entrée,  le 
total  des  mises,  la  réserve,  les  parts  que  la  société  possède  dans 
une  caisse  centrale  de  crédit.  En  effet,  les  366  caisses  rurales 
sont  arfiliées  à  un  groupement  régional,  et,  depuis  la  loi  de 
1894,  en  rapport  d'affaires  avec  la  Caisse  générale  d'épargne. 
Les  Caisses  centrales, , organes  fédératifs,  ayant  pour  but  d'éta- 
blir entre  les  caisses  rurales  des  relations  de  bonne  confraternité, 
de  leur  rendre  des  services  d'ordre  administratif  et  financier, 
sont  au  nombre  de  huit,  dont  la  principale  siège  à  Louvain.  Elles 
contrôlent  les  caisses  rurales,  reçoivent  le  trop-plein  des  dépôts 
des  unes,  consentent  des  prêts  aux  autres,  les  cautionnent  en- 
vers la  Caisse  d'épargne.  Elles  perçoivent  un  double  ducroire, 
c'est-à-dire  une  double  commission,  l'un  pour  tout  emprunt  fait 
TOMi  XXXV.  —  1906.  43 


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674  REVUE  DBS  DEUX  MONDES. 

à  la  Gaisde  d'épargne  par  leur  intermédiaire,  celui-là  égal  au 
douzième  des  intérêts  payés  à  la  Caisse  d'épargne;  Tautre, 
double  de  la  première,  éventuel  et  à  terme,  pour  le  cas  où  la 
caisse  locale  entre  en  liquidation,  ou  ne  fait  plus  partie  de  la 
Caisse  centrale. 

Quant  à  la  Caisse  générale  d'épargne,  bien  qu'elle  fonctionne 
«veo  l'aide  de  l'État,  sous  sa  surveillance  et  sous  sa  garantie,  elle 
a  son  existence  propre,  son  autonomie;  créée  afin  de  favo- 
riser la  pratique  de  l'épargne  et  le  développement  des  idées 
de  prévoyance,  elle  prête  à  3,25  pour  100  aux  caisses  rurales 
affiliées  à  une  Caisse  centrale  de  crédit  agricole. 

L'abbé  Mellaerts,  fondateur  du  Boerenbond  ou  Ligue  des 
Paysans,  institua  en  1892  à  Rillaer  la  première  caisse  agraire  : 
au  31  .décembre  1903,  on  en  comptait  386,  leurs  dépôts  en 
comptes  courans  et  sur  livrets  d'épargne  atteignaient  le  chiffre  de 
7036748  francs;  elles  n'avaient  utilisé  leur  crédit  à  la  Caisse 
d'épargne  que  pour  94128  francs,  et  elles  avaient  consenti  des 
prêts  pour  une  somme  de  18876513  francs.  On  l'a  vu,  le 
clergé  joue  ici  un  grand  rôle,  non  seulement  lorsqu'il  s'agit 
de  créer  et  donner  le  branle,  mais  pour  faire  vivre,  marcher  et 
progresser  l'œuvre  :  souvent  le  curé  du  village  accepte  les  fonc- 
tions de  caissier,  et  les  paroissiens  insistent  pour  qu'il  ne  se 
dérobe  pas.  Le  Boerenbond  reste  ime  fédération  agricole  catho- 
lique qui  a  ses  journaux,  protège  énergiquement  ses  membres, 
veille  aux  intérêts  moraux  et  matériels  des  ouvriers  qui  tra- 
vaillent en  France  :  rien  de  ce  qui  touche  la  campagne  ne  lui 
est  étranger,  et  chaque  année  est  en  quelque  sorte  marquée  par 
une  nouvelle  victoire  sur  ces  éternels  ennemis,  la  misère,  l'igno- 
rance et  la  routine  qui  ne  désarment  jamais,  re\îennent  toujours 
à  la  charge,  et  reparaissent  sous  des  costumes  divers;  car,  hélas I 
ils  prennent  parfois  la  forme  de  l'inquiétude,  du  mécontentement, 
plus  âpres  à  mesure  qu'on  leur  enlève  leurs  légitimes  griefs;  et 
les  peuples  les  plus  riches,  les  plus  heureux,  sont  souvent  les 
moins  reconnaissans  envers  le  destin.  Les  véritables  apôtres  le 
savent,  et  cette  pensée  douloureuse  ne  les  décourage  point  :  ils 
savent  aussi  que  le  mal  est  immense  encore,  s'appliquent,  à  en 
resserrer  les  limites  ;  mais  ils  comptent  un  peu  sur  cette  petite 
goutte  de  bon  sens,  sur  cette  poussière  céleste  qui  combat  en 
nous  les  impulsions^de  haine  et  de  bouleversement. 

Mentionnons  encore  la  Ligue  du  coin  de  terre  et  du  foyer 


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LES   TRANSFORMATIONS   DE    L  AGRICULTURE.  676 

insaisissable  qui  n'est  pas  du  crédit  agricole  proprement  dit,  mais 
aboutit  à  des  effets  assez  semblables  :  donner  à  l'ouvrier  urbain 
la  jouissance  d'un  jardinet,  le  détourner  ainsi  du  cabaret  et  de 
l'ivresse  plus  dangereuse  de  l'alcool  anarchiste,  le  ramener  à  la 
vérité  familiale  et  au  bonheur  par  la  sérénité,  inculquer  le  sens 
et  faciliter  l'accès  de  la  propriété,  faire  goûter  la  paix  de  l'âme 
qui  tombe  de  celle-ci,  tel  semble  le  but  de  cette  Ligue  qui  rem- 
place la  bienfaisance  en  argent  par  la  bienfaisance  en  terre  et  en 
foyer  (1). 

IV.  —  LE  CRÉDIT  AGRICOLE  EN  FRANCE  :  ÉTAT  ACTUEL  DE  LA  LÉGISLATION 

Grâce  aux  efforts  du  législateur,  et  surtout  à  l'initiative,  au 
dévouement  des  propriétaires  amis  du  progrès,  les  préjugés 
contre  le  crédit  agricole  commencent  à  disparaître  dans  nos 
campagnes;  beaucoup  comprennent  qu'il  peut  rendre  des  services 
à  toutes  les  classes  d'agriculteurs,  que  ceux-ci  ne  doivent  pas  se 
croire  humiliés  en  allant  demander  un  prêt,  une  avance,  à  la 
caisse  rurale  dont  ils  sont  sociétaires,  que  ce  prêt  témoigne  en 
faveur  de  la  confiance  qu'ils  inspirent.  C'est  là  un  grand  pas  de 
fait,  et  l'on  ne  saurait  trop  multiplier  les  preuves,  trop  répéter 
les  argumens,  car  Ta  routine,  l'ignorance  d'une  part,  d'autre  part 
l'esprit  de  dol  et  de  fraude  se  coalisent  sans  cesse  contre  le  pro- 
grès, la  lumière,  la  probité;  la  spéculation  de  mauvais  aloi  joue 
en  perfection  le  grand  air  de  la  calomnie.  Les  caisses  locales  et 
régionales  s'efforcent  d'arracher  le  paysan  aux  griffes  de  l'usu- 
rier; celui-ci  met  les  ruses  de  Basile  au  service  de  Shylock,  et 
lutte  par  tous  les  moyens.  Cependant  la  victoire  se  dessine  en 
faveur  des  mutualistes,  et,  pour  n'avoir  pas  beaucoup  d'années 
d'existence,  les  institutions  de  crédit  agricole  franchissent  rapi- 
dement les  étapes  de  l'adolescence  à  la  virilité.  On  veut  rattra- 
per le  temps  perdu,  l'exemple  des  autres  peuples  semble  avoir 
inspiré  une  émulation  généreuse  ;  des  faits  comme  ceux-ci,  que 
j'emprunte  à  un  excellent  Guide  pratique  publié  par  le  ministère 
de  l'Agriculture,  impressionnent  sensiblement  nos  ruraux  qui 
plus  ou  moins  ressemblent  à  saint  Thomas  :  ils  veulent  voir  les 
pieds  et  les  mains,  toucher  du  doigt  le  bénéfice. 

(i)  La  place  me  manque  aujourd'hui  pour  examiner  la  question  du  crédit  agri- 
cole en  Autriche-Hongrie,  Danemark,  Russie,  Ecosse,  etc.  ;  j'espère  avoir  l'occ»- 
tion  d'en  parler  dans  une  autre  étude. 


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676  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Un  cultivateur  avait  dans  ses  granges  force  pailles  et  four- 
rages dont  il  ne  pouvait  se  défaire  qu'à  vil  prix  :  pas  de  capi- 
taux disponibles  pour  Tachât  des  bestiaux  d'élevage  ou  d'engrais- 
sement. Mais  la  caisse  de  Chartres  lui  fournit  les  capitaux 
nécessaires,  et,  six  mois  plus  tard,  la  plus-value  du  bétail  lui 
procurait  un  bénéfice  très  supérieur  à  celui  qu'aurait  procuré  la 
vente  des  denrées;  il  lui  restait  encore  le  fumier  produit  par  ses 
animaux,  et  il  avait  respecté  cette  règle  de  bon  sens  :  Qui  vend 
son  grenier,  vend  sa  terre. 

Un  fermier  delà  Mayenne,  débiteur  de  1 500  francs  déchéance 
;fixe,  avait  500  boisseaux  de  froment  à  vendre  ;  le  blé  était  à 
.3  francs,  une  hausse  semblait  certaine,  mais  comment  attendre? 
Un  ami  lui  conseille  de  s'adresser  à  la  caisse  rurale;  il  se  laisse 
convaincre,  on  l'admet  comme  membre  du  syndicat  des  agri- 
culteurs de  la  Mayenne  et  de  la  caisse  locale  de  Chàteau- 
Gontîer:  huit  jours  après,  il  recevait  une  avance,  signait  un  bil- 
let au  taux  de  4,50  pour  iOO  par  mois;  le  blé  ne  tardait  pas  è 
atteindre  le  cours  de  3  fr.  30  centimes;  notre  homme  vendit 
aussitôt  ses  500  boisseaux,  réalisa  un  gain  de  150  francs,  paya 
il  francs  pour  l'intérêt  de  1  500  francs  pendant  trois  mois:  bé- 
néfice net,  133  francs. 

Le  crédit  agricole  sous  la  forme  de  prêts  d'animaux  (cheptel- 
bétail)  est  à  l'ordre  du  jour  dans  les  congrès  et  les  écrits  des 
spécialistes;  plus  d'un  syndicat  Ta  très  heureusement  résolu,  et 
sur  ce  point  comme  sur  d'autres,  le  législateur  n'aura  qu'à  s'in- 
spirer des  mœurs  et  pratiques  nouvelles.  Dans  l'Est,  mainte  caisse 
agricole  achète  elle-même  des  animaux  qu'elle  vend  ensuite  à 
crédit  à  ses  membres,  ou  leur  prête  à  4  pour  100.  A  Langres, 
par  exemple,  le  prêt  a  lieu  sous  la  garantie  d'un  bail  avec  pro- 
messe de  vente  et  billet  à  ordre  représentant  la  valeur  du  bétail 
ainsi  que  les  intérêts  dus  à  l'échéance.  Quelle  différence  entre 
cette  opération  et  la  retenue  ou  cheptel  consenti  par  un  capita- 
liste !  Soit  une  vache  de  300  francs,  donnant  en  trois  ans,  trois 
veaux  estimés  450  francs;  le  bailleur  et  le  preneur  se  partageant 
ces  459  francs,  touchent  225  francs  chacun  ;  le  preneur  conserve 
la  vache,  mais  il  redoit  75  francs;  plus  même,  si  la  vache  est 
assurée.  En  s'adressant  à  une  caisse  de  crédit,  le  preneur  aura  à 
payer:  assurance  14  fr.  36,  intérêts  36  francs,  billets  (timbres 
el  droit)  4  fr.  35;  cotisation  du  syndicat,  trois  ans  à  50  centimes, 
i  fr.  50;  en  bloc,  60  fr.  21  centimes  ;  mais  tous  les  produite  étant 


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LES   TRANSFORMATIONS    DE    L  AGRICULTURE.  677 

sa  propriété,  il  a  390  francs  ;  différence  en  faveur  du  second  sys- 
tème :  165  francs.  Dans  le  bail  à  cheptel  ordinaire,  le  preneur 
ne  supporte,  il  est  vrai,  que  50  pour  100  des  risques,  tandis 
qu'ici  il  les  a  tous,  mais  grâce  aux  assurances  mutuelles  contre 
la  mortalité  du  bétail,  il  se  décharge  des  deux  tiers  de  ces 
risques. 

On  s  occupe  beaucoup  du  crédit  agricole  depuis  une  dou- 
ziine  d'années;  les  inspirateurs  des  syndicats  ont  mis  la  ques- 
tion à  la  mode,  les  candidats  aux  fonctions  électives  Tinscrivent 
dans  leurs  programmes,  et  iîne  se  passe  pas  d'année  sans  que 
plusieurs  volumes  et  thèses  de  doctorat  attestent  Tintérêt  du 
sujet.  Diverses  lois  sont  intervenues,  diverses  propositions 
attendent  le  bon  plaisir  des  Chambres;  au  ministère  de  TAgri- 
culture,  on  prépare  un  projet  d'ensemble  qui,  tout  en.  tenant 
compte  des  premières  expériences,  établirait  Tordre  et  l'harmo- 
nie dans  toutes  ces  dispositions,  et  constituerait  en  quelque  sorte 
le  code  de  la  matière. 

La  loi  du  19  février  1889  restreint  le  privil<6ge*du  bailleur  à 
la  garantie  des  fermages  de  deux  années  échues,  de  Tannée  cou- 
rante et  de  Tannée  à  venir. 

La  loi  du  5  novembre  1894  accorde  un  régime  de  faveur 
aux  sociétés  de  crédit  agricole  fondées  sur  la  mutualité  :  elles 
peuvent  recevoir  des  dépôts  de  fonds  en  comptes  courans,  avec 
ousaHs  intérêts,  et  remplir  le  rôle  de  véritables  caisses  d'épargne, 
se  charger  des  recouvremens  et  des  payemens,  contracter  les 
emprunts  nécessaires  pour  constituer  ou  augmenter  leur  capital 
tic  roulement,  devenir  de  véritables  banquiers  des  agriculteurs 
et  des  syndicats. 

La  loi  permet  aussi  de  commercialiser  les  engagemens  agri- 
coles, ce  qui  leur  ouvre,  en  cas  de  contestation,  la  juridiction 
ccmsulaire  ;  enfin,  elle  exemple  les  sociétés  de  crédit  agricole  de 
la  patente  et  de  Timpôt  sur  les  matières  mobilières,  et  simplifie 
les  formalités  de  publicité. 

La  loi  du  20  juillet  1905,  qui  réforme  le  régime  des  caisses 
d'épargne,  confère  à  toutes  les  caisses  d'épargne  ordinaires,  auto- 
nomes ou  municipales,  la  libre  disposition  d'une  partie  de  leur 
fortune  personnelle  :  ainsi  elles  peuvent  consacrer  le  cinquième 
de  leur  capital  et  la  totalité  de  leurs  revenus  à  des  prêts  aux 
sociétés,  de  crédit  agricole.  La  fortune  personnelle  des  caisses 
d'épargne  étant  de  92  millions  de  francs,  voilà  donc  une  somme 


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678  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

de  19  millions,  sans  compter  le  revenu  annuel,  qui  pourrait  ser- 
vir au  crédit  agricole. 

La  Convention  du  SI  octobre  1896 ^  qui  assure  è«  la  Banque 
de  France  le  renouvellement  ''de  son  privilège,  a  stipulé  que 
celle-ci  avancerait  à  TÉtat,  sans  intérêts,  une  somme  de  40  mil- 
Tlions.  L'article  5  de  la  loi  du  17  novembre  1897,  approuvant 
'Cette  convention,  a  décidé  en  outre  que  la  Banque  verserait 
chaque  année,  jusques  et  y  compris  1920,  une  redevance  qui  ne 
doit  jamais  s'abaisser  au-dessous  de  deux  millions.  Cette  rede- 
vance s'est  élevée  h  4300  000  francs  pour  l'année  1903,  et  le 
total  des  sommes  versées  à  ce  titre  atteignait,  au  commencement 
de  1904,  le  chiffre  de  28  700  000  francs  qui,  joints  à  l'avance  de 
40  millions,  forment  environ  69  millions  mis  gratuitement  à  la 
disposition  du  crédit  agricole.  L'article  2  de  la  loi  autorise  la 
Banque  de  France  à  escompter  «  les  lettres  de  change  et  autres 
eflFets  de  commerce  à  ordre  souscrits  par  des  syndicats  agricoles 
ou  autres  (1).  » 

D'après  la  loi  du  31  mars  1899,  l'avance  de  40  millions  et  la 
redevance  annuelle  de  la  Banque  de  France  sont  mises  à  la  dis- 
qposition  du  gouvernement  pour  être  attribuées,  à  titre  à! avances 
sans  intérêts^  aux  caisses  régionales  de  crédit  agricole  mutuel 
'constituées  conformément  à  la  loi  du  5  novembre  1894.  Ces 
caisses  régionales  ont  pour  objet  de  faciliter  les  opérations  effec- 
tuées par  les  membres  des  caisses  locales  de  leur  circonscrip* 
tion.   Elles  escomptent    les   effets   garantis  par  celles-ci,   leur 

(1)  Ministère  de  F  Agriculture  :  Guide  pratique  pour  la  création  de  Caisses  de 
crédit  agricole  mutuel  ;  Bulletin  mensuel  de  l  Office  des  renseignements  agricoles  ; 

—  /F«  Congrès  national  des  Syndicats  agricoles  à  Arras ,  dans  le  Journal  cTAgri 
culture  pratique,  14  juillet  1904  ;  —  Congrès  du  Crédit  populaire  et  agricole^  Nancy, 
du  7  au  10  novembre  1904;  —  Foumier-Sarlovôze  :  A  propos  des  Caisses  rurales; 

—  F//"  Congrès  international  d'agriculture ,  tenu  à  Rome,  avril  et  mai  1903,  2  vol.  : 
^  Rapport  de  Af.  Tisserand*» sur  le  Concours  M éline  entre  les  Sociétés  de  crédit 
agricole  mutuel;  —  Louis  Durand:  Le  Crédit  agricole  en  France  et  à  l'étranger; 

—  Félix  Moustier  :  Questions  rurales;  —  Louis  Dop  :  Le  Crédit  agricole;  —  Jarrin 
Albert  :  Les  Caisses  d'épargne  italiennes  et  le  Crédit  obligatoire;  —  Rostand  :  La 
fié/orme  des  Caisses 'd'épargne  françaises,  2  vol.,  1891  ;  ~  Pierangeli  :  De  la  Mutua- 
lité appliquée  au  Crédit  agricole  en  France  et  à  Vétranger^  1897  ;  —  D'Anglade  : 
©u  Crédit  agricole  personnel  et  mobilier  ;  —  Barbery  :  La  Banque  de  France  et  le 
Crédit  agricole;  —  Galliet  :  Le  gage  sans  dessaisissement  et  le  crédit  agricole;  — 
Geffriand  :  Les  Caisses  régionales  de  Crédit  agricole  mutuel;  —  De  Laveleye  : 
Nouvelles  lettres  d'Italie;  —  Lavigne  :  Le  Crédit  agricole  mobilier,  les  Warrants 
agricotfs;  —  Pierre  Caziot  :  Le  Crédit  agricole  en  France  et  à  l'étranger;  —  André 
Avenel  :  Le  Crédit  agHcole  et  le  Cheptel-Bétail  {Journal  d'Agriculture  pratique, 
14  janvier  iy04);  —  François  Bernard  :  Le  Crédit  aux  améliorations  agricoles,  dant 
le  Journal  de  l'Agriculture,  30  janvier  1904. 


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LES   TRANSFORMATIONS    DE    l'aGRICULTURE.  679 

consentent  des  avances  pour  fonds  de  roulement,  peuvent  rées- 
compter tout  ou,  partie  de  leur  portefeuille  à  la  Banque  de 
France  ou  aux  grands  établissemens  de  crédit  ;  leur  papier  por- 
tant trois  signatures,  celles  de  Temprunteur,  de  la  société  locale 
et  de  la  caisse,  est  bancable,  circulant,  vivant,  produisant  tous 
effets  légaux.  Il  va  de  soi  que  toute  spéculation  demeure  interdite 
aux  caisses  régionales.  Quant  à  la  loi  du  25  décembre  1900, 
elle  stipule  que  les  caisses  régionales  pourront  recevoir  de  l'État 
des  avances  égales  au  quadruple  de  leur  capital  versé  en 
espèces. 

Enfin  une  loi  du  18  juillet  1898  a  créé  un  nouvel. instrument 
de  crédit  sur  gages,  le  warrant  agricole  que  les  agriculteurs 
peuvent  escompter  dorénavant  et  utiliser  au  même  titre  que  le 
commerçant  ou  Tindustriel  utilisent  le  warrant  commercial  : 
voici  les  produits  agricoles  susceptibles  d'être  warrantés  :  cé- 
réales en  gerbe  ou  battues,  fourrages  secs,  légumes  secs,  fruits 
séchés  et  fécules,  matières  textiles,  animales  ou  végétales, 
graines,  vins,  cidres,  eaux-de-vie  et  alcools  de  nature  diverse, 
cocons,  bois  exploités,  résines  et  écorces  à  tan,  fromages,  miels 
et  cires,  huiles  végétales,  sel  marin.  Ainsi  le  cultivateur  pour- 
rait aujourd'hui  emprunter  sur  ses  récoltes  en  grange  ou  en 
grenier,  et  attendre  le  moment  opportun  pour  la  vente  :  mais 
cette  loi  jusqu'ici  n'a  rien  produit,  car  elle  méconnaît  certains  ob- 
stacles pratiques,  la  difficulté  du  contrôle  pour  le  prêteur  un 
peu  éloigné,  le  gage  de  celui-ci  disparaissant  si  l'emprunteur  le 
vend  dans  une  foire,  le  privilège  du  bailleur  qui  prime  le  droit 
du  porteur  de  warrant  ;  par-dessus  tout,  les  formalités,  lenteurs 
et  frais  qu'entraîne  la  constitution  d'un  warrant.  La  réforme  en 
a  déjà  été  discutée  par  le  Sénat,  et  il  semble  fort  difficile  d'a- 
boutir. On  propose  que  le  prêteur  puisse  exiger  le  dépôt  des 
produits  dans  les  magasins  d'un  syndicat  ou  chez  une  tierce 
personne  à  sa  convenance,  si  l'emprunteur  ne  lui  inspire  pas 
confiance.  Cela  suffira-t-il  pour  vivifier  une  loi  anémique? 
Peut-être. 

Les  véritables  apôtres  du  crédit  agricole  n'avaient  pas  attendu 
cette  double  manne  financière  tombant  de  TEmpyrée  législatif, 
pour  se  mettre  à  l'œuvre  :  ici  comme  ailleurs,  M.  Louis  Milcent 
et  d'autres  propriétaires  du  Jura,  le  marquis  de  Froissard, 
M.  Alfred  Bouvet,  s'étaient  mis  à  la  tête  du  mouvement  syndical 
dans  le  Jura,  et  les  premiers  donnaient  l'exemple.  Ils  s'appliquè- 


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680  REVITE   DES   DEUX   MONDES. 

rent  d'abord  à  créer  une  certaine  atmosphère  morale,  pour  que 
le  crédit  mutuel  pût  fleurir,  car  celui-ci,  pensaient-ils,  ne  se 
produit  pas  par  une  sorte  de  p^énération  spontanée,  il  sort  d'un 
état  social  préexistant,  comme  le  fruit  survient  après  la  fleur. 
Le  goût  et  l'habitude  de  l'association,  le  concours  d'initiatires 
dévouées,  la  sélection  de  cultivateurs  d'élite,  un  cercle  d'opéra- 
tions restreint,  telles  apparurent  les  premières  conditions  du 
snrcès.  Le  syndicat  agricole  devint  tout  naturellement  le  point 
de  départ  et  comme  la  pépinière  de  la  société,  parce  qu'il  réunit 
en  un  faisceau  les  diverses  classes  d'agriculteurs,  parce  que  ceux- 
ci,  dans  cette  école  primaire  de  solidarité,  ont  appris  à  apprécier 
les  avantages  de  Tentente.  La  première  caisse  rurale  française 
fut  organisée  par  ses  fondateurs  sous  forme  de  société  anonyme 
à  capital  variable  :  le  capital  social,  fixé  à  20  000  francs,  fut 
représenté  par  40  actions  de  500  francs  chacune,  dont  l'intérêt 
ne  doit  pas  dépasser  3  pour  100;  mais  il  peut  y  avoir  des  cou- 
pures de  50  francs,  pour  faciliter  l'entrée  aux  associés  peu  for- 
tunés, et  la  loi  de  1867  n'exige  que  le  versement  du  dixième. 
L'administration  demeure  gratuite;  afin  de  limiter  les  risques, 
et  parce  qu'elle  est  une  véritable  coopérative  de  crédit,  la  caisse 
ne  fait  d'afTaires  qu'avec  les  membres,  exige  de  l'emprunteur 
une  caution  solvable,  et  les  prêts  ne  dépassent  point  le  chiffre 
de  600  francs.  Comme  on  voit,  ce  sont  les  capitaux  des  uns 
qui  permettent  de  faire  des  avances  aux  autres.  L'emprunteur, 
dans  sa  demande,  spécifie  ses  raisons,  qui  doivent  être  des  rai- 
sons d'ordre  agricole  :  achats  de  bestiaux,  semences,  engrais, 
instrumens  ;  le  conseil  d'administration  consulte  la  section  can- 
tonale correspondante  du  syndicat  ;  s'il  agrée  la  demande,  l'em- 
prunteur signe  un  billet  à  ordre  de  trois  mois  (billet  qu'il 
pourra  renouveler  trois  fois)  ;  il  le  fait  endosser  par  un  autre 
membre;  la  société  appose  la  troisième  signature;  et  voilà  un 
simple  cultivateur  qui  va  obtenir;  de  l'argent  au  taux  de 
3  pour  100,  auquel  s'ajoute  la  commission  bien  modique  de  un 
quart  ou  un  demi  pour  100  que  prélève  la  caisse  pour  ses  pro- 
pres frais.  Ce  système  de  responsabilité  limitée  aux  seuls  action- 
naires peut  paraître  inférieur  au  système  allemand  ;  mais  au  mo- 
ment où  fut  fondée  la  caisse  de  Poligny,  il  ne  semblait  pas  pos- 
sible encore  d'éti^blir  le  crédit  mutuel  sur  le  principe  de  la 
solidarité  complète. 

Depuis  sa  fondation,  c'est-à-dire  depuis  1883,  jusqu'en  1900, 


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LES  TRANSFORMATIONS   DE   l'aGRICULTURE.  681 

la  Société  de  Poligny  a  prêté  3  032  264  francs  aux  cultivateurs 
de  la  région.  En  1 898>  le  montant  des  prêts  dépasse  419  000  francs, 
et  en  1899  il  atteint  presque  430000  francs;  161000  francs 
pour  1896,  174  000  francs  pour  1899,  tels  sont  les  chiffres  des 
dépôts. 

Parmi  les  missionnaires  du  crédit  agricole  en  Provence,  les 

^iràs  ont  marché  sur  les  traces  de  la  Société  de  Poligny,  les 

&txt.Tes  ont  adopté  la  solidarité  illimitée,  base  des  sociétés  Raif- 

^^isen;  dans  les  sociétés  du  type  Méline,  la  responsabilité  des 

socidétaires  se  limite  d'ordinaire  à   la  part  souscrite  par  eux; 

<i'«i^  illeurs,  la  loi  de  1894  accorde  toute  latitude  à  ce  sujet,  mais 

^il^  exige  sagement  que  la  société  de  crédit  soit  adossée  à  un 

S3rx:idicat.  A  Courcelles  (Indre-et-Loire),  fonctionne  un  système 

a^^<cz  ingénieux  :    les  sociétaires  supportent  une  responsabilité 

solidaire  porportionnelle  à   leur   inscription  crédit  cible;  ce  vo- 

Oâ^l^le  désigne  le  montant  maximum  du  prêt  que  la  Caisse  peut 

ooxusentir  &  un  membre.  A  rassemblée  générale  annuelle,  chaque 

sy :Mndiqué  demande  le  crédit,  c'est-à-dire  la  somme  maxima  qu'il 

df^^ire  pouvoir  emprunter  en  cas  de  besoin  ;  le  vote  a  lieu  auscru- 

^i^«=M.   secret.  Ainsi  Pierre  demande  600  francs,  et  il  y  a  quarante 

v-otans.  A...   vote   600   francs,    B...    400,    C.    800,  D...   1000, 

E.  .  .  100,  etc.;  total  des  votes  20  000  francs,  qui,  divisés  par  40, 

<io Huent  500  francs.   C'est  donc  un  crédit  de  500  francs  que  ses 

^^sociés  accordent  à  Pierre,  et  qu'il  pourra  demander  à  la  caisse 

da^ns  le  cours  de  l'exercice. 

MM.  Rostand  et  Rayneri,  fondateurs  du  crédit  populaire  en 
*^**aiice,  ont  réuni  en  un  faisceau  l'œuvre  de  Schultze  et  celle  de 
R^ffeisen,  après  avoir  constaté  que  leurs  principes  peuvent  se 
^^Hcilier  et  se  compléter,  les  associations  Schultze-Delitsch  con- 
"^'^nant  mieux  pour  le  crédit  ouvrier,  dans  les  milieux  urbains, 
'bs  a4ssociations  RaifFeisen  dans  les  communes  rurales.  M.  Charles 
**^yaeri  raconte  en  ces  termes  la  naissance  de  la  première  caisse 
rurale  fondée  par  la  Banque  populaire  de  Menton  : 

«  Castellar,  charmante  localité  &  7  kilomètres  de  Menton, 
^^sservie  par  une  belle  route  carrossable,  eut  nos  préférences. 
iNoùs  savions  qu'il  y  avait  dans  cette  commune  un  instituteur 
^^telligent  et  dévoué,  et  nous  nous  ouvrîmes  &  lui  de  ce  projet. 
^^^^  des  causeries  et  des  publications  nous  cherchâmes  à  le  fami- 
"^l'iser  avec  cette  question,  dont  il  ne  tarda  pas  à  devenir  un 
^^Hi  pionnier.  M.  Charles  Grindai  nommé  depuis  secrétaire  gé* 


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682  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

néral  du  groupe  et  directeur  de  la  Caisse  régionale,  commença 
par  causer  du  projet  à  quelques  bons  agriculteurs,  tâche  assez 
ingrate;  on  appréciait  fort  Tavantage  d'obtenir  du  crédit  à  de 
bonnes  conditions;  mais,  quant  aux  moyens,  la  solidarité 
efiFrayait.  C'est  par  là  qu'on  se  trouvait  arrêté.  Cependant,  à 
force  d'explications,  d'exemples,  un  petit  noyau  d'agriculteurs  se 
montra  moins  récalcitrant.  C'est  alors  qu'on  songea  à  tenir  une 
réunion,  et  qu'on  nous  pria  de  donner  une  conférence.  M.  Grinda, 
suivant  nos  conseils,  commença  par  fonder  ce  que  nous  avons 
appelé  la  trinité  rurale,  en  obtenant  au  préalable  la  collabora- 
tion du  maire  et  du  curé. 

«  Nous  nous  souvenons  de  cette  réunion  du  !«'  juillet  1893, 
d'où  devait  sortir  la  première  institution  de  crédit  agricole  du 
département,  qui  fut  une  des  premières  à  fonctionner  en  France. 
Dans  la  salle  de  la  mairie,  au  milieu  d'une  centaine  de  bons 
cultivateurs,  nous  exposâmes  l'utilité  des  caisses  agricoles,  la 
simplicité  de  leurs  rouages,  la  force  de  la  solidarité  et  son  inno- 
cuité grâce  aux  précautions  dont  sa  pratique  est  entourée,  les 
résultats  frappans  donnés  par  ces  institutions  partout  où  il  en 
existe.  On  écoutait  avec  intérêt,  on  lisait  sur  les  visages  la  con- 
fiance en  l'idée,  on  devinait  que  l'état  d'esprit  se  modifiait.  L'im- 
pression fut  excellente  ;  on  décida  qu'une  seconde  réunion  serait 
tenue  le  30  juillet  suivant  pour  procéder  k  la  constitution  de  la 
Caisse.  A  cette  seconde  séance,  les  statuts  furent  signés  par 
19  membres,  tous  petits  propriétaires  et  agriculteurs...  L'inau- 
guration de  la  Caisse  eut  lieu  le  3  septembre...  » 

Les  19  néophytes  de  1893  se  sont  multipliés  :  pendant  les  six 
premières  années,  le  mouvement  des  prêts  a  été  de  281  700  francs 
au  taux  de  5  pour  100  par  an.  Dans  le  premier  semestre  de  1899, 
la  Caisse  a  accordé  pour  5510  francs  45  prêts  dont  voici  Taffec- 
tation  : 


Nombre.  Achats. 

Achats  d'Pngrais 30  2  750 

Arranf.enjênâ  de  famille  et  partages  de  biens.    .  5  460 

Achats  de  terre, 2  750 

Réparation  de  de'ix  moulins  à  huile 2  250 

Exploitation  d'une  forêt;  fabrication  de  charbon.  1  500 

Pour  paiement  d'anciennes  dettes 3  400 

Réparations  à  une  maison 1  300 

Achat  d'une  ânesse 1  iOO 


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LIS  TRANSFORMATIONS   DE   l'aGRICULTURS.  683 

Au  !«"  septembre  1904,  les  sociétés    adhérentes  au  Centre 
fédératif  du  crédit  populaire  en  France  atteignaient  le  chiffre 
de  427;  la  plupart  sont  des  caisses  de  crédit  agricole,  ne  faisant 
des  opérations  cpi'avec  des  agriculteurs  syndiqués  et  pour  la 
satisfaction  des  besoins  agricoles.  Cent  trente-six  réunissent  un 
capital  social  versé  de   1  940  699  francs,  mais  dans  ce  chiffre 
figurent  six  sociétés  qui  pratiquent  le  crédit  urbain  et  possèdent 
1  559  329  francs.  Deux  cent  quatre-vingt-trois  sociétés  sont  ré 
parties  entre  47  départemens,  22  autres  entre  nos  trois  provincea 
algériennes.   Ainsi  la  lumière    se  fait,  le  corps  agricole   s'est 
formé,  la  caisse  de  crédit  prend  pcKir  devise  sociale  Tunion  des 
bonnes  volontés  sans  distinction  de  croyances  ni  d'opinions  po- 
litiques, pour  devise  économique  la  protection  de  l'épargne  et 
la  mise  au  contact  des  énergies,  des  intelligences  locales;  unis^ 
vainqueurs;  isolés^  vaincus.  Dans  un  rapport  spécial  sur  les 
Alpes-Maritimes,  M.  Rayneri  a  pu  dire  très  justement  :  «  Nous 
avons  à  la  base  la  Banque  populaire  de  Menton,  institution  mère: 
elle  a  enfanté  dans  le  département  ce  beau  mouvement  d'asso- 
ciation et  de'solidarité  qui  a  réalisé  l'entente  si  désirable  et  si 
précieuse  des  intérêts  urbains  avec    les  intérêts  ruraux.  A  côté-^ 
la  caisse  régionale  des  Alpes-Maritimus,  vivant   avec  elle  dans, 
l'intimité  féconde  de  deux  sœurs  poursuivant  un  même  idéale" 
les  deux  alimentant  ces  joyaux  des  campagnes  qui  sont  les  caisses 
agricoles,  s'appuyant  à  leur  tour  sur  les  syndicats  :  au-dessus,  le. 
groupe  départemental,  organe  d'étude,  de  propagande,  de  dé- 
fense,  complétant  harmonieusement  cet    ensemble   d'activités 
répandues  sur  les  points  les  plus  divers  du  département,  mais 
convergeant  toutes  vers  un  but  unique.  »  La  production  du  lait 
des  races  de  bétail  s'améliore,  le  citronnier,  la  fleur  d'oranger, 
l'olive  regagnent  du  terrain.  Les  banques  populaires  d'Antibes 
et  de  Menton  ont  passé  de  232  &  994  sociétaires,  leurs  di^pôts  dé 
1  649099  à  1717  069  francs. 

Grâce  à  l'ardente  obstination  de  sa  propagande,  M.  Louis 
Durand  a,  contre  vents  et  marée,  implanté  et  fait  prospérer  dans 
mainte  région  les  Caisses  du  type  Raiffeisen  (responsabilité  illi- 
mitée et  circonscription  restreinte).  L'Union  des  Caisses  Durand 
a  publié  récemment  la  statistique  des  opérations  effectuées 
en  1903.  Ces  chiffres  marquent  un  pas  sérieux  en  avant. 


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681  EEYUK  Ms  »«fux  MeimEs.^ 

190S  1909 

NofTvbre  ^es   Caisses    ayant    répMiëu    aut 

questiofHiaiics 371  384 

Nombre  de  menibreji 12  551  13  448 

Nombres  de  prêts  en  cours  au  30  décembre.  42W  5  3t;i 

fr.        c.  fr.          •• 

Mentant  de  raclif 2  876  734,01  3  469024,96 

Bénéfices 1«  196,97  19114.62 

Pertes 55«,45  51.72 

Nombre  des  créances  douteuses 4  5 

.  Montant  des  créances  douteuses •          4894,44  2769.61 

M.  Louis  Durand  se  plaint  qu'un  grand  nombre  de  directeurs  • 
négligent  de  répondre  aux  questionnaires,  diminuant  par  leur 
inertie  les  ekiffres  qui  établissent  la  vitalité  de  l'œuvre  :  il  a  rai- 
son de  dire  qu'il  faudrait  répondre  de  suite  ;  «  sinon  on  oublie, 
puis  on  oublie  qu'em  a  oublié  (1).  » 

Les  fondations  enregistrées  par  TUnion  depuis  ses  débuts 
atteignent  le  chiffre   de  1666.  M.    Louis  Durand   estime   que 
700  caisses,  tant  rurales  qu'ouvrières  ou  mixtes,  existent  et  pros- 
pèrent ;  les  autres  valent  ou  se  sont  dissoutes  pour  des  raisons 
diverses  :  mollesse  de  certains  administrateurs,  mort  de  l'homme 
qui  était  la  cheville  ouvrière  de  l'autre,  prétentions  fiscales  da 
ministère  des  Finances,  etc.  Comme  les  caisses  similaires  alle- 
mandes, les  caisses  Durand  n'ont  pas  de  capital,  maislarespoiv- 
sabilité  solidaire  assure  aux  déposans  une  garantie  de  premio>tr  \ 
ordre.  Il  y  a  quelques  années,  dans  le  seul  groupe  régional  A^^ 
Doubs,  52  caisses,  composées  de  1  428  membres,  présentaient-    ^ 
leurs  créanciers  une  garantie  foncière  de  14700  000  francs,  sm^M.^^ 
compter  la  fortune  mobilière  des  associés. 

Dans  lar  Haute-Saône  et  le  Doubs,  MM.  Fournier-Sarlovèz^     ^ 
Caron  ont  aussi  obtenu  de  brillans  résultats;  depuis  trente  a-»^^ 
et  plus,  M.  A.  Calvet  s'efforce,  avec  autant  d'habileté  que      <J^ 
persévérance,  d'acclimater  dans  la  région  pyrénéenne  du  Sun^' 
Ouest,  les  industries  pastorales  et  l'idée  coopérative. 

A  ceux  qui  continuent  de  redouter  Tinconnu,  que  le  fanliVi^^^ 
de  la  responsabilité  limitée  ou  illimitée  effraie,  il  est  bon     dû 


(1)  <«  Les  Caisses  rurales,  «lisait  un  propriétaire  de  la  Haute- Saône,  soot  def 
machines  qui  exigent,  pour  fonctionner,  de  l'huile  de  dévouement  dans  leurs 
rouages,  et  qui  s'arrêteraient  bien  vite  si  l'on  introduisait  dans  les  eDgrena|r^s  i^ 
moiuilre  grain  d'indifférence  et  d'égoSsme.  • 


/ 


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LES   TRANSFORMATIONS    DE   l' AGRICULTURE.  685 

citer  ces  réflexions  d'un  homme  pratique  :  «  L'organisation  d'une 
caisse,  très  compliquée  en  apparence,  est  d'une  simplicité  et  d'une 
facilité  enfantines.  Dès  les  premiers  pourparlers,  on  se  hourte 
partout  à  cette  invariable  réponse  :  Il  n'y  a  dans  notre  commune 
que  deux  catégories  de  paysans,  les  riches  qui  n'emprunteraient 
jamais,  et  les  besogneux  qui  ne  rendraient  pas  largent  emprunté. 
Si  l'on  a  la  ferme  volonté  de  réussir,  on  passe  outre,  et,  à  peine 
la  Caisse  est-elle  formée  que,  des  deux  catégories,  s'en  dégage 
une  troisième,  qui  absorbe  les  deux  premières,  à  quelques  uni- 
tés près;  l'on  est  alors  étonné  de  constater  que  les  plus  fortunés 
trouvent  profitable  et  commode  d'user  du  crédit  agricole,  et, 
qu'en  examinant  de  près  la  situation  et  la  valeur  morale  des  be- 
sogneux, les  insolvables  y  sont  plus  rares  qu'on  ne  croyait 
d'abord.  D'ailleurs,  Texpérience  permet  d'affirmer  aujourd'hui 
qu'il  n'existe  pas,  dans  une  commune,  plus  de  trois  ou  quatre 
agriculteurs  ne  méritant  pas  d'être  accueillis  au  crédit  agricole., 
et  que  ce  n'est  pas  toujours  parmi  les  modestes  que  sont  ces 
suspects.  Chaque  jour  nous  amène  de  nouvelles  créations  de 
Caisses,  et  les  nouveaux  venus  sont  unanimes  dans  leurs  regrets 
qu'on  ne  leur  ait  pas  fait  connaître  plus  tôt  le  moyen  de  se  pro- 
curer une  avance  si  utile  à  un  taux  aussi  bas.  » 

Il  reste  beaucoup  à  faire,  mais  les  véritables  amis,  les  amis 
agissans  de  l'agriculture  ont  sujet  de  s'enorgueillir  du  présent. 
Aujourd'hui,  le  crédit  agricole  rayonne  sur  68  département  ;  des 
caisses  régionales  ne  tarderont  pas  à  s'établir  là  oii  elles 
manquent  encore  ;  le  chef  du  service  du  crédit  agricole  au  Minis- 
tère s'y  emploie  de  son  côté  avec  une  activité  fort  intelligente. 
Sur  les  69  millions  venant  de  la  Banque  de  France,  les  avances 
faites  aux  caisses  régionales  atteignaient  à  la  fin  de  1904  le 
chiffre  de  14200  000  francs;  de  1901  à  1903,  le  nombre  des 
caisses  locales  s'élève  de  300  à  616,  les  prêts  consentis  aux  agri- 
culteurs à  42  millions.  Le  comte  de  Vogué,  dans  son  rapport  au 
Congrès  d'Arras  en  1904,  affirme  qu'il  y  a  environ  1  200  caisses 
locales,  mais  beaucoup,  qui  ne  sont  pas  affiliées  aux  Caisses  régio- 
nales, n'entrent  point  dans  la  statistique  ministérielle.  Les  admi- 
nistrateurs des  caisses  régionales  consentent  les  avances  aux 
caisses  locales  affiliées,  à  un  taux  qui  varie  de  1  à  4  p.  100;  môme 
variation  dans  le  taux  de  l'escompte.  Grâce  au  dévouement  de 
tant  d'hommes  de  bien  qui  vont  au  peuple  pour  le  servir  et  non 
pour  être  servis  par  lui,  les  frais  généraux  sont  réduits  au  minî- 


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686  REVUE  DBS  DEUX  MONDES. 

mum  :  86  879  francs  pour  près  de  17  millions  d'affaires  en  1903. 
Toutes  les  Caisses  régionales  sont  visitées  une  fois  au  moins 
chaque  année  par  les  inspecteurs  du  service  du  contrôle  ;  ils  ne 
critiquent  ni  les  opérations  ni  la  comptabilité,  mais  seulement 
cette  tendance  de  certains  administrateurs  à  abaisser  le  loyer  de 
l'argent  au-dessous  du  cours.  Ne  faut-il  pas  prévoir  que  les 
avances  gratuites  de  l'État  peuvent  ne  pas  être  continuées  indé- 
finiment, qu'elles  cesseront  même  en  1920?  Les  Caisses  n'ont-elles 
pas  pour  mission  de  faire  l'éducation  de  l'agriculteur,  et,  prêter  à 
1  pour  100,  n'est-ce  pas  le  tromper  sur  sa  véritable  situation  et  les 
conditions  qu'il  est  en  droit  d'obtenir?  Que  deviendraient  les 
Caisses  si,  l'Etat  opérant  le  retrait  total  ou  partiel  de  ses  avances, 
elles  n'avaient  pas  pris  la  précaution  de  se  constituer  des  réserves 
importantes?  Un  certain  nombre  n'y  songent  point,  et  plus  elles 
font  d'affaires  au  delà  d'un  certain  chiffre,  plus  la  masse  de  leurs 
bénéfices  diminue;  les  choses  se  passent  autrement  dans  toute 
entreprise  bien  dirigée.  Il  y  aurait  un  moyen  très  efficace  de 
parer  à  un  tel  danger,  et  de  constituer  une  seconde  ligne  de 
défense  pour  les  Caisses  de  crédit  agricole  ;  il  consisterait  à  adop- 
ter le  système  admis  dans  d'autres  pays,  préconisé  avec  force 
par  M.  J.  Rostand,  k  permettre  en  grand  ce  que  la  loi  de  1895  a 
|)ermis  en  petit.  Aujourd'hui  les  sommes  déposées  aux  Caisses 
d'épargne,  plus  de  4  milliards  200  millions,  représentent  des 
capitaux  passifs,  inertes,  qui,  convertis  en  fonds  publics  na- 
tionaux, détournés  de  l'agriculture,  du  commerce  et  de  l'indus- 
trie, des  travaux  publics  départementaux  et  municipaux,  en  un 
mot  de  toutes  les  sources  de  la  richesse  locale,  produisent  en 
somme  l'élévation  factice  du  cours  de  la  rente,  entraînenl  TÉtat 
à  contracter  trop  facilement  des  emprunts  successifs.  Pourquoi 
les  administrateurs  des  Caisses  d'épargne  ne  pourraient-ils  pas, 
sous  certaines  garanties,  prêter  les  fonds  de  dépôt  aux  caisses 
régionales  de  crédit  agricole  ?  Les  croit-on  moins  intelligens  que 
leurs  collègues  de  l'étranger?  Le  régime  du  libre  emploi,  tant 
discute»,  u'a-t-il  pas  permis  à  nos  voisins  de  grouper  des  capitaux 
cousiihirables?  On  a  donné  k  l'épargne  française  des  habitudes 
déplorables,  en  lui  inspirant  la  terreur  de  toutes  les  entreprises 
capables  d'alimenter  le  travail  national.  La  petite  épargne  a  la 
"îautiorj  la  plus  solide  qui  existe,  la  caution  de  la  France  elle- 
nème  ;  r.n  rechange  d'une  telle  sécurité,  la  France  a  le  droit  de 
demauiier  à  la  petite  épargne  que  ses  capitaux  soient  employés 


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LES   TRANSFORMATIONS   DE  L  AGRICULTURE.  687 

k  favoriser  des  sociétés  coopératives,  à  procurer  le  crédit  à  bon 
compte,  des  prêts  sur  rhonneur.  Gomme  le  dit  M.  Albert  Jarrin, 
les  Caisses  d'épargne  sont  toutes  désignées  pour  cette  tftche, 
n'ayant  point  d'actionnaires  à  enrichir,  et  jouissant  en  outre  de 
cette  condition  qui  manque  aux  banques  ordinaires,  la  perma^ 
nence,  une  existence  quasi  étemelle. 

Ajoutons  que  la  défiance  de  l'État  est  le  commencement  de 
la  sagesse  agricole,  et  ne  nous  étonnons  pas  si  beaucoup,  para* 
phrasant  la  parole  prophétique,  craignent  les  présens  de  ce  nou- 
veau Grec,  présens  qu'il  nous  offre  avec  notre  argent  (1),  si 
M.  Méline  et  presque  tous  les  hommes  pratiques  ont  repoussé  la 
création  d'une  banque  centrale  agricole  proposée  à  plusieurs  re- 
prises par  M.  Godet  et  ses  amis.  «  Une  banque  centrale  doit, 
comme  toutes  les  parties  de  l'édifice  coopératif,  venir  à  son 
heure,  être  la  résultante  d'un  développement  profond  des  insti- 
tutions locales  et  régionales,  et  non  les  précéder;  être  en  un 
mot,  môme  lorsque  l'État  croit  devoir  lencourager,  le  fruit 
spontané  et  issu  du  mouvement  lui-même,  en  harmonie  avec  ses 
conditions,  appropriée  à  ses  besoins.  »  Ainsi  s'exprime  M.  Du- 
fourmantelle  dans  un  vœu  adopté  par  le  Gongrès  de  Nancy  :  on  a 
pensé  sagement  qu'il  fallait  organiser  le  crédit  agricole  par  en 
bas,  on  se  souvient  encore  du  lamentable  désastre  où  sombra, 
vers  1876,  la  grande  société  fondée  en  1860.  Les  69  millions  de 
la  Banque  de  France  ont  déjà  fait  loucher  plus  d'un  député; 
certain  ministre  n'a-t-il  pas  marqué  quelque  velléité  de  détourner 
15  millions  de  cette  destination?  Pas  pour  toujours,  peut-être, 
on  nous  le  disait,  mais  les  promesses  des  ministres  passés,  pré- 
sens,... et  futurs  !  Gela  vaut,  j'imagine,  les  promesses  des  hommes 
d'État  de  respecter  l'intégrité  d'un  empire  malade  où  ils  envoient 
leurs  armées.  Le  budget  moderne  est  un  ogre  insatiable,  plus 
vorace  que  Saturne  lui-même  :  et  les  nourri sseurs  de  cet  ogre 
sont  d'autant  plus  empressés  à  le  satisfaire  qu'ils  contribuent 
grandement  k  exciter  sa  boulimie  :  or  le  budget,  c'est  le  ventre 
et  l'estomac  de  TÉtat. 

(1)  M.  Burelle,  président  de  la  Caisse  régionale  de  Crédit  agricole  du  Sud-Est, 
affirme  même  que  faire  de  l'escompte  aû-dessons  de  3  p.  100,  c'est  commettre  un 
acte  déloyal,  car  c'est  nuire  à  la  Banque  de  France  qui  a  fourni  les  fonds  néces- 
saires pour  instituer  le  Crédit  agricole.  Le  Congrès  du  Crédit  populaire  et  agri- 
cole, tenu  à  Nancy  en  novembre  1904,  a  très  sagement  émis  le  vœu  que  les  Caisses 
régionales  prennent  pour  base  le  taux  de  la  Banque  de  France,  et  consacrent  la 
plus  grande  partie  de  leurs  profits  h  la  constitation  de  fonds  de  réserve. 


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688  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

t  Les  amis  du  gouvernement  reprochent  aux  créateurs  des 
caisses  libres  autonomes,  qui  se  dérobent  à  toute  ingérence  ad- 
ministrative, de  faire  de  la  politique  confessionnelle;  et  ils  n'ont 
pas  toujours  tort.  Les  défenseurs  de  la  liberté,  du  self  helpy 
accusent  les  partisans  du  pouvoir  de  faire  servir  les  avances  au 
triomphe  de  leur  politique  électorale,  k  ce  qu'un  rural  de  mon 
pays  appelle  :  la  politique  du  coucou  ;  ils  citent  des  faits  k  Tap- 
pui  de. leurs  dires,  ils  rappellent  aussi  que  le  paiement  des 
avances  a  subi  de  grands  et  singuliers  retards.  Chaque  parti 
affirme  bien  haut:  «  Je  ne  fais  pas  de  politique,  mais  je  ne  veux 
pas  qu'on  en  fasse  ici.  »  Certes,  la  neutralité  absolue  serait  Tidéal, 
mais  par  cela  même  elle  semble  un  peu  chimérique.  Un  croyant, 
un  sceptique,  un  radical,  un  modéré,  peuvent-ils,  lors  même 
qu'ils  se  cantonnent  sur  le  terrain  agricole,  faire  abstraction 
complète  de  leurs  convictions,  établir  entre  celles-ci  et  les  affaires 
une  cloison  entièrement  étanche?  Ce  même  homme  qui  aujour- 
d'hui, à  trois  heures  de  l'après-midi,  s'occupe  de  son  syndicat, 
d'une  caisse  rurale,  redeviendra  peut-être  politicien  à  six  heures, 
et  combattra  ceux  qu'il  a  approuvés  quelques  instans  avant.  Lui 
demander  de  ne'jamais  s'embrouiller  dans  ses  rôles  divers,  d'échap- 
per pendant  dix  ans,  vingt  ans,  à  la  tentation  de  transporter  ici  l'in- 
fluence acquise  là-bas,  c'est  trop  attendre  de  l'humanité  moyenne, 
et  même  de  l'humanité  d'élite.  Ce  qu'on  peut  tenter,  c'est  de  rendre 
de  plus  en  plus  difficiles  les  abus,  en  surveillant  la  pratique  de  la 
liberté,  et  surtout  l'action  de  l'État  qui  est  toujours  excessive  en 
France,  qui  a  diminué  peut-être  en  certains  cas,  mais  qui,  tout 
compte  fait,  a  progressé  par  l'application  des  principes  de  la  vraie 
et  de  la  fausse  démocratie,  —  car  le  régime  du  tout  d  VÉtat  a  les 
sources  les  plus  opposées.  Je  ne  sais  quel  philosophe  du  xviii®  siècle 
concluait  :  «  Élargissez  Dieu  !  »  Souhaitons  qu'on  élargisse  aussi 
la  vie  provinciale,  la  décentralisation.  C'est  d'ailleurs  une  grande 
chose  d'avoir  attiré  l'attention  des  parlemens  sur  les  classes 
rurales,  et  il  convient  de  reconnaître  que  tous  les  partis  s'occu- 
pent sincèrement  d'améliorer  leur  situation,  que,  depuis  vingt- 
cinq  ans  d'excellentes  lois  ont  été  votées,  qu'on  s'est  efforcé,  par- 
fois avec  plus  de  zèle  que  de  prévoyance,  de  rendre  à  Tagriculturc 
son  prestige,  le  sentiment  de  sa  puissance,  de  sa  haute  mission, 
de  la  noblesse  du  travail  des  champs.  C'est  en  effet  le  problème 
des  problèmes  ;  notre  société  a  l'air  d'être  entraînée  à  une  vitesse 
vertigineuse,  et  il  importe  d'empêcher  que  le  paysan  n'achève 


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LES   TRANSFORMATIONS   DE   l'aGRICULTURE.  689 

de  se  laisser  emporter  par  cette  ivresse  de  changement,  qu*il  ne 
ressemble  h  ce  laboureur  du  poète,  qui 

...  songe  que  peut-être  il  faudra,  chez  les  morts, 
Labourer  des  champs  d'ombre  arrosés  par  l'Ërèbe. 

Il  faut  encourager  les  petits,  il  ne  faut  pas  décourager  les  autres. 
Les  autorités  sociales,  les  grands  propriétaires  ne  remplissent 
pas  tous  leur  devoir,  mais  la  majorité  ne  demeure  plus  inerte; 
elle  comprend  ses  véritables  intérêts,  renonce  à  l'absentéisme, 
revient  à  la  terre,  ne  s'imagine  plus  que  Tordre  social  a  pour 
objet  de  permettre  aux  uns  de  toucher  des  rentes,  d'obliger  les 
autres  à  les  payer.  Les  socialistes  révolutionnaires  apportent  à 
Foeuvre  de  destruction  le  denier  du  diable;  à  nous  de  verser 
pour  l'œuvre  de  régénération  le  denier  du  don  sens;  à  nous  de 
comprendre  que  l'inégalité  la  plus  insupportable  est  celle  qui 
consiste  à  avoir  les  honneurs,  les  bénéfices,  sans  charges  corres- 
pondantes; à  nous  de  répéter  aux  égoïstes  le  mot  de  Bautru  à 
un  évêque  du  xvii«  siècle  qui  ne  résidait  guère  dans  son  diocèse: 
«  C'est  bien  fait,  Monseigneur,  cela  marque  la  confiance  que 
vous  avez  en  Dieu  ;  votre  diocèse  peut-il  être  mieux  que  sous  la 
conduite  de  la  Providence?  »  Résider  sur  sa  terre,  c'est  lui  don- 
ner de  la  force,  c'est  se  donner  la  force  qui  se  dégage  naturelle- 
ment d'elle 

Victor  du  Bled. 


TOME  XXXV.  —  1006.  44 


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L'ORIENT 


DANS 


LA  LITTÉRATURE  FRANÇAISE^" 


n  y  a  deux  livres  au  moins,  qui  se  tiennent,  mais  qu'on  pourrait 
toutefois  aisément  détacher  l'un  de  Fautre,  dans  le  livre  tout  à  fait 
intéressant,  et  neuf  à  bien  des  égards,  que  H.  Pierre  Martino  vient  de 
publier  sur  VOrient  dans  la  littérature  française,  aux  XVII^  et 
XVIII^  siècles;  —  et  il  pourrait  y  en  avoir  trois.  C'est  peut-être  le 
troisième  qui  eût  été  le  plus  intéressant.  Schopenhauer,  dont  la  philo- 
sophie n'est  elle-même  qu'un  bouddhisme  occidental,  a  écrit  quelque 
part,  en  1819  ou  1822,  que  «  le  xix*  siècle  ne  devrait  guère  moins  un 
jour  à  la  connaissance  du  vieux  monde  oriental  que  le  xvi^  siècle  à  la 
Jécouverte  ou  à  la  révélation  de  l'antiquité  gréco-romaine.  »  Ce  troi- 
sième livre  n'eût  été  que  le  développement  de  cette  «  vue  »  de  Scho- 
penhauer,  dont  il  nous  semble  bien,  pour  notre  part,  que  Ton  ne  sau- 
rait contester  la  justesse,  mais  dont  il  resterait  cependant  à  faire  «  la 
preuve.  »  On  en  trouverait  aisément  le  moyen,  dans  deux  ouvrages, 
de  valeur  diverse  et  d'inégale  renommée  :  les  deux  volumes  de  Jules 
Mohl  :  Vingt-sept  ans  de  Vhistoire  des  Études  orientales  (c'est  la  collée» 
tion  de  ses  rapports  annuels  comme  secrétaire  de  la  Société  Asia- 
tique); et  cet  Avenir  de  la  Science,  que  ReDan  lui-même,  d'un  nom 
qu'il  empruntait  précisément  à  la  littérature  de  l'Inde,  appelait  son 
«  gros  Pourana.  »  Mais  M.  Pierre  Martino,  dont  c'était  assurément  le 

(i)  L'Orient  dans  la  Littérature  française  au  XVII*  et  au  XVIU*  siècle,  par 
M.  Pierre  Martino,  1  vol.  in-8«,  Paris,  1906,  Hachette. 


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l'orient  dans  la  littératurb  française.  691 

arolt,  n'a  pas  cru  devoir,  —  pour  le  moment,  —  franchir  le  seuil  du 
XIX»  siècle,  et,  tout  en  souhaitant  qu'il  écrive  quelque  jour  ce  li\Te, 
nous  ne  pouvons  pas  décemment  lui  faire  un  reproche  de  ne  pas  l'avoi* 
encore  écrit. 

Nous  ne  lui  reprocherons  pas  davantage  de  n'avoir  vraisemblable- 
ment écrit  son  premier  livre,  sur  «  les  progrès  des  connaissances  re- 
latives à  rOrient,  »  que  pour  servir  en  quelque  manière  d'introduction 
au  second,  sur  «  l'Orient  dans  la  littérature  française  au  xvii®  et 
au  xviii*  siècle.  »  Aussi  bien,  contient-il  sur  la  multiplication  des 
«  récits  de  voyages  »  entre  1650  et  1750;  sur  les  travaux  des  mission- 
naires, où  la  botanique  et  l'astronomie,  l'histoire  des  langues  et  celle 
des  mœurs  occupent  autant  de  place  que  l'évangélisation  ;  et  enfin  sur 
le  mouvement  d'expansion  coloniale,  depuis  Golbert  jusqu'à  Law,  des 
renseignemens  du  plus  grand  intérêt.  Mais,  puisque  c'est  particulière- 
ment son  second  livre  qui  nous  regarde  ici,  nous  nous  y  attacherons 
donc  uniquement  et  nous  en  résumerons  l'intérêt  d'un  seul  mot,  en 
disant  qu'il  forme  un  chapitre  à  peu  près  inédit  de  l'histoire  des 
influences  étrangères  dans  le  développement  de  la  littérature  fran- 
çaise. 

» 
»  • 

On  sait,  —  et  nous  autres,  Français,  n'avons  rien  négligé,  ne  né- 
gligeons rien  pour  accréditer  cette  opinion,  —  que  le  Français,  remar- 
quable en  tout  temps,  et  à  tout  âge,  par  son  ignorance  de  la  géogra- 
phie, ne  le  serait  pas  moins,  s'il  ne  l'est  môme  plus  encore,  par 
l'indifférence  dédaigneuse  qu'il  aurait  toujours  témoignée  pour  les 
liHératures  étrangères.  Même  aujourd'hui,  je  ne  vois  guère  paraître 
d'article,  dans  nos  jeunes  Bévues,  je  dis  sur  un  Anglais,  sur  un  Alle- 
mand, sur  un  Italien  quelquefois  inconnus  de  leurs  compatriotes,  où 
cette  indifférence  aux  littératures  étrangères  ne  nous  soit  éloquem- 
ment,  amèrement ^  furieusement,  et  à  nouveau  reprochée.  Et,  en  effet, 
si  l'on  veut  dire  qu'aux  vitrines  des  libraires,  —  non  pas  de  Londres, 
au  moins  I  —  mais  de  Berlin,  de  Vienne  ou  de  Rome,  il  se  voit  plus 
de  romans  français  qu'il  ne  se  voit,  aux  étalages  parisiens,  de  romans 
italiens,  ou  de  «  pièces  x.  allemandes,  on  a  raison.  Mais,  si  l'on  veut 
parler  sérieusement,  et  qu'avant  de  parler  on  ait  pris  la  peine  de 
parcourir,  très  rapidement,  l'histoire  de  la  littérature  française,  il 
apparaît  alors,  avec  une  entière  évidence,  que,  presque  à  aucune 
époaue  de  cette  longue  histoire,  notre  littérature  française  n'a  perdu 


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692  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

la  curiosité,  ni  même  le  contact  actuel  et  familier  des  littératures 
étrangères. 

C'est  ainsi  que,  sans  remonter  jusqu'au  moyen  âge,  où,  comme 
nous  Tavons  dit  bien  des  fois,  la  littérature  est  vraiment  «  euro- 
péenne, »  fort fjpeu  différente  en  Italie  de  ce  qu'elle  est  en  Angleterre, 
et  peu  différente  en  Allemagne  de  ce  iqu'elle  est  en  France,  notre  litté- 
rature du  temps  de  la  Renaissance,  ou  du  xvi®  siècle,  de  1550  à  1650  en- 
viron, est  tout  entière,  et  à  la  fois,  tout  italienne  et  tout  espagnole. 
Il  n'est  pas  question  d'en  chercher  ici  les  raisons.  Ce*  serait  un  autre 
sujet.  Mais  en  fait,  les  Amadis,  qui  commencent  à  prendre  vogue  aux 
alentours  de  1540,  sous  le  règne  de  François  I«S  et  dont  l'influence, 
même  sur  les  mœurs,  a  été  si  considérable,  ne  sont  qu'une  traduction 
de  l'espagnol.  Les  poètes  de  la  Pléiade,  —  j'entends  les  vrais,  un 
Ronsard,  un  du  Bellay,  un  Desportes,  et  non  pas  Baïf  ni  Daurat,  — 
sont  imprégnés  d'italianisme.  C'est  au  point  que  l'on  se  demande  si, 
peut-être,  en  dépit  de  la  légende  héroïque  du  Collège  de  Coqueret,  ce 
n'est  pas  à  travers  les  commentateurs  ou  imitateurs  italiens  qu'ils  ont 
surtout  connu  l'antiquité  gréco-latine:  et,  en  tout  cas,  depuis  qu'un 
chercheur  heureux  en  a  donné  l'exemple,  il  y  a  quelques  années,  c'est 
devenu  comme  une  espèce  de  «  sport  universitaire,  »  que  de  tâcher 
de  retrouver  l'original  italien  des  plus  beaux  Sonnets  de  Ronsard  ou 
de  du  Bellay.  Combien  de  preuves,  si  Ton  le  voulait,  ne  donnerait-ou 
pas  de  la  continuation  ou  de  la  continuité  de  cette  influence  !  Et  si 
les  pamphlets  d'Henri  Estienne,  —  son  Apologie  pour  Hérodote^  ou 
ses  Dialogues  du  Langage  français  italianisé ^  —  semblent  en  inter- 
rompre un  moment  le  cours;  si  les  Essais  de  Montaigne,  si  les  sages 
écrits  de  du  Vair,si  même  la  Satyre  Ménippée,  à  sa  manière,  qui  n'est 
pas  la  bonne,  ramènent  un  moment  la  littérature  française  dans  une 
voie  purement  nationale,  n'est-il  pas  vrai  qu'avec  Henri  IV  et  Marie 
de  Médicis;  avec  VAslrée  d'Honoré  d'Urfé,  qui  ne  se  cache  point  d*ôtre 
une  imitation  de  la  Diane  de  Montemayor;  avec  VAdone  du  cavalier 
Marin;  avec  Chapelain  et  avec  Voiture;  avec  Balzac  et  avec  GomeiUe, 
le  Corneille  du  Cid  et  de  don  Sanche  d* Aragon ;B.yec  Anne  d'Autriche; 
avec  ces  «  burlesques  »  dont  nous  parlions  il  y  a  quelque  temps, 
n'est -il  pas  vrai  que  l'Espagne  et  l'Italie  reprennent  toute  leur 
influence  ?  Et  dans  le  nombre  de  ceux  qui  vont  la  rejeter,  combien  ci- 
terions-nous d'écrivains  qui  ne  l'aient  pas  subie,  si  Molière  même  et 
La  Fontaine  n'y  ont  pas  tout  à  fait  échappé  ? 

Ce  qui  est  donc  uniquement  vrai,  c'est  que,  pendant  une  cinquan- 
taine d'annéesi  —  de  16ti0  à  1710|  lus  cinquante  ans  qui  mesurant  â 


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l'orient  dans  uA  littérature  française.  693 

peu  près  exactement  ce  que  Ton  a  nommé  «  le  siècle  de  Louis  XIV,  » 
—  nos  grands  écrivains  ont  paru  peu  curieux  des  choses  étrangères  : 
Bacine  ou  Bossuet  se  sont  assurément  peu  inspirés  des  exemples  de 
TEspagne  ou  de  ritalie.'Et,  pour  en  faire  en  passant  la  remarque, 
ceci  donne  peut-être  à  songer,  quand  on  voit  que  la  plus  belle  époque 
de  l'histoire  de  notre  littérature  en  est  donc  aussi  la  plus  indépen- 
dante, ou  comme  qui  dirait  la  plus  émancipée  de  toute  influence 
étrangère.  Faut-il  voir  là  plus  qu'un  hasard  ou  qu'une  coïncidence? 
Mais  tout  ce  que  je  veux  constater,  c'est  que  cette  indifférence  n'a 
pas  duré  longtemps,  et,  —  pour  ne  rien  dire  d'un  nouveau  retour 
d'influence  espagnole  (1700-1710),  auquel  nous  devons  le  Diable 
boiteux  et  Gil  Blas,  —  d'autres  influences  vont  maintenant  se  faire 
sentir,  qui  sont  l'influence  anglaise,  et  bientôt, Vers  la  fin  du  siècle  qui 
commence,  l'influence  allemande. 

Admettons  là-dessus  que  Voltaire  n'ait  rien  compris  à  Shaks- 
pearel  La  vérité  n'en  est  pas  moins  que  le  peu  de  nouveauté  qu'il  y  a 
dans  son  théâtre  lui  vient  de  Shakspeare,  en  droiture;  et  quel  ne  sera 
pas,  —  quand  on  voudra,  si  je  puis  ainsi  dire,  la  <«  cliiffrer,  »  —  le  total 
de  sa  dette  envers  Pope,  Addison,  Swifl,  ou  de  moindres  encore,  qu'il 
a  d'ailleiu*s  personnellement  connus  et  fréquentés,  aux  environs  de. 
1726,  dans  les  tavernes  littéraires  de  Londres?  Je  ne  sais  si  lès 
Voyages  de  Gulliver  sont  inspirés  des  Voyages  de  Cyrano  de  Bergerac 
ou  de  l'épopée  de  Rabelais,  mais  ils  ont  certainement  inspiré  ^ficvo 
mégas.  Que  ne  doivent  pas  encore  aux  Anglais  Montesquieu,  Jean- 
Jacques  Rousseau,  Diderot  surtout,  qu'on  a  d'ailleurs  appelé  «  le 
plus  allemand  des  Français?  »  Mais  les  libres  penseurs  anglais,  —  frce 
ihinkers,  les  premiers  qui  se  soient  honorés  de  ce  nom;  —  mais  les 
dramaturges  anglais;  mais  les  romanciers  anglais,  Richardson  et 
Sterne,  en  particulier,  voilà  les  maîtres  de  Diderot,  auxquels,  si  vous 
ajoutez  François  Bacon,  son  «  mattre  à  penser,  »  nous  en  pouvons 
conclure  que  «  le  plus  allemand  de  tous  les  Français  »  est  principale- 
ment «  anglais  »  d'éducation  littéraire  et  de  formation  morale  ?  L'in- 
fluence allemande  est  moins  facile  à  saisir,  pour  diverses  raisons, 
dont  la  première,  qui  peut  nous  dispenser  de  rechercher  curieusement 
les  autres,  est  qu'avant  Lessing,  et  avant  Goethe,  il  n'y  a  presque  pas 
de  «  littérature  allemande.  »  Il  n'y  a  que  la  littérature  allemande  du 
moyen  âge,  et  nous  avons  dit  qu'elle  était  «  européenne.  »  Mais,  pour 
voir  grandir  cette  influence  et  les  communications  se  multiplier  entre 
la  France  et  l'Allemagne,  il  suffit  de  feuilleter  la  Correspondance  Littr- 
raire  de  Grimm^  dont  aussi  bien  les  rédacteurs  sont  un  Allemand  de 


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694  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

IPrancfort,  Grimm,  très  môle  au  mouvement  de  V Encyclopédie,  et  un 
^i^sse  de  Zurich,  Meister. 

Gomment  donc  se  fait-il  que,  dans  ces  conditions,  —  et  le  lecteur 
senl  bien  ce  que  Tindication  qu'on  en  donne*  ici  a  de  sommaire  et  de 
superficiel,  —  Topinion  se  soit  accréditée  que  la  littérature  française, 
en  général,  serait  demeurée  «  indifférente  »  aux  littératures  étrangères  ? 
La  littérature  française  a  pu  se  préférer  aux  littératures  étrangères, 
et  non  pas,  je  l'avoue,  sans  donner  de  sa  préférence  des  raisons  sou- 
vent impertinentes.  Mais,  ces  littératures,  elle  les  a  connues,  elle  les  a 
«  pratiquées  ;  »  elle  a  transposé;  dans  notre  langue,  et  au  ton  de  notre 
mentalité,  ce  qu'elle  en  a  cru  pouvoir  s'approprier.  Les  traductions, 
non  seulement  du  grec  et  du  latin,  mais  de  l'italien  et  de  l'espagnol, 
ont  abondé  au  xvi«  et  ali  xvn*  siècle  ;  les  traductions  de  l'anglais  et  de 
l'allemand  au  xviii*  siècle.  Aucun  érudit  n'a  peut-être  mieux  su  que 
Chapelain  la  littérature  espagnole  ;  et,  cent  ans  plus  tard,  un  abbé  Prévost 
n'a  guère  ignoré  de  la  littérature  anglaise  que  ce  qui  relevait  de  la  pure 
érudition.  Nous  venons  de  dire  que  Diderot  et  Voltaire  ne  l'avaient 
guère  moins  bien  connue.  Citons  encore  Suard,  que  les  connaissance 
de  la  littérature  anglaise  devait  mener  au  secrétariat  perpétuel  de 
l'Académie  française.  Lisons  le  Journal  étranger...  Et  c'est  pourquoi, 
décidément,  quand  on  cherche  les  raisons  de  cette  opinion  très  fausse 
sur  l'ignorance  française  des  littératures  étrangères,  on  ne  les  trouve 
qu'en  ceci  :  que  personne,  jusqu'à  présent,  n'a  songé  à  écrire  l'histoire 
de  cette  influence,  et  qu'à  peine  môme  est-eUe  indiquée  dans  nos 
histoires  de  la  littérature  française. 

C'est  ce  qui  fait  encore  la  nouveauté  du  livre  de  M.  Pierre  Martino, 
dont  cette  digression  ne  nous  a  pas  autant  éloigné  qu'on  croirait.  On 
n'avait  encore  étudié  d'aussi  près  que  M.  Martino,  d'une  manière  à  la 
fois  didactique  et  critique,  Tinfluence  d'aucune  littérature  sur  la  litté- 
rature française.  Ce  livre  sur  VOrient  dans  la  Littérature  française 
donnera  peut-être  à  quelque  historien  l'idée  d'en  écrire  im  sur 
l'influence  de  l'Italie  ou  de  l'Angleterre  dans  notre  littérature.  Et  on  va 
voir,  par  les  conclusions  où  nous  mène  celui  de  M.  Pierre  Martino, 
quel  pourrait  ôtre  l'intérôt  d'un  pareil  livre. 

• 
«  « 

Je  ne  sais,  à  la  vérité,  si  l'auteur  n'a  pas  pris  son  sujet  d'un  peu 
haut,  ou  d'un  peu  loin  dans  l'histoire,  en  cherchant,  par  exemple,  et 
en  essayant  de  ressaisir  des  traces  d'  «  influence  orientale,  »  dans 


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l'orient  dams  La  littérature  française.  695 

le  ^qliman  de  Mairet,  1630,  dans  la  Mort  d'Osman,  1656,  de  Tristan 
rifermite,  on  môme  dans  le  Bajazet  de  Racine.  J'aimerais  presque 
autant  que  Ton  essayât  de  démêler  et  de  reconnaître  mie  «  influence 
polonaise  »  dans  le  Wenceslas  de  Rotrou.  En  réalité,  le  Bajazet  de 
Racine,  —  que  je  ne  mets  point  du  tout,  avec  des  juges  trop  difficiles, 
au  «  second  rang  »  de  ses  chefs-d'œuvre,  —  n'est  pas  un  «  sujet 
turc,  »  dont  l'auteur  se  serait  proposé  de  peindre  des  m^œurs  orien- 
tales, comme  orientales,  pour  l'originalité  de  leur  couleur,  et  à  cause 
qu'orientales  :  c'est  un  drame  de  passion  dont  la  scène  est  en  Turquie. 
Or,  il  ne  faut  pas  oublier  qu'à  l'époque  où  Racine  écrit  Bajazet,  1672, 
il  y  a  plus  de  cent  cinquante  ans  que  la  Turquie,  étant  entrée  dans  le 
jeu  de  la  politique  européenne,  n'est  presque  plus  la  Turquie,  ni  sur- 
tout rO|ient,  —  et  l'exotisme.  Elle  est  la  Turquie  comme  la  Pologne 
est  la  Pologne,  ime  pièce  du  système  occidental,  un  pion  de  l'échiquier 
diplomatique.  Ou  encore,  elle  est  la  Turquie  comme  la  Perse  du 
Grand  Cyrus  était  la  Perse,  une  Perse  vague  et  classique,  dont  le  nom 
D^évoquait  dans  les  imaginations  rien  de  très  différent  de  ceux  de 
Rome  ou  de  la  Grèce;  —  et  c'était  toujours  l'antiquité.  Nous  avons 
d'ailleurs  un  roman  turc  de  M"*  de  Scudéry  :  Ibrahim  ou  rUlustre 
Bassa;  et  on  sait  qu'avant  que  Racine  en  tirât  son  Bajazet^  la  tragique 
aventure  de  harem  qui  en  fait  le  sujet,  parfaitement  authentique, 
avait  été  contée  par  Segrais,  dans  les  Divertissemens  de  la  Princesse 
Aurélie,  sous  le  titre  à  coup  sûr  médiocrement  oriental  de  Flondon, 
On  discute,  et  on  discutera  longtemps  encore  si  la  tragédie  de  Racine 
doit  quelque  chose  à  la  «  nouvelle  »  de  Segrais;  mais  ced  ne  nous 
regarde  point. 

A  vrai  dire,  c'est  de  la  publication  des  Voyages  de  Tavemier,  1676- 
1677,  de  Chardin,  1686,  et  de  Bernier,  1699,  mais  surtout,  c'est  do 
l'apparition  des  Mille  et  une  Nuits,  traduites  par  Antoine  Galland, 
1704,  et  des  Mille  et  un  Jours,  1707,  traduits  par  Pétis  de  la  Croix,  et 
retouchés  par  Lesage,  que  datent,  dans  l'histoire  de  la  littérature 
française,  les  commencemens  de  l'a  influence  orientale  ».  «  Pendant 
dix  ans,  nous  dit  à  ce  propos  M.  Pierre  Martino,  le  public  fut  assiégé 
et  entouré  de  ees  Contes,  et  il  vécut  au  milieu  de  toutes  les  créations 
fantaisistes  de  cette  littérature  orientale.  En  une  fois,  il  réparait  la 
longue  ignorance  où  il  avait  jusque-là  consenti  à  rester,  et  quand  les 
traductions  furent  achevées,  les  lecteurs  ne  se  sentirent  point  ha- 
rassés :  leur  bonne  volonté  restant  entière,  ils  ne  goûtèrent  pas  le 
charme  exquis  de  la  mille  et  unième  nuit  :  elle  est  la  dernière  I  Tout 
de  suite  ils  voulurent  entreprendre  la  mille  et  deuxième,  et  passer  de 


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696  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

là  aux  suivantes  :  ils  demandèrent  des  suites,  des  contrefaçons  et  des 
recommencemens.  »  Le  contact  était  désormais  établi  et,  si  je  puis 
ainsi  dire,  les  communications  assurées.  Au  cas  où,  peut-être,  ils  sen- 
tiraient tarir  Tabondance  de  leur  invention,  des  sources  nouvelles 
étaient  désormais  ouvertes  à  nos  conteurs,  où  ils  pouvaient  librement 
puiser.  Traduction,  paraphrase,  imitation  directe,  adaptation  plus 
subtile,  appropriation  et  «  démarquage,  »  tous  les  procédés  étaient 
permis  à  l'égard  de  ces  textes,  qui  n'étaient  généralement  l'œuvre  de 
personne.  Nulle  question  ici  de  «  plagiat  »  ni  de  priorité.  Mais,  au 
monde  gréco-latin,  sur  lequel  il  semblait  que  l'on  vécût,  et  que  l'on 
commençât  de  se  lasser  de  vivre,  depuis  deux  cent  cinquante  ans, 
c'était  un  mojide  nouveau  qui  a  s'annexait.  »  Quel  parti  la  littérature 
française  en  allait-elle  tirer? 

Elle  n'allait  point,  cette  fois,  procéder  par  imitation  ou  transposi- 
tion directe,  comme  elle  avait  fait  naguère  quand,  au  commencement 
du  xvii«  siècle,  elle  avait  emprunté  à  la  littérature  espagnole  la  veine 
du  roman  picaresque  (1).  Mais,  conformément  à  des  habitudes  clas- 
siqpies  invétérées,  on  allait  se  composer  une  «  idée  »  générale  de 
l'Orient,  conmie  autrefois  l'hôtel  de  RambouUlet  s'en  était  formé  une 
du  a  Romain,  »  qui  est  celle  que  l'on  retrouve  dans  les  tragédies  de 
CorneUle,  et  aussi  dans  les  discours  des  hommes  de  la  Révohition .  En 
étendant  jusqu'aux  Indes  et  jusqu'en  Chine  le  domaine  du  nouvel 
Orient,  on  allait  se  le  représenter  précisément  sous  la  figure  des  Mille 
et  une  Nuits,  conmie  la  contrée  du  mystère  et  du  luxe,  im  Orient  res- 
plendissant de  perles  et  de  pierreries,  Aladin  ou  la  Lampe  merveilleuse^ 
et  surtout  comme  le  pays  de  la  vie  licencieuse  et  des  amours  faciles. 
Et  qu'on  ne  dise  pas  qu'à  tout  le  moins,  c'est  sous  d'autres  traits 
pourtant  qu'il  s'offre  à  nous  dans  la  Zaïre  ou  dans  le  Mahomet  de 
Voltaire.  La  Zaïre  de  Voltaire  n'est  encore  qu'une  «  turquerie  »> 
classique,  et  son  Mahomet  qu'un  pamphlet,  où  d'ailleurs  je  ne  nie  pas 
qu'on  puisse  relever,  chemin  faisant,  quelque  intention  de  faire  de  la 
«  couleur  locale.  »  Mais  considérez  les  Lettres  Persanes  de  Montes- 
quieu, les  romans  du  jeune  Crébillon,  quelques-uns  des  Contes  de 
Voltaire  lui-même,  Zadig  et  surtout  la  Princesse  de  Babylone,  les  Trois 
Sultanes  de  Favart,  qui  sont  bien  le  vaudeville  le  plus  pimpant,  le  plus 
parisien,  et  le  plus  impertinent  du  monde,  les  inventions  saugrenues 
de  l'abbé  de  Voisenon,  et  ce  qpie  vous  y  trouverez  d'uniquement 

(1)  Ce  n'est  pas  en  effet  de  Lesage  et  de  son  Gil  Blas,  mais  de  Chapelain  et  de 
sa  traduction  de  Guzman  d'Alfarache^  que  date  en  France  la  popularité  du  genre 
picaresque. 


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l'obtent  dans  la  littérature  française.  69T 

orîenlal,  ce  sont  les  traits  que  nous  disons.  L'Orient  est  le  pays  du 
mystère,  du  luxe,  et  spécialement  de  la  licence.  «  Le  conte  que  je 
vous  envoie,  écrivait  l'abbé  de  Voisenon,  dans  le  Discours  préliminaire 
de  son  Sultan  Misapouf^  est  si  libre  et  si  plein  de  choses  qui  toutes  ont 
f  apport  aux  idées  les  moins  honnêtes,  que  je  crois  qu'il  sera  difficile 
de  rien  dire  de  nouveau  dans  ce  genre.  Du  moins,  je  l'espère.  J'ai 
cependant  évité  tous  les  mots  qui  pourraient  blesser  les  oreilles  mo- 
destes ;  tout  est  voilé,  mais  la  gaze  est  si  légère  que  les  plus  faibles 
vues  ne  perdront  rien  du  tableau.  »  J'emprunte  la  citation  à  M.  Pierre 
Martino,  car  je  dois  avouer  que  je  n'ai  jamais  lu  le  Sultan  Misapouf. 
Mais  je  connais,  hélas  î  dans  le  môme  genre,  les  Bijoux  indiscrets^  de 
«  notre  grand  Diderot  I  »  Le  premier  effet  de  l'influence  orientale  ne 
semble  avoir  été  que  de  favoriser,  dans  une  littérature  déjà  plus  que 
galante,  —  rappelons-nous  V Histoire  amoureuse  des  Gaules,  —  d'en- 
courager, et  comme  de  légitimer  la  verve  licencieuse  de  nos  conteurs, 
en  leur  faisant  accroire,  et  à  leur  public,  qu'il  existait  des  contrées 
où  les  choses  se  passaient  «  comine  cela  I  » 

Une  telle  conception  de  l'Orient  «  appelait  tout  naturellement,  dit 
avec  raison  M.  Pierre  Martino,  et  même  provoquait  une  certaine  forme 
de  satire.  Il  suffisait  pour  cela  de  lire  les  récits  de  voyages,  avec  l'in- 
tention de  comparer  les  mœurs  asiatiques  à  celles  de  la  France  ;  »  et 
ici  encore  l'exemple  en  a  été  donné  et  le  modèle  fixé  par  les  Lettres 
Persanes.  Sous  le  déguisement  des  mœurs  orientales,  la  satire  a 
q[uelque  chose  de  plus  piquant;  et,  —  pourquoi  cela?  je  ne  saurais  le 
dire,  —  mais  il  est  certain  qu'un  pouvoir  ombrageux  permettra  ton- 
jours  plus  de  choses  aux  Siamois  de  Dufresny  ou  aux  Persans  de  Mon- 
tesquieu qu'il  n'en  passerait  à  un  satirique  a  né  Français  et  chrétien.  x> 
C'est  ce  qui  contribua  si  fort  au  succès  des  Lettres  Persanes,  «  Les  Let- 
tres Persanes^  écrit  à  ce  propos  Montesquieu  lui-même,  eurent  d'abord 
un  débit  si  prodigieux  que  les  libraires  mirent  tout  en  usage  pour  en 
avoir  des  suites.  Ils  allaient  tirer  par  la  manche  tous  ceux  qu'Us  ren- 
contraient :  «  Monsieur,  disaient-ils,  faittes-moi  des  Lettres  Persanes.  » 
C'est  ainsi  qu'on  fait  les  honneurs  de  soi-même...  Sur  quoi  M.  Martino 
ne  peut  s'empêcher  d'observer,  avec  un  peu  d'étonnement,  que  les 
auteurs  ne  se  montrèrent  pas  très  pressés  de  répondre  aux  sollici- 
tations des  libraires,  puisque  enfin  la  première  imitation  que  l'on 
connaisse  des  Lettres  Persanes,  étant  de  1731,  se  fit  donc  attendre 
dix  ans  I  Nous  ne  continuerons  pas  moins  d'en  croire  «  le  Président  » 
sur  sa  parole.  M.  Martino  rectifie  également  une  assertion  de  Grimm, 
disant,  dans  sa  Correspondance,  que  les  Lettres  Persanes  ont  suscité 


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698  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

«  une  multitude  de  Lettres  Turques,  Arabes,  Iroquoises,  sauvctges,  etc.  » 
Car  on  a  vite  fait,  dit-il,  «  d'établir  une  liste  assez  restreinte  de  ce 
genre  de  productions,  et  Montesquieu  ^tait  bien  plus  proche  de  la 
vérité  quand  H  parlait  des  quelques  ouvrages  charmans  qui  avaient 
paru  depuis  les  Lettres  Persanes,  »  Je  ne  sais,  après  cela,  si  Montes- 
qiueu  comptait  lui-même  au  nombre  de  ces  ouvrages  charmans,  — 
c'était  en  1754,  —  les  Lettres  Chinoises  du  marquis  d'Argens.  En  tout 
cas,  c'est  presque  le  seul  de  ces  livres  dont  l'histoire  littéraire  ait 
sauvé  le  titre  au  moins  de  l'oubli,  et  le  titre  est  digne  en  effet  d'ètrt 
retenu,  comme  signalant  l'annexion  définitive  du  domaine  chinois  au 
domaine  de  l'orientalisme. 

Ce  n'était  pas  que  l'on  n'eût  entendu  parler  de  la  Chine  I  mais,  ce- 
pendant, il  est  permis  de  dire,  avec  un  peu  d'exagération,  et  beaucoup 
de  vérité,  que  la  Chine  a  vraiment  été,  au  xvii®  et  au  xvra«  siècle,  une 
découverte,  et  presque  une  invention  des  Jésuites.  Pour  répandre  en 
Europe,  et  pour  propager  jusque  parmi  les  philosophes,  l'admiration 
de  la  Chine,  des  institutions  sociales  de  la  Chine,  du  gouvernement 
de  la  Chine,  de  la  morale  de  la  Chine,  et  je  ne  veux  pas  certes  dire  de 
la  religion  de  la  Chine,  mais  pourtant  et  au  moins  de  la  manière  dont 
on  entend  et  dont  on  pratique  la  religion  en  Chine,  les  Jésuites  n'ont 
rien  épargné,  —  pas  môme  leur  sang  I  Et  ils  n'ont  que  trop  bien  réussi  ! 
Et  ce  n'est  pas  le  seul  cas  où  la  politique  et  les  habiletés  de  la  célèbre 
compagnie  se  soient  retournées  contre  elle,  mais  c'en  est  l'un  des 
plus  significatifs.  «  L'Empire  de  la  Chine,  écrivait  Grimm  en  1766, 
est  devenu  de  notre  temps  un  objet  particulier  d'attention,  d'études, 
de  recherches  et  de  raisonnemens.  Les  missionnaires  ont  d'abord 
intéressé  la  curiosité  publique  par  des  relations  merveilleuses  d'un 
pays  très  éloigné  qui  ne  pouvait  ni  confirmer  leur  véracité,  ni  récla- 
mer contre  leurs  mensonges.  Les  philosophes  se  sont  ensuite  em- 
parés de  la  matière. ..  »  n  oubliait  de  faire,  entre  ces  missionnaires,  une 
part  distincte  et  particulière  à  ceux  d'entre  eux  qui  s'étaient  moins 
souciés  d'insérer  des  «  relations  merveilleuses  »  dans  la  collection 
des  Lettres  Édifiantes,  que  d'étudier,  d'analyser  et  de  célébrer  la  phi- 
losophie de  Conf  ucius .  M .  Pierre  Martino,  lui,  dans  son  livre,  ne  commet- 
il  pas  un  oubli  du  même  genre,  quand  H  omet  de  mentionner  les  «  Éco- 
nomistes »  à  côté  des  «  Encyclopédistes,  »  et  notamment  Quesnay,  dont 
le  principal  ouvrage  est  un  Essai  sur  le  despotisme  de  la  Chine,  à  côté 
de  Voltaire  et  de  son  Essai  sur  les  mœurs  ?  L'action  des  Ëconomistes, 
en  général,  a  été  profonde  sur  les  transformations  de  l'esprit  public 
dans  la  seconde   moitié  du  xvm*  siècle,  et  quoique  ni  Quesnay,  ni 


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l'orient  dans  la  littérature  française.  699 

Mirabeau,  le  marquis,  l'auteur  de  YAmi  des  hommes,  ne  soient  des 
«  écrivains,  »  c'est  encore  un  chapitre  à  peu  près  oublié  de  notre  his 
toire  littéraire  qu'il  y  aurait  ici  lieu  d'écrire.  J'ajouterai  que,  comme 
Tocqueville  en  a  fait  la  remarque,  tandis  que  les  «  Philosophes  »  sont 
divisés  entre  eux  sur  l'article  de  la  Chine,  et  que  Grimm,  par 
exemple,  est  très  éloigné  de  partager  l'enthousiasme  de  Voltaire,  au 
contraire,  on  ne  trouve  pas  un  «  Économiste  »  qui  n'ait  fait  l'éloge  de 
la  Chine,  et  qui  n'ait,  pour  sa  part,  essayé  de  nous  «  inoculer  l'esprit 
chinois.  »  Ils  n'y  ont  pas,  eux  non  plus,  tout  à  fait  échoué. 

Sans  doute,  et  tout  d'abord,  il  s'est  mêlé  quelque  intention  de  satire 
à  cette  admiration  de  la  Chine,  de  même  que  vingt-cinq  ans  auparavant 
dans  les  Lettres  Persanes,  Les  bourgeois  de  la  rue  Saint-Denis,  et  les 
salons,  se  sont  beaucoup  amusés  aux  dépens  des  «  magots.  »  Mais 
cela  n'a  pas  duré  longtemps,  et  Voltaire  ne  plaisante  pas,  mais  il 
parle  très  sérieusement,  et  je  ne  crois  môme  pas  qu'il  croie  qu'il  exa- 
gère, quand  il  écrit,  dans  V Essai  sur  les  mœurs  :  «  L'esprit  humain 
ne  peut  certainement  imaginer  un  gouvernement  meilleur  que  celui 
où  tout  se  règle  par  de  grands  tribunaux  subordonnés  les  uns  aux 
autres,  et  dont  les  membres  ne  sont  reçus  qu'après  plusieurs  examens 
sévères.  Tout  se  règle  à  la  Chine  par  ces  tribunaux...  Le  résultat  de 
toutes  les  affaires  décidées  à  ces  tribunaux  est  porté  à  un  tribunal 
suprême...  Il  est  impossible  que,  dans  une  telle  administration,  l'Em- 
pereur exerce  un  pouvoir  arbitraire...  Il   ne  peut  rien  faire  sans 
avoir  consulté  des  hommes  élevés  dans  les  lois  et  élus  par  les  suf- 
frages...  S'il  y  eut  jamais  un  Empire  dans  lequel  la  vie,  l'honneur  et 
les  biens  des  hommes  aient  été  protégés  par  les  lois,  c'est  l'Kmpire  de 
la  Chine.  »  n  dit  ailleurs,  et  son  admiration  est  si  sincère  que  son 
accent  en  devient  lyrique  :  «  J'ai  peine  à  me  défendre  d'un  vif  enthou- 
siasme quand  je  contemple  150  000  000  d'hommes  gouvernés  par 
13000  magistrats,  divisés  en  différentes  cours,  toutes  subordonnées  à 
^ix  cours  supérieures,  lesquelles  sont  elles-mêmes  sous  Tinspection 
^'une  cour  suprême.  Cela  me  donne  je  ne  sais  quelle  idée  des  neuf 
^^hœurs  des  anges  de  saint  Thomas  d'Aquin.  »  Et,  en  effet,  la  manière 
^ont  on  lui  a  fait  croire  qu'en  Chine  la  société  civile  et  politique  était 
^>rganisée,  sous  la  dépendance  universelle  de  la  loi  commune,  main- 
^^enue  dans  ses  cadres  par  une  magistrature  qui  n'était,  comme  en 
Vrance,  ni  vénale,  ni  héréditaire,  dont  on  ne  pouvait  faire  partie 
'^  qu^après  plusieurs  examens  sévères,  »  composée  d'hommes  élevés 
<ians  les  lois  et  «  élus  par  les  suffrages,  »  —  voilà  ce  que  Voltaire  et  les 
«  philosophes  »  ont  d'abord  admiré  dans  le  gouvernement  de  la  Chine^ 


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700  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Ils  n'ont  pas  moins  admiré  rezistence  et  le  fonctionnement  du 
«  mandarinat...  »  Il  y  a  de  cela  deux  mois  tout  juste  qu'à  Lyon, 
lors  de  l'ouverture  du  Congrès  pour  V avancement  [des  sciences,  l'un  des 
savans  qui  font  le  plus  d'honneur  à  la  France  contemporaine, 
M.  Lippmann,  parlant  des  «  Rapports  de  la  science  et  de  l'industrie,  » 
lesquels  à  ses  yeux  ne  sont  pas  ce  qu'ils  devraient  être,  s'élevait 
avec  autant  d'éloquence  que  de  force,  et  d'esprit  que  de  bon  sens, 
contre  un  système  d'instruction  publique,  —  c'est  le  nôtre,  —  dont 
les  principes  lui  semblaient  empruntés  à  la  Chine.  Ce  n'était  pas 
une  boutade,  et  il  appuyait  sur  cette  indication.  Le  mandarinisme 
ou  le  mandarinat  règne  ou  sévit  en  France,  depuis  plus  de  cent  ans; 
et  toute  initiative  est  comme  entravée  dans  les  liens  de  notre  système 
d'examens,  de  concours  ;  et  de  programmes  dont  l'objet,  assez  natu- 
rellement, n'est  que  de  mettre  le  jeune  Français  en  état  de  subir  le 
concours  et  de  passer  l'examen,  n  n'y  a  rien  de  plus  Chinois  1  C'est  la 
Révolution  qui  a  organisé  le  système,  mais  c'est  la  «  philosophie  » 
qui  en  a  posé  les  principes,  et  parmi  le^  philosophes  ce  sont  les  admi- 
rateurs et  les  panégyristes  de  la  Chine.  Tout  au  concours  et  rien  à  la 
faveur,  mais  rien  surtout  à  l'hérédité  !  leur  âme  envieuse  a  été  séduite 
par  cette  conception  du  mandarinat.  Une  aristocratie,  puisqu'il  en  faut 
une,  mais  une  aristocratie  perpétuellement  ouverte,  et  une  aristocratie 
intellectuelle,  dont  l'accès  ne  soit  donc  interdit  qu'à  l'incapacité  !  Des 
philosophes  et  des  lettrés  dans  toutes  les  magistratures,  et  non  pas 
les  premiers  venus,  auxquels  il  aura  plu  de  faire  profession  de  litté- 
rature ou  de  philosophie,  mais  des  philosophes  ou  des  lettrés,  vérifiés, 
contrôlés,  estampillés  et  «  garantis  »  par  les  supérieurs  dont  ils 
seront  demain  les  égaux  ou  les  «  pairs!  »  Ainsi  le  mérite  n'est  plus 
empêché  de  donner  sa  mesure,  ni  retenu  dans  l'obscurité  de  sa  con- 
dition native  par  le  hasard  de  la  naissance  ou  le  manque  des  biens  de 
fortune.  La  u  caste  »  est  abolie;  on  n'est  plus  de  sa  <(  classe  »  ou  de 
sa  «  condition  »  qu'entre  deux  examens.  Plus  humble  est  l'origine, 
plus  ardente  est  l'émulation,  et,  si  l'on  réussit,  plus  éclatant  le 
triomphe.  Il  y  a  d'ailleurs  quelques  chances  pour  que  le  mandarin 
du  premier  rang  occupe  précisément  la  place  que  son  mérite  et  sa 
valeur  devaient  effectivement  remplir.  Mais  n'est-ce  pas  là  encore 
aujourd'hui  l'idéal  même  de  la  démocratie  que  nous  croyons  que  nous 
sommes?  Cet  idéal,  ne  sont-ce  pas  nos  «  philosophes  »  et  nos  «  écono- 
mistes »  qui  l'ont  dégagé,  défini  et  fixé?  Si  ce  n'est  assurément  ni  à  la 
Cirèce,  ni  à  Rome  qu'ils  l'ont  emprunté,  ni  même  à  l'Angleterre  de  leur 
temps,  mais  à  la  Chine,  de  leur  propre  aveu,  M.  Lippmann,  dans  son 


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l'orient  dans  la  littérature  française.  701 

Discours  de  Lyon,  n'avaiUil  pas  cent  fois  raison  ?  Et  c'est  pourquoi 
quand  en  France  nous  parlons  de  chinoiseries  administratives  ou 
autres,  nous  ne  faisons  que  rapporter,  sans  le  savoir,  à  leur  origine 
historique  réelle  des  habitudes  et  des  usages  que  nous  nous  sommes 
«c  inoculés.  »  Nous  sommes  vraiment  des  espèces  de  Chinois.  Ce  qui 
d'ailleurs  ne  veut  pas  dire  que  la  vraie  Chine  ressemble  à  celle  dont  les 
«  philosophes  »  ont  tracé  pour  nous  l'image.  Nous-mêmes,  connais- 
sons-nous aujourd'hui  la  vraie  Chine?  Y  a-t-il  une  vraie  Chine?  Et  sur- 
tout, n'y  a-t-il  qu'une  Chine?  Mais  cela  veut  dire  qu'au  xviii*  siècle  l'opi- 
nion que  l'on  se  faisait  de  la  Chine,  vraie  ou  fausse,  a  profondément 
agi  sur  la  transformation  de  la  mentalité  française  ;  et  ce  ne  sera  pas  le 
moindre  intérêt  du  livre  de  M.  Pierre  Martino,  que  d'avoir  mis  ce 
fait  capital  en  lumière. 

Une  dernière  considération  devait  d'ailleurs  incliner  les  «  philo- 
sophes »  du  xviii*  siècle  vers  l'admiration  de  la  Chine  ;  et  c'était  le  ca- 
ractère de  la  morale  chinoise.  «  C'est  une  morale  infiniment  sublime, 
écrivaient  déjà  les  Jésuites,  aux  environs  de  1687,  et  puisée  dans  les 
plus  pures  sources  de  la  raison  naturelle...  Ses  enseignemens  ne  sont 
pas  seulement  pour  les  gens  de  la  Chine,  mais  je  suis  persuadé  qu'il  n'y 
a  pas  un  Français  qui  ne  s'estimât  fort  sage  et  fort  heureux  s'il  pou- 
vait les  réduire  en  pratique.  »  Ainsi  s'exprimait  l'abréviateur  du  Confu- 
dus,  Sinarum  philosophuSy  le  gros  in-folio  consacré  par  quatre  Pères 
de  la  Compagnie  de  Jésus  à  la  plus  grande  gloire  de  Confucius  ;  et, 
de  ces  déclarations,  Voltaire  ne  faisait  que  déduire  les  conséquences 
quand  il  écrivait  à  son  tour  dans  son  Fssai  sur  les  mœurs:  «  Confucius 
n'est  point  prophète,  —  ceci,  pour  l'opposer  à  Mahomet,  —  et  il  ne  se 
dit  point  inspiré.  Sa  morale  est  aussi  pure,  aussi  humaine  que  celle 
d'Epictète.  Il  ne  dit  point:  «  Ne  fais  pas  aux  autres  ce  que  tu  ne  vou- 
drais pas  qu'on  te  fît,  »  mais  :  a  Fais  aux  autres  ce  que  tu  voudrais  qu'on 
te  fasse.  »  Sa  religion  est  simple,  auguste,  sage,  libre  de  toute  super- 
stition. La  religion  des  Empereurs  et  des  tribunaux  ne  fut  jamais 
déshonorée  par  des  impostures,  jamais  troublée  par  les  querelles  du 
sacerdoce  et  de  l'Empire,  jamais  chargée  d'innovations  absurdes., 
dont  la  démence  a  mis  à  la  fin  le  poignard  aux  mains  des  fanatiques.. 
C'est  par  là  surtout  que  les  Chinois  remportent  sur  toutes  les  nations  dt 
Vunivers.  »  Et,  à  son  tour,  M.  P.  Martino  tire  de  là  cette  conclusion  que 
«  la  philosophie  pratique  de  Voltaire,  si  elle  n'est  pas  née  de  ses  lec- 
tures sur  l'Orient,  y  a  du  moins  trouvé  des  occasions  fréquentes  de  se 
préciser.  •>  C'est  beaucoup  dire,  à  mon  avis,  et  la  «  philosophie  pra- 
tique »  de  Voltaire,  qui  lui  vient  originairement  de  Bayle  et  des  «  libres 


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702  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

penseurs  »  anglais,  est  antérieure  à  ses  <«  lectures  sur  l'Orient.  »  Mais, 
dans  les  caractères  de  la  morale  de  Confudus,  Voltaire  a  cm  trouver 
un  témoignage  ou  un  «  précédent  »  historique  en  faveur  de  cette  mo- 
rale naturelle  et  laïque,  «  libre  de  toute  superstition,  »  c'est-à-dire 
indépendante  et  dégagée  de  toute  religion,  dont  il  essayait  lui-même 
de  poser  ou  de  consolider  les  fondemens.  Les  exemples  chinois 
lui  ont  servi  pour  établir  qu'en  fait,  et  dans  la  réalité  de  l'histoire, 
une  telle  morale  n'avait  rien  de  «  subversif,  »  puisque  au  contraire 
elle  avait;  suffi  depuis  trois  ou  quatre  mille  ans  à  maintenir  une  civi- 
lisation complète,  qui  ne  le  cédait  en  rien  aux  nôtres,  ou  môme  dont 
elles  avaient  encore  plus  d'une  leçon  à  recevoir.  Et  sa  «  philosophie 
pratique  »  n'est  pas  née  de  ses  «  lectures  sur  l'Orient,  »  mais  il  a 
cru  trouver  dans  ses  «  lectures  sur  l'Orient  »  une  confirmation  de  sa 
«  philosophie  pratique.  »Ai-jebesoin  d'ajouter  qu'une  telle  confirmation, 
il  avait  parfaitement  vu  qu'il  ne  saurait  la  trouver  ni^en  Turquie,  ni  en 
Perse,  ni  généralement  dans  l'Orient  musulman?  Et  cela  encore  est 
une  des  raisons  de  son  admiration  pour  la  Chine,  où  la  religion  lui  est 
apparue  telle  qu'il  la  comprenait,  naturelle,  rationnelle,  et  telle  qu'on 
a  pu  depuis  lors  l'appeler  une  religion  presque  athée  (1). 

C'est  sur  ces  entrefaites  qu'en  1762,  un  voyageur  qui  revenait  de 
rinde,  Anquetil  du  Perron,  mettait  l'Inde  à  la  mode  à  son  tour  en  ou- 
vrant aux  yeux  des  philosophes,  par  la  connaissance  du  sanscrit,  ce 
que  l'on  pourrait  appeler,  dans  le  style  du  temps,  les  «  vrais  trésors  de 
Golconde.  »  Notons  à  ce  propos  la  diversité  des  circonstances  que 
nous  aurons  vues  ainsi  favoriser  l'extension  géographique  de  l'aire  de 
Torientalisme.  Une  cause  purement  «  livresque,  »  le  prodigieux  succès 
de  la  traduction  des  Mille  et  une  Nuits  et  des  Mille  et  un  Jours,  avait  fait 
ou  renouvelé  la  popularité  de  la  Perse  et  de  la  Turquie.  C'étaient  les 
disputes  sur  les  cérémonies  chinoises,  la  longue  et  violente  querelle 
des  Jésuites  avec  les  Dominicains  et  les  Franciscains  coalisés  contre  la 
Compagnie,  qui  avaient  comme  obligé  le  publiCj^indifférent  jusque-là, 
de  prendre  aux  choses  de  Chine  un  intérêt  en  quelque  manière 
«  actuel.  »  Et  si  ce  n'avait  été  la  curiosité  qui  commençait  de  s'atta- 
cher à  la  question  coloniale,  la  naissante  rivalité  de  la  France  et  de 
l'Angleterre  pour  la  possession  de  l'Inde,  le  duel  épique  de  Dupleix 
et  de  Clive,  qui  sait  l'accueil  que  l'on  eût  fait  aux  «  révélations  » 
d'Anquetil  du  Perron? 

(1)  C'est  du  bouddhisme,  je  le  sais,  qu'on  a  dit  qu'il  était  une  religion  athée,  et 
1 .  Jsouddhisme  n'est  qu'une  des  trois  religions  de  la  Chine  ;  mais  la  confusion  parait 
constante  entre  ces  trois  religions,  et  géographiquament,  elles  n'en  font  qu'une. 


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l'orient  dans  la  littérature  française.  703 

«  Ce  qui  doit  être  le  plus  étonnant  pour  nous,  c'est  que  dans  aucun 
livre  des  anciens  brahmanes,  non  plus  que  ceux  des  Chinois,  on  ne 
trouve  nulle  part  de  Thistoire  sacrée  judaïque  qui  est  notre) histoire 
sacrée...  Comment  donc  toutes  les  nations  ont-elles  perdu  les  titres  de 
la  grande  famille?  Comment  personne  n'avait-iL  transmis  à  la  posté* 
rite  une  seule  action,  un  seul  nom  de  ses  ancêtres?  Llnde  entière,  la 
Chine,  le  Japon,  la  Tartarie  ne  se  doutent  pas  encore  qu'il  a  existé  un 
Caïn,  unMathusalem  qui  vécut  près  de  mille  ans...  Mais  ces  questions 
qui  appartiennent  à  la  philosophie  sont  étrangères  à  l'histoire.  »  On  a 
reconnu  l'accent  de  Voltaire,  mais  ce  n'est  plus  à  V Essai  sur  les  mœurs, 
c'est  aux  Fragmenssur  tinde,  1773,  que  M.  P.  Martino  emprunte  ces 
lignes.  Si  nous  les  citons  après  lui,  c'est  qu'elles  sont  tout  à  fait  signi- 
ficatives de  la  perspicacité  avec  laquelle  Voltaire  a  vu  le  parti  que  la 
polémique  antichrétienne  allait  pouvoir  tirer  de  la  connaissance  des 
«  livres  des  anciens  brahmanes.  »  Car  je  ne  nie  pas  qu'il  y  ait  vu, 
comme  le  croit  M.  P.  Martino,  les  moyens  d'en  faire  sortir,  «  par  une 
démonstration  quasi  mathématique,  la  nécessité  de  la  tolérance.  » 
Mais  on  aurait  tort,  ou  même  on  serait  naïf  de  croire  que,  dans  la  reli* 
gion,  Voltaire  n'ait  combattu  que  l'intolérance,  et  c'est  bien  la  «  reli- 
gion »  même,  en  tant  que  «  religion,  »  ou  que  «  révélation,  »  c'est-à- 
dire  en  tant  que  s'attribuant  une  origine  divine.  Et  ce  qu'il  a  parfaite- 
ment vu,  c'est  que  s'il  y  a  quelque  moyen  de  «  rabattre,  »  pour  ainsi 
parler,  sur  le  plan  des  histoires  humaines,  les  religions  qui  se  disent 
divines,  les  religions  de  l'Inde  allaient  justement  le  lui  procurer. 

Mais,  puisque  M.  Pierre  Martino  n'a  pas  insisté  sur  ce  point,  et 
qu'au  surplus  U  n'avait  pas  à  le  faire  dans  un  livre  qui  s'arrête  en 
1780,  nous  ^'insisterons  pas,  nous  non  plus,  et  nous  nous  bornerons  à 
constater,  que,  dès  l'origine,  entre  1760  et  1780, le  premier  effet  d'une 
connaissance  plus  exacte,  plus  approfondie,  et  vraiment  déjà  nouvelle 
de  l'Inde,  a  été  d'éveiller,  pour  tout  ce  qui  regardait  1'  «  histoire  »  ou 
la  (c  science  des  religions,  »  un  intérêt  lui-même  tout  nouveau.  Le  con- 
tact de  l'Orient  musulman,  — c'est  un  fait,  —  n'avait  littérairement  en- 
richi qu'un  genre  de  littérature  dont  je  dirais  volontiers  qu'il  est  une 
honte  nationale.  La  connaissance  de  la  Chine  avait  surtout  transformé 
la  mentalité  de  ceux  de  nos  «  économistes  »  et  de  nos  «  philosophes  » 
qu'on  nommerait  aujourd'hui  du  nom  de  «  sociologues,  o  Ce  sont  de 
vraies  leçons  de  sociologie  qu'on  avait  demandées  à  la  Chine  et  qu'on 
avait  reçues  d'elle.  Rien  n'est  plus  caractéristique  à  cet  égard,  ni  plus 
instructif  que  VEssai  sur  le  Despotisme  de  Quesnay.  La  connaissance 
de  l'Inde  allait  renouveler,  et  ne  peut-on  pas,  ne  doit-on  même  pas 


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704         ,       REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

dire  qu'elle  allait  fonder  les  «  étades  religieuses?  »  On  ne  connatt 
encore  qu'à  peine,  aux  environs  de  1780,  quelques  monumens  de  la 
littérature  de  llnde,  et  rares  sont  en  Europe  les  quelques  érudits  qui 
savent  les  déchiffrer.  On  les  compte  et  on  les  nommerait.  Mais  il  appa- 
raît déjà  que,  tout  au  rebours  de  la  littérature  chinoise,  —  qui  est,  d^ 
toutes  les  littératures,  orientales  ou  occidentales,  anciennes  ou  mo- 
dernes, la  plus  «  laïque  »  assurément,  —  cette  littérature  de  Tlnde^ 
depuis  les  Védas  jusqu'aux  Pouranas,  est  une  littérature  essentielle— 
ment  religieuse,  pour  ne  pas  dire  sacerdotale.  Elle  Test  jusque  dans 
l'œuvre  de  ceux  de  ses  philosophes  qui  semblent  avoir  fait  contre 
elle  profession  d'athéisme.  Elle  le  devient  plus  exclusivement,  et, 
pour  ainsi  dire,  plus  «  spécialement  »  encore  quand  les  productions 
infmies  du  bouddhisme  du  Nord  et  du  bouddhisme  du  Sud  viennent  s'y 
amonceler  sur  celles  du  brahmanisme.  Toutes  les  questions  y  sont 
posées  d'une  manière  qui  n'est  jamais  sans  quelque  rapport  avec  le 
problème  religieux  entre  tous,  lequel  est  le  problème  de  la  destinée*  ^ 

Et,  comme  on  n'a  pu  manquer  de  s'en  apercevoir  dès  que  le  voile  ^ 

épais  qui  recouvrait  les  choses  de  l'Inde  a  commencé  de  se  soulever,  la  ^ 

connaissance  de  l'Inde  est  ainsi  devenue  l'indispensable  ferment  de 
toute  spéculation  religieuse.  On  ne  saurait  parler,  aujourd'hui  même  ^ 

du  christianisme  ou  de  l'islamisme,  ni  les  comprendre  historique- 
ment, sans  quelque  connaissance  des  religions  de  l'Inde.  - 

C'est  ce  que  nous  montrera  quelque  jour  M.  Pierre  Martine,  s'il 
écrit  ce  «  troisième  livre,  »  que  semble  exiger  le  choix  même  de  son 
sujet,  et,  après  V Orient  dans  la  Littérature  française  au  XV U*  et  au 
XVII I*  siècle,  s'il  étudie  l'Orient  dans  la  littérature  du  siècle  des  Bur-  " 

nouf  et  des  Renan.  Il  nous  y  retracera  l'histoire  en  quelque  sorte  ^ 

anecdo tique,  et  parfois  presque  héroïque,  du  déchiffrement  de  ces  ^ 

écritures  sacrées  ou  mystérieuses,  qui  n'étaient  encore,  il  y  a  cent  ans,  • 

pour  nos  pères,  que  de  la  «  lettre  morte  ;  »  et  il  nous  y  racontera  la  -^ 

prise  de  possession  de  ces  littératures  dont  nous  sommes   encore  ^ 

extrêmement  embarrassés  de  classer  les  monumens  et  de  ressaisir  ^ 

l'évolution.  Il  nous  montrera  a  la  science  des  religions  »  se  dégageant  * 

de  la  connaissance  des  monumens  littéraires  de  l'Inde,  et  en  parti-  — 

culier  du  progrès  des  études  relatives  au  bouddhisme.  On  y  verra  -^* 

deux  autres  sciences,  ou, —  car  on  devrait  réserver  ce  nom  de  «  science  »  ^" 

à  la  connaissance  des  choses  qui  se  sont  vues  au  moins  deux  fois,  ^  u 

—  deux  autres  «  disciplines,  »  s'engendrer  de  la  même  origine  :  ce  ^^ 

sont  r  «  ethnographie  linguistique,  »  et  la  «  psychologie  des  races.  »  ««f 

Où  en  sont-elles  présentement?  M.  Martino  nous  le  dirai.  Il  rencon-  -^^j' 


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l'orient  dans  là  littérature  française.  70S 

trera  sur  sa  route  la  grande  chimère  des  philologues  :  Nomina^  nu- 
miruiy  les  Dieux  ne  sont  que  des  calembours  objectivés,  et  les  Olympes 
ou  les  Walhalias  ne  sont  peuplés  que  de  méprises  verbales.  C'est  ce 
que  nous  ayons  tous  cru,  fermement,  pendant  près  de  cinquante  ans, 
6t  je  ne  répondrais  pas  que  nous  fussions  tous  détrompés.  Et  si  alors, 
quand  il  approchera  de  la  fin  de  son  livre,  M.  Martino  est  obligé 
de  constater  que,  depuis  quelques  années,  la  faveur  publique  semble 
se  retirer  des  études  orientales,  je  ne  sais  s'il  en  trouvera  de  bonnes 
et  valables  raisons,  mais,  en  tout  cas,  cette  constatation  même  sera 
la  conclusion  naturelle  d'un  sujet  qu'il  a  un  peu  arbitrairement  coupé 
par  le  milieu. 


Si  nous  y  revenons  en  terminant,  c'est  que  cette  critique,  ea 
somme,  est  la  seule  qu'il  y  ait  lieu  d'adresser  au  livre  de  M.  Martino. 
Car,  pour  quelques  erreurs  qui  sans  doute  viennent  de  ce  que  le  livre 
a  été  plus  rapidement  écrit  qu'il  n'avait  été  préparé,  nous  ne  les  signa- 
lerions même  pas,  si  M.  Martino  lui-même  n'avait  fait  un  Errata  pour 
en  redresser  de  plus  insignifiantes.  Il  fera  donc  attention  de  ne  parler, 
dans  une  prochaine  édition  de  son  livre,  ni  de  «  l'Empereur  Frédéric,  » 
—  c'est  Frédéric  le  Grand;  —  ni  de  la  Vie  de  Diderot  écrite  «  par  sa 
•œur,  »  —  c'est  sa  fille,  M"»  de  Vandeul,  qu'il  a  voulu  dire  ;  —  ni  de 
l'édition  des  Œuvres  de  Voltaire  «  donnée  à  Kiel,  »  que  je  ne  crois  pas 
au  moins  qu'il  confonde  avec  Kehl... 

D'autres  erreurs,  —  si  ce  sont  des  erreurs,  —  sont  plus  graves,  et 
par  exemple,  quand  il  croit  voir  dans  la  «  théorie  des  climats,  »  de 
Montesquieu,  une  trace  et  une  preuve  de  ses  lectures  sur  l'Orient.  La 
«  théorie  des  climats  »  est  vieille  comme  Hippocrate  !  Elle  a  d'ailleurs 
été  développée  par  Bodin,  au  xvi*  siècle,  dans,  sa  République ^  et  sur- 
tout au  livre  V  de  son  Introduction  à  Vétude  de  Chistoire.  Plus  près  de 
Montesquieu,  l'abbé  Dubos,  dans  ses  Réflexions  sur  la  Poésie,  en  a  tiré 
d'ingénieuses  applications  à  l'histoire  de  la  littérature  et  des  arts.  Et 
puis,  —  c'est  une  de  ces  questions  qu'on  est  soi-même  étonné  de  se 
poser  si  tard,  —  j'aimerais  bien  savoir  quel  parti  Montesquieu  a  donc 
tiré,  dans  son  Esprit  des  Lois,  ou  quelle  application  il  a  faite,  de  cette 
fameuse  «  théorie  des  climats.  »  Je  voudrais  que  l'on  me  citât  sur  la 
même  matière,  —  telle  que  la  condition  des  personnes,  ou  le  régiYne 
de  la  propriété,  —  des  lois  qui  fussent  l'une  à  l'autre,  pour  aûisi 
parler,  comme  le  Nord  est  au  Midi.  Je  voudrais  que  l'on  me  montrât, 
TOME  XXIV.  —  1906.  45 


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106  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

H  quelque  loi  du  Nord,  civile  ou  criminelle,  a  passé  au  Midi,  les  modi- 
leations  qu'elle  a  dû  subir  de  ce  fait,  et  le  rapport  de  ces  modifications 
arec  l'élévation  de  la  température  moyenne.  Je  voudrais  que  Ton  me 
m  voir  l'influence  du  thermomètre  sur  l'organisation  du  régime 
hypothécaire.  La  théorie  des  climats  n'a  peut-être  servi  à  Montesquieu 
fu'à  badiner  plus  ou  moins  agréablement  sur  les  lois  ou  coutumes 
relatives  aux  rapports  des  sexes. 

M.  Pierre  Martino  nous  assure  en  un  autre  endroit  que  «  Y  Esprit 
êtes  Lois  provoqua  VEssai  sid'  les  mœurs^  »  et  que  «  c'est  surtout  de  ses 
affirmations  sur  l'Asie  que  Voltaire  eut  le  dessein  de  reprendre  Mon- 
tesquieu. »  De  ces  deux  assertions,  si  la  seconde  me  paraît  vraie,  la 
première  l'est  peut-être  moins,  h' Esprit  des  Lois  n'a  paru  qu'en  1748, 
tout  d'un  bloc,  en  deux  gros  volumes,  et  à  cette  date,  Y  Essai  sur  les 
mœurs,  qui  est  un  livre  composé  et  publié  par  fragmens,  n'avait  pas 
encore  \ni  le  jour  sous  son  titre  définitif,  mais,  depuis  ploflîeurs 
aimées,  trois  ans  au  moins,  1745,  les  journaux  de  l'époque,  et  en  par- 
ticulier le  Mercure  de  France,  en  avaient  donné  de  nombreux  extraits. 
h'Essai  sur  les  mœurs  a  été  «  provoqué  »  par  le  Discours  sur  Vhistoire 
universelle;  Voltaire  l'a  écrit  contre  «  l'éloquent  Bossuet;  »  et,  si  l'on 
le  veut,  c'est  ainsi  que  Bossuet  se  trouve  avoir  éveillé  l'intérêt  de 
Toltaire  pour  les  choses  de  l'Orient. 

n  est  impossible,  en  effet,  quand  on  lit  le  livre  de  M.  Martino,  de 
«'y  pas  admirer,  une  fois  de  plus,  dans  ce  champ  tout  nouveau  des 
études  orientales,  la  prodigieuse  activité  de  Voltaire.  Laissons  de 
cêté  ses  essais  de  «  couleur  locale,  »  sa  Zaïre ^  son  Mahomet ,  son 
Orphelin  de  la  Chine!  dont  le  mérite  ou  l'intérêt,  s'ils  en  ont  un,  ne 
consiste  pas  en  leur  exotisme;  msds,  en  quelque  direction  que  se  soit 
«xercée,  pendant  cinquante  ou  soixante  ans,  la  curiosité  des  choses  de 
rOrient,  on  le  retrouve,  et  c'est  lui,  l'auteur  de  Zadig  et  de  la  Vision 
de  Babouc,  des  Lettres  d'Amabed  et  de  la  Princesse  de  Babylone,  c'est 
loi  qui,  de  tout  cet  Orient  de  bazar,  de  clinquant  et  de  contrebande,  en 
lire  finalement  le  meilleur  parti.  Quand  la  vogue  se  détourne  de  la 
Ferse  et  de  la  Turquie  pour  se  porter  du  côté  de  la  Chine,  c'est  encore 
loi  qu'on  voit  explorer  avec  agilité  les  in-foHo  des  bons  Pères,  et^ 
autant  ou  pins  que  personne,  travailler  à  dessiner  de  la  Chine  l'idéale 
image  qu'il  impose  même  aux  philosophes  et  aux  économistes.  Notez 
d'ailleurs  que,  s'il  interprète  les  faits  ou  les  témoignages  en  polémiste 
Ml  en  pamphlétaire,  c'est  en  critique  et  en  historien  qu'il  a  conunenoé 
far  rassembler  ses  matériaux.  Oserons-nous  le  dire?  Sa  critique  est 
même  souvent  plus  exigeante  et  plus  sûre  que  celle  de  Montesquieu. 


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l'orient  dans  la  littérature  française.  767 

Montesquieu  se  contente  de  peu  :  la  critique  des  sources  est >cbez. lui 
presque  nulle.  Par  quelque  voie  qu'an  renseignement  lui  vienne  de 
Bantam  ou  du  Congo,  Montesquieu  ïe  prend  en  note  et  iLen£ait.état. 
Voltaire  vérifie,  contrôle,  et  s'assure  de  Tauthenticité  des  faits  ou  de 
la  qualité  des  témoignages  !  Et  enfin,  lassée  de  la  Chine,  qua&d  Topi- 
nion  publique  se  tourne  du  côté  de  Tlnde,  Voltaire  est  le  premier  qui 
la  suive,  si  môme  on  ne  doit  dire  qu'il  Ta  précédée.  C'est  lui,  le  pre- 
mier, qui  soupçonne  ce  que  la  connaissance  de  l'Inde  va  nous 
apporter  de  nouveau.  Et  c'est  lui,  ne  craignons  pas  d'aller  jusque-là, 
qui  trace,  dans  sa  polémique  même,  la  première  ébauche  de  l'étude 
des  religions  comparées.  On  eût  aimé  que  M.  Martino  insistât  sur  ce 
rôle  éminent,  capital  et  unique,  de  Voltaire,  dans  la  diffusion  des 
idé^  xAlatives  à  l'Orient. 

On  voit,  si  nous  avons  fidèlement  résimié  le  livre  de  M.  Martino, 
que,  «  littérairement,  »  l'influence  de  l'Orient  n'a  pas  été  bien  pro- 
fonde sur  la  littérature  du  xvn*  et  du  xviii®  siècle.  On  montrerait,  je 
crois,  sans  peine,  qu'elle  ne  l'a  pas  été  non  plus  sur  la  littérature  du 
XIX»  siècle,  et,  à  cet  égard,  il  ne  faudrait  pas  que  quelques  chefs- 
d'œuvre,  tels  que  certains  poèmes  de  Leconte  de  Lisle,  ou  quelques 
romans  de  Loti,  qui  sont  plus,  et  autre  chose  que  des  romans,  nous 
fissent  illusion.  En  nous  devenant  familières,  les  choses  d'Orient  ne 
nous  sont  pas  devenues  «  intérieures;  »  il  n'y  a  pas  eu  de  pénétration; 
et,  on  peut  le  dire  en  toute  assurance,  rien  ne  ressemblerait  moins  au 
livre  de  M.  Martino  que  celui  qu'on  pourrait  écrire  sur  V Influence  de 
V Espagne  ou  de  l'Italie  dans  la  Littérature  française.  Mais  la  littérature 
n'est  pas  le  seul  intermédiaire  par  lequel  une  civilisation  agisse  sur 
une  autre,  et  nous  avons  essayé  de  faire  voir  que,  s'il  n'avait  pas  beau- 
coup enrichi  le  roman  ni  le  théâtre  français,  le  contact  des  choses 
d'Orient  avait  profondément  modifié  la  a  mentalité  »  française,  sinon 
du  XVII',  au  moins  des  xviu*  et  xix*  siècles.  Le  xix*  et  le  xviii»  siècle 
français  ne  seraient  pas  tout  ce  qu'ils  sont  si  les  choses  d'Orient  et 
d'Extrême-Orient,  de  l'Inde  et  de  la  Chine  en  particulier,  n'étaient 
entrées  pour  une  pari  dans  la  composition  de  leur  esprit.  C'est  précisé- 
ment ce  que  voulait  dire  Schopenhauer  quand  il  écrivait  les  quelques 
lignes  que  nous  rappelions  au  début  de  cet  article.  C'est  ce  qu'on  voit 
clairement  dans  le  livre  de  M.  Martino.  Et  c'est  pourquoi  nous  no 
serons  pas  les  seuls  à  le  féliciter  et  à  le  remercier  de  l'avoir  écrit. 

F.  Brunetière. 


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CHRONIQUE  DE  LA  QUINZAINE 


M  septembre. 

La  Lettre  des  évêques  de  France  au  clergé  et  aux  fidèles,  lettre  dont 
la  publication  avait  été  annoncée  aussitôt  après  la  seconde  réunion  d« 
Tépiscopat,  a  été  ce  qu'elle  pouvait  et  devait  être  dans  les  circonstances 
présentes.  On  y  chercherait  en  vain  des  vues  nouvelles  sur  une  ques- 
tion qui  avait  été  déjà  examinée  sous  toutes  ses  faces.  Les  Encycliques 
du  Saint- Père  avaient  tout  dit  sur  les  associations  cultuelles  :  nos 
évêques  n^ont  pu  que  le  répéter,  ce  qui  était  de  leur  part  une 
manière  de  montrer  leur  soumisûon  parfaite  aux  instructions  pon- 
tificales. Nous  mentionnerons  daas  le  Bpième  ordre  d'idées  le  bruit 
qui  a  couru,  sans  être  démenti,  que  la  lettre  avait  été  emvoyée  à  Rome 
avant  d'être  livrée  à  la  publicité  :  les  évêques  auiraient  voulu  s'assurer 
non  seulement  de  la  conformité  de  leurs  sentimens  avec  ceux  du  Sou- 
verain Pontife,  —  conformité  qui  était  hors  de  doute,  —  mais  encore 
de  celle  de  leur  langage  avec  celui  que  le  Pape  lui-même  avait  tenu  et 
désirait  qu'ils  tinssent.  C'est  là,  croyons-nous,  un  fait  sans  précédent 
dans  notre  histoire  religieuse;  mais  il  faut  bien  reconnaître  que  la 
situation  elle  aussi  est  sans  précédens,  et  que  l'union  absolue  entre  It 
chef  et  ses  membres  est  aujourd'hui  plus  indispensable  qu'elle  n'a 
jamais  été.  Nous  n'avons  rien  à  retirer  de  ce  que  nous  avons  dit  pré- 
cédemment sur  la  politique  qui  nous  paraissait  la  meilleure  à  tenir  à 
l'égard  de  la  loi  de  séparation;  c'est  à  l'expérience,  désormais,  qu'il 
appartient  de  montrer  si  nous  nous  sommes  ou  non  trompés;  mais, 
quelle  qu'ait  pu  être  la  diversité  des  opinions  particulières  sur  une 
question  de  conduite  que  l'autorité  suprême  n'avait  pas  encore  résolue, 
dès  que  cette  autorité  s'est  prononcée,  tous  les  catholiques  ont  dû  s'in- 
cliner. Il  aurait  fallu  ne  rien  connaître  de  ce  qu'on  peut  appeler  la 


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REVUE.    —    CHRONIQUE.  709 

psychologie  actudle  de  l'Église  de  France  pour  avoir  le  moindre 
doute  qu'ils  le  feraleat.  Au  reste,  TËglise  est  menacée;  elle  traverse 
une  épreuve  redoutable  od  il  n'y  a  pas  pour  elle  de  péril  supérieur 
à  celui  de  la  moindre  division.  La  Lettre  des  évêques,  venant  après 
l'Encyclique  Gravissimo  officii,  ne  pouvait  avoir  pour  objet  que  de 
manifester  ce  sentiment:  elle  a  pleinement  rempli  son  objet. 

Nous  ne  nous  attarderons  pas  à  refaire  une  fois  de  plus,  à  l'exemple 
ées  évéques,  la  critique  de  la  loi  de  séparation,  et  notamment  des 
associations  cultuelles.  Il  est  désormais  plus  pratique  de  prendre  les 
choses  comme  elles  sont,  et  de  partir  du  point  où  on  les  a  conduites. 
La  question  est  de  savoir  comment  TÉglise  de  France  s'organisera 
pour  vivre.  Elle  reste  à  nos  yeux  fort  obscure.  «  Nous  vous  ferons  par- 
venir en  temps  utile,  disent  les  Ëvécpies,  les  instructions  nécessaires 
à  cette  fin,  selon  les  éventualités  qui  pourront  se  produire.  »  Le  Saint- 
Père  avait  annoncé  dans  sa  première  Encyclique  une  intention  du 
même  genre.  Il  n'y  a  pas  persévéré  jusqu'au  bout,  puisqu'il  a  fait 
appel  à  l'initiative  des  évêques  pour  «  disposer  et  organiser  le  culte 
religieux.  »  Ceux-ci,  on  le  voit,  ne  déclinent  pas  la  mission  qui  leur 
est  confiée;  ils  promettent  de  la  remplir;  mais  nous  sommes  les  pre- 
miers à  reconnaître  qu'il  leur  est  impossible  de  dire  dès  maintenant 
ce  qu'U  conviendra  de  faire  «  selon  les  éventualités  qui  pourront  se 
produire,  »  mais  qui  ne  se  sont  pas  encore  produites,  et  dont  le  caractère 
reste  très  incertain.  Personne  ne  sait  comment  la  loi  sera  appliquée. 
Deux  hypothèses  sont  en  présence.  L*une,  —  et  c'est  celle  que  le 
gouvernement  paraît  avoir  adoptée,  —  consiste  à  dire  que  la  loi  suffira 
à  tout,  quoi  qull  arrive,  et  qu'elle  sera  appliquée  telle  qu'elle  est,  sans 
qu'il  soit  nécessaire  d'y  apporter  le  moindre  amendement.  L'autre, 
au  contraire,  envisage  la  nécessité  de  modifications  plus  ou  moins 
mombreuses,  et  ceux  qui  la  soutiennent  n'ont  pas  beaucoup  de  peine 
à  démontrer  que  le  veto  du  Pape  a  rendu  la  loi  inexécutable  dans 
sa  forme  actuelle,  puisque  les  associations  cultuelles  en  sont  le  pivot, 
et  que  ces  associations  sont  interdites.  De  ces  deux  hypothèses, 
laquelle  l'emportera?  Peut-être  en  surgira-t-il  une  troisisième;  peut- 
être  la  force  des  choses  nous  poussera-t-elle  les  uns  et  les  autres  à 
une  cote  mal  taillée,  à  une  situation  de  fait  qu'on  dira  conforme  à  la 
loi  sans  qu'elle  le  soit  vraiment,  et  qui,  suivant  les  circonstances, 
évoluera  dans  un  sens  que  personne  ne  prévoit.  Aussi  comprenons- 
nous  que  les  évêques  se  réservent,  attendant  les  événemens  avant 
de  se  prononcer. 
,    Il  semble,  en  effet,  que  le  gouvernement,  tout  en  protestanttrès 


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710  B£¥UE   DES   DEUX  MONDES. 

haut. qu'il  appliquera  la  loi  avec  la  plus  stricte  rigueur,  s'apprête  à 
r#iltorpréter  très  librement  :  et  ce  n'est  pas  tious  qui  [nous  en  plain- 
drons. I>*al>ord,  on  ne  fermera  pas  les  églises  au  mois  de  décembre 
prodiain.  Le  Conseil  des  ministres  n'en  a  pas  encore  délibéré  ;  mais 
M.  Clemenceau  a  parlé  ;  il  a  déclaré  qu'il  s'en  irait  plutôt  que  de  con- 
sentir à  la  fermeture  d'une  seule  église  sur  toute  la  surface  du 
territoire,  et  il  n'y  a  pas  apparence  que  le  Conseil  des  ministres 
s'expose  à  la  crise  que  provoquerait  en  ce  moment  la  dénôssion  de 
M.  Clemenceau!  Gardons^nous  donc  de  regarder  la  loi  de  trop  près: 
nous  aiudons  peut-être  qndque  peine  à  comprendre  comment  on 
pourra  se  dispenser,  le  11  décembre  prochain,  de  remettre  les  églises 
entre  les  mains  des  municipalités  et  comment  celles-ci  pourront  les 
remettre  à  leur  tour  à  des  associations  cultuelles  qui  n'existeront  pas. 
Laissons  de  côté  ces  chicanes  de  juriste.  Les  églises  resteront  ou- 
vertes :  c'est  bien.  Mais  une  autre  question  s'est  posée  :  les  curés 
pourront-ils  y  dire  la  messe  et  les  fidèles  l'y  entendre?  On  sait  déjà 
que  M.  Briand  a  dit  non.  Heureusement,  il  n'est  pas  un  homme 
immuable;  peut-être  reviendra-t-il  sur  une  opinion  qu'il  a  donnée  un 
peu  vite,  et  seulement  à  des  journalistes;  son  honneur  n'est  pas  en- 
gagé à  ce  qu'il  y  persévère.  Toutefois,  il  faut  bien  l'avouer,  l'opinion 
qu'il  a  exprimée  peut  se  défendre:  elle  n'est  en  contradiction,  ni  avec 
le  texte,  ni  avec  Tesprit  de  la  loi;  on  serait  même  tenté  de  dire  qu'elle 
y  est  pleinement  conforme.  C'est  une  singulière  et  fâcheuse  aberra- 
tion qu'a  eue  la  loi  de  faire  dépendre  l'exercice  pubUc  du  culte 
d'une  déclaration  faite  par  les  associations  cultuelles,  ce  qui  permet 
d'établir  cette  série  de  conséquences  :  pas  d'associations,  pas  de  dé- 
claration, pas  de  coke  public.  Nous  aurions  compris  la  nécessité  des 
associations  pour  recueillir  les  biens  des  fabriques,  des  menses 
épiscopales,  etc.,  car  tout  cela  fait  partie  du  domaine  temporel  ;  mais 
l'exercice  du  culte  appartient  au  domaine  spirituel  :  par  quel  lien 
artificiel  l'a-t-on  rattaché  aux  associations  cultuelles  1  Les  critiques  de 
l'autorité  ecclésiastique  sont,  sur  ce  point,  bien  fondées.  Il  y  a,  en 
quelque  sorte,  rapport  d'espèce  entre  les  associations  cultuelles  et 
les  bi^ns  matériels  de  l'Ëglise,  mais  non  pas  entre  ces  mêmes  asso- 
ciations et  l'exercice  tout  spirituel  du  culte.  La  loi  a  établi  là  une  dé- 
pendance arbitraire.  Aussi  le  gouvernement  chargé  de  l'appliquer 
sera-t-il  placé  dans  une  situation  difficile,  délicate,  un  peu  équivoque, 
et  qui  pourra  devenir  hypocrite,  s'il  laisse  les  églises  ouvertes  en 
défendant  d'y  célébrer  les  saints  offices  et  d'y  administrer  les  sacre- 
mens.  Pourquoi  les  laissera-t-il   ouvertes?    Parce   qu'il  y   aurait, 


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T%lf- , 


REVUE.    CHRONIQUE.  71 1 

5*il  les  fermait,  une  révolte  du  sentiment  général.  Cette  révolte)  sera- 
t-^e  moins  vive  s'il  interdit  à  un  prêtre  de  baptiser  un  enfant  dans  ces 
églises  mêmes,  ou  d'y  célébrer  sur  un  cercueil  le  service  des  morts? 
Elle  le  sera  plus,  au  contraire  !  11  y  a  des  défîs  qu'on  ne  lance  pas  im- 
punément au  sens  commun,  et  ce  qne  l'opinion  pardonnerait  le  moins 
au  gouvernement  serait,  en  pareille  matière,  le  manque  de  franchise 
et  de  loyauté.  Mais  comment  les  évéqueâ  pourraient-ils  savoir  dès 
aujourd'hui  ce  que  fera  le  ministère?  Et,  alors,  comm^[it  pourraient- 
ils  donner  ne  varietur  des  instructions  qui  doivent  rester  subordon- 
nées à  des  circonstances  encore  indéterminées  ? 

On   annonce    beau^up  d'interpellations  pour  la  rentrée  de  la 
Chambre.  Un  grand  débat  est  inévitable,,  et  d'ailleurs  désirable.  N«w 
avons  besoin  de  savoir  quelle  interprétation  le  ministère  donne  à  la 
loi,  et  quelle  application  il   compte  en  faire.  Un  d^mté  du  l«ra 
M.  Charles  Dumont,  a  déjà  confié  à  la  presse  son  projet  de  discours» 
Nous  ne  sommes  pas  d'accord  avec  lui  sur  tous  les  points,  tant  s'en 
faut!  car  il  propose  de  retirer  au  clergé  toutes  les  ressouces  que 
la  loi  lui  concède  pour  Taider  à  traverser  la  période  difficile  au  bout 
de  laquelle  il  devra  se  suffire  à  lui-même.  Cette  mesure  de  repré- 
sailles contre  le  Pape  serait  barbare  à  l'égard  du  clergé,  qui  n'est  res- 
ponsable  de  rien.  Quoi  qu'il  en  soit,  M.  Dumont  est   de  ceux  q«i 
veulent  remanier  la  loi,  et  qui  ne  voient  même  pas  comment  elle  pour- 
rait désormais  être  appliquée  telle  quelle.  11  est  tout  à  fait  de  notre 
avis,  ou  nous  sommes  tout  à  fait  du  sien,  lorsqu'il  écrit  :  «  Quel  est  le 
devoir  du  législateur  républicain  à  l'égard  du  catholique  ultramontain, 
comme  de  tout  autre  croyant  de  n'importe  quelle  religion,  actuelle 
ou  future?  Ce  devoir  est  simple,  clair,  impérieux.   Nous  devons  aux 
catholiques  ultramontains  le  libre  exercice  de  tous  leurs  droits  na- 
turels, tels  que  les  reconnaît  la  société  issue  de  la  Révolution,  c'est- 
à-dire,  entre   autres,  la  liberté  de  croire,  avec  le  droit,  qui  en  est 
la  nécessaire    conséquence,    d'exercer  publiquement  leur  culte.  A 
l'exercice  de  ce  droit  au  culte  public,  tous  les  hommes  de  bon  sens 
jugent   les  édifices    actuels  du  culte   actuellement  indispensables^ 
Nous  laisserons  les  églises  ouvertes.  La  célébration  des  cérémonies 
cultuelles  dans  les  églises  laissées  ouvertes  ne  saurait  être  considérée 
comme  un  délit.  La  dernière  circulaire  de  M.  Briand  semble  le  dire» 
Si  elle  le  disait  effectivement,  elle  devrait  être  expressément  répu- 
diée par  le  gouvernement.  Tendre  un  piège  aux  catholiques  en  lais- 
sant des  églises  ouvertes  oii  leurs  prêtres  n'auraient  pas  le  droit 
de  les  convoquer  serait  indigne  de  n'importe  quel  gouvememeiït  et 


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fl2  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

I  de  n'importe  quel  parti.  »  Nous  ne  connaissons  pas  M.  Dumont,  et 
^  nous  ignorons  quelle  autorité  il  a  sur  la  Chambre,  mais  il  parle  d*or. 
p  Que  peut-on  lui  opposer?  La  loi,  hélas!  Il  est  certain  qu'une  casuis- 


^ .  tique  un  peu  relâchée  peut  seule  en  faire  sortir  la  tolérance  que 
M.  Dumont  conseille  et  défend.  Eh  bien!  dit-il,  changeons  la  loi 
Mais  alors,  une  nouvelle  question  se  pose,  et  nous  nous  contenterons 
aujourd'hui  de  l'indiquer.  Si  on  modifie  la  loi,  dans  quel  sens  faut-iL 
le  faire?  Plusieurs  de  nos  évéques  ont  déclaré,  au  cours  de  conver- 
sations reproduites  par  les  journaux,  que  la  loi  deviendrait  tou^ 
de  suite  acceptable  si  on  en  mettait  l'article  4  clairement  d'accord  avea 
Farticle  8.  Un  trait  de  plume  y  suffirait.  Ne  vaudrait-il  pas  mieux  \& 
donner  que  de  se  livrer  aux  remaniemens  profonds  et  confus  que 
propose  M.  Dumont  et  que  d'autres  proposeront  avec  lui?  Dans  le 
premier  cas,  ce  serait  l'apaisement  presque  instantané  ;  dans  l'autre, 
c'est  la  guerre  avec  ses  longues  incertitudes.  On  voit  tout  de  suite  où 
seraient  la  tolérance  sincère  et  surtout  le  véritable  esprit  politique. 
Ce  n'est  malheureusement  pas  une  raison  pour  qu'on  aille  de  ce  côté. 
Sur  un  seul  point  les  évoques  ont  donné  des  instructions  immé- 
(fiates,  parce  qu'ils  se  trouvaient  en  présence  d'un  danger  immédiat. 
Banger  ?  Le  mot  est  sans  doute  excessif  :  il  s'agit,  en  effet,  d'une 
entreprise  qui  ne  semble  pas  destinée  à  beaucoup  de  succès.  Mais  il 
faut  parer  à  tout,  et  puisque  quelques  «  catholiques,  »  ou  prétendus 
tels,  travaillent  malgré  tout  k  organiser  des  associations  cultuelles, 
les  évoques  ont  pensé  qu'ils  devaient  condamner  cet  embryon  de 
schisme.  «  Si  l'on  tentait,  ont-ils  dit,  d'établir,  contrairement  à  la  vo- 
lonté du  chef  de  l'Église,  des  associations  qui  ne  pourraient  avoir  de 
eathoUque  que  le  nom,  nul  de  vous,  sous  quelque  prétexte  que  ce  fût, 
ae  consentirait  à  s'y  enrôler.  »  L'interdiction  est  formelle.  Elle  s'ap- 
^que  également  aux  prêtres  et  aux  laïques.  Si  on  trouve  des  prêtres 
fonr  organiser  des  associations  cultuelles  ou  pour  en  faire  partie,  ils 
seront  certainement  très  peu  nombreux.  Combien  en  compte-t-on 
aujourd'hui?  Un  ou  deux.  Y  a-t-il,  en  revanche,  beaucoup  de 
Jaïques?  Une  centaine  peut-être.  On  nous  dit,  il  est  vrai,  que  ce  n'est 
qu'un  commencement  et  que  les  adhésions  commencent  à  affluer  : 
Jusqu'à  preuve  du  contraire,  nous  nous  permettons  d'en  douter.  On 
diercherait  vainement  çn  France  les  élémens  d'une  rehgion  nouvelle. 
On  y  est  calhoUque,  ou  libre  penseur.  Il  n'y  a  pas  place  pour  une  com- 
binaison intermédiaire,  et  ceux  qui  cherchent  à  organiser  un  catholi- 
cisme en  dehors  du  Pape,  ou  i^utôt  contre  loi,  tentent  l'impossible. 
Ce  pays,  qui  n'a  même  pas  pu  rester  galHcan,  ne  deviendra  pas  pro- 


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REVUE.    —   CHRONIQUE. 


713 


lestant  :  or,  il  n'y  a  pas  à  s'y  tromper,  c'est  une  entreprise  sciemment 
ou  inconsciemment  protestante  que  celle  dont  M.  Henri  des  Uou^  a 
pris  bruyamment  la  direction. 

Nous  savons  bien  qu'il  dit  le  contraire.  A  l'entendre,  il  est  meil- 
leur catholique  que  le  Pape.  Il  prétend  lui  donner  une  leçon  de  bon 
catholicisme,  et,  si  le  Pape  ne  la  reçoit  pas  avec  la  déférence  conve- 
nable, il  le  déclare  «  maudit  1  »  Nous  ne  rechercherons  pas  quelle  part 
de  sincérité  il  y  a  dans  ces  exercices  d'esprit;  elle  est  peut-être  assez 
mince;  mais  le  fbnd  des  cœurs  nous  échappe,  nous  ne  nous  recon- 
naissons pas  le  droit  de  le  scruter.  Notre  histoire  religieuse  présente 
l'exemple  de  quelques  sectes  qui  ont  émis  la  prétention  de  rester 
catholiques  alors  même  quç  l'Ëglise  les  condamnait  et  que  le  Pape 
les  repoussait  :  cette  attitude  nous  a  toujours  paru  un  peu  ridicule, 
môme  delapartde  personnes  aussi  graves  que  l'ont  été  les  jansénistes. 
Mais  si  elle  a  eu  ce  caractère  chez  eux,  que  faut-il  en  penser  chex 
M.  Henri  des  Houx?  M.  des  Houx  est  un  journaliste  habile,  exercé, 
instruit,  dont  la  pensée  a  souvent  été  flottante,  qui  a  écrit  des  livres 
entiers  sur  ses  brouilles  chroniques  et  ses  réconciliations  avec  Rome. 
Sa  conscience  a  toujours  été  très  fière  lorsqu'elle  lui  ordonnait  àê 
l'ompre  ;  mais  il  se  montrait  respectueux,  reconnaissant,  ému,  touché 
Jxisqu'aux  larmes,  lorsqu'il  était  admis  à  résipiscence!  Où  en  est-il 
suijourd'hui?  Il  y  a  de  tous  ces  sentimens  à  la  fois,  ou  du  moins  i] 
^ent  à  la  fois  le  langage  de  tous  ces  sentimens,  quelque  divers  qu'ils 
^.oient,  dans  l'œuvre  qu'il  vient  d'inaugurer.  En  même  temps  qu'à 
-^attaque  le  Pape  avec  véhémence,  U  semble  lui  demander  sa  bénédic- 
tion. Nous  préférons  par  goût  les  attitudes  plus  tranchées  :  elles  nous 
'paraissent  plus  franches.  Mais  quoil  M.  des  Houx  veut  avoir  des  catho- 
X  iques  dans  sa  Ligue,  —  car  il  a  fondé  une  Ligue,  —  et  il  ne  peut  avoir 
^ue    des  catholiques  abusés.  Dans  la  seconde  et  jusqu'ici  dernière 
:Mréunion  qu'ils  ont  tenue  chez  lui,  sas  adeptes  étaient,  dit-on,  tientc- 
"^rois.  En  comptant  les  adhésions  données  par  lettres,  on  n'arrivait  pas 
^%oDf  à  fait  à  la  centaine.  Gela  a  suffi  pour  constituer  un  bureau  com- 
posé d'un  président  qui  ne  pouvait  être  que  M.  Henri  des  Houx  lui- 
3aQéme,  et  d'un  secrétaire  qui  ne  pouvait  être  que  son  fils.    On  a 
:formé  ensuite  un  comité  directeur  en  trois  personnes.  Nous  ne  les 
^ttommerons  pas  ;  leurs  noms  ne  diraient  rien  ;  personne  encore  n'en 
avait  entendu  parler.   Ont-ils  du  moins   quelque  notoriété  dans  le 
inonde  catholique?  La  question  a  été  posée  à  M.  des  Houx;  U  y  a 
répondu  en  ces  termes  :  «  Non.  Ce  sont  des  gens  tout  à  fait  dignes 
^l'inspirer  confiance,  bons  catholiques,  bien  connus  dans  leur  paroisse 


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j714  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

!où  ils  suivent  les  offices;  leur  passé  est  indiscutable,  leurs  professions 
jdes  plus  honorables,  mais  ce  ne  sont  pas  des  drapeaux.  Nous  ni 
voulons  plus  de  drapeaux.  »  N*en  déplaise  à  M.  des  Houx,  c'est  oi 
drapeau  qu'il  faudrait  :  mais  il  a  sans  doute  de  bonnes  raisons  pour  ne 
ipas  en  chercher. 

I  Nous  ne  croyons  pas  à  l'avenir  de  sa  Ligue,  même  si  elle  est 
i encouragée  par  le  gouvernement,  comme  cela  est  possible.  On  se 
rappeUe,  en  effet,  qu'en  dépit  de  toutes  les  apparences  contraires, 
M.  Briand  a  déclaré  qu'il  y  aurait  des  associations  cultuelles,  n  en 
|était  sûr!  Connaissait-il  les  projets  de  M.  Henri  des  Houx, ou  M.  Henri 
des  Houx  connaissait-il  ses  désirs?  Quoi  qu'il  en  soit,  M.  des  Houx  ne 
jpeut  avoir  qu'une  espérance,  sur  laquelle  il  a  bâti  son  ËgUse^  à  savoir 
que  la  dévolution  des  biens  ecclésiastiques  sera  faite  de  gré  ou  de 
force  an  profit  de  ses  associations.  Nous  disons  de  gré  ou  de  force 
parce  qu'il  est  peu  vraisemblable  que  les  fabriques  et  les  évéques 
fassent  de  bon  gré  entre  des  mains  schismatiques  la  dévolution  des 
biens  et  des  menses  qu'ils  administrent  actuellement.  On  cite  deux  cas 
de  dévolution  déjà  faite  :  c'est  peu.  Et  quand  on  connaît  les  situations 
locales,  ce  n'est  rien.  Mais  admettons  que  l'opération  se  généralise, 
qu'arrivera- t-il  le  lendemain?  «  Gela  ne  nous  regarde  pas,  explique 
M.  des  Houx.  Nous  sommes  des  fabricans  d'associations  cultuelles. 
Nous  tâchons  de  les  constituer  régulières  et  légales,  voilà  tout.  »  Si  le 
sujet  n'était  pas  aussi  grave,  on  pourrait  rappeler  le  mot  du  person- 
nage de  comédie  qui  disait  :  —  Mon  mariage  est  à  moitié  fait,  puisqu'il 
suffit  de  mon  consentement  et  de  celui  de  ma  future,  et  qu'il  y  a  déjà 
le  mien.  —  Les  associations  de  M.  des  Houx  peuvent  être  tant  qu'il  le 
voudra  régulières  et  légales  aux  yeux  de  M.  le  ministre  des  Cultes,  il 
n'y  aura  rien  de  fait  si  elles  ne  sont  pas  régulières  et  canoniques  aux 
yeux  des  évoques  et  du  Pape.  On  leur  remettra  les  édifices  du  culte 
et  les  biens  de  l'Église;  soit  encore!  et  après?  Après,  dit  M.  des  Houx, 
«  nous  nous  adresserons  aux  évoques  pour  avoir  dés  prêtres.  —  Et  si 
les  évoques  refusent?  —  Ce  n'est  plus  notre  affaire,  »  déclare-t-il 
derechef.  Et  de  qui  donc  sera-ce  l'affaire?  En  toutes  choses,  M.  des 
Houx  ne  s'occupe  que  des  commencemens  :  le  reste  ne  le  regarda 
plus  !  Est-ce  une  œuvre  sérieuse  que  celle  qui  ne  peut  pas  dire  et  qui 
ne  s'inquiète  même  pas  de  savoir  à  quoi  elle  aboutira?  H  semble, 
qu'une  voix  mystérieuse  ait  murmuré  à  l'oreille  de  M.  Henri  des 
Houx  ;  Faites  des  associations  cultuelles,  et  ne  vous  préoccupez  pas 
,  du  reste.  Il  ne  s'en  préoccupe  donc  pas. 

Il  est  pourtant  assez  facile  de  savoir  comment,  si  la  loi  est  respec- 


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REVUE.    CHRONIQUE.  715  | 

tée,  se  terminera  cette  assez  pauvre  intrigue.  Tout  repose  sur  la  con- , 
fiance  que,  lorsque  les  associations  auront  été  constituées  et  nanties  I 
de  grosses  rentes,  les  évoques  ne  pourront  et  n'oseront  pas  leur  refu- 
ser des  prêtres.  Il  n'y  a  pas  d'illusion  plus  chimérique  !  Jamais  les 
évéques  ne  donneront  des  prêtres  à  des  associations  ainsi  constituées. 
Et  alors  qu'arrivera-t-il?  Il  arrivera,  conformément  au  paragraphe* 
final  de  l'article  8  de  la  loi  de  1 905,  que  l'association  attributaire  n'étant  ' 
plus  en  mesure  de  remplir  son  objet,  l'attribution  qui  lui  aura  été  faite 
pourra  être  contestée  et  le  sera.  Maintiendra-t-on  les  biens  cultuels 
à  une  association  incapable  d'assurer  l'exercice  du  culte?  La  loi  oblige 
k  les  kd  retirer  et  à  les  affecter,  conformément  à  l'article  9,  à  des 
œuvres  communales  d'assistance  ou  de  prévoyance.  Il  ne  restera  alors 
de  la  grande  entreprise  de  M.  Henri  des  Houx  que  le  souvenir  d'un 
avortement.  Si  les  biens  de  l'Église  doivent  en  fin  de  compte  lui  être 
enlevés  pour  être  appliqués  à  des  œuvres  laïques,  intéressantes  sans 
doute  mais  qui  ne  sont  pas  celles  pour  lesquelles  ils  avaient  été  con- 
stitués, mieux  vaut  aller  tout  de  suite  à  ce  dénouement.  A  quoi  bon 
passer  par  le  chemin  mêlé  de  fondrières  par  où  M.  Henri  des  Houx 
promène  ses  associations  cultuelles  ?  Détour  bien  inutile  !  On  ne  trou- 
vera pas  des  «  catholiques  »  qui  s'exposeront  à  devenir  schismatiques 
pour  atteindre  un  pareil  résultat.  On  trouvera  encore  moins  des 
évéques  pour  mettre  des  curés  à  leur  disposition. 

Si  le  gouvernement  cherche  une  solution,  M.  des  Houx  ne  l'a  donc 
pas  trouvée  :  les  difficultés,  les  impossibilités  d'application  de  la  loi' 
restent  les  mêmes.  Les  surmontera-t-on  au  moyen  d'une  loi  différente 
qui  se  proposerait,  conmie  quelques-uns  le  veulent,  de  dompter 
TÉglise  par  la  persécution,  ou,  comme  d'autres  le  suggèrent  plus  dou- 
cement, de  la  réduire  par  l'inanition?  Non.  L'Éghse  aura  à  traverser 
bien  des  épreuves,  et  nous  aurions  préféré  les  lui  épargner;  mais 
l'Etat,  lui  non  plus,  ne  sortira  pas  indemne  de  la  lutte  qui  se  prépare 
et  que  nous  déplorons  :  ils  se  feront  mutuellement  beaucoup  de  mal, 
sans  profit  pour  aucun  des  deux.  Le  jour  viendra  où,  soit  par  raison, 
scHt  par  lassitude,  il  faudra  s'entendre  pour  vivre  peut-être  séparés  l'un 
de  l'autre,  mais  en  paix.  On  se  demandera  alors  s'il  n'aurait  pas  mieux 
valu  commencer  par  là,  et  la  justice  nous  oblige  à  dire  que  ce  n'est 
pas  sur  l'Église  que  retombera  le  reproche  de  ne  l'avoir  pas  voulu. 

C'est  une  phénomène  assez  curieux  que,  sans  y  avoir  mis  assuré- 
ment aucune  intooition  coafessionnelle,  les  Chambres  les  moins  reli- 
gieuses que  MUS  ay^ns  jamais  eues  aient  fait  une  loi  de  l'État  de  la 


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716  REVUE   DBS    DEUX    &IONDES. 

prescrîptien  de  TËglise  relative  au  repes  dominical.  II  n'y  a  là  qu'unt 
coïncidence  ;  mais,  autrefois,  on  cherchait  à  Téviter.  Nous  nous  rap- 
pelons d*anciens  débats  sur  la  même  question:  on  y  prenait  toutes 
sortes  de  faux-fuyans  pour  ne  pas  dire,  et  où  effectivement  on  ne 
chsait  pas  que  le  repos  hebdomadaire  aurait  Heu  le  dimanche.  U  y 
avait,  certes,  de  la  puérilité  dans  les  scrupules  des  libres  penseurs  dt 
cette  époque;  mais  ce  n'est  pas  une  raison  suffisante  pour  expliquer 
que  ceux  d'aujourd'hui  s'en  soient  subitement  dégagés.  Il  faut  croire 
qu'il  y  a  des  modes  pour  l'esprit,  et  qu'elles  changent  parfois  du  tout 
au  tout.  ^ 

Qui  n'a  été  surpris  de  la  facilité  et  de  la  hâte  avec  lesquelles  la  loi  a 
été  votée  ?  Le  Sénat,  il  est  vrai,  lui  a  consacré  de  longues  séances  :  il 
ne  se  faisait  cependant  aucune  illusion  sur  les  défauts  qui  y  restaient, 
et  qui  se  sont  effectivemeRt  trouvés  fort  nombreux.  Le  principe  du 
repos  dominical  une  fois  admis,  il  fallait  en  organiser  l'application. 
L'œuvre    était  délicate  et    laborieuse.    On   portait    inévitablement 
atteinte  à  de  si  vieilles  habitudes  et  à  tant  d'intérêts,  qu'il  était  à 
peu  près  impossible  de  réussir  pleinement  du  premier  coup.  Aussi 
le   Sénat,  en  renvoyant  la  loi  à  la  Chambre,  lui  disait-il  mentale- 
ment :  au  revoir  I  Mais  il  n'a  pas  revu  la  loi  ;  elle  ne  lui  est  pas  reve- 
Bue.  La  Chambre,  sans  qu'on  puisse  s'expliquer  pourquoi,  a  été  prise 
d'une    fringale    de  vitesse.   Elle   a  ordonné    l'urgence,    s'est    abs- 
tenue de  toute  discussion,  et  a  voté   la  loi  telle  qu'elle  était,  sans 
y  changer  un  peint  ni  une  virgule.  Le  niême  vertige  s.'est  emparé  du 
çeuvernement.  La  loi  avait  prévu  pour  son  application  un  certain 
Membre  de  règlemens  d'administration  publique,  grâce  auxquels  le 
Conseil   d'Ëtat  aurait  pu  corriger  quelques-uns  de   ses   défauts.  Le 
Conseil  d'État  met  d'ordinaire  beaucoup  de  soin  et  aussi  beaucoup  de 
temps  à  ces  sortes  de  travaux.  De  plus,  il  allait  entrer  en  vacances.  Ob 
ne  sait  quelle   influence  s'est  exercée  sur  lui  :  il  a  fait  ea  quelques 
jours  le  plus  important  des  règlemens  prévus  par  la  loi,  et  aussitôt, 
sans  attendre  les  autres,  avec  une  précipitation  qui  ne  voulait  rieO 
prtîvoir,  le  gouvernement  est  passé  à  l'application.  Il  en  est  résulta* 
qu'une  loi  à  laquelle  il  aurait  fallu  habituer  les  esprits,  donner  aux  ii»^'^ 
térêts  le  temps  de  s'adapter,  permettre  à  nos  mœurs  de  se  préparei^  "^ 
est  tombée  sur  nous  comme  un  aérolithe  :  elle  n'a  pas  soulevé  seuler — 
ment  des  critiques,  mais  encore  des  protestations  et  des  troubles. 

Le  principe  en  est  excellent.  11  est  bon  pour  l'homme  d'avoir  u^^ 
jour  de  repos  par  seniiiine,  et  il  est  bon  pour  la  famille  que  ce  jou  ^ 
soit  le  môme  pour  tous  ses  membres,  afin  qu'ils  puissent  le  passe '^*' 


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REVUE.    —   CHRONIQUE.  717 

réunis.  On  sait  comment  ce  principe  est  appliqué  chez  nos  voisina 
d'Angleterre  :  nous  aurions  de  la  peine  à  nous  faire  à  tant  de  rigueur. 
Les  dimanches  anglais  sont  d'une  tristesse  morne  :  ce  n'est  pas  seule- 
ment tout  travail,  mais  encore  tout  plaisir  qui  y  est  défendu.  Notre 
législateur  n'est  pas  allé  aussi  loin  :  il  s'est  contenté  d'interdire  le 
travail,  mais  il  s'est  efforcé  de  le  faire  d'une  manière  absolue.  Il 
aurait  été  préférable,  si  cela  avait  été  possible,  de  laisser  le  change- 
ment s'opérer  peu  à  peu  d'une  manière  spontanée  :  un  assez  grand 
■ombre  de  sociétés  y  travaillaient.  Mais  il  faut  bien  reconnaître  que 
leur  effort  produisait  des  effets  assez  médiocres,  et  que  les  patrons 
mettaient  peu  d'empressement  à  faciliter  et  à  préparer  la  réforme.  On 
dira  peut-être  que  la  loi  n'en  était  que  plus  nécessaire  :  elle  n'en 
était  aussi  que  plus  difficile  et  on  ne  s'est  pas  suffisamment  embar- 
rassé de  ces  difficultés.  Pour  un  grand  nombre  de  commerces,  il 
aurait  fallu  des  mesures  provisoires,  des  transitions,  des  exceptions 
sous  une  forme  à  trouver  et  sauf  compensations  à  déterminer.  A  dé- 
faut des  Chambres,  qui  ne  pouvaient  pas  entrer  dans  ces  mille  détails, 
le  Conseil  d'État  aurait  dû  remplir  cette  partie  de  la  tâche,  et  il  l'aurait 
fait  sans  doute  si  on  lui  en  avait  laissé  le  loisir.  Mais  tout  a  été  mis  à 
la  charge  de  la  «Préfecture  de  police.  Il  était  dès  lors  inévitable,  quelle 
que  fût  la  bonne  volonté  de  cette  administration,  que  les  intérêts  lésc^s 
criassent  à  l'arbitraire,  et  les  apparences  devaient  plus  d'une  fois 
donner  raison  à  ces  plaintes.  Pendant  quelques  jours,  les  récrimi- 
nations ont  été  générales.  Il  a  fallu  au  gouvernement  une  fermeté 
très  grande,  qu'il  aurait  pu  souvent  mieux  employer,  pour  faire 
appliquer  la  loi  contre  vents  et  marées.  M.  le  ministre  du  Commerce 
g'est  montré  inflexible.  Il  a  semblé  par  momens  que  cette  loi  du 
repos  dominical  était  une  de  celles  que  la  République  proclame 
intangibles  et  à  l'exécution  desquelles  elle  semble  attacher  son 
honneur.  C'est  ainsi  qu'on  gâte  une  bonne  réforme,  et  qu'on  rend 
flus  sensibles  les  défauts  d'une  mauvaise. 

Les  ouvriers  et  les  employés  de  tous  ordres  n'ont  pas  été  moins 
divisés  que  les  patrons  sur  la  manière  de  juger  la  loi.  Il  en  est  qui  ont 
besoin  de  travailler  tous  les  jours  pour  gagner  leur  vie  quotidienne  et 
celle  delà  famille:  ils  demandaient  si  l'État  leur  rendrait  les  salaires 
qu'ils  allaient  perdre.  D'autres  auraient  préféré  obtenir,  ou  continuer 
d'obtenir  de  leurs  patrons  des  congés  prolongés,  au  heu  d'avoir  toutes 
les  semaines  im  jour  dont  ils  ne  savent  que  faire.  G'est  à  peine  s'ils 
pourront  sortir  de  Paris,  où  ils  devront  rentrer  dans  les  vingt-quatre 
heures.  Les  voilà  condamnés  à  aller  contempler  «  la  belle  nature» 


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'718  REVUE   DES   DEUX   MOmdES. 

du  haut  des  fortifications,  ou  à  cultiver  le  cabaret  !  La  question  6*est 
posée  aussi  entre  le  repos  collectif  et  la  continuité  du  travail  mainte- 
nue par  roulement.  Il  y  a  eu  quelquefois  de  la  vérité  dans  les  obser- 
vations qui  ont  été  faites;  il  y  a  eu  aussi  de  la  mauvaise  humeur  dans 
la  manière  dont  elles  l'ont  été.  Les  jouraaus  ont  critiqué  avec  mie 
sorte  d'unanimité.  Seules,  quelques  feuilles  socialistes  se  sont  mon. 
trées  satisfaites.  Il  ne  déplaît  jamais  aux  socialistes  de  voir  TËtat 
s'occuper  de  tout,  intervenir  partout,  réglementer  jusqu'à  Ja  minutie 
les  conditions  de  notre  vie,  décider  à  quelle  heure  nous  devons  nous 
lever,  de  quelle  heure  à  quelle  autre  nous  devons  travailler,  à  quel 
moment  nous  devons  nous  coucher.  Cet  idéal  n'est  pas  encore  atteint, 
Tftai&  on  y  marche,  et  tout  ce  qui  nous  en  rapproche  est  agréable  aux 
socialistes.  A  cet  égard,  il  y  avait  dans  la  loi  comme  une  saveur  qui 
leur  plaisait.  Aussi  les  syndicats,  quand  ils  ont  vu  que  son  application 
;  n'allait  pas  sans  résistances,  ont-ils  résolu  d'y  aider  à  leur  manière. 

Ils  ont  demandé  la  loi  intégrale  !  La  Préfecture  de  police  avait  con- 
senti à  quelques  [atténuations  provisoires.  Parfois  aussi  des  patrons 
commerçans  avaient  demandé  certaines  autorisations,  et,  d'après  la  loi 
elle-même,  la  demande  devait  avoir  un  effet  suspensif  jusqu'à  ce 
qu'une  décision  eût  été  prise.  Quelques  magasins  ont  pu  en  consé- 
quence rester  ouverts  le  dimanche  jusqu'à  midi  :  —  ou  plutôt  ils 
l'auraient  pu  si  les  syndicats  l'avaient  toléré,  mais  les  syndicats  ne 
l'ont  pas  toléré.  Ils  ont  organisé  d^s  bandes,  leur  ont  donné  des  mots 
d'ordre,  assigné  des  points  de  rendez-vous,  indiqué  des  itinéraires, 
tout  cela  sur  le  mode  militaire ,  comme  un  état- major  prépare  une 
expédition.  La  journée  du  dimanche  23  septembre  a  vu  les  effets  de 
cette  stratégie.  Les  manifestans  se  sont  trouvés  partout  en  nombre 
utile  pour  intimider  les  commerçans  qui  se  croyaient  en  règle  avec 
les  autorités  de  leur  pays  :  mais  ils  ne  les  ceimaissaient  pas  toutes, 
ils  avaient  oublié  les  syn4icats.  De  Tintimidation,  les  bandes  sont 
passées  aux  voies  de  fait.  Elles  se  sont  ruées  dans  les  magasins  ouverts, 
en  intimant  l'ordre  de  les  fermer.   Un  malheureux  négociant  de 
Ménilmontant,  M.  Lepiètre,  appelé  par  le  bruit  à  la  porte  de  son  ma- 
igasin  et  voyant  ce  qui  s'y  passait,  a  été  pris  d'une  émotion  si  violente 
qu'il  s'est  affaissé  sur  lui-même  et  qu'on  l'a  relevé  privé  de  vie.  Il 
avait,  a-t-on  dit,  une  maladie  de  cœur,  et  nous  le  voulons  bien,  n  n'a 
jpas  été,  ce  qui  s'appelle  tué,  mais  il  n'en  est  pas  moins  mort,  et  il 
vivrait  encore  sans  les  manifestations  du  23  septen>bre.  Les  manifes- 
tans se  sont  réunis  à  la  Bourse  du  travail;  ils  ont  affirmé,  par  im 
ordre  du  jour,  qu'ils  n'étaient  pour  rien  dans  le  triste  accident  arrivé 


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BEVUE.    —   CHfiONIQUE.  719) 

à  M.  Lcpiètre;  Us  ont  exprimé  leurs  condoléances  à  sa  famille,  —  et 
déclaré  finalement  qu'ils  recommenceraient  dans  huit 'jours.  Ce  sont 
des  juristes  improvisés,  mais  forcenés,  qui  parcourent  Paris  en  criant  : 
Vive  la  loi  !  De  beaux  cris  peuvent  servir  à  de  vilaines  besognes.  Tout 
le  monde  n'a  pas  le  droit  de  faire  la  loi,  tout  le  monde  non  plus  n'a, 
pas  celui  d'en  assurer  l'exécution.  C'est  une  fonction  dévolue  par  la 
loi  elle-même  à  certaines  personnes,  sous  certaines  garanties  :  il  y  a 
anarchie  lorsqu'elle  est  usurpée  par  des  bandes  toujours  prêtes  à 
passer  de  la  menace  à  la  violence.  On  se  demande  si  nous  sommes 
gouvernés  par  ce  qu'on  a  conservé  l'habitude  d'appeler  le  gouverne-' 
ment,  ou  par  la  Bourse  du  travail  et  les  syndicats  ! 

L'agitation  faite  autour  de  la  loi  sur  le  repos  dominical  aurait  uik 
efiCet  salutaire  si  elle  amenait  les  Chambres  à  la  remettre  à  l'étude; 
et  à  l'imiender.  Le-princtpe  doit  en  éftre  msântenu  très  fermement,; 
mais  l'apfdication  pourrait  ^i  è^  sensibieme»t  améliorée.  Toutefois,  ' 
nous  dout(ms^qu'en  s'y  prête.  Les  Chambres  prennent  de  plus  en  plus; 
l'habitude,  après  avoir  fait  les  choses  par  à  peu  près,  de  pousser  à 
Texécution  telle  quelle  et  quand  même.  Elles  semblent  mettre  leur 
amour-propre  à  ne  jamais  corriger  leur  œuvre,  comme  si  elle  était 
nécessairement  parfaite  en  sortant  de  leurs  mains.  La  loi  de  séparation 
est  parfaite l  La  loi  sur  le  repos  dominical  l'est  aussi!  Peut-être  fau- 
drait-îl,  en  effet,  peu  de  chose  pour  les  rendre  présentables;  mais  c'est  j 
précisémwit  ce  peu  de  chose  qpi'on  ne  veut  pas  y  introduire.  Pensez  1 
donc!  on  aurait  l'air  de  céder  aux  injonctions  du  dehors.  Tout  doit' 
plier,  au  contraire,  devant  l'œuvre  du  législateur.  Ce  n'est  pas  lui  qui  i 
vingt  fois  sur  le  métier  remettra  son  ouvrage.  Cette  patience  était 
bonne  autrefois.  Aujourd'hui  le  Sénat  vote  sans  y  regarder  la  loi  de 
séparation  que  la  Chambre  lui  envoie,  après  lui  avoir  consacré  une' 
seule  lecture  ;  et  la  Chambre,  à  son  tour,  fait  la  même  chose  pour  lai 
loi  sur  le  repos  dominical  que  lui  envoie  le  Sénat  dans  des  conditions 
identiques.  Ces  marques  de  confiance  sont  peut-être  des  politesses 
que  les  Chambres  échangent.  Mais,  est-ce  là  faire  des  lois?  N'est-ce, 
pas  plutôt  les  bâcler?  On  s'en  aperçoit  quand  on  en  vient  à  l'appli-i 
cation:  alors  Chambres  et  gouvernement  s'entêtent  à  n'y  rien  chan- 
ger. Tant  pis  pour  les  intérêts  en  cause!  Le  législateur  fait  passer 
son  amour-propre  avant  tout.  Il  dirait  volontiers  à  la  manière  de 
M.  Henri  des  Houx  :  Je  suis  un  fabricant  de  lois;  le  reste  ne  me 
regarde  plus. 

L'attention  a  été  ramenée  sur  l'île  de  Cuba  par  les  troubles  qui  s'y,^ 


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725  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

sont  produits,  et  qui  n'ont  d'ailleurs  rien  d'anormal.  Les  Çebains  ont 
Thabitude  de  s'insurger.  Us  le  faisaient  autrefois  contre  l'Espagne,  ce 
qui  était  une  noble  excuse;  ils  le  font  aujourd'hui  contre  leur  gen- 
yernement,  ce  qui  est  moins  glorieux  et  encore  plus  funeste.  La  ques- 
tion se  pose,  en  effet,  de  savoir  s'ils  ne  sont  pas  plus  propres  à  s'insur- 
ger qu'à  se  gouverner,  et  la  réponse  qui  y  sera  faite  entraînera  pour 
conséquence  le  maintien  ou  la  suppression  de  leur  indépenda&ce. 

Malheureusement,  c'est  à  cette  dernière  solution  qu'on  marche  à 
grands  pas.  L'indépendance  de  Cuba  est  à  la  merci  des  États-Unis  qui 
l'a  aidée  à  la  conquérir.  Tout  perte  à  croire  que  les  Ëtats-Unis,  après 
la  lui  avoir  dopnée,  n'avaient  et  n'ont  encore  aucun  désir  de  la  lui 
retirer,  en  la  confisquant  à  leur  profit.  L'annexion  de  Cuba  leur  cau- 
sera plus  d'embarras  qu'elle  ne  leur  assurera  d'avantages.  Elle  aura 
l'inconvénient  très  grave  d'éveiller  contre  eux  les  susceptibilités  des 
autres  républiques  américaines  que  leur  impérialisme  ne  laisse  pas  d'in- 
quiéter quelque  peu.  L'annexion  de  Cuba,  venant  après  la  création  im- 
provisée et  l'accaparement  de  la  république  de  Panama,  n'est  pas  faite 
pour  calmer  ces  appréhensions.  Mais,  d'autre  part,  il  y  a  trop  d'intérêts 
américains  engagés  à  Cuba  pour  que  les  États-Unis  puissent  y  tolérer 
longtemps  un  régime  d'anarchie  pure,  et  la  constitution  cubaine  leur 
donne  elle-même,  —  amendement  Platt,  —  le  droit  formel  d'intervenir 
pour  rétablir  Tordre.  Où  en  est-on  aujourd'hui  ?  A  la  médiation  entre 
les  partis  en  guerre,  ou  à  l'intervention  ?  On  a  commencé  par  la  mé- 
diation, et  les  deux  partis  avaient  promis  de  s'y  prêter  également; 
mais  ils  n'ont  pas  tenu  leur  promesse,  et  il  semble  bien  qu'on  soit  sur 
le  point  d'en  venir  à  l'intervention  militaire,  qui  conduira  fatalement 
à  l'annexion.  L'indépendance  de  Cuba  ne  tient  plu3  qu'à  un  fil  très 
milice.  Elle  correspond  pourtant  à  un  Intérêt  général,  car  personne  ne 
doit  souhaiter  que  les  États-Unis,  qui  sont  déjà  très  grands  et  très  puis- 
sans,  le  deviennent  davantage  dans  la  région  des  Antilles  ;  mais  cet 
intérêt  est  de  ceux  pour  lesquels  personne  aussi  n'est  disposé  à  se 
mettre  en  mouvement.  Si  les  Cubains  perdent  leur  indépendance,  ils 
auront  par  surcroit  l'amertume  de  penser  qu'ils  l'auront  perdue  par 
leur  faute  et  que  nul  ne  les  plaindra.  Leur  sort  est  entre  leurs  mains. 

FRANaS   CUARMES. 

Le  Directeur 'Gérant, 
! 

F.  Brunetibre. 


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VANITÉ 


PBEMIÈBE   PARTIS 


I 

Ce  soir-là,  les  Brévier  donnaient  un  dîner  suivi  de  réception, 
en  leur  bel  hôtel  du  parc  Monceau  :  Brévier,  l'ancien  député, 
Tex-codirecteur  de  la  colossale  maison  de  nouveautés  les  Quatre 
Saisons j  rivale  heureuse  du  Louvre  et  du  Bon  Marché.  A  l'entrée 
de  service  de  la  rue  Murillo,  tout  le  jour  n'avaient  cessé  d'affluei 
victuailles  et  primeurs,  des  marmitons,  des  télégraphistes,  jus- 
qu'à un  garde  républicain  à  cheval,  porteur  d'un  pli  :  le  ministre 
de  l'Intérieur,  Morande,  rappelait  qu'on  ne  Tattendît  pas  pour 
se  mettre  à  table,  si  la  Chambre... 

Six  heures  et  demie,  et  personne  n'était  rentré.  Ni  Monsieur, 
ni  Madame,  ni  Mademoiselle.  Les  Gilles  d'Ambelles,  non  plus, 
la  fille  ainée  et  le  gendre  qui  habitaient  le  second.  Derrière  les 
larges  stores  de  dentelle  tamisant  le  cadre  lumineux  des  fenêtres, 
les  nombreuses  lampes  électriques,  les  tièdes  bouffées  du  calo- 
rifère illuminaient  et  chaufifaient  à  vide  les  salons  luxueux  du 
rez-de-chaussée  où  seul  le  vieux  maître  d'hôtel,  Prosper,  très 
digne  avec  son  profil  bourbonien  sous  ses  cheveux  blancs,  ache-. 
vait  sa  tournée.  Tapotant  ici  un  coussin  de  bergère  affaissé,  là 
essuyant  de  son  doigt  la  poussière  de  cigare  chue  sur  l'orteil 
d'une  Baigneuse  de  marbre,  il  jeta  un  coup  d  œil  à  la  pendule 
de  Boule  du  salon  des  tapisseries.  Et  haussant  les  épaules,  — 
TOME  XXXV.  —  1906.  4fi  - 


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722  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

c'était  toujours  comme  cela...  —  il  se  dirigea  par  le  boudoir  ^ 
glaces  et  la  bibliothèque  vers  la  salle  à  manger.  Féerique,  X^ 
table  de  neige,  scintillante  de  cristaux  et  d'argenterie,  submerg(^^ 
de  roses  en  buissons  et  guirlandes  à  l'assaut  des  surtouts  et  de--^ 
candélabres,  étalait  sa  magistrale  ordonnance.  Dans  cette  atmo-"-"^ 
sphère  d'attente,  devant  les  assiettes  du  grand  service  et  le  jeu 
d'orgue  des  verres,  en  face  des  cartons  à  tranche  dorée  indi- 
quant les  noms,  les  hauts  fauteuils  rigides  semblaient  de  mys- 
térieux convives  sans  bras  ni  tête. 

Prosper  s'avoua  satisfait,  les  invités  pouvaient  paraître,  les 
maîtres  aussi.  Car  enfin  ce  n'est  pas  lui  qui  allait  recevoir  cl 
s'écrierait  avec  la  voix  de  tète  de  Madame  :  —  Ah  !  chère  amie, 
que  nous  sommes  heureux  de  vous  voir...  —  ou  du  ton  cordial 
de  Monsieur  :  —  Aimable  à  vous.  Monsieur  l'Ambassadeur... 
Depuis  vingt-cinq  ans  au  service  des  Brévier,  d'avoir  escorte 
leurs  débuts  difficiles,  les  hauts  et  bas  de  leurs  «entreprises 
d'avoir  assisté  à  l'ascension  finale^  éblouissante  de  leur  fortune, 
lui  donnaient  des  titres  familiers.  Sa  femme  Ursule  était  atta- 
chée spécialement  à  Madame,  sa  nièce  Rose  à  Mademoiselle.  . 
Onctueux  et  décisif,  il  exerçait  l'autorité  d'un  sacerdoce  confirmé:^ 
par  l'expérience  et  satisfait  d'égards. 

Mais  dans  l'office  s'éleva  la  voix  gouailleuse  de  Germain,  lf=a 
valet  de  chambre  des  d'Ambelles,  qui  aidait,  de  tels  soirs,  et  !<»= 
rire  des  autres  domestiques.  Prosper,  choqué,  s'élança  gur 


pointe  de  ses  escarpins,  sifflant  un  chut  impérieux;  Toffici 
n'était  pas  un  endrojt  à  se  divertir  :  bon  aux  pièces  du  sous-so^ 
dans  leur  salle  à  manger  carrelée  de  faïence  blanche  ;  là  on  é\ 
chez  soi,  gestes  et  propos  libres.  Prosper  ne  déposait  son  masqu-  ^ 
de  gravité  qu'à  bon  escient;  s'il  professait  les  vertus  du  servage^^^^ 
il  en  avait  aussi  les  vices  et  le  plus  inséparable  :  rhypocrisic. 

Au  dehors,  dans  le  froid  noir  des  rues  d'hiver,  à  travers  I—-  ^ 
papillotement  des  lumières  et  l'inverse  remous  qui  déversait  au        ^ 
boulevards  un  Paris  de  plaisir,  tandis  que  le  Paris  de  trava^S^ 
refluait  encombrant  trains  et  métros,  les  Brévier  se  rabattaiei^^^ 
séparément  sur  leur  demeure,  en  proie  aux  réflexions  que  susc^^^-' 
talent  leurs  goûts  très  différens,  aux  préoccupations  inspirées  p^^^ 
leur  destinée  propre.  Tout  à  l'heure  ils  se  retrouveraient,  app^^^ 
rentes    par   leur  origine   et   leur   ressemblance,    fondus   dair^»^ 
l'habitude  et  la  communauté.  A  présent,  partis  de  points  diAT-^- 
rens,   ils   gravitaient   comme    dea   étrangers   p^rmi    le  dés^:!'^ 


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VANITÉ.  723 

grouillant  de  la  ville  :  Brévier  dans  son  coupé,  au  sortir  d'un 
conseil  d'administration  où  son  gendre  Tétait  venu  happer; 
M"*  Brévier  et  Baymonde  d'Ambelles  que  Tauto  avait  prises  à.  la 
porte  du  Palais  de  Glace;  Alice  et  son  amie  miss  Smolett  sur 
les  banquettes  d'un  tram,  après  avoir  entendu  un  cours  de  litté- 
rature anglaise  au  Collège  de  France. 

Le  coupé  de  ses  pneus  gonflés  roulait  sur  le  macadam  comme 
sur  du  velours,  au  trot  vif  du  stepper  noir.  Brévier,  énervé  en 
dépit  de  sa  bonté  naturelle,  écoutait  l'interminable  exposé  de 
griefs  qu'égrenait  Gilles,  de  sa  Jvoix  neutre,  assis  tellement  raide 
qu'il  semblait  empalé,  la  barbe  d'un  blond  fade  en  éventail. 
Pris  dans  une  impeccable  redingote,  toute  sa  personne  exhalait 
l'insupportable  souci  de  paraître  distingué,  l'idée  fixe  d'une 
idéale  correction.  Il  répétait  : 

—  Vous  savez  que  malgré  l'abri  de  votre  affectueuse  hospi- 
talité, depuis  ce  malheureux  krach  des  mines  d'or  où  j'ai  laissé 
le  tiers  de  ma  fortune,  nous  ne  parvenons  pas  à  soutenir  notre 
train.  Nos  dettes  s'allongent,  et  pourtant  Dieu  sait  si  je  pousse  à 
l'économie.  Avec  les  hautes  rentes  que  vous  nous  versez  sur  le 
reste  de  mon  patrimoine  et  la  dot  de  votre  fille,  avec  mes  appoin- 
temens  de  consul  de  première  classe,  —  ma  nomination  ne  peut 
tarder,  —  nous  vivrions  fort  bien,  Baymonde  et  moi,  au  Chili  où 
Ton  m'offrait  hier  encore  un  poste  excellent,  ou  à  Fou-tchéou... 
Mais  elle  ne  veut  pas  entendre  parler  de  quitter  Paris;  est-ce 
raisonnable?  Si  encore  elle  consentait  à  dépenser  moins,  mais 
elle  ne  m'écoute  pas.  Vous  devriez  lui  parler...  Ainsi,  tenez,  sa 
pelisse  de  renard  bleu... 

Brévier  se  rencoigna,  maussade.  D'autres  soucis  plus  graves 
le  harcelaient,  d'affaires,  d'argent;  et  sa  santé  qui  n'était  pas 
très  bonne,  ces  derniers  temps.  Gilles  Tagaçait  avec  ses  plaintes. 
Après  avoir  témoigné  longtemps  une  sympathie  protectrice  à  ce 
gendre  qu'il  jugeait  inoffensif,  il  avait  fini  par  le  prendre  en 
pitié  en  le  découvrant  faible  et  autoritaire,  vaniteux  et  médiocre. 
Son  amour-propre  paternel  souffrait  qu'on  touchât  à  sa  fille. 
Bien  qu'Alice  fût  sa  préférée  en  raison  d'affinités  secrètes,  il  était 
fier  de  la  beauté  resplendissante  de  Baymonde  et  indulgent  à  sa 
prodigalité.  Elle  avait  des  défauts,  mais  c'était  à  son  mari  qu'il 
appartenait  de  les -redresser.  Lui  avait  mis  sa  responsabilité  à 
couvert  du  jour  où,  malgré  ses  conseils,  elle  avait  voulu  à  toute 
force  épouser  le  vicomte  d'Ambelles.  Dire  que  sa  femme  avec 


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724  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

(tout  son  bon  sens  y  avail  été  prise  elle  aussi:  un  titre,  une  cou- 
ronne sur  des  cartes  de  visite,  quel  enfantillage!  Il  l'excusait; 
née  La  Tourves  d*Ayglades,  Jeanne  en  avait-elle  été  moins,  sinon 
associée  zélée  de  son  œuvre,  —  elle  ne  s'intéressait  guère  qu'aux 
résultats  matériels,  —  du  moins  fidèle  compagne?  Et  lui-môme, 
Pierre  Brévier  tout  court,  issu  de  la  plèbe,  fils  d'un  marchand 
de  poisson  sur  le  vieux  port  de  Marseille,  arrivé  à  une  si  haute 
situation  par  son  labeur  acharné,  n'avait-il  pas  été  très  fier 
«l'épouser  cette  belle  fille  hautaine,  d'une  vieille  famille  ruinée 
de  Provence  ?  N'avait-elle  pas  exercé  sur  lui,  de  par  sa  supério- 
rité d'éducation,  un  ascendant  qu'il  subissait  encore?...  Cela 
n'empêchait  pas  Gilles  de  se  conduire  en  maladroit;  que  n'était-il 
le  maître?  C'est  à  l'homme  de  tenir,  de  serrer  les  cordons 
de  la  bourse...  L'idée  ne  s'imposa  pas  à  Brévier  que  lui-même 
n'avait  pas  vécu  pleinement  à  sa  guise,  que  la  lourde  emprise 
familiale  pesait  sur  son  caractère  vieillissant.  Son  intelligence, 
son  travail  ne  servaient-il  pas  à  satisfaire  les  goûts  mondains 
de  sa  femme  beaucoup  plus  que  ses  propres  goûts,  si  simples? 
Il  ne  convint  pas  davantage  que  toute  sa  vie  d'action  se  consu- 
mait à  la  conquête  de  l'or  qu'il  méprisait  en  soi,  mais  dont  le 
Pactole  alimentait  le  luxe  insatiable  des  siens.  Lui  qui  conseil- 
lait à  Gilles  la  volonté,  l'énergie  du  mâle,  n'en  avait-il  p^ 
manqué,  n'abdiquait-il  pas  tous  les  jours?...  Il  n'accepta  pas  ce 
rapprochement,  il  ne  se  plaignait  certes  pas.  Pourvu  que  Jeanne 
et  Raymonde  fussent  heureuses,  —  Alice,  elle,  ne  demandait 
jamais  rien,  —  il  était  content.  Gilles  insistait: 

—  C'est  comme  pour  ce  collier  de  perles  à  trois  rangs, 
figurez-vous  que... 

A  propos  de  bijoux!  Brévier  tâta  la  poche  de  son  pardessus; 
l'écrin  y  était,  uû  bracelet  destiné  à  sa  femme,  pour  sa  fête.  Rien 
d'assez  beau  en  ces  occasions  ni  d'assez  cher.  Et  il  voyait 
d'avance  le  sourire  de  reine  dont  Jeanne  le  payerait.  Mari  encore 
épris,  asservi  désormais  au  foyer,  voilà  longtemps  quïl  demeu- 
rait fidèle,  de  cette  fidélité  que  les  hommes  considèrent  comme 
absolue  quand  elle  ne  compte  que  le  souvenir  d'égaremens  pas- 
sagers, ignorés  de  la  femme.  Pourtant,  les  tentations  qui  avaient 
assailli  sa  jeune  maturité  ne  manquaient  pas  à  son  déclin  robuste, 
ses  cinquante-sept  ans  corpulens,  mais  alertes.  Et  redressant  sa 
taille  afi'aissée,  d'un  coup  de  tête,  il  toisa  Gilles  :  pingre,  raseur 
ci  c'c  milice  Uîjnpérament,  Tennuyeux  mari  qu'il  devait  faire  1 


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VANITÉ.  725 

Par  compassion  pour  Raymonde,  —  ça  se  comprenait  trop, 
qu'elle  refusât  de  s'exiler  à  l'autre  bout  du  monde  !  el  pourtant 
cela  eût  peut-être  mieux  valu,  oui,  pour  d'obscures  raisons...  — 
il  demanda,  d'un  ton  brusque  : 

—  Vous  devez  beaucoup  ? 

D'Ambelles  hésita,  saisi  et  méfiant.  Pourquoi  Brévier  lui  de- 
mandait-il cela?  Pour  payer  comme  il  l'avait  déjà  fait?  Mais 
voilà  des  mois  qu'il  faisait  la  sourde  oreille.  Lâcher  le  gros 
chiffre,  n'était-ce  pas  le  refroidir  net?  Et  avouant  moins,  si  le 
beau-père  c  marchait,  »  ne  serait-ce  pas  absurde  de  rester  en 
perte  ? 

—  Combien?  répéta  Brévier. 
Alors  d'Ambelles  se  risqua  : 

—  Dans  les  vingt  mille  au  moins.  Il  y  a  le  tapissier  de  notre 
ancien  appartement  du  boulevard  Haussmann,  le  couturier  de 
Raymonde... 

Mais  Brévier  ne  tenait  pas  à  savoir  ;  il  payerait,  cela  suffisait. 
Assurer  son  repos  en  se  délivrant  d'importunités  trop  fréquentes 
valait  bien  cette  saignée.  Raymonde  en  aurait  tout  le  profit  : 
son  mari  la  sermonnerait  moins  et  elle  se  rouvrirait  du  crédit  ; 
car  il  ne  se  faisait  pas  d'illusions,  elle  recommencerait,  dévorée 
du  besoin  de  paraître,  de  la  frénésie  d'être  belle.  Bah  !  tant  qu'il 
serait  là,  providentiel...  Oui,  mais  si  un  jour  sombre  le  Pactole 
tarissait,  soudain  engouffré  dans  les  sables,  si  l'œuvre  énorme  à 
laquelle  il  avait  voué  sa  vie,  cette  masse  géante,  Les  Quatre  Saisons, 
qui,  des  deux  côtés  du  boulevard  Sébastopol,  dressait  sa  monu- 
mentale façade,  soudain  comme  à  un  tremblement  de  terre  cra- 
quait, se  lézardait...  Etait-il  fou  d'imaginer  cela?  Rien  que  d'y 
songer,  voilà  cette  angoisse,  cette  obsédante  douleur  qui  le  re- 
prenait dans  l'épaule  gauche...  Ah  çà!  il  n'allait  pas  tomber 
malade? 

—  Je  vous  remettrai  un  chèque  de  vingt  mille  francs,  dit-il 
simplement. 

D'émotion,  Gilles  bredouilla  sa  gratitude;  il  se  voyait  sorti 
d'un  cauchemar,  car  la  peur  de  manquer  un  jour  lui  était  into- 
lérable ;  sur  ces  vingt  mille,  il  arracherait  des  remises  aux  four- 
nisseurs, garderait  un  petit  boni.  Décidément,  c'était  une  excel- 
lente pâte  d'homme  que  Brévier...  D'autre  part,  il  avait  assez 
gagné  dans  le  commerce,  et  pour  ce  que  ça  lui  coûtait  !  D'ail- 
leurs qui  aiderait-on,  si  ce  n'est  ses  enfans?...  Ayant  mis  sa  r©- 


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726  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

connaissance  à  Taise,  Gilles  se  dit  :  «  S'ils  pouvaient  décider 
Raymonde  à  notre  départ  pour  l'étranger...  » 

Et  son  visage  prit  une  expression  d'aigre  souci.  S'il  tenait 
tant  à  partir,  ce  n'est  pas  que  l'ambition  le  tiraillât.  Sans  doute, 
de  poitriner  aux  cérémonies  officielles  dans  son  habit  galonné 
d'argent,  bicorne  à  plume  sous  le  bras,  épée  au  côté,  il  éprou- 
vait une  vaniteuse  satisfaction  à  incarner  la  France,  qu'il  repré- 
senterait mieux  encore  si  ce  sale  gouvernement  lui  attachait  la 
croix  sur  la  poitrine  et  si,  —  ah!  quel  regret!  —  au  lieu  de 
relever  du  corps  consulaire  plus  modeste,  il  appartenait  au  per- 
sonnel relevé  des  Ambassades  où  sa  distinction  eût  mieux  percé; 
mais,  pour  briguer  un  poste  hors  d'Europe,  il  avait  d'autres 
motifs.  L'air  de  Paris  ne  valait  rien  à  Raymonde,  cette  fièvre  de 
plaisirs,  ce  cinématographe  de  fêtes  où  elle  n'était  pas  seulement 
spectatrice,  mais  figurante,  et  aussi  et  surtout  ce  pourchas  de 
soupirans  qu'elle  traînait  dans  son  sillage,  un  particulièrement... 

Celui-là,  Gilles  en  repoussa  l'obsession,  mais  ne  revit  que 
mieux  la  face  insolente,  le  corps  musclé,  le  trapu,  l'agile  être  de 
proie  qu'évoquait,  sous  l'élégance  du  vêtement  et  la  simplicité 
des  manières.  Le  Vigreux,  un  des  hommes  les  plus  puissans  de 
Paris,  un  des  rois  de  la  Presse  à  l'américaine,  envahissante  et 
cynique,  le  directeur  du  journal  du  matin  :  La  Vie.  Entre  tous 
ceux  dont  l'hommage  franc  ou  doucereux  poursuivait  Raymonde, 
il  apparaissait  redoutable,  son  audace  ne  reculant  devant  rien 
Une  légende,  plus  expressive  que  l'histoire,  donnait  à  son  tour- 
billon d'aventures  l'attrait  des  disparates  irritantes,  l'étrange  sé- 
duction qu'exercent  le  bien  et  le  mal  paradoxalement  mêlés. 
Haï  pour  ses  mots  d'esprit,  dont  il  frappait  comme  d'une  dague 
empoisonnée,  admiré  d'autant,  il  n'avait  jamais  manqué  de  maî- 
tresses dévouées  et  d'amis  chauds,  tant  rayonnait  le  magnétisme 
de  sa  domination  faite  du  prestige  de  son  pouvoir  et  de  la  fasci- 
nation du  scandale.  Gilles  récrimina  : 

—  En  m'épousant,  elle  savait  bien  que  ma  carrière  se  ferait 
à  l'étranger.  Sur  cinq  ans  de  mariage,  nous  en  avons  passé  deux 
à  Nuremberg  ;  a-t-elle  assez  protesté!...  Et  trois  à  Paris,  qu'elle 
prolonge  sans  bon  sens,  arrêtant  mon  avenir,  compromettant 
nos  ressources...  Ne  pouvez-vous  donc  l'influencer?... 

Bré\  ier  eut  un  geste  nerveux  : 

—  Oh  !  mon  bon  ami,  entre  l'arbre  et  l'écorce... 

—  Vraiment,  il  payait  assez  cher  pour  qu'on  lu»  fichât  la 


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VANITÉ.  727 

paix,  Gilles  abusait  !  Et  il  éprouva  Timpérieux  besoin  de  ne  plus 
le  sentir  là,  lenvie  d'ouvrir  la  portière  sous  un  prétexte. quel- 
conque, et  de  le  semer  gentiment  sur  le  trottoir  avant  qu'il  n'en 
dît  plus,  ne  hasardât  des  imputations  précises  et,  il  le  pressen- 
tait, fâcheuses.  Car,  bien  qu'il  préférât  demeurer  sourd  et 
aveugle,  Raymondo  lïnquiétait...  Il  était  trop  visible  qu'elle 
n'aimait  pas  son  mari,  et  que  son  existence  enragée  lui  faisait  la 
pente  glissante...  Mais  de  là  à  admettre  qu'elle  pût  en  venir  à 
aimer  un  autre  homme,  son  cant  bourgeois  s'y  refusait;  d'une 
autre  cela  lui  eût  paru  très  vraisemblable  :  de  sa  fille,  non.  Il 
bougonna  : 

—  Si,  au  lieu  de  la  consulter  chaque  jour,  vous  lui  disiez 
une  bonne  fois  :  «  Je  veux,  »  elle  serait  bien  forcée  de  vous  suivre  ; 
vous  êtes  le  mari,  nom  d'un  chien! 

Gilles  grimaça  un  sourire  :  oui,  le  mari.  Mais  le  moyen  de 
ployer  ce  dédain  altier  :  elle  le  traitait  en  petit  garçon;  pour- 
quoi lui  avait-il  laissé  prendre  ce  pouvoir,  lui  avait-il  montré  â 
quel  point  il  tenait  à  elle,  en  propriétaire  orgueilleux  de  sa 
beauté?  Car  il  demeurait  sans  prise  sur  lé  cerveau  et  sur  le  cœur 
de  sa  femme,  il  restait  l'étranger,  l'intrus  :  le  mari,  oui,  l'homme 
qu'elle  pouvait  tromper,  car  la  jalousie  qu'il  ressentait  l'élan- 
çait  d'un  tourment  surtout  physique,  et  il  se  résignait  à  ne  point 
la  posséder  d'âme,  pourvu  qu'il  la  gardât  corps  et  biens.  Toute 
sa  hantise  tenait  dans  un  mot  injurieux  qu'il  ne  voulait  pas 
qu'on  lui  appliquât,  il  supporterait  bien  des  choses,  mais  n'en^ 
tendait  pas  être...  cela. 

—  Et  si  elle  ne  voulait  pas  venir?  ricana-t-il.  Les  gendarmes? 
Le  sentiment  de  son  impuissance  l'exaspérait.  Ah!  s'il  avait 

osé  la  battre,  au  cours  des  orageuses  scènes  qui  le  laissaient  ma- 
lade de  l'estomac;  s'il  avait  pu,  s'il  savait  lui  asséner  en  coup 
de  poing  son  irrésistible  autorité!  Mais  bien  vite  elle  ripostait  : 
—  «  Vous  n'êtes  pas  content,  séparons-nous,  qu'est-ce  qui  vous 
empêche  de  divorcer?...  »  Divorcer,  non,  pour  ses  principes 
d'abord.  Dans  son  monde  on  ne  divorçait  pas...  Et  puis,  pas  si 
bête!  Pour  qu'elle  fît  le  bonheur  d'un  autre?...  Qu'elle  fît  plutôt 
son  maltieur  à  lui! 
Brévier  murmura  : 

—  Mon  pauvre  Gilles,  vous  ne  savez  pas  la  prendre...  Toute 
femme  par  affection  est  capable...  Raymonde  a  de  bonnes  qua- 
lités. Voyez  comme  Duc  trotte  bien,  c'est  qu'Antoine  a  la  main 


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I 


728  RE\TJR   DES   DEUX   MONDES. 

ferme  ;  avec  le  précédent  cocher,  cette  bête  ruait  dans  les  bran- 
cards. 

Gilles  ne  répondit  que  par  un  vague  haussement  d'épaules, 
il  ruminait  amèrement  ses  soupçons  et  ses  doutes;  ce  soir,  il 
recevrait  le  premier  bulletin  de  l'agence  Trochart  (surveillance 
et  discrétion);  oui,  il  s'y  était  décidé  avec  honte  et  après  d'an- 
goissantes réflexions  ;  d'avance  il  en  éprouvait  un  soulagement 
et  de  la  crainte. 

Brévier  se  garda  de  troubler  ce  silence  :  c'était  autant  de 
'^gagné  !  Et  le  poids  de  ses  propres  ennuis,  —  ils  étaient  très 
lourds,  —  lui  retomba  sur  le  cœur. 

II 

Moelleusement,  par  à-coups  de  vitesse  et  subits  ralentisse- 
tmens,  s'insérant  entre  les  voitures  et  fonçant  à  voie  libre,  lauto, 
•avec  sa  carapace  et  son  œil  de  cyclope,  donnait  l'impression 
'd'une  énorme  bête  souple,  aux  ressorts  intelligens.  M"*  Bré\îer 
et  Raymonde,  dans  la  tiédeur  molle  du  compartiment  qu'éclairait 
une  lampe  électrique  dont  le  rais  frappait  la  petite  horloge  en- 
gainée  sous  la  vitre,  avaient  aux  yeux  et  aux  joues  l'animation 
d'une  journée  de  courses  et  d'une  heure  de  patinage. 

Enveloppées  de  fourrures,  hautes  et  sveltes,  les  cheveux  du 
même  blond  oxygéné,  elles  semblaient  presque  sœurs.  Ce  mi- 
racle de  persistance,  qu'on  ne  voit  qu'à  Paris,  M"*  Brévier  le 
réalisait  à  force  d'hygiène,  alternant  deux  heures  de  marche  an 
Bois  chaque  matin,  avec  les  douches  glacées  et  les  séances  chez  jsi  ^z 

M"*  Favorly,   la  masseuse  de  traits.   Elle  jeûnait  quand  la  ba -éb- 

lance  de  son  cabinet  de  toilette  lui  reprochait  quelques^^^s 
grammes;  son  corset,  chef-d'œuvre  de  statuaire,  la  modelaitS^^ ^it 
âyranniquement.  Elle  dépensait,  à  se  vouloir  belle,  la  suprêmes  .tfine 
vitalité  de  son  été  tardif,  avant  l'automne  proche.  Trois  cenls^J  -^ts 
visites  par  hiver,  sans  parler  des  dîners,  premières,  vernissages,^  -^^s, 
ventes  de  charité,  la  condamnaient  à  une  tenue  de  livres  rigou— -b:^^^" 
reuse  et  absorbaient  tout  son  temps. 

Raisonnable  tant  qu'il  l'avait  fallu,  aux  époques  dé  labeucr -«i^-ur 
mgrat,  ses  goûts  de  mondanité  avaient  grandi  avec  les  recettes  ^^J^^ 
mesoérées,  la  moisson  d'or  semée  laborieusement  par  son  mar:-*^-^^''i 
,et  récoltée  aujourd'hui  par   elle,  à  toute  volée  de  faux.  Devan".^:^*^-^^ 
*  lapothéose  des  Quatre  Saisons  élargissant  en  plein  Paris  len^  mrmiir 


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VANITÉ.  729 

double  îlot  de  pierres  de  taill«,  ce  Palais  gigantesque  de  la  vente, 
devant  les  bénéfices  se  chiffrant  non  plus  par  mille  mais  par 
millions,  un  vertige  l'avait  prise,  cet  enivrement  de  la  fortune 
par  quoi  tant  de  cervelles  éclatent.  C'était,  depuis  dix  ans,  sa 
crise  d'honoéte  femme  :  elle  s^était  donnée  à  cette  vie  trépidante 
comme  à  un  amant,  ne  songeant  plus  qu'à  briller  et  jouir,  dans 
une  Hambée  de  désirs  inassouvis,  une  exaspération  de  vanité  que 
térébraient,  à  de  brusques  réveils,  la  peur  de  vieillir  et  Thor- 
reur  de  mourir. 

Depuis  longtemps  elle  s'était  détachée  des  efforts  et  des  pro- 
jels  de  son  mari.  Tout  n'allait-il  pas  au  mieux?  Alors.  Elle 
voyait  en  lui  un  banquier  inépuisable,  et  si  une  ombre  passait 
sur  ce  front  où  les  rudes  cheveux  ^argentés  devenaient  blancs, 
s'il  se  plaignait  du  foie  ou  de  douleurs  dans  les  articulations,  — 
évidemment  sa  sciatique,  qu'il  avait  soignée  quatre  ans  de  suite 
à  Aix-les-Bains,  —  elle  ne  s'attardait  pas  à  admettre  qu'il  fût 
harcelé  de  préoccupations  ou  malade,  préférait  l'accuser  en  riant 
de  devenir  douillet  et  de  s'écouter  trop.  ^D'ailleurs  il  évitait  de 
l'inquiéter,  par  une  délicatesse  qui  l'eût  touchée  si  le  calus  de 
la  richesse  ne  lui  eût  enlevé  un  pe\i  de  la  sensibilité  frémissante 
que  conservent  au  contact  ceux  qui  souffrent.  Et  cependant, 
depuis  que,  ses  cinq  ans  de  co-direction  révolus,  il  avait,  con- 
formément aux  statuts,  laissé  sa  place  à  l'ancien  chef  du  conten- 
tieux Hottmann,  des  demi-mots,  des  réticences  eussent  pu  faire 
se  demander  à  Jeanne  Bré\aer  si  la  prospérité  des  Quatre  Sai- 
sons, parvenue  au  faîte,  ne  risquait  pas  de  fléchir  au  jeu  mysté- 
rieux des  concurrences  voisines  ;  son  esprit  pratique  aurait  pu 
emnsager  les  éventualités  périlleuses  où  l'audace  financière, 
casse-cou  d'Hottmann,  menaçait  d'entraîner  le  second  associé, 
l'honnête,  mais  faible  Roy-Chancel.  Elle  préférait  ne  rien  savoir 
ne  rien  soupçonner,  et  s'étourdir. 

Le  même  égoïsme  la  détachait  de  sa  fille  Alice,  qu'elle  ju- 
geait froide  et  trop  différente,  pour  la  rapprocher  de  Raymonde 
dont  le  caractère  sympathisait  avec  le  sien  ;  de  plus,  mariée  : 
ce  qui  appariait  leurs  plaisirs  et  leurs  relations  dans  cette  Iranc- 
maçonnerie  où  les  femmes  s'avertissent  d'un  regard  et  pactisent 
d'un  sourire.  L'admirable  faculté  de  ne  croire  que  ce  qui  lui  était 
agréable,  une  puissance  d'illusion  méridionale  sauvegardait  sa 
dignité  de  mère.  Elle  se  contentait  de  confidences  sans  périls, 
évitant  d'approfondir  ce  qu'on  pouvait  préférer  lui  ç.»£bçrf  EUç 


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730  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

aussi  tenait  son  rôle  pour  rempli  :  n'y  avait-il  pas  le  mari  res- 
ponsable? D'ailleurs,  elle  ne  doutait  pas  que  les  solides  principes 
inculqués  par  elle  à  Raymonde  la  préserveraient  de  toute  impru- 
dence irréparable  aux  yeux  du  monde. 

M°"  d'Ambelles,  avec  feu,  lui  dépeignait  la  robe  de  dîner 
qu'elle  avait  essayée  chez  Laquert,  le  grand  couturier  de  la  rue 
de  la  Paix,  où  elle  jouissait  de  prix  de  faveur  parce  qu'elle  ame- 
nait des  amies  riches  : 

—  Toute  en  mousseline  de  soie,  forme  empire,  tu  vois  cela, 
incrustée  au  bas  d'une  bande  d'Irlande;  sur  l'élole,  un  réseau  de 
perles  roses. 

Les  doigts  dessinaient,  au  vol,  les  indications  : 

—  Ah!  le  corsage  aux  revers  d'Irlande,  incrustations  de 
perles  roses  sur  la  guimpe  en  dentelle  d'or  :  un  amour  ! 

M"""  Brévier,  qui  avait  suivi  la  jolie  mimique  d'un  air  d'atten- 
tion ravie,  à  son  tour  détailla  son  prochain  chapeau  de  ^^site  : 

—  Tulle  blanc  pailleté  d'argent,  encadré  d'une  large  plume 
d'autruche,  et  dessous,  n'est-ce  pas?  un  bouquet  d'orchidées 
rose  nacre?... 

Raymonde  approuva  et  M"*"*  Brévier,  reprenant  son  énuméra- 
tion  de  visites  et  de  potins,  dauba  sur  des  gens  qu'elle  appelait 
ses  amis,  bien  qu'aucune  sympathie  ne  les  liât.  Elle  les  avait 
connus  par  obligation  de  milieu  ou  recherchés  par  vanité,  comme 
la  bonne  princesse  Sophie  ou  la  vieille  M"®  Aguilano,  chez  qui 
Ton  rencontrait  tout  Paris.  Elle  parlait  très  vite,  d'une  voix 
sèche  et  un  peu  artificielle  : 

—  M""'  Dellus  ressemble  de  plus  en  plus  à  un  chat  échaudé, 
il  parait  que  Maurice  Ledorel  la  lâche.  La  belle  M"'  Merienne 
a  maintenant  le  petit  Palud  ;  elle  ira  bientôt  les  chercher  à  la 
porte  des  lycées...  Ah!  on  a  opéré  M™*  de  Cicé;  pour  rien,  il 
paraît  qu'elle  n'avait  pas  Tappendicite  !  et  le  plus  beau,  ma  chère, 
notre  éminent  docteur  Le  Davo,  cet  homme  grave  à  favoris  gour- 
més, aurait  été  surpris  avant-hier  en  flagrant  délit,  oui,  figure- 
toi,  dans,  —  comment  appelle-t-on  cela?  —  une  maison  de  ren- 
dez-vous... Quelle  horreur!...  Et  nous  l'avons  ce  soir  à  dîner... 

La   légèreté  de    ces   paroles    emportait  ce   qu'elles   avaient    — - 
d'immoral...  C'est  le  propre  d'un  certain  monde  parisien  de  ne  -- 
plus  garder  l'exacte  mesure  du  bien  et  du  mal,  au  moins  dan&— »^ 

les  propos;  dès  qu'ils  amusent  on  les  absout,  et  l'on  ne  croit, 

d'ailleurs  bien  boa  I  —  aue  la  moitié  des  atrocités  qui  se  col- — 


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VANITÉ.  731 

portent.  Tout  en  écoutant,  divertie,  Raymonde  refaisait  le 
compte  de  ses  dettes  les  plus  criardes,  celles  que  son  mari 
ignorait.  Inutile  d'essayer  d'emprunter  à  sa  mère  qui  refuserait, 
n'ayant  jamais  d'argent  devant  elle.  Heureusement  que  le  père 
était  là!  Elle  savait  le  prendre,  câline...  Après  tout,  elle  avait  du 
mérite.  Toujours  délicieusement  mise,  on  ne  savait  pas  le  mal 
qu'elle  se  donnait,  combinant  des  économies  ruineuses,  courant 
aux  meilleures  adresses,  au  mieux  avec  les  modistes  en  renom  et 
les  premières.  Tant  de  femmes,  —  elle  en  soupçonnait  une  ou  deux 
autour  d'elle,  — pour  défrayer  leurs  folies  de  toilette,  écoutent 
les  allusions  louches  chuchotées  par  les  fournisseurs  attitrés  de 
la  dépense  féminine;  —  elle  aussi,  si  elle  avait  voulu  com- 
prendre, —  le  monsieur  très  bien,  très  généreux,  en  proie  aune 
vive  passion...  Et  cela  se  termine  par  le  cinq  à  sept  d'une  mai- 
son comme  celle  où  Le  Dave...  Elle  restait  honnête,  et  ce 
n'était  déjà  pas  si  mal  entre  un  mari  insupportable  comme 
Gilles  et  un  ami  pressant,  impérieux  comme  Marc.  Ainsi  appe- 
lait-elle, dans  l'intimité  de  leur  flirt.  Le  Vigreux. 

Celui-là  était  un  homme  !  Aucun  hommage  ne  l'avait  tou- 
chée, aucun  désir  n'avait  chauffé  la  froide  coquetterie  dont  elle 
jouait  avec  ses  familiers,  autant  que  le  respect  ardent  de  ce  po- 
tentat qui,  du  haut  de  son  journal,  régentait  les  ministres, 
amenait  à  sa  caisse,  muselés,  les  loups-cerviers  de  la  finance  et 
terrorisait  les  renommées  les  plus  justifiées.  Elle  savait  pour- 
tant qu'en  amour  comme  en  affaires  il  était  brutal,  insouciant 
de  rejeter  la  femme  qu'il  n'aimait  plus,  ou  l'homme  dont  il 
avait  tiré  profit.  D'autant  plus  était-elle  flattée  de  la  fidélité  de 
sa  poursuite  :  elle  avait  amadoué  le  fauve  et  éprouvait,  exqui- 
se ment,  un  peu  de  l'angoisse  de  la  dompteuse  qui  voit  fixé  sur 
elle  le  regard  et  sent  venir  le  souffle  de  la  bête  qui  la  dévorera 
un  jour.  En  attendant,  Marc  l'aimait.  Éperdument.  Dans  la 
pochette  invisible  de  son  manchon,  elle  palpait  de  ses  doigts 
gantés  la  lettre  folle  qu'il  lui  avait  encore  écrite  ce  matin 

Elle  s'estimait  forte  et  sage  de  le  maintenir  par  1  assurance 
d'une  amitié  vraie,  qu'elle  s'avouait  cependant  devenir  trou- 
blante pour  elle  ;  et  l'attente  de  le  revoir,  —  elle  savait  qu'il 
serait  son  voisin  de  table,  comme  d'habitude,  —  l'émouvait  d'un 
singulier  plaisir. 

Par  un  même  hasard.  M"'  Brévier  songeait  à  son  dîner  : 
Alice  serait  à  côté  de  M.  de  Boyséon  : 


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732  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

—  Pourvu  que  ta  sœur  soit  aimable;  je  suis  sûre  que  si  eDe 
s'y  prête,  son  mariage  est  fait.  La  générale  m'a  laissé  assez  en- 
tendre son  impatience  de  caser  son  fils  ;  lui,  c'est  tout  vu  :  il 
veut  faire  une  fin.  Alice  lui  plaît.  11  est  très  bien,  surtout  en 
uniforme. 

Le  comte  de  Boyséon,  capitaine  aux  tirailleurs  indigènes, 
venait  d'être  attaché  à  la  maison  militaire  du  Président  de  la 
République;  et  les  aiguillettes  sur  la  tunique  bleu  pâle,  les 
bandes  d'or  au  pantalon  avantageaient  en  effet  sa  prestance 
ferme  et  fine.  Il  représentait  pour  M""*  Brévier  (née  d'Ayglades) 
l'idéal  du  mari  que,  jeune...  donc  sa  fille  ne  pouvait  trouver 
mieux.  Elle  y  tenait,  c'était  son  œuvre  personnelle,  il  fallait 
qu'Alice  se  mariât,  à  la  fin.  Depuis  que  Michel  Lorin,  un  ami 
d'enfance,  avait  demandé  sa  main,  —  quatre  ans  de  cela,  pas 
de  position  et  pas  le  sou.  Ah!  nous  t'avons  vite  éconduit,  mon 
petit  !  pensa  M""'  Brévier,  —  l'entêtée  avait  refusé  plusieurs 
partis  très  sortables.  Cela  devenait  ridicule.  Si  encore  elle  eût 
aimé  ce  Michel  !  Aujourd'hui  il  était  docteur  et  commençait  à  se 
faire  connaître  ;  oh  !  un  bûcheur  certes,  mais  un  caractère  plu- 
tôt... difficile...  Mais  bah  !  elle  s'était  déprise...  Avait-elle  môme 
été  jamais  éprise?  —  Les  jeunes  filles,  on  ne  sait  jamais... 
Quant  à  lui,  ses  façons  ne  semblaient  guère  trahir  la  violence 
d'un  sentiment  continu  :  leur  camaraderie  taquine,  moqueuse, 
était  plus  faite  de  bouderie  et  d'hostilité  que  de  bonne  entente. 
Lorin,  blessé  jadis  au  cœur,  conservait  sans  doute  une  rancœur 
d'orgueil  et  tenait  à  prouver  qu'il  s'élevait  bien  au-dessus  de 
cela.  D'ailleurs,  depuis  qu'il  était  chef  de  laboratoire  à  Thôpital 
Paul-Bert,  on  le  voyait  moins.  Il  éludait  les  invitations,  sous 
prétexte  de  travail.  Cependant,  il  dînait  ce  soir. 

—  Oui,  dit  Raymonde,  Boyséon  n'est  pas  mal.  Trop  beau 
garçon  pour  mon  goût,  mais  s'il  convient  à  Alice... 

—  Elle  serait  bien  difficile,  fit  la  mère.  Mais  ta  sœur,  sait-on 
jamais  ce  qu'elle  pense?  C'est  un  livre  fermé. 

L'auto  virait,  roulait  sous  la  voûte  cochère. 

III 

Michel  Lorin,  en  habit  sous  un  pardessus  un  peu  démodé, 
arpentait  l'avenue  de  Messine.  Brr!  quel  froid!  N'importe,  il 
l'avait  affronté  sur  Timpériale  du  tram,  au  lieu  de  se  tenir  au 


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VANITÉ.  733 

chaud  dans  Tintérieur.  Tout  lui  servait  à  exercer  sa  volonté,  à 
soumettre  la  bête  égoïste,  sensuelle  et  lâche  qu'il  portait  en  lui, 
comme  chaque  homme.  Pourquoi  Brévier  lui  avait-il  téléphoné 
de  venir  tôt,  avant  tout  le  monde?  Il  pensa  à  Alice,  il  y  avait 
pensé  immédiatement,  comme  s'il  pouvait  y  avoir  quelque  rap- 
port. Allons!  quel  rapport?  Est-ce  qu'ils  ne  suivaient  pas  des 
chemins  différens?  Il  écarta  l'obsession,  s'efforça  de  ne  plus  voir 
le  beau  et  grave  visage  de  la  jeune  fille. 

Des  vitrines  somptueuses  le  retinrent  au  passage  :  la  mer- 
veille des  roses,  l'étrange  té  des  orchidées,  la  chair  |  ardente  et 
suave  de  fleurs  dont  il  ne  retrouvait  pas  lo  nom,  et  au  con- 
traste de  cette  voluptueuse  symphonie  de  couleurs,  il  revit  le 
lupus  hideux  qui  i-ongeait  la  face  d'un  maçon  couvert  de  plâtre, 
auquel  il  avait  recommandé  de  venir  le  trouver  à  la  consulta- 
tion. Il  parlait  constamment  aux  humbles,  savait  les  mettre  en 
confiance  ;  depuis  dix  ans  qu'il  les  coudoyait  aux  populeux  Go- 
belins,  il  n'avait  pu  se  blaser  sur  la  misère  et  la  douleur,  cœur 
si  tendre  qu'à  l'hôpital  une  plainte  d'enfant  le  déchirait...  Un 
dortoir,  un  lit  blanc,  une  femme  plus  blanche  que  les  draps  lui 
apparurent,  l'opérée  de  la  veille,  avec  ses  prunelles  dilatées, 
effroyables  d'intensité;  elle  allait  mourir.  Combien  en  avait-il  vu 
s'enfoncer  dans  le  mystérieux  recul  d'ombre,  le  silence  tra- 
gique !  Le  noir,  le  froid,  l'hiver  lugubre  l'assaillirent.  Il  songea 
aux  sans  abris,  aux  ventres  ^ides,  aux  malades  et  aux  infirmes 
surteut^  sa  morne  clientèle  :  «  Triste  \ne,  vie  mal  faite,  partage 
inique  des  maux  et  des  biens,  éternelle  injustice  depuis  qu'il  y  a 
des  vivans.  » 

A  la  grille  du  parc  Monceau,  il  reconnut  l'auto,  sans  distin 
guer  si,  à  côté  de  M"'  Brévier,  se  tenait  Alice  ou  Raymonde.  Il 
ralentit,  leur  laissant  le  temps  de  rentrer.  Pourquoi  ?  Son  invin- 
cible sauvagerie,  la  gêne  qu'il  éprouvait  à  différer  tellement 
d'idées,  de  sentimens?  Ou  le  réveil  d'une  obscure  souffrance 
qu'il  ne  voulait  pas  admettre,  l'erreur  d'autrefois,  le  mal  que  son 
orgueil  affirmait  cautérisé,  guéri?  La  portière  claqua.  Les  deux 
femmes  poussaient  la  porte  de  vitres.  Non,  ce  n'était  pas  Alice 
Et  après?  Qu'est-ce  que  ça  pouvait  bien  lui  faire?... 

Dans  l'ample  vestibule,  le  tapis  pourpre  réglé  de  cui\Te  eu 
fonçait    mollement.  Les  bouffées  du  calorifère  soulevaient  les. 
feuilles  des  palmiers  entre  les  colonnes  de  marbre  jaune  et 
vibraient  en  ondes,  dans  le  large  escalier  Ha  chAne  ^dairA  de 


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734  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

cariatides  dorées.  Ce  confort  torpide  Ténerva.  Il  se  rappelait  le  -^ 
modeste  cinquième  de  la  rue  Condorcet  où,  enfant,  il  allait  ,;;:^ 
goûter  le  dimanche,  la  simplicité  cordiale  qui  y  régnait,  les 
dîners  sans  cérémonie  et  l'entremets  fréquent  d'œufs  à  la  neige. 
Comme  c'était  loin  !  Aucune  envie  ne  se  mêlait  au  malaise  que 
lui  inspirait  l'ostentation  actuelle  des  Brévier,  leur  luxe  de  pa- 
rade :  il  souffrait  seulement  de  la  disproportion  entre  le  passé  et 
le  présent,   leurs  besoins  réels  et  leurs  besoins  acquis.  Il  les 

jugeait  trop  riches,  voilà  tout,  quand  il  y  avait  tant  de  pauvres ^ss. 

Sans  méconnaître  le  prix  du  triomphe  des  Quatre  Saisons  et*^^el 
en  admirant  Brévier  pour  son  prodigieux  labeur,  sans  ignorenr^aer 
que  le  fondateur,  feu  Ravenot,  petit  commerçant  avant  de  de — ^^e- 
venir  le  maître  du  marché,  avait  été  un  philanthrope,  et  tout  eir^^n 
lui  sachant  gré  ainsi  qu'à  ses  successeurs  d'avoir  fait  beaucougf  .Bip 
pour  le  nombreux  personnel   d'employés  et  d'employées. 


participation  aux  bénéfices,  assurances,  retraites,  maison  de  sant^^^^^té 
à  Passy  et  pouponnière  au  Bois,  —  il  éprouvait  des  sentimenr  .«i^s 
complexes  et  difficiles  à  analyser.  Ni  son  cœur  ni   sa  raisoH:«^Dn 
n'étaient  pleinement  satisfaits.  Oui,  Brévier  père  de  famille  étaS:  .^it 
irréprochable,  abandonnait  généreusement  aux  siens  son  travail' ^âl, 
sa  santé,  son  argent.  Oui,  Brévier  patron  s'était  montré  juste^^^^, 
bienveillant,  prodigue  de  dévouement  à  la  prospérité  commun^^^âe. 
Mais  tout  ce  magnifique  effort  n'avait  pas  dépassé  le  cadre  être:  ^CDit 
de  la  famille,  le  cadre  plus  large  de  l'entreprise.  Cet  altruisni=iH:iie 
qui   faisait  vivre   des   centaines  d'êtres  se  réservait  au   suce»  ^sès 
égoïste  d'une  œuvre  capitaliste  dont  l'utilité  pratique  était  indit^iiJs- 
cutable,  mais  sur  la  moralité  absolue  de  laquelle  Michel  faisafl^  ait 
des  réserves.  Jamais  il  n'entrait  sans  en  être  troublé  dans  les  hal  MT^Us 
gigantesques,  envahis  d'une  foule  qu'on  voyait  fluer  en  ruisseaui^'-âux 
sombres  et  rebrousser  en  remous  le  long  des  comptoirs,  entr^^^-tre 
les  amoncellemens  de  marchandises.  Pris,  bousculé,  emporté,  .^  — >iJ 
comprenait,  avec  une  révolte  sourde,  le  vertige  dont  paraissa^^^-«ait 
affolée  cette  foule  aux  yeux  avides,  aux  mains  fureteuses.  L'env^^s^^^i^ 
de  tout  acheter,  de  tout  emporter,   se  lisait  aux   regards  d»  ^fciries 
femmes,  et  il  supputait  la  démoralisation  exercée  par  tous  c-^^^^^^ 
fascinans  étalages  :  les  bas  de  soie,  les  souliers  fins,  les  dessof^  ^ous 
de  dentelles  écumeuses,  les  robes  de  prix,  les  chapeaux  de  fleu^uurs 
et  d'oiseaux,  et  tout  ce  qui  ajoute  à  la  grâce  féminine  un  hr^^d, 

un  parfum,  un  lustre,  depuis   les  objets  de  toilette  jusqu'à ux 

meubles  d'agrément,  les  tapis  précieux  :  bien-être  amollissa*-*?/. 


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VANITÉ.  735 

tentations  dangereuses,  quelquefois  le  vol,  souvent  la  ruine. 
C'est  avec  une  sorte  de  crainte,  comme  devant  un  envoûtement 
fatal,  qu'il  avait  vu  s'enfler,  déborder  le  monumental  édifice  vers 
lequel,  aux  quatre  expositions  de  saisons,  tout  Paris  se  ruait,  le 
long  du  boulevard  Sébastopol  empli  d'une  presse  si  compacte 
que  les  voitures  n'avançaient  plus. 

Il  savait  bien  ;  les  nécessités  sociales  poussaient  à  ces  cen- 
tralisations excessives  :  l'économie  de  temps,  la  commodité  de 
trouver  tout  sur  place,  —  et  à  ce  point  de  vue  l'originalité  des 
Quatre  Saisons  défiait  toute  concurrence.  Voulait-on  déjeuner? 
L'ascenseur  vous  hissait  au  restaurant  installé  sur  les  toits  de 
verre.  Souffrant  ?  On  dévalait  par  le  chemin  roulant  aux  offi- 
cines de  la  pharmacie  où  se  tenait  un  médecin  de  ser\âce.  Pour 
acheter  une  auto?  On  descendait  aux  pistes  des  manèges.  Une 
exposition  de  peinture  et  de  sculpture  réunissait  les  noms  des 
plus  grands  artistes  ;  la  salle  de  conférences  ft  la  salle  de  théâtre 
étaient  toujours  combles  ;  et  il  se  donnait  chaque  mois  un  five- 
o'clock  où  l'élite  mondaine  s'écrasait. 

Brévier  d'abord,  puis  flottmann,  marchant  avec  le  progrès, 
avaient  fait  de  plus  en  plus  grand  pour  frapper  l'imagination. 
Restait  à  savoir  si  ces  indéniables  avantages,  et  le  bon  marché 
réel  de  chaque  achat,  compensaient  les  inconvéniens,  et  si  ces 
palais  du  désir,  avec  le  bluff  de  la  réclame,  n'étaient  pas  des 
pièges  tendus  à  la  badauderie,  les  dévaliseurs  légaux  des 
moyennes  et  des  petites  bourses,  les  dragues  monstres  dé  l'épargne 
ne  déchatnaient-ils  pas  des  prurits  de  dépense,  ne  fouettaient-ils 
pas  la  rage  de  paraître,  n'augmentaient-ils  pas  cette  voracité  de 
jouir  par  l'aise  et  le  confort,  qui  est  devenue  un  danger  public? 

Autrefois,  il  n'en  était  pas  ainsi.  Et  Michel  revoyait  dans  son 
passé  lointain  les  rustiques  meubles  et  les  pauvres  gravures 
du  très  modeste  appartement  qu'aux  boîjres  mêmes  de  sa  plus 
grande  célébrité  occupait  son  père,  le  grand  chirurgien  Bu  fie;  L 
Son  père  :  car  Michel  Lorin  ne  poî^ait  que  le  nom  de  sa  mèie, 
une  pure  et  vaillante  femme  que  Bufiert,  marié  à  une  folle  incu- 
rable, n'avait  pu  épouser.  Pas  davantage,  la  loi  ne  lui  avait  permi» 
de  reconnaître  son  fils.  Mais  cette  paternité,  proclamée  simpl*>- 
ment,  au  scandale  de  ses  ennemis  et  des  sots,  deux  ou  trois  \\e\iiL 
amis  l'avaient  confirmée  de  leur  protection.  Entre  tous,  Bréviei^ 
qui  à  cet  orphelin,  isolé  tout  petit  dans  la  vie  et  souffrant  de  ua 
situation  fausse,  avait  servi  de  parrain  et  de  tuteur.   " 


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736  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Aussi  Michel,  tiraillé  entre  sa  gratitude  profonde  et  son 
affection  d'une  part,  de  l'autre,  entre  la  clairvoyance  de  son 
esprit  affranchi  de  bien  des  idées  reçues,  son  âpre  indépendance, 
sou/frait-il  de  mal  juger  ceux  à  qui  il  devait  tant.  Paraître  ingrat 
lui  eût  fait  horreur.  Malgré  la  netteté  de  ses  convictions,  il  ne 
se  croyait  un  sectaire  ni  en  morale,  ni  en  politique.  Et  cepen- 
dant, c'est  avec  un  croissant  malaise  qu'il  revenait  dans  cet  hôtel 
somptueux,  où  les  objets  d'art,  les  beaux  tableaux  de  l'École 
anglaise  et  les  tapisseries  de  Beauvais  semblaient  moins  la  con- 
quête patiente  de  l'amateur  que  la  rafle  du  conquérant  riche.  Et 

depuis  quelque  temps,  ce  malaise  s'aggravait.  Ce  soir  en  particu . 

lier,  —  n'était-ce  qu'une  fâcheuse  disposition   de  nerfs?  — il-*^_ I 

ressentait  une  légère  angoisse  en  traversant,  guidé  par  Prosper,,^ 
les  salons  flamboyans  et  leur  lourde  atmosphère  d'attente.  Non,^. 
les  Brévier  qu'il  avait  connus  avec  des  âmes  différentes,  si  gon — 
flés  d'enivrement  aujourd'hui,  ne  pouvaient  être  dans  le  vrai- 
Non.  Malgré  le  fait  accompli  et  la  fatalité  des  habitudes  priseg--^ 


qui  pesaient  sur  lui,  bien  qu'il  inclinât  à  cette  indulgence  qu'oc^Er  «-^n 
vouera  ses  proches  et  tout  en  plaidant  le  milieu,  rentrainement..^i^  t, 
les  circonstances,  il  ne  pouvait  approuver  ce  fléchissement  d»_M^3e 
consciences  qu'il  avait  connues  droites,  les  compromissions  d  .M^^Be 
caractères  qu'imposait  ce  genre  de  vie,  la  faiblesse  de  Brévie  g*  -^r 
lâchant  à  tous  les  rênes,  le  snobisme  orgueilleux  de  M"*'  Bré\ie 
et,  —  car  il  voyait  clair,  —  la  corruption  de  cette  vanité  mai] 
dite  gâtant  Raymonde,  —  beau  fruit  piqué  déjà,  —  menaçac=:=^^^t 

demain  Alice.  Pourquoi  pas?  La  contagion...  Ne  voulait-on  pa^ ^i 

—  il  Tavait  appris  par  hasard  et  non  d'eux  :  une  amertume 
plus  î  —  lui  faire  épouser  ce  Boyséon,  galant  condottiere,  au  lour 
passé  de  dettes  et  de  folies?  —  Oh  !  il  s'était  renseigné.  —  Brav 
au  duel  et  au  feu  des  campagnes  coloniales,  prompt  à  risquer 
vie  des  autres  et  la  sienne,  mais  veule  devant  les  devoirs  silei 
cieux,  le  sacrifice  quotidien.  La  mentalité  d'un  homme  de  cast 
inféodé  à  son  origine  et  à  son  milieu  ;  plus  de  point  d'honnci 
que  d'honneur.  Hautain  avec  les  hommes,  d'une  dévotion  félir 
envers  les  femmes:  double  aspect  de  son  égal  mépris.  La  devi 
des  Boyséon  portait  :  «  Mon  plaisir,  mon  épée.  » 

A  la  pensée  qu'Alice  pourrait  subir  un  être  aussi  étrangei — 
elle,  et  à  lui  Michel,   une   pince  tenailla    ses   fibres  les  pL  ^ 
secrètes^  Jaloux  ?  —  Ah  !  non,  par  exemple. . .  Jaloux  ?  —  De  q«-M  ^ 
droit,  a  quel  titre?...  Quand  on  n'aime  pas,  est-on  jaloux?    


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VANITÉ.  737 

Ce  mariage  était  idiot,  voilà  pourquoi  une  pareille  idée,  même 
invraisemblable,  même  absurde,  Texaspérait...  Alice,  voyons  !... 
Il  pouvait  ne  pas  se  sentir  impartial  vis-à-vis  d'elle,  parfois 
manquer  de  générosité  et  de  justice,  mais  de  là  à  supposer 
qu'elle  ne  fût  pas  insensible  à  la  recherche  de  Boyséon,  elle, 
avec  son  intelligence,  son  caractère,  ses  goûts  nobles  et  délicats, 
impossible!...  Impossible;  pourquoi?  Ces  alliances  se  voient 
tous  les  jours,  le  nom,  la  fortune,  on  ne  s'aime  pas,  on  vit  côte 
à  côte  ;  c'est  classique  I  Bien  en  rapport  avec  les  exigences  de  ces 
bons  Brévier  !  Quel  orgueil  pour  la  mère,  née  La  Tourves  d'Ay- 
glades,  comme  n'oublieraient  pas  de  le  rappeler  les  faire-part  I 
Un  couple  assorti  !  Quelle  brillante  figure  ils  feraient  à  leur  tour 
dans  la  sarabande  parisienne  !  Alice...  Ah  !  ah  !  Ce  serait  drôle... 
On  annoncerait  :  La  voiture  de  M"**  la  comtesse  de  Boyséon  est 
avancée...  En  soirée,  elle  offrirait  ses  épaules  nues  à  l'admira- 
tion goujate  d'hommes  de  plaisir.,.  Non  !  il  n'aurait  jamais  cru 
cela.  Elle  promettait  mieux  autrefois,  quand  Ray  monde  et  elle 
préparaient,  au  collège  Sévigné,  leur  brevet  supérieur,  ce  dont 
les  louait  la  richissime  et  avare  tante  Eloi,  car  «  on  ne  sait  pas 
ce  qui  peut  arriver...  »  D'ailleurs,  ce  mariage  ne  se  ferait  pas  !  Il 
l'empêcherait!...  11  se  ressaisit:  —  «  Ah  çà!  est-ce  que  je  de- 
viens fou!.*.  »  Non,  il  souffrait. 

Un  petit  escalier  dérobé,  deux  coups  à  la  porte,  derrière 
laquelle  un  verrou  joua.  Prosper  s'effaçait. 

—  C'est  toi,  Michel  ?  Entre  !  cria  Brévier. 

IV 

Il  était  dans  sa  salle  de  bains,  en  train  de  faire  sa  toilette. 
Les  ampoules  électriques  éclairaient  crûment  son  torse  épaissi, 
sa  tête  de  bon  sanglier  blanc.  La  main  droite  au  vaporisateur,  il 
tendit  avec  effort  la  gauche,  une  main  si  chaude  que  Michel  la 
retint,  cherchant  d'une  remontée  de  pouce  le  battement  du  pouls  : 
l'artère  lui  donna  la  sensation  du  «  tuyau  de  pipe.  »  Il  scruta 
le  visage;  une  fois  de  plus  lut  aux  artères  temporales,  appa- 
rentes et  flexueuses,  le  surmenage,  l'usure  de  l'artério-sclérose 
généralisée.  Ces  stigmates  l'alarmèrent  ;  il  savait  trop  que  Bré- 
vier, depuis  qu'il  n'était  plus  directeur,  se  tuait  de  travail  comme 
auparavant,  sans  autre  repos  que  les  malsains  dîners  de  céré- 
monie, l'asphyxie  des  soirées  et  des  théâtres.  C'est  stupéfiant 
TOMK  XXXV.  —  190C.  47 


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738  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

comme  il  avait  changé,  en  six  mois.  Encore  un  que  Paris,  de  sa 
fièvre  d'or,  aurait  brûlé  !  Et  Michel  eut  peur,  tout  à  coup,  d'on  ne 
sait  quoi  de  vague  et  de  redoutable,  eut  le  pressentiment,  sans 
s'expliquer  d'où  ni  comment,  d'un  malheur  soudainement  entré. 
Aussitôt  il  se  déclara  absurde  :  solide,  Pierre  !  Le  coffre  restait 
bon,  et  la  race  était  là;  la  sobre,  la  résistante  race  du  Midi, 
bâtie  sur  roc  et  cimentée  de  soleil.  Quelques  mois  au  bord  de 
la  mer  le  retaperaient...  Et  puis  il  ne  peinerait  pas  toujours, 
forçat  volontaire,  pour  assouvir  la  boulimie  de  plaisirs  de  sa 
femme,  de  Raymonde  et  de  son  gendre. 

—  Pas  malade  ?  interrogea-t-il  avec  un  rassurant  sourire. 

—  Ça  ne  va  guère,  mon  petit.  Vois-tu  ?  Je  souffre  là,  un 
endolorissement  ;  ça  m'élance  par  instans.  Fichue  sciatique!  Je 
crois  que  Le  Dave  n'y  entend  rien. 

Il  étendit  le  bras  gauche,  montra  la  région  du  cœur. 

Michel  à  ces  mots,  ce  geste,  retrouva  toute  sa  tendresse 
filiale;  ce  vigoureux  lutteur,  malade,  l'attendrit.  C'était  la  pre- 
mière fois  que  Brévier  le  consultait  pour  autre  chose  que  des 
bobos.  Il  avait  Le  Dave,  Firmyn,  l'Académie  de  médecine,  les 
princes... 

—  Voyons  cela,  fit-il. 

Et  il  commença  à  l'ausculter,  l'interrogeant;  puis  il  le  fit 
étendre,  palpant  la  ceinture  et  le  ventre,  recensant  en  lui-même 
le  dossier  pathologique  :  l'hérédité  goutteuse,  les  crises  chro- 
niques d'estomac  et  de  foie.  Pierre  annonçait  de  la  gène  respi- 
ratoire, mais  la  percussion  était  rassurante.  Perplexe,  il  revint 
au  cœur  longuement,  saisit  un  bruit  de  souffle  à  la  base  et  un 
clapotement...  les  valvules  de  l'aorte:  c'était  bien  cela,  rartério- 
sclérose  des  coronaires.  Se  relevant,  comme  Brévier  élargissait 
la  main  à  plat  contre  l'épaule,  il  observa  les  doigts  rhumatisans 
en  pattes  d'écrevisse  : 

—  Vois-tu,  ça  se  ramifie  là,  cette  douleur... 

Michel  reçut  le  choc,  vit  l'éclair  ;  ses  doutes  mal  éclaircis, 
ses  constatations  incomplètes,  ce  dernier  examen...  Déjà  le 
faisceau  de  preuves  l'enserrait,  l'étreignait  comme  les  herbes 
d'eau  agrippent  le  nageur.  L'erreur  de  traitement  de  Le  Dave, 
un  maître  pourtant,  le  confondit.  Une  sciatique,  ça?  Jamais 
de  la  vie  !  Frictions  de  baume,  bains  sulfureux,  autant  de  cau- 
tères sur  une  jambe  de  bois.  Des  névralgies  rhumatismales, 
mieux  eût  valu  !  Ce  qui  gruettait  Pierre  était  autrement  grave  et 


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"-^ISE. 


VANITÉ.  739 

terrible  :  le  mai  insidieux,  embusqué,  dont  il  percevait  la  me- 
nace, et  qui  s'imposait  à  sa  conviction  malgré  sa  révolte,  c'était 
Tangine  de  poitrine,  la  vraie,  celle  qui  foudroie,  par  syncope 
du  cœur.  Et  elle  pouvait  venir  d'un  moment  à  Tautre,  après  des 
accès,  ou  sans  même  avertir,  sur  une  émotion,  une  fatigue... 
S'il  se  trompait,  pourtant  !  Ardemment  il  voulut  se  leurrer,  pro- 
longea ses  questions;  le  manque  d'appétit,  d'autres  indices  plus 
intimes  confirmaient  les  symptômes.  L'inexorable  certitude  du 
praticien,  la  cruelle  joie  scientifique  de  savoir  l'ancrèrent  dou- 
loureusement au  point  fixe  :  c'était  cela  ! 

—  Eh  bien  ?  demanda  Brévier  d'un  ton  détaché. 

Dans  ses  yeux  Michel  lut  l'inquiétude  éternelle  de  la  bête 
humaine,  traquée,  implorant  secours.  Il  le  connaissait,  ce  regard 
trouble,  vite  rasséréné  par  le  mensonge,  l'illusion  tutélaire. 
Amour  indéracinable  de  la  vie,  force  sauvage  qui  redressait,  au 
passage  du  médecin-chef  et  de  son  état-major  en  tabliers  blancs, 
les  cancéreux,  les  pourris,  les  incurables,  les  moins  intéressés 
à  souffrir  encore,  ceux  qui  devraient  le  plus  aspirer  au  néant. 
Il  ne  nia  point  :  avec  des  réticences  habiles,  il  concéda  la  possi- 
bilité d'une  névrose  du  cœur.  Bré\aer  fut  soulagé  de  voir  débap- 
tiser son  mal  ;  il  en  voulait  à  Le  Dave  de  l'impuissance  de  ses 
soins.  Curieux,  il  s'enquit:  «  C'était  donc  cela  qu'il  avait  des 
palpitations?  »  Michel  parla  innervation  du  cœur,  —  les  ma- 
lades aiment  qu'on  raisonne  de  leur  cas,  —  et  il  hasarda  que 
l'antagonisme  du  nerf  pneumo-gastrique  et  du  nerf  grand  sym- 
pathique... Brévier,  enchanté  sans  avoir  compris,  approuvait: 

—  Parfaitement. 

Et  Michel  se  rappelait  le  numéro  8  ce  matin,  au  dortoir,  ten- 
dant son  cou  rongé  à  vif,  dévoré  comme  par  une  énorme  arai- 
gnée de  chair  crue;  le  condamné  à  mort  souriait  béatement  en 
entendant  disserter  devant  son  lit  le  patron,  Aumussat. 

—  En  somme,  pas  dangereux?  insinua  Brévier  satisfait. 
Michel  hésita  :  s'il  était  temps  d'agir  encore?...  mais  tout  à 

l'heure  l'angoisse  de  Pierre  avait  trop  expressément  percé.  Qu'il 
ignorât,  cela  valait  mieux. 

—  Dangereux,  absolument?  Non.  Mais  il  faut  renoncer  pen- 
dant quelque  temps  au  café,  aux  liqueurs,  à  vos  bons  cigares, 
manger  peu,  vous  coucher  tôt. 

—  C'est  tout  ton  traitement?  fit  l'autre,  ironique  et  presque 
soupçonneux. 


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T,«j^J 


740  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Les  moyens  topiques  :  application  de  glace,  vésîcatoires? 
mais  Pierre  s  effrayerait... 

—  Je  vais  vous  faire  une  ordonnance. 

Il  tira  de  sa  poche  son  calepin  et  un  stylographe,  griffonna 
la  formule  classique  :  iodure  de  kallium,  eau  distillée. 

—  Eh  bien  !  mon  garçon,  tu  ne  m'empoisonneras  pas,  toi,  fit 
BréWer  réjoui. 

—  Si  vous  souffriez  trop  dans  la  soirée,  je  pourrais  toujours 
vous  faire  une  piqûre  de  morphine. 

Mais  Pierre  ne  souffrait  plus;  Toracle  avait  parlé,  Tauto-sug- 
s^stion  opérait.  Michel  Taida  à  enfiler  son  habit,  à  nouer  sa 
cravate  blanche. 

Et  Brévier,  attendri  lui  aussi,  le  considéra  :  le  svelte  et  rude 
corps,  le  menton  volontaire,  le  haut  front,  les  yeux  bons  et 
superbes  dans  une  figure  jaune  et  tourmentée  qui  exhalait 
Ténergie  et  l'orgueil!  La  valeur  du  jeune  médecin,  c'était  un 
peu  son  œuvre  :  il  pouvait  en  être  fier.  Il  Taimait  en  père,  ave« 
une  contrainte  affectueuse,  car  il  se  rendait  compte  que  quelque 
chose, —  quoi  au  juste?  —  depuis  ces  dernières  années  était  changé 
dans  leurs  rapports;  et  cela  l'attristait.  Michel  lui- en  voulait-il 
de  leur  ancien  refus?  Se  plaisait-il  moins  auprès  d'eux?  Pourquoi? 
Il  y  avait  là  un  coin  d'ombre  inapprofondi.  Tout  cela,  et  ses 
préoccupations  pénibles  l'émurent  : 

—  Tu  me  dis  la  vérité,  au  moins,  mon  petit?  Si  j'ai  horreur 
de  la  maladie,  va,  ça  n'est  pas  pour  moi,  je  n  ai  pas  peur  de  la 
mort...  C'est  pour  elles... 

Elles...  Il  pensait  :  Jeanne,  si  heureuse  de  s'épanouir  en 
rose  d'été,  Raymonde  mal  mariée,  Alice  dont  la  destinée  ne 
s'est  pas  prononcée.  Elles...  ses  femmes,  qui  avaient  besoin  de 
lui,  de  son  prestige,  de  sa  situation,  ce  bouclier  magique  que  pro- 
curent seuls  la  réussite  et  l'argent...  Que  deviendraient-elles  s'il 
venait  à  manquer?  Encore,  s'il  avait  pu  réaliser  sa  fortune, 
placée  dans  le  roulement  des  Quatre  Saisons,  confiée  aux  spé- 
culations hasardeuses  d'Hottmann.  Ah  !  pourquoi  avait-il  cédé  à 
Téloquence  captieuse,  à  l'ensorcellement  de  ce  diable  d'homme? 
Tout  ce  qu'il  avait,  —  ou  presque,  —  d'économies,  le  douaire  de 
sa  femme,  le  patrimoine  écorné  de  Gilles  et  de  Raymonde,  même 
la  dot  qu'il  réservait  à  Alice,  risqués  dans  cet  engrenage!...  Et  la 
pente  savonnée...  l'appréhension  du  gouffre...  Ce  qu'il  était  seul 
à  savoir;  car  aux  bruits  désobligeans  gui  s'élèvent  parfois,  avanl- 


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VANITÉ.  741 

coureurs  de  catastrophes,  —  et  il  uo  savait  pas  qu'il  en  courût 
déjà,  —  qui  n'eût  haussé  les  épaules?  Les  Qaairo  Saisons?  Com- 
ment supposer  que  les  tarets  invisibles  minaient  peut-être  de  la 
base  au  faîte  Tédifice  victorieux?  Et  cependant,  malgré  la  belle 
assurance  d'Hottmanil,  Brévier,  sans  moyen  de  contrôle,  écarté, 
tenu  en  laisse  avec  de  flatteurs  égards,  flairait  le  grandissant 
péril  :  des  mesures  financières  dangereuses,  Tappel  à  de  nou 
velles  commandites  formant  un  capital  exagéré,  écrasant  l'entre- 
prise, des  placemens  hasardeux  à  la  Bourse;  Tachât  d'actions 
imposé  au  personnel,  associé  ainsi  aux  risques.  Pourtant  les  di- 
videndes se. maintenaient  et  à  moins  de  manœuvres  frauduleuses 
d'Hottmann...  Roy-Chancel  était  bien  là,  le  second  directeur, 
mais  d'une  si  plate  insuffisance,  annihilé  par  Tautre.  Pour  oser 
tout  dire,  ce  qui  Tinquiétait  sans  qu'il  pût  justifier  sa  méfiance 
tardive,  c'était  Hottmann  lui-môme,  ses  yeux  Irop  clairs,  sa  face 
ouverte,  son  exagération  de  loyauté.  Bah!  Hottmann  avait  la 
génie  des  affaires,  on  l'avait  bien  vu  sous  le  père  Ravenot.  Les 
Quatre  Saisons  lui  devaient  trop  pour  qu'on  se  permît  de  le 
juger  mal  sans  preuves.  Brévier  d'ailleurs  lui  parlerait  demain, 
et  à  fond,  retirerait  sa  commandite  au  besoin.  Il  conviendrait 
du  rendez-vous  avec  Hottmann  qui  dînait  ce  soir,  avec  sa 
femme. 

Michel  se  sentait  regardé  dans  les  yeux  ;  il  attribua  la  dé- 
tresse qu'il  crut  voir  dans  ceux  de  Pierre  aux  soucis  de  sa  sant4  ^ 
il  essaya  de  rire,  mais  sa  gorge  se  serrait  : 

—  Si  vous  ne  m'avez  téléphoné  que  pour  vos  palpitations, 
soyez  tranquille,  parrain  Vous  mourrez  vieux  et  dix  fois  grand- 
père. 

—  Ah!  fit  Brévier  avec  regret,  j'aurais  tant  voulu  l'être  ! 
Cela  aussi  le  désolait.  Raymonde  ne  voulait  pas  être  mère, 

détestait  l'enfant  qui  enlaidit,  fait  souffrir  la  femme,  l'enlève 
quelques  mois  au  monde  ;  et  il  ne  pouvait  comprendre  cela.  H 
avait  le  culte  de  la  vie,  l'amour  passionné  des  siens.  Se  priver 
d'un  enfant,  cette  petite  merveille,  ce  cerveau  frais,  ce  joli  corps, 
quelle  pitié  !  Et  elles  étaient  des  tas  comme  cela,  à  présent.  H 
secoua  les  épaules  : 

—  Mais  si,  parbleu,  j'avais  autre  chose  à  te  dire!  Qu'est-ce 
que  tu  penserais  de  remplacer  Le  Dave  à  la  maison  de  santé  et  h 
la  pouponnière?  Deux  heures  de  présence  le  matin,  et  cinq  cents 
francs  nar  mois.  C'est  Alice  aui  a  eu  cette  bonne  idée.  Tu  es 


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742  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

jeune,  actif,  réputé.  Le  conseil  d'administration  t'agrée,  j'en  : 
touché  deux  mots  aujourd'hui. 

Il  s'attendait  à  une  effusion;  cette  place  enviable,  enviée  •^^•^, 
c'était  l'aisance,  le  temps  de  travailler  pour  soi,  le  pain  sana^Mzans 
peine,  presque  la  liberté;  mais  le  visage  de  Michel  s'était  ferm^  ^=mé 
au  nom  d'Alice.  Une  gêne  subite  le  paralysait  :  dans  une  lult^^^  ^te 
intérieure  il  essayait  de  voir  clair  en  lui  et  n'y  parvenait  pas^  ^^^-as. 
Sa  fierté  refoulait  sa  gratitude  amicale  :  de  quoi  se  mêlait-elle P'  ^^e? 
Demandait-il  quelque  chose?  Il  entendait  bien  ne  lui  devoir  nr:_«iK:ni 
place,  ni  argent,  ni  protection.  Cette  supposition  seule  l'humi-i^f, 
liait  comme  un  dédommagement  blessant  offert  à  ses  anciennes  ^^^^s, 
à  ses  immédiates  souffrances,  bien  qu'il  s'avouât  qu'elle  ni  per— — ::Mr- 
sonne  ne  pouvait  avoir  une  intention  aussi  absurde. 

—  Est-ce  Le  Dave  qui  te  gêne?  Il  s'en  va.  Il  veut  prendra— e 
un  repos  bien  gagné. 

D'un  clignement  d'œil,  Brévier  souligna  l'allusion  légère  ai^^Ki 
tempérament  excessif  du  vieux  médecin. 

Michel  s'était  décidé,  le  front  barré  d'entêtement  : 

—  Merci,  dit-il,  mais  je  ne  puis  accepter.  Je  suis  très  touché=  — 
J'en  vois  tous  les  avantages,  mais  je  préfère  ma  vie  d'hôpitaL  :^ 
mes  recherches  de  laboratoire,  mon  travail  patient... 

Il  n'ajouta  pas  :  ma  pauvreté. 

Brévier,  après  avoir  insisté,  hocha  la  tête  : 

—  C'est  étonnant  comme  en  ce  moment  tu  ressembles  trai" 
pour  trait  à  ton  pauvre  père!  Quand  il  s'était  mis  quelque  chos 
cil  tête,  le  diable  ne  l'aurait  pas  fait  changer.  Tu  réfléchiras 
Alice  saura  te  décider  peut-être. 

Il  changea  de  ton  et  le  regardant  en  face,  de  tout  près,  conmi€ 
s'il  épiait  l'effet  de  cette  révélation  : 

—  Tu  sais  qu'elle  va  peut-être  se  marier? 
Michel  voulut  sourire,  eut  une  crispation  de  bouche.  Boy- 

séon  !  Brévier  expliquait  en  détail...  Lui  n'y  tenait  pas  spéciale- 
ment, c'est  sa  femme  qui  avait  manigancé  ça...  Michel  ne  trou- 
vait rien  à  répondre.  Il  n'avait  pas  cru  encore  la  monstrueuse^^  "^^ 
chose  possible,  mais  puisque  Pierre  l'annonçait  prochaine...  I^^    - — 
vit  son  malheur,  le  toucha.  Pareille  crainte  lui  était  déjà  venue.^ 
Depuis  son  échec,  d'autres  avaient  recherché  Alice,  mais  elle  le^ 
avait   éconduits,  et   ne  la  voir  à  personne  le  consolait.    II  n^ 
l'aimait  pas,  c'est  entendu;  mais  qu'elle  pût  aimer,  être  aimée, 
cela  lui  tordait  le  cœur. 


y 


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VANITÉ.  743 

—  Je  me  réjouis  de  ce  bonheur,  dit-il  enfin,  ne  pouvant  faire 
autrement  et  enragé  de  mentir,  car  il  ne  souhaitait  à  la  jeune 
fille  aucune  joie.  La  rancune  qu'il  avait  vouée  aux  parens, 
s'exhalait  contre  elle  en  haine.  Qu'elle  connût  les  déceptions, 
les  crève-cœur,  Taffection  trahie,  les  larmes,  la  jalousie  :  ce  vœu 
odieux,  sitôt  formulé,  le  stupéfia  :  était-ce  de  lui  cette  bassesse? 
Pouvait-il  appeler  le  mauvais  sort,  quand  au  fond  il  souhaitait 
qu  elle  fût,  quoi  qu'il  advînt  et  malgré  tout,  heureuse  entre  les 
heureuses!... 

—  Ce  n'est  pas  encore  fait,  dit  Brévier  soucieux. 

Sans  doute  Boyséon,  au  dire  de  Jeanne,  réunissait  «  toutes 
les  convenances.  »  Mais  sa  morgue  aristocratique,  son  passé 
aventureux,  des  disparates  morales  qu'il  soupçonnait,  choquaient 
en  Brévier  le  plébéien,  le  bourgeois  parvenu,  éveillaient  d'impon- 
dérables antipathies  d'homme  à  homme,  inquiétaient  son  instinct 
paternel.  Alice  serait-elle  heureuse?  Pourquoi  pas?  se  disait-il 
quand  sa  femme  l'avait  influencé;  et  à  d'autres  momens,  il 
s'écriait  :  Mais  c'est  insensé!  Ces  contradictions  l'irritaient.  Et  il 
restait  refroidi  par  le  calme  de  Michel;  il  aurait  cru,  espéré 
vaguement... 

Michel  songeait  avec  un  acre  attendrissement  à  ce  qui  aurait 
pu  être,  à  ce  qui  avait  été.  Fou  de  l'avoir  aimée  autrefois,  plus 
fou  de  l'avoir  avoué!  Comme  on  l'avait  repoussé!  Pierre  avec 
une  bonhomie  bourrue;  mais  sa  femme,  comme  elle  avait  laissé 
voir  son  dédain!  Parbleu,  comment  aussi  avait-il  osé,  pauvre 
diable,  enfant  naturel,  sans  position,  sans  fortune,  lever  les  yeux 
sur  leur  fille...  Et  qu'Alice  alors  et  depuis  s'était  montrée  inex- 
plicable! Sans  doute  elle  était  bien  jeune  quand  il  l'avait  de- 
mandée en  mariage;  mais  enfin  elle  l'avait  su.  Si  elle  l'avait 
aimé  alors,  elle  aurait  pu  le  lui  laisser  deviner.  A  travers  la  ré- 
serve de  son  attitude,  ne  lui  aurait-elle  pas  inspiré  la  résigna- 
tion d'attendre,  la  volonté  de  réaliser  un  avenir  auquel  en  silence 
elle  se  fût  réservée  patiente  et  fidèle?  Elle  ne  lavait  jamais  aimé, 
c'est  clair.  Il  n'était  pas  beau,  s'habillait  sans  grâce;  il  n'était  pas 
le  séducteur.  Son  visage  portait  les  reflets  des  tristesses  scrupu- 
leuses de  sa  profession.  Avec  lui,  l'existence  serait  stricte,  sé- 
vère. Non,  elle  ne  l'aimait  pas.  Et  si  injuste  que  ce  fût,  il  lui 
en  voulait  amèrement.  Le  pis  est  qu'il  le  lui  avait  laissé  deviner, 
et  que,  par  sa  rancœur  blessée  à  lui,  son  apparente  indifi'érence 
à  elle,  s'éternisait  le  malentendu  qui  empêchait  toute  confiance. 


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REVUE   DES   DEUX   MONDES. 

>nûait  &  leurs  propos   une   sécheresse  d'arrière-pensées  aux 
rises,  lui  agressif  et  maladroit,  elle  choquée,  souiïrant  sans  le 
laisser  voir. 
Il  dit  : 

—  J'offre  à  Alice  tous  mes  vœux. 

Brévier  abaissa  ses  paupières.  Cette  approbation  laconique, 
bien  qu'attendue,  le  contrariait.  Michel  était  donc  guéri?  Il  le 
regrettait  presque.  Par  une  contradiction  bien  humaine,  cette 
union  entre  ces  deux  enfans  qui  avaient  grandi  ensemible,  après 
l'avoir  trop  légèrement  dédaignée,  il  en  reconnaissait  le  prix,  au 
moment  où  il  devait  cesser  définitivement  d'y  croire.  Jusqu'alors 
il  avait  admis  une  possibilité  en  l'air/'gardé  une  confiance  pro- 
blématique en  ces  circuits  bizarres  de  Inexistence  qui  conduisent 
au  but  par  les  plus  longs  détours.  Trop  tard  !  C'était  dommage, 
et  pourtant!  Ma  foi,  tant  pis  !  Il  se  risquerait  : 

—  Alors,  dit-il  avec  embarras,  et  sa  voix  s'affermit  à  mesure, 
tu  es  sincère?  Tu  n'éprouves  aucun  regret?  Enfin,  tu  n*aimes 
plus  Alice? 

Sur  la  défensive,  Michel  riposta  : 

—  Vous  m'aviez  interdit  de  penser  à  elle. 

—  Et  tu  nous  en  as  assez  voulu,  tu  nous  en  veux  encore,  ne 
dis  pas  non!  C'était  ton  droit.  Pourtant,  sois  juge  :  est-ce  que  je 
pouvais  te  la  donner,  avec  mes  doutes  sur  ton  avenir,  contre  la^ 
volonté  de  sa  mère?  Et  elle-même  s'ignorait,  c'était  une  enfant. 

—  C'est  le  passé,  n*en  parlons  plus. 

—  Mais  tu  y  penses  toujours. 

—  Moi? 

—  Oui,  toi...  Tes  venues  espacées,  la  froideur  qui  a  fini  par 
se  glisser  entre  nous,  ton  attitude  envers  Alice,  la  sienne...  Oh! 
je  ne  suis  pas  aveugle.  Eh  bien  !  je  suis  aise  de  m'en  expliquer, 
une  bonne  fois.  Nous  t'avons  méconnu...  Nous  aurions  dû  f aire  | 
plus  de  crédit  à  ta  volonté,  à  ton  intelligence;  nous  aurions  pu, 
sinon  engager,  du  moins  ménager  l'avenir.  Oui,  nous  avons  en 
tort,  j'en  conviens.  Et  c'est  parce  que  je  suis  ton  ami,  ton  allié 
oui,  plus  que  tu  ne  penses,  c'est  parce  que  les  circonstances 
sont  plus  les  mêmes  et  que,  personnellement,  je  ne  pourrais | 
l'heure  qu'il  est  souhaiter  à  ma  fille  un  homme  plus  dif 
d'elle,  —  je  ne  te  l'envoie  pas  dire,  monsieur  l'orgueilleux!. 

'  c'est  pour  cela  que  jo  te  demande  si  tu  n'aimes  plus  Alic 
je  ne  lis  pas  plus  clair  en  toi  que  toi-même,  si  tu  ne  luttes  j 


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VAMTÉ.  745 

contre  le  sentiment  que  tu  as  voulu,  —  oh!  très  loyalement! 
—  étouflfer,  et  si  tu  n'obéis  pas  à  ta  fierté  mal  placée,  en  cet 
instant  qui  peut  être  irréparable,  mais  qui  te  laisse  après  tout 
une  chance,  un  espoir  que,  si  faibles  fussent-ils,  tu  serais  im- 
bécile, mon  garçon,  laisse-moi  te  le  crier,  de  ne  pas  saisir  au 
passage  ! 

Michel  avait  pâli  devant  la  clairvoyance  de  son  tuteur,  les 
rudes  et  bonnes  paroles,  la  tentation  inespérée  :  oui,  abdiquer 
son  misérable  orgueil  d'homme,  se  montrer  à  la  jeune  fille  tel 
qu'il  était,  cœur  ulcéré,  dissiper  ce  cauchemar,  se  faire  pardon- 
ner des  torts  que  la  passion  seule  avait  causés...  Mais  non,  puis- 
qu'elle avait  pu  penser  sans  révolte  à  ce  Boyséon,  il  ne  s'abaisse- 
rait pas  à  lutter.  Et  d'ailleurs,  pouvait-il  l'oublier,  elle  était  un 
beau  parti,  l'héritière,  la  dot,  les  espérances,  un  jour  la  succes- 
sion de  tante  Éloi...  Alice  était  trop  riche.  11  l'avait  compris 
autrefois,  on  le  lui  avait  laissé  deviner.  Il  ne  souffrirait  pas  que 
Bon  désintéressement  pût  être  à  nouveau  suspecté. 

—  Puisque  vous  me  parlez  avec  cette  franchise,  parrain,  oui, 
c'est  vrai,  j'ai  souffert.  Mais  est-ce  que  j'ai  manqué  de  courage  ? 
Je  me  suis  éloigné,  je  me  suis  jeté  dans  le^travail.  J'ai  vécu.  Je 
vous  remercie  de  votre  bonté,  elle  me  fait  honneur,  elle  me 
pénètre,  mais  je  suis  consolé,  je  n'ai  plus  d'amour. 

Et  il  se  disait:  «  Je  mens,  je  mens  ineptement.  Je  l'aime, 
vous  l'avez  deviné,  et  elle  aussi  peut-être.  Tant  pis  pour  mon  stu- 
pide  orgueil.  Je  veux  lui  plaire,  je  réclame  mes  droits  !  »  Mais  il 
savait  que  quelque  chose  de  plus  fort  que  lui,  de  plus  impérieux 
que  sa  volonté  l'en  empêcherait,  et  il  s'enferrait,  avec  une  joie 
farouche  sur  sa  torture,  comme  sur  un  glaive. 

Brévier  l'observait:  . 

—  Pourtant  tu  es  malheureux. 

—  Non!  cria-t-il  presque  durement,  il  ajouta:  —  Je  ne  me 
plains  pas. 

Il  y  eut  un  long  silence. 

—  Après  ça,  reprit  Brévier,  si  tu  n'aimes  plus  Alice...  Tant 
mieux,  après  tout,  peut-être!...  Mets  que  je  n'ai  rien  dit.  Mais 
alors,  ne  nous  tiens  plus  rigueur...  Nous  t'aimons...  Toi  et  nous, 
nous  ne  pourrons  jamais  être  des  étrangers...  Promets-tnoi  de 
revenir  ici  comme  autrefois.  Tu  es  un  peu  notre  fils,  à  nous  qui 
n'en  avons  pas. 

Les  yeux  creusés,  Michel  avait  envie  de  se  îcler  dans  ses  bras, 


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746  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

de  tout  lui  avouer.  Mais  son  instinct  indomptable  répondait: 
«  Qu'il  la  garde,  qu'elle  aille  vers  l'autre,  qu'elle  vive  son  destin, 
Michel  Lorin,  —  Lorin,  pas  Bufiert!  —  tu  es  pauvre,  ne  franchis 
pas  une  barrière  que  tu  méprises,  laisse  ces  braves  gens  à 
leur  bien-être,  à  leur  fortune,  à  leur  égoïsme.  Va-t'  en,  lève  la 
tête  !  Pense  à  ceux  qui  souffrent,  qui  saignent,  qui  râlent,  aux 
misérables.  Pense  à  ces  milliers  d'autres  que  la  faim,  que  la  _ 
misère,  que  la  maladie  torturent,  à  tous  ces  êtres  plus  à  plaindre  ^ 
que  toi,  et  oublie-toi,  Michel  !  » 

Brévier  le  regardait  avec  une  grande  douceur  triste,  et  tout  k     ^ 
coup,  par  défaillance  de  vieil  homme,  besoin  de  protection,    _ 

autant  pour  recevoir  que  pour  donner,  et  parce  que,  plein  d'an 

goisse  secrète,  il  sentait  solennelle  cette  minute,   parce    qu'i^ 
souffrait,  ses  élancemens  à  l'épaule  revenus,  parce  qu'il  éprou- 
vait des  regrets,  des  remords  du  mal  involontaire  qu'il  avait  fait 
à  Michel,  parce  qu'il  n'y  pouvait  remédier,  et  parce  qu'il  n'étais 
satisfait  ni  de  soi  ni  des  autres,  parce  qu'il  n'était  pas  heureux 
enfin,  il  ouvrit  les  bras  : 

—  Tiens,  mon  enfant,  embrasse-moi  I 


Après  le  potage  crème  sultane,  avalé  en  silence,  Prosper, 
secondé  par  trois  maîtres  d'hôtel,  servait  solennellement  les 
carpes  de  la  Creuse  à  la  Royale.  Déjà  la  conversation  s'animait, 
ricochait,  presque  tous  les  invités  se  connaissant.  Le  feu  paille 
du  Barsac  scintillait  dans  les  verres  de  Baccarat.  Émergeant  de 
la  gaine  d'une  robe  en  velours  rubis  dont  l'écrin  repoussait 
sa  gorge  ferme  et  blanche.  M"'  Brévier,  l'œil  à  tout,  le  sourire 
à  tous,  trônait  entre  le  ministre  Morande  et  l'ambassadeur  du 
Japon,  le  marquis  Tolo.  A  son  poignet  rayonnait  l'éclat  doux 
du  bracelet  de  perles  que  Pierre  lui  avait  apporté  pour  sa  fête, 
comme  elle  achevait  sa  toilette,  la  peau  tiède  encore  du  bain. 
Elle  goûtait  une  pure  ivresse  de  reine  toujours  belle  et  que  ne 
blasaient  point  les  hommages,  la  considération  et  l'envie.  Cette 
vanité  intense  la  pénétrait  d'un  plaisir  aigu. 

Ce  dîner,  dont  elle  avait  savamment  trié  la  liste  et  le  mena, 
résumait  en  petit  le  Tout-Paris  :  la  noblesse  et  l'armée  avec  les 
Boyséon,  la  magistrature  avec  M.  Leloup  d'Ygré,  président  de 
chambre  à  la  Cour;  la  science,  le  docteur  Le  Dave;  le  barreau, 


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VANITÉ,  747 

M*  Vapaille;  les  arts,  le  compositeur  Mascarnes  et  1&  caricatu»* 
riste  Trac.  Le  Vigreux  représentait  la  puissance  universelle  de 
la  Presse  ;  M°*'  Hottmann  symbolisait  le  grand  commerce,  en 
Tabsence  de  son  mari,  «  indisposé  »  au  dernier  moment  ;  et  les 
millions  de  la  banque  s'incarnaient  en  tante  Éloi,  pesamment 
assise  et  outrageusement  décolletée,  les  bras  comme  des  cuisses, 
et  une  grosse  face  d'abcès  blanc  sous  la  poudre  de  riz. 

M"'  Brévier  avait  déjà  inspecté  les  femmes,  de  ce  regard  net 
qui  déshabille  les  imperfections  et  suppute  le  coût  d'une  den- 
telle. La  générale  de  Boyséon  portait  au  vent  une  tête  longue 
et  osseuse  ;  sa  laideur  d'une  séduction  animale  avait  dû  inspirer 
autrefois  des  désirs  brusques  ;  le  rire  de  sa  mâchoire  en  ruines, 
le  feu  de  ses  yeux  hardis  la  faisaient  encore  remarquer.  M°*  Le- 
loup  dTgré,  haute  et  raide,  toute  en  os  et  salières,  confite  en 
austérité,  personnifiait  la  vertu  vinaigrée,  l'inflexible  caut. 
M"*  Hottmann  était  le  type  de  la  belle  Israélite.  Blonde,  la  chair 
molle  et  le  regard  d'un  noir  d'huile,  la  langueur  de  son  sourire 
faux  contrastait  avec  l'ardeur  un  peu  sauvage  de  M"'  Roy-Chan- 
cel,  une  Espagnole,  eût-on  dit,  dont  les  cocardes  d'oeillets 
pourpres  tranchaient  dans  les  cheveux  d'ébène.  Seule,  M"*"  Le 
Vigreux,  mise  avec  un  goût  parfait,  l'air  simple,  et  d'une  beauté 
que  la  douleur,  l'inquiétude,  les  humiliations  secrètes  avaient 
pétrie  et  affinée,  laissait  deviner  la  distinction  d'une  âme  à  part; 
elle  aimait  son  mari  et  lui  restait  fidèle  malgré  ses  trahisons  :  ce 
qu'elle  avait  dû  soufl^rir.  M""*  Brévier  n'osait  y  penser.  Quant  à 
M"'  Mascarnes,  énorme,  et  dont  la  vulgarité  de  servante  mat- 
tresse  épousée  sur  le  tard  suppliciait  le  musicien,  quant  à  la 
jolie  femme  du  jeune  chef  du  cabinet  de  Morande,  et  deux  autres 
dames  plus  négligeables,  elles  ne  leur  concédait  que  ce  qui  leur 
revenait  de  ses  attentions  toujours  soigneusement  dosées. 

Un  petit  rire  à  un  compliment  banal  de  Morande,  une  ques- 
tion au  marquis Tolo  :  —  Comment  avait-il  trouvé  hier  M"**  Bartet? 
Divine,  n'est-ce  pas?  —  un  coup  d'œil  à  Raymonde  qui  écoutait 
sans  l'entendre  Vapaille,  un  autre  regard  vers  Alice,  —  parlait- 
elle  à  Boyséon?  —  un  signe  à  Prosper  qui  alla  entr'ouvrir  une 
fenêtre  sous  les  lourds  rideaux,  tout  ce  manège  n'était  qu'un  jeu 
pour  son  aisance.  Elle  se  faisait  l'efl'et  du  chef  d'orchestre  qui 
accélère  ou  ralentit  l'exécution  d'une  symphonie;  lo  bruit  coniw.s 
de  la  salle  à  manger  l'étourdissait  comme  une  musique  exquise 
en  son  honneur;  c'est  pour  elle  que   les  corbeilles   de  roses 


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^48  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

ezhalaionf  leur  encens,  vers  elle  que  convergeait  l'hommage  des 
regardb.  v^iie  s'estimait  le  centre  lumineux  de  cette  assemblée 
de  choix.  Les  seuls  êtres  dont  elle  se  souciât  le  moins  à  cette 
minute  étaient,  en  face  d'elle,  son  mari  voûté  et  las,  et  au  bout 
de  la  table,  Michel  plus  pâle  que  de  coutume.  Des  drames  qui 
agitaient  Tâme  des  siens,  des  soucis  et  des  tourmens  que  la  plu- 
part des  convives  déguisaient  sous  un  papotage  souriant,  elle  ne 
percevait,  ne  soupçonnait  rien.  Elle  ne  voyait  que  le  divertisse- 
ment mondain.  Et  le  diner  était  réussi  :  très  bon,  les  selles  de 
rennes  Cumberland. 

Là  où  elle  déployait  son  examen  superficiel,  le  véritable 
maître  de  céans.  Le  Vigreux,  le  monocle  rivé  à  Tœil,  entrait 
d'un  froid  regard  dans  les  consciences  et  jaugeait  ceux  des  fan- 
loches  dont  il  tenait  les  ficelles,  et  qu'il  eût  pu  faire  chanter, 
voire  sauter  !  La  vanité,  l'intérêt,  l'ambition  ne  les  lui  avaient-ils 
pas  déjà  presque  tous  livrés?  Morande,  parlementaire  veule, 
vieille  barbe  digne,  usé  dans  les  couloirs  à  toutes  les  intrigues, 
bon  à  tout  et  propre  à  rien,  utilité  passant  aussi  bien  de  Tln- 
struction  publique  au  Commerce  que  de  la  Guerre  à  l'Intérieur, 
où  il  subventionnait  sur  les  fonds  secrets  La  Vie  qui  voulait 
bien  ne  l'attaquer  qu'avec  mesure.  L'ambassadeur  Tolo,  roué  à 
toutes  les  finesses  en  véritable  jaune,  savait  mieux  que  personne 
le  prix  de  deux  ou  trois  grands  articles  sensationnels,  prêchant 
les  nouveaux  emprunts  japonais.  De  qui  Mascarnes  attendait-il 
la  prolongation  de  son  four:  Terpsichore,  sinon  des  notes  louan- 
geuses prodiguées  au  courrier  des  théâtres?  Et  Trac,  qpii  révélait 
à  sa  voisine  efTaréc  le  jeu  de  cet  hiver,  les  surnoms  à  la  mode 
et  ceux  des  personnes  présentes,  —  il  y  en  avait  de  drôles, 
d*ineptes,  d'obscènes,  —  Trac  n'eût-il  pas  fait  des  bassesses  pour 
obtenir  un  dessin  par  semaine  en  troisième  page?  Le  Dave 
n'était-il  pas  accouru  Toreille  basse,  supplier  son  bon,  son  cher 
ami,  de  laider  à  ce  qu'on  fît  le  silence  sur  sa  mésaventure?  Le 
Vigreux  goûtait  une  satisfaction  sans  mélange  à  le  voir,  majes- 
tueux, le  torse  en  arrière,  loucher  sur  le  dos  gras  et  rond  de 
M"'  Hottmann  comme  si  on  ne  l'avait  pas  pincé  avant-hier,  en 
bras  de  chemise,  avec  un  mannequin  de  chez  Laquert?  Qui  avait 
fait,  sinon  lui,  la  réputation  de  Vapaille,  le  maître  avocat  d'as- 
sises, le  défenseur  spécialisé  des  assassins?  Et  si  Hottmann  n*avait 
pas  osé  venir  ce  soir,  c'était,  il  le  savait,  pour  ne  pas  affronter 
l'homme  qui,  s'il  ne  s'exécutait  pas,  s'il  ne  lâchait  pas  la  rançon 


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VANITÉ,  749 

de  360  000  francs  exigée,  commencerait  demain,  en  tête  de  La  Vie, 
une  campagne  de  discrédit  où  le  directeur  actuel  des  Quatre 
Saisons  pourrait  bien  sombrer,  honneur  et  biens. 

Ces  révélations  meurtrières,  ces  attaques  au  couteau,  Le  Vi- 
çreux  jusqu'à  présent  les  avait  retardées  par  pudeur  envers  Ray- 
monde  et  estime  pour  Brévier,  hors  de  cause  d'ailleurs,  et  que 
te  rejaillissement  risquait  d'atteindre...  Mais  les  affaires  sont  les 
affaires:  il  avait  signifié  tout  à  l'heure  à  Isaac  Hottmann  son 
ultimatum,  moins  peut-être  ici  par  goût  du  chantage  et  besoin 
de  lucre  que  par  rancune  personnelle,  animosité  blessée  par  Tarrô- 
gance  de  ce  «  sale  juif,  »  comme  il  l'appelait,  bien  que  ses  ori- 
gines sémitiques  à  lui  ne  fussent  pas  moins  pures.  Lui  aussi,  en 
cet  instant,  jouissait  de  tout  son  orgueil,  mais  au  contraire  de 
M"'  Brévier,  —  très  en  beauté,  ma  foi  !  il  en  fit  la  remarque,  — 
l'apparence  ne  lui  était  de  rien;  c'est  la  réalité  crue  qu'il  savou- 
rait, avec  l'appétit  robuste  d'un  mangeur  d'hommes. 

Aussi  était-ce  d*un  sourire  néronien  qu'il  levait  par  instans 

les  yeux  vers  un  largo  cartel  Louis  XIV  en  bois  sculpté  sous  sa 

vieille  patine  d'or:  Hottmann  avait  jusqu'à  minuit  précis  pour 

se    décider.  11  jouissait  de   la  rage  désespérée  de  sa  victime 

absente.  Il  recensait  ses  griefs:   la  jolie  actrice  du  Vaudeville 

cju'Hottmann  lui  avait  soufflée  Tan  dernier,  son  refus  cette  année 

c3e  renouveler  le  traité  de  publicité  des  Quatre  Saisons  avec  La 

Vie,  des  méchancetés  répétées,  ces  mots  de  Paris  qui  restent 

dans  la  piqûre  comme  un  dard  de  guêpe.  Il  lui  en  avait  fallu 

souvent  beaucoup  moins  pour  étrangler  son  homme.  Et  il  savou- 

:irait  l'art  avec  lequel  il  s'était  procuré  les  pièces  compromet 

Nantes,  lettres,  dossiers  achetés  ou  recopiés,  car  il  avait  sa  police 

secrète  et  trouvait  toujours  des  gens  à  corrompre.  Il  voyait  l'effet 

<lu  numéro  de  demain,  les  manchettes  en  gros  caractères:  les 

Temous  de  scandale  élargis  autour  du  «  plouf!  »  brusque  de  ce 

pavé  énorme. 

En  même  temps  il  jouissait  de  se  sentir  si  près  de  Raymonde 
qu'il  n'aurait  eu  qu'à  étendre  le  bras  pour  l'enlacer.  Si  quelque 
remords  à  cause  d'elle  se  mêlait  à  sa  sauvage  délectation  de  ran- 
çonner ou  de  déshonorer,  dans  Hottmann,  une  proie  de  si  belle 
importance,  il  se  disait  qu'il  serait  toujours  temps  de  désarmer. 
Que  de  campagnes  La  Vie  avait  entamées,  pour  tourner  court  au 
plus  grand  profit  du  journal.  11  ne  s  embarrassait  pas  de  ces 
vétilles,  et  d'ailleurs,  n'étant   pas  de  ceux  qui  confient   leurs 


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750  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

secrets  aux  femmes,  il  persuaderait  au  besoin  à  Raymonde  que 
puisque  Hottmann  avait  rendu  de  pareilles  divulgations  inévi- 
tables, mieux  valait  que  ce  fût  lui,  Le  Vigreux,  un  ami  de  Bré- 
vier  et  des  Quatre  Saisons,  qui  lui  fit  son  procès  que  tel  autre 
concurrent  de  la  Presse,  soudoyé  pour  ruiner  l'entreprise.  Peut- 
être  ^ût-il  incliné  à  la  clémence,  s'il  avait  pu  deviner  les  affres 
secrètes  de  Brévier;  mais  pas  tin  moment  l'idée  ne  lui  vint  que 
l'écroulement  de  celui-ci  fût  lié  au  désastre  d'Hottmann  :  il 
croyait,  comme  tout  le  monde,  Brévier  millionnaire  et  aussi 
garanti  dans  sa  fortune  qu'inattaquable  dans  sa  correction.  Aussi 
bien,'  il  ne  faisait  point  de  psychologie.  Son  but  lui  limitait  la 
vue  :  il  avait  résolu  d'exécuter  Hottmann,  rien  ne  pouvait  pré- 
valoir là  contre.  Il  comptait  du  reste  que  «  le  juif  »  payerait, 
puis  payerait  encore  sur  nouvelles  intimidations  :  il  entendait  le 
plumer  brin  à  brin.  Que  les  tribunaux  osassent  s'immiscer  un 
jour  dans  ses  actes,  il  ne  l'admettait  pas  par  orgueil,  prétendant 
évoluer  dans  les  marges  du  Code,  et  sûr  qu'en  cas  d'accident 
mille  influences  intéressées  se  coaliseraient  pour  le  sauver.  Il  se 
retourna  vers  Raymonde  en  souriant. 

Éblouissamment  dévêtue  jusqu'aux  pointes  des  seins  prêts- 
à  jaillir  du  corsage,  un  ruban  pour  épaulette,  elle  rayonnait 
d'une  splendeur  de  chair  jeune  et  lisse,  gonflée  et  odorante  comme 
un  merveilleux  fruit.  Sa  robe  ne  paraissait  pas  tenir  à  elle,  par 
un  miracle  de  grâce  dans  l'impudeur,  et  il  semblait  qu'on  n'au- 
rait eu  qu'à  en  déplier  le  froufroutement  de  soie  neigeuse  pour 
qu'elle  apparut  tout  entière  comme  cette  Vénus  à  la  coqpiille, 
fresque  dont  la  copie  ornait  le  panneau,  entre  les  deux  dressoirs 
Renaissance.  Elle  dégustait  du  bout  de  sçi  petite  cuiller  plate  en 
vermeil  un  spoom  au  cherry  brandy,  avec  une  mine  gourmande 
qui  ravit  Le  Vigreux  d'admiration  sensuelle. 

—  Regardez  donc  Gilles,  souffla-t-elle  amusée. 

M.  d'Ambelles,  qui  était  verdâtre,  parut  éprouver  au  contact 
du  sorbet  un  affreux  mal  de  dents.  Le  côte  à  côte  de  sa  femme 
et  de  Le  Vigreux,  leur  évidente  intimité  lui  causaient  une  souf- 
france insupportable.  Son  avarice,  déçue  par  le  premier  bulle- 
tin de  l'agence  Trochart,  le  lancinait  aussi  :  pour  avoir  appris 
que  Raymonde  hier  avait  fait  trois  visites,  mangé  deux  tarte- 
lettes aux  fraises  et  bu  une  tasse  de  chocolat  au  Ritz,  qu'elle  avait 
renvoyé  Tauto  devant  une  maison  rue  des  Mathurins  d'où  elle 
n'était  pas  ressortie;  mais  il  y  avait  deux  issues^  on  s'en  était 


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VANITÉ.  751 

assuré,  —  et  puis  quoi  ?  C'est  sa  corsetière,  il  le  savait,  qui  habi- 
tait là,  —  un  total  de  quarante  francs,  prix  de  la  journée  d  ob- 
servation, plus  treize  francs  cinquante-cinq  de  frais,  fiacres, 
pourboires  à  un  concierge;  fichtre!  c'était  salé  !  Et  qui  prouvait 
que  Raymonde,  maligne,  ne  se  méfiât  pas  et  que  la  mèche  ne 
fût  brûlée?  M.  Trochart,  qui  avait  opéré  en  personne  au  risque 
d'une  pneumonie,  —  un  gros  homme  paterne  à  souple  allure 
d'ours,  aux  airs  mystérieux  et  à  la  voix  de  feutre,  —  convenait 
que  Madame  était  sur  l'œil  et  regai^dait  beaucoup  autour  d'elle. 
Aujourd'hui,  c'est  Le  Vigreux  que  M""'  Trochart  elle-même  filait: 
serait-on  plus  heureux?  —  Gela  pouvait  durer  des  mois, insinuait 
M.  Trochart  avec  une  malice  discrète  dans  les  yeux,  entre  ses 
grosses  paupières  à  bourrelets. 

Gilles  ne  trouva  de  diversion  à  son  amertume  qu'à  méditer 
le  carton  à  tranches  dorées  placé  devant  lui  :  après  les  chapons 
de  Bresse,  accompagnés  de  truffes  énormes  dont  l'arôme  domi- 
nateur emplissait  encore  la  salle,  on  allait  servir  des  bécasses 
au  foie  gras  et  la  salade,  dont  il  s'abstiendrait,  pour  reprendre 
par  compensation  du  chaud-froid.  En  avalant  son  verre  de  Clos- 
Vougeot,  caressant  au  palais  et  chaud  à  l'estomac,  il  s'avisa 
qu'il  était,  avec  Michel  Lorin  et  un  ou  deux  invités  de  remplis- 
sage, le  seul  qui  ne  portât  ni  ruban  ni  rosette.  Comment  Brévier, 
Raymonde,  avec  de  si  belles  relations,  ne  l'avaient-ils  pas  aidé 
a  se  faire  décorer?  Cela  lui  semblait  bien  dû.  Prosper  lui  chu- 
chotant d'un  ton  encourageant  :  «  Champagne!  »  il  acquiesça. 
Et  en  lui-même  le  vieux  maître  d'hôtel,  qui  agrémentait  tou- 
jours de  réflexions  personnelles  son  service,  ajouta:  «  Bois, 
bouffi,  ce  n'est  pas  toi  qui  régales.  »  Imperturbable,  il  répéta 
pour  M""*  Mascarnes  :  «  Champagne  !  »  en  monologuant  in  petto  : 
«  Mauvais,  ça,  pour  la  congestion,  grosse  femme  1  » 

La  conversation  s'était  échauffée  de  tout  le  bien-être  du  repas  ; 
des  petits  rires,  des  interjections  joyeuses  éclataient  ;  la  bien- 
veillance éclairait  les  visages,  sauf  celui  de  Trac,  condamné  par 
goût  et  métier  à  la  rosserie  noire.  Presque  tous  se  sentaient 
flattés  de  figurer  en  si  bonne  compagnie;  presque  tous,  dans  ce 
décor  de  luxe  et  ces  propos  de  convention,  fascinés  par  l'argent 
dont  ils  s'imaginaient  la  maison  pleine,  éprouvaient  une  jouis- 
sance délicate  et  supérieure,  comme  s'ils  en  devenaient  plus 
riches,  même  Mascarnes,  bohème,  ou  Trac,  pauvre,  qui  les  trois 
quarts  du  mois  vivait  à  crédit  chez  le  boucher  et  le  fruitier 


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752  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

D'être  là,  de  manger  aux  mômes  plats  que  l'ambassadeur  et  le 
ministre,  ils  se  sentaient  puissans,  heureux,  aveuglés  par  le  mi 
rage  de  la  vanité  plus  forte  que  tout. 

M"*  de  ^oyséon,  feignant  un  intérêt  rare,  tirait  de  Bré^^e^ 
des  détails  pittoresques  sur  les  Quatre  Saisons ^  se  récriait: 
((  Comment!  il  se  fabriquait  trois  cent  millions  d'échantillons, 
tant  que  cela?  —  Oui,  neuf  machines  sans  arrêt  débitaient  plus 
de  trente  mille  petits  rectangles  à  l'heure. 

—  Et  on  vole  beaucoup? 

—  On  arrête  un  millier  de  personnes  par  an,  on  tâche  de 
leur  éviter  le  commissaire.  Une  perquisition  à  domicile  permet 
aux  inspecteurs  de  rjBcouvrer  le  plus  gros  des  vols. 

—  Mais  il  faut  aux  habituées  des  poches  exprès  sous  leur 
jupe? 

Brévier  sourit  : 

—  Des  sacs,  vous  savez  comment  ça  s'appelle  ?  Des  kangou- 
rous. 

—  Ma  nouvelle  auto?  déclarait  le  marquis  Tolo  dont  les  yeux 
bridés  seuls  riaient  dans  l'impassible  visage;  mais  oui,  j'en  suis 
très  content  ! 

Et  il  spécifia  la  perfection  des  freins,  de  l'embrayage,  raconta 
qu'à  sa  première  sortie  il  avait  tamponné  un  veau  :  l'auto  ne 
s'en  était  pas  plus  ressentie  que  du  choc  d'un  papillon. 

—  Moi,  déclara  la  tante  Éloi,  je  défends  à  mon  chauffeur  de 
faire  plus  du  dix  à  l'heure.  Ça  le  rend  fou  de  désespoir,  cet  homme, 
mais  c'est  à  prendre  ou  à  laisser.  D'ailleurs  Kiki  déteste  aller 
vite. 

C'était  son  chien,  un  petit  griffon  hargneux,  le  seul  être 
qu'elle  aim&t,  mais  à  la  folie.  Roy-Chancel,  bel  homme  blondasse, 
en  demanda  des  nouvelles  et  cita  des  traits  extraordinaires  de 
l'intelligence  des  bêtes.  Mais  M"*  Éloi  Le  Martin  ne  l'écoutait 
qu'avec  une  mine  dégoûtée,  parce  qu*elle  le  considérait  comme 
un  imbécile  d'abord,  et  parce  que  du  haut  de  ses  millions  elle 
n'éprouvait  d'ordinaire,  pour  ceux  qui  se  permettaient  de  lui 
adresser  la  parole,  qu'un  mépris  à  peine  poli.  A  l'opposé  de  la 
plupart  des  femmes,  qui  s'abstenaient  de  boire  et  mangeaient  à 
peine,  au  régime  l'une  des  pâtes,  Tautre  des  légumes,  elle  dévo- 
rait à  toutes  dents  de  son  râtelier  neuf,  avec  un  air  de  défi  au 
docteur  Le  Dave,  qui  conseillait  le  jeûne  aux  autres  et  se  bour- 
rait de  petits  pois  au  velouté. 


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VANITÉ.  733 

Michel  Lorin,  buvant  coup  sur  coup  des  lampées  d'eau,  — 
toute  bouchée  lui  restait  dans  la  gorge:  comme  il  faisait  chaud I 
—  épiait  avec  horreur  ce  visage  de  Jézabel  bouffie.  Il  s'imagi- 
nait la  tante  Éloi  dépouillée  de  sa  perruque,  sa  chair  croulante, 
aussitôt  desserré  Tétau  de  la  robe  et  du  corset.  11  admirait  en 
elle,  d'une  répulsion  sarcastique,  le  sortilège  de  l'or  qui  même 
sali,  vicié,  sentant  la  bourbe  et  le  sang,  jette  un  trouble  impur 
en  l'âme  des  meilleurs,  suscite  des  fermens  d'acre  convoitise, 
ouvre  l'esprit  aux  vœux  meurtriers. 

Tant  que  son  humeur  fantasque  l'avait  tenue  brouillée  avec 
les  Brévier,  —  ils  vivaient  modestes  alors,  et  elle  les  écartait 
comme  des  gêneurs,  —  avec  quelle  clairvoyance  sa  nièce  Jeanne 
et  son  entourage  la  jugeaient,  dure,  fausse,  avare  !  Les  froisse- 
mens  et  l'inimitié  aidant,  avec  quelle  précision  sévère  on  rappe- 
lait les  malversations  du  mari,  ses  coups  de  Bourse  semant 
la  ruine  et  le  désespoir,  ses  spéculations  de  corsaire  ;  on  ne  se  ^ 
gênait  pas  pour  le  qualifier  de  filou  et  pour  taxer  à  opprobre  les 
millions  gérés,  après  sa  mort,  par  tante  Éloi.  Et  lorsque  celle- 
ci,  la  girouette  tournant,  risquait  une  risette,  se  rapprochait  de 
sa  nièce,  de  son  neveu  à  leur  tour  enrichis,  -la  réconciliation 
familiale  avait  emporté  rancœurs  et  blâme,  de  vieux  etattendris- 
sans  souvenirs  s'étaient  trouvés  ressurgir  à  point.  L'engouement 
de  la  tante  pour  Raymonde,  —  éclipsé  depuis,  mais   accom- 
pagné alors  de  beaux  cadeaux,  —  avait  modifié  l'opinion  sur  son 
compte.  De  très  bonne  foi,  d'aussi  bonne  foi  qu'au  temps  où  ils 
la  dénigraient,  les  bons  Brévier  lui  faisaient  fête ,  et  fête  à  Kiki 
auquel  on  réservait  des  biscottes  spéciales  achetées  Ghaussée- 
d'Antin.  Somme  toute,  la  tante  n'était  pas  responsable  des  pro- 
cédés arabes  de  ce  gueux  d'Éloi.  Pas  un  si  méchant  homme,  au 
fond...  Indulgens  aux  manies  de  la  vieille  despote,  prévenans 
envers  ses  caprices,  ils  s'efforçaient  de  lui  découvrir  du  mérite, 
influencés,  sans  s'en  rendre  compte,  par  l'appât  du  monstrueux 
héritage   qu'ils  escomptaient  de  la  façon  la  plus  naturelle  du 
xionde,  sans  sordide  cupidité,  en  bons  oère  et  mère,  au  profit 
iutur  de  leurs  filles. 

«  Mais  elle  ne  mourra  pas,  songeait  Michel,  elle  n'a  aucune 
xnaladie.  De  ceux  qui  sont  attablés  ici,  peut-être  disparaîtra- 
'ft-elle  la  depiière.  Et  à  quoi  sert-elle?  Que  de  bonheur  on  ferait 
^vec  cette  fortune  qu'elle  entasse  sous  elle  comme  le  crapaud  qui 
cîouve  le  trésor  de  la  caverne  1...  Comment  peut-elle,  avec  sa 
TOUS  zxzv.  -—  1906.  48 


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754  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

masse  de  boue  informe,  son  âme  hideuse,  tenir  par  là  race  et  la 
parenté  à  un  être  exquis  comme  Alice?  » 

Et  il  lui  fallait  un  grand  effort  pour  ne  pas  regarder  la  jeune  fille. 

VI 

Elle  portait  une  robe  blanche,  en  crêpe  de  Chine  brodé. 

Son  teint  blanc,  ses  yeux  d'un  bleu  singulièrement  profond 
et  qui  s'assombrissaient  certains  jours,  ses  cheveux  d'un  blond 
cendré,  la  jeune  harmonie  de  son  corps,  l'éclat  de  toute  sa  per- 
sonne dégageaient  une  fraîcheur  extraordinaire.  Tout  en  ressem- 
blant par  certains  traits  &  sa  mère  et  à  Raymonde,  elle  paraissait 
pétrie  d'une  substance  plus  pure  et  on  la  devinait  d'une  autre 
race.  L'impression  de  loyauté  qui  s'exhalait  de  son  visage  offrait 
une  surprise  délicieuse  et  reposante,  à  côté  des  mines  compo- 
sées, des  sourires  artificieux  des  autres  femmes.  En  elle  rien 
d'apptété,  de  factice;  la  force  contenue,  en  puissance,  d'une  na- 
ture généreuse  qui,  ne  pouvant  se  montrer  entière,  ne  se  donne 
pas  la  peine  de  se  travestir;  quelque  chose  de  noble  et  de  grave 
qui  attestait  la  réflexion,  le  jugement,  la  lutte  invisible  contre 
un  milieu  discordant. 

Elle  aussi  évitait  d'accorder  à  Michel  la  moindre  attention, 
mais  son  regard  malgré  elle  s'était  posé  une  ou  deux  fois  sur  le 
jeune  homme,  et  elle  n'en  avait,  rapporté  que  malaise  et  regret. 
Le  malentendu  persistait.  11  s'était  aggravé  de  deux  mots  d'ex- 
plication avant  le  repas.  Joyeuse  en  l'apercevant,  elle  lui  avait 
fendu  la  main  d'un  geste  amical  ;  elle  ressentait  encore  le  contact 
décevant  des  doigts  morts  de  Michel,  pis  qu'hostiles,  indifférens. 
Habituée  à  refouler  sa  sensibilité  vive,  elle  avait  pris  cet  air  de 
simple  dignité  qu'il  interprétait  souvent  comme  une  marque  de 
hauteur,  car  telle  était  la  complexité  d'émotions  de  leurs  ca- 
ractères inquiets,  qu'ils  ne  pouvaient  s'effleurer  sans  se  faire  mal 
et  se  rétractaient  comme  des  sensitives  blessées.  Consciente  de 
n'avoir  rien  à  se  reprocher,  surprise  de  voir  ses  bonnes  inten- 
tions méconnues,  elle  souffrait  en  silence,  tout  en  s'efforçant  de 
sourire  et  de  parler  aux  indifférens,  lorsqu'il  avait  manœuvré 
pour  lui  barrer  passage  dans  un  coin  du  salon  : 

—  Je  vous  dois  des  remerciemens,  vous  avez  pensé  à  mon  i 
avenir,  oui,  cette  place...  que  je  ne  puis,  qu'il  ne  me  convient 
pas  d'accepter. 


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VANITÉ.  756 

Et  goûtant  un  plaisir  cruel  à  voir  s'éteindre  sur  ce  beau 
visage  la  clarté  fugitive  qui  venait  d'y  naître,  il  avait  eu  la  du- 
reté d'ajouter  : 

—  Mais  c'est  de  votre  avenir  à  vous,  qu'il  s'agit  ce  soir.  Vous 
faites  bien  d'y  songer  :  recevez  tous  mes  complimens  pour  votre 
choix,  il  est  heureux. 

Elle  avait  rougi,  et,  sans  répondre,  elle  s'était  éloignée. 

Pendant  le  commencement  du  repas,  elle  n'avait  pu  penser  àt 
autre  chose,  indignée,  le  cœur  gros  :  quelle  misère  de  ne  pou- 
voir jamais  se  comprendre  !  Pourquoi  Michel  refusait-il  de  rem- 
placer Le  Dave  à  la  maison  de  santé  et  à  la  pouponnière  ?  Elle 
s'avoua  que  l'espoir  de  l'y  rencontrer  chaque  jour  en  commu-? 
nion  du  bien  à  faire,  car  elle  donnait  ses  matinées  à  des  fonc- 
tions volontaires  de  surveillante  et  d'infirmière  ;  oui,  cet  espoir 
surtout  avait  dicté  sa  démarche,  lorsqu'elle  avait  persuadé  son 
père  de  faire  appel  à  lui.  Que  Michel  fût  orgueilleux,  ingrat  (elle 
chassait  cette  idée,  obsédante  pourtant),  passe!  Mais  qu'il  fût  si 
rude  avec  elle,  de  quel  droit?  Cette  injustice  la  poignait.  Déjà  sa 
mère  la  voyait  d'un  mauvais  œil  s'imposer  ces  tâches  de  dévoue- 
ment hospitalier,  peu  compatibles,  estimait-elle, avec  leur  haute 
situation  mondaine.  La  défection  de  Michel  la  laissait  plus  faible 
et  plus  seule,  le  découragement  de  son  existence  lui  revint. 

Elle  regarda  sa  sœur,  qui  semblait  s*épanouir  du  bonheur 
de  vivre,  promenant  sur  la  table  son  regard  plein  d'assurance  et 
offrant  sa  belle  gorge  à  l'admiration.  Ce  n'était  pas  cependant 
des  satisfactions  pareilles  qu'elle;  pouvait  lui  envier,  surtout 
quand  ce  pauvre  Gilles  avait  l'air  si  morose.  Elle  regarda  sa  mère 
qui  semblait  toute  domination  et  orgueil,  et  reporta  tendrement 
sa  pensée  sur^son  père.  Un  instinct  l'avertit  qu'il  souffrait,  se 
sentait  vieux,  triste.  Seule,  dans  cette  maison,  elle  s'inquiétait 
qu'il  ne  prit  jamais  de  repos,  gagnât  de  l'argent  et  le  dépensât 
sans  compter.  Pauvre  père  !  Il  ne  semblait  pas  heureux,  lui  non 
plus.  Non,  il  n'était  pas  possible  que  cette  vie  creuse  fût  vraie, 
fût  saine,  tût  bonne.  Une  expression  hardie  gu'ellp  lut  sur  le 
visage  de  Le  Vigreux  contemplant  familièrement  Raymonde, 
blessa  son  âme  de  vierge  comme  si  pareil  regard  l^eût  visée;  et 
ce  n'était  pas  la  première  fois  qu'elle  éprouvait  cette  souffrance 
imprécise,  mais  tenace,  car  elle  aimait  Raymonde  et  eût  voulu 
toujours  pouvoir  l'approuver.  A  voir  sa  mère  rivaliser  de  jeu- 
nesse avec  des  femmes  de  quinze  ans  moins  âgées,  elle  fut  gônée 


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756  REVUE   DES   DEUX   3fONDES. 

dans  sa  pudeur  filiale,  blasée  cependant  sur  les  belles  épaules 
qu'exhibait  chaque  soir  M™*  Brévier.  Pour  la  centième,  *  la  mil- 
lième fois,  elle  se  sentit  étouffer  dans  ce  milieu  dont  les  dispa- 
rates la  choquaient,  où  ses  goûts  véritables,  ses  besoins  intelli- 
gens  ne  pouvaient  se  faire  jour,  où  il  fallait  qu'elle  partageât  la 
vie  des  autres,  respirât  une  atmosphère  pénible  à  ses  poumons. 

Elle  pensait  à  son  amie  Florence  qui  se  comportait  à  sa 
guise,  préparait,  seule,  à  Paris,  son  doctorat  es  lettres,  par  dis- 
cipline d'esprit,  et  sans  que  rien  l'y  forçât.  Mais  miss  Smolett, 
Anglaise,  était  libre.  Ce  qui  n'étonnait  point,  la  concernant,  eût 
choqué  d'Alice,  condamnée  comme  les  jeunes  filles  françaises  à 
vivre  sous  l'autorité  de  ses  parens  jusqu'à  ce  qu'elle  s'inclinât 
sous  celle  de  son  mari.  Et  elle  revoyait  leur  retour  en  tram 
après  le  cours  du  Collège  de  France,  le  bon  sourire  de  son  amie 
toujours  prête  k  la  réconforter,  le  charme  de  sa  voix  nette,  avec 
la  saveur  de  l'accent.  Elle  se  rappelait  qu'on  lui  avait  jalousé 
cette  affection  et  qu'on  ne  la  lui  avait  tolérée  que  parce  que  miss 
Smolett,  d'une  rigidité  de  tenue  toute  britannique,  possédait  par 
surcroît  la  clef  d'or,  le  talisman  qui  ouvre  toutes  les  portes. 

Sans  Florence,  sa  solitude  eût  été  intenable.  A  qui  se  con- 
fier? Les  préoccupations  de  sa  mère,  de  sa  sœur  étaient  si  étran- 
gères aux  siennes.  Son  père  si  bon,  si  tendre  au  fond,  à  peine 
l'apercevait-elle  aux  repas,  et  le  seul  être  vers  qui  sa  confiance 
eût  couru  d'élan,  Michel  mettait  une  vanité  à  demeurer  taquin 
ou  brusque,  jamais  ce  vrai  Michel  de  pitié  grave  qu'elle  savait 
se  pencher  au  chevet  des  malades,  se  courber  pensif  aux  re- 
cherches de  laboratoire.  Lui  demandait-elle  conseil  sur  une  lec- 
ture? D'un  air  ironique,  il  se  récusait.  Faisait-elle  appel  k  son 
savoir?  Il  ne  répondait  que  vaguement  et  vite.  Partageait-elle 
son  opinion?  EUe  devinait  ses  réserves.  Jusqu'à  leurs  silences 
qui  étaient  contraints  et  prolongeaient,  dans  un  malaise,  le  heurt 
inévitable  des  paroles.  A  son  oreille  tintait  le  compliment  d'in- 
sulte de  tout  à  l'heure  pour  ce  mariage,  et  ce  choix  «  heureux,  » 
avait-il  ricané. 

Et  qu'en  savait-il,  si  ce  choix  était  heureux  ou  non?  M.  d^^ 
Boyséon  du  moins  ne  l'avait  jamais  peinée,  froissée,  humiliée^  ^ 
Depuis  trois  mois  qu'ellç  le  rencontrait  banalement  dans  L  <^e 
monde,  il  ne  lui  avait  jamais  laissé  qu'une  impression  décevaa^^e 
sans  doute,  curieuse  d'inconnu,  mais  nullement  défavorable.  E^^ 
ce  moment,  alors  que  Michel   affectait  une  indifférence  déd^ 


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VANITÉ.  757 

gneuse,  le  jeune  officier  l'entourait  de  respects  attentifs  et 
galans.  Si  d'abord  il  lui  avait  presque  déplu,  un  peu  fat,  elle 
subissait  maintenant  le  prestige  qu'il  dégageait  en  sobre  frac  noir, 
brun,  maigre,  avec  son  profil  découpé  de  médaille,  son  temt 
d'ambre,  son  regard  d'une  langueur  altière. 

Il  parlait  voyages,  évoquait  en  anecdotes,  en  traits  saisissans 
pour  une  imagination  de  jeune  fille,  l'Afrique  coloniale,  la 
brousse,  les  cases  des  villages,  les  campemens  de  fièvre,  les 
coups  de  feu  sur  les  noirs,  pareils  à  de  grands  singes.  Il  avait 
tenu  aussi  garnison  en  Indo-Chine;  et  les  rizières,  les  pagodes, 
le  grouillement  du  peuple  jaune  s'animaient  d'une  vie  fantoma- 
tique dans  le  cerveau  d'Alice.  Elle  admirait  cette  existence  hors 
des  étroites  conventions  d'Europe  ;  elle  eût  aimé  de  tels  départs, 
et  les  périls,  hii  semblait-il,  ne  l'eussent  pas  effrayée,  aux  côtés 
d'un  compagnon  sûr. 

Elle  s'étonna  tout  à  coup  de  prendre  plaisir  à  sa  conversa- 
tion ;  elle  se  sentait  gagner  à  cette  séduction  où  se  dosaient  ha- 
bilement la  timidité  feinte  et  l'audace  contenue,  cette  séduction 
qui  avait  comme  des  antennes  invisibles  pour  pénétrer  une  sen- 
sibilité féminine.  Il  n'avait  d'abord  vu  dans  Alice,  aux  instances 
de  sa  mère,  que  la  dot;  il  découvrait  maintenant,  dans  la  jeune 
fille,  ce  caractère  personnel,  attrayant  et  fier  qu'il  n'avait  pas  vu 
aux  autres.  Sa  vanité  mise  en  jeu,  il  se  donna  la  peine  de 
plaire. 

Michel,  à  l'autre  bout  de  la  table,  eut  la  sensation  très  nette 
du  danger  qui  le  menaçait.  Alice  n'étant  pas  coquette,  la  vivacité 
de  sa  physionomie  ne  pouvait  être  attribuée  qu'à  l'intérêt  sincère 
inspiré  par  son  voisin.  Et  il  ne  put  contester  à  Boyséon  un  re- 
doutable prestige;  il  envia,  en  la  jugeant  antipathique,  sa 
beauté  ;  Michel,  à  tort,  s'était  toujours  cru  laid,  et  adolescent 
avait  cruellement  soufi'ert  de  cette  hantise. 

Un  sourire  d'Alice  à  Boyséon  et  tout  ce  qu'il  crut  y  lire  de 
tacite  sympathie,  l'exaspéra  soudain;  il  eut  envie  de  crier  à 
l'officier  :  «  —  Je  vous  défends  de  la  regarder  comme  vous 
faites  !  »  Une  jalousie  farouche  l'aveugla  ;  dans  un  éclair  rouge, 
il  fut  tenté  de  prendre  un  couteau  à  découper  et  de  se  jeter  sur 
son  rival.  L'insanité  folle  d'un  tel  acte,  sitôt  conçu,  le  refroidit. 
Quoi!  si  près  encore  de  la  brute!  La  furie  du  mâle  primitif 
injectait  son  cerveau  que  des  siècles  de  civilisation  auraient  in- 
fluencé et  affiné  en  vain!...  Il  se  tourna  vers  sa  voisine  de  droite 


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738  REVUE   DES  DEUX  MONDES. 

qui  était  M"*  Le  Vigreux,  surprit  l'expression  rapide  et  poignante 
de  son  regard  dirigé  sur  son  mari  et  Raymonde  ;  il  comprit 
réponse  délaissée,  trahie,  vivant  son  incessant  et  renouvelé 
martyre.  Il  respecta  cette  douleur,  et  s'adressant  à  sa  voisine  de 
gauche,  une  fort  jolie  rousse  divorcée,  se  mit  à  lui  parler  et  à 
rire  assez  haut  pour  qu'Alice  le  remarquât. 

D'abord  étonnée,  elle  se  persuada  bientôt  qu'il  la  voulait  pi- 
quer de  jalousie,  et  cette  attention  détournée  lui  fut  presque 
agréable.  Mais  comme  Michel,  trop  peu  souple  pour  ne  pas  pa- 
raître sincère,  même  s'il  jouait  la  comédie,  déployait  une  con- 
viction inquiétante,  son  amour-propre  blessé  la  rejeta  vers 
Boyséon,  dont  le  charme  viril  la  troublait  plus  qu'elle  n'aurait 
voulu.  Michel,  outré,  redoubla  d'amabilités  pour  sa  voisine  à 
laquelle  il  débitait  ces  complimens  excessifs,  auxquels  peu  de 
femmes  sont  insensibles. 

Ce  manège  dura  jusqu'au  moment  où,  M""'  Brévier  ayant  fait 
un  léger  signe  à  son  mari,  on  se  levait  de  table.  Alice  et  Michel 
se  dévisagèrent  alors  comme  des  ennemis,  et  tandis  qu'il  offrait 
son  bras  à  M""'  Le  Vigreux,  la  jeune  fille  passa  grave,  devant  lui, 
au  bras  de  Boyséon  dans  un  lent  et  cérémonieux  défilé  qui  en 
évoquait  un  autre,  solennel,  au  son  des  grandes  orgues^  scandé 
par  la  hallebarde  d'un  suisse  galonné. 

/vu 

Au  salon  attendaient  déjà  quelques  familiers,  Laroze,  entre 
autres,  Tex-sociétaire  de  la  Comédie-Française,  dont  la  fugue 
au  Vaudeville  défrayait  à  grand  bruit  la  presse  et  les  salons.  Sa 
face  glabre  se  modelait  en  contours  vigoureux  :  regards  et  sou- 
rires étaient  du  meilleur  Régence  ;  toute  sa  personne,  replète 
pour  un  grand  premier  rôle,  exprimait,  jusque  dans  la  dignité 
du  ventre,  le  noble  contentement  de  soi.  Il  avait  donné  autrefois 
des  leçons  de  déclamation  à  Raymonde,  très  douée,  et  à  Alice 
inapte  k  s'extérioriser,  mais  dont  l'articulation  tou,t  de  même 
était  nette.  On  devait  le  consulter  ce  soir  pour  une  comédie 
d'amateurs  qu'il  s'agissait  de  monter,  ou  une  pantomime  ;  on 
n'était  pas  décidé. 

Le  docteur  Le  Dave,  ramenant  sa  mèche  cosmétiquée,  pro- 
menait sur  le  cercle  des  femmes  un  regard  de  pacha  dans  son 
harem  ;  ne  connaissait-il  pas  les  secrets  de  cette  clientèle  d» 


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VANITÉ.  759 

choix,  secrets  du  corps,  secrets  de  Tâme?  Combien  d'entre  elles 
l'avaient  pris  pour  confesseur  1  Mascarnes  contemplait  avec  bien- 
veillance le  piano  où  tout  à  l'heure  on  allait  le  traîner  :  «  Cher 
maître,  le  finale  de  Terpsichorel  »  Trac,  un  mauvais  sourire  on 
coin,  notait  pour  les  reporter  sur  son  calepin  le  nez  courbe  de 
M"'  Hottmann  et  les  épaules  de  M°*  Leloup  d'Ygré,  qui  avaient 
la  rigidité  d'un  portemanteau  de  bois.  Le  café  servi,  des  groupes 
se  formaient,  les  fumeurs  résolus  s'esquivaient.  Raymonde,  qui 
allumait  une  cigarette  au  cigare  de  son  mai*i,  • —  Gilles  s'était 
approché  exprès,  —  l'entendit  murmurer,  tout  blême  de  fureur 
rentrée  : 

—  Surveillez- vous.  Votre  attitude  me  déplaît  souverainement 
ce  soir. 

Elle  pirouetta  : 

—  Ce  que  je  m'en  fiche  ! 

Et  d'Ambelles  n'eut  que  le  temps  de  sourire  à  la  brune 
M"*  Roy-Chancel,  qui,  par  un  à-droite  preste,  se  plaçait  devant 
lui,  un  verre  de  liqueur  aux  doigts  : 

—  Un  peu  de  chartreuse,  monsieur? 

Il  accepta,  s'inclinant,  et  fila  faire  sa  cour  à  Morande  très 
entouré,  qui  dissertait  sur  les  élections  prochaines.  Pendant  ce 
temps,  Raymonde,  tout  tranquillement,  rejoignait  Le  Vigreux 
au  bout  des  salons,  dans  la  petite  serre  où  il  l'attendait,  après 
avoir  fait  la  nuit  en  tournant  le  déclic  de  l'électricité. 

—  C'est  vous,  ami... 

—  C'est  moi  ;  l'ai-je  assez  attendue,  cette  minute  ! 

Il  lui  saisit  les  mains,  avec  une  douceur  puissante  l'attira  sur 
le  divan  où  il  était  assis  ;  leurs  genoux  se  touchèrent  ;  d'un  bras 
il  lui  enlaça  la  taille  :  elle  reçut  sur  sa  nuque  ronde,  là  où 
mouraient  les  frisons  d'or,  un  baiser  appuyé,  tendre  et 
brûlant. 

—  Marc,  finissez...  On  vient. 

Elle  se  dégageait,  troublée  ;  il  la  retint. 

—  Ecoutez,  ce  supplice  ne  peut  durer  ;  il  faut  que  je  vous 
voie,  il  faut  que  je  vous  parle  ! 

—  Mais  vous  me  voyez,  vous  me  parlez,  vous  m'écrivez 
même,...  ajouta-t-elle  avec  une  coquetterie  tendre. 

—  Raymonde,  ayez  pitié  de  moi,  tenez  enfin  votre  promesse, 
venez  demain  ! 

Elle  connaissait  l'endroit,  un  pied-à-terre  rue  du  Gînéral- 


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760  REVUB  DES  DEUX  MONDES. 

Foy,  un  bijou  d'appartement  ouaté,  feutré,  plein  de  meubL 
anciens  et  de  fleurs  rares.  Une  seule  fois  elle  y  était  allée,  en 
était  sortie  à  son  honneur.  Mais  depuis,  la  passion  de  Le  Vigreux 
grondait,  impérieuse  :  le  péril  certain  l'attirait,  Téloignait;  elle 
ne  voulait  pas  succomber  encore,  elle  ne  savait  même  pas  si  elle 
succomberait.  Oui,  peut-être,  un  jour...  Mais  se  sentir  désirée 
avec  cette  ardeur  était  si  délicieux  qu'elle  en  prolongeait,  d'ins- 
tinct, la  sensation  voluptueuse  et  acre. 
Il  rimplorait  : 

—  Promettez,  demain,  à  cinq  heures? 

—  Eh  bien!  oui... 
Alors  il  balbutia  : 

—  Oh  !  que  vous  êtes  bonne  ! 

Et  comme  elle  se  levait,  elle  dut  se  rasseoir,  retenue  de 
force  :  une  bouche  volontaire  cherchait  ses  lèvres  qu'elle  ne  put 
détourner  à  temps  :  défaillante,  elle  sentit  que  sa  promesse  se 
scellait  au  plus  frémissant,  au  plus  partagé  des  contacts. 

Quand  elle  se  fut  évadée,  ombre  blanche  vers  la  lumière,  Le 
Vigreux,  d'une  main  un  peu  nerveuse,  refit  l'électricité  dans  Va 
serre,  consulta   sa   montre.    Demain  lui  apparut  éblouissant  * 
Hottmann,  Raymonde...  Il  frappait  à  mort  un  ennemi,  et  ^ 
femme  qu'il  aimait  viendrait  à  lui...  ^^ 

Cependant,  inquiet  du  visible  abattement  de  Brévier,  quf^^ 
assis  dans  un  coin  de  la  bibliothèque,  entretenait  le  marqui^^ 
Tolo,  Michel  s'apprêtait  à  interrompre  leur  conversation,  quand"'^ 
Alice  vint  k  lui  à  voix  basse  : 

—  Michel,  voudriez-vous  répondre  au  téléphone?  C'est  la 
seconde  fois  que  M.  Hottmann  réclame  mon  père. 

Mais  Brévier  avait  entendu,  sursauté...  Profitant  de  ce  que 
M"^  de  Boyséon,  son  face-à-main  braqué,  s'avançait  en  invento- 
riant au  passage  le  grand  bureau  plat  en  marqueterie  de  bois 
satiné  et  à  bronzes  dorés,  —  une  merveille,  digue  du  Louvre!  — 
il  dit  à  l'ambassadeur  : 

—  Montrez  donc  à  la  générale  mon  groupe  de  vieux  Chine, 
que  vous  appréciez  tant. 

Et  il  s'esquiva  vers  une  petite  pièce  qu'il  appelait  son  caphar- 
naûm  et  où  il  s'exilait  aux  heures  de  fatigue  :  un  réduit  meublé 
avec  de  vieilles  choses  familiales,  rebuts  de  sa  vie  d'autrefois, 
un  coin  dont  la  simplicité  le  reposait  du  luxe  ambiant.  Il  tapota..^ 
le  clavier  et,  décrochant  les  étriers,  se  pencha  sur  l'appareil  : 


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VANITÉ.  761 

—  C'est  vous,  Hottmann?  Oui,  je  suîs  là,  je  suis  seul,...  vous 
pouvez  parler;  qu'est-ce  qu'il  y  a? 

Insensiblement  sa  voix  s'énervait,  s'altérait,  en  écho  k  telle 
d'Uottmann,  parvenue  si  changée  qu'il  lui  semblait  apercevoir, 
penché  sur  la  plaque,  un  Hottmann  inconnu.  Ah!  cette  gène 
pour  respirer  !  Cette  angoisse  au  cœur,  tous  ses  mauvais  pressen- 
timens...  Il  reprit  : 

—  Est-ce  que  vous  entendez?...  Je  vous  demande  ce  qu'il 
y  a?...  Est-ce  que  vous  êtes  malade?  Pourquoi  n'êtes- vous  pas 
venu  dîner? 

Alors,  la  voix  invisible  et  présente,  la  voix  lointaine  et  bi 
zarre  répondit  : 

—  Est-ce  que  Le  Vigreux  est  là? 

—  Oui,  pourquoi?  Vous  voulez  lui  parler? 

Un  éclat  de  rire  sardonique  tinta  aux  oreilles  de  Bréyier 
épeuré,  et  la  voix  reprit  : 

—  C'est  une  fameuse  canaille,  mais  ça  m'est  égal,  je  ne  lirar 
pas  demain  matin  La  Vie. 

—  Pourquoi? 

De  nouveau  le  petit  rire  sinistre  : 

—  Je  tire  à  tout  le  monde  ma  révérence.  Allô  !  vous  m'en- 
tendez?... Je  vous  fais  mes  adieux,  Brévier... 

Est-ce  qu'Hottmann  devenait  fou?  Il  crut  le  voir,  pâle,  gri- 
macer de  sa  face  de  hibou  jaune,  soudain  ravagée.  Il  balbutia  : 

—  Quoi...  Quoi?...  Est-ce  que  vous  partez? 

—  Oui,  je  vais  me  tuer,  dans  un  instant...  Vous  ne  demandez 
pas  pourquoi  ?  Vous  le  saurez  assez  tôt. 

—  Les...  Hottmann!  Les..,  Quatre  Saisons  !  Non  !  Ce  n'est  pas 
cela  !  Mon  Dieu  ! 

—  Si  !  le  krach  !  Un  beau,  un  splendîde  krach,  tout  y  passo 
moi,  vous,  Roy-Chancel.  Ah!  ah!  ah!...  Désolé,  mon  ami, 
désolé...  C'est  comme  ça.  Aussi,  plus  d'Hottmann!  Fini,  bon 
soir!... 

—  Hottmann  !  Allô  !  Répondez-moi  donc  ! 

Le  silence...  Hagard,  décomposé,  suant  à  grosses  gouttes, 
Brévier  hurla  : 

—  Voyons,  c'est  une  plaisanterie!  Hottmann!...  Cochon? 
Voulez-vous  répondre  ! 

Rien...  Il  sonnait,  appelait  en  vain  avec  une  fureur  croissante, 
un  désespoir  insondable.  Il  avait  saisi  l'appareil  à  le  briser,  s'y 


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762  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

cramponnait   comme   un  noyé,  quand  Michel,  effrayé  par  les 
éclats  de  voix,  parut  : 

—  On  va  vous  entendre,  parrain!...  Qu'avez-vous? 

—  Ah!  mon  petit... 

Brévier  s'affala  dans  un  fauteuil,  puis  se  redressant  d'un  bond, 
une  main  à  sa  cravate,  car  il  étouffait  : 

—  Cours  chez  Hottmann,  va,  va  vite...   Il  dit  qu'il  va  se 
tuer...  C'est  impossible;  non,  j'y  vais  avec  toi,  j'y  vais... 

Dans  son  trouble,  il  ne  trouvait  pas  son  chapeau;  mais  ses 
jambes  fléchirent,  il  retomba,  fauché,  sur  un  fauteuil  : 

—  Je  ne  puis  pas,  va  seul...  Que  personne  ne  se  doute... 
Non!  Par  l'escalier  de  service,  mais  va  donc! 

Et  il  poussa  un  juron  d'impatience.  Seul,  il  jeta  un  long 
regard  hébété  sur  la  petite  pièce,  le  téléphone  muet,  les  meubles 
bourgeois,  les  livres  brochés  d'une  étagère,  tous  usés.  Un  pastel 
de  sa  femme  lui  souriait  au  mur,  entre  deux  photographies, 
Raymonde,  Alice  :  toute  sa  vie,  la  raison  d'être  de  ses  efforts,  de 
l'immense  œuvre  qu'il  avait  mis  debout  et  qui  s'écroulait.  Il  ne 
pouvait  y  croire...  En  vain  la  voix  d'Hottmann  lui  vrillait  le 
tympan,  lui  lacérait  le  cœur,  non,  c'était  un  absurde  cauchemar,  ce 
n'était  pas  possible. Qu'est-ce  qu'il  voulait  dire  avecLeVigreux?... 
Et  comment  Les  Quatre  Saisons?.,,  Il  aurait  dû  y  aller,  s'il  y  cou- 
rait? Jamais  il  ne  supporterait  cette  attente,  mais  si  atroce 
qu'elle  fût,  il  sentit  qu'elle  lui  était  encore  un  répit,  la  minute 
d'espoir,  de  doute,  laissée  au  condamné.  Voyons,  où  en  était-il? 
Le  krach?  le  krach...  Ce  mot,  avec  un  déchirement  tumul- 
tueux, un  fracas  de  ruine  se  répercutait,  terrible,  en  sa  cervelle. 
Hottmann  ne  se  tuait  pas  sans  raison,  môme  si  un  journal  l'at- 
taquait, pour  un  chantage,  des  menaces  :  il  fallait  qu'il  fût  ac- 
culé à  la  catastrophe,  au  déshonneur,  à  des  responsabilités 
pénales;  il  avait  dû  jouer  à  la  Bourse,  perdre  les  millions  con- 
fiés à  sa  probité  ;  et  l'autre,  ce  malheureux  Roy-Chancel  qui  ne 
soupçonnait  rien...  «  Mais  moi-môme,  je  perds  tout!  Ma  fortune, 
celle  des  miens...  La  pauvreté,  demain,  pour  Elles!  Et  je  suis 
trop  vieux  pour  leur  refaire  une  autre  existence  !  La  pauvreté, 
elles  qui  en  ont  horreur...  Et  le  bruit,  le  scandale,  la  hpnte...  »> 

Il  attira  une  carafe  et  un  verre  d'eau,  but  machin  xlement.  Il 
lui  semblait  qu'il  avait  dans  la  tète  une  batteuse  mécanique;  et 
puis,  cette  suffocation  croissante,  ces  élancemens...  Ah!  ma  foi, 
une  bonne  et  courte  maladie  le  tirerait  de  là  :  mourir,  ouf!  on  ne 


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VANITÉ.  763 

souffre  plus!  Mais  Elles!...  Sa  pensée,  tâchant  en  vain  de 
s'évader,  revenait  sans  cesse  à  ses  femmes;  il  pensa  au  bracelet 
de  perles  qu'il  avait  acheté  à  Jeanne.  Il  se  rappela  qu'il  avait 
promis  à  Gilles  un  chèque  de  vingt  mille  francs;  il  murmura  : 
«  C'est  drôle  !  »  La  pauvreté,  jamais  Jeanne,  Raymonde  ne  la 
supporteraient.  Et  Alice,  innocente,  quel  triste  avenir  pour  elle  I... 
Cette  idée  I^  broyait. 

Il  eut  un  geste  de  lutteur  terrassé,  tendit  les  poings.  Avec 
cela  qu'il  se  laisserait  écraser  sans  combattre;  il  fallait  voir,  sa- 
voir. La  situation  n'était  peut-être  pas  aussi  désespérée.  Mais 
avait-on  idée  de  sa  crédulité?  Comment  avait-il  pu  engouffrer 
aux  mains  frauduleuses  d'Hottmann  tout  ce  qui  lui  appartenait 
et  même  ce  qui  ne  lui  appartenait  pas,  le  patrimoine  entamé  de 
Gilles?  Il  eût  voulu  se  casser  la  tête  contre  les  murs  :  vieil  idiot» 
triple  buse!  Et  Michel  qui  ne  revenait  pas!  Il  fallait  le  temps, 
pourtant.  D'ici  à  l'hôtel  de  l'avenue  des  Champs-Elysées,  aller, 
retour...  Si  Hottmann  avait  menti:  se  tuer,  lui...?  filer,  à  la 
bonne  heure!  Peut-être  roulait-il  vers  la  gare  du  Nord,  la  Bel- 
gique obligatoire...  Qui  sait!  Une  mystification  stupide,  dont  il 
aurait  le  mot  tout  à  l'heure...  Si  rien  de  tout  cela  n'existait...  Il 
eut  un  soupir  d'allégement  à  ce  rêve  insensé. 

—  Vous  êtes  souffrant,  petit  père? 

Dans  le  cadre  de  la  porte  apparaissait  Alic6,  inquiète,  et  qui, 
le  voyant  bouleversé,  s'élança. 

—  Ce  n'est  rien,  ma  chérie...  J'ai  eu  un  étourdissement,  la 
chaleur...  Je  vais  tout  à  fait  bien. 

Elle  lui  présentait  un  flacon  de  sels. 

-^  Non,  je  t'assure...  Et  la  preuve,  je  viens  avec  toi... 

Il  ne  pouvait  plus,  sans  devenir  fou,  rester  dans  cette  soli 
tude  et  cet  abandon.  Si  cruelle  que  lui  fût  la  présence  de  sa  fille 
en  un  pareil  moment,  il  y  prenait  une  àmère  douceur.  Jamais 
Alice  ne  lui  avait  paru  aussi  belle;  il  la  contempla  avec  une 
adoration  si  profonde  qu'elle  en  fut  remuée  comme  d'un  pressen 
timent  : 

—  Papa,  vous  ne  me  cachez  rien? 

—  Mais  non,  mon  enfant...  Retournons  près  de  nos  invités.  . 
Et  il  eût  envie  de  pleurer,  car  il  venait  de  se  représenter  les 

Boyséon,  ce  mariage  rêvé  par  sa  femme,  et  aussi  le  sort  de 
Raymonde,  si  incertain,  avec  Gilles...  Mais  ce  qui  lui  fut  le  plus 
amer,  ce  fut  d'apercevoir  Jeanne  Brévier  et  M"*°  Hottmann,  qui 


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764  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

causaient  amicalement  chiffons,  dans  un  groupe  animé,  sous  les 
yeux  froids  de  la  tante  Éloi  en  train  de  digérer.  La  tante  Éloi! 
Elle  était  si  riche!  Si  elle  voulait!...  Une  autre,  on  eût  pu  faire 
appel  à  ses  sentimens  de  famille,  à  sa  bonté;  mais  elle,  autant 
s'adresser  à  un  mur;  et  Brévier,  regardant  autour  de  lui,  ne 
voyait  (fu'indifférens  et  étrangers,  amis  de  parade,  parasites  de 
luxe.  Ces  salons  pleins  et  où,  de  minute  en  minute,  des  hommes 
en  habit,  des  femmes  décolletées  entraient  le  sourire  aux 
lèvres,  au  jeu  des  portes  ouvertes  à  deux  battans  par  Prosper,  il 
les  pressentit  vides,  dépouillés,  car  le  malheur  n'a  point  d'amis. 
Il  chercha  Le  Vigreux,  ne  Taperçut  pas,  il  venait  de  partir.  Ce- 
pendant on  entourait  Laroze,  on  le  suppliait  de  dire  une  de  ces 
fables  de  La  Fontaine  où  il  excellait,  donnant  à  vingt  vers  l'im- 
portance d'un  drame  entier.  Il  se  récusait,  comptant  avec  les 
adjurations  jusqu'au  moment  où  son  tact  et  sa  vanité  ne  lui  per- 
mettaient plus  de  se  défendre.  Alors  il  se  campa  devant  la  che- 
minée, promena  ses  yeux  sur  la  brillante  réunion,  s'assura  que 
le  ministre  l'écoutait,  et  commença  : 

Le  Loup  et  V Agneau, 


Un  agneau  se  désaltérait 
Dans  le  courant  d'une  onde  pure... 


Brévier  l'écoutait  avec  une  stupeur  d'enfant,  en  écarquillant 
les  yeux.  11  se  revoyait  enfant,  récitant  cette  fable  à  ses  parens, 
dans  l'humble  échoppe  à  l'odeur  de  marée  ;  des  filets  bruns 
étaient  accrochés  au  plafond,  la  soupe  au  poisson  cuisait  dans 
l'àtre,  et  on  entendait  au  dehors  les  bruits  du  vieux  port  de  Mar- 
seille, barriques  'qu'on  roule,  sacs  qu'on  décharge,  claquement 
de  rames  dans  l'épaisse  eau  verte.  Un  brouhaha  d'exclamations 
ravies  et  d'applaudissemens  discrets  le  tira  de  cette  torpeur. 
Laroze  souriant  s'inclinait,  de  très  haut.  Maintenant,  c'est  Mas% 
carnes  qu'on  venait  chercher  ;  il  |se  défendait  pour  la  forme  : 
«  —  Cher  maître,  le  finale  de  Terpsichore!  »  Des  accords  réson^» 
nèrent,  durement  plaqués,  révulsant  les  fibres  de  Brévier.  Non, 
se  répéta-t-il,  ce  n'est  pas  possible  !  Et  il  souhaitait  maintenant 
que  Michel  ne  revint  pas,  mais  aussitôt  cette  incertitude  lui  de- 
vint un  supplice.  Il  regardait  la  mine  satisfaite  de  Roy-Chancel 
caressant  sa  barbe  blonde,  et  aussi  le  teint  reposé,  les  grasses 


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YANITÉ.  765 

épaules,  Tair  heureux  de  M°*  Hottmann  ne  souççonnant  rien, 
alors  qu'à  cette  minute  peut-être...  Il  remarqua  que,  derrière 
son  éventail,  Jeanne  contenait  une  envie  de  bâiller.  Parbleu,  elle 
était  rasante,  cette  musique  ;  et  tout  à  Theure  tout  le  monde  se 
pâmerait  !  Le  mensonge  de  cette  vie  frivole  Técœura.  Eiaît-ce 
assez  bête?  On  travaille,  on  vieillil,  on  meurt  :  pourquoi?  Pour 
lamusement  imbécile  des  snobs.  Il  entrevit  une  petite  maison  de 
campagne,  retirée  dans  un  bois  de  pins,  face  à  la  mer  violette  et 
au  ciel  éclatant,  la  retraite  du  sage.  Mais,  tout  à  coup,  voilà  que 
Michel,  entré  sans  bruit,  le  regardait...  Il  n'avait  pas  lair  trop 
agité,  il  semblait  même  calme.  Brévier  le  rejoignit  dans  le  bou- 
doir de  glaces  : 

—  Eh  bien  ? 

Michel  murmura,  avec  l'angoisse  du  coup  qu'il  portait  et  le 
regret  cuisant  de  ne  pouvoir  l'atténuer  : 

—  Hottmann  s'est  empoisonné. 

—  Non  I 

—  Il  venait  d'avaler  de  l'aconitine  cristallisée  en  pilules  : 
rien  à  faire,  mort  en  trois  minutes  ! 

Alors  tout  était  vrai?  L'effondrement,  la  ruine,  l'immense 
remous  de  l'écueil  sur  lequel  on  sombre  à  pic  ! 

Ce  qui  suivit  fut  affreux  :  Brévier  étendit  les  bras  ;  une  dou- 
leur indicible,  les  affres  d'une  passion  l'étreignirent.  Il  eut  le 
visage  suffoqué  de  l'homme  pris  dans  un  éboulement,  tassé  sous 
une  pierre  énorme.  Sa  bouche  et  ses  yeux  s'ouvrirent  démesu- 
rément. Incapable  de  bouger,  paralysé  de  la  tête  aux  pieds,  il 
sentit  en  pleine  lucidité  la  vie  s'enfuir  de  son  être.  Michel  l'avait 
saisi  à  pleins  bras;  il  se  fit  un  tumulte,  des  cris  partirent,  le 
piano  s'arrêta,  des  femmes  éplorées  s'élancèrent. 

Brévier  venait  de  mourir,  foudroyé  par  l'angine  de  poi- 
trine. 

Paul  et  Victor  Marguerittc. 
{La  deuxième  partie  au  prochain  numéro.) 


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MADAME ' 

MÈRE   DU  RÉGENT 


I 

SA  FAlilIiLE.  —  L'AIiLEMAGNB  APRÈS  LA  GUERHE  DS 
TRENTE  ANS.  —  ENFANCE  ET  PREMIÈRE  JEUNESSE 


Madame,  Duchesse  d'Unéans  et  mère  du  Régent,  passait  sa 
vie  k  écrire  des  lettres  :  à  ceux  de  ses  parens  qu'elle  connaissô^"^^ 
et  à  beaucoup  d'autres  qu'elle  n'avait  jamais  vus  ;  à  ses  amis,  ^^ 
familiers,  ses  gens  d'affaires  et,*  suivant  son  expression,  «  to^^ 
ce  qui  se  présentait.  »  Dans  sa  jeunesse,  elle  s'était  partagée  etx*^® 
son  encrier  et  les  plaisirs,  ou  les  corvées,  de  la  cour  de  Fraix^^^* 
Avec  les  années,  la  correspondance  lui  dévora  ses  heures  l'c»-*® 
après  l'autre,  et  elle  en  vint  à  écrire  jusqu'à  dix  ou  douze  lett*^^ 
par  jour,  lyant  chacune  jusqu'à  vingt  ou  trente  pages  d'un  i:^^' 
mense  papier  à  la  mode  du  temps.  Il  en  partait  pour  Tétraagç^'' 
par  tous  les  courriers  et  toutes  les  occasions  sûres.  Pour     1^ 
courtes  distances,    comme  de  Versailles  ou  de   Saint-Cload     i 
Paris,  il  en  partait  du  matin  au  soir,  portées  par  deux  ou  tr<yis 
jeunes  pages  dont  c'était  l'unique  occupation.  Ces  innombrable^ 
paquets  allaient  apprendre  à  la  France  et  à  l'Europe,  avec  force 
détails  et  répétitions^  de  quoi  Son  Altesse  royale  avait  ri  ou  pleura 

ii)  Tou9  droits  de  reproduction  réservés  pour  tous  pays. 
Published  Odober  fifteenth  1906,  Privilège   of  copyright  in  the  United  States 
<i6ened  under  tàe  Act  ofiproved  march  third  i905  by  Ârvède  Banne. 


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MADAME.  767 

ce  jour-là.  Quelquefois,  on  y  lisait  aussi  comment  allaient  les 
affaires  du  roi  de  France  dans  l'opinion  de  sa  belle-sœur. 

C'est  par  millierâ  que  ses  larges  feuillets,  couverts  de  son 
écriture  décidée,  se  retrouvent  aujourd'hui  dans  les  archives 
publiques  ou  privées  des  différens  pays.  Nous  n'en  connaissons 
en  France  que  des  miettes  ;  mais  les  Allemands  sont  mieux 
pourvus.  Plusieurs  des  grandes  correspondances  de  Madame, 
celles  qui  ne  chôment  jamais  et  où  elle  dit  «  tout  ce  qui  lui  passe 
par  la  tète,  »  se  trouvaient  naturellement  dans  son  pays  d'ori? 
gine,  où  elle  avait  sa  famille  et  ses  amitiés  d'enfance.  Il  ne  pou- 
vait être  question  de  les  imprimer  en  entier  ;  les  redites  conti- 
nuelles et  le  flot  des  bavardages  auraient  rebuté  le  lecteur.  D'un 
autre  côté,  rien  de  ce  qui  touche  la  mère  du  Régent  n'est  indiffé- 
rent à  ses  compatriotes,  parce  qu'elle  leur  fait  honneur,  étant 
une  figure  originale,  et  aussi,  —  ils  ne  s'en  cachent  point,  —  à 
cause  de  l'âpreté  de  ses  jugemens  sur  la  France  et  les  français. 
Ses  éditeurs  allemands  lui  ont  donc  fait  la  partbell^.  Ils  ont  tiré 
des  lettres  mises  à  leur  disposition  par  des  propriétaire  g^n^ 
reux  tout  ce  qui  renseignait  sur  la  vie  de  leur  princesse)  ;$ur/se8 
entours,  ses  joies  et  ses  peines,  ses  idées,  ses  passions,  ses  haines 
vigoureuses  et  fidèles.  A  l'heure  présente,  malgré  leurs  larges 
coupures  (1),  malgré  ce  qui  dort  encore  dans  des  cartons  igno- 
rés ou  inaccessibles,  il  n'y  a  peut-être  pas  un  autre  personnage 
historique  sur  lequel  il  reste  aussi  peu  à  apprendre  que  sur 
Madame  (2). 


(1)  Wolfgang  Menzel,  l'éditeur  du  vol.  I  des  lettres  aux  raugraves,  dit  dans  son 
Introduction,  p.  xiii  :  —  «  On  n'a  pu  donner  ici  qu'environ  un  tiers  de  l'ensemble.  » 

(2)  Bibliographie  :  Memoiren  der  Herzogin  Sophie  nachmals  KurfUrstin  von 
ïïannover,  éd.  par  le  docteur  Adolf  Kôcher  (Leipzig,  1  vol.,  in-8*,  1879,  Hirzel).  — 
Briefwechsel  der  Herzogin  Sophie  von  Hannoveir  mit  ihrem  Bruder,  dem  Kurfiirsten 
Karl  Ludwig  von  der  Pfalz,  etc.,  éd.  par  Ed.  Bodemann  (Leipzig,  1  vol.  in-8*,  ISSUt 
Hirzel).  —  Aus  den  ^riefen  \der  Herzogin  Elisabeth  Charlotte  von  Orléans  an  diê 
KurfUrstin  Sophie  von  Bannover,  éd.,  par  Ed.  Bodemain  (Hannover,  2  vol.  in-8% 
1891,  Hahn'sche  Buchhandlung).  —  Briefe  der  Herzogin  Elisabeth  Charlotte  von 
Orléans  à  A.  K.  von  Harling^  etc.,  éd.  par  Ed.  Bodemann  (Hannover  et  Leipzig, 
4  vol.  in-8-,  1895.  Hahn'sche  Buchhandlung).  —  Briefe  der  Herzogin  Elisabeth  CAar- 
lotte  von  Orléans,yo\,  6,  88,  107,  122,  132, 144  et  157  des  publications  de  la  Liilera 
rischen  Vereins  in  Stuttgart,  éd.  par  W.  Menzel  et  L.  Holland,  7  vol.  in-S",  18i3- 
1881. —  Schreiben  des  Kurfiirsten  Karl  Ludwig  von  der  Pfalz,  etc.,  1  vol.  in  8, 
n«  167  de  la  même  série.  —  Briefe  der  Herzogin  Elisabeth  Charlotte ^  etc.,  an 
Etienne  Potier,  etc.,  1  vol.  in-8*,  n*  231  de  la  même  série.  {Nota.  Les  publicatiom 
de  la  Litterarischen  Vereins  de  Stuttgart  ne  sont  pas  dans  le  commerce.)  Franzê^ 
sische  Geschichte,  vol.  VI,  de  Léopold  Ranke.  (Ce  volume  ne  contient  que  de$ 
lettres  de  Madame),  Stuttgart,  1879,  Cotta.  —  Deutsche  Geschichte  im  Zeitaltet  ter 


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768  REVUE  DBS  DEUX  MONDES. 

L'heure  est  donc  venue  de  retracer  la  carrière  de  rAllemanv 
la  plus  allemande,  et  la  plus  rebelle  aux  influences  étrangères 
qui  ait  jamais  existé.  L'un  de  ses  éditeurs,  le  grand  historiea 
Léopold  Ranke,  écrivait  à  ce  propos  dans  sa  préface  :  «  L'incom- 
patibilité d'alors,  entre  la  nature  des  Allemands  et  celle  des 
Français,  ne  s'est  exprimée  nulle  part  d'une  façon  aussi  caracté- 
ristique que  dans  ses  lettres  (1).  »  J'ai  bien  peur  que  le  mot 
«  d'alors,  »  qui  met  les  choses  au  passé,  ne  soit  de  trop,  plus 
encore  du  côté  des  Allemands  que  du  nôtre.  Madame  nous  ai- 
dera peut-être  à  y  voir  clair,  et  à  démêler  si  l'incompatibilité  re- 
levée par  Ranke  était  accidentelle  et  passagère,  ou  s'il  faut  en 
prendre  son  parti.  Entre  peuples,  il  est  toujours  utile  de  savoir 
jusqu'à  quel  point  on  est  insupportable  l'un  à  Tautre. 

Nous  raconterons  aujourd'hui  la  jeunesse  dé  Madame  jusqu'à 
son  mariage.  On  entreverra  chemin  faisant  les  dangers  auxquels 
toute  rupture  violente  de  la  tradition  expose  une  civilisation.  La 
Réforme  avait  détruit  dans  une  grande  partie  de  l'Allemagne 
l'autorité  de  l'Eglise  romaine,  dont  la  forte  hiérarchie  était 
l'ossature  de  cette  vaste  région  sans  unité  politique.  Cette  grosse 
révolution  entraîna  un  bouleversement  général  des  idées  et  des 
relations  politiques,  auquel  ne  survécurent  ni  l'autorité  de  Tem-  ^ 
pereur,  ni  le  principe  mystique  du  Saint-Empire.  Survint  la 
guerre  de  Trente  Ans,  qui  fit  table  rase  de  tout  sur  d'immense 
étendues  de  territoire,  et  la  rupture  fut  complète  avec  le  passé 
un  monde  nouveau  était  à  créer.  L'embarras  qui  en  résulta  e^^^ 
visible  dans  la  famille  de  Madame,  On  y  rencontre  des  gens  q^^ji 
ne  savent  plus  où  ils  en  sont  avec  la  religion  et  la  morale,  :^Kii 
quels  sont  leurs  droits  et  les  limites  de  leurs  droits.  En  les  voya^ant 
si  désorientés,  si  éloignés  d'avoir  repris  leur  assiette,  on  se  rerz^d 
compte  de  ce  qu'il  en  coûta  d'efl'orts  à  l'Allemagne  en  génén-^l 
pour  se  ressaisir,  après  qp'un  si  grand  nombre  de  ses  enfar  >s 
curent  brisé  avec  la  tradition  sur  laquelle  le  pays  avait  véc: — su 
pendant  le  moyen  âge. 

Reformations  par  L.  Ranke  (Berlin,  5  vol.  in-8*,  1842-1843,  Duncker  et  Humblot^::^^)- 
—  Geschichte  der  Rheinischen  Ffalz,  par  le  docteur  Ludwig  Hausser,  Heidelber^^g» 
2  vol.  in-S*,  1836.  —  Pfalzgrufin  Elisabeth  Charlotte^  etc.,  brochure  in-8»  de  J.  Will^Ç® 
(Heidelberg,  1895).  Leben  und  Ckaracter  der  Elisabeth  Charlotte,  etc.,  par  Schû^^^' 
(Leipzig,  1  vol.  in-18,  1820,  L.  Voss).  —  Fragmens  de  Lettres  originales  de  Mc^^- 
dame,  etc.  à  S.  A.  S.  le  duc  Antoine-Ulric...  et  à  Madame  la  princesse  de  Gall^^-^ 

(Hambpurgt  2  vol.  in-i8, 1188).  —  Archives  nationales.  —  Archives  du  Vatican. 

Archives  de  Dreux. 

(1)  Franzôsische  Geschichte,  vol.  VI,  p.  lUr 


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MADAME.  769 


I 


Elisabeth-Charlotte,  <c  comtesse  palatine  du  Rhin,  duchesse 
de  Bavière  (1)  »  et,  plus  tard,  duchesse  d'Orléans,  était  fille  et 
petite-fille  de  deux  électeurs  palatins.  Son  grand-père,  Frédéric  V, 
était  ce  prince  malencontreux,  roi  éphémère  de  Bohême,  qui 
détermina  l'explosion  de  la  guerre  de  Trente  Ans  par  sa  poli- 
tique d'étoumeau,  et  mourut  en  exil  (1632),  pauvre  et  délaissé* 
Son  père,  Charles-Louis,  avait  recouvré  le  Bas-Palatinat  à  la 
paix  de  Westphalie  et  avait  trouvé  Heidelberg,  sa  capitale,  à 
demi  ruiné.  Les  campagnes  étaient  retombées  en  friche,  la  plu- 
part des  villages  avaient  disparu  et  la  population  était  presque 
anéantie  ;  on  comptait  sur  les  doigts  les  paysans  échappés  aux 
massacres,  aux  pestes  et  aux  famines  effroyables  qui  les  avaient 
réduits  à  manger  les  charognes  d'animaux,  faute  de  charognes, 
les  pendus  des  nombreux  gibets,  faute  de  pendus,  les  cadavres 
déterrés  dans  les  cimetières,  et  enfin,  lorsque  tout  manquait,  l'en- 
fant expiré  dans  leurs  bras  ou  le  voisin  assommé  par  surprise. 
Le  cannibalisme  était  entré  dans  les  mceurs  avec  une  facilité 
déconcertante.  L'historien  allemand  Ludwig  Hausser  (2),  auquel 
nous  empruntons  ces  détails,  parle  avec  horreur  du  monstrueux 
sang-froid,  et  du  tour  de  main,  avec  lesquels  on  mettait  les  gens 
de  sa  famille  en  sauce  et  ses  propres  enfans  dans  le  saloir.  Il  y 
eut  dans  le  Palatinat,  vers  1638,  des  rôtisseries  exclusivement 
alimentées  de  chair  humaine,  et  de  chair  fraîche. 

Dans  les  can^pagnes,  les  rares  survivans  de  ces  temps 
d'épouvante  étaient  revenus  à  la  sauvagerie  ;  ils  habitaient  des 
huttes,  et  étaient  dangereux  pour  le  passant.  Quand  Charles- 
Louis,  au  liiois  d'octobre  1649,  revit  ce  coin  de  terre  qui  avait 
été  le  jardin  de  l'Allemagne,  quelques  villes  avaient  seules  con- 
servé des  débris  de  l'ancienne  civilisation.  Telles  étaient,  il  y  a 
moins  de  trois  cents  ans,  les  conséquences  d'une  guerre  prolon- 
gée entre  nations  chrétiennes,  et  le  Palatinat  n'était  pas  la  seule 
terre  germanique  qui  en  fût  là  ;  l'Allemagne  entière  avait  tant 
souffert  qu'elle  achève  seulement  de  s'en  remettre.  De  la  fin  de 
la  guerre  de  Trente  ans  date  pour  elle  ce  recommencement 

(1)  Ce  sont  les  titres  que  lui  donne  son  contrat  de  mariage.  Archives  natio^ 
iia/««,  K.  542,  n*  9. 

(2)  Geschichte  der  ^einUcken  Pfalz. 

TOMI  xixv.  —  iVûÔ.  49 


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770  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

forcé  de  presque  tout  qui  faisait  dire  à  Michelet  en  1842  : 
«  L'Allemagne  et  la  France  sont  séparées  par  le  tenips,  en  ce 
que  l'Allemagne  est  bien  iplus  jeune  que  la  France,  et  que  les 
siècles  de  l'une  ne  répondent  pas  aux  siècles  de  l'autre  (1).  » 
Madame  devait  s'en  apercevoir  lors  de  son  mariage,  et  en  soufThr 
le  reste  de  sa  vie. 

Non  seulement  il  y  avait  eu  destruction,  mais  la  mémoire  des 
choses  disparues  s'effaçait  déjà.  Charles-Louis  avait  quitté  sa 
patrie  tout  enfant  et  y  revenait  en  étranger.  Aucune  des  per- 
sonnes qu'il  interrogea  ne  put  lui  dire,  quelque  incroyable  que 
cela  paraisse,  comment  le  pays  était  administré  et  gouverné  du 
temps  de  son  père.  «  On  en  avait  complètement  perdu  le  sou- 
venir, »  affirme  Hausser  ;  on  n'avait  plus  «  aucune  idée  de  ce 
qui  avait  été  auparavant.  »  Plus  tard,  une  fois  l'ordre  rétabli,  ces 
ténèbres  s'éclaircirent,  grâce  à  d'anciens  documens  découverts 
çà  et  là;  mais,  sans  ces  trouvailles,  Charles-Louis  ne  serait  jamais 
parvenu  à  connaître  les  revenus  et  les  dépenses  de  ses  États 
trente  ans  plus  tôt.  Il  aurait  toujours  été  dans  la  situation  d'un 
colonisateur  qui  a  tout  à  créer  sur  un  sol  neuf,  sans  précédens 
ni  points  de  repère. 

Il  avait  jugé  que  le  plus  pressé  était  d'avoir  des  sujets.  Au 
nombre  des  expédiens  qu'il  employa  pour  en  attirer  du  dehors 
figurait  l'établissement  de  la  liberté  religieuse  dans  ses  États. 
Charles-Louis  était  un  esprit  très  libre,  en  dépit  de  son  éduca- 
tion calviniste.  Sa  jeunesse  errante  et  difficile  de  prétendant  be- 
sogneux l'avait  dressé  à  considérer  toutes  les  questions,  même 
les  spirituelles,  au  point  de  vue  utilitaire,  et  il  n'admettait  pas, 
pour  le  moment,  que  l'unité  de  foi  fût  nécessaire  au  bon  gou- 
vernement d'un  peuple.  Il  pensa  différemment  dès  que  ses  inté- 
rêts ne  furent  plus  les  mêmes,  et  nous  le  verrons  prÉitiquer  une 
autre  politique,  en  compagnie  d'autres  princes  allemands  pro- 
testans  pour  qui  la  religion  était  aussi  une  marchandise 
d'échange;  mais,  en  attendant  de  travailler  à  la  réunion  des 
Églises  protestantes  avec  Rome,  Charles-Louis  ouvrit  largement 
ses  frontières  à  toutes  les  confessions.  Il  entreprit  de  faire  vivre 
en  bonne  harmonie,  au  lendemain  de  la  guerre  de  Trente  ans, 
des  réformés,  des  luthériens,  des  catholiques,  et  des  scîiisma- 
tiques  de  dénominations  diverses,  à  qui  leurs  maîtres  naturels 

(1)  Journal  de  son  Voyage  d'AlUmagne,  dans  Jules  Michelet ^  par  Gabriel  Monod 
(Paris,  1  vol.  1905;  Hachette). 


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MADAME.  771 

avaient  rendu  l'existence  intolérable.  Le  succès  récompensa  ce 
bon  exemple  ;  sans  être  toujours  parfaite,  la  paix  fut  suffisante 
pour  que  le  Palatioiat  se  repeuplât  rapidement.  C'était  le  prin- 
cipal. 

Le  rétablissement  des  finances  était  aussi  une  affaire  urgente. 
Charles-Louis  eut  le  mérite,  très  grand  chez  un  prince  sans  le 
sol,  de  comprendre  que  le  meilleur  moyen  de  s'enrichir  était  de 
demander  le  moins  d'argent  possible  à  un  peuple  aussi  parfaite- 
ment ruiné.  Il  mil  des  impôts  très  légers  et  s'arrangea  pour  se 
passer  de  revenus.  L'Électeur  palatin  vendit  son  gibier,  fit  rac- 
commoder ses  vieux  souliers,  comme  Corneille,  veilla  au  beurre 
et  à  la  chandelle,  et  paya  trois  florins  la  dédicace  d'un  poète.  Il 
était  tellement  à  court  d'argent,  qu'en  1652,  ayant  à  faire  un 
voyage  indispensable,  il  fut  obligé  de  demander  à  quelques- 
unes  de  ses  villes  de  lui  avancer  50  florins  sur  leurs  impôts. 
Charles-Louis  ne  laissait  pas  de  tenir  son  rang  avec  honneur 
dans  les  occasions  importantes  ;  pour  rencontrer  l'Empereur,  ou 
pour  se  rendre  au  Reichstag,  il  avait  sa  cour  et  son  train.  Ren-' 
tré  chez  lui,  il  se  hâtait  de  congédier  les  bouches  inutiles  et  de 
revenir  à  la  bienfaisante  parcimonie  qui  permettait  aux  vieux 
habitans  de  réparer  leurs  maisons,  aux  nouveaux  venus  de  s'en 
bâtir  de  neuves.  Sa  persévérance  et  son  dévouement  portèrent 
leurs  fruits  ;  il  releva  le  Palatinat  en  moins  de  dix  ans. 

Il  avait  pourtant  fait  la  dépense  de  se  marier,  et  avec  une 
princesse  qui  ne  goûtait  ni  la  vie  simple,  ni  l'économie.  Ce  fut 
ime  sotte  affaire  pour  tous  les  deux.  Charlotte  de  Hesse-Cassel, 
qui  devint  Électrice  palatine  le  12  février  1650,  était  une  belle 
amazone  aimant  le  monde  et  les  plaisirs.  Elle  avait  la  tête  près 
du  bonnet,  battait  ses  gens  et  faisait  des  scènes  à  son  mari. 
Charles-Louis,  de  son  côté,  était  jaloux  et  autoritaire;  il  n'ap- 
prouvait ni  le  cheval  ni  la  chasse  pour  les  femmes  ;  ni  la  coquet- 
terie, môme  innocente;  et  il  entendait  être  obéi,  quitte  à  rendre 
scène  pour  scène.  L'une  de  ses  sœurs,  la  chère  tante  Sophie  des 
lettres  de  Madame,  vit  les  nouveaux  mariés  peu  de  temps  après 
les  noces,  et  fut  frappée  de  la  singulière  lime  de  miel  de  ces 
deux  originaux. 

La  princesse  Sophie  était  intimement  liée  avec  son  frère 
et  s^  proposait  d'habiter  chez  lui.  Ses  Mémoires  racontent  gaie- 
ment son  arrivée  chez  «  M.  TÉlecteur  et  M"'  TÉlectrice.  »  Un 
gouverneur  de  ville  frontière  avait  envoyé  au-devant  d'elle  un 


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772  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

antique  carrosse  «  d^une  figure  qu'on  ne  saurait  imaginer  sans 
l'avoir  vue  (1),  »  et  dans  lequel  il  n'y  avait  plus  de  quoi  s'asseoir. 
«  Il  était  attelé  de  deux  chevaux  rétifs,  »  qui  «  ne  voulurent 
jamais  avancer,  »  de  sorte  que  la  princesse  fit  la  roule  à  pied 
dans  la  boue.  On  s'arrêta  pour  le  dîaer  «  dans  une  maison  sans 
fenêtres,  »  et  l'on  rencontra  enfin  Charles-Louis  et  sa  femme.  Ce 
fut  la  fin  de  l'amusement.  A  la  première  occasion,  Charlotte 
prit  sa  belle-sœur  à  part  pour  se  plaindre  d'avoir  été  mariée 
malgré  elle  à  «  un  vieil  jaloux.  »  Charles- Louis  attendait  son 
tour  pour  se  plaindre  «  de  l'humeur  de  Madame  sa  femme,  »  et 
cela  ne  les  empêchait  ni  l'un  ni  l'autre  d'être  gênans  à  force 
de  s'embrasser  en  public  :  «  Malgré  les  défauts  qu'il  lui  trouva, 
écrit  la  princesse  Sophie,  je  vis  bien  qu'il  en  était  idolâtre,  et 
j'étais  souvent  honteuse  de  voir  qu'il  la  baisait  devant  tout  le 
monde.  C'était  des  embrassades  continuelles  :  je  l'ai  vue  souvent 
à  genoux  devant  lui  et  lui  devant  elle.  »  Soudain  éclatait  une 
scène  furieuse,  déchaînée  le  plus  souvent  par  la  jalousie  de 
Charles-Louis,  et  la  journée  finissait  sans  qu'aucun  des  adver- 
saires eût  déposé  les  armes.  Puis  on  se  raccommodait.  Puis  oc 
recommençait. 

Un  fils,  le  prince  Charles,  vint  au  monde  (le  31  mars  1651) 
parmi  ces  tempêtes.  C'était  un  enfant  doux  et  maladif.  Il  fut  très 
malheureux  entre  ces  deux  enragés,  et  en  resta  déprimé  toute  sa 
vie.  La  princesse  qui  devait  être  Madame  naquit  l'année  sui- 
vante, le  27mai  16S2.  Elisabeth-Charlotte, —  Liselotte  par  abré- 
viation,—  était  d'une  autre  trempe  que  son  frère.  Turbulente  et 
réjouie,  elle  faisait  le  désespoir  de  sa  gouvernante  par  son  indis- 
cipline, et  il  lui  était  impossible  d'avoir  du  chagrin  longtemps; 
elle  fondait  en  larmes,  et  l'instant  d'après  éclatait  de  rire.  Avec 
les  parens  que  le  sort  lui  avait  donnés,  c'était  une  heuieuse 
humeur.  Les  orages  glissèrent  sur  elle  sa^s  l'atteindre,  et  llei- 
delberg  lui  laissa  plus  tard,  lorsqu'il  fallut  le  quitter  pour  la 
France,  le  souvenir  d'un  Paradis  terrestre  où  elle  avait  eu  sa 
bonne  part  de  ces  bonheurs  d'enfant  qui  sont  si  vifs  et  qui  restent 
si  chers  :  «  Mon  Dieu,  écrivait-elle  de  Saint-Cloud  en  1717  (2), 
que  de  fois  j'ai  mangé  des  cerises  dans  la  i^^pntagne,  à  cinq 
heures  du  matin  et  avec  un  gros  chiffon  de  pain!  J'étais  alors 
plus  gaie  qu'aujourd'hui.  »  ^ 

(1)  Les  Mémoires  de  l'électrice  Sophie  sont  écrits  en  français. 

(3}  Lettre  du  12  septembre,  à  la  raugrave  Louise,  demi-sœur  de  Madame. 


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MADAME.  TTT 

Manger  des  cerises  sur  l'arbre,  dans  Taîr  frais  du  matin,  est  à 
peine  de  la  gourmandise  ;  c'est  un  plaisir  poétique.  Mais  Ma- 
'  dame  ne  nous  cache  pas  que  Liselotte  était  sur  sa  bouche.  Elle 
se  relevait  la  nuit  en  cachette  pour  se  bourrer  de  friandises  vo- 
lées à  Toffice.  A  la  vérité,  ce  n'était  pas  de  ces  «  choses  déli- 
cates »  et  malsaines  à  la  mode  de  France,  «  comme  le  chocolat, 
le  café  et  le  thé  ;  »  c'était  «  une  bonne  salade  de  choux  avec  du 
lard  (1).  ))  Une  salade  de  choux  allemands,  et  c'est  tout  dire, 
car,  répétait  Madame  avec  complaisance,  le  chou  français  n'est 
pas  comparable.  Le  chou  allemand  a  de  la  saveur,  un  montant 
particulier  et  délicieux  ;  le  chou  français  est  aqueux  et  fade. 

Liselotte,  comme  presque  toutes  les  petites  filles,  aurait 
voulu  être  un  garçon.  Madame  se  le  rappelait  avec  une  pointe 
d'orgueil,  de  même  qu'elle  était  encore  fière,  à  près  de  soixanle- 
dix  ans,  de  s'être  débarrassée  à  force  de  sottises  de  sa  première 
gouvernante,  qui  était  vieille  et  ennuyeuse.  Un  jour  que  son 
élève  avait  failli  la  tuer  en  la  faisant  tomber  sur  le  nez.  M""  de 
Quaadt  avait  demandé  à  s'en  aller:  «  Elle  déclara  qu'elle  ne 
voulait  plus  être  auprès  de  moi  (2).  » 

La  grande  joie  de  Liselotte,  joie  de  tous  les  jours  et  de  toutes 
les  minutes,  et  qu'elle  ne  devait  jamais  connaître  à  la  cour  de 
Louis  XIV,  était  de  vivre  en  liberté,  trottant  de-ci  de-là,  et  cau- 
sant avec  chacun,  noble,  bourgeois  ou  manant.  Elle  avait  acquis 
à  ce  manège  une  parfaite  connaissance,  dont  elle  aimait  plus 
tard  à  faire  parade,  des  choses  et  des  gens  de  son  lieu  de  nais- 
sance. Quelques  mois  avant  sa  mort,  elle  employa  plusieurs 
pages  de  Tune  de  ses  lettres  à  prouver  qu'elle  savait  encore  par 
cœur  la  ville  de  Heidelberg,  ses  rues,  ses  maisons,  ses  enseignes, 
ses  curiosités;  où  habitait  le  bourreau;  quelle  route  avait  suivie 
le  fameux  fantôme  qui  avait  des  yeux  de  feu  et  que  son  père, 
en  bon  esprit  fort,  avait  fait  arrêter.  Il  se  découvrit  ainsi  que  le 
fantôme  était  un  étudiant  français,  nommé  Beauregard,  et  qu'il 
avait  eu  pour  complices  d'autres  étudians  français,  dont  un  futur 
abbé,  le  frère  de  Dangeau. 

Ces  souvenirs  étaient  le  trésor  de  Madame,  où  elle  se  com- 
plaisait à  puiser  en  écrivant.  Le  chapelet  de  ses  anecdotes  sur 
l'ancienne  Liselotte  divertissait  les  siens  ;  il  semblerait  puéril 
au  lecteur  ordinaire,  et  l'on  peut  d'ailleurs  en  faire  tenir  tout 

(1)  Lettre  du  6  mai  1700  à  rËlectrice  Sophie  de  HanoTre. 

(2)  Lettre  du  3  décembre  1718,  à  la  raugrave  Louise. 


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REVUE   DES   DEUX  MONDES. 


Tessentiel  en  quatre  lignes  :  il  y  avait  à  Heidelberg,  aux  ap- 
proches de  1660,  une  petite  princesse  qui  jouissait  avec  une 
joyeuse  insouciance  de  sa  belle  santé  et  des  plaisirs  de  son  âge, 
cependant  que  ses  parens  travaillaient  è.  ren\T  à  détruire  leur 
foyer. 

C'était  la  mère  qui  avait  commencé.  Le  père  décida  de  la 
ruine  finale  par  Tune  de  ces  idées  extraordinaires  qui  peignent 
le  désarroi  où  se  trouvaient  en  Allemagne,  vers  le  milieu  du 
xvu*  siècle,  les  institutions,  les  esprits  et  les  mœurs.  L'initia- 
tive prise  dans  cette  circonstance  par  Charles-Louis  pesa  lour- 
dement sur  l'avenir  des  deux  enfans  nés  d'une  union  malheu- 
reuse. Le  fils  lui  dut  des  soucis  qui  l'achevèrent,  et  mourut 
jeune.  La  fille  devint  à  charge  à  son  père  parce  qu'elle  était 
gênante,  et  ce  fut  Tune  des  raisons  pour  lesquelles  il  la  contrai- 
gnit à  un  mariage  lointaiR  qui  la  désespérait.  Le  récit  singulier 
qu'on  va  lire  est  la  clef  de  toute  l'histoire  de  Madame. 

II 

«  L'électeur,  rapporte  la  princesse  Sophie,  s'était  enfin  lassé 
de  la  méchante  humeur  de  Madame  sa  femme,  qu'il  avait  mi  ton- 
née sept  années  de  suite  sans  en  avoir  pu  venir  à  bout.  »  II  con- 
vient d'ajouter  que,  tout  en  la  «  mitonnant,  »  il  ne  lui  avait 
jamais  ménagé  les  observations,  ni  les  éclats  d'une  jalousie  dont 
lui-même  reconnaissait  l'injustice  quand  il  était  de  sang-froid. 
L'Électrice  n'étant  pas  femme  à  demeurer  en  reste,  les  scènes 
étaient  passées  en  habitude,  et  Charlotte,  la  première,  avaii 
perdu  le  goût  des  raccommodemens.  Son  mari  les  aimait;  il  lui 
en  voulut.  L'opiniâtreté  de  sa  femme  à  le  tenir  k  'distance  eut 
pour  première  conséquence  un  petit  roman  très  banal  en  soi, 
mais  que  les  caractères  des  personnages  firent  tourner  au  tragi- 
comique. 

Charles-Louis  et  Charlotte  n'étaient  pas  seuls,  la  nuit,  dans 
leur  chambre.  L'Électrice  y  faisait  coucher  l'une  de  ses  filles 
d'honneur.  L'étiquette  le  voulait  apparemment,  et  l'on  ne  badi- 
nait pas  avec  elle  à  Heidelberg,  non  plus,  d'ailleurs,  qu'à 
Hanovre,  ni  à  Cassel,  ni  dans  aucun  des  petits  trous  où  d'ob- 
scurs principicules  jouaient  à  tenir  une  cour  avec  leurs  «  do- 
mestiques. »  La  malheureuse  que  ses  fonctions  condamnaient  à 
tout  voir   et  tout   entendre   des    nuits   de    ses  maîtres  était. 


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en  1657,  une  jolie  blonde  nommée  Louise  de  Degenfeld,  appar- 
tenant  à  une  vieille  famille  de  la  noblesse.  Elle  plut  à  TÉlecteur 
par  sa  douceur,  qui  le  reposait  des  violences  de  Charlotte.  Il  lui 
offrit  son  cœur  et  une  situation  dans  une  lettre  galante  et  posi- 
tive; on  possède  leur  correspondance  (1).  Louise  ne  demandait 
pas  mieux;  mais  c'était  une  personne  pieuse,  bourrée  de  prin- 
cipes et  de  scrupules.  Elle  posa  cette  condition  baroque  que  le 
marché  recevrait  l'approbation  des  «  théologiens...  Sa  con- 
science et  son  honneur,  »  disait- elle,  ne  pouvaient  pas  être  ras- 
surés à  moins.  Charles-Louis  eut  beau  lui  laisser  entendre  qu'iï 
était  résolu,  pour  des  raisons  politiques,  à  ne  pas  divorcer,  et 
que,  par  conséquent,  elle  se  butait  à  l'impossible,  rien  n'y  fit; 
M"*  de  Degenfeld  persistait  avec  un  doux  entêtement  à  exiger 
tout  d'abord  «  la  permission  des  théologiens.  » 

Il  tenta  de  la  séduire  par  le  détail  de  la  situation  offerte,  et 
il  en  dressa  un  mémoire  où  se  retrouve  son  humeur  méticu- 
leuse, associée  à  son  perpétuel  souci  d'épargner  les  deniers  de 
son  peuple.  M"'  de  Degenfeld  dut  se  tenir  pour  avertie  que 
l'Électeur  Charles-Louis  n'augmenterait  jamais  un  impôt  pour 
les  beaux  yeux  d'une  maîtresse.  Il  s'engageait  à  lui  abandonner 
la  jouissance  de  deux  domaines  situés  proche  Heidelberg,  et, 
patiemment,  consciencieusement,  il  énumérait  ce  qu'ils  avaient 
rapporté,  en  argent  ou  en  nature,  dans  une  année  moyenne. 
Schwetzingen,  dont  il  est  souvent  question  dans  la  correspon- 
dance de  Madame,  avait  donné  1  083  écus  d'Allemagne,  69  muids 
d'orge  et  126  d'avoine;  Wersaw  avait  donné  284  écus,  36  muids 
d'orge  et  134  d'avoine.  Sans  compter  les  autres  espèces  de 
grain;  ni  «  la  paille,  le  bois  et  d'autres  petites  choses;  »  ni  les 
800  écus  que  l'Électeur  ajouterait  pour  l'argent  de  poche  ;  ni 
«  les  4  foudres  de  vin,  les  10  pièces  de  venaison,  les  10  cochons 
et  les  10  chevreuils  »  qu'il  enverrait  chacun  an  pour  le  ménage  ; 
ni  ce  que  rapporteraient  certainement  en  plus  les  améliorations 
effectuées  dans  les  métairies. 

Sur  lesdits  revenus,  il  serait  entendu  que  M"'  de  Degenfeld 
paierait,  habillerait  et  nourrirait  «  une  demoiselle,  une  femme  de 
chambre,  une  fille  de  chambre,  une  blanchisseuse,  un  économe, 
un  page,  deux  laquais.  »  L'Électeur  s'engageait  pour  sa  part  à 

(1)  Elle  est  môme  imprimée,  sans  être  toutefois  dans  le  commerce;  elle  se 
trouve  au  volume  167  des  |publications  de  la  Sociéié  littéraire  de  Stuttgart.  Voyez 
plus  haut,  p .  767. 


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776  REVUE  DES   DEUX   MONDES. 

payer,  habiller  et  nourrir  les  deux  gardes  et  tous  les  cochers, 
piqueurs  et  valets  de  pied.  Il  donnait  un  carrosse  et  six  chevaux, 
mais  leur  entretien  serait  à  la  charge  de  M"'  de  Degenfeld.  Le 
tout  «  pour  commencer,  »  et  en  attendant  que  la  padrona  [c'est 
rÉlectrice)  eût  quitté  la  place.  Sitôt  qu'elle  serait  retournée  dani 
sa  famille,  chose  que  Charles-Louis  se  flattait  d'obtenir  sous  peu . 
la  situation  de  M"'  de  Degenfeld  serait  «  améliorée.  »  Il  déclarait 
en  terminant  qu'il  admettait  les  observations  et  les  amendemens  ; 
mais  les  deux  amans  n  eurent  pas  le  loisir  de  discuter  son 
mémoire. 

Il  arriva  qu'une  nuit,  Charlotte  s'éveilla.  Elle  aperçut  son 
mari  parlant  de  très  près  à  sa  fille  d'honneur,  et  s'élança  sur 
eux.  Un  bruit  «  épouvantable  »  fit  accourir  les  dames  d'honneur, 
qui  trouvèrent  Charles-Louis  aux  prises  avec  sa  femme: 
«  L'Électeur,  écrit  la  princesse  Sophie,  avait  de  la  peine  à 
sauver  sa  maîtresse  de  ses  griffes  :  elle  n'en  attrapa  que  le  petit 
doigt,  qu'elle  mordit  de  rage  (1).  »  Louise  confirme  la  violence 
de  la  scène  dans  une  lettre  à  l'un  de  ses  frères,  où  elle  se  montre 
étonnée,  froissée  môme,  de  la  promptitude  de  TÉlectrice  «  à  soup- 
çonner le  mal...  Si  l'Électeur,  ajoute-t-elle,  ne  m'avait  protégée^ 
elle  m'aurait  tuée  (2).  »  Et  pourquoi?  Les  apparences  étaient 
contre  eux  ;  mais  que  signifient  les  apparences? 

A  ce  scandale  en  succédèrent  d'autres,  qui  accrurent  la 
frayeur  et  l'affliction  de  la  jeune  fille.  Son  amant  commença  par 
l'envoyer  ài  la  campagne,  en  lieu  sûr;  après  quoi,  en  vertu  de  seî 
prérogatives  de  prince  régnant  et  en  violation  des  lois  civiles 
ou  religieuses,  il  entreprit  de  lui  créer  ime  sorte  de  statut  per- 
sonnel qui  lui  permît  de  faire  figure  dans  le  monde.  Ce  fut  plus 
difficile  que  Charles-Louis  ne  s'y  était  attendu  ;  il  se  heurtait  à 
des  résistances  imprévues.  La  façon  dont  il  en  triompha  dénote 
chez  lui  ime  conception  de  la  puissance  souveraine  auprès  de 
laquelle  l'idée  que  s'en  faisait  son  grand  voisin  le  roi  de  France 
est  timide  et  étriquée. 

L'affaire  fut  engagée  par  une  lettre  ouverte  (3)  où  Charles- 
Louis  annonçait  au  monde  que  «  son  épouse  légitime.  Sa  Dilec- 
tion  rÉlectrice,  s'étant  montrée  depuis  leur  mariage...  singulière- 
ment fâcheuse,  indocile,  entêtée,  chagrine  et  revôche,  »  et  s'étant 

(!)  Mémoires,  p.  57. 

(2)  Lettre  de  mars  1657,  au  baron  Adolphe  de  Degenfeld. 

(3)  Schreiben  dês  KurfUrsten  Karl  Ludwig,  p.  14. 


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MADAME.  777 

rendue  coupable  à  son  égard  de  malitiosa  desertione,  il  avait  pris 
une  seconde  épouse,  la  baronne  Louise  de  Degenfeld,  «  en  veriu 
de  la  juridiction  qui  lui  appartenait,  comme  prince  régnant, 
dans  les  matières  ecclésiastiques  et  politiques,  »  et  il  était  résolu 
à  passer  le  reste  de  ses  jours  avec  elle,  «  conjugalement  et  chré- 
tiennement. »  Il  disait  aussi  qu'il  avait  ses  raisons  de  ne  pas 
divorcer  avec  TÉlectrice,  et  déclarait  que  sa  conscience  était  tran- 
quille. —  «  Donné  à  Heidelberg,  le  6  mars  1657.  » 

Cette  communication  fut  mal  accueillie  à  Heidelberg,  et  le 
pasteur  de  Louise  la  prévint  qu'il  lui  refuserait  la  communion. 
Elle  en  fut  atterrée,  et  Charles-Louis  extrêmement  irrité.  Il 
avait  mis  le  Palatinat  au  régime  des  «  Églises  d'État,  »  régime 
engendré  en  Allemagne  par  la  Réforme,  et  dont  l'essentiel  consis- 
tait à  reconnaître  dans  le  prince  régnant  de  chaque  pays  «  l'au- 
torité supérieure,  établie  par  Dieu  (1)  »  sur  les  pasteurs  et  pour 
le  spirituel,  de  même  que  sur  les  fonctionnaires  et  pour  le  tem- 
porel. Les  princes  régnans  goûtaient  infiniment  ce  système,  qui 
leur  livrait  leurs  sujets  âme  comprise.  Quand  Luther  et  Mélanch- 
ton,  au  siècle  précédent,  les  avaient  conviés  h  «  régler,  »  entré 
autres  affaires,  «  toutes  les  questions  de  foi  (2),  »  les  chefs  de  la 
Réforme  n'avaient  évidemment  pas  mesuré  le  danger.  Les  princes 
n'étaient  que  trop  disposés  ài  se  mêler  de  théologie,  et  ils  trou- 
vèrent si  commode,  à  l'user,  si  avantageux  à  leur  prospérité  ter- 
restre, de  réunir  en  leur  personne  les  deux  pouvoirs,  le  tem- 
porel et  le  spirituel,  qu'ils  s'empressèrent  de  transformer  une 
mesure  révolutionnaire  en  institution.  Au  milieu  du  xvii*  siècle, 
une  a  Église  d'État,  »  entendue  comme  on  vient  de  le  voir,  était 
devenue  la  chose  du  monde  la  plus  naturelle  et  la  plus  ordi- 
naire. 

Celle  du  Palatinat  comprenait  des  calvinistes  et  des  luthé- 
riens. Le  joug  spirituel  de  l'Électeur  s'appesantissait  sur  les  uns 
et  sur  les  autres,  et  ce  joug  n'était  pas  léger.  Charles-Louis  avait 
ses  idées  en  religion,  des  façons  à  lui  d'interpréter  les  textes,  et 
il  aimait  à  être  écouté  :  il  n'oubliait  jamais  qu'il  était  «  l'autorité 
supérieure,  »  chargée  de  veiller  à  la  bonne  interprétation  de  la 
parole  de  Dieu  dans  ses  États.  Il  prenait  si  au  sérieux  cette 
branche  de  ses  fonctions  de  souverain,  qu'il  s'imposait  d'aller  le 

(1)  Schreiben  des  Kurfûr$ten  Karl  Ludwig,  p.  366. 

(2)  Jansscn,  l'Allemagne  et  la  Réforme,  III,  p.  24.  Cf.  Ranke,  Deutsche  Ge- 
uchichte  im  Zeitalter  der  Reformations  vol.  11,  iiv.  iv. 


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t78  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

dimanche  au  sermon  pour  surveiller  ses  prédicateurs  et  les  re- 
prendre au  besoin.  Le  discours  avait-il  été  trop  long,  ou  trop 
«  galimatias,  »  suivant  son  expression,  l'Électeur  faisait  compa- 
raître l'orateur  après  le  service,  et  le  tançait  vertement.  Il  tétait 
rendu  si  redoutable,  qu'un  pasteur  perdit  la  tête  en  le  voyant 
entrer  et  s'embrouilla  dans  la  liturgie. 

On  se  représente  la  fureur  du  maître  lorsqu'un  de  ces  vermis- 
seaux osa  lui  signifier  un  blâme  en  mettant  au  ban  de  l'Eglise 
luthérienne  (1)  la  «  seconde  femme  »  que  «  Son  Altesse  sérénis- 
sime  »  s'était  donnée  en  vertu  de  spn  autorité  souveraine.  Il 
manda  le  téméraire,  et  s'efforça  de  redresser  ses  idées  sur  la 
polygamie  :  «  Je  lui  ai  cité  Moïse  et  les  Prophètes,  écrivait-il 
k  Louise;...  mais  je  vois  bien  quon  lui  a  fait  peur.  »  Ce  pas- 
teur n'était  décidément  qu'un  «  pauvre  homme,  »  comme  tous 
les  pasteurs,  du  reste,  et  tous  les  curés,  et  tous  les  calotins  de 
toutes  les  religions  :  «  0  Ciell  s'écriait  Charles-Louis  avec 
découragement,  où  est  en  Allemagne  la  bonne  foi  (2)  ?  » 

Sur  ces  entrefaites,  un  livre  «  tombé  du  ciel,  »  et  qui  avait 
l'air  w  écrit  pour  eux  (3),  »  vint  lui  remettre  en  mémoire  la  con- 
duite tenue  au  xvi*  siècle,  dans  im  cas  analogue,  par  le  landgrave 
Philippe  de  Hesse.  Philippe  n'était  pas  l'homme  des  demi- 
mesures  et  des  chemins  détournés.  Marié,  lui  aussi,  et  père  de 
nombreux  enfans,  il  avait  conçu  le  projet  hardi  d'épouser  ses 
amours  dans  les  formes,  et  d'être  bigame  à  la  face  du  "tiel  et  de 
la  terre;  arrangement  auquel  Luther  et  Mélanchton  eurent  la 
triste  faiblesse  de  ne  pas  refuser  leur  assentiment,  et  qui  fut 
exécuté,  le  4  mars  1540,  devant  une  assistance  de  choix,  où  figu- 
rait Mélanchton.  Charles-Louis  se  proposa  d'imiter  un  si  bel 
exemple,  mais  il  n'avait  pas  l'envergure  de  son  modèle  et  ne 
réussit  qu'à  le  jparodier;  deux  pièces  curieuses  en  font  foi. 

La  première  est  ime  «  attestation  »  (4)  du  «  pauvre  homme  » 
de  pasteur  que  Son  Altesse  Électorale  et  la  très  noble  demoi- 
selle Louise  de  Degenfeld  avaient  échangé  devant  lui,  à  la  vérité 
par  surprise,  des  sermens  constituant  «  le  lien  du  mariage.  » 
Le  certificat  se  terminait  par  une  humble  prière  è.  ceux  qui  le 
liraient  de  ne  pas  être  «  trop  prompts  »  à  en  condamner  l'an- 

(1)  Louise  de  Degenfeld  appartenait  à,  la  Confession  d'Aogsbourg. 

(2)  Lettres  des  25  et  12  jmliet  1657. 

(3)  Lettre  du  31  octobre. 

U)  Schreiben  des  KurfUrsten,  etc.,  p.  364. 


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r«!;7 


MADAME.  779 

leur,  car  Dieu  voyait  que  son  cœur  était  pur.  —  «  Fait  à  Fran- 
4^enthal,  le  6  janvier  1658.  » 

L'autre  pièce  est  un  acte  notarié,  passé  à  Heidelberg,  le  25  oc- 
tobre 1658,  devant  de  nombreux  témoins^  mais  en  Tabsence  de 
M"*  de  Degenfeld,  et  contenant  ime  série  de  déclarations  de  Son 
Altesse  l'Électeur  :  sur  le  caractère  insupportable  et  les  torts 
graves  de  Son  Altesse  TÉlectrice  ;  sur  les  raisons,  politiques  et 
autres,  qui  empêchaient  Charles-Louis  de  divorcer  ;  sur  les  en- 
seignemens  à  tirer,  en  pareille  affaire,  de  l'Écriture  sainte  et  des 
usages  des  Églises  chrétiennes  primitives;  sur  les  raisons  de 
conscience  qui  l'avaient  poussé  à  «  s'adjoindre  »  M"'  de  Degen- 
feld  et  sur  les  engagemens  écrits  qui  les  liaient  l'un  à  Tautre  en 
qualité  de  «  mari  et  femme.  »  A  la  fin  de  l'acte,  le  notaire  avait 
eu  soin  de  se  mettre  à  couvert  en  spécifiant  qu'il  avait  instru- 
menté sur  l'ordre  de  Son  Altesse  Électorale  (1). 

Après  cette  cérémonie,  qui  dissipait  les  dernières  équivoques,, 
un  appartement  fut  préparé  au  château  pour  la  seconde  femme 
du  maître.  Charles-Louis  pressait  les  travaux:  «  J'ai  déjà  fait 
déloger  X  (TÉlectricé)  d'en  haut,  écrivait-il  à  Louise,  et  je  lui  ai 
donné  la  vieille  chambre  à  coucher  du  bas  (2).  »  Dans  la  lettre 
suivante:  «  Je  serais  venu  aujourd'hui  trouver  mon  ange,  s^ 
je  n'étais  forcé  de  rester  ici  pour  veiller  à  ce  que  tout  soit  prêt; 
dès  que  j'ai  le  dos  tourné,  ils  lanternent.  Ils  m'assurent  pourtant 
que  tout  sera  terminé  après-demain...  Mon  maître  d'hôtel  pense 
qu'il  vaut  mieux  que  mon  trésor  ait  son  cuisinier  et  sa  cuisine  à. 
part  ;  cela  ne  coûtera  pas  beaucoup  plus  cher,  ce  sera  mieux 
apprêté,  et  ce  sera  moins  dangereux.  »  Louise  était  devenue  mère 
entre  le  certificat  du  pasteur  et  l'acte  notarié.  L'Électeur  Palatin 
eut  ses  deux  femmes  et  leurs  enfans  sous  le  même  toit,  et  laissa 
jaser.  On  ne  s'en  priva  point:  —  «  Je  voudrais,  disait-il,  que  les. 
Heidelbergeoises  s'occupassent  davantage  de  leur  cuisine,  et 
moins  de  ce  qui  se  passe  à  la  cour.  »  Mais  il  était  impossible  d^ 
faire  taire  les  gens. 

La  vertu  d'un  petit  prince  allemand  d'il  y  a  plus  de  deux  cents 
ans  n'a  aujourd'hui  d'importance  pour  personne.  Elle  n'en  avait 
aéjà  que  fort* peu,  de  son  temps,  en  dehors  de  sa  petite  ville; 
mais  là,  pour  ceux  qui  vivaient  avec  lui  ou  dans  l'ombre  de  son 

(1)  Schreiben  des  Kurfûrsleriy  p.  368. 

(2)  Cette  lettre  et  la  suivante  sont  de  la  fin  de  1658.  EUes  ne  portent  pas  de 
dates. 


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780  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

château,  la  bigamie  de  Charles-Louis  avait  compliqué  bien  des 
choses.  On  remarque,  par  exemple,  dans  sa  correspondance,  qu'il 
ne  jugeait  plus  les  gens  que  d'après  leur  altitude  vis-à-yis  de 
Louise;  quiconque  prenait  le  parti  de  Charlotte,  fût-ce  un  de 
ses  propres  enfans,  s'attirait  le  ressentiment  de  l'amoureux  Elec- 
teur. Or,  c'étaient  tous  les  allans  et  venans,  dans  ce  château  où 
Ton  vivait  côte  à  côte,  c'était  toute  la  cour  et  Liselotte  elle-iiiôme, 
qui  avaient  continuellement  à  se  prononcer,  à  propos  de  mille 
riens,  entre  la  femme  légitime  et  la  favorite.  Les  airs  d'homme 
de  bien  chers  â  Charles-Louis  ajoutaient  au  déplaisant  de  la  situa- 
tion. Il  y  avait  alors  en  Allemagne  beaucoup  d'intérieurs  prin- 
ciers infiniment  plus  dissolus  que  le  sien  :  c'était  le  seul,  à  cette 
date,  où  l'on  se  moquât  avec  cette  ampleur  des  lois  et  de  la  reli- 
gion. Le  roi  de  France  était  distancé  et  pour  le  spirituel  et  pour 
le  temporel  ;  Louis  XIV  ne  s'est  jamais  érigé  en  pontife,  il  faut 
lui  rendre  cette  justice,  et,  s'il  lui  est  arrivé  trop  souvent  de  se 
mettre  au-dessus  des  lois,  il  gardait  pourtant  ime  certaine  mesure; 
il  a  attendu  que  la  Reine  fût  morte  pour  épouser  M"'  de  Main- 
tenon. 

La  petite  Liselotte,  tout  insouciante  qu'elle  fût,  était  condam- 
née à  souffrir  d'un  milieu  aussi  insolite.  Par  bonheur  pour  elle, 
la  princesse  Sophie  eut  pitié  de  sa  nièce  et  la  tira  de  cet  inté- 
rieur irrégulier.  Elle  n'eut  pas  affaire  à  une  ingrate.  Ce  sernce, 
immense  à  la  vérité,  lui  valut  d'être  pour  toujours  la  grande 
affection  de  Madame,  sa  confidente  et  sa  conseillère  de  loin 
comme  de  près.  La  sœur  de  Charles-Louis  avait  été  merveilleuse- 
ment préparée  à  ce  rôle  par  son  expérience  précoce  de  princesse 
pauvre,  à  la  recherche  d'un  établissement. 

III 

Sophie,  comtesse  palatine  du  Rhin,  née  à  la  Haye  en  1630, 
était  le  douzième  des  treize  enfans  que  Frédéric  V,  électeur 
palatin  et  roi  de  Bohême,  avait  eus  d'Elisabeth  Stuart,  fille  de 
Jacques  l^*",  roi  d'Angleterre.  Ses  parens  s'étaient  fixés  aux  Pays- 
Bas  après  leurs  malheurs,  et  y  avaient  vécu  d'expédiens.  La  prin- 
cesse Sophie  n'avait  pas  connu  sou  père,  mais  elle  avait  vu  sa 
mère  à  la  peine,  tourmentée  par  ses  créanciers  et  vendant  un 
bijou  pour  avoir  â  dîner.  Au  milieu  de  sa  misère,  la  reine  dé- 
chue tenait  une  cour  où  affluaient  les  Anglais  de  passage,  et  à 


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MADAME.  781 

laquelle  sa  passion  pour  les  animaux  donnait  une  physionomie 
à  part:  «  La  vue  de  ses  guenons  et  de  ses  chiens  lui  était  plus 
agréable  que  la  nôtre,  »  écrit  sa  ûlle  (1).  Dans  ces  conditions,  les 
eufans  essaimaient  à  l'envi  dès  que  leur  âge  le  permettait,  et 
chacun  se  tirait  d'affaire  comme  il  pouvait. 

L'aîné  des  garçons  était  Charles-Louis  (2).  Son  rétablissement 
dans  le  Palatinat  avait  été  d'un  heureux  augure  pour  les  siens; 
il  promettait  des  jours  meilleiurs.  La  reine  Elisabeth  y  compta, 
et  fut  vite  détrompée.  On  possède  les  lettres  «  piteuses  »  où  la 
mère  implore  des  secours;  et  les  réponses  glaciales  oix  le  fils 
«  marchande  et  gagne  du  temps  (3).  »  Si  Charles-Louis  a  fini  par 
servir  à  la  reine  Elisabeth  une  pension  de  6000  thalers,  c'est,  ài 
coup  sûr,  qu'il  n'a  pas  pu  faire  autrement:  «  Il  avait  deux 
femmes  à  entretenir,  »  allègue  Hausser,  l'historien  du  Palatinat, 
en  manière  d'excuse. 

Parmi  les  autres  enfans,  le  prince  Rupert  vécut  en  héros  de 
roman  d'aventures,  devint  pirate,  acquit  une  grande  réputation 
d'homme  de  mer  et  mourut  amiral  anglais.  Maurice  fut  aussi^ 
pirate  et  disparut  dans  un  naufrage  ;  à  moins  qu'il  n'ait  été  pris 
par  d'autres  pirates  et  vendu  à  Alger  comme  esclave,  car  il  existe 
deux  traditions.  Edouard  passa  en  France,  se  convertit  au  catho- 
licisme  et  occupa  la  position  peu  considérée    de  mari  de  la 
célèbre  Anne  de  Gonzague,  dite  la  Palatine.  Philippe  s'enfuit 
cle  la  maison  après  avoir  tué  le  favori  de  sa  mère,  commença 
tme  existence  agitée  et  vagabonde  et  trouva  la  mort,  très  Jeune 
encore,  au  service  de  la  France.  La  princesse  Elisabeth,  l'amie  de 
Descartes,  qui  était  fort  belle  et  qui  «  savait  toutes  les  langues  et 
ioutes  les  sciences  (4),  »  se  mit  dans  le  couvent  luthérien  de 
Herford,  en  Westphalie,  sous  promesse  de  succéder  un  jour  ài 
l'abbesse.  La  princesse  Louise-Hollandine  s'enfuit  de  la  maison 
maternelle,  comme  son  frère  Philippe,  se  fit  catholique,  s'en 
vint  en  France  où  sa  conversion  lui  valut  une  pension  ^d'Anne 
.d'Autriche  et  l'abbaye  de  Maubuisson,  près  Pontoise,  et  mena 
joyeuse  vie:  «  L'abbesse  de  Maubuisson..,,  écrivait  Madame, 


(1)  Memoiren,  etc.,  p.  34. 

(2)  En  réalité,  il  n'était  que  le  second  ;  mais  son  frère  atné  ayant  péri  dans  un 
naufrage,  il  avait  hérité  de  ses  droits  et  pris  sa  place. 

(3)  Voyez  Hausser,  II,  613.  II   ne  semble  pas  que  cette  correspondance  ait 
Jamais  été  publiée. 

(4)  Mémoires  de  rÉlectrice  Sophie,  p.  38. 


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782  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

avait  eu  tant  de  bâtards,  qu'elle  jurait  par  ce  ventre  qui  a  porté 
quatorze  enfans  (1).  » 

La  princesse  Sophie  tranchait  sur  cette  famille  d'aventuriers 
et  de  casse-cou  par  son  goût  pour  la  paix  et  les  existences  régu- 
lières. De  sa  personne,  elle  avait  grand  air,  et  beaucoup  de 
charme  :  «  J'avais,  écrivait-elle  dans  sa  vieillesse,  les  cheveux 
d'un  brun  clair,  naturellement  bouclés,  Tair  gai  et  dégagé,  la 
taille  bien  faite,  mais  pas  fort  grande,  le  port  d'ime  princesse  (2).  » 
Pleine  d'esprit  et  leste  à  saisir  les  ridicules,  c'était  en  môme 
temps  la  personne  du  monde  la  plus  raisonnable.  Comprenant  à 
merveille  qu'elle  était  difficile  à  marier,  elle  avait  borné  ses  dé- 
sirs à  trouver  un  mari  d'un  rang  passable,  qui  ne  battît  point 
sa  femme,  comme  certain  veuf,  frère  du  roi  de  Suède,  qu'on  lui 
avait  proposé,  et  qui  fût  moins  ivrogne  qu'un  prince  de  Hols- 
tein  qui  se  disait  amoureux  d'elle  :  «  Pour  faire  le  galant,  (il)  but 
un  si  grand  verre  de  vin  ài  ma  santé,  qu'il  rendit  tout,  et  l'avala 
une  seconde  fois  pour  marquer  la  passion  qu'il  avait  pour 
moi  (3).  »  Un  troisième  prince,  George-Guillaume,  duc  de 
Hanovre,  l'avait  demandée  en  mariage,  un  peu  malgré  lui,  et  elle 
l'avait  accepté.  Il  la  repassa,  sans  la  consulter,  à  l'un  de  ses 
frères,  et  elle  accepta  encore,  avec  une  indifférence  méprisante, 
jointe  h  la  ferme  volonté  de  bien  vivre  avec  son  mari,  quel  qu'il 
fût.  Ce  fiancé  d'occasion  laissa  couler  le  temps  sans  paraître 
à  Heidelberg,  de  sorte  que  la  princesse  Sophie  était  toujours 
fille  quand  les  affaires  Degenfeld  vinrent  lui  donner  une  impa- 
tience extrême  de  quitter  le  pays.  Non  pas  qu'elle  fût  choquée 
d'avoir  un  frère  bigame  ;  elle  ne  se  scandalisait  pas  pour  si  peu  ; 
mais  le  château  n'était  plus  habitable  pour  une  personne  aussi 
amie  de  son  repos. 

Sa  patience  fut  récompensée.  Elle  raconte  dans  ses  Mémoires 
l'arrivée  de  son  futur  époux,  et  ajoute  ce  mot  qui  la  peint: 
a  J'étais  bien  aise  de  le  trouver  aimable  parce  que  j'étais  résolue 

(1)  Lettre  du  20  février  1716  {Fragmens  de  lettres  originales  de  Madame,  etc.). 
Cf.  Saint-Simon  (éd.  in-8*),  XVII,  p.  88  et  suiv.,  et  les  notes  de  M.  de  Boislisle.  Les 
Fragmens  de  lettres  originales,  comme  toutes  les  publications  de  ce  genre  faites  an 
xvni*  siècle,  ne  doivent  être  consultés  qu'avec  défiance  ;  mais  les  aventures  de 
Louise-HoUandine  étaient  de  notoriété  publique.  Voyez  le  Voyage  de  deux  jeunes 
Hollandais,  p.  385  ;  les  Mémoires  d'Aubery  du  Maurier,  éd.  1754, 1, 265  (note  Bois- 
lisle). Saint-Simon,  qui  en  fait  presque  une  sainte,  ne  Tavait  connue  que  vieille  et 
repentie.' 

(2)  Mémoires,  p.  39. 

(3)  Mémoires,  p.  49. 


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MADAME.  ,  783 

de  Taimer  (1).  »  Les  noces  eurent  lieu  le  18  octobre  1638.  Le 
marié  s'appelait  Ernest- Auguste,  duc  sans  territoire  de  Bruns* 
wick-Lunebourg.  Il  était  bel  homme,  et  ce  n'était  pas  un  mau 
vais  parti  :  il  était  coadjuteur  du  cardinal  de  Wartemberg,  évêque 
d'Osnabrûck,  et  destiné  à  lui  succéder  sur  son  siège  épiscopal. 
Quelques  éclarrcissemens  sont  ici  nécessaires. 

Il  importe  de  distinguer,  dans  TAllemagne  de  la  Réforme, 
entre  les  foules  obscures  qui  cherchaient  à  satisfaire  des  besoins 
de  conscience,  et  le  groupe  éternel  des  ambitieux  ou  des  avides, 
qui  ne  voient  jamais  dans  une  révolution,  religieuse  ou  autre, 
qu'une  occasion  de  se  pousser,  ou  de  s'enrichir,  aux  dépens  des 
vaincus.  Parmi  les  centaines  de  princes  épars  dans  ce  vaste 
pays,  il  y  en  eut  assurément  qui  se  firent  protestans  par  convic- 
tion. Il  y  en  eut  d'autres,  non  moins  assurément,  qui  ne  se 
seraient  jamais  convertis  sans  les  tentations  que  leur  offraient 
les  biens  d'Église  pour  engraisser  leur  budget  et  établir  leurs 
cadets  :  «  L'Eglise  d'Allemagne,  écrit  Janssen,  historien  catho- 
lique, était  alors  la  plus  riche  de  la  chrétienté.  On  a  calculé 
qu'elle  possédait  presque  le  tiers  de  la  propriété  foncière  (2).  » 
Le  même  Janssen  reconnaît  que  le  clergé  germanique  s'était  fait 
haïr  et  mépriser  par  ses  vices.  A  la  faveur  du  chaos  général,  les 
mains  s'allongèrent  vers  les  biens  d'Église,  et  l'on  vit  naître  deë 
compromis  étranges  entre  les  nouveaux  possesseurs  et  la  pa- 
pauté. 

On  vit  des  princes  protestans  s'emparcfrd'un  évêché,s'en  attri- 
buer les  revenus,  en  habiter  les  palais,  en  porter  le  titre,  et  vivre, 
après  conmie  devant,  en  protestans  et  en  laïques.  Rome  alors, 
cédant  ài  la  force,  leur  abandonnait  ce  qu'ils  avaient  pris,  à  la 
condition  de  ne  pas  empiéter  sur  les  fonctions  spirituelles  de 
Tévêque  auquel  ils  s'étaient  substitués  :  «  En  permettant  à  un 
prince  protestant  (3)  f^^  gérer  la  souveraineté  et  le  temporel 
d'un  évéché,  de  nommer  même  aux  dignités  inférieures  qui 
étaient  à  la  nomination  ud  x  évêque,  l'Église  ne  pouvait  en  aucune 
façon  lui  permettre  de  s'ingérer  dans  le  spirituel,  et  non  seule- 
ment cet  évêque   protestant  ne  pouvait  remplir  les  fonctions 


(i)  Mémoires,  p.  61. 

(2)  L'Allemagne  à  la  fin  du  moyen  dge^  I,  575. 

(3)  Ce  passage  est  tiré  d'un  mémoire  inédit  de  M.  l'abbé  Richard,  le  savant 
auteur  de  Pierre  d'Epinac,  archevêque  de  Lvon  des  Origines  de  la  nonciature  de 
France,  etc. 


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784  REVUE  DES  DEUX  MONDBS. 

épiscopales  :  prédications,  ordinations,  confirmations... ,  mais  il 
n'avait  aucun  titre,  aucun  droit  à  contrôler  la  manière  dont  les 
curés,  par  exemple,  prêchaient  et  remplissaient  les  autres  de- 
voirs de  leur  charge...  Quant  à  ce  qu'on  appelle  l'administration 
spirituelle,  le  ministère  pastoral,  ils  étaient  remplis  par  des 
vicaires  généraux,  catholiques  et  prêtres,  à  la  nomination  du 
chapitre,  »  et  auxquels  le  pseudo-évêque  abandonnait  un  peu, 
le  moins  possible,  de  ses  revenus. 

Ernest-Auguste  devait  à  une  clause  du  traité  de  Westphalie 
l'assurance  de  figurer  un  jour  parmi  ces  prélats  pour  rire.  Au 
cours  des  négociations  difficiles  qui  précédèrent  le  traité,  la 
maison  de  Brunswick  «  avait  renoncé  pour  faciliter  la  paix  à  la 
coadjutorerie  de  Brème  et  de  trois  autres  églises  (1).  »  On  lui 
donna  en  compensation  la  coadjutorerie  d'Osnabrûck  ;  mais,  les 
princes  de  cette  maison  «  étant  tous  hérétiques  (2),  »  tandis  que 
la  population,  et  même  le  chapitre  de  la  cathédrale,  étaient 
moitié  catholiques  et  moitié  protestans,  on  imagina,  pour  con- 
tenter tout  le  monde,  un  «  expédient  »  que  Rome  qualifia  de 
«  pernicieux,  »  et  qu'il  est  aussi  permis  de  nommer  burlesque. 
Il  fut  arrêté  qu'Osnabrtick  aurait  alternativement  «  un  évêque 
catholique  et  un  hérétique,  »  ce  dernier  pris  exclusivement  dans 
la  maison  de  Brunswick;  disposition  qui  a  subsisté  jusqu'au 
XIX*  siècle  :  c'est  en  1803  que  le  dernier  des  évoques  protestans, 
un  duc  dTork,  oncle  de  la  reine  Victoria,  mit  fin  à  cette  situation 
bizarre  en  cédant  Osnabrûck  au  Hanovre. 

En  attendant  la  mort  du  cardinal  de  Wartemberg,  Ernest- 
Auguste  habitait  avec  son  frère  le  duc  George-Guillaume,  souve- 
rain du  Hanovre.  Ce  fut  chez  lui  qu'il  mena  sa  jeune  femme. 
Une  correspondance  très  active  (3)  s'engagea  aussitôt  entre  cette 
dernière  et  Charles-Louis,  et  il  y  fut  question  de  Liselotte  dès 
les  premières  lettres,  car,  de  plus  en  plus,  les  choses  allaient  de 
travers  à  Heidelberg.  L'Électrice  Charlotte  se  refusait  absolu- 
ment à  retourner  dans  sa  famille.  Exaspérée  et  douloureuse,  elle 

(1)  Ce  qui  suit  est  emprunté  à  une  longue  dépêche  du  7  m&i  1678,  adressée  par 
le  cardinal  Alderano  Cibo,  secrétaire  d'État  du  pape  Innocent  XI,  à  Francesco 
Buonnsi,  archevêque  de  Thessalonique  et  nonce  à  Vienne.  Archives  du  Vatican, 
tome  198,  Nunziatura  di  Germania. 

(2)  Cela  dépendait  du  moment.  L'un  des  frères  d'Ernest-Auguste  s'était  fait 
catholique. 

(3)  Voyez  plus  haut,  p.  767.  Cette  correspondance  se  poursuivit  sans  interrup- 
tion jusqu'à  la  mort  de  Charles -Louis  en  1680, 


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MADAME.  785 

s'obstinait  à  rester  là,  rêvant  d'une  réconciliation  impossible,  et 
étroitement  surveillée  par  son  mari,  qui  la  croyait  capable  de 
tout,  et  non  sans  raison,  dans  ses  accès  de  colère.  Par  une  déri- 
sion cruelle,  la  malheureuse  continuait  ài  jouer  son  rôle  officiel 
d'épouse  légitime  et  de  souveraine.  Elle  présidait  avec  Charles- 
Louis  aux  réceptions  du  château,  où  ils  se  donnaient  en  spec- 
tacle au  public,  n'étant  capables  ni  l'un  ni  l'autre  de  se  contenir. 
On  prétendit  qu'un  jour,  à  un  festin  en  l'honneur  d'un  hôte 
princier,  l'Électeur  avait  riposté  à  une  parole  mordante  par  un 
soufflet  vigoureux,  qui  fit  jaillir  le  sang  du  nez  de  l'Électrice  (1)  ; 
et,  si  ce  n'est  peut-être  qu'une  légende,  peut-être  aussi  est-ce 
l'un  de  ces  cas  où  la  légende  est  plus  vraie  que  l'histoire. 

Liselotte  prenait  le  parti  de  sa  mère  et  faisait  grise  mine  à 
l'intruse.  Le  père  en  voulait  à  sa  fille,  et  son  cœur  se  détachait 
d'elle.  Longtemps  après  la  mort  de  Charles-Louis,  Madame  laissa 
échapper  un  jour  cet  aveu  mélancolique:  «  Je  crois  certaine- 
ment que  Monsieur  mon  père  m'aimait;  mais  je  l'aimais  plus 
qu'il  ne  m'aimait  (2).  »  C'était  la  vérité.  Les  sentimens  hostiles 
témoignés  par  la  petite  Liselotte  ài  M"'  de  Degenfèld  lui  avaient 
aliéné  son  père,  et  pour  toujours,  ainsi  qu'on  le  verra  dans  la 
suite.  Non  que  Charles-Louis  fût  possédé  pour  sa  maîtresse  de 
l'une  de  ces  violentes  passions,  comparables  aux  forces  de  la 
nature,  qui,  si  elles  ne  justifient  pas  tout,  expliquent  du  moins 
tout.  Charles-Louis  n'avait  pas  l'étoffe  d'un  grand  amoureux. 
C'était  pire.  Il  aimait  Louise  de  Degenfèld  comme  un  homme 
extrêmement  sensuel,  et  déjà  sur  le  retour,  aime  une  jeune 
créature  qui  lui  est  entièrement  asservie.  Charlotte,  accoutumée 
à  le  voir  économiser  sur  tout,  lui  faisait  remarquer  que  les  en- 
fans  coûtaient  cher  à  élever,  et  qu'il  serait  à  souhaiter  de  ne  pas 
en  avoir  trop.  Louise  en  eut  quatorze  à  la  file,  sans  une  plainte 
ni  une  objection,  mourut  en  couches  du  quatorzième  et  fut  aus- 
sitôt remplacée  par  une  «  robuste  Suissesse,  »  malgré  les  soixante 
ans  bien  sonnés  et  les  maux  peu  ragoûtans  de  «  Sa  Grâce  Elec- 
torale. » 

(1)  L'histoire  du  soufflet  se  rencontre  pour  la  première  fois  dans  La  me  et  lea 
amours  de  Cliar les- Louis,  Électeur  palatin  (Cologne,  1692).  On  la  retrouve  ensuite 
dans  une  adaptation  allemande  du  livre  français.  Freytag  l'avait  acceptée  dans  ses 
Bildern  aus  der  deutschen  Vergangenlieit.  Le  Dr.  Adolf  Kôcher,  éditeur  des 
Mémoires  de  rélectrice  Sophie,  estime  qu'elle  ne  mérite  aucune  créance.  Hausser 
(vol.  II,  p.  610)  la  déclare  «  douteuse,  o 

(2)  Lettre  du  7  septembre  1710,  à  l'Électrice  Sophie. 

TOME  XXXV.  -     1906.       •  50 


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786  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

\ 

Il  n'y  a  rien  de  poétique  dans  tout  cela  ;  mais,  à  défaut  d'une 
passion  exaltée  pour  sa  maîtresse,  Charles-Louis  entretenait  les 
idées  orgueilleuses  que  l'on  sait  sur  son  pouvoir  temporel  et  spi- 
rituel. Convaincu  que  sa  volonté  devait  faire  loi,  en  morale 
comme  en  religion  ou  en  matière  d'impôt,  il  accusait  sa  fille  de 
«  n'agir  envers  lui  comme  elle  devait  (1).  »  Il  s'en  prenait  à  la 
nouvelle  gouvernante,  M"'  d'Uffeln  (2),  qui  avait  bravement  re- 
fusé son  «  approbation  (3)  »  à  la  polygamie  officielle,  et  il  allait 
faire  un  éclat,  c'est-à-dire  ime  sottise,  en  la  chassant,  quand  la 
duchesse  Sophie  (4j  le  décida  à  lui  confier  sa  «  chère  Liselotte, 
de  laquelle,  écrivait-elle,  j'aurai  autant  de  soin  comme  si  elle 
était  à  moi  (5).  »  L'affaire  arrangée,  elle  en  pressa  l'exécution  : 
«  A  Hanovre,  le  15  de  mai  1659.  —  ...  S'il  vous  plaisait  à  cette 
heure  de  préparer  (le  voyage)  de  Liselotte,  nos  carrosses  l'atten- 
dront à  Mûnden,  le  jour  qu'il  vous  plaira  de  faire  qu'elle  y  ar- 
rive, et  d'ordonner  les  chariots  pour  le  bagage  qu'il  faudra  pour 
cela.  »  Nous  savons  par  ime  lettre  de  Charles-Louis  à  M"*  de 
Degenfeld  que  le  départ  eut  lieu  le  9  juin  :  <(  Je  suis  parti  au- 
jourd'hui à  4  heures,  et  Liselotte  ime  heure  avant  moi.  Son  cha- 
grin a  été  vite  passé.  Après  avoir  abondamment  pleuré  avec  X. 
{sa  mère,  FÉlectrice  Charlotte),  dès  q[u'elle  a  eu  le  dos  tourné, 
elle  a  réclamé  ses  citrons.  » 

Après  une  visite  àCassel,  dans  sa  famille  maternelle,  l'enfant:^ 
prit  avec  M"*  d'Uffeln  la  route  de  Hanovre,  et  sa  tante  la  trouva.^ 
un  jour  chez  elle   en    rentrant  :  —  «  20  de  juillet  1659.  J'aL 
été  reçue  ici  par  la  chère  Liselotte  d'une  mine  si  sérieuse,  conmi» 
si  c'eût  été  une  personne  de  vingt  ans,  et  je  la  trouve  si  éloignée 
de  celle  de   sa  mère,  que  je  n'y  trouve  rien  à  corriger  que  les^ 
pleurs  que  peu  de  chose  exige  d'elle,  et  on  ne  s'en  doit  étonner, 
puisqu'elle  en  a  vu  la  mode  à  Cassel,  dont  vous  aurez  sans  doute 
déjà  eu  relation.  Je  viens  d'écrire  à  Charlotte  un  compliment  sur 
son  heureuse  arrivée  ;  je  ne  sais  si  la  réponse  sera  d'absinthe  ou 
de  miel  ;  j'ajoute  qu'elle  la  pourra  voir  ici,  si  elle  va  à  Cassel... 

(1)  La  duchesse  Sophie  à  Charles-Louis,  lettre  du  27  mars  1659. 

(2)  Ou  d'Offeln;  on  rencontre  les  deux  orthographes.  Mariée  dans  la  suite  k. 
M.  de  Harling.  L'une  des  correspondances  les  plus  intéressantes  de  Madame  leur* 
est  adressée.  Voyez  plus  haut,  p.  767. 

(3)  La  duchesse  Sophie  à  Charles-Louis,  lettre  du  6  mars  1659. 

(4)  Elle  était  devenue  duchesse  de  Hanovre  par  son  mariage. 

(5)  Lettre  du  18  avril  1659  à  Charles-Louis.  L'Électeur  et  sa  sœur  s'écrivaient  exm 
français. 


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MADAME.  787 

Pour  une  bonne  gouvernante,  c'est  ce  qui  est  bien  rare  partout; 
si  je  trouve  une  meilleure  que  celle  qu'il  y  a  déjà,  je  vous  le 
manderai;  en  attendant,...  M.  de  Madra  est  installé  pour  pré- 
cepteur. » 

Il  ne  semble  pas  que  TÉlectrice  Charlotte  ait  usé  de  la  per* 
mission  de  venir  voir  sa  fille  à  Hanovre.  Personne  ne  Ty  encou- 
ragea. Elle  lui  avait  écrit  une  première  fois  à  Gassel,  dans  les 
termes  les  'plus  tendres,  «  pour  lui  montrer  que  sa  pauvre 
maman  pensait  toujours  à  elle  (1).  »  Liselotte  avait  répondu,  et 
sa  mère  Ten  avait  remerciée,  le  4  juillet,  par  ime  lettre  où  se 
rencontrait  cette  phrase  :  «  Que  Dieu  te  conserve  et  te  fasse  de- 
venir grande  et  pieuse,  afin  que  tu  me  sois  un  jour  une  consola- 
tion, en  place  du  mal  qui  m'est  fait  maintenant  en  t'arrachant  ii 
moi.  »  J'ignore  si  ces  lignes  imprudentes  passèrent  jamais  sous 
les  yeux  de  l'enfant  ;  en  tout  cas,  elle  ne  répondit  plus.  —  L'Éleo» 
trice  Charlotte  à  M"'  de  Harling  :  —  «  (Heidelberg,  15  jan- 
vier 1663.)  Je  ne  comprends  pas  que  nous  autres,  pauvres  mal- 
heureux, nous  soyons  ainsi  oubliés  de  vous  tous  ;  j'en  veux 
surtout  à  Liselotte,  qui  a  laissé  deux  lettres  de  moi  sans  réponse,  et 
qui  fait  comme  si  j'étais  morte  ;  Dieu  la  punira...  »  —  A  la  môme, 
du  3  mars  :  «  Écrivez-moi  un  mot  pour  me  dire  si  Liselotte 
est  morte  ou  vivante.  Je  ne  sais  absolument  rien  d'elle,  et  elle  a 
beau  être  ingrate  envers  moi,  mon  cœur  de  mère  ne  peut  pas  se 
détourner  entièrement  d'elle.  » 

Ce  fut  de  cette  façon  dure  et  sèche  que  l'Électrice  Charlotte 
fut  bannie  pour  toujours  de  la  vie  de  sa  fille.  Elles  se  revirent; 
mais  Madame, même  mariée  et  protégée  par  la  distance,  témoigna 
toujours  par  son  attitude  qu'elle  avait  appris  à  considérer  sa 
mère  conmie  un  épouvantai!. 

IV 

Les  quatre  années  passées  chez  la  duchesse  Sophie  furent 
pour  Liselotte  quatre  .années  d'un  bonheur  sans  mélange.  Elle 
avait  trouvé  à  Hanovre  un  accueil  affectueux,  joint  à  un  train 
de  vie  facile,  sinon  raffiné,  et  à  une  éducation  qui  lui  faisait  ré- 
péter plus  tard  qu'elle  devait  tout  ce  qu'elle  avait  de  bon  à  sa  , 
1;ânte  de  Hanovre  et  à  M"'  d'Uffeln.  A  dire  le  vrai,  cette  éduca- 

(1)  Cette  lettre  et  les  suivantes   sont  tirées   de  ïlntroducHon  écrite  par  le 
I3r.  Ed.  Bodema&n  pour  les  lettres  de  Madame  à  M.  et  M"«  de  Harling  (p.  viu  et  iz). 


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788  ~    REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

tion  n'était  pas  sans  défaut;  mais  tout  valait  mieux  que  recelas 
de  pharisaïsme  du  château  paternel. 

La  cour  ^e  Hanovre  n'était  pas  une  école  de  vertu,  et  encore 
moins  de  belles  manières.  On  y  pratiquait  assidûment,  et  avec  uek: 
débraillé  sans  vergogne,  le  culte  de  la  bonne  nature.  Le  duc  ré — 
gnant,  George-Guillaume,  et  tous  ses  frères  (4),  aimaient  la  tables 
et  les  femmes,  et  n'avaient  garde  de  s'en  priver.  Leurs  maîtresses 
ne  se  comptaient  plus.  Ernest-Auguste  avait  interrompu  la  séries 
en  l'honneur  de  la  lune  de  miel,  et  sa  jeune  femme  se  hâtaiH 
d'en  profiter,  sachant  bien   que  cela  ne  durerait  pas  :  «    J'ai^^ 
disait-elle,  le  miracle  de  ce  siècle,  d'aimer  mon  mari  (2).  »  Deu^ 
mois  après  son  mariage,  elle  traçait  à  Charles-Louis  le  tableaux 
le  plus  étrange  de  ses  journées,  et  elle  ajoutait  :    «   Je  ne  li^s 
plus  de  beaux   livres...  et  les  beaux  préceptes  de  Sénèque  et 
d'Epictète  sont  combattus  par  ceux  de  la  nature  (3).  »  Sénèque 
et  Epictète  avaient  cédé  la  place  à  Rabelais.  Un  jour  que  son 
frère  lui  avait  parlé   de   ses  tracas,  la  duchesse  Sophie  lui  ré- 
pondit :    «  Je  suis  très  marrie  de  voir  que   vous   prenez  les 
choses  tant  à  cœur...  On  ne  vit  qu'une  fois,  pourquoi  donc  se 
chagriner  tant,  quand    l'on    peut    manger,   dormir    et   boire, 
dormir,  boire  et  manger  (4)  ?  »  Elle  pratiquait  ce  qu'elle  prêchait. 
Le  jour  où  elle  s'aperçut  que  son  mari  désirait  la  tromper,  elle 
lui  facilita  gentiment  les  choses  et  ne  lui  en  voulut  point.  On 
lit  dans  ses  Mémoires  ;  «  Le  saint  nœud  du  mariage  n'avait  pas 
changé  l'humeur  galante  de  M.  le  duc  ;  il  s'ennuya  de  posséder 
toujours  ime  même  chose...  (5).  »  Suivent  leurs  petits  arrange- 
mens. 

L'amour  est  de  tous  les  temps.  Il  n'en  est  pas  de  même  de  la 
gloutonnerie,  et  nous  avons  peine  aujourd'hui  à  nous  expliquer 
la  place  d'honneur  qu'elle  occupait  au  xvii®  siècle  dans  les  plai- 
sirs des  hautes  classes.  Quand  la  duchesse  Sophie  écrivait  à  son 
frère  :  «  C'est  un  des  plus  grands  plaisirs  que   j'ai  à  présent. 


(1)  Us  étaient  quatre  en  tout.  Leur  histoire  est  rendue  confuse  par  des  arrange- 
mens  de  famiUe  compliqués.  Christian-Louis,  duc  de  Hanovre  de  1641  à  1648,  puis 
de  Celle  jusqu'à  sa  mort  (1665).  George-Guillaume,  duc  de  Hanovre  de  1648  à  1665, 
puis  de  CeUe;  mort  en  1705.  Jean-Frédéric,  duc  de  Hanovre  de  1665  à  1679.  £mesi- 

, Auguste,  qui  succéda  à  Jean-Frédéric  et  mourut. en  1698. 

(2)  Lettre  à  Charles-Louis,  du  6  février  1659, 

(3)  Du  16  décembre  1658 

(4)  Du  6  juin  1663. 
15)  Page  71 


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MADAME. 


789 


de  bien  manger  (1),  »  elle  ne  faisait  pas  allusion  à  une  chère 
délicate,  mais  à  une  chère  copieuse.  On  se  crevait  de  mangeaillo 
au  château  de  Hanovre  comme  au  palais  du  Louvre,  ni  plus  ni 
moins  ;  il  n'y  avait  de  différent  que  la  cuisine,  et  c'est  une  chose 
dont  Ion  ne  peut  pas  plus  disputer  que  des  couleurs.  Eléonore 
d'Olbreuse  (2)  racontait  que  «  son  cœur  se  soulevait  »  devant 
les  énormes  plats  de  saucisses  aux  choux  rouges,  ou  de  purée 
d'oignons  au  gingembre,  qui  régalaient  la  duchesse  Sophie. 
Madame  en  a  dit  autant  des  ragoûts  servis  à  la  table  de  Louis  XIV. 
Proportion  gardée,  le  nombre  des  plats  était  aussi  extravagant 
ici  que  là,  les  dépenses  de  «  la  bouche  »  aussi  excessives.  On 
possède  le  budget  de  Jean-Frédéric,  successeur  de  George-Guil- 
laume, pour  Tannée  1678-1679.  L'ensemble  des  dépenses  se 
monte  à  285  927  thalers.  En  voici  quelques  chapitres  (3)  : 

Habillemens  de  Son  A.  Sérénissime.  .....  1010  thalers. 

Cadeaux  de  noces  et  de  baptême 54  — 

Aux  quêtes  (à  Téglise) 16  — 

Chancellerie  et  cour  supérieure  (de  justice).   .  625  — 

Opéra .  3  972  — 

Armée 26  475  — 

Cuisine 49365  — 

Dans  ce  dernier  chiffre  ne  sont  compris  ni  la  bière  et  le  vin, 
ni  Tentretien  du  matériel,  ni  les  indemnités  aux  serviteurs  que 
Ton  préférait  ne  pas  nourrir,  ni  lés  gages  du  personnel  des  cui- 
sines, ni  ceux  des  chasseurs  et  jardiniers  qui  approvisionnaient 
le  château  de  gibier  et  de  légumes.  Ces  retranchemens faits,  «la 
bouche  »  absorbait  encore  un  sixième  du  budget  total  du 
Hanovre  sous  Jean-Frédéric. 

La  duchesse  Sophie,  qui  avait  vu  Charles-Louis  à  l'œuvre, 
comptant  les  fagots  et  pesant  le  sucre,  accusait  ses  beaux-frères 
de  tolérer  le  coulage.  Elle  prétendait  que  George-Guillaume 
payait  son  «  qiiisigner  »  plus  cher  «  qu'un  ministre  d'État,  »  et 
qu'il  n'en  était  pas  moins  honteusement  volé.  Elle  n'aimait  pas 
qu'on  se  laissât  voler  ;  elle  disait  :  «  On  est  bien  sot  de  donner 

(1)  Lettre  du  8  juillet  1671. 

(2)  Eléonore  d'Olbreuse,  d'une  famille  noble  du  Poitou,  était  belle,  spirituelle  et 
'vertueuse.  George-Guillaume  l'épousa  morganatiquement  en  septembre  1665. 
Cf.  Tke  love  ofan  uncrowned  Queen,  par  W.  H.  Wilkins  (Londres,  1900,  2  vol.  in-8»). 

(3)  Die  Hofhaltungen  zu  Ilannover,  etc.,  par  le  Dr.  Eduard  Wehse  (Hambourg, 
1833). 


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790  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

dix  écus  pour  un  veau  quand  on  le  peut  avoir  pour  un  (1).  »>  Pas 
plus  sot  que  d'acheter  dix  veaux  quand  un  seul  suffirait  ;  mais 
ridée  aurait  paru  du  dernier  «  bourgeois.  »  Un  repas  n'était  prin- 
cier qu^à  la  condition  d'être  digne  de  Gargantua. 

La  cour  de  Hanovre  n'était  déjà  que  trop  «  bourgeoise  »  à 
son  gré.  La  duchesse  en  avait  prévenu  son  frère  en  lui  deman* 
dant  sa  fille  :  «  Pour  être  coquette  et  familière,  elle  ne  l'ap- 
prendra point  ici,  mais  pour  apprendre  la  conversation  civile 
avec  toute  sorte  de  gens,  je  n'en  réponds  pas,  si  ce  n'est  que 
Dieu  nous  donne  un  de  ces  jours  une  cour  à  nous,  car,  pour  dire 
la  vérité,  il  y  a  peu  de  grandeur  en  celle-ci,  et  il  se  passe  bien 
des  mois  qu'on  ne  voit  (que)  les  domestiques  (2).  »  La  même 
plainte  revient  à  plusieurs  reprises  sous  sa  plume  :  «  L'on 
vit  en  bourgeois  et...  on  ne  voit  quasi  personne  (3).  »  Ailleurs: 
«  Je  fais  ime  vie  fort  solitaire,  car  je  ne  vois  que  mes  domes- 
tiques (4).  »  C'était  entendu  ;  ce  n'était  pas  chez  elle  qu'il  fallait 
venir  pour  savoir  son  monde. 

Encore  moins  pour  polir  son  langage  et  former  son  esprit  à 
la  délicatesse  ;  mais,  ici,  l'entourage  n'était  plus  seul  en  faute. 
Le  premier  coupable  était  la  duchesse  Sophie,  cette  femme  su- 
périeure à  plusieurs  égards,  que  Leibniz  n'appellera  pas  autre- 
ment que  «  notre  grande  Électrice,  »  et  dont  Madame  écrira  avec 
enthousiasme  :    «    Ma  tante  n'est  pas  seulement  le  lustre  de 
sa  cour,  jnais  de  toutes  les  cours.  Où  trouverait-on  quelqu'un 
ayant  autant  d'intelligence  et  de  vertus  (5)  ?  »  Son  intelligence 
et  ses  vertus  ne  l'empêchaient  malheureusement  pas  d'être  d'une 
grossièreté  qui  confond  chez  ime   «  grande  princesse.    »  Elle 
adorait  les  mots  sales,  les  histoires  de  chaise  percée  et  les  obscé- 
nités, comme  Madame,  du  reste,  sa  digne  élève  pour  les  goûts 
orduriers.    C'était  dans  le  sang.  Charles-Louis  trouva  un  joui 
plaisant  de  charger  sa  fille,  —  elle  n'avait  pas  seize  ans,  —  de 
transmettre  à  la  duchesse  Sophie  une  question  obscène.  L'enfant 
fit  la  commission,  reçut  la  réponse,  et  sa  tante  trouva  aussi 
ridée  plaisante  (6), 

(1)  Lettre  du  14  mai  1670. 

(2)  Lettre  du  18  avril  1659.  Domestique  se  disait  alors  de  toutes  les  personoes, 
mémo  nobles,  attachées  à  une  grande  maison. 

(3)  1*'  décembre  1670. 

(4)  Lettre  de  la  duchesse  Sophie  du  17  juin  1665. 

(5)  Lettre  de  Madame  à  la  raugrave  Louise,  du  18  mars  1703.. 

(6)  Lettre  de  la  duchesse  Sophie,  du  21  Janvier  1668. 


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MADAME. 


791 


Toutes  les  bienséances  étaient  également  méprisées  à  la  cour 
de  Hanovre.  A  peine  arrivée,  la  nouvelle  duchesse  avait  profité 
de  l'exemple  que  lui  donnait  son  mari  pour  faire  son  courrier  à 
Féglise,  pendant  le  service.  Ils  ne  croyaient  à  rien  ni  Tun  ni 
l'autre  ;  mais  la  présence  au  culte  était  une  question  d'étiquette, 
et  Ton  s'arrangeait  pour  s'ennuyer  le  moins  possible.  Dans  les 
bons  jours,  on  écrivait  ses  letixes  ;  dans  les  mauvais,  on  avait 
recours  à  des  occupations  moins  tranquilles.  Le  21  juillet  1660, 
la  duchesse  Sophie  dut  renoncer  à  finir  sa  correspondance  à 
cause  du  tapage  :  «  Nous  sommes  à  l'église,  où  monsieur  mon 
mari  fait  tant  de  bruit  à  lire  une  comédie,  que  je  ne  saurais  (en) 
dire  davantage...  »  Il  serait  curieux  de  savoir  ce  que  pensaient 
les  fidèles,  parmi  lesquels  étaient  gens  de  grande  piété,  de  ces 
Altesses  libertines  qui  venaient  à  l'église  soi-disant  pour  les 
édifier. 

Liselotte  avait  justement  grand  besoin  de  prendre  des  leçons 
de  tenue.  Elle  ne  gardait  pas  assez  son  «  quant-à-moi  (1).  )>  Sa 
tante  en  convenait,  quoique  très  portée  à  Tadmirer  en  tout  : 
«  Liselotte  a  autant  d'esprit  qu'une  persomie  de  vingt  ans  en 
pourrait  avoir,  et  se  peut  gouverner  si  joliment  que  c'est  une 
merveille  ;  mais  il  lui  en  faut  faire  souvenir  à  tout  moment,  au- 
trement, gare  le  fouet;  car  enfin,  elle  est  jeune.  »  La  duchesse 
Sophie  préconisait  pour  elle  les  voyages  :  «  Ma  chère  Lise- 
lotte... verrait  un  peu  le  monde  et  comme  il  faut  vivre  en  prin- 
cesse. »  Toutefois  un  premier  essai,  une  visite  à  La  Haye  chez  la 
grand 'mère  aux  singes  et  aux  chiens,  avait  abouti  à  une  décep- 
tion :  «  Il  n'y  a  personne  ici  qui  ait  (le)  sens  commun  pour  la 
conversation;  on  ne  doit  pas  choisir  ce  climat  pour  aiguiser  son 
esprit,  mais  bien  pour  ajuster  un  peu  le  corps,  à  quoi  on  s'en- 
tend plus  qu'en  Allemagne,  et  pour  apprendre  la  propreté  dos 
meubles  et  du  ménage.  » 

Un  second  voyage,  dont  le  but  final  était  de  revoir  Heidel- 
berg,  «  ce  Parnasse  où  le  savoir  et  la  raison  fleurissent,  »  avait 
aussi  laissé  des  souvenirs  mélangés  à  la  duchesse.  Elle  s'était 
retrouvée  chez  son  frère  entre  l'Électrice  Charlotte  et  M"'  de 
Degenfeld,  et  n'y  avait  pas  pris  plus  de  plaisir  qu'autrefois  : 
«   Je  donnais  la   visite  à   l'une,  rapportent  ses  Mémoires,   et 

(1)  Pour  ce  qui  suit,  cf.  les  lettres  des  24  août  1659,  28  mars  1663  (datée  par 
erreur  de  1660),  24  juiUet  1660, 2  février  1660  et  23  février  1660,  à  l'Électeur  Charles- 
•douis. 


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^9â  REVUE   DES   DEUX  MONDES. 

(M.  rÉlecteur)  voulait  que  je  devais  aussi  voir  Tautre,  ce  qui  me 
fit  de  la  peine.  J'avais  peur  que  si  je  la  voyais,  qu'on  jugerait  que 
j'approuvais...  »  Elle  finit  par  céder,  se  flattant  d'en  être  quitte 
avec  une  visite,  mais  elle  avait  compté  sans  la  ténacité  de 
Charles-Louis  :  «  Je  me  défendis  pourtant  ensuite  d'un  com- 
merce plus  grand,  parce  que  l'Électrice  en  pourrait  faire  du 
bruit,  et  que  M.  le  duc  (1)  y  pourrait  peut-être  trouver  à  redire.  » 

D'autres  voyages  furent  empêchés  par  les  circonstances. 
Tant  et  si  bien  que  la  princesse  Liselotte,  née  rude  et  bruyante, 
n'eut  jamais  l'occasion  de  se  dégrossir  avant  de  venir  en  France. 
Cent  ans  plus  tard,  Rousseau  aurait  salué  en  elle  la  femme  de 
la  nature,  et  l'aurait  louée  de  ne  pas  avoir  été  corrompue  par  la 
civilisation.  En  attendant  Rousseau,  c'était  plutôt  une  gêne. 

Elle  recevait  une  instruction  à  la  mode  du  temps,  c'est-à- 
dire  sommaire.  Il  y  a  deux  ou  trois  siècles,  il  semble  que  l'igno- 
rance, d'usage  pour  les  femmes  en  général,  fût  de  règle  pour  les 
princesses.  La  maison  Palatine  n  avait  jamais  digéré  la  science 
de  la  belle  Elisabeth,  l'amie  de  Descartes.  On  y  avait  remarqué 
des  inconvéniens  pour  une  fille  de  sa  qualité  :  «  Ce  grand 
savoir  la  rendait  un  peu  distraite,  et  nous  donnait  souvent  sujet 
de  rire  (2).  »  Il  est  plus  important  pour  une  princesse  de  ne  pas 
manquer  ses  révérences  que  d'avoir  ime  opinion  sur  le  Discours 
de  l(jL  Méthode.  Charles-Louis  fut  consulté  sur  les  leçons  de  sa 
fille  :  «  Pour  l'étude,  je  pense  que  vous  n'en  voudrez  point 
faire  une  savante  (3);  »  et  l'on  tomba  d'accord  de  n'y  point 
attacher  trop  d'importance. 

A  sept  ans,  Liselotte  avait  «  appris  à  lire  et  écrire  l'allemand, 
ses  prières  et  catéchisme  (chose  très  nécessaire).  »  Son  rang 
l'obligeait  à  savoir  le  français.  Elle  le  parla  toute  sa  vie  avec  un 
accent  qui  se  conservait  dans  son  orthographe  :  Louisse^  un  jh- 
suiiie,  appropation;  mais  ses  lettres  françaises  sont  d'un  tour 
aisé  et  naturel,  et  elle  fait  beaucoup  moins  de  fautes,  en  défini- 
tive, que  la  Grande  Mademoiselle,  ou  telle  duchesse  de  la  cour 
de  France.  Elle  prit  aussi  des  leçons  d'italien,  d'autres  leçons, on 
ne  saurait  dire  de  quoi,  avec  «  un  poète  qui  écrivait  une  très 


(1)  Le  duc  Ernest-Auguste,  son  mari. 

(2)  Mémoires  de  l'Électrice  Sophie,  p.  38. 

(3)  Le  texte  porte  «  une  Schurmann.  «  —  Anne-Marie  de  Schurmann  était  «W 
femme  savante  allemande.  Pour  cette  partie,  cf.  les  lettres  à  Charles-Louis  des 
24  août  1659, 18  avril  1660,  31  octobre  1661. 


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3IADAMB.  793 

belle  main  en  allemand,  »  et  elle  avait  un  précepteur.  Le  tout 
sans  suite,  à  travers  mille  dérangemens,  et,  tout  de  même,  avec 
un  succès  incontestable,  dont  Thenneur  revient  à  sa  tante.  Nous 
avons  dit  le  mal  sur  la  duchesse  Sophie  éducatrice:  il  est  juste 
de  ne  pas  taire  le  bien.  Elle  avait  infiniment  d'esprit,  et  cela  sert 
toujours  ;  beaucoup  de  lecture  pour  son  temps,  et  de  goût  pour 
les  belles  choses  :  «  J'ai  souvent  ouï  dire  à  défunt  papa,  lui 
o<;rivait  Madame  (21  juillet  1697),  que  personne  ne  possédait 
mieux  Michel  de  Montaigne  que  Votre  Dilection.  »  Elle  forma  sa 
nièce  à  aimer  la  bonne  littérature.  Madame  lui  dut  de  com- 
prendre de  prime  abord  nos  grands  écrivains,  lorsqu'elle  dé- 
barqua à  Saint-Germain  Tair  un  peu  paysan,  et  de  savoir  bien- 
tôt tous  leurs  chefs-d'œuvre  par  cœur.  Une  éducation  qui  donne 
de  pareils  résultats  n'est  pas  manquée. 

Deux  années  se  passèrent  dans  une  grande  douceur.  Vers  la 
fin  de  1661,  Ernest- Auguste  échangea  sa  situation  précaire  de 
cadet  sans  apanage  contre  le  bon  fromage  de  Hollande  que  lui 
avait  ménagé  le  traité  de  Westphalie  :  «  M.  le  Duc  reçut  la 
nouvelle  que  l'évèque  d'Osnabrûck  était...  allé  en  l'autre  monde,... 
et  fit  préparer  toute  chose  pour  faire  son  entrée  solennelle  dans 
son  évêché.  On  trouva  que  je  serais  (un)  hors-d'œuvre  à  cette 
cérémonie  ecclésiastique  (1).  »  Le  nouvel  évêque  et  «  son  esves- 
quine  »  s'informèrent  avec  empressement  de  ce  que  rapportait 
Osnabrûck  :  «  Je  crois,  écrivait  la  duchesse  à  son  frère,  que 
nous  ne  serons  pas  trop  mal  accommodés,  encore  que  le  revenu 
ordinaire  de  l'évèque  ne  soit  que  18  ou  20000  écus  par  an,  car 
le  défunt  a  eu  plus  de  40  000  écus  par-dessus  cela,  et  je  crois 
qu'on  en  viendra  à  un  arrangement,  pour  n'être  pas  obligé  de 
tondre  sur  tout,  comme  le  défunt  a  fait.  » 

Les  ouailles  d'Ernest-Auguste  firent  de  bonne  grâce  la  part 
du  feu,  et  ce  fut  dans  les  dispositions  les  plus  riantes  que  la  du- 
chesse Sophie  vint  prendre  possession  de  la  maison  de  plaisance 
des  évêques  d'Osnabrûck  :  «  A  Iburg,  ce  29  de  sept.  1662.  —  Il 
y  a  trois  jours  que  je  me  suis  rendue  ici  de  Celle  et  que  je  me 
trouve  dans  une  très  jolie  maison  qui  m'a  fort  charmée  à  mon 
arrivée;  tout  ce  qui  peut  donner  dans  la  vue  y  paraît  magni- 
fique :  vaisselle,  meubles,  livrées,  gardes,  hallebardiers  .. 
AIM.   les  bourgmestres   d'Osnabrûck    m'.ont  complimentée,  et 

(1)  Mémoires,  p.  70,  Letlrçs  des  12  décembre  1661.  13  et  èÇ  février  }662, 


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791  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

m'ont  fait  présent  d'une  aiguière  et  bassin  d'argent,  avec  un  grand 
pot  et  deux  tasses  d'argent  pour  mes  enfans.  Gela  ne  vaut  pas  la 
peine  d'en  parler  auprès  des  70  mille  rixdalers  que  tout  l'évèché 
a  donnés  à  Monsieur  leur  évéque  à  son-  entrée...  Tout  va  ici  d'un 
autre  air  qu'à  Hanovre,  Dieu  merci...  » 

La  joie  naïve  qui  déborde  dans  cette  lettre  aide  à  comprendre 
un  travail  souterrain  entr(*pris  vers  la  môme  époque  par  Charles- 
Louis.  Il  avait  entamé  une  campagne  dont  l'objet  n'était  rien 
moins  que  de  défaire  l'œuvre  de  la  Réforme  et  d^amener  l'Église 
protestante  à  se  réunir  à  l'Église  catholique.  Il  n'est  pas  aisé 
d'expliquer  pourquoi  il  avait  formé  ce  dessein,  qui  risquait  de  lui 
aliéner  les  trois  quarts  de  ses  sujets.  Ce  n'était  certes  point  par 
des  rakonis  de  conscience,  puisqu'il  ne  croyait  à  aucun  dogme; 
ni  par  tendresse  pour  le  clergé  catholique,  qu'il  mettait  dans  le 
même  sac  que  tous  les  autres  ;  l'un  de  ses  propos  favoris  était 
que  «   le  monde  nlrait  jamais  bien  tant  qu'on  ne  l'aurait  pas 
purgé  de  fepois  vermines  :  la   prêtraille,  les   médecins   et  les 
avocats  (1).  »  Il  est  très  improbable  que  ce  fût  pour  des  motifs 
d'ordre  politique  ;  les  princes  protestans  trouvaient  trop  bien  leur 
compte  au  régime  des  Églises  d'Etat.  Restaient  les  raisons  d'ar- 
gent, les  ressources  inépuisables  de  l'Église  romaine  pour  caser 
les  bâtards  de  grandes  maisons  ailleurs  que  dans  les  camps.  Sans 
prétendre  rien  affirmer,  c'est  la  seule  explication  plausible  de 
rintc^rôt  témoigné    par  Charles-Louis  à   la   réunion  des  deux 
Églises  :  il  espérait  travailler  en  môme  temps  pour  les  enfans  de 
Louise  de  Degenfeld. 

Les  premières  lettres  oti  il  soit  fait  mention  de  ce  projet  sont 
de  la  duchesse  Sophie  (2)  :  «  19  juin  1661...  J'ai  fait  accroire 
à  notre  évéque  que  vous  avez  lu  son  livre  de  sermons  qu'il  m'a 
donné,  et  cple  vous  avez  fort  admiré  sa  modération  ;  il  me  de- 
mande toujours  si  vous  ne  poursuivez  point  le  dessein  d'unir  les 
deux  religions...  »  Un  autre  prince  avait  eu  la  môme  inspira- 
tion, ou  fait  le  môme  calcul,  et  presque  au  môme  moment  que 
l'Électeur  Palatin  :  «  (Hanovre,  31  octobre  1661)...  Il  faut  que 
vous  sachiez...  que  le  landgrave  de  Cassel  a  écrit  une  grande 
lettre  de  chancellerie  au  duc  George-Guillaume,  très  pieuse,  sur 
ce  qu'il  veut  unir  les  deux  religions,  et  demande  son  avis  de 

(1)  Lettre  de  Madame,  du  14  décembre  1719,  à  M.  de  Harling. 

(2)  Les  lettres  de  Charles-Louis  antérieures   à  1674  n'existent  plus.  Il  a^&i^ 
ordonné  à  sa  sœur  de  les  brdlor. 


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MADAME.  795 

chrétien.  Il  l'envoya  d'abord  à  ses  conseillers  ;  je  ne  sais  ce  qu'ils 
auront  terminé  là-dessus.  »  Des  années  dé  silence  suivirent 
cette  communication. 

En  1667,  on  devine  qUe  l'affaire  n'avance  pas  en  voyant 
Charles-Louis  placer  sous  une  étiquette  protestante  une  fonda- 
tion imitée  de  l'Église  catholique,  et  qu'il  aurait  été  plus  simple 
de  ne  pas  déguiser.  Par  parenthèse,  il  s'agissait  cette  fois  très 
positivement,  et  ouvertement,  d'avantager  les  filles  de  Louise  de 
Degenfeld.  Près  de  Heidelberg  se  trouvaient  les  ruines  d'un 
couvent  de  demoiselles  nobles,  fondé  au  moyen  âge  par  un 
Hohenstaufen.  Charles-Louis  s'en  fit  le  restaurateur,  dans  le 
dessein  d'assurer  des  retraites  honorables  à  ses  filles  naturelles, 
mais  sa  façon  de  procéder  se  ressentit  du  gâchis  général  des 
idées.  Il  peupla  le  nouveau  couvent  de  calvinistes,  et  lui  donna 
une  règle  empruntée  à  un  ordre  catholique  et  comjjrenant,  * 
entre  autres,  «  un  vœu  de  célibat  (1).  »  C'était  un  assortiment 
absurde.  Il  y  avait  disconvenance  entre  la  règle  et  le  personnel. 
Le  vœu  de  célibat  parut  inadmissible  à  des  protestantes  ;  il  fallut 
le  supprimer.  Il  en  fut  de  même  de  la  défense  de  laisser  entrer 
des  hommes.  Puis  ce  fut  autre  chose,  et,  finalement,  le  couvent 
disparut  à  une  époque  de  troubles  et  d^  catastrophes. 

Nous  retrouverons  sur  notre  chemin  le  projet  de  réunion  des 
deux  Églises.  Pour  l'instant,  des  événemens  d'un  autre  genre 
nous  appellent  au  château  de  Heidelberg.  La  situation  y  avait 
changé  de  face  alors  qu'on  n'y  comptait  presque  plus.  Au  prin* 
temps  de  1663,  TÉlectrice  Charlotte,  à  bout  de  courage,  s'était 
décidée  à  retourner  dans  son  pays,  et  Charles-Louis  en  avait 
profité  pour  faire  revenir  Liselotte.  Il  y  avait  déjà  deux  ans  qu'il 
souhaitait  de  la  reprendre.  La  cour  de  Hanovre  ne  lui  disait  dé- 
cidément rien  qui  vaille  pour  «  la  gravité  »  et  le  décorum,  et  sa 
sœur,  lorsqu'il  lui  en  parlait,  reconnaissait  humblem^it  son 
impuissance  à  rivaliser  avec  la  cour  de  Heidelberg,  modèle 
d'ordre  et  de  régularité  en  comparaison  de  ce  qu'elle  avait  sous 
les  yeux.  Un  jour  qu'elle  lui  dissdt  les  regrets  que  lui  laisserait 
sa  nièce,  la  duchesse  Sophie  ajouta  :  «  Je  ne  pourrai  m'em- 
pècher  d'y  être  bien  sensible,  quoique  je  confesse  que  je  crois 
qu'elle  pourra  être  bien  mieux  nourrie  dans  ime  cour  bien 
réglée  comme  la  vôtre,  qu'en  celle-ci,  où  Ton  vit  en  bourgeois  et 

(i)  Cf.  Hausser,  GeschieMeder  Rheinischen  Pfals,  II.  6;g  et  suite. 


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796  REVjjE   DES   DEUX  MONDES. 

OÙ  on  ne  voit  quasi  personne...  Elle  parait  de  très  bon  naturel  et 
apprend  tout  ce  qu'on  veut.  Je  crois  que  vous  ne  trouverez  rien 
à  redire  à  elle  que  ses  grimaces,  dont  je  ne  crois  pas  qu'elle  se 
pourra  corriger  avant  qu'elle  ait  le  jugement  de  voir  dans  son 
miroir  que  cela  est  mal  (1).  »  Ce  n'est  pas  la  première  fois  qu'il 
est  question  des  «  grimaces  »  de  Liselotte. 

Trois  mois  après  :  «  (26  février  1662)...  Je  confesse  que 
les  raisons  que  vous  alléguez  pour  retirer  la  princesse  Électorale 
d'ici  sont  tout  à  fait  selon  la  raison,  car  l'infante  du  Palatinat 
pourra  toujours  apprendre  n^ieux  à  tenir  sa  gravité  chez  elle 
qu'avec  moi  en  Westphalie,  où  l'on  est  très  simple.  » 

Il  se  passa  encore  plus  d'une  année.  Le  retour  de  Liselotte 
était  sans  cesse  remis,  à  cause  de  la  présence  de  sa  mère  au 
château.  On  le  brusqua,  sitôt  le  départ  de  l'Électrice  assuré.  Le 
5  juin  1663,  Charles-Louis  écrit  à   M"'  de  Degenfeld  qu'il  va 
falloir  loger  sa  fille.  Le  14,  il  lui  fait  part  de  ses  premières  im- 
pressions :  «   Elle  a  plutôt  gagné  que  perdu.  »  M"'  d'Uffeln, 
la  gouvernante  qui  n'approuvait  pas  la  bigamie,  a  été  chassée, 
et  sa  remplaçante,  M™"  de  Terlon,  tremble  devant  Charles-Louis. 
Tout  ira  bien  si  «  son  ange  »  sait  s'y  prendre.  Et  il  lui  fait  la 
leçon  :  «  {Du  même  jour,)  Je  ne  sais  pas  encore  au  juste  quand 
l'Électrice  partira...  A  présent  que,  par  son  départ,  le  danger 
sera  moindre  et  la  liberté  plus  grande,  mon  trésor  devra  veiller 
avec  d'autant  plus  de  soin,  à  mon  avis,  sur  sa  physionomie  et 
ses  gestes,  et  les  tempérer  de   telle  sorte,  qu'il  n'y  paraisse  ni 
trop  de  grandeur,  ni  trop  de  familiarité.  Avec  mon  humeur,  et 
d'après  mon  expérience,  le  premier  défaut  me  serait  moins  désa 
gréable  que  le  dernier.  » 

L'Électrice  Charlotte  s'en  alla  pour  ne  plus  revenir,  et 
Charles-Louis  crut  plus  que  jamais  que  tout  irait  bien  ;  mais  c'était 
toujours  une  illusion.  Fut-ce  la  faute  de  Louise?  Fut-ce  celle  de 
Liselotte?  ou,  tout  simplement,  la  faute  de  la  situation?  Une 
seule  chose  est  certaine  :  la  duchesse  Sophie  s'attendait  à  des 
complimens  sur  son  élève  :  elle  ne  reçut  que  des  plaintes. 


La  princesse  Liselotte  était  une  petite  personne  qui  avait  set 
idées   et  ses  volontés,  et  c'était  de  quoi  son  père  ne  pouvait 

(i)  Du  l*'  décembre  1661. 


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MADAME.  797 

prendre  son  parti.  Quand  il  la  comparait  à  son  frère  le  prince 
Électoral,  qu'il  avait  fait  élever  sous  ses  yeux,  à  sa  mode,  la 
différence  était  criante.  Il  était  impossible  au  plus  défiant  de 
preoiire  ombrage  du  prince  Charles,  pauvre  garçon  timide  et 
contraint,  image  du  parfait  nigaud  pour  tout  autre  que  son  père, 
qui  s'admirait  en  lui  à  cause  de  certaines  ressemblances.  La 
duchesse'  Sophie  écrivait  à  Charles-Louis,  avec  une  pointe 
d'ironie,  quand  son  neveu  n'avait  encore  que  neuf  ans  : 
«  (Hanovre,  ce  6  mai  1660)...  Je  suis  ravie  d'apprendre  que 
Charles  est  si  fort  dans  vos  bonnes  grâces  et  que  son  humeur 
se  conforme  tout  à  fait  à  la  vôtre,  et  puisqu'il  n'aime  guère  sa 
mère,  j'espère  que  sa  bonne  volonté  ne  courra  point  de  risque 
d'être  corrompue.  » 

A  dix-sept  ans,  Charles  semblait  promettre  d'avoir  hérité  de 
l'avarice  paternelle.  De  la  duchesse  Sophie,  le  23  février  1667  : 
—  «  Je  suis  bien  aise  que  vous  sachiez  présentement  que  ce  ne 
j  sera  pas  à  un  fol,  mais  à  un  sage,  que  vous  ferei  jouir  de  vos 
travaux,  et  que  le  prince  Électoral  commence  à  vous  ressembler 
d'humeur...  mais  je  suis  fâchée  que  Liselotte  n'ait  pas  le  bon- 
heur de  vous  plaire  autant  que  lui  ;  elle  m'a  toujours  paru  de 
fort  bon  naturel;  j'espère  qu'elle  ne  changera  pas.  »  Le  frère  et 
la  sœur  avaient  été  dressés  avec  un  soin  égal  à  l'économie. 
Quand  l'Électeur  Palatin  mit  son  fils  au  collège,  il  obtint  un 
rabais  sur  le  prix  de  pension,  en  alléguant  que  l'enfant  était  petit 
mangeur.  En  envoyant  sa  fille  à  Hanovre,  il  ne  lui  assigna  que 
900  florins  par  an  d'argent  de  poche,  malgré  les  obligations  de 
sou  rang,  afin  de  l'habituer  à  rogner  sur  les  pourboires  et  à 
inventer  des  cadeaux  bon  marché.  Apprentissage  dont  Madame 
devait  toujours  se  souvenir  à  l'occasion. 

Pour  la  tournure  et  les  manières,  le  prince  Charles  faisait 
penser  à  Thomas  Diafoirus,  et  c'était  encore  à  son  père  qu'il  de- 
vait cette  aubaine.  Charles-Louis  était  instruit  pour  son  temps. 
11  aimait  les  livres  et  en  achetait.  On  le  comptait  parmi  les  princes 
allemands  qui  prenaient  à  leurs  gages  des  Français  lettrés,  comme, 
jadis,  les  Romains  achetaient  des  esclaves  grecs,  pour  se  donner 
le  luxe  d'entendre  des  conversations  intellectuelles.  Il  n'avait  pas 
compris,  cependant,  que  l'éducation  propre  à  former  un  magister 
n'est  pas  ce  qu'il  faut  à  un  prince,  et  il  avait  donné  pour  maîtres 
à  son  fils  des  savans  en  us  qui  en  firent  un  bon  latiniste  et  un 
théologien  passable,  mais   un  Thomas  Diafoirus  pour  la  mino. 


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798  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Pour  comble  de  malheur,  son  gouverneur,  dont  le  métier  aurait 
été  de  lui  donner  un  peu  de  panache,  semblait  prendre  à  tâche 
de  parfaire  Tœuvre  des  pédans.  En  1667,  la  duchesse  Sophie, 
sachant  qu41  était  question  d'un  mariage  pour  son  neveu,  crut 
devoir  écrire  à  Charles-Louis  :  «  (i*'  septembre.)  Signac  (1)... 
m'a  raconté  que,  comme  il  avait  l'honneur  de  peindre  le  prince 
Électoral,  et  qu'en  rêvant  ledit  prince  se  raccommodait  les  che- 
veux avec  la  main,  M.  le  gouverneur  Watteville,  pour  montrer 
son  autorité,  lui  frappait  avec  un  peigne  sur  les  doigts,  que  le 
prince  rougissait  sans  oser  rien  dire  ;  d'autres  m'ont  dit  aussi 
que,  quand  le  prince  prend  quelquefois  de  la  oire  àd  chandelle 
par  un  mal  de  race,  le  gouverneur  le  frappe  aussi  sur  les  doigts 
et  qu'il  ne  lui  parle  jamais  que  pour  le  gronder  mal  à  propos; 
que  le  prince  a  souvent  dit  qu'il  ne  sait  pas  quand  il  fait  bien  ou 
mal,  parce  que  le  gouverneur  le  gourmande  toujours,  et  que 
c'est  cela  qui  le  rend  si  timide.  J'ai  cru  être  obligée  de  vous 
dire  ceci,  puisqu'il  me  semble  qu'un  prince  qui  va  au  Conseil 
et  qui  doit  bientôt  se  marier,  n'est  plus  en  âge  à  être  traité  de 
cette  sorte...  On  loue  beaucoup  le  prince  et  on  a  dit  à  Stuttgart 
qu'on  lui  avait  remarqué  beaucoup  d'esprit  quand  le  gouverneur 
n'y  était  pas  présent,   mais  quand  le   gouverneur  y  était,  qu'il 
n'osait  pas  parler.  »  Le  malheureux  se  sentait  ridicule  et  avili, 
et  il  n'avait  pas  la  force  de  se  révolter.  Il  disait   plus  tard  : 
«  —  Je  porte  le  stigmate  de  l'oppression.  On  m'a  empoisonné 
les  années  de  ma  jeunesse,   et  j'ai  eu  peu  de  joies  dans  cette 
vie.  » 

La  princesse  qu'on  lui  destinait  s'appelait  Wilhelmine- 
Ernestine  et  était  fille  de  Frédéric  111,  roi  de  Danemark.  Elle 
avait  été  choisie  parce  qu'on  s'était  imstginé  qu'elle  était  trop 
molle  et  trop  indifférente  pour  ne  pas  «  vivre  bien  »  avec 
M"*  de  Degenfeld,  et  que  tout  roulait  là-dessus  à  la  cour  de 
Heidelberg.  Plus  que  jamais,  l'obstiné  Charles-Louis»  vrai  mo- 
nomane  de  la  bigamie,  exigeait  pour  sa  maîtresse  un  traitement 
de  ((  seconde  épouse,  »  extrêmement  difficile  à  régler,  faute  de 
précédens,  et  pour  lequel  il  entrait  lui-même  dans  les  derniers 
détails.  Quelle  est  la  place  d'une  «  seconde  épouse  »  à  la  table  de 
famille?  Doit-on  la  mettre  au-dessus  des  enfans  légitimes,  ou 

(1)  U  y  eut  au  xvii*  siècle  un  Français  de  ce  nom,  «  peintre  en  émail,  »  qui  sé- 
journa à  la  cour  de  Christine  de  Suède  et  fil  ie  uui  Uail  de  cette  princesse.  £st-cf 
lu  même?  Je  n*ai  DU  m'en  assurer 


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MADAME.  799 

au-dessous?  A  côté  de  ses  belles-sœurs,  quand  il  s'en  trouve  là, 
ou  à  deux  places  de  distance  (i  )  ?  Dans  un  projet  de  couvert  qui 
nous  a  été  conservé,  l'Électeur  occupe  le  haut  bout  de  la  table. 
Il  a  le  prince  Électoral  à  sa  droite,  la  princesse  Électorale  à  sa 
gauche;  M"*  de  Degenfeld  et  son  fils  atné  viennent  après  Lise- 
lotte.  Les  autres  places  sont  distribuées  aux  dignitaires  de  la 
cour,  chacun  selon  sa  charge  et  son  rang. 

Les  étrangers  avaient  beau  se  surveiller,  Son  Altesse  Pala- 
tine soupçonnait  des  blâmes  détournés  dans  toutes  leurs  pa- 
roles, et  elle  avait  quelquefois  raison.  Plus  d'un,  parmi  les 
princes  allemands,  enviait  Charles-Louis  et  n'aurait  demandé 
qu'à  l'imiter  ;  mais  l'Allemagne  populaire,  toute  barbare  et  toute 
grossière  que  l'eût  laissée  la  guerre  de  Trente  ans,  avait  con- 
servé dans  ses  malheurs  le  fond  sérieux  et  honnête  qui  a  fait  sa 
force  à  travers  les  siècles.  Elle  n'était  pas  bégueule,  et  passait 
aux  princes  un  nombre  indéfini  de  maîtresses;  mais  elle  avait 
très  mal  pris  la  comédie  de  régularité  de  Charles-Louis  et  son 
odieuse  pression  sur  le  clergé.  Elle  regimbait  contre  les  fantai- 
sies de  ce  prétendu  rénovateur  des  mœurs,  et  manifestait  sa 
ferme  volonté  de  renouer  les  fils  de  la  tradition  et  de  rentrer 
dans  l'ornière  de  la  bonne  vieille  morale  (2). 

Liselotte  était  à  la  tête  de  l'opposition.  C'était  si  peu  réfléchi 
de  sa  part,  si  inconscient,  qu'elle  mit  trente  ou  quarante  ans  à 
comprendre  que  son  père  lui  en  avait  voulu,  et  ne  devina 
jamais  pourquoi.  Élevée  avec  les  jeunes  raugraves,  —  c'était  le 
titre  octroyé  par  l'Électeur  à  M^^"  de  Degenfeld  et  à  ses  en- 
fans  (3),  —  elle  s'était  attachée  de  tout  son  cœur  à  ces  inno- 
cens  pour  qui  l'avenir  avait  si  peu  de  sourires,  mais  leur  mère 
la  trouvait  toujours  sur  la  réserve.  Madame  la  l'augrave  Louise 
s'empressait  en  belle-mère,  et  se  heurtait  invariablement  à  Son 
Altesse  la  princesse  Électorale,  personne  distante  et  hautaine. 
Les  preuves  de  cette  situation  abondent  dans  les  nombreuses 
lettres  que  Charles-Louis  envoyait  par  cavalier  à  «  son  trésor,  » 
dès  qu'une   circonstance  quelconque  les  séparait  :  «  Vous  ne 

(1)  Cf.  la  lettre  de  Charles-Louis  à  M^^*  de  Degenfeld,  en  date  du  23  avril  1664. 

(2)  Le  volume  intitulé  Schreiben  der  KurfUrsten,  etc.  contient  beaucoup  d'indi- 
cations précieuses  sur  l'opinion  publique  allemande  à  l'époque  qui  nous  occupe. 
Lire  entré  antres,à  ce  point  de  vue,  toute  la  correspondance  de  Charles-Louis  avec 
"M^^*  ôe.  Degenfeld  et  la  lettre  de  Christophe  von  Hammerstein  à  Charles-Louis,  en 
date  du  16  novembre  1669  (p.  384). 

L8i  L'aoU  est  du  31  décembre  1667. 


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800  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

me  dites  pas  si  Lidelotte  est  bien  pour  vous  et  pour  lebcnfans...^ 
Tout  ce  que  mon  trésor  chéri  décide  pour  Liselottê  est  bien  fait— 
et  doit  être  compté  comme  une  faveur  que  j^ai  reçue...  «  A  pro — 
pos  d'une  partie  sur  l'eau  :  «   Jespère  que  Bettendorf  aura  faitii 
sa  commission    et   exécuté  mon  ordre,    qui  est  que   Liselotte^ 
prenne  mon  trésor  avec  elle  dans  le  bateau  (1).   »  Il  est  clair ,^ 
par  le  tour  de  la  phrase,  que  Liselottê  n'aurait  pas  emmené  Is^ 
raugravo  sans  un  ordre  formel.  La   duchesse  Sophie,  inquiète 
de  l'avenir,  cherchait  partout  un  mari  pour  sa  nièce  et,   eiv 
attendant  de    l'avoir    trouvé,     se  faisait  conciliante  :   «  Pour 
Liselottê,  je  suis  fâchée  que  vous  ne  soyez  pas  satisfait  de  son 
éducation...  Liselottê  est  de  très  bon  naturel,  mais  le  jugement 
ne  vient  qu'avec  l'âge,  et  la  princesse  de  Danemark  sera  mieux 
pour  la  Signora  (Af"*  de  Degenfeld)^  étant  d'une  humeur   plus 
posée    et    nullement   agissante    ni    causeuse,   bonne    tout  à 
fait  (2).  » 

Cette  dernière  lettre  est  de  1610.  Liselottê  avait  alors  dix- 
huit  ans.  Elle  était  fort  petite,  «  sèche  comme  un  copeau  (3),  »  et 
d'ime  laideur  éclatante,  mais  point  banale,  ni  ennuyeuse.  Elle 
avait  de  très  petits  yeux,  un  groâ  nez  de  travers,  de  grandes 
joues  plates  et  pendantes,  xme  fraîcheur  appétissante  de  blonde 
et  d'Allemande,  et,  illuminant  cet  ensemble  fantasque,  un  pétil- 
lement de  vie  et  de  gaieté  qui  résistait  à  tous  les  ennuis.  On 
peut  dire  qu'elle  sauvait  le  coup  d'œil  par  sa  bonne  humeur  : 
«  Je  me  suis  moquée  toute  ma  \\^  de  ma  laideur,  écrivait-elle  à 
la  fin  de  sa  vie  ;  je  n'ai  fait  qu'en  rire.  Sa  Grâce  monsieur  notre 
père  (4)  et  notre  défunt  frère  m'ont  dit  souvent  que  j'^îtais  laide; 
j'en  riais  et  je  n'en  ai  jamais  eu  de  chagrin.  Mon  frère  m'appe- 
lait nez  de  blaireau;  j'en  riais  de  tout  mon  cœur.  »  Au  fond,  cela 
ne  lui  était  pas  aussi  indifférent  qu'elle  se  plaît  à  le  dire,  puis- 
qu'elle évitait  de  se  voir  dans  une  glace  et  qu'elle  fuyait  les  re- 
gards :  «  Je  me  suis  toujours  trouvée  si  laide  (5),  même 
toute  jeune,  que  je  n'aimais  pas  à  être  regardée  et  que  je  n'ai 
jamais  demandé  quoi  que  ce  soit  en  fait  de  parure,  car  les  bijoux 


(1)  Lettres   à  M"«   de   Degenfeld,  des    17   septembre   i665,  23    août  1668  et 
24  avril  166i. 

(2)  Lettres  du  20  juillet  1666  et  du  24  septembre  1670. 

(3)  Du  14  juillet  1702,  à  la  raugrave  Louise,  demi-sœur  de  Madame. 
H)  La  lettre,  du  22  juin  1719,  est  adressée  k  la  raugrave  Louise. 

(5)  .Cité  par  Schutz,  p.  53,  dans  Leben  und  QkaracUr  der  EUêabetfhCharlotlê, 


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aiADA3IE.  '  801 

et  la  parure  ne  sBrvonl  qu'à  attirer  l'attention  sur  vous.  »  On  ne 
peut  pas  exiger  d'une  femme  de'  se  réjouir  d'être  laide.  Liselotte 
en  avait  pris  son  parti  ;  c'était  déjà  beaucoup. 

La  conscience  qu'elle  n'aurait  jamais  aucun  succès  de  femme 
avait  contribué  à  la  rendre  peu  féminine  dans  ses  goûts  et  ses 
idées.  Elle'  ne  concevait  pas  que  l'on  pût  avoir  envie  do  se 
marier  :  «  Quand  une  femme,  disait-elle,  se  fourre  dans  la 
tête  qu*il  lui  faut  un  mari,  c'est  un  coup  de  folie.  Être  estropiée 
d'une  main  est  un  malheur,  avoir  un  mari  en  est  un  autre,  » 
quel  que  soit  le  mari,  car  «  le  meilleur  ne  vaut  pas  le  diable.  » 
La  sottise*  des  sottises  est  de  se  marier  par  amour  :  a  C'est  un 
miracle  qu'un  mariage  d'amour  réussisse  ;  c'est  très  rare...  D'or- 
dinaire, il  en  advient  de  la  haine  (1).  w.L©  xvn*  siècle  était  nette- 
ment, et  presque  unanimement,  de  l'avis  de  Liselotte  sur  ce 
chapitre.  Un  dicton  allemand,  plus  énergique  qu'élégant,  justi- 
fiait en  ces  termes  l'opinion  générale  :  «  —  L'amour  est  comme 
la  rosée  ;  il  tombe  aussi  bien  sur  une  bouse  de  vache  que  sur 
une  feuille  de  rose.  »  Faire  un  mariage  d'amour,  c'est  s'exposer 
à  fonder  une  famille  sur  «  une  bouse  de  vache,  »  et  quel  être 
doué  de  raison  voudrait  encourir  pareil  risque? 

Elle  avait  justement  sous  les  yeux  un  exemple  des  malheurs 
que  peut  causer  l'amour  en  tombant  mal.  Dans  le  cas  de  M"'  do 
Degenfeld,  la  rosée  était  tombée  sur  les  pierres  du  chemiu. 
Liselotte  voyait  son  père,  à  cinquante  ans  passés,  aussi  en- 
flammé que  jamais  pour  une  femme  qui,  assurément,  lui  était 
soumise  et  dévouée,  qui  lui  écrivait  qu'elle  l'adorait,  mais  qui 
n'avait  pourtant  à  lui  offrir  qu'une  froideur  irritante.  M"'  de 
Degenfeld  n'était  rien  moins  que  passionnée.  La  duchesse  Sophie 
parlait  de  sa  froideur  en  personne  renseignée,  et  son  frère  s'en 
est  plaint  dans  un  curieux  mémoire  écrit  après  la  mort  de  son 
amie  (2),  et  intitulé  par  lui  :  Bilan  de  mariage,  Louise,  —  soit  dit 
à  son  honneur,  —  n'était  pas  plus  intéressée  que  passionnée,  et 
elle  ignorait  l'intrigue.  C'est  à  croire  qu'elle  devint  la  maîtresse 
de  ce  vieil  atrabilaire  pour  l'honneur,  parce  qu'il  était  prince 
régnant,  et  que  la- longue  patience  de  cette  infortunée  fut  un  mi- 
racle du  sentiment  monarchique.  Quoi  qu'il  en  soit,  le  miracle 
n'alla  pas  jusqu'à  la  rendre  heureuse,  et  l'Électeur  ne  le  fut  lui- 

(!)  Lettres  aux  raugraves,  des  8  mars  1715,  4  septembre  1697,  15  juillet  1719, 
10  mai  1713, 16  février  1702. 

(2)  Schreiben  des  KurfUrsten,  etc.,  p.  305. 

>  TOME  XXXV.  —  1900.  &! 


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802  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

môme  que  dans  une  certaine  mesure,  ou,  si  l'on  aime  mieux, 
d*une  certaine  façon. 

, Le  maigre  Charles-Louis,  avec  sa  longue  figure  maussade  et 
son  regard  soupçonneux,  n'était  pas  fait  pour  inspirer  la  passion. 
Il  était  né  gendarme,  et  ce  n'est  pas  une  humeur  rassurante.  Il 
guettait  l'arrivée  des  employés  à  sa  «  chancellerie  »  et  notait 
ceux  qui  étaient  en  retard.  Il  veillait  à  ce  que  chaque  bouteille 
sortant  de  sa  cave  fût  enregistrée,  et  à  ce  qu'il  lui  restât  bien  son 
compte.  Il  se  tenait  au  courant  des  moindres  faits  et  gestes  de 
«  madame  la  raugrave  »  et  la  rabrouait  fréquemment.  On  se 
ferait  ime  idée  très  fausse  de  leurs  relations  si  l'on  s'en  fiait  aux 
lettres  imprimées  où  il  entretient  familièrement  son  «  ange  »  et 
son  «  trésor  »  de  leurs  affaires  de  ménage,  des  gens  qu'il  a  vus, 
de  la  santé  des  enfans  et  des  petits  cadeaux  qu'il  envoie  à  leur 
mère  :  des  bonbons,  un  remède  contre  le  mal  de  dents,  deux 
melons,  avec  recommandation  de  ne  pas  en  manger  trop  à  la 
fois,  une  vieille  fourrure  dont  il  ne  veut  plus,  mais  qui  pourrait 
peut-être  «  servir  aux  enfans.  »  Il  faut  mettre  en  regard  de  cette 
correspondance  très  bourgeoise,  mais  très  affectueuse,  les  lettres 
pathétiques  où  Louise,  en  réponse  à  d'autres  que  nous  n'avons 
pas,  et  qui  n'existent  sans  doute  plus,  se  déclare  la  plus  malheu- 
reuse créature  de  la  terre  et  demande  pardon  <(  à  genoux  »  d'avoir 
eu  envie  d'une  distraction  innocente,  ou  de  n'avoir  pas  su  em- 
pêcher sa  famille  de  venir  la  voir,  ou  de  tel  autre  crime  aussi 
grave. 

Liselotte  entendait  les  échos  de  ces  cris  de  désespoir.  Son 
père  lui  prêchait  par  son  exemple  la  faillite  du  mariage,  régulier 
ou  irrégulier,  d'arrangement  ou  d'amour,  et  elle  ne  demandait 
qu'à  profiter  de  la  leçon  :  «  J'aurais  été  bien  contente,  écri- 
vait-elle dans  sa  vieillesse,  si  on  m'avait  permis  de  ne  pas  me 
marier,  et  de  mener  une  bonne  vie  de  célibataire.  »  Elle  aimait 
à  répéter  qu'on  l'avait  mariée  contre  son  gré  :  «  Si  j'avais  été 
mon  maître,  j'aurais  fait  comme  vous,  chère  Louise,  et  ne  me 
serais  pas  mariée.  »  Mais  elle  n'était  pas  son  mattre  :  «  Papa 
me  portait  sur  les  épaules,  tremblait  que  je  ne  devinsse  vieille 
fille,  et  s'est  débarrassé  de  moi  le  plus  vite  qu'il  a  pu.  »  Elle 
avait  aussi  contre  elle  sa  tante  Sophie,  qui  la  souhaitait  loin  de 
Heidelberg  et  de  ses  complications,  et,  pour  comble  de  malheur, 
elle  n'avait  aucun  moyen  de  savoir  si  la  Providence  était  pour  ou 
contre  elle   dans  cette  grande  affaire  :  «  Il  eu  est  du  mariage, 


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MADAME.  803 

écrivait-elle,  comme  de  la  mort;  le  temps  et  Theure  en  sont 
marqués  :  on  n'y  échappe  pas.  Tel  notre  Seigneur-Dieu  l'a 
voulu,  tel  il  faut  qu'il  se  fasse  (1).  »  Plusieurs  projets  avaient 
déjà  avorté  ;  c'était  peut-être  parce  que  Dieu  avait  d'autres  vues, 
et  Liselotte  sentait  l'impossibilité  d'être,  tranquille. 

Elle  estimait  que  rien  ne  dédommage  de  la  perte  de  la  liberté, 
tandis  que  la  liberté  dédommage  de  tout,  môme  d'une  M"'  de 
Degenfeld.  Sa  liberté  à  elle  lui  servait  surtout  à  faire  de  grandes 
course^  à  pied,  car  les  «  plaisirs  »  étaient  rares  à  Heidelberg.  On 
allait  aux  foires  et  aux  représentations  des  troupes  ambulantes. 
Une  partie  de  traîneaux,  en  masques,  fut  une  fois  l'événement 
de  rhiver.  Une  autre  année,  il  est  question  dans  les  lettres  de 
Liselotte  (2)  d'une  mascarade  où  elle  représentait  l'Aurore  et  son 
frère  Mercure.  Il  ne  lui  en  fallait  paa  davantage  pour  déclarer 
Heidelberg  un  Paradis  terrestre.  Charles-Louis  l'accusait  de 
manquer  de  sérieux  ;  il  l'aurait  voulue  plus  «  princesse  ;  »  mais 
elle  n'était  pas  sa  fille  pour  rien,  et  elle  ne  se  laissait  pas  faire 
comme  son  frère.  Elle  était  donc  libre  quand  même,  et  heureuse 
quand  même,  sous  le  joug  paternel  et  dans  son  milieu  irrégulier, 
lorsqu'il  arriva  précisément  ce  qu'elle  avait  redouté.  Il  plut  à 
«  notre  Seigneur-Dieu  »  de  la  marier  avec  un  prince  à  qui  elle 
a'avait  pensé  de  sa  vie  et  qui  avait  déjà  femme,  de  sorte  qu'il 
fallut  commencer  par  faire  mourir  une  jeune  princesse,  délices 
de  la  cour  de  France,  pour  exécuter  l'arrêt  d'en  haut.  Quand  les 
hommes  se  mêlent  de  deviner  à  quoi  s'occupe  la  Divinité,  ils 
arrivent  tout  de  suite  à  des  monstruosités.  Madame  a  pour 
excuse  de  ne  s'être  jamais  piquée  de  logique  ;  la  conséquence 
de  son  fatalisme  lui  avait  certainement  échappé. 

ÂRVÈDË  Babine. 

(1)  Lettres  aux  raugraves  des  28  décembre  1719,  20  juin  1720, 15  octobre  1701. 
16  avril  1699. 

(2)  Cf.  les  lettres  A  M-*  de  Harling,  née  d'Uffeln,  son  ancienne  gouTernanle, 
p.  5  et  suite. 


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LES 

COLONIES  FRANÇAISES 


A  MARSEILLE 


Aux  Expositions  universelles,  ces  manifestations  trop  gran- 
dioses pour  être  vraiment  pratiques  et  trop  générales  pour  rester 
précises,  on  sera  de  plus  en  plus  amené  à  substituer  des  Exposi- 
tions particulières  ou  locales  consacrées  à  une  branche -déter- 
minée et  limitée  de  l'activité  nationale  :  une  exposition  n'a  sa 
raison  d'èti^e  que  si  elle  est  destinée  à  constater  le  chemin  par- 
couru dans  une  voie  donnée  et  à  préparer  des  progrès  nouveaux. 
C'est  ce  que  Marseille  a  compris  et  réalisé  dans  son  Exposition 
coloniale.  Donner  à  la  France  le  spectacle  des  magnifiques  ré- 
sultats obtenus,  depuis  1900,  dans  son  empire  colonial,  marquer, 
en  môme  temps,  la  part  qui,  dans  cet  essor,  revient  à  Marseille, 
et  définir  les  concours  réciproques  que  l'expansion  coloniale  et 
la  prospérité  marseillaise  peuvent  encore  attendre  l'une  de 
l'autre,  c'est  l'objet  que  se  sont  proposé  les  organisateurs  de 
l'Exposition  de  1906.  En  1900,  le  sérieux  travail  de  nos  colonies 
disparaissait  sous  l'amoncellement  des  bibelots;  il  fallait  le  dé- 
couvrir derrière  la  profusion  des  «  attractions  »  sensationnelles. 
A  Marseille,  les  colonies  seules  sont  admises  :  elles  s'épa- 
nouissent à  l'aise,  chacune  dans  son  palais,  sur  le  large  empla- 
cement de  l'ancien  champ  de  manœuvres.  Mais,  avec  elles,  Mar- 
seille y  pénètre  :  l'Exposition  est  née  de  la  collaboration  de  notre 
grand  port  méditerranéen  et  des  colonies  :  elle  est,  tout  ensemble, 
marseillaise  et  coloniale;  Marseille  a  voulu  y  paraître  dans  sa 


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LES   COLONIES   FRANÇAISES   A   MARSEILLE.  805 

gloire  de  métropole  de  Tempire  colonial  français  :  l'Exposition 
est  une  démonstration.  Sans  doute,  les  inévitables  «  attractions,  » 
tobogan,  montagnes  russes,  danse  du  ventre,  y  occupent  une 
place,  mais  cette  place  est  relativement  discrète  :  ne  faut-il  pas 
attirer  la  foule,  amuser  les  badauds  et  les  enfans?  Et  leur  pré- 
sence n'enlève  pas  à  l'Exposition  son  caractère  éducatif  et  pra- 
tique. Disons  tout  de  suite,  pour  n'y  pas  reveniç,  que  le  cadre  est 
charmant  et  Taménagement  général  très  heureux.  Comme  voies 
d'accès,  les  larges  avenues  du  Prado,  avec  leurs  épais  ombrages 
de  platanes,  sillonnées  de  tramways  dont  Paris  aurait  profit  à 
imiter  la  bonne  organisation  et  les  prix  démocratiques;  comme 
fond  de  tableau,  les  collines  brûlées,  mais  si  éclatantes  de  lu- 
mière quand  elles  reflètent  les  ardeurs  du  couchant,  qui  entourent 
la  ville  et  ferment  sa  rade  ;  comme  décor,  de  belles  allées  fleuries 
et  ombragées  où  s'élèvent,  dans  la  verdure,  les  palais  coloniaux 
aux  architectures  originales  et  variées,  assez  rapprochés  les  uns 
des  autres  pour  former  un  ensemble  très  vivant,  assez  éloignés 
pour  ne  pas  choquer  les  yeux  par  l'incohérence  de  leurs  styles 
et  le  disparate  de  leurs  aspects;  à  quelques  minutes,  la  mer,  cette 
Méditerranée  qui  porta  jadis  les  galères  de  Phocée  et  qui  fut  la 
grande  route  du  commerce  de  tous  les  temps,  vient  doucement 
mourir  au  pied  des  collines  couronnées  de  pins,  sur  les  rochers 
de  la  Corniche  ;  et,  fondant  les  couleurs  trop  crues  dans  l'éclat 
de  ses  rayons,  le  bon  soleil  de  Provence  jette  à  profusion  sa  joie 
et  sa  lumière  sur  ces  palais  de  toutes  les  civilisations,  sur  ces 
vôtemens  de  tous  les  climats,  ces  hommes  de  toutes  les  races  et 
ces  peaux  de  toutes  les  nuances. 

I 

Le  premier  projet  de  l'Exposition  est  né  à  Marseille,  de  la 
rencontre  de  deux  hommes  dont  l'activité  s'exerce  avec  une 
égale  autorité  et  un  pareil  bonheur,  dans  les  domaines  les  plus 
différens;  l'un,  le  docteur  Heckel,  directeur  de  l'Institut  et  du 
Musée  colonial  de  Marseille,  met  au  service  de  l'expansion  colo- 
niale la  grande  compétence  scientifique  et  le  zèle  professoral  que 
lés  savans  de  tous  les  pays  s'accordent  à  lui  reconnaître;  l'autre, 
M.  J.  Charles-Roux,  ancien  député,  directeur  de  la  compagnie 
Transatlantique,  président  du  comité  de  Madagascar,  a  été  l'un 
des  initiateurs  et  reste  l'un  des  plus  actifs  ouvriers  du  grand 


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806 


RBVUE  DES   DEUX   MONDES. 


mouyement  colonial  qui  est  Van  des  faits  capitaux  do  Thistoirede 
notre  pays  en  ces  trente  dernières  années.  Marseillais  d'origine 
et  Marseillais  de  cœur,  M.  J.  Charles-Roux  est  un  créateur  et  un 
réalisateur;  son  esprit  d'initiative,  son  expérience  d'homme 
d'affaires  et  d'homme  public  ont  contribué  dans  une  très  large 
mesure  au  succès  de  l'Exposition.  Autour  de  ces  deux  têtes,  les 
bonnes  volontés  jse  sont  empressées,  nombreuses,  ardentes  à 
concourir  à  la  réussite  de  l'entreprise  ;  mais  celles-là  seulement 
qui  portaient  le  cachet  d'origine  provençale  ont  été  agréées  : 
Toeuvre  devait  rester  et  est  restée  marseillaise.  La  Société  de 
géographie  de  Marseille  et  son  vénéré  président,  M.  Delibes, 
l'Université  d'Aix-Marseille  et  notamment  MM.  Paul  Gaffarel  et 
Paul  Masson,  bien  connus,  l'un  par  ses  nombreux  travaux  de 
géographie  et  d'histoire  coloniales,  l'autre  par  son  bel  ouvrage 
sur  le  Commerce  français  dans  le  Levant^  le  Syndicat  d'initia- 
tive de  Provence,  toutes  les  sociétés  scientifiques  ou  coloniales 
de  la  région  ont  contribué  à  l'effort  commun.  Le  28  octobre  1902, 
le  Conseil  municipal  votait  le  principe  d'une  Exposition  et 
accordait  ime  subvention;  le  Conseil  général  des  Bouches-du- 
Rhône  en  faisait  autant  de  son  côté.  Le  gouvernement  n'interve- 
nait que  pour  donner  à  l'entreprise  le  caractère  officiel  et  nom- 
mait le  commissaire  général,  M.  J.  Charles-Roux,  le  commissaire 
général  adjoint  M.  Heckel,  le  directeur  et  les  directeurs  adjoints; 
mais,  en  dehors  de  cette  formalité,  le  pouvoir  central  n'intervenait 
pas  :  Paris  ignorait  Marseille.  Le  comité  marseillais  et  les  gou- 
verneurs des  colonies  agissaient  de  leur  propre  et  libre  initiative. 
Le  projet  de  Marseille  trouva  auprès  des'  gouverneurs  des 
colonies  l'accueil  le  plus  empressé  et  le  concours  le  plus  actif. 
Grâce  à  la  création  des  grands  gouvernemens  coloniaux,  il 
n'était  plus  nécessaire  de  s'adresser  à  de  nombreux  fonctionnaires; 
il  suffisait  de  s'entendre  avec  cinq  hauts  potentats  qui  manient 
des  budgets  énormes  et  administrent  de  vastes  empires,  les  gou- 
verneurs généraux  de  l'Algérie,  de  l'Afrique  occidentale,  de  Ma- 
dagascar, de  llndo-Chine  et  le  résident  général  en  Tunisie  ;  il  se 
trouvait  heureusement  que  tous,  avec  des  caractères  différens  et 
des  méthodes  personnelles,  étaient  des  hommes  de  mérite,  ar- 
demment dévoués  à  leur  œuvre;  MM.  Jonnart,  Roume,  le  général 
Galliéni  et  après  lui  M.  Augagneur,  MM.  Beau  et  Pichon,  com- 
prirent la  portée  de  la  manifestation  coloniale  préparée  à  Mar- 
«ttille  .et  prirent  à  cu^ur  d'en  assurer  le  succès. 


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LES   COLONIES    FRANÇAISES   A   MARSEILLE.  807 

Le  gouvernement,  qui  n'avait  pas  été  à  la  peine,  ne  fut  pas 
non  plus  à  Thonneur  ;  l'inauguration  eut  lieu  sans  pompes  offi- 
cielles, sans  éloquence  ministérielle  ;  nos  hommes  d'État,  si  em- 
pressés d'ordinaire  à  célébrer  l'inauguration  d'un  groupe  scolaire 
ou  de  la  statue  d'une  célébrité  cantonale,  ne  parurent  pas  offi- 
ciellement à  Marseille.  On  raconte  volontiers,  sur  la  Canebière, 
qu'entre  le  modéré  M.  Chanot,  maire. antiflaissiériste  (pardon 
pour  ce  néologisme  de  la  langue  politique!)  et  le  très  radical  et 
socialiste  M.  Estier,  président  du  Conseil  général,  le  gouverne- 
ment, craignant  d'être  compromis  par  les  uns  ou  de  paraître  le 
prisonnier  des  autres,  préféra  s'en  tirer  par  l'abstention.  Mais 
rien  ne  réussit  conmie  le  succès  et  le  Président  de  la  Répu- 
blique vient  de  venir  à  Marseille.  Sa  visite,  en  avril  ou  en  mai, 
alors  que  le  succès  était  encore  incertain,  aurait  été  acclamée  avec 
enthousiasme;  sa  venue  tardive  a  été  accueillie  avec  satisfaction, 
comme  une  consécration  de  la  réussite  complète  de  l'Exposition. 
La  visite  du  Président  a  été,  pour  une  grande  partie  de  la  presse 
parisienne,  une  occasion  de  découvrir  l'Exposition.  Est-ce  parce 
qu'un  pays  où  les  journaux  de  la  capitale  n'arrivent  qu'à  onze 
heures  du  soir  ne  saurait  intéresser  la  presse  boulevardière?  Ou 
bien  faut-il  croire,  comme  on  le  raconte  volontiers,  qu'il  ne  suffit 
pas  de  les  mériter  pour  obtenir  les  éloges  de  certaines  feuilles 
dont  le  Comité  marseillais  aurait  négligé  de  stimuler  le  zèle? 
Toujours  est-il  que,  grâce  au  silence  et  à  l'indifTérence  d'une 
grande  partie  de  la  presse  quotidienne,  la  France  a  ignoré  jus- 
qu'à ces  derniers  jours  l'Exposition  de  Marseille.  Bien  mieux, 
Paris  exhibe,  au  grand  Palais,  une  déplorable  contrefaçon  de 
Marseille,  une  «  Exposition  coloniale  »  où  il  y  a  de  tout, 
excepté  des  colonies.  Il  est  caractéristique,  en  môme  temps  que 
pénible,  de  constater  qu'à  l'étranger,  l'effort  de  la  grande  cité 
provençale  et  de  nos  colonies  a  été  mieux  compris  et  mieux 
apprécié;  les  Allemands  (1),  les  Anglais,  les  Italiens  sont  venus 
en  grand  nombre;  leurs  journaux  ont  discuté  et,  en  général, 
célébré  en  termes  très  flatteurs  cette  imposante  manifestation  de 
notre  énergie  nationale  ;  ils  ont  constaté,  parfois  avec  une  nuance 
de  dépit,  quels  progrès  nos  colonies  ont  su  réaliser  dans  ces  der- 
nières années  et  quelle  place  tient  aujourd'hui,  dans  le  monde, 

(1)  Le  voyage  se  trouve  aujourd'hui  facilité  gr&ce  à  la  création,  par  la  Com- 
pagnie P.-L.-M.,  de  voitures  directes  de  !'•  et  de  2*  classes  de  Francfort-sur-le-Mein 
à  Marseille  et  à  la  Gâte  d'Azur,  par  Belle  et  Besançon. 


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808  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

l'empire  colonial  français.  Le  célèbre  professeur  et  voyageur 
Schweinfurth,  de  Berlin,  a  récemment  visité  Marseille  et  exprimé, 
en  même  temps  que  son  admiration  pour  le  goût  parfait  qui  a 
présidé  k  l'aménagement  de  TExposition  et  pour  le  grand  effort 
scientifique  dont  elle  est  la  preuve,  son  étonnement  «  du  silence 
de  la  presse  parisienne  sur  un  événement  aussi  national  que 
celui-ci.  »  Les  étudians  de  l'Université  commerciale  de  Cologne 
avaient  trouvé,  l'hiver  dernier,  à  Marseille,  lors  du  voyage 
d'étude  qu'ils  y  firent,  un  accueil  empressé  et  sympathique;  la 
Gazette  de  Cologne  en  prit  texte  pour  consacrer  des  articles  très 
exacts  et  très  élogieux  à  l'Exposition  ;  le  Deutsche  Kolonialblatt^ 
journal  officiel  édité  par  les  soins  du  département  colonial  du 
ministère  des  Affaires  étrangères,  publiait,  dans  son  numéro  de 
juin,  un  article  très  sympathique  qu'il  terminait  en  ces  termes  : 
«  L'Exposition  coloniale  offre  une  image  complète  de  l'impor- 
tance de  l'Empire  colonial  français.  Elle  permet  de  se  faire  une 
idée  du  développement  considérable,  tant  économique  que  civi- 
lisateur, que  les  intérêts  coloniaux  français  ont  acquis  au  cours 
de  ces  dernières  années  et  enfin  elle  exercera,  à  n'en  pas  douter, 
une  profonde  influence  sur  les  rapports  réciproques  que  les 
colonies  entretiennent  avec  leur  mère  patrie.  »  La  Gazette  de 
VosSy  dans  un  article  daté  de  Paris,  et  VOstsee  ZeittinÇy  ayant 
lourdement  dénigré  l'Exposition,  une  note,  dont  le  ton  révélait 
l'origine  offi<5ielle,  leur  fut  envoyée  pour  rétablir  la  vérité  et 
rendre  justice  à  Marseille  et  à  l'œmTe  coloniale  de  la  France. 
Le  grand  journal  de  Brème,  la  Weser  Zeitung,  dans  une  série 
de  «  Causeries,  »  étudiait  en  détail  l'Exposition,  louant  à  l)on 
escient  ou  critiquant  sems  acrimonie,  et  concluait  :  «  A  vouloir 
jeter  un  coup  d'œil  d'ensemble  sur  les  quatre  pavillons  que  je 
viens  de  critiquer  pour  en  tirer  une  leçon,  il  nous  faut  avouer, 
et  non  sans  envie,  que  l'on  doit  s'incliner  devant  le  sérieux  de 
ce  travail  colonial.  La  France  ici  ne  parle  pas  seulement  aux 
Français,  mais  au  monde  tout  entier  :  ces  quatre  pavillons  suf- 
fisent à  eux  seuls  pour  assurer  à  l'Exposition  coloniale  une  portée 
internationale.  Nous  avons  trop  l'habitude  de  considérer  l'Angle- 
terre'comme  l'alpha  et  l'oméga  en  matière  coloniale,  comme  la 
puissance  coloniale  par  excellence.  C'est  le  plus  grand  titre  de 
gloire  de  l'Exposition  coloniale  de  Marseille  de  démontrer  prati- 
quement qu'en  France  aussi  on  sait  coloniser  et  que,  nous  autres 
Allemands,  nous  pouvons  encore  apprendre  énormément  de  la 


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LES   COLONIES   FRANÇAISES   A   MARSEILLE.  809 

France  si  nous  voulons  seulement  nous  en  donner  la  peine.  »  Il 
est  curieux  d'enregistrer  ces  jugemens,  ou  ceux  que,  sur  le 
môme  ton  d'éloges,  a  publiés  la  presse  anglaise  :  ils  sont  flatteurs 
pour  notre  amour-propre  national  ;  mais,  si  on  les  met  en  paral- 
lèle avec  le  silence  des  journaux  français,  ils  sont  de  nature  à 
nous  faire  appréhender  que,  plus  peut-être  que  la  France  elle- 
même,  le  commerce  et  Texpansion  étrangères  ne  profitent  des 
leçons  que  Marseille  offre  au  monde. 

II 

11  appartenait  à  Marseille,  notre  premier  port  colonial,  de 
prendre  l'initiative  d'une  Exposition  coloniale.  Ici,  on  se  sent 
tout  près  de  ces  pays  qui,  à  Paris,  nous  paraissent  si  lointains; 
Marseille  est  vraiment  la  porte  de  l'Orient ;. en  présence  de  ces 
grands  paquebots  qui  partent  pour  les  pays  d'outre-mer,  ou  qui 
en  arrivent,  tout  chargés  des  produits  exotiques,  on  a  l'impres- 
sion très  vive  de  la  présence  prochaine,  par  delà  quelques  jours 
de  navigation,  de  ces  terres  où  l'activité  européenne  s'est  déve- 
loppée si  prodigieusement;  mais,  plus  encore  que  sa  position 
géographique,  c'est  son  histoire  et  c'est  .l'évolution  de  sa  vie 
économique  qui  invitaient  Marseille  à  préparer  cette  grande 
manifestation  de  l'énergie  de  la  France  au  dehors. 

Toute  l'histoire  de  Marseille  est  une  histoire  coloniale. 
Colonie,  elle-même,  des  Phocéens,  c'est  elle,  à  son  tour,  qui, 
avant  Jules  Césaf,  colonise  et  civilise  la  Gaule.  Au  milieu  du 
monde  romain,  elle  reste  grecque  par  la  langue,  par  les  mœurs 
et  par  les  traditions.  Au  moyen  âge,  ses  marchands  sillonnent 
hardiment  la  Méditerranée;  dès  le  temps  des  croisades,  les  Mar- 
seillais trafiquent  dans  le  Levant  et  tout  le  long  des  côtes  musul- 
manes; ils  commencent,  avec  les  pays  barbaresques,  ces  rela- 
tions d'échanges  dont  le  développement  a  fini  par  provoquer 
l'intervention  de  1830  :  c'est  surtout  à  l'initiative  des  Marseillais 
que  la  France  doit  d'avoir  été  amenée  à  conquérir  l'Algérie  et  à 
protéger  la  Tunisie;  c'est  grâce  à  eux  encore  qu'elle  est  de  beau- 
coup au  premier  rang  pour  le  commerce  avec  le  Maroc.  Le 
xix*'  siècle  a  recueilli  les  fruits  du  patient  et  obscur  labeur  des 
négocians  marseillais.  Dans  les  Échelles  du  Levant,  ils  ont  fondé 
peu  à  peu  la  prépondérance  française,  courant  toute  la  Méditer- 
ranée et  jusqu'au  fond  de  la  Mer-Noire,  comme  leurs  ancêtres 


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810  REVUE  DES  deux:  MONDES. 

Phéniciens  ou  Grecs,  trafiquant  partout,  ouvrant  des  comptoirs, 
étendant  leurs  affaires  et  leurs  relations.  Longtemps  les  <c  mers 
du  Ponant,  »  les  Océans,  furent  réservés,  par  privilège  royal,  à 
l'activité  des  marins  français  des  côtes  de  l'Atlantique  ;  les  Mar- 
seillais réclamèrent  la  liberté  des  mers  et,  dès  qu'ils  l'eurent 
obtenue,  ils  se  hâtèrent  d'en  profiter  pour  sortir  de  ce  cuWe- 
sac  de  la  Méditerranée,  trop  étroit  pour  leurs  entreprises  auda- 
cieuses. Au  xvm®  siècle,  pour  le  commerce  des  Antilles,  après 
Bordeaux  et  Nantes,  Marseille,  malgré  sa  situation  défavorable, 
se  fait  une  place  considérable  au  troisième  rang,  qu'elle  dispute 
au  Havre.  Les  vaisseaux  de  Georges  Roux,  dit  Roux  de  Corse, 
vont  chercher  les  produits  des  Iles,  le  cacao,  le  café,  le  colon, 
le  sucre  ;  pendant  les  grandes  guerres  du  règne  de  Louis  XV,  les 
Marseillais  arment  des  corsaires  qui  pourchassent  rudement  le 
commerce  anglais  :   «  Je  ressemble  à  M.  Roux,  de  Marseille, 
écrivait  Voltaire  à  d'Alembert  le  10  août  1776,  qui  fit.  la  guerre 
aux  Anglais,  en  1756,  en  son  propre  et  privé  nom.  »  Voltaire  se 
vantait,  car,  tandis  qu'il  prenait  légèrement  son  parti  de  la  perte 
de  «  quelques  arpens  de  neige,  »  les  négocians  de   Marseille 
protestaient  de  toute  leur  énergie  contre  le  désastre  du  traité  de 
Paris.   André  Briie,  ^e  créateur  de  notre  colonie  du  Sénégal, 
d'Entrecasteaux,  le  grand  navigateur,  sont  des  Marseillais  ;  Pro- 
vençal aussi  cet  admirable  bailli  de  Sufifren  et  tant  d'autres  vail- 
lans  marins  qui  auraient  donné  à  la  France  l'empire  des  mers  et 
des  colonies  si  le  cœur  du  roi  avait  été  à  la  hauteur  de  l'énergie 
des  sujets;  Marseillais,  enfin,  ce  terrible  Victor  Hugues  qui  fut 
proconsul  de   la  Convention  dans   les    Antilles  et  arracha   la 
Guadeloupe  aux  Anglais.  Il  faut  lire,  dans  l'excellent  livre  de 
M.  Paul  Masson,  publié  à  l'occasion  de  l'Exposition  et  sur  lequel 
nous  aurons  à  revenir,  toute  cette  histoire  de  l'activité  marseil- 
laise et  de  l'expansion  des  Français  au  dehors,  pour  saisir  sur 
le  vif  les  causes  profondes  et  le  vrai  caractère    des  grandes 
guerres  du  xviii*  siècle,  de  ce  duel  de  géans  qui  commence  avec 
Colbert  pour  finir  par  Waterloo  et  dont,  en  un  certain  sens,  la 
Révolution  n'est  qu'un  épisode.  Quel  historien  réussira  jamais  à 
retrouver  et  à  mettre  en  pleine  lumière  les  liens  mystérieux  qui 
font  de  la  Révolution  une  revanche  de  nos  victoires  navales  dans 
la  guerre  d'Amérique?  Après  le  traité  de   Versailles  (1783),  la 
flotte  française  est  maîtresse  des  mers  ;  le  commerce  et  les  colons 
français  se  répandent  sur  tous  les  continens.  Mais  surviennent 


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LES    COLONIES   FRANÇAISES   A   MARSEILLE.  811 

1789  et  1793  :  Marseille  e^t  ruinée,  Toulon  livré  aux  Anglais,  la 
flotte  détruite;  d'Orvilliers  émigré  meurt  de  misère,  d'Estaing  et 
Kersaint  sont  guillotinés,  Kerguelen  emprisonné  ;  toute  l'œuvre 
coloniale,  si  laborieusement  créée,  achève  de  s'écrouler. 

Au  XIX*  siècle,  les  négocians  marseillais  sont  à  la  tête  du 
grand  mouvement  qui  fonde  le  nouvel  empire  colonial  français. 
Fortuné  Albrand,  dès  1815,  attire  l'attention  de  ses  compatriotes 
sur  Madagascar  où,  beaucoup  plus  tard,  les  agens  de  la  maison 
Roux  de  Fraissinet  et,  parmi  eux,  Alfred  Rabaud,  allaient  ouvrir 
[a  voie  à  l'intervention  française.  Sur  la  côte  occidentale 
d'Afrique,  les  Marseillais  créent  des  comptoirs  où  ils  vont  cher- 
cher l'huile  de  palme  et  les  arachides  que  consomme  leur 
industrie  du  savon  ;  c'est  à  l'initiative  de  la  maison  Victor  Régis 
que  la  France  doit  d'avoir  été  amenée  à  s'établir  au  Dahomey  : 
longtemps  avant  la  prise  de  possession,  les  factoreries  y  avaient 
fait  flotter  le  pavillon  tricolore.  A  Obock  et  à  Djibouti,  l'esprit 
entreprenant  des  Marseillais  devance  de  très  loin  Toccupation 
officielle,  et  il  n'a  pas  tenu  à  eux  que,  depuis  longtemps,  la 
France  se  soit  installée  à  Cheik-Saïd;  en  Abyssinie,  des  Mar- 
seillais, les  premiers,  nouent  des  relations  d'amitié  et  de  com- 
merce avec  le  négus;  à  Zanzibar,  Alfred  Rabaud  devient 
llhomme  de  confiance  du  sultan.  Ainsi,  partout,  le  négociant  a 
précédé  le  soldat  et  Tadministrateur  ;  Faction  du  gouvernement 
n'est  venue  que  plus  tard,  souvent  trop  tard;  elle  a  été,  en  géné- 
ral, lente  à  émouvoir,  parfois  maladroite,  et  elle  a  souvent 
laissé  perdre,  par  ignorance  ou  pusillanimité  le  fruit  des  longs 
et  patiens  efforts  des  négocians  français.  En  Algérie,  après  la 
conquête,  les  Marseillais,  les  premiers,  ont  eu  l'audace  de 
tenter  des  expériences  de  colonisation  :  c'est  la  u  période 
héroïque  »  où  le  pire  danger  n'est  pas  dans  les  incursions  des 
Arabes,  mais  dans  le  mauvais  vouloir  des  gouverneurs.  Si,  au 
Sénégal,  les  Bordelais  ont  presque  complètement  supplanté 
les  Marseillais,  la  Compagnie  française  de  l'Afrique  occidentale 
en  Guinée  et  les  maisons  Mante  frères  et  Borelli,  et  Cyprieh 
Fabre  au  Dahomey  font  presque  tout  le  commerce.  Madagascar 
est  une  des  colonies  préférées  des  Marseillais;  plusieurs  com- 
pagnies et  de  nombreux  particuliers  y  font  de  l'agriculture,  de 
l'industrie,  du  commerce;  en  revanche,  ils  ont  peu  d'intérêts 
au  Congo  où  l'activité  marseillaise  n'est  guère  représentée  que 
par  M.  Fondère  et  la  Comnagnie  des  Messageries  fluviale»  du 


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812  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Congo.  En  Indo-Chine,  ils  n'ont  pris  qu'une  faible  part  à  l'ex- 
pansion française  :  l'Afrique  reste  leur  domaine  de  prédilection. 
«  Le  Provençal,  écrit  M.  Paiil  Masson,  aventureux  et  indiscipliné, 
partisan  de  l'action  isolée,  est  certainement  l'un  des  Français  qui 
répugnent  le  moins  à  courir  le  monde  et  à  s'établir  en  pays  incon- 
nus. Ce  qui  n'empêche  pas  le  Marseillais  de  vieille  souche  d'être 
souvent  l'homme  le  plus  singulièrement  casanier  du  monde,  inca- 
pable de  s'aventurer  même  dans  les  quartiers  de  sa  ville  qui  ne  lui 
sont  pas  familiers.  »  Colons  ou  négocians,  armateurs  ou  indus- 
triels, les  Marseillais  regardent  vers  la  mer;  ils  sont,  avec  les 
Bordelais,  les  plus  actifs  intermédiaires  entre  la  France  et  ses 
colonies;  tout  le  commerce  colonial  de  Lyon,  qui  a  pris  tant 
d'ampleur,  en  ces  dernières  années,  passe  par  Marseille,  associimt 
dans  une  môme  œuvre  les  deux  grandes  cités  de  la  vallée  du 
Rhône.  On  pourrait  presque  dire  qu'avec  leurs  qualités  et  leurs 
défauts,  les  Marseillais  forment  comme  la  transition  naturelle 
enire  le  monde  colonial  et  la  métropole.  Des  Marseillais,  comme 
MM.  Eugène  Etienne, —  un  Marseillais  d'adoption, —  et  J.  Charles- 
Roux,  un  Marseillais  de  vieille  roche,  ont  été,  au  Parlement,  les 
défenseurs  de  l'expansion  coloniale,  en  un  temps  où  il  y  avait  quel- 
que mérite  à  l'être  et  où  les  «  coloniaux  »  étaient  en  butte  aux  vio- 
lentes attaques  de  l'extrême-gauche  et  de  l'extrême-droite.  Ainsi 
l'histoire  et  les  intérêts  de  Marseille  sont  étroitement  liés  à  l'ex- 
pansion coloniale  française;  elle  peut  à  bon  droit  revendiquer  le 
titre  qu'elle  ambitionne  de  métropole  coloniale  de  la  France. 

Cette  activité  coloniale,  Marseille  en  a  largement  profité  ;  si 
elle  reste  le  premier  port  méditerranéen,  c'est  à  son  commerce 
avec  les  colonies  françaises  qu'elle  le  doit;  elle  fait,  avec  elles, 
un  quart  au  moins  de  ses  échanges  totaux  ;  c'est  chez  elles  qu'elle 
trouve  les  matières  premières  indispensables  à  ses  industries  : 
c'est  ce  que  prouve  l'étude  du  mouvement  commercial  mar- 
seillais en  ces  dernières  années.  L'Exposition  est  la  démonstra- 
tion et,  pour  ainsi  dire,  la  réalisation  schématique  de  ce  double 
fait  :  d'un  côté,  que  la  part  du  commerce  colonial  est  considé- 
rable dans  l'activité  générale  de  Marseille,  et,  de  l'autre,  que 
.Marseille  devient  de  plus  en  plus  une  grande  ville  industrielle 
dont  les  colonies  sont  un  des  principaux  débouchés. 


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LES    COLONIES   FRANÇAISES   A   MARSEILLE.  813 

Le  commerce  de  Marseille  a  été  surtout,  durant  une  longue 
période  de  notre  histoire,  un  commerce  de  comptoirs  qui  lie 
cherchait  pas  à  s*enfoncer  dans  l'intérieur  des  terres  et  se  con- 
tentait de  servir  d'intermédiaire  entre  les  pays  exotiques  et  la 
mère  patrie  :  ce  genre  de  trafic  était  d'ailleurs  le  seul  possible 
en  un  temps  où  la  pénétration  européenne  n'était  pas  commencée 
et  où,  dans  la  Méditerranée  par  exemple,  les  Etats  musulmans 
occupaient  toutes  les  côtes.  Cependant,  à  mesure  que  la  colonisa- 
tion européenne  envahissait  le  globe  et  que  le  commerce  anglais, 
puis  le  commerce  allemand  et  le  commerce  américain,  prenaient 
le  développement  cpie  Ton  sait,  Marseille  risquait,  en  restant 
fidèle  aux  erremens  traditionnels  de  ses  négocians,  de  subir  une 
irrémédiable  décadence  ;  mai^  le  Marseillais  est  comme  Ulysse, 
artificieux  et  plein  de  ressources  ;  il  a  su  modifier  à  temps  ses 
méthodes  de  travail  et  d'activité  ;  pour  rester  une  grande  place 
d'importation  et  d'exportation,  il  est  devenu  un  grand  centre  de 
production  et  de  manutention  ;  non  content  de  fournir  les  ma- 
tières premières  aux  industries  de  la  France  centrale,  il  s'est 
fait  industriel  lui-même  et  il  a  choisi  précisément  ses  industries 
parmi  celles  dont  les  colonies,  où  il  avait  l'habitude  de  trafiquer, 
pouvaient  lui  fournir  les  matières  premières.  Cette  évolution  du 
négoce  marseillais  est  un  des  grands  faits  économiques  de  ces 
cinquante  dernières  années  ;  elle  a  eu  une  influence  décisive 
sur  notre  expansion  coloniale.  Les  statistiques  de  la  Chambre  de 
commerce  sont  à  cet  égard  des  plus  démonstratives  :  en  1866, 
le  département  des  Bouches-du-Rhône  n'employait  que  6  744  che- 
vaux-vapeur fournis  par  des  machines  à  vapeur  et  2322  fournis 
par  des  forces  hydrauliques;  en  1905,  il  utilise  53238  chevaux 
fournis  par  des  machines  à  vapeur,  4  353  fournis  par  des  forces 
hydrauliques  et  2900  produits  par  des  moteurs  à  gaz.  Voici  un 
tableau  qui  fera  ressortir  le  même  fait  d'après  le  mouvement  de 
fonds  provoqué  par  l'industrie  marseillaise  : 

Francs. 

En  1830 117  359  225 

—  1840 180  669  270 

—  1860 326  213  007 

—  1880. 578481140 

—  1900 782  079  861 

—  1905 1037  473  594(1) 

(!)  Enquête  industrielle  faite  à  l'occasion  de  l'Exposition  coloniale  de  4906. 
Rapport  de  M.  Adrien  Artaud  (Marseille,  Barlatier,  1906). 


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--I^l 


8{4  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Marseille,  dont  on  a  l'habitude  de  ne  considérer  que  l'actî- 
Vité  maritime  et  commerciale,  est  devenue  une  de  nos  plus 
grandes  villes  industrielles,  et  c'est  surtout  à  cette  transformur 
tion  qu'elle  doit  d'être  restée  l'un  des  plus  grands  ports  du 
monde  (1).  Mais  il  faut  bien  voir  que  la  transformation  indus- 
strielle  est  liée  intimement  à  l'expansion  coloniale  et  aux  échanges 
avec  les  colonies  :  si  arides  que  soient  les  nomenclatures  et  les 
statistiques,  il  est  nécessaire  d'en  donner  quelques-unes  pour 
mettre  en  lumière  cette  vérité  capitale. 

Parmi  les  industries  marseillaises,  la  minoterie  est  l'une  des 
principales;  une  centaine  d'usines  y  sont  occupées.  Les  blés 
russes,  argentins,  indiens  affluent  à  Marseille,  ainsi  que  les 
fèves,  les  maïs  ;  c'est  elle  aussi  qui  reçoit  les  blés  durs  d'Algérie 
et  de  Tunisie  dont  les  industriels  marseillais  ont  trouvé  le  moyen 
de  transformer  la  farine  en  semoules  et  en  pâtes  alimentaires; 
soixante  fabriques  de  ces  pâtes  prospèrent  à  Marseille  et  em- 
ploient annuellement  environ  3  millions  d'hectolitres  de  blés 
durs.  Marseille  réexporte  chaque  année  de  grandes  quantités  de 
farine  en  Algérie,  Tunisie,  Maroc;  ainsi,  c'est  elle  qui  achète  les 
blés  de  nos  colonies  et  elle  qui  nourrit  colons  et  indigènes.  Les 
rizeries  marseillaises  alimentent  les  noirs  du  Sénégal  avec  du 
riz  provenant  en  grande  partie  d'Indo-Ghine.  Trois  grandes  bras- 
series emploient  les  orges  des  colons  algériens.  Les  industries 
des  corps  gras,  savonneries,  stéarineries,  huileries,  sont  celles 
qui  ont  pris  à  Marseille  le  plus  magnifique  développement  : 
Marseille  achète  les  huiles  d'olives  de  Tunisie  et  d'Algérie  (2), 
qui  sont  loin  de  suffire  à  ses  besoins;  elle  achète  les  arachides 
du  Sénégal  et  de  Pondichéry  (3),  les  sésames  de  Guinée,  les 
graines  de  lin  d'Algérie,  les  palmistes  de  la  Côte  d'Ivoire  et  du 

(1)  Le  tonnage  de  jauge  net  de  tous  les  ports  français,  entrées  et  sorties  rén- 
nies,  s'élevait,  en  1904,  à  34  millions  de  tonneaux  ;  Marseille,  avec  son  mouvement 
de  13  352  000  tonneaux,  en  représente  les  deux  cinquièmes,  39  p.  100.  An  point  de 
vue  de  la  valeur  de  ce  commerce  qui  dépasse  9  milliards  de  francs,  Marseille  en 
représente  le  24  p.  100. 

Voici  maintenant  la  comparaison  du,  mouvement  de  Marseille  avec  celui  des 
plus  grands  du  continent  européen  : 

TOIfKAOE   DE  JAUGE  NETTE   (ENTRÉES  ET  SORTIES  RÉUNIES) 

1904  Hambourg 19  221  273  tonneaux  de  jauge. 

—  Anvers 18  713  410  — 

—  Marseille 13  352  500  — 

—  Gênes 12  070  697  — 

(2)  S  546  000  kilogrammes  en  1903. 

(3j  L'huilerie  marseillaise  a  employé,  en  1903,  494000  tonnes  de  graines. 


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LES  COLONIES  FRANÇAISES  A  MARSEILLE.  815 

Dahomey,  le  coprah  de  nos  possessions  d'Océanie  et  dlndo- 
Chine  dont  on  fabrique  un  produit  nouveau,  la  végétaline,  très 
employée  aujourd'hui  dans  la  cuisine.  Toutes  ces  huiles  entrent 
surtout  dans  la  confection  des  savons  que  Marseille  exporte  en- 
suite dans  le  monde  entier.  Les  colonies,  en  retour,  offrent  aux 
savonneries  de  Marseille  un  débouché  considérable  :  sur  23  000 
tonnes  de  savon  expédiées  par  mer  en  1903,  17000  ont  été  aux 
colonies.  Les  bougies,  les  huiles  y  sont  également  très  deman- 
dées. Les  grands  travaux  de  Chevreul  et  de  M.  Berthelot  sur  les 
corps  gras  ont  ouvert  de  nouvelles  voies  à  l'activité  des  Marseil- 
lais et  les  ont  aidés  dans  leur  lutte  contre  la  concurrence  amé- 
ricaine; ainsi  se  lient,  dans  une  étroite  solidarité,  les  efforts  en 
apparence  les  moins  coordonnés  de  notre  énergie  nationale  :  le 
travail  du  savant  arme  Tin dustriel  pour  la  lutte  et  l'usinier,  à  son 
tour,  fournit  le  fret  des  bateaux  et  fait  vivre  le  colon. 

Les  raffineries  de  Marseille  travaillent  nos  sucres  coloniaux 
de  la  Réunion  et  de  la  Guadeloupe,  ses  confiseries  et  ses  choco- 
lateries  les  emploient  ;  un  jour  prochain,  sans  doute,  nos  colo- 
nies se  mettront  en  mesure  de  vendre  aux  industriels  marseil- 
lais les  cacaos  qu'ils  achètent  en  Amérique  du  Sud.  Les  peaui^ 
des  bestiaux  tués  en  Algérie,  en  Indo-Ghine,  à  Madagascar, 
viennent  en  grande  partie  à  Marseille  pour  y  être  tannées.  Les 
phosphates  et  les  marbres  d'Algérie  et  de  Tunisie,  les  alfas,  les 
tabacs,  les  laines  d'Algérie  trouvent  à  Marseille  un  marché; 
l'industrie  du  caoutchouc  commence  à  s'y  développer.  Il  est  su- 
perflu de  continuer  cette  nomenclature  et  de  montrer  comment, 
en  retour,  les  colonies  offrent  à  tous  les  produits  de  Tindustrie 
marseillaise  un  débouché  dont  l'importance  apparaît  mieux  à 
mesure  que  les  colonies  se  développent  et  que,  dans  le  reste  du 
monde,  les  concurrences  se  font  plus  âpres.  Les  Compagnies 
marseillaises  de  navigation  trouvent,  elles  aussi,  dans  le  fret 
colonial,  une  ressource  dont  l'importance  va  toujours  grandis- 
sant, et  ce  sont  elles,  aujourd'hui,  qui  ne  suffisent  plus,  soit 
à  l'exportation,  soit  à  l'importation,  aux  besoins  de  notre  em- 
pire d'outre-mer.  Il  est  singulièrement  édifiant  de  constater 
qu'en  1905,  sur  2170  grands  bateaux  à  vapeur  entrés  à  Mar- 
seille sous  pavillon  français,  1262  (jaugeant  1116743  ton- 
neaux) venaient  d'Algérie,  74  de  Tunisie,  18  du  Sénégal,  24  de  la 
cote  occidentale  d'Afrique,  17  d'Indo  Chine,  11  des  établisse- 
mens  français  d'Océanie,  4  de  la  Réunion  et  de  l'Inde  française. 


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816  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

De  môme,,  en  1905,  sur  2332  vapeurs  sortis  de  Marseille,  1061 
(jaugeant  938  272  tonnes)  étaient  à  destination  de  T Algérie,  158  de 
la  Tunisie,  20  du  Sénégal,  25  de  la  Côte  occidentale  d'Afrique, 
10  de  la  Réunion,  8  de  Tlndo-Chine,  14  des  établissemens  fran- 
çais d'Océanie,  1  de  la  Guyane  française,  1  de  Saint-Pierre  et 
Miquelon.Plus  de  cinquante  navires,  profitant  du  monopole  qui 
leur  est  assuré,  font  journellement  le  va-et-vient  entre  TAlgérie- 
Tunisie  et  Marseille,  et  les  colons  se  plaignent  que  les  Compa- 
gnies, abusant  de  leurs  privilèges,  ne  font  pas  assez  d'efforts 
pour  donner  satisfaction  à  leurs  besoins.  Presque  toutes  les  Com- 
pagnies marseillaises  de  navigation  sont  -destinées  spécialement 
au  commerce  avec  les  colonies  françaises;  presque  toutes  les 
lignes  de  navigation  ont  leur  point  terminus  dans  une  colonie 
française  ou  la  desservent  en  passant.  Ainsi,  conclut  M.  Paul 
Masson,  «  la  flotte  marseillaise  est,  par  excellence,  la  flotte  colo- 
niale de  *la  France.  »  La  prospérité  du  port  de  Marseille  est 
étroitement  solidaire  de  celle  des  colonies  :  industrie,  commerce 
maritime,  colonisation,  ces  trois  fondemens  de  l'activité  écono- 
mique et  de  la  fortune  de  Marseille  sont  indissolublement  unis; 
c'est  ce  que  l'Exposition  coloniale  a  parfaitement  réussi  à  rendre 
manifeste.  Marseille  fait  environ  50  pour  100  du  commerce  total 
de  la  France  avec  ses  possessions  lointaines;  elle  a  réussi, 
malgré  la  part  de  plus  en  plus  active  que  Bordeaux,  le  Havre, 
Dunkerque  prennent  au  commerce  colonial,  à  maintenir  sa  posi- 
tion très  loin  en  avant  de  tous  ses  concurrens;  elle,  est  bien  le 
grand  port  colonial  de  la  France. 

IV 

Marseille,  port  colonial,  gigantesque  mère  Gigogne  qui  abrite 
sous  ses  ailes  la  croissance  de  tout  un  peuple  de  colonies,  qui 
aide  leurs  premiers  pas,  subvient  à  leurs  besoins,  reçoit  et  utilise 
les  produits  de  leur  travail  ;' Marseille  qui,  du  haut  de  Notre-Dame 
de  la  Garde,  envoie  un  adieu  aux  «  coloniaux»  qui  partent  et  un 
salut  joyeux  à  ceux  qui  reviennent  après  un  long  exil  ;  et,  à  côté 
de  Marseille,  toute  la  Provence  avec  son  histoire  et  ses  traditions, 
ses  beaux  sites  et  ses  vieilles  ruines,  sa  civilisation  et  ses  arts, 
c'est  d'abord  ce  qui  apparaît  quand  on  entre  à  l'Exposition  par  la 
grande  avenue  central<^  :  Massalia,  une  statue  monumentale  due 
au  sculpteur  Constant  Roux,  accueille  le  visiteur;  majestueuse- 


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LES   COLONIES   FRANÇAISES   A  MARSEILLE.  817 

ment  assise  à  la  proue  de  sa  galère,  d'une  main  elle  tient  une 
rame,  de  l'autre  une  branche  de  cet  olivier  qui  signifie  la  paix 
et  les  arts  de  la  paix,  mais  qui,  ici,  rappelle  encore  la  cueillette 
chantée  par  Mistral,  l'huile,  les  savons,  toute  l'industrie  :  nous 
sommes  à  Marseille  où  l'idéal  n'est  jamais  loin  du  réel,  ni  la 
poésie  loin  du  négoce;  le  Marseillais  n'est  ni  un  théoricien,  ni 
un  «  intellectuel,  »  et  la  spéculation  métaphysique  ne  trouble 
guère  sa  rêverie  par  les  belles  nuits  d'été,  mais  il  aime  les  arts 
et,  quand  il  a  réalisé  son  réverde  fortune,  il  sait  leur  faire  une 
large  place,  parmi  les  embellissemens  de  sa  vie.  Ainsi  les  Grecs 
d'autrefois,  revenus  de  leurs  courses  à  travers  la  Méditerranée, 
se  plaisaient  à  parer  les  temples  de  leurs  dieux  et  à  orner,  des 
œuvres  de  leurs  sculpteurs  et  de  leurs  peintres,  Tintériour  pai- 
sible de  leurs  fraîches  maisons.  Ainsi  Athènes,  Bruges,  Florence, 
Amsterdam,  ont  vu  le  génie  des  arts  se  développer  en  môme 
temps  que  le  génie  du  négoce. 

Pénétrons  dans  le  grand  Palais  que  l'on  appelle,  assez  impro- 
prement, Palais  de   l'Exportation,  et  où  Ton  a  rassemblé  tout 
ce  que  Marseille  produit  avec  les  matières  premières  coloniales 
et  tout  ce  qu'elle  exporte  aux  colonies.  Si  nous   tournons  à 
gauche,  nous  sommes  à  l'Exposition  de  l'Art  provençal;  si  nous 
prenons  à   droite,   toute  l'histoire  scientifique,  industrielle  et 
commerciale  de  la  matière  grasse  se  déroule  sous  nos  yeux.  Là, 
les  peintures  vénérables,  les  meubles  cossus,  les  faïences  cha- 
toyantes; ici,  la  fabrication  des  huiles  et  des  savons  depuis  Tan- 
tique  pressoir  à  bras  jusqu'aux  usines  modernes; là, Pierre  Puget 
et  Fragonard,  les  vieux  imagiers  et  les  maîtres  faïenciers;  ici, 
Chevreul  et  Berthelot,  les  chimistes  et  les  industriels.  Le  savon 
fait  pendant  à  Tart  :  c'est  la  signature  de  Marseille.  Constatons- 
le  sans  aucune  ironie,  parce  qu'il  est  naturel  et  significatif  qu'il 
en  soit  ainsi,  que  le  savon  ni  Thuile  ne  font  tort  aux  arts  et  que  la 
fortune  de  Marseille  est  fondée  sur  la  matière  grasse,  de  même 
C|u'on  disait  jadis  que  «  toute  Flandre  est  fondée  sur  draperie,  » 
ou  qu'  «  Amsterdam  est  bâtie  sur  des  carcasses  de  harengs.  » 

L'exposition  des  corps  gras  est  instructive  même  pour  les 
profanes.  Voici  des  moulins  de  tous  les  temps  et  de  tous  les  pays, 
depuis  la  meule  que  tourne  l'esclave  antique,  en  chantant  sa 
mélopée  gémissante,  jusqu'aux  usines  où  peine  le  prolétaire 
d'aujourd'hui;  une  belle  carte  oléicole  du  bassin  de  la  Méditer- 
ranée; des  panneaux  décoratifs  qui  représentent  la  cueillette 

TOMK  XXXV.  —  i006.  52 


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818  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

des  produits  oléagineux  dans  tous  les  pays  :  olives  en  Provence, 
sésame  aux  Indes,  arachides  au  Sénégal.  Les  colonies  sont  chez 
elles  dans  ce  temple  de  Thuile  et  du  savon;  ce  sont  elles  qui,  de 
toutes  parts,  apportent  la  matière  première  :  la  prospérité  da 
Sénégal  est  dépendante  de  l'industrie  qui  emploie  l'arachide. 

C'est  une  très  heureuse  idée  que  les  organisateurs  de  l'Expo- 
sition ont  eue  de  créer  cette  section  de  l'art  provençal,  que  la 
Ville  et  le  Département  ont  subventionnée,  que  les  musées  et  les 
particuliers  ont  garnie  d'oeuvres  de  premier  ordre  et  où  le  visi- 
teur se  repose  de  toute  cette  industrie  et  de  tout  ce  commerce, 
en  admirant  ce  que  l'art  de  tous  les  temps  a  apporté  de  charme 
et  introduit  d'idéal  dans  la  vie  provençale.  Autour  des  Papes,  à 
Avignon,  une  école  d'art  se  développe  et  produit  ces  fresques, 
d'un  style  encore  un  peu  raide,  mais  déjà  si  expressif,  qui  décorent 
le  palais  des  Papes,  Notre-Dame  des  Doms  et  la  chapelle  Saint- 
Martial;  l'Exposition  nous  les  montre  relevées  à  Taquarelle  par 
Denuelle.  Les  archives  communales  ont  prêté  le  fameux  Livre 
Rouffey  registre  richement  enluminé  des  premières  délibérations 
des  échevins  de  Marseille,  sur  lequel  leurs  successeurs  prêtaient 
serment,  symbole  vénéré  des  libertés  marseillaises.  Tout  Paris, 
l'année  dernière,  a  admiré,  à  l'Exposition  des  primitifs,  les  chefs- 
d'œuvre  du  «  maître  d'Avignon  »  et  des  artistes  contemporaias 
du  roi  René,  qui  fut  peintre  lui-même  et  qui  sut  faire  de  sa  cour 
un  foyer  de  haute  culture,  de  poésie  et  d'art.  Le  portrait  du  bon 
prince  angevin,  qui  fut  si  provençal  de  cœur  et  d'esprit,  évoque 
la  vieille  Provence  au  seuil  de  la  première  salle  où  l'on  admire 
surtout  quatre  tableaux  du  xv®  siècljB,  le  Couronnement  d'épines^ 
la  Descente  de  Croix,  V Ascension,  la  Pentecôte,  prêtés  par  M.  Paul 
Révoil.  Des  vieux  peintres  d'Avignon  aux  artistes  contempo- 
rains, on  peut  suivre,  de  salle  en  salle,  toutes  les  époques  de 
l'art  provençal;  lexvm*  siècle,  surtout,  avec  Fragonard,.Vanloo 
et  Joseph  Verne t  est  richement  représenté.  Nous  ne  saurions, 
dans  cette  rapide  promenade  à  l'Exposition  coloniale,  nous  attar- 
der plus  longtemps  aux  œuvres  d'art,  ni  aborder  la  question 
disputée  de  savoir  s'il  y  a  ou  non  une  école  provençale  et 
quels  en  seraient  les  caractères.  Oserons-nous  dire  que  cet  en- 
semble de  traits  communs  qui  contribuent  à  former  ce  que 
l'on  appelle  une  «  école  »  ne  nous  est  pas  apparu  ici  avec  évi- 
dence, au  moins  dans  la  peinture?  Au  contraire,  si  Ton  s'arrête 
aux  vitrines  où  les  collectionneurs  provençaux  et  les  musées 


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LES   COLONIES  FRANÇAI8B8   à.  MARSEILLE.  819 

ont  réuni  une  incomparable  collection  de  faïences  de  Moustiers, 
de  Goult  et  de  Marseille  des  xyu^  et  xviu*  siècles,  on  a  bi^a 
l'impression  d'être  en  présence  de  traditions  continues  et  de  pro- 
cédés techniques  spéciaux.  Ici,  l'industrie  devient  de  l'art,  du 
plus  délicat  et  du  plus  exquis.  Notre  incompétence  nous  oblige 
à  n'en  rien  dire  de  plus  ;  mais  point  n'est  besoin  d'être  connais- 
seur pour  voir  que  les  433  numéros  du  catalogue  des  faïences  cor^. 
respondent  à  des  œuvres  de  premier  ordre  ^  qui  semblent  bien 
être  la  partie  la  plus  originale  de  l'Exposition  de  l'Art  provençal. 
Faïences,  meubles,  objets  d'art  de  toute  sorte  ressuscitent  à  nos 
yeux  ce  que  pouvaient  être,  à  la  belle  époque  du  commerce  colonial, 
à  la  fin  du  xvii*  et  au  xviii*  siècle,  la  vie  d'un  riche  Marseillais 
qui,  au  soir  d'une  carrière  de  rude  labeur,  de  lointaines  navi- 
gations, d'entreprises  hardies  et  risquées,  venait  goûter  le  repos^ 
dans  son  hôtel  de  la  ville  ou  parmi  les  pins  et  les  oliviers  de  sa 
maison  des  champs,  entouré  de  tout  ce  que  le  confort  et  les  arts 
ajoutent  au  charme  de  l'existence. 

Cette  vie  marseillaise,  nous  la  retrouvons  sous  deux  de  seB' 
aspects,  à  la  campagne  et  sur  la  mer,  dans  «  le  Mas  de  SantO 
Ëstello  »  que  le  Syndical  (Tiniiiaiive  de  Provence  a  eu  la  bonne 
pensée  de  reconstituer  et  de  meubler  de  tous  les  ustensiles  tels 
qu'au  pays  de  Mireille  s'en  servaient  les  ménagères  du  bon  vieux 
temps,  et  dans  le  Palais  de  la  Mer,  où  Ton  a  très  heureusement 
résumé  toutes  les  connaissances  nécessaires  aux  navigateurs.  Ici, 
tandis  que  le  public  s'ébahit  devant  les  formes  fantastiques  des 
animaux  des  grands  fonds,  les  spécialistes  admirent  l'une  des 
plus  belles  expositions  internationales  d'océanographie  qui  aient 
jamais  été  réalisées.  Les  travaux  de  M.  le  professeur  Thoulet, 
du  Prince  de  Monaco  et  des  derniers  explorateurs  des  régions 
polaires  antarctiques  permettent  à  la  France  d'y  tenir  un  rang 
honorable,  sans  réussir  cependant  à  égaler  1^  résultats  obtenus 
par  les  océanographes  d'Allemagne  ou  d'Angleterre. 

Le  caractère  démonstratif,  éducatif,  que  les  organisateurs  ont 
voulu  et  su  donner  à  l'Exposition  apparaît  dans  ce  Palais  de  la 
Mer  et,  partout,  il  ne  cesse  d'accompagner  le  visiteur.  Il  n'est 
pas  un  pavillon  colonial  qui  ne  montre,  peinte  en  grosses  lettres 
sur  ses  murs,  une  série  de  chiffres  ou  de  dessins  qui  permettent 
d'apercevoir  d'un  coup  d'œil  les  dimensions,  la  population  de  la 
colonie,  le  développement  des  différentes  branches  de  .son  com- 
merce, les  progrès  de  la  colonisation,  de  l'industrie,  de  la  navi^ 


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820  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

gation.  L'on  emporte  ainsi,  d'une  promenade  à  travers  les  palais 
et  les  pavillons,  une  impression  beaucoup  plus  nette  que  celle 
que  laisserait  l'entassement,  si  pro(j[igieux  soit-il,  des  richesses 
coloniales;  le  visiteur  peut  oublier  les  chiffres,  il  garde  le  sou- 
venir des  proportions,  il  prend  conscience  du  magnifique  essor 
des  colonies  françaises. 

Le  caractère  didactique  de  l'Exposition  de  Marseille  apparaît 
mieux  encore  dans  les  belles  publications  dont  le  Comité  organi- 
sateur a  décidé  qu'elle  serait  l'occasion.  Exposer,  non  pas  dans 
de  simples  catalogues  ou  dans  des  rapports  que  personne  ne  voit, 
mais  dans  des  livres  sérieusement  et  scientifiquement  écrits  par 
des  hommes  spécialement  compétens,  tous  Marseillais  d'origine 
ou  d'adoption,  le  développement  de  l'empire  colonial  de  la 
France  en  lui-même  et  dans  ses  rapports  avec  l'activité  écono- 
mique de  Marseille,  telle  est  l'idée  qui  a  guidé  la  commission 
des  publications  que  préside  M.  Delibes  et  dont  MM.  Clerc  et 
P.  MassoD  sont  les  vice-présidens.  Ils  ont  voulu  que  leurs  livres 
fussent  l'explication  historique  et  documentaire  des  faits  dont 
l'Exposition  est  l'illustration  :  publications  et  expositions  s'éclai- 
Tent  et  se  complètent  les  unes  par  les  autres.  Treize  volumes 
în-8<*  vont  être  édités  par  la  maison  Barlatier  ;  neuf  ont  déjà  paru. 
Trois  sont  consacrés  aux  progrès  des  colonies  françaises  de  1900 
à  1906;  le  premier  contient  une  très  remarquable  introduction: 
la  Colonisation  française  au  début  du  XX^  sièclcy  par  M.  Paul 
Masson;  Y  Algérie  par  MM.  Nicollet  et  Valran,  professeurs  au 
Lycée  Mignet;  la  Tunisie,  par  M.  E.  Toutey.  Le  tome  II  comprend 
\  Afrique  occidentale  par  MM.  Léolard,  secrétaire  général  de  la 
Société  de  géographie,  Teisseire,  Rampai,  Gasquet,  Samat;  le 
Congo,  par  M.  de  Gérin-Ricard;  la  Côte  des  Somalis,  par  M.  P. 
Roubaud;  Madagascar  par  M.  H.  Bardon;  la  Réunion^  Mayotte, 
ComoreSy  par  M.  A.  de  Duranty.  Le  tome  III  comprend  Vlndo-- 
Chine,  par  M.  Paul  Girbal;  VInde,  par  M.  Pierre  Roland;  Nou- 
velle-Calédonie et  établissemens  dOcéanie,  par  M.  Henri  Barré; 
la  Guyane  par  M.  Henri  Pelissier;  les  Antilles  par  M.  R.  de  Bé- 
votte  ;  Saint-Pierre  et  Miquelon  par  M.  Darboux.  —  Nos  richesses 
coloniales  font  l'objet  de  quatre  volumes,  deux  consacrés  à 
VIndustrie  des  pêches  aux  colonies  et  deux,  non  encore  parus, 
traitant  l'un  :  les  ressources  végétales  et  la  mise  en  valeur  des 
produits  végétaux  dans  nos  colonies  ;  l'autre  :  les  découvertes  mi- 
nérales et  f  extension  des  eocploitations  minières.  Un  volume  est 


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LES  COLONIES  FRANÇAISES  A  MARSEILLE.  821 

consacré  à  V Organisation  sanitaire  aux  colonies^  par  le  docteur 
Georges  Treille  ;  un  autre  le  sera  au  Mouvement  de  la  législation 
coloniale  dans  les  colonies  et  les  pays  de  protectorat ^  et  un  à  t en- 
seignement colonial  en  France  et  à  l'étranger,  M.  Paul  Gaffarel, 
avec  la  compétence  qui  lui  appartient,  nous  a  donné  une  très 
utile  et  très  complète  Histoire  de  r expansion  coloniale  de  la 
France  depuis  1870  jusqu'en  1905;  un  autre  volume,  dû  à  la  col- 
laboration de  plusieurs  professeurs  et  érudits  marseillais  (1),  re- 
late les  aventures  et  les  exploits  des  Voyageurs  et  Explorateurs 
provençaux,  M.  Paul  Masson,  enfin,  dans  Marseille  et  ta  colonisa- 
tion française,  a  montré,  avec  une  précision  qui  n'exclut  ni  les 
vues  générales  ni  les  aperçus  nouveaux,  comment,  à  travers  toute 
notre  histoire,  la  vie  et  l'activité  de  Marseille  ont  été  étroitement 
liées  avec  l'expansion  de  la  France  au  dehors.  Nous  ne  croyons  pas 
faire  tort  à  ses  collaborateurs  en  disant  que  le  livre  de  M.  Paul 
Masson  est  peut-être  le  plus  original  de  cette  collection  qui,  dans 
son  ensemble,  fait  tant  d'honneur  à  Tinitiative  marseillaise;  elle 
constitue  Tinventaire  le  plus  complet  qui  ait  été  dressé  des  res- 
sources, des  populations,  des  besoins  de  nos  colonies,  et  elle  est 
appelée  à  rendre  les  plus  réels  services  à  ceux  qui  ont  la  charge 
de  diriger  pratiquement  l'expansion  de  la  France  outre-mer. 

Le  ministre  des  Colonies  et  M.  J.  Charles-Roux  ont  voulu  que 
l'Exposition  de  Marseille  apportât  encore  à  ses  visiteurs  un  en- 
seignement d'un  autre  genre,  et  ils  ont  décidé  de  consacrer  le  pa- 
villon du  ministère  des  Colonies  à  une  exposition  de  peinture  et 
de  sculpture  coloniales,  ou  du  moins  orientale^.  Les  grands 
romantiques,  Delacroix,  Henri  Regnaull,  Decamps,  Fromentin, 
Chassériau,  ceux  à  qui  les  ciels  d'Afrique  révélèrent  un  coloris 
nouveau  et  aussi  ceux  qui  peignirent  l'Orient  comme  Hugo  le 
chanta,  sans  l'avoir  vu,  simplement  parce  qu'ils  avaient  de  la 
lumière  dans  l'œil  et  de  l'exotisme  dans  l'imagination,  sont  repré- 
sentés ici  par  quelques-unes  de  leurs  bonnes  toiles.  Un  grand 
hall  est  réservé  aux  orientalistes  contemporains,  qui  exposent 
quelques  morceaux  excellens.  La  liberté  de  la  Grèce  et  la  con- 
quête de  l'Algérie  ont  déterminé,  dans  l'art  français,  un  admi- 
rable renouveau:  verrons-nous  un  mouvement  semblable  au 
romantisme  sortir  de  la  colonisation  moderne?  11  n'apparaît  pas 
que  la  réponse  nous  soit  donnée  sur  les  murs  du  Pavillon  du 

(1)  MM.  Barré,  Clerc,  Gaffarel,  de  Laget,  Pellissier,  Perrier,  Teisseire. 


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822  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

ministère  des  Colonies  ;  les  jeunes  gens  qui  partent,  grâce  à  des 
bourses  de  voyage,  pour  étudier  et  pour  tenter  de  rendre,  par 
la  brosse  ou  Tébauchoir,  Tâme,  les  form^  et  les  couleurs  des 
pays  coloniaux,  nous  la  rapporteront  peut-être,  quelque  jour, 
de  leurs  lointaines  méditations  sous  les  grands  arbres  des  pays 
chauds  ou  dans  les  mornes  steppes  du  Soudan  saharien.  Il  était 
nécessaire,  en  attendant,  de  ne  pas  Laisser  passer  inaperçu  Theu- 
reux  effort  fait  par  les  créateurs  de  l'Exposition  de  Marseille 
pour  associer  les  beaux-arts  à  cette  grande  manifestation  de  U 
vie  nationale  et  pour  hâter  la  formation  et  Téclosion  d'un  art 
colonial  qui  chercherait  ses  inspirations  dans  les  mœurs  et  dans 
les  monumens  des  peuples  d'Asie  ou  d'Afrique  et  qui  emprun- 
terait sa  lumière  au  ciel  des  tropiques. 

V 

M  A  l'Exposition  coloniale,  nous  disait,  là-nas,  un  «  colo- 
nial, »  ce  que  l'on  voit  le  plus,  c'est  Marseille,  et  ce  qui  apparaît 
le  moins  ce  sont  les  colonies.  »  Exagération  qu'excuse  le  soleil 
marseillais  et  qui  méconnaît  ce  que  nous  avons  précisément 
essayé  de  montrer,  à  savoir  que  l'intérêt  et  la  nouveauté  de 
l'Exposition  consistent  beaucoup  moins  dans  l'entassement  de 
produits  coloniaux  que  dans  la  démonstration  concrète  de  ce  que 
le  travail  des  colonies  peut  apporter  de  prospérité  à  la  métropole 
et,  réciproquement,  des  réformes,  des  institutions  nouvelles, 
des  travaux,  que  les  colonies  attendent  de  celle-ci.  Mais,  cet 
enseignement  une  fois  tiré  d'une  tournée  à  travers  les  palais  et 
les  pavillons,  il  faut  reprendre  la  visite  en  détail  pour  constater 
les  progrès  de  chacune  des  grandes  sections  de  notre  empire  colo- 
nial. Ici  la  tâche  du  chroniqueur  devient  plus  difficile  :  il  ne 
saurait  retracer,  même  imparfaitement,  les  résultats  de  six  an- 
nées d'efforts  ;  il  risque  soit  de  descendre  dans  trop  de  détails, 
soit  de  passer  sous  silence  des  faits  considérables.  Il  doit  se  con- 
tenter d'aperçus  généraux  et,  s'il  vient  à  s'attarder  à  l'une  de 
nos  colonies,  se  résigner  à  en  négliger  d'autres. 

Une  simple  promenade  à  travers  l'Exposition  permet  d'aper- 
cevoir les  grandes  lignes  et  les  traits  caractéristiques  de  l'œuvre 
coloniale  de  ces  six  dernières  années.  C'est  d'abord  l'organisa- 
tion des  grandes  unités  administratives,  des  grands  gouvernemens 
que  l'on  sei^ait  tente  d'appeler  des  vice-royautés  :  ce  sont,  sans 


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E^^"" 


LES   COLONIES   FRANÇAISES   A  MARSEILLE.  823 

parler  de  l'Algérie  el  de  la  Tunisie,  presque  métropolitaines, 
rindo-Ghine,  l'Afrique  occidentale,  Madagascar,  le  Congo.  Les 
dimensions  des  palais  sont  la  figuration  exacte  des  proportions 
relatives  des  différentes  parties  de  l'empire  colonial  français. 
L'Indo-Ghine  et  l'Afrique  occidentale  s'imposent  par  leur  masse, 
tandis  que  nos  vieilles  colonies,  ces  «  Iles»  jadis  si  florissantes, 
semblent  s'effacer  pour  laisser  le  premier  rang  aux  nouvelles 
vedues.  La  Réunion  et  les  Antilles  n'ont  pour  elles  toutes  qu'un 
petit  pavillon,  d'ailleurs  très  élégant  et  aménagé  avec  autant  de 
science  que  de  goût;  la  Guyane,  la  Nouvelle-Galédonie,  Tahiti 
se  partagent  un  bâtiment  dont  le  médiocre  intérêt  révèle  le  dés- 
arroi économique  et  financier  dont  souffrent,  sinon  la  Guyane, 
du  moins  nos  colonies  du  Pacifique. 

Organisation  administrative,  mise  en  valeur  économique  par 
l'étude  détaillée   des  richesses  naturelles  et  par  l'exécution  de 
travaux  publics,  tel  apparaît  encore  le  résultat  de  ces  dernières 
années.  Le  corps  des  fonctionnaires  coloniaux  s'est  complété, 
amélioré,  spécialisé.  De  bons  gouverneurs  généraux,  heureuse- 
ment maintenus  longtemps  dans  leur  charge,  ont  fini  par  créer 
des  traditions  politiques   et  administratives;  ils  ont  pu  profiter 
de  leurs  expériences,  porter  remède  à  bien  des  abus,  combler 
l>ien  des  lacunes.  Partout  ils  ont  inaugiu'é,  vis-à-vis  des  indi- 
gènes, une  politique  de  plus  en  plus  préoccupée  d'étudier,  pour 
les  respecter,  tout  en  tirant  parti  d'elles,  les  lois,  les  coutumes 
et  les  traditions  des  peuples  que  nous  avons  assumé  la  tâche  de 
gouverner.  Le  développement   des   services  d'enseignement  et 
surtout  des  écoles  techniques  pour  les  indigènes  a  marché  de 
pair  avec  l'application  de  nouvelles  méthodes  d'administration. 
Un  grand  palais  central,  six  ou  sept  pavillons,  des  annexes, 
des  boutiques,  une  maison  annamite,  un  théâtre,  toute  une  ville 
aux  architectures  compliquées,  étranges,  mais  puissantes  et  bien 
choisies  pour  donner  l'impression  d'une  civilisation  très  antique 
et  très  raffinée  :  c'est  l'exposition  de  l'Indo-Ghine.  La  disposition 
et  la  multiplicité  de  ses  palais  est  un  premier  enseignement  : 
rindo-Ghine  est  une,  elle  a  un  gouvernement  général,  elle  est 
un  empire  d'environ  dix-sept  millions  d'habitans  :  un  grand  pa- 
lais central  en  fait  foi  ;  le  gouvernement  général  y  a  réuni  les 
échantillons  et  les  documens  statistiques  qui  concernent  l'en- 
semble de  la  colonie  et  qui  témoignent  de  son  activité  et  de  ses 
progrès.  Quelques  chiffres,  qui  s'étalent  sur  les  murs,  mettent  en 


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824  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

un  relief  saisissant  le  merveilleux  essor  économique  de  l'Indo- 
Ghine  en  ces  dernières  années  et  rendent  sensibles  les  résultats 
de  Toeuvre  de  MM.  Doumer  et  Beau  et  de  MM.  Guillaume  Capus 
et  Henri  Brenier,  directeur  et  sous-directeur  des  services  de  la 
colonisation,  de  l'agriculture  et  du  commerce.  Voici  quelques- 
uns  de  ces  chiffres  :  nous  les  citons  sans  commentaires,  tant 
leur  éloquence  est  persuasive  : 

Budget  général   de  Tlndo-Chine    pour 

1904 73  513000  fr.  (33  415  piastres). 

Chemins  de  fer  en  exploitation  (1904). .  1 180  kilomètres. 

Capitaux  engagés  (  Capitaux  français.  .     422658000  fr. 
(1904).  (  Capitaux  étrangers.     122050900  fr. 

Total 544708  900  fr. 

Exportation  du  riz  (1904) 976410  tonnes. 

—             café    —       U6  348  kilogr.  contre 

presque  rien  en  1899. 

Importation  française  de  cotonnades.  .  (1894)  1 090  loniei    (1904)  4  385  uoiei 

—  étrangère                —           .  (1894)2  890   —      (1904)     204  — 
Exportation  de  poivre  en  1904 5  343  — 

—  de  caoutchouc  —    ....  177  —  (exploitation  com- 

mençante). 
Production  de  soie  —    •  •  •  •  1250000  kilogrammes,  etc. 

Mais  ilndo-Chine,  en  même  temps  qu'elle  est  une,  est  aussi 
multiple  :  elle  se  compose  de  pays  très  divers  ;  ils  ont  chacun 
leur  individualité  qui  s'accuse  dans  une  différence  de  races  que 
de  longs  siècles  d'histoire  ont  accentuée  et  qui  se  révèle,  à 
l'Exposition,  par  la  bigarrure  des  architectures,  depuis  le  pnôm 
cambodgien  jusqu'au  pavillon  aux  toits  étages  du  Laos.  Unis 
sous  l'autorité  suprême,  mais  lointaine,  de  la  France,  ces  divers 
pays  gardent  leurs  mœurs,  leurs  traditions,  leurs  croyances, 
leur  conception  particulière  de  la  vie  sociale.  L'une  des  impres- 
sions que  réussit  adonner  l'Exposition,  c'est  celle  de  l'antiquité 
et  de  l'originalité  des  civilisations  indo-chinoises  :  notre  civili- 
sation est  jeune  en  face  de  celle  des  Cambodgiens,  descendue  de 
l'Inde,  de  celle  des  Annamites  qui  ont  reçu,  il  y  a  tant  de  siècles, 
la  haute  culture  chinoise,  de  celle  des  Laotiens  dont  les  origines 
se  perdent  sur  les  hauts  plaieaux  du  Tibet.  Ici  des  centaines  de 
générations  mortes  parlent  par  la  bouche  des  vîvans,  et  les  nou- 
veaux venus,  si  supérieurs  que  puissent  être,  à  certains  points 
de  vue,  leurs  méthodes  de  travail  et  leurs  procédés  de  gouver- 


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LES   COLONIES   FRANÇAISES  A   MARSEILLE.  S25 

nement,  ne  sauraient  se  dispenser  de  prêter  Toreilie  aux  voix 
vénérables  de  ces  ancêtres  dont  le  respect  a  pris,  chez  les 
peuples  d^Extrême-Orient,  la  forme  et  Timportance  d'un  culte. 
Et  quelle  diversité  de  types  I  Outre  les  grandes  races  annamite, 
cambodgienne,  thaï,  les  montagnes  du  Laos  cachent  des  popu- 
lations très  diverses,  encore  mal  connues,  rameaux  détachés  de 
quelque  grand  peuple  détruit  ou  fugitif;  chassées  jusqu'au  fond 
de  la  péninsule  indo-chinoise  par  des  invasions,  éloignées  de 
la  mer  par  des  peuples  plus  guerriers  ou  plus  nombreux,  ces 
tribus  vivent  isolées,  souvent  sans  rapports  les  unes  avec  les 
autres  ;  las  Annamites  les  appellent  en  bloc  les  Khas,  au  sens 
où  les  Romains  disaient  «  les  Barbares;  »  elles  n'ont  ni  la 
même  organisation  sociale,  ni  les  mêmes  besoins  économiques 
que  les  Annamites  qu'elles  considèrent  comme  leurs  pires  enne- 
mis et  dont  elles  redoutent  la  domination.  Quand  nous  em- 
ployons des  soldats  annamites  pour  faire  la  police  parmi  ces 
peuplades,  nous  commettons  une  double  erreur,  nous  employons 
les  hommes  des  plaines  et  du  littoral  dans  des  montagnes  dont 
.  le  climat  leur  est  nuisible,  et  surtout  nous  blessons  les  senti- 
mens  d'une  partie  de  nos  sujets  et  nous  allons  directement  à 
rencontre  du  but  que  nous  poursuivons.  On  parle  beaucoup  au- 
jourd'hui, —  et  avec  raison,  —  de  «  politique  indigène  »  et  l'on 
cherche  à  trouver  des  élémens  de  prospérité  pour  notre  empire 
d'Indo-Chine  dans  le  développement  des  anciennes  races  et  l'ac- 
croissement de  leur  capacité  de  production;  mais  il  faut  bien 
voir  que  la  «  politique  indigène  »  est  délicate  à  pratiquer  et  de- 
mande de  la  part  des  gouvernans  beaucoup  de  tact  et  de  pru- 
dence, surtout  lorsqu'on  est  en  présence  de  populations  aussi 
anciennement  civilisées,  qui  ont  l'habitude  de  regarder  vers  la 
Chine  comme  vers  le  foyer  de  toute  science  et  de  tout  progrès 
et  qui  vivent  sur  des  terres  dont  la  richesse  pourrait  un  jour 
tenter  la  convoitise  de  voisins  puissans  et  victorieux. 

La  première  condition,  pour  bien  gouverner  nos  sujets,  asia- 
tiques ou  africains,  est  de  bien  connaître  les  populations  diffé- 
rentes que  nous  confondons  trop  souvent  sous  cette  vague  ap- 
pellation d'indigènes.  Nos  administrateurs  commencent  à  être  au 
courant  de  la  vie  sociale,  des  aspirations  et  des  besoins  des 
Annamites  ou  des  Cambodgiens  avec  lesquels  ils  sont  en  contact 
dans  les  villes;  mais  ils  ont  beaucoup  moins  pénétré  les  mœurs 
des  tribus  des   plateaux  de  l'Annam    ou  du  Laos.  Beaucoup 


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826  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

d'entre  elles  ont  appris  i  se  défier  des  hommes  des  vallées  et  des 
plaines,  et  elles  ne  descendent  pas  volontiers  de  leurs  nids  d'aigle  ; 
ces  populations  clairsemées  n^anront  peut-être  jamais  un  grand 
Tôle  dans  Tessor  économique  de  llndo-Chine,  mais  leurs  tradi- 
tions et  leurs  mœurs  offrent,  au  point  de  vue  ethnographique 
et  historique,  un  très  grand  intérêt  ;  elles  occupent  d'ailleurs  les 
rives  du  Mékong,  le  royaume  de  Luang-Prabang,  c'est-à-dire 
les  régions  frontières  entre  le  Siam  et  nos  possessions;  nous 
aurions  donc  profit  à  nous  attacher  ces  tribus,  au  caractère  doux 
et  pacifique,  chez  qui  les  châtimens  corporels  sont  inconnus  et 
dont  quelques-unes  ignorent  jusqu'au  mot  qui  signifie  voler,  et 
à  favoriser  leur  multiplication.  Elles  sont  décimées  par  les  épi- 
démies, soixante-dix  pour  100  des  enfans  périssent,  la  plupart 
enlevés  par  la  petite  vérole.  L'éducation  hygiénique  devrait  être 
l'un  des  premiers  articles  du  programme  d'une  «  politique  indi- 
gène; »  or,  le  Laos  n'a  actuellement  que  quatre  médecins  pour 
plus  d'un  million  d'habitans  ! 

L'Exposition  de  Marseille  aura  beaucoup  contribué  à  nous 
révéler  ces  populations  si  intéressantes,  puisque  c'est  à  l'occasion 
de  l'Exposition  que  M.  Armand  Raquez,  —  un  voyageur  qui  sait 
être  aussi  un  savant  et  un  psychologue,  — a  parcouru  les  régions 
les  moins  connues  du  Laos  et  recueilli  des  documens  précieux  sur 
les  races  et  les  mœurs  du  pays.  L'exposition  du  Laos  est  faite  de 
ses  collections  d'ethnographie,  d'histoire  naturelle  et  d'art  qui, 
il  faut  l'espérer,  viendront  ensuite  enrichir  l'un  de  nos  musées 
coloniaux.  M.  Raquez  lui-même  est  commissaire  de  la  section  du 
Laos  ;  il  dit  volontiers  le  charme  des  pays  laotiens  et  l'attrait  de 
ces  populations,  leurs  costumes  pittoresques,  leur  caractère 
craintif  et  bienveillant,  leurs  mœurs  policées  et  douces.  Au 
théâtre  indo-chinois,  tandis  qu'au  premier  étage  une  troupe 
annamite  interprète  un  drame  où  le  tigre  donne  ime  leçon  de 
pitié  à  la  férocité  des  passions  humaines,  au  rez-de-chaussée 
dansent  et  chantent  trois  petites  Laotiennes,  délicat  et  gracieux 
échantillon  de  la  race.  Drapées  dans  leurs  écharpes  aux  tons 
discrets  et  passés,  fines  comme  des  bronzes  antiques,  fragiles 
comme  des  bibelots  d'étagère,  Sao-Boun,  Sao-Deng,  Sao-Si 
dansent  d'après  des  rites  millénaires,  avec  des  gestes  lents, 
souples,  décens,  dont  chacun  a  une  signification  presque  sacrée, 
tandis  que  la  flûte  de  bambou  les  accompagne  sur  un  mode  très 
doux.  Nous  sommes  au  Laos,  bien  loin  des  bamboulas  nègres  ou 


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LES   COLONIES   FRANÇAISES   A  MARSEILLE.  827 

des  danses  du  ventre  qui,  dans  les  ksour  d'Algérie ,  allument 
une  flamme  de  convoitise  dans  les  yeux  noirs  du  nomade.  Voici 
la  chanson  de  Sao-Si  :  c'est  l'étemelle  élégie  d'amour,  le  tendre 
appel  de  la  bien*aimée  qui  soupire  en  attendant  la  venue  du 
bien-aimé  et  qui  conte  aux  étoiles  sa  mélancolie  : 

Grand  astre  de  la  nuit,  dis-moi  pourquoi  les  étoiles  brillent  si  fort  ce  - 
soir,  alors  que  mon  cœur  est  plein  de  tristesse?  Pourquoi? 

Mon  bien-aimé  n'est  pas  là,  dis-tu  t  Va  donc  lui  dire  que  je  pense  à  lui 
et  prie-le  de  venir  jusqu'à  moi. 

Seule,  je  suis  triste  et  je  me  lamente.  J'ai  devant  mes  yeux  le  doux 
éclat  de  son  regard  et  les  traits  gracieux  de  son  visage  que  j'aime. 

S'il  ne  peut  me  donner  sa  soirée,  qu'il  vienne  une  seconde,  que  je  le  voie 
durant  un  court  instant,  et  la  joie  remplacera  la  tristesse  de  mon  Ame. 

Je  suis  orpheline  sur  cette  terre  ;  je  ne  trouve  pas  de  quoi  pourvoir  à  mes 
betu>ins  et  je  cherche  un  cœur  généreux  qui  veuille  soulager  ma  misère. 

0  jeune  homme  I  resteras-tu  indi£férent? 

Je  suis  ici  comme  un  exilé  sur  le  bord  d'un  fleuve. 

Je  voudrais  être  joyeuse  comme  les  autres  filles  du  village.  Viens  donc, 
Ô  joune  homme,  prendre  mon  cœur  et  toute  mon  âme  pour  la  môler  avec 
ton  Ame. 

Le  thème  est  vieux  comme  le  monde,  mais  combien,  ici,  Tex- 
•*ression  en  est  vibrante  et  poétique  !  Voici  encore,  —  pour  nous 
reposer  des  statistiques,  —  une  petite  fable  dialoguée  que  les 
trois  Laotiennes  miment  et  récitent  avec  des  intonations  de  psal- 
modie, des  gestes  menus  et  expressifs  : 

I^  Gh(bub.  —  En  ce  temps-là,  il  y  a  bien  longtemps,  Nang  Méo  vint  dans 
une  maison  habitée. 

Thao  Sàmon.  —  Que  venez>vous  faire  ici,  ma  chère  Nang  Méo  ? 

Nang  Méo.  —  Je  suis  venue  chez  vous  pour  demander  l'aumône  d'un  peu 
de  poisson.  Je  n'en  ai  point  et  j'ai  faim. 

Thao  Samon.  —  Est-il  vrai? 

Nang  Méo.  —  Cest  ainsi. 

Thao  Samon,  s'adressant  à  Soulingsa.  —  Eh  bien,  Soulingsa,  allez  donc 
quérir  des  gens  du  voisinage  pour  qu'ils  enlèvent  cette  importune. 

Nang  Méo.— Ma  chère  mère,  vous  n'avez  donc  pas  pitié  de  moi?yous  voulez 
me  taire  mal  alors  que  je  viens  seulement  vous  demander  un  peu  de  poisson. 

Soulingsa.  —  Si  tu  ne  veux  pas  sortir  de  bonne  volonté,  Ton  t'expulsera 
de  force.  L'autre  jour,  tu  as  volé  des  poissons  à  mon  père. 

Nang  Mio.  —  C'est  votre  dernier  mot  ?  S'il  en  est  ainsi,  je  m'en  vais. 

SouuNOSA.  —  C'est  notre  dernier  mot. 

Lb  Ghibur.  —  En  ce  temps-là,  il  y  a  bien  longtemps,  Nang  Méo  vint  dans 
une  maison  habitée. 

C'est  la  Cigale  et  la  Fourmi  J 


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828  ARVUE  DBS  DEUX  MONDES. 

Ces  exemples  traduisent  bien  l'impression  de  civilisation  an- 
tique et  raffinée,  polie  et  artistique  qui  émane  aussi  bien  des 
montagnes  laotiennes  que  des  villes  de  TAnnam  ou  du  Cam- 
bodge, comme  de  toute  cette  Asie  dont  la  France  a  assumé  la 
belle,  mais  difficile  tâcbe  de  gouverner  un  large  morceau. Nulle 
part  la  «   politique  indigène,  »  souvent  et  très  bien  définie  par 
M.  Beau,  ne  demande  plus  de  ménagemens, plus  de  conscience 
et  plus  d'art,  et  n'exige  des  fonctionnaires  plus  zélés  et  plus  pru- 
dens.  Nous  sommes  en  présence  d'une,  ou  plutôt  de  plusieurs 
civilisations,  qui  se  sont  endormies  dans  leurs  traditions  et  leurs 
coutumes  millénaires  ;  si  nous  cbercbions  à  les  réveiller  trop 
brusquement,  elles  s'éloigneraient  de  nous  avec  défiance  ;  mais 
quand  nous  aurons  travaillé  longtemps  à  l'amélioration  maté- 
rielle et  morale   de   leur  condition  et  de  leur  vie,  cpmmc  elles 
sont  assez  intelligentes  pour  comprendre  leur  intérêt  et  nos  bien- 
faits, elles  viendront  à  nous  avec  tout  leur  cœur.  Il  importe  au- 
jourd'hui de  prendre  garde  à  l'évolution  curieuse  et  inattendue 
qui  commence  à  s'opérer  dans  les  rangs  supérieurs  do  la  popu- 
lation annamite  :  mieux  que  tous  nos  efforts,  les  victoires  japo- 
naises et  surtout  les  édits  de  l'impératrice  de  Chine  pour  la  ré- 
forme des  examens,  ont  fait  comprendre  aux  plus  éclairés  des 
mandarins  et  des  lettrés  annamites  l'utilité  d'une  direction  euro- 
péenne; ils  commencent  aujourd'hui,  spontanément,  à  nous  de- 
mander l'instruction  française  et  scientifique  :  «  Puisque  la  Chine 
se  transforme,  pourquoi,  se  demandent-ils,  l'Indo-Chine  ne  se 
transformerait-elle  pas,  elle  aussi?  »  N'imposons  pas,  mais  don- 
nons volontiers  et  largement  notre  civilisation  et  nos  méthodes. 
Il  est  eu  notre  pouvoir,  aujourd'hui,  d'opérer  nous-mêmes,  en 
Indo-Chine,  la  transformation    inévitable  qui  a  renouvelé    le 
Japon,  qui  est  en  train  de  transfigurer  la  Chine  et  qui,  dans 
quelques  années,  aura  créé  un  Extrême-Orient  nouveau  où  Tlndo- 
Chinc  française  pourra,  si  nous  savons  adopter  une  bonne  mé- 
thode et  l'appliquer  avec  discernement,  jouer  le  rôle  de  grande 
puissance. 

Ces  belles  espérances  que  confirme  avec  tant  de  force,  en 
montrant  les  résultats  déjà  acquis,  une  promenade  à  travers 
l'Exposition  de  Marseille,  sont  la  meilleure  réponse  à  la  déplo- 
rable formule:  u  Lâchons  l'Asie,  «que  certains publicistes  n'ont 
pas  craint  de  propager.  Le  moment  où  elle  atteint  une  pareille 
prospérité,  où  ses  échanges,  avec  la  France  s'accroissent^  où  son 


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LES  COLONIES  FRANÇAISES  À  VARSIILLS.  829 

rôle  en  Extrême-Orient  grandit,  n'est  pas  celui  où  il  faut  nous 
préparer  à  «  lâcher  »  Tlndo-Chine,  mais  bien  celui  où  il  faut  nous 
mettre  en  mesure  de  la  gouverner  mieux  (1),  de  mettre  en  va- 
leur ses  ressources,  de  la  défendre  contre  toutes  les  convoitises 
du  dehors  et  tous  les  découragemens  du  dedans. 

VI 

Des  palais  délicatement  ouvragés  où  s'abritent  l'art  compliqué 
et  la  civilisation  vieillie  de  Tlndo-Chine  française,  si  Ton  passe 
à  la  construction,  —  d'un  style  barbare,  mais  puissant,  qui  rap- 
pelle les  monumens  de  Tombouctou  et  les  iatas  des  tyrans  80u« 
danais,  —  où  TAfrique  occidentale  étale  avec  orgueil  les  magni- 
fiques espérances  de  son  essor  économique,  le  contraste  est 
complet  et  l'antithèse  saisissante.  Ici  le  Français,  le  blanc,  tra- 
vaille sur  table  rase  ;  tout  est  à  créer  ;  les  populations,  très  clair- 
semées, appartiennent  pour  la  plupart  à  ces  bons  peuples  nègres 
du  Soudan,  facilement  gouvernables  et  qu'il  suffit  de  bien  traiter 
pour  en  faire  de  fidèles  sujets;  pas  de  villes,  pas  de  routes;  une 
organisation  politique  et  sociale  rudimentaire  ;  l'administrateur, 
le  commandant  de  cercle  éprouve  partout  cette  joie  profonde  de 
créer,  de  voir,  presque  aussitôt  après  l'effort,  grandir  les  résul- 
tats. M.  Roume  disait  récemment  la  satisfaction  qu'il  avait 
éprouvée  lorsque,  naviguant  sur  le  Niger,  il  voyait  partout  les 
villages  se  relever  de  leurs  ruines,  les  terres  naguère  en  friche 
se  couvrir  de  moissons,  des  cultures  nouvelles  prospérer,  la  vie 
fleurir  là  où  les  Ahmadou  et  les  Samory  avaient  semé  la  mort 
et  la  destruction.  L'honneur  de  ces  résultats  revient  d'abord,  — 
l'Exposition  ne  le  rappelle  peut-être  pas  assez,  —  aux  soldats 

(1)  U  se  pose  actuelîement,  en  Indo-Chine ,  un  certain  nombre  de  problèmes 
administratifs  extrêmement  délicats  qu'il  ne  nous  est  pas  possible  d'aborder  ici  ^ 
les  monopoles,  notamment  celui  de  l'alcool,  alimentent  pour  une  très  forte  par^ 
le  budget;  mais  la  perception  de  cet  impôt  soulève  les  plus  grosses  difficultés.  (Joe 
nuée  de  fonctionnaires  des  contributions  indirectes,  généralement  mal  préparés 
à  une  besogne  qui,  parmi  les  populations  indigènes,  demande  beaucoup  de  tact 
et  de  mesure,  s'est  abattue  sur  le  pays.  La  manie  de  la  régularité  et  de  l'uni  for- 
mité,  dont  le  Français  n'arrive  pas  à  se  départir,  a  fait  créer  des  douanes  jusque 
sur  le  Mékong  et  le  long  de  la  frontière  siamoise  du  Luang-Prabang,  au  risque  de 
provoquer  l'émigration  de  nos  sujets  sur  la  rive  siamoise  du  fleuve.  Nous  ne  pou- 
vons qu'indiquer  ici  ces  erreurs  d'application.  U  faut  que  les  indigènes  soient  inté- 
ressés au  développement  économique  de  l'Indo-Chine  bien  loin  d'en  être  les  vic- 
times. Dût  le  budget  en  souffrir,  l'organisation  des  douanes  doit  être  revi<:ée  et 
des  adoucissemens  doivent  être  apportés  au  régime  des  monopoles. 


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«^ 


830    .  RSVUB  DBS  01CUX   MOmES. 

qui,  au  prix  des  pires  souffrances,  ont  dompté  et  détruit  ces  po* 
tentats  sanguinaires  et  rendu  possible  Toeuvre  de  colonisation. 
Aujourd'hui  la  «  paix  française  »  règne  du  Sénégal  au  Tchad, 
d'Alger  au  Dahomey,  sur  d'immenses  régions  dont  plusieurs  pos- 
sèdent des  ressources  naturelles  admirables,  et  qui  n'attendent 
que  la  voie  de  communication  qui  les  reliera  au  reste  du  monde. 
Tout  l'art  des  organisateurs  de  l'exposition  de  l'Afrique  occiden- 
tale, MM.  Gabelle  et  Max  Robert,  a  tendu  à  montrer  d'une  part 
les  «c  possibilités  économiques  ^>  de  l'Afrique  occidentale  et, 
d'autre  part,  les  moyens  de  les  transformer  en  réalités;  ils  y 
ont  parfaitement  réussi;  leur  exposition  est  une  révélation  et 
leur  foi  en  l'avenir  inspirerait  confiance  aux  plus  pessimistes. 

L'Afrique  occidentale  a  aujourd'hui  1 200  kilomètres  de 
ohemin  de  fer.  Avant  qu'ils  soient  ouverts  et  que  l'amélioration 
des  voies  navigables  ait  été  entreprise,  seuls  les  produits  chers, 
oonmie  l'ivoire  et  le  caoutchouc,  valaient  la  peine  d'être  trans- 
portés à  dos  d'homme  jusqu'à  la  côte.  L'achèvement  de  la  ligne 
de  Kayes  au  Niger,  l'ouverture  des  premiers  tronçons  des  lignes 
de  pénétration  de  la  Guinée,  de  la  Côte-d'Ivoire  et  du  Dahomey 
commencent  à  permettre  l'exportation  des  produits  agricoles  de 
l'intérieur  et  l'essai  de  nouvelles  cultures.  6000  tonnes  d'ara- 
chides attendaient  dernièrement  à  Kayes  que  les  bateaux  de  mer 
vinssent  les  transporter  à  Marseille  où  leur  huile  alimentera  les 
savonneries  ;  les  riz  du  Niger  descendent  maintenant  à  Saint^ 
Louis  et  y  font  concurrence  à  ceux  d'Indo-Chine  que  Marseille  y 
expédie.  Aujourd'hui,  sur  le  passage  des  locomotives,  une  ère 
de  pacification  et  de  prospérité  s'ouvre  pour  les  parties  naturel- 
lement riches  de  cet  immense  domaine,  le  Fouta-Djalon,  le 
Haut-Niger,  certaines  parties  de  la  Boucle  du  Niger  et  du  Daho- 
mey. «  Les  rives  du  Niger  vont  se  transformer  en  une  immense 
rizière,  disait  dernièrement  M.  Ponty,  lieutenant-gouverneur  du 
Haut-Sénégal  et  Niger,  tandis  que  les  champs  de  coton  fructifie- 
ront en  arrière  et  que  tous  les  produits  jadis  inutilisés,  par 
suite  des  difficultés  de  transport,  viendront  s'entasser  aux  escales 
pour  partir  vers  l'Europe.  »  Mais  l'outillage,  nécessaire  à  la 
mise  en  valeur  économique  d'aussi  vastes  contrées  et  h  l'achè- 
vement de  l'œuvre  de  civilisation  et  de  paix  si  heureusement 
conduite  par  la  France,  est  encore  rudimentaire  :  chemins  de  fer 
et  voies  navigables  sont,  en  Afrique,  les  outils  par  excellence 
de  la  civilisation.  «  Ces  vastes  contrées,  hermétiquement  fermées 


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LES   COLONIES  FRANÇAISES   A   MARSEILLE. 


831 


par  Ièl  nature,  disait  M.  Roume  en  mai  1906,  les  ressources  de  la 
science  et  des  capitaux  modernes  nous  permettent  maintenant 
de  les  ouvrir,  en  aménageant  les  rares  points  d'accès  maritimes 
naturels,  en  corrigeant,  là  où  cela  est  possible,  les  défectuosités 
des  voies  fluviales,  mais  surtout  en  créant  des  voies  de  pénétra- 
tion artificielle,  des  chemins  de  fer...  Tandis  que,  dans  la  plupart 
des  autres  pays,  un  état  de  civilisation,  souvent  même  des  plus 
avancés,  a  pu  s'établir  indépendamment  de  la  création  des  che- 
mins de  fer,  chez  nous  aucun  progrès  notable,  dans  une  direc- 
tion quelconque,  ne  peut  être  obtenu  sans  cette  création.  » 
Pousser  jusqu'au  Haut-Niger  la  ligne  de  Guinée,  conduire  celle 
de  la  Côte-d'Ivoire  au  delà  de  la  zone  des  forêts  équatoriales, 
continuer  celle  du  Dahomey,  amorcer  de  nouveaux  tronçons, 
relier  par  un  fil  télégraphique  Tombouctou,  Bourem,  Niamey, 
Zinder,  pour  être  en  mesure  de  communiquer  directement  avec 
l'Algérie  lorsque  la  métropole  aura  réalisé  le  projet  de  ligne  té- 
légraphique transsaharienne  étudié  par  M.  l'ingénieur  Etiennot, 
aménager  enfin  la  baie  du  Lévrier  pour  l'exploitation  des  pêche- 
ries du  banc  d'Arguin,  tels  sont  les  principaux  articles  du  pro- 
gramme que  M.  Roume  compte  réaliser  grâce  à  l'emprunt 
considérable  que  la  colonie  se  propose  de  contracter. 

2  277  000  kilomètres  carrés,  i  0  millions  d'habitans,  1  200  kilo- 
mètres de  chemins  de  fer  achevés,  1 200  en  projet,  un  emprunt 
de  63  millions  contracté  en  1903,  un  autre  de  100  prévu  pour 
1907,  l'un  et  l'autre  gagés  sur  les  ressources  de  la  colonie,  un 
budget  passé,  sans  heurts,  sans  difficultés,  de  24  millions  en 
1903  à  36  millions  en  1906,  un  commerce  extérieur  passé,  de 
1895  à  1904,  de  78  777  000  francs  à  185  952  000  francs  (1);  la 
pacification  succédant  à  la  guerre  perpétuelle,  la  civilisation 
substituée  à  la  barbarie  d'un  Béhanzin,  d'un  Rabah  ou  d'un 
Samory,  des  cultures  nouvelles  préparant  les  élémens  d'un  trafic 


(1)  Situation  du  commerce  extérieur  : 

Importation.  Exportation. 


Totaux. 


Colonies.                 1895                 1904                  1895  1904                  1895  1904 

fr.                  fr.                     fr.  fr.                    fr.  fr. 

Sénég&l.   .   .  28268054  49  846  739  12  435  887  29  920  893  40  703  941  79  767  632 

Guinée.  .   .   .       5  072903  14  802  063      5  230  376  13  675236  10  303279  28  477  299 

Côte-d'lvoire.  2  999  596  15  583  382      3  706  451  10  286  743      6706  047  25  870125 

Dahomey.    .  10  542220  10  681238  10  521868  11156009  21064  088  21S37  247 

Totaux.  46  882773  90913  422  31894  582  65  038881  78777  355  1!V5952303 


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832 


REVUB  DES  DEUX  MONDES. 


considérable  :  tels  sont  les  résultats  que  les  données  statistiques 
et  les  collections  du  palais  de  l'Afrique  occidentale  montrent 
aux  ^dsiteurs  de  TExposition.  Dans  l'histoire  coloniale  de  tous  les 
peuples  il  n'est  peut-être  pas  d'oeuvre  plus  belle,  ni  plus  humaine; 
et  il  n'en  est  peut-être  pas,  dans  notre  propre  histoire,  dont  les 
résultats  promettent  d'être  plus  avantageux  pour  la  métropole. 

C'est  une  impression  de  même  nature,  quoique  moins  vive, 
que  Ton  emporte  d'une  visite  au  pavillon  du  Congo.  Là  aussi  le 
perfectionnement  de  l'outillage  économique,  la  réorganisation 
administrative,  l'amélioration  des  voies  de  communication  pré- 
purent, dans  un  avenir  prochain,  le  moment  où  les  colonies  qui 
constituent  le  gouvernement  général  du  Congo  subviendront  à 
leurs  besoins  et  à  leurs  travaux  par  leurs  propres  ressources.  Les 
prévisions  budgétaires  pour  1906  sont  arrêtées  à  5  920  000  francs. 
Le  commerce  général  a  été  en  1904  de  21 193603  francs  (dont 
9058140  francs  à  l'importation  et  12135  463  francs  à  l'exporta- 
tion) contre  16  916  319  francs  en  1903.  Le  Congo  a,  dans  le 
caoutchouc,  un  élément  inépuisable  de  richesse  ;  il  est  au  début 
d'une  ère  de  très  brillant  développement  économique. 

Madagascar,  pour  son  immense  surface,  n'a  que  2  600  000  ha- 
bitans  environ;  cette  pénurie  d'hommes  et  la  médiocre  fertilité 
d'une  grande  partie  de  son  sol  empêchent  son  essor  d'être  aussi 
rapide  qu'on  l'avait  espéré.  Le  beau  palais  qu'elle  a  construit  à 
Marseille  est  un  témoignage  de  ses  efforts,  de  ses  progrès  et  des 
résultats  qu'elle  a  déjà  acquis  sous  le  gouvernement  du  général 
Galliéni.  Les  chiffres,  ici,  bien  qu'avec  de  moindres  proportions, 
ont  la  même  signification  qu'en  Afrique  occidentale  ou  en  Indo- 
Chine.  Le  budget  qui  était  de  10  830000  francs,  en  1896,  est,  en 
1905,  de  48185000  francs  ;  depuis  1903,  la  métropole  a  pu  sup- 
primer sa  subvention  et  c'est  au  contraire  la  colonie  qui  contribue 
aux  dépenses  militaires.  Les  importations,  en  1904,  ont  été  de 
26419000  francs  et  les  exportations  de  19350000  francs  ;  la  part 
de  la  France  dans  le  commerce  est  depuis  longtemps  prépondé- 
rante; un  régime  douanier  presque  prohibitif  a  évincé  la  con- 
currence anglaise  et  américaine;  seule  l'Allemagne  réussit  à 
maintenir  et  même  à  améliorer  ses  positions.  En  1896,  sur  un 
commerce  de  17  millions  et  demi  de  francs,  la  France  n'entrait 
que  pour  7391000  francs;  en  1904,  sur  un  chiffre  d'affaires  de 
45776  000  francs,  elle  participe  pour  35  925  000  francs.  Madagas- 
car est  bien  une  colonie  française  dont  l'essor  profite  à  la  France. 


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LES   COLONIES   FRANÇAISES   A   MARSEILLE.         -^^^       83S 

Des  expositions,  si  intéressantes,  que  TAlgérie  et  la  Tunisie 
ont  installées  dans  deux  palais  charmans,  il  faudrait,  pour  sortir 
des  banalités,  parler  trop  longuement  pour  que  nous  puissions 
le  faire  ici  ;  nous  n^en  voulons  retenir  qu'un  seul  enseignement 
positif.  L'activité  économique  de  l'Afrique  du  nord  est  si  étroi- 
tement mêlée  à  celle  de  la  métropole  que,  pour  faire  ressortir 
cette  liaison  intime,  il  faudrait  passer  en  revue  toutes  les 
branches  de  l'activité  métropolitaine  et  coloniale.  Il  suffit  de 
citer  un  chiffre  :  le  commerce  de  la  France  avec  l'Algérie,  qui 
était,  en  1834,  de  5  millions  de  francs,  était,  en  1905,  de  589  mil- 
lions. Ajoutons-y  le  commerce  de  la  France-Algérie  avec  la 
Tunisie:  102669  000  francs  on  1904,  et  nous  arrivons  à  cette 
constatation  d'une  importance  capitale  :  la  France  fait,  avec  ses 
colonies  de  l'Afrique  du  Nord  un  commerce  qui  atteint  700  mil- 
lions de  francs;  un  nombre  toujours  croissant  de  ses  nationaux 
s'y  fixent  et  s'y  enrichissent;  des  capitaux  considérables  y  fruc- 
tifient ;  la  vie  algérienne  et  tunisienne,  tout  en  gardant  son  ori- 
ginalité et  son  autonomie  partielle,  n'a  jamais  été  plus  étroite- 
ment mêlée  à  la  vie  économique  de  la  métropole. 

VII 

Ainsi  Marseille,  à  une  époque  bien  choisie,  où  les  résultats 
de  plusieurs  années  de  labeur  et  d'essais  commençaient  à  se 
dessiner^  donne  à  la  France  une  synthèse  de  son  essor  colonial  ; 
elle  lui  en  retrace  l'histoire  et  les  péripéties  et  lui  en  met  sous 
les  yeux  les  bénéfices  matériels  et  les  avantages  de  toute  nature. 
Elle  a  réuni  chez  elle  toutes  les  colonies  et  elle  les  a  conviées  à 
dire  leurs  succès,  leurs  espérances,  leurs  besoins.  Rarement 
spectacle  plus  réconfortant  a  été  offert  à  une  nation,  et  j'imagine 
que,  s'il  reste  encore  des  adversaires  de  toute  colonisation,  la 
constatation  d'un  pareil  succès  serait  de  nature  à  les  convertir,  si 
l'évidence  elle-même  ne  trouvait  toujours  des  incrédules.  Colo- 
nies de  fonctionnaires,  colonies  sans  colons,  s'en  va-l-on  encore 
volontiers  répétant,  comme  si,  durant  la  période  d'organisation 
et  de  mise  en  valeur,  les  bons  fonctionnaires  n'étaient  pas  les 
premiers  et  les  plus  nécessaires  artisans  du  succès  et  comme  si, 
dans  des  pays  déjà  surpeuplés,  comme  l'Indo-Chine,  il  était  né- 
cessaire d'établir  de  nombreux  colons  français.  Il  n'y  a  pas 
qu'une  manière  de  coloniser  :  celle  des  Russes  en  Sibérie  en  est 

TOUR  XXXV.  —  1006.  53 


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REVUE   DES   DEUX   MONDES. 


|te,  celle  des  ÀDglais  dans  Tlnde  en  est  une  autre.  Si  TAlgérie 
un  pays  de  peuplement  français,  Flndo-Ghine  a  besoin,  avant 
but^  pour  prospérer,  d'une  bonne  politique  indigène  :  c'est  le 
^avail  de  ses  propres  habitans  qui  doit  faire  sa  fortune  et  assurer 
/'aux  maisons  françaises  qui  y  font  du  commerce,  de  Tindustrie 
t  ou  de  Tagriculture,  des  bénéfices  rémunérateurs.  Nous  coloni- 
I  sons  pour  les  autres,  dit-on  encore  parfois.  Les  chiffres  que  nous 
[   avons  cités,  pour  montrer  l'heureux  développement  des  échanges 
i    entre  les  colonies  et  la  métropole,  apportent  à  cette  objection, 
f     un  peu    vieillie,   la  meilleure   des    réponses.  La   France    fait 
I      aujourd'hui,  avec  ses  colonies,  plus  d'un  milliard  de  commerce, 
(       c'est-à-dire  autant  qu'avec  sa  meilleure   cliente,  l'Angleterre  : 
I        notre  vie  économique  est  de  plus  en  plus  liée  au  travail   des 
I         colonies.  Presque  toutes  nos  industries  demandent  chaque  jour 
f  davantage   leurs  matières  premières  à  nos  colonies,  et  elles  y 

sont  assurées  d'un  débouché  toujours  plus  important  pour  leurs 
produits  fabriqués  :  nous  lavons  montré  à  propos  de  Marseille, 
mais  nous  pourrions  le  dire  de  tous  nos  principaux  ports,  de 
Lyon,  de  Paris,  de  nos  grandes  villes  manufacturières.  L'activité 
de  nos  ports,  nos  lignes  de  navigation,  nos  industries,  notre  com- 
merce trouvent  un  aliment  nouveau  dans  nos  possessions  loin- 
taines à  l'heure  où  nous  avons  à  lutter  contre  une  concurrence 
internationale  de  plus  en  plus  formidable. 

Chacune  de  nos  grandes  colonies  est  apparue  à  Marseille  ce 
qu'elle  est  en  réalité,  une  individualité  de  plus  en  plus  auto- 
nome et  complète,  douée  de  tous  les  organes  nécessaires  à  la 
vie,  mais  rattachée,  autant  par  ses  intérêts  que  par  ses  origines, 
à  l'ensemble  de  la  vie  nationale.  Chacun  de  ces  grands  morceaux 
de  l'empire  français  a  sa  place  et  est  appelé  à  jouer  son  rôle 
dans  la  partie  du  monde  où  il  gravite  :  l'Indo-Ghine  participe 
à  la  vie  de  l'Extrême-Orient,  Madagascar  à  celle  de  l'Océan 
indien;  ils  sont,  pour  ainsi  dire,  dans  des  milieux  différens,  les 
représentans  de  la  civilisation  et  de  l'activité  françaises.  L'exis- 
tence de  ces  colonies  prospères  est,  pour  la  France,  un  élément 
de  stabilité  économique  et  même  politique;  à  l'heure  où  il  se  pro- 
duit, grftce  à  la  rapidité  des  communications,  une  sorte  d'unifica- 
tion des  méthodes  de  production  et  d'échange  et  où  les  pays  de 
civilisation  européenne  se  font  concurrence  avec  des  produits 
similaires  et  de  qualité  sensiblement  équivalente,  il  n'est  pas 
indifférent,  pour  une  grande  nation,  de  trouver,  dans  desposses- 


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""""""^tmi- 


LE8   COLONIES    FRAlfÇAlSES   A   MARSEITXB.  83'1 

siens  qui  s'étendent  presque  toutes  sous  des  climats  étttiftgers, 
une  réserve  de  matières  premières  et  un  marché  toujours 
ouvert.  En  nous  mêlant  à  la  vie  politique  et  commerciale  des 
principales  régions  du  globe,  nos  colonies  nous  rendent  un  autre 
service  :  elles  contribuent  à  maintenir  chez  nous,  malgré  nos  dis- 
cordes intérieures,  une  stabilité  relative  et  une  certaine  conti- 
nuité de  vues;  les  colonies  sont  ainsi,  pour  la  métropole,  un 
perpétuel  enseignement  et  un  utile  exemple  ;  elles  lui  appren- 
nent la  nécessité  de  faire  passer,  avant  les  querelles  politiques  et 
religieuses,  le  souci  de  rester  forts  ;  elles  l'arrachent  à  la  séduc- 
tion des  rêveries  humanitaires  pour  la  placer  en  face  de  la  réa- 
lité de  la  concurrence  internationale  et  de  la  lutte  pour  la  vie  ; 
elles  lui  enseignent  Tefficacité  souveraine  et  la  nécessité  bienfai- 
sante de  Teffort.  On  essaye,  dit-on,  d'acclimater  aux  colonies,  en 
Indo-Chine  notamment,  sous  couleur  de  propagande  républi- 
ciaine,  le  régime  de  la  suspicion  et  de  la  délation  politique  ;  si 
une  pareille  tentative  réussissait,  les  nouvelles  colonies  fran- 
çaises, si  prospères,  si  pleines  de  vitalité,  auraient  fait  leurs 
premiers  pas  vers  la  décadence  et  la  ruine.  Aussi  ne  croyons- 
nous  pas  terminer  par  un  souhait  mesquin  ou  partial  les  ré- 
flexions que  TExposition  de  Marseille  nous  a  suggérées,  en 
disant,  comme  le  vieux  Caton  répétait  qu'il  faut  détruire  Car- 
thage,  qu'il  faut  préserver  les  colonies  de  la  politique  et  sup- 
primer les  sénateurs  et  les  députés  coloniaux. 

René  Pinon. 


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L'IMPÉRIALISME  GERMÂNÏS' 


DANS 


L'ŒUVRE  DE  RENAN 


AVANT   LA   GRISE   DE    1870 


Il  s'csl  dessiné  depuis  quelques  années,  en  Allemagne  d'abord, 
puis  en  France,  un  mouvement  intellectuel  assez  inattendu  au- 
tour de  Tœuvre  d*un  écrivain  français  qui  mourut  il  y  a  un  quart 
de  siècle,  le  comte  Joseph-Arthur  de  Gobineau.  Toute  une  littéra- 
ture d'exégèse  et  de  polémique  a  surgi  des  deux  côtés  du  Rhin 
pour  exposer,  commenter,  réfuter  ses  idées.  L'auteur  de  la 
présente  étude  a  demandé,  pour  sa  part,  le  secret  de  cette  re- 
nommée posthume  aux  récens  triomphes  d'une  conception  poli- 
tique qui  n  est  d'ailleurs  nouvelle  en  ce  monde  que  par  sa 
forme,  la  théorie  de  l'impérialisme  de  race  (1).  Gobineau  fut 
en  effet  le  poète  épique  des  destinées  conquérantes  et  civili- 
satrices de  la  race  blanche  en  général,  plus  particulièrement  de 
la  race  indo-européenne  ou  aryenne,  et  plus  spécialement  encore 
de  la  race  germanique.  Il  pensait  se  rattacher  par  sa  naissance 
à  Télite  de  cette  grande  famille  historique  :  il  s'y  ralliait  plus 
certainement  encore  par  ses  sympathies  intellectuelles  et  artis- 

(1)  Voyez  Ernest  Seiiliôre,  Philosophie  de  l'Impérialisme.  —  I.  Le  comte  de 
Gobineau  et  l'Aryanisme  historique,  Paris,  Pion,  1903. 


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l'ucpéaialibme  germaniste  dans  l'œuvre  de  RENA?!.       ^37^ 

tiques;  et  le  duel  franco-allemand  de  1870,  qui  le  trouvait  engagé 
déjà  sur  la  pente  déclive  de  la  vie,  ne  put  modifier,  dans  leur 
essence,  des  conventions  sur  lesquelles  il  avait  édifié  Tidéal  de 
sa  jeunesse. 

Il  est  un  penseur  infiniment  plus  brillant  et  plus  célèbre  qui 
a  connu  des  hantises  pareilles  et  caressé  d'analogues  illusions. 
Nous  voulons  parler  d'Ernest  Renan.  On  assure  que  Gobineau 
avait  constaté  cette  ressemblance,  la  commentait  volontiers,  et 
se  plaignait  sur  le  tard  de  s'être  vu  moins  favorisé  par  la  re- 
nommée (jue  son  heureux  émule.  En  réalité,  Renan  avait  mérité 
les  sourires  de  cette  déesse,  —  parfois  fantasque,  il  est  vrai,  — 
pour  des  mérites  tout  autres  que  ceux  qu'il  partageait  avec  Gobi- 
neau :  pour  son  incomparable  talent  de  forme  tout  d'abord,  en 
suite  pour  ses  retentissans  travaux  d'histoire  religieuse.  L'éclat 
provoquant  des  Origines  du  christianisme  a  même  trop  entière- 
ment rejeté  jusqu'ici  dans  l'ombre  un  aspect  intéressant  de  la 
personnalité  intellectuelle  de  leur  auteur.  Car  Renan  fut,  lui 
aussi,  un  champion  de  l'impérialisme  de  race,  de  Taryanisme 
et  surtout  du  germanisme  théorique.  Seulement,  quand  il  a 
conquis  la  grande  célébrité,  il  avait  cessé  d'être  tout  cela.  Il 
avait  trouvé  dans  son  puissant  cerveau  les  ressources  néces- 
saires pour  renouveler  sur  le  tard  sa  conception  de  l'histoire 
et  de  la  vie.  Aussi,  quelques  disciples  fidèles  et  quelques  psy- 
chologues attentifs  (1)  semblent-ils  connaître  seuls  aujour- 
d'hui, de  façon  précise,  la  philosophie  historique  de  son  âge 
viril.  Nous  allons  donc  tenter  d'éclairer  de  notre  mieux  les  ori- 
gines, les  triomphes  et  enfin  le  déclin  du  germanisme  théorique 
dans  son  œuvre.  Ces  pages  jetteront  peut-être  quelque  lumière 
sur  un  problème  qui  a  été  fort  discuté  durant  ces  dernières  an- 
nées, celui  du  traditionnalisme  et  du  royalisme  de  Renan. 
Aussi  bien,  la  récente  publication  de  ses  Cahiers  de  Jeunesse 
assure-t-elle,  s'il  en  est  besoin,  à  sa  mémoire  toute  l'actualité 
désirable  :  et  les  développemens  que  prend  chaque  jour  en  Alle- 
magne la  théorie  germaniste  avec  les  travaux  de  M.  Houston 
Stewart  Chamberlain  (2),  L.  Woltmann  (3),  J.-L.  Reimer  (4), 

(1)  Comment  oublier  les  beaux  travaux  de  MM.  de  Vogué,  Brunetière,  Séailles, 
de  M"^  Mary  Darmesteter,  etc.  ? 

(2)  Voyez  ^ur  ce  sujet  nos  études   dans  la  Revue  des  Deux  Mondes  de  dé- 
cembre 1903  'l  janvier  1904. 

(3)  L.  \N  ollmann,  Politische  Anthropologie,  1903,  Leipzig. 

(4)  J.  L.  Reimer,  Ein  pangemianisches  Deuischland,  Berlin,  1905. 


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838  RE^^UE   DES   DEUX  MOfiDÙB. 

Georg  Fuchs  (1),  et  quelques  autres,  sont  bien  faits  pour  attirer 
Tattention  sur  cette  ambitieuse  philosophie  de  l'histoire. 

I 

On  sait  que  Renan  adopta  tout  d'abord  des  opinions  démo- 
cratiques fort  décidées.  L'Avenir  de  la  science  en  renferme 
l'expression  sans  voiles.  Il  n'est  guère  douteux  que,  durant  les 
sanglantes  journées  de  Juin  1848,1e  paisible  étudiant  du  quar- 
tier Latin  ne  fût  de  cœur  avec  les  insurgés  des  faubourgs,  plutôt 
qu'avec  les  bataillons  de  Tordre,  car  ses  lettres  à  sa  sœur  Hen- 
riette trahissent  malgré  lui  ces  sympathies  après  tout  géné- 
reuses. C'est  que  sa  première  philosophie  de  l'histoire  s'était 
dessinée  dans  son  esprit  sous  une  double  influence  :  celle  de  son 
humble  situation  sociale,  et  celle  de  la  fermentation  générale 
des  esprits  qui  marqua  les  dernières  années  de  la  monarchie 
de  Juillet.  Tout  concourait  à  celte  heure  pour  l'amener  d'aDora 
aux  convictions  romantiques  ou  «  rousseauistes  »  de  son  temps, 
c'est-à-dire  à  la  foi  dans  la  bonté  naturelle  de  l'homme,  et  sur- 
tout de  l'homme  du  peuple.  Ses  études  historiques  et  philos- 
logiques  donnèrent  à  cette  foi,  instinctivement  acceptée  par 
lui  tout  d'abord,  une  forme  très  insidieuse,  sur  lacjuelle  il  ne 
sera  pas  inutile  de  nous  arrêter  un  instant  au  début  de  cette 
étude. 

A  cette  époque  prédarwinienne,  nous  le  voyons  attribuer  à 
l'humanité  primitive  une  faculté  éminente  qu'il  nomme  la 
«  spontanéité  créatrice.  »  De  même  qu'il  croit  aux  espèces  nou- 
velles, sortant  tout  achevées  du  limon  de  la  terre  après  les 
grands  cataclysmes  géologiques  du  passé,  il  croit  aux  langues  et 
aux  religions  bâties  en  quelques  années  par  le  génie  spontané 
des  peuples  primitifs.  En  un  mot,  évolutionniste  pour  le  pré- 
sent, parce  que  la  pensée  européenne  supérieure  l'était  depuis 
près  d'un  siècle,  il  ne  l'est  plus  guère  quand  il  se  reporte  par 
l'imagination  aux  temps  préhistoriques. 

Dans  r Avenir  de  la  science,  il  reproche  par  exemple  à  Âu- 

^  guste  Comte,  dont  il  ne  goûta  jamais  complètement  la  doctrine,  de 

croire  au  fétichisme  et  au  cannibalisme  initial  dans  l'humanité. 

«  Cela  est,  dit-il,  inadmissible,  au  moins  en  ce  qui  regarde  les  races 

(1)  Georg  Fuchs,  Der  Kaiser  und  die  Zukunfl  des  deuUcken  Volkes,  Manches, 

3*  étlit.,  1906. 


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l'impérialisme   germaniste  dans   l'œuvre   de   RENAN.  839 

nobles,  les  Sémites  et  les  Aryens,  naïfs  et  gracieux  enfans  (1), 
dont  l'organisation  neuve  et  vive,  la  conscience  obscure  et  puis- 
sante (2)  laissaient  libre  jeu  à  toute  Ténergie  native  du  ressort 
vital.  »  A  cet  horizon  où  le  ciel  et  la  terre  se  confondent,  pour- 
suit-il, «  rhommc  était  Dieu  et  le  Dieu  était  homme;  »  une  colla- 
boration incessante  associait  Thomme  à  la  Nature  pour  l'œuvre 
de  la  création.  La  sensibilité,  la  sympathie  pour  la  nature,  —  Na- 
turgefuehl,  comme  dit  Fr.  Schlegel,  —  étaient  alors  d'autant  plus 
délicates  que  les  facultés  rationnelles  étaient  moins  développées^ 
Le  sauvage  possède  une  perspicacité,  une  curiosité  qui  nous 
étonnent  :  suivant  Renan,  il  faudrait  supposer  aussi  dans  les 
premiers  hommes  un  tact  d'une  délicatesse  infinie  (3)  et  capable 
de  saisir  toutes  les  qualités  sensibles.  De  là  une  sorte  de  concert 
entre  l'effort  créateur  de  la  nature  et  celui  de  l'humanité.  De  là 
ces  brusques  passages,  ces  créations  spontanées  au  lendemain 
des  cataclysmes  géologiques  :  travaux  merveilleux  dont  la  trace 
n'est  plus  retrouvable  par  nos  lents  et  pénibles  procédés  d'ana- 
lyse; tantôt  l'homme,  tantôt  la  Nature  renouait  le  fil  brisé  des 
analogies.  Ages  sacrés,  soupire  le  jeune  enthousiaste,  âges  pri^ 
mitifs  de  l'humanité,  qui  donc  pourra  vous  comprendre! 

A  cette  époque,  la  génération  spontanée  était  encore  admise 
sans  discussion,  et  elle  est  considérée  par  Renan  comme  «  le 
faible  reste  d'une  faculté  créatrice  désormais  sans  objet  (4).  » 
Lorsque,  nous  dit  C Origine  du  langage,  —  essai  qui  fut  rédigé 
par  son  auteur  avant  1848,  —  lorsque  l'homme  apparut  sur  un 
sol  encore  créateur  «  sans  être  allaité  par  une  femme  ni  caressé 
par  une  mère,  sans  les  leçons  d'un  père,  sans  aïeux,  sans  patrie, 
songe-t-on  aux  faits  étranges  qui  durent  se  passer  dans  son  in^ 
telligence  à  la  vue  de  cette  nature  féconde  dont  il  commençait 
à  se  séparer  (5)  ?  »  L'homme  se  prit  alors  à  créer  à  son  tour  au 
moins  dans  le  domaine  du  langage,  et,  rivalisant  de  fécondité 
avec  la  Nature,  créa  «  tant  qu'il  y  eut  un  vide  dans  le  plan 
des  choses.  »  Ensuite,  les  facultés  créatrices  privées  d'aliment 
s'atrophièrent  dans  la  Nature  aussi  bien  que  dans  l'homme. 
Elles  se  conservent  encore  aux  derniers  degrés  du  règne  ani- 

(1)  Page  165. 

(2)  Page  !67. 

(3)  Page  168. 

(4)  Avenir  de  la  science,  p.  170. 

(5)  Origine  du  langage,  p.  244. 


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840/  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

mal,  dans  une  proportion  désormais  imperceptible.  Au  total, 
tout  ce  livre  de  rCrigine  du  langage  est  un  hymne  à  rhonneur 
de  la  spontanéité  primitive.  La  thèse  fondamentale  de  Tauteur 
ressemblée  celle  de  Bonald  (1),  car  le  langage,  objet  des  études 
spéciales  du  jeune  hébraïsant,  est  à  ses  yeux  un  fait  primitif, 
spontané,  merveilleux. 

Les  langues  furent  «  intégralement  constituées  dès  le  pre- 
mier jour  (2).  »  Lorsqu'il  étudie  les  monumens  de  la  langue  sans- 
crite, Renan  se  croit  «  au  lendemain  de  la  création  »et  la  com- 
plexité prodigieuse  de  cet  antique  idiome  le  confirme  donc  dans 
ses  vues  rousseauistes  sur  la  perfection  intellectuelle  des  ori- 
gines; il  juge  qu'en  matière  de  langage,  les  siècles  ont  appauvri, 
bien  loin  de  développer.  Il  défend  pied  à  pied  ces  convictions 
arriérées  contre  Bunsen  et  Mueller  qui  les  combattaient  dès 
lors.  Il  a  d'âpres  plaisanteries  sur  l'évolutionnisme,  imparfait 
sans  doute,  mais  déjà  méritoire,  de  certains  savans  du  xvm*  siècle 
qui  voyaient  le  langage  «  se  traînant  par  tous  les  degrés  d'un  per- 
fectionnement graduel  (3),  »  traverser  ime  longue  suite  de 
siècles  avant  d'atteindre  à  sa  maturité.  De  même,  écrit-il,  que  le 
mammifère  n'a  pas  commencé  par  être  un  reptile,  ni  le  reptile 
un  mollusque,  de  môme  les  langues  ne  sauraient  sortir  par  filia- 
tion les  unes  des  autres.  On  sent  que  Lamarck  a  parlé  déjà, 
mais  que  Darwin  se  fait  attendre  encore  (4). 

Erreurs  excusables  assurément,  si  l'on  considère  la  date  du 
li\Te  et  l'âge  de  l'auteur,  plus  excusables  encore  si  l'on  songe 
que  le  spontané  existe  sans  aucun  doute,  qu'il  est  même,  en  un 
certain  sens,  la  source  de  toute  évolution  progressive.  Mais  pour- 
quoi vouloir  que  ce  spontané  soit  aussi  un  instantané  ?  Pourquoi 
notre  philosophe,  encore  assez  novice  en  vérité,  rejette-t-il  comme 
«  peu  philosophique  »  (5)  toute  doctrine  contraire  à  son  opinion, 
si  mal  mûrie?  C'est  là  brûler  par  la  pensée  les  premières  étapes 
de  la  marche  historique  de  l'humanité  vers  le  mieux,  et  mécon- 
naître le  rôle  qu'y  ont  tenu  la  réflexion,  le  calcul  et  l'effort. 

(1)  Bonald  est  cité  avec  éloge  à  la  page  81. 
(2j  Page  16. 

(3)  Page  77. 

(4)  Dès  1857  (voyez  la  Revue  du  !•'  juillet)  Littré  réfutait  au  nom  du  positivisme 
les  assertions  de  Renan  sur  la  pureté  et  la  noblesse  originelle  des  Aryens  et  Sé- 
mites. Non,  disait-il,  ces  races  eurent  simplement  en  partage  une  aptitude  plus 
grande  à  traverser  rapidement  les  stades  inférieurs  de  l'évolution  intellectuelle  et 
morale  qui  est  commune  à  tous  les  peuples. 

(5)  Page  100. 


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l'impérialisme   germaniste   dans    l'œuvre    de   RENAN.  /       841 

Ajoutons  que  la  fin  de  t Origine  du  langage  corrige  jusqu'à 
un  certain  point  les  audaces  juvéniles  du  début.  L'atmosphère 
évolutionniste  du  siècle  pénètre  insensiblement  la  plastique  et 
souple  intelligence  de  Tauteur.  Et,  si  les  Études  d'histoire  reli- 
gieuse le  montrent  encore  à  Toccasion  pénétré  de  respect  devant 
les  mystères  de  la  conscience  spontanée,  du  moins  sa  foi  dans 
la  perfection  sans  tache  des  origines  s'est-elle  atténuée  par  le 
progrès  de  sa  réflexion  critique.  La  préface  de  l'Avenir  de  la 
science,  écrite  vers  la  fin  de  la  vie  de  Renan,  abjurera  définili- 
vement  cette  croyance.  Elle  marqua  pourtant  de  traits  profonds 
sa  première  philosophie  sociale,  celle  qui  s'épanouit  dans  le  livre 
séducteur  et  mal  ordonné  qu'il  garda  quarante  ans  dans  ses 
cartons. 

En  effet,  les  conclusions  d'une  pareille  croyance  ne  sont  pas 
seulement  rétrospectives  et  purement  savantes  comme  on  pour- 
rait le  penser.  Jean-Jacques  Rousseau  en  a  le  premier  tiré  des 
déductions*  fort  importantes  pour  le  présent  et  pour  l'avenir. 
Quand  il  célébrait  la  bonté  native  chez  l'homme  de  la  nature,  il 
la  vantait  d'une  môme  haleine  chez  l'homme  du  peuple,  son 
frère  d'origine  et  son  frère  d'armes  dans  la  lutte  vitale  (1).  Renan 
n'agit  pas  d'autre  manière.  A  ses  yeux,  le  dépositaire  actuel  du 
don  divin  de  la  création  spontanée,  c'est  le  peuple  (2).  Le  peuple 
seul  a  gardé  de  nos  jours  le  privilège  de  mettre  une  moitié  de 
divin  dans  ses  œuvres.  Le  peuple  représente  le  mieux  les  forces 
spontanées  de  l'humanité,  dit  l'auteur  de  f  Origine  du  langage[3). 
La  raison  populaire  est  la  raison  spontanée  (4)  Renan  a  cru  voir 
des  hommes  du  peuple  plongés  dans  une  véritable  extase  par 
les  évolutions  de  quelques  cygnes  sur  un  bassin,  et  il  commente 
ce  spectacle  en  ces  termes  :  «  Il  est  impossible  de  calculer  à 
quelle  profondeur  ces  deux  vies  simples  se  pénètrent  (5).  »  En- 
fin, à  son  avis,  l'homme  simple,  abandonné  à  sa  propre  pensée,  se 
fait  souvent  un  système  des  choses  bien  plus  complet  et  plus 
étendu  que  l'homme  qui  n'a  reçu  qu'une  instruction  factice  et 
conventionnelle. 

(1)  Voir  sur  ce  sujet  le  III*  Tolmnede  notre  «  Philosophie  de  rimpérialisme  » 
qui  n'a  été  jusqulci  puhllé  qu'en  allemand.  —  Der  Demokratische  Imperialismus 
(Berlin,  Bardsorf,  1906). 

i2)  Avenir  de  la  science ,  p.  320. 

(3)  Page  95. 

(4)  Origine  du  langage,  p.  99. 

(5)  Avenir  de  la  sctJnce,  p.  493. 


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942  REVUE  DES   DEUX  M^,... 

r 


II 


Les  événemens  de  1848  vinrent  saper  dans  l'esprit  de  Renan 
i    les  assises  de  cette   psychologie  trop  optimiste.  Après  Téchec 
i     total  des  idées  humanitaires,  après  le  triomphe  universel  de 
I     la  réaction  en  Europe,  après  les  désillusions  apportées  à  tous 
f      les  esprits  de  sang-froid  par  l'attitude  des  démocrates  au  pou- 
I       voir,  et  par  le  spectacle  de  leurs  radicales  incapacités  psycho- 
logiques et  morales,  le  pénétrant  observateur  qui  suivait,  tapi 
dans  l'ombre  du  Panthéon,  les  péripéties  de  ce  grand  drame, 
se  sentit  enfin  «  gagné  par  le  pessimisme  (1),  »  c'est-à-dire  sérieu- 
sement ébranlé  dans  ses  convictions   premières.  Il  se  trouva 
moins  assuré  de  cette  bonté  naturelle,  qu'en  fils  authentique  de 
Jean-Jacques,  il  avait  accordée  délibérément  au  peuple,  sous  le 
nom  de  spontanéité  créatrice.  La  mission  officielle  qu'il  obtint 
en  1849,  pour  aller  rechercher  en  Italie  les  monumens  origi- 
naux de  TAverroïsme,  agit,  dit-il,  sur  son  esprit  pour  le  dis- 
traire de  ses  velléités  révolutionnaires.  L'art  italien  le  conquit 
au  passage.  Une  sorte  de  vent  tiède  détendit  la  rigueur  et  l'âpre  té 
sectaire  qu'il  a  notées  lui-même  dans  son  jacobinisme  de  jeunesse. 
Il  se  reprit  à  fonder  ses  légitimes  ambitions   sur  son   patient 
labeur  et  sur  les  dons  prestigieux  de  son  esprit,  plutôt  que  sur 
quelque  cataclysme  social  qui  ferait  de  la  science  philologique 
une  branche  de  la  religion  officielle  et  doterait  ses  adeptes  de 
confortables  prébendes. 

Encore  ses  impressions  d'Italie  ne  firent-elles  pïobcLblement 
que  hftter  une  évolution  intellectuelle  dèf>  longtemps  commencée 
dans  son  esprit,  et  il  n'est  pas  térneraire  d'attribuer  &  l'Alle- 
magne une  grande  influence  sur  son  orientation  nouvelle.  On 
sait  qu'il  avait  été  séduit  de  bonne  heure  par  les  attraits  de  la 
pensée  germimique.  Il  la  connut  tout  d'abord  de  façon  indirecte, 
par  les  aperçus  que  lui  en  fournirent  ses  maîtres  ecclésiastiques  : 
et  il  écrit  néanmoins  à  sa  sœur  Henriette,  le  15  septembre  1842  : 
«  J'aime  beaucoup  la  manière  de  tes  penseurs  allemands,! 
quoiqu'un  peu  sceptiques  et  panthéistes.  Si  tu  vas  jamais 
Kœnigsberg,  je  te  charge  d'un  pèlerinage  au  tombeau  de  Kant. 
En  1844,  il  «  commence  à  s'occuper  sérieusement  de  l'étude 

(1)  Le  mot  est  dans  la  préface  des  Dialoguu  phUoiophiqum. 


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l'impérialisme   germaniste    dans    l'œuvre    de   RENAN.  843 

l'allemand,  »  et  il  possède  bientôt  une  connaissance  assez  éten- 
due de  cette  langue  pour  songer  à  fréquenter  quelque  université 
d'outre-Rhin.  «  J'ai  toujours  été  surpris,  écrit-il  en  ce  temps,  de 
voir  mes  pensées  en  parfaite  harmonie  avec  le  point  de  vue  des 
philosophes  et  des  écrivains  de  l'Allemagne...  Leur  contact  mar- 
quera une  époque  dans  ma  vie.  J'ai  cru  entrer  dans  un  temple 
quand  j'ai  pu  contempler  cette  littérature  si  pure,  si  élevée,  si 
morale  et  si  religieuse,  en  prenant  ce  mot  dans  son  sens  le  plus 
élevé.  » 

L'action  de  la  pensée  allemande  sur  les  sentimens  religieux 
de  Renan  ne  fait  pas  l'objet  de  notre  étude.  Mais,  en  même 
temps  que  leur  panthéisme  insidieux,  il  acceptait  de  ses  maîtres 
d'outre-Rhin  quelque  chose  de  ces  dispositions  impérialistes  et 
de  cet  orgueil  de  race  qui,  depuis  Herder,  en  passant  par  Pichte, 
Hegel,  Savigny,  Jahn,  jusqu'à  Fallmerayer,  Gervinus  et  Droysen, 
avait  pris,  peu  à  peu  une  si  grande  place  dans  leurs  spéculations 
historiques.  On  sait  quels  sont  les  grands  traits  de  la  thèse 
germaniste  dans  la  philosophie  de  l'histoire.  Les  Indo-Européens 
ou  Aryens,  c'est-à-dire  les  Aryas,  les  Iraniens,  Hellènes,  Latins, 
Celtes,  Slaves,  et  surtout  leurs  représentans  les  plus  accomplis, 
les  Germains,  ont  successivement  conquis  l'Europe  et  même  le 
monde  et  ont  apporté  partout  la  culture.  L'organisation  féodale 
que  les  Germains  ont  conçue  pour  assurer  leurs  conquêtes  et  la 
fidélité  instinctive  qui  les  attache  au  principe  de  l'hérédité  gou- 
vernementale ont  créé  les  nationalités  modernes.  Contentons- 
nous  ici  de  cette  brève  indication,  puisque  nous  allons  retrouver 
la  théorie  développée  et  illustrée  d'exemples  frappans  dans  les 
écrits  de  Renan. 

Remarquons  aussi  qu'un  Français  pouvait  être,  à  cette  heure, 
théoriquement  germaniste  dans  le  sens  que  nous  venons  d'indi- 
quer, tout  en  restant  sincèrement  patriote.  Au  lendemain  du 
grand  avortement  de  l'unité  allemande  en  1848,  nul  en  Europe 
ne  prenait  au  sérieux,  ou  du  moins  ne  considérait  comme 
un  danger  prochain,  la  résurrection  politique  du  Saint-Empire. 
La  doctrine  orgueilleuse  des  érudits  d'outre-Rhin  apparaissait 
comme  une.  pure  sjiéculation  philosophique,  un  procédé  ingé- 
nieux pour  expliquer  certains  faits  importans  du  passé,  en 
France  aussi  bien  que  dans  tous  les  pays  de  l'Europe  ;  comme 
une  sorte  de  vanité  rétrospective  dans  laquelle  l'Allemagne  cher- 
chait sa  consolation  en  présence  des  tristesses  d'un  avenir  incer- 


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814  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

tain.  Telle  pourrait  être  aujourd'hui,  sous  la  plume  d'un  Espa- 
gnol, une  thèse  nationale  sur  la  civilisation  américaine.  Nul  ne 
prévoyait  alors  les  conséquences  pratiques  de  cette  prédication 
impérialiste  obstinée  qui,  depuis  près  d'un  siècle,  trouvait  chez 
nos  voisins  de  l'Est  mainte  oreille  complaisante  et  charmée. 

Au  surplus,  les  travaux  personnels  de  Renan  sur  les  langues 
sémitiques  le  conduisirent  à  traiter  tout  d'abord  l'un  des  plus 
vastes,  mais  aussi  l'un  des  plus  spéculatifs  problèmes  de  l'ethno- 
logie comparée,  c'est-à-dire  à  mettre  en  balance  les  aptitudes  et 
les  mérites  comparés  des  Sémites  et  des  Aryens  dans  le  passé. 

Lors  de  ses  débuts,  il  avait  paru  tenté  d'établir  entre  ces  deux 
familles  illustres  une  parfaite  égalité  initiale.  Son  livre  sur  fOri- 
gine  du  langage  présente  les  peuplades  aryennes  et  sémitiques 
de  TAsie  comme  des  véritables  sœurs,  et  constate  à  ce  propos 
avec  complaisance  «  que  le  fait  des  naissances  jumelles  semble 
se  retrouver  quand  il  s'agit  de  races  (1).  »  Issues  d'un  commun 
berceau  géographique,  le  Pamir,  celles-là  étaient  destinées  à 
conquérir  ensemble  le  monde.  V Avenir  de  la  science  accorderait 
niriT^.e  volontiers  aux  Sémites  quelque  chose  de  la  prééminence 
que  l'auteur  rêve  aussi  pour  les  philologues  sémitisans.  Il  recon- 
naît aux  Aryens  une  capacité  d'origine  pour  la  spéculation  phi- 
losophique ;  mais,  en  revanche,  les  Sémites  sont,  par  privilège, 
des  créateurs  de  religions  (2).  A  eux,  les  élans  hardis  et  spon- 
tanés d'âmes  neuves  qui  souvent  atteignent  plus  haut  que  Tima- 
gi nation  aventureuse  de  llnde  et  de  la  Grèce.  Ils  forment  sans 
conteste  le  peuple  de  Dieu. 

Cependant,  lorsqu'il  se  prit  à  préparer,  après  1850,  son  His- 
toire générale  des  langues  sémiliqxiesy  Renan  se  trouvait  assez 
embarrassé  déjà  pour  concilier  ses  premières  admirations 
bibliques  avec  les  préjugés  aryens  que  lui  inspiraient  chaque 
jour  davantage  ses  maîtres  d'outre-Rhin  :  les  Ewald,  les  Lassen, 
les  Movers.  Son  grand  ouvrage  philologique  marque  donc  un 
recul  très  net  de  l'idée  sémitique  dans  son  esprit,  ainsi  qu'un 
développement  non  moins  évident  des  préférences  aryennes.  La 
race  de  Sem,  écrit-il  alors,  est  à  la  famille  indo-européenne  ce 
que  la  grisaille  est  à  la  peinture  :  elle  ressemble  à  ces  êtres  de 
nature  inféconde  qui,  après  une  gracieuse  enfance,  ne  par- 
viennent qu'à  une  médiocre  virilité.  Et,  bien  que  la  conclusion 

(!)  Origine  du  langage,  p.  209. 
(2)  Avenir  de  la  science,  p.  285. 


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l'impérialisme   germaniste   dans  l'œuvre    de   RENAN.  845 

du  livre  confère  aux  deux  peuples  indistinctement  le  «  caractère 
souverain  de  la  beauté,  »  l'auteur  ajoute  que  les  Sémites,  dis- 
tancés sans  retour  après  Tapostolat  de  Mahomet,  ont  laissé  de- 
puis lors  les  Aryens  seuls  à  la  tête  des  peuples  civilisés. 

Aussi  bien  que  sa  conception  des  races,  les  leçons  des  maîtres 
allemands  de  Renan  «  aryanisent  »  rapidement  vers  cette  époque 
sa  conception  de  la  religion.  V Avenir  de  la  science  prétendait 
expliquer  le  christianisme  par  le  judaïsme  (1),  et  non  point  par 
les  Pères  platoniciens,  qui  n'appartiennent  qu'à  sa  deuxième  pé- 
riode (2).  L'Évangile  et  saint  Paul  procéderaient  du  Talmud  et 
non  du  stoïcisme.  Au  contraire,  la  préface  des  Éludes  d'histoire 
religieuse  montre  Renan  tout  prêt  à  souligner  avec  prédilection 
les  influences  aryennes  dans  la  religion  chrétienne,  lorsqu'il 
refusait  encore  d'en  tenir  compte  en  rédigeant  le  médiocre 
article  sur  «  les  religions  de  l'antiquité  »  qui  figure  dans  le  même 
volume.  'Enfin  son  évolution  est  complète  en  1860,  alors  qu'il 
envisage  l'avenir  religieux  des  sociétés  modernes,  à  propos  du 
livre  de  Salvador  :  Pam,  Rome  et  Jérusalem.  A  ce  moment, 
Renan  est  devenu  pleinement  aryaniste  en  religion.  Il  croit, 
uit-il,  à  une  réforme  du  catholicisme.  Toutefois,  cette  réforme 
ne  consistera  nullement  à  revenir  au  judaïsme  comme  l'insinue 
Salvador,  car  le  christianisme  n'est  pas  la  continuation  du  ju- 
daïsme. Il  est  au  contraire  le  fruit  d'une  réaction  opérée  contre 
l'esprit  dominant  du  judaïsme  au  sein  du  judaïsme  lui-même.  Si 
le  judaïsme  a  fourni  le  levain  qui  provoqua  la  fermentation 
chrétienne,  cette  fermentation  se  poursuivit  plus  tard  en  dehors 
de  lui.  L'influence  hellénique  et  romaine  d'abord,  puis  Im- 
(luence  celtique  et  germanique  prirent  le  dessus  et  façonnèrent 
la  pensée  religieuse  de  l'Europe.  Schleiermacher  et  l'école  ca 
tholique  de  Munich  sont  donc  dans  le  vrai,  poursuit  Renan, 
quand  ils  nous  offrent  Socrate  et  Platon  pour  ancêtres  directs  et 
jugent  ces  sages  bien  plus  voisins  de  Jésus-Christ  que  les  rudes 
bédouins  jadis  régis  par  Josué  ou  David.  Bunsen  est  inattaquable 
quand  il  enseigne  que  le  progrès  du  christianisme  doit  consister 
à  s'éloigner  de  plus  en  plus  du  judaïsme  pour  faire  prédominer 
le  génie  de  la  race  indo-européenne.  Sans  doute,  ajoute  en  cet 
wdroit  l'ancien  admirateur  du  sémitisme  religieux  qui  n'entend 
point  renier  trop  brutalement  ses  assertions  du  passé,  sans  doute 

(1)  Avenir  de  la  science ^  p.  280. 
(S)  Ibid.,  p.  281. 


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846  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

il  j  aurait  injustice  à  oublier  le  service  de  premier  ordre  que  le 
peuple  juif  et  le  peuple  arabe  ont  rendu  à  Thumanité  en  tran- 
chant d'un  coup  de  ciseaux  hardi  Técheveau  inextricable  des 
mythologies  antiques.  Mais  ce  service,  purement  négatif,  dut 
être  mis  en  valeur  par  l'excellence  des  races  européennes.  Pour 
n'être  pas  tombé  sur  une  terre  aussi  féconde,  rislambme  a  été 
en  somme  plus  nuisible  qu'utile  à  l'espèce  humaine,  car  îl  a  tout 
étouffé  autour  de  lui  par  sa  sécheresse  et  sa  désolante  simpli- 
cité. Le  christianisme  put  échapper  à  ce  danger  parce'  que  l'élé- 
ment sémitique,  qu'il  tenait  de  sa  naissance,  fut  sans  cesse  com- 
battu dans  son  sein  et  finit  par  être  à  peu  près  éliminé. 
«  M.  Salvador,  écrit  Renan,  invite  le  siècle  à  regarder  vers  l'Orient 
et  vers  le  Sud;  nous  autres,  nous  lui  disons:  «  Fuyez  vers  le 
Nord  et  vers  l'Ouest.  »  L'Orient  n'a  jamais  rien  produit  d'aussi 
bon  que  nous.  Qu'y  a-t41  de  juif  dans  notre  christianisme  ger- 
manique et  celtique,  dans  saint  François  d'Assise,  sainte,  Ger- 
trude,  saint  Bernard,  sainte  Elisabeth,  et,  plus  récemment,  dans 
saint  Vincent  de  Paul,  Schleiermacher,  Channing  7  Est-ce  à  ces 
fleurs  écloses  au  souffle  romantique  et  charmant  de  nos  mers  et 
de  nos  montagnes  que  vous  comparez  vos  Esther  et  vos  Mardo- 
cfaée  ?  Qu'y  art-il  de  juif  dans  le  livre  de  Vlmiiation,  dans  la  vie 
monastique,  cet  élément  si  capital  du  christianisme,  dans  nos 
saints  de  l'époque  mérovingienne,  nos  vrais  saints?  Restons 
Germains  et  Celtes,  gardons  notre  Évangile  éternel,  le  christia- 
nisme tel  que  l'a  fait  notre  verte  et  froide  nature.  Tout  ce  qu'il 
y  a  de  bon  dans  l'humanité  s'y  est  greffé  :  tout  progrès  moral 
s'est  identifié  avec  lui.  Une  sorte  de  crudité  native  et  conmie  un 
péché  originel  ternit  les  pays  et  les  races  sur  lesquels  cette  excel- 
lente discipline  n'a  point  passé  (1).  » 

III 

Ces  dernières  lignes  nous  montrent  le  point  de  vue  germa- 
niste superposé,  ou  plutôt  entièrement  substitué  déjà  au  point 
de  vue  aryaniste  dans  l'esprit  de  leur  auteur.  En  effet,  lors- 
qu'elles furent  écrites,  en  1860,  il  y  avait  environ  cinq  ans  que 
le  germanisme  pur  avait  commencé  de  s'imposer  à  la  complexe 

(1)  Ces  vues  domineront  les  (hngines  du  christianisme^  et  seront  surtout  déve- 
loppées dans  Marc-Aurèle  :  «  Le  judaïsme  n'a  été  que  le  sauvageon  sur  lequel  la 
raoe  aryenne  a  produit  sa  fleur.  •  (P.  635.) 


I 


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•l'impérialisme   GERMANISTE  DANS   L'œUVRE   DE   RENAN.  847 

pensée  de  Renas.  Outre  les  influences  allemandes  que  nous  avons 
signalées  précédemment,  deux  influences  françaises  semblent 
avoir  concouru  pour  le  pousser  en  avant  sur  cette  voie.  Ce  fut 
tout  d'abord  la  lecture  d'Augustin  Thierry,  qui  protégea  ses 
débuts  littéraires  et  qu'il  devait  remplacer  à  l'Institut  dès  1856  : 
car  les  longues  Considérations  qui  ouvrent  les  Récits  des  temps 
mérovingiens  sont,  au  total,  un  résumé  de  la  controverse  entre 
germanistes  et  romanistes  dans  la  philosophie  de  l'histoire  de 
France  (1).  Ce  fut  en  second  lieu,  mais  d'une  façon  moins  cer- 
taine, l'action  intellectuelle  d'un  homme  que  Renan  pouvait, 
sur  la  fin  de  sa  vie,  croire  oublié  sans  retour,  et  qui  a  connu 
néanmoins  la  revanche  d'une  renommée  posthume  imprévue  : 
le  comte  Joseph-Arthur  de  Gobineau. 

Question  assez  délicate  que  celle  des  emprunts  possibles  de 
Renan  à  Gobineau  !  L'ouvrage  qui  contient  toute  la  philosophie 
historique  de  ce  dernier,  V Essai  sur  l* inégalité  des  races  humaines , 
parut,  pour  ses  deux  premiers  volumes  en  18S3,  pour  les  deux 
derniers,  en  185S  (2).  Il  ne  fut  pas  sans  être  remarqué  de 
quelqpies  esprits  attentifs  lors  de  son  apparition:  M.  Alfred 
Espinas,  l'éminent  sociologue,  nous  a  affirmé  qu'il  le  lut,  jeune 
étudiant,  et  n'en  oublia  jamais  tout  à  fait  les  thèses  originales. 
Ewald  le  discuta  dans  les  Goettingische  Gelehrte  Anzeigen  en 
1864,  Quatrefages  dans  la  Revue  des  Deux  Mondes  en  1857. 
Et,  de  plus,  après  la  publication  des  deux  premiers  volumes 
de  l'ouvrage,  sans  attendre  celle  des  deux  derniers,  un  savant 
philologue  allemand,  Pott,  professeur  à  l'Université  de  Halle, 
consacra  tout  un  livre  à  examiner  la  valeur  scientifique  de  cet 
ouvrage  paradoxal  (3).  Or,  le  travail  de  Pott,  qui  est  tout  rempli 
du  nom  et  des  idées  de  Gobineau,  est  cité  expressément  par 
Renan  dans  son  Histoire  des  langues  sémitiques  (4).  Il  serait  donc 
assez  singulier  qu'il  n'eût  point  examiné  en  ce  temps,  c'est-à-dire 
vers  1856,  l'ouvrage  français  qui  avait  été  l'occasion  de  la  disser- 
tation allemande.  Enfin  Ton  notera  que,  dans  la  préface  écrite 

(i)  Voyez  sur  ce  sujet  l'introduction  au  i*'  volume  de  notre  Philosophie  dé 
t Impérialisme f  —  le  comte  de  Gobineau  et  l'Aryanisme  historique.  Pion,  1903. 

(2)  La  réédition  de  1884  a  été  faite  en  deux  volumes  :  mais  l'édition  originale 
en  comptait  quatre. 

(3)  Voici  le  titre  du  livre  de  Pott,  en  français  :  L'inégalité  des  races  humaines, 
principalement  au  point  de  tue  de  la  science  linguistique,  avec  examen  spécial  de 
l'œuvre  du  même  nom  par  le  comte  de  GobineaUf  Lemgo  et  DetmoJd,  1856 

(4)  2*  édit.,  p.  494. 


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848  BEVUE  DES  DEUX  MONDES. 

sur  le  tard  pour  F  Avenir  de  la  science,  l'auteur  excuse  en  ces 
termes  les  «  chimères  »  de  sa  jeunesse  (1)  :  «  Je  ne  me  faisais  pas 
une  idée  suffisamment  claire  de  Tinégalité  des  races,  »  ce  qui 
pourrait  passer  à  la  rigueur  pour  un  aveu  tardif  de  Tinfluence 
çobinienne  (2). 

Mais  il  faut  reconnaître  d'autre  part  que  cette  influence  n'est 
pas  indispensable  pour  expliquer  l'évolution  germaniste  de  la 
pensée  de  Renan  après  1850,  —  évolution  qui  se  marqua  da- 
vantage encore  après  1855.  Car  il  travaillait  exactement  sur  les 
mêmes  sources  allemandes  que  l'auteur  de  V Essai  sur  r inégalité 
des  races,  feuilletant  comme  lui  chaque  jour  Ewald,  Lassen  et 
Mowers  :  peut-être  aussi  Klemm  et  Gervinus.  11  a  donc  pu  tirer 
directement  des  mêmes  prémisses  quelques  conclusions  analogues 
et,  s'il  a  lu  VEssai  sur  C inégalité  des  races,  comme  il  est  vraisem- 
blable, cette  lecture  le  confirma  seulement  dans  des  convictions 
qui,  depuis  quelque  temps  déjà,  commençaient  d'être  les  siennes. 

Il  est  daté  en  effet  de  1851,  au  retour  de  la  mission  d'Italie, 
cet  article  sur  l'historien  de  la  Ligue  lombarde,  Dom  Luigi 
Tosti  (3),  où  se  révèle,  pour  un  regard  attentif  et  averti,  la  lutte 
dès  lors  commencée  au  cœur  du  jeune  savant  entre  ses  opinions 
démocratiques  de  1848  et  les  suggestions  chaque  jour  plus  sé- 
ductrices de  la  théorie  germaniste.  Ce  sont  les  exagérations  indi- 
vidualistes du  moine  guelfe,  et  ses  anathèmes  sur  l'influence 
impériale  allemande  dans  la  péninsule,  qui  provoquent  chez  son 
critique  français  un  commencement  d'examen  de  conscience. 
«Certes,  écrit  ce  dernier,  l'Italie  put  éliminer  à  la  longue  l'élément 
germanique  apporté  dans  son  sein  par  la  conquête  barbare  :  et 
ce  fut  grâce  à  la  vertu  des  traditions  municipales,  héritées  de  la 
latinité.  Mais,  en  revanche,  ne  doit-elle  pas  son  abaissement  pré- 
sent à  ce  «  puritanisme  de  démocratie,  »  qui  éclate  dans  toute 
son  histoire  et  se  reflète  dans  les  jugemens  de  Dom  Tosti,  l'histo- 
rien patriote?  Si,  à  l'exemple  de  la  France,  cette  nation  riche- 
ment douée  avait  accepté  la  notion  germanique  de  l'hérédité 
gouvernementale,  si,  comme  sa  voisine  d'outre-monts,  elle  avait 
((  subi  la  honte  d'un  roi,  »  peut-être  ne  serait-elle  point  réduite 


(1)  Page  xn. 

(2)  Sur  le  terrain  de  l'orientalisme,  Renan  a  retrouvé  Gobineau  et  parlé  avec 
sympathie  de  ses  travaux  sur  la  Perse,  dans  les  Nouvelles  études  d'histoire  reli* 
gieuse. 

(3)  Dans  les  Essais  de  morale  et  de  critique. 


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l'iMPÉBIALISME   germaniste   dans    L  œuvre   de   RENAN.  819 

en  1850  à  pleurer  sur  ses  gloires  passées.  Pourquoi,  continue 
Renan,  sïndigner,  avec  le  bénédictin  duMont-Cassin,  contre  des 
superstitions  utiles  (1),  telles  que  l'esprit  chevaleresque,  puisque 
de  pareils  préjugés  ont  affermi  la  base  sur  laquelle  put  se  dresser 
ensuite  Tédifice  grandiose  do  la  société  européenne.  Une  honte 
<c  avantageuse,  »  des  superstitions  «  utiles,  »  bizarres  formules 
où  l'expression  semble  contredire  la  pensée  :  elles  trahissent  une 
évolution  secrète,  Tanxiété  d'une  conviction  qui  se  cherche,  et 
Thésitation  d'un  esprit  orienté  déjà  sans  le  savoir  vers  une  étoile 
nouvelle.  » 

Les  Études  d'hUtoire  religieuse  nous  transportent  dans  une 
atmosphère  plus  haute,  et  la  philosophie  de  Thistoire  y  tient  peu 
de  place.  Écoutons  néanmoins,  dans  Tarticle  sur  Ghanning  (2), 
ce  dialogue  entre  les  deux  tendances  qui  se  combattent  encore 
au  cœur  d'un  nouvel  Hercule,  hésitant  entre  le  vice  féodal  et  la 
vertu  démocratique  :  «  Des  deux  façons  de  concevoir  le  progrès 
humain,  —  soit  comme  résultat  de  l'élévation  graduelle  de  l'en- 
semble de  l'humanité  et  par  conséquent  des  classes  inférieures, 
vers  un  état  meilleur,  —  soit  comme  réalisé  par  une  aristocratie, 
et  supposant  au-dessous  d'elle  un  vaste  abaissement,  — Ghanning 
s'attacha  très  décidément  à  la  première.  Malheur  à  qui  ne  ferait 
pas  comme  lui,  et  déserterait,  pour  des  prédilections  surannées, 
la  cause  désormais  indiscutable  de  la  démocratie  moderne.  » 
Voilà  qui  semble  décisif,  et  strictement  conforme  aux  principes 
développés  dans  V Avenir  de  la  science.  Poursuivons  cependant  : 
«  Mais  ce  parti  pris  ne  doit  pas  nous  fermer  les  yeux  sur  les 
dangers  de  la  voie  où  marchenjt  les  nations  démocratiques,  ni 
nous  rendre  injuste  pour  la  manière  toute  différente  dont  le 
passé  a  entendu  la  civilisation.  »  Cette  manière,  c'est,  dit  Renan, 
le  sacrifice  de  quelques-uns  en  vue  des  besoins  de  l'œuvre  com- 
mune. Et  ceci  reste  démocratique  jusqu'à  un  certain  point  ;  mais 
voici  que  ces  quelques-uns  deviennent  presque  tous.  «  Si  l'on 
admettait,  comme  le  fît  l'antiquité,  que  la  société  se  compose 
essentiellement  de  quelques  milliers  d'individus  vivant  de  la  vie 
complète,  les  autres  n'existant  que  pour  la  procurer  à  ce  petit 
nombre,  le  problème  serait  infiniment  simplifié,  et  susceptible 
d'une  bien  plus  haute  solution...  L'élévation  d'une  civilisation 
est  d'ordinaire  en  raison  inverse  du  nombre  de  ceux  qui  y  par- 

(1)  Essais  de  morale  et  de  cnlique,  p.  224  et  225.  ' 

(2)  Études  d'histoire  religieuse,  p.  395  et  396. 

TOME  XXXV.  —  1006.  54 


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8S0  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

ticipent...  La  foule,  en  slntroduisant  dans  une  société  cultivée, 
en  abaisse  presque  toujours  le  niveau.  Voilà  les  réflexions  qu'il 
est  permis  de  faire,  sans  encourir  le  reproche  de  nier  les  ten 
dances  les  plus  irrésistibles  du  temps  présent.  Ajoutons  mémo 
que  le  caractère  particulier  de  la  France  ne  permet  pas  de  sup- 
poser que  les  idées  démocratiques  de  Ghanning  y  soient  appli* 
cables,  si  ce  n'est  avec  beaucoup  de  restrictions...  C'est  un  pays 
essentiellement  aristocratique.  » 

IV 

En  1858,  le  parti  de  Renan  est  pris,  et  c'est  en  sens  inverse 
de  son  parti  pris  de  tout  à  l'heure.  Il  a  passé  avec  armes  et  ba- 
gages à  l'impérialisme  germaniste  :  il  s'incline  devant  la  féodalité 
de  conquête,  et  m^me  devant  la  monarchie  de  droit  divin,  en 
considération  des  cadres  solides  que  ces  institutions  ont  fournis 
à  l'Europe,  pour  appuyer  sa  marche  glorieuse  vers  Thégémonie 
du  globe. 

Déjà  l'étude  sur  Victor  Cousin,  qui  est  du  1*^  avril  1858  (i), 
rétrécit  singulièrement  les  proportions  historiques  de  la  révo- 
lution française,  que  l'Avenir  de  la  science  jugeoit  si  grandioses. 
Ce  fut  un  événement  tout  particulier  à  la  France,  événement 
gaulois  si  l'on  ose  dire,  et  conséquence  de  la  vanité  du  Gaulois 
qui  supporte  tout,  excepté  l'inégalité  des  rangs  sociaux.  Pea 
après,  l'essai  de  Renan  sur  V Histoire  des  révolutions  d*IicJie  par 
Ferrari  fait  entendre  des  accens  bien  autrement  décidés  que  ceux 
dont  l'œuvre  de  Tosti  lui  avait  fourni  Toccasion  quelques  années 
auparavant.  Les  nationalités  modernes,  dit-il,  se  sont  formées 
sur  les  débris  de  l'Empire  romain,  «  en  s'attachant  à  une  famille 
germanique  dont  elles  ont  fait  leur  égide  ^t  leur  point  d'appui.  » 
Ne  voit-on  pas  qu'il  est  impossible  aux  principats  issus  des 
guerres  civiles,  comme  le  furent  tou^  les  gouvernemens  italiens, 
de  fonder  une  dynastie  durable?  Par  une  nécessité  bizarre, toute 
dynastie  a  besoin  de  s'appuyer  sur  un  titre  germanique,  comme 
si  le  sérieux  de  cette  race  était  nécessaire  pour  donner  aux 
sociétés  modernes  leur  assise  et  leur  solidité. 

Vingi  formules  différentes  se  pressent  sous  la  plume  du  cri- 
tique pour  exprimer  cette  idée  désormais  fondamentale  dans  sa 

li\  Dans  la  Revue  des  Deux  Mon  ieêt 


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l'impérialisme   germaniste  dans   l'œuvre  de   RENAN.         861 

pensée.  Le  passé  sérieux  et  grave  du  Piémont,  écrit-il  par 
exemple,  est  bien  humble  si  on  le  compare  aux  glorieuses  an- 
nales de  Gênes,  de  Florence  et  de  Milan.  Et  pourtant,  le  Piémont 
seul  possède  actuellement  en  Italie  les  conditions  essentielles 
des  Étafe  modernes:  une  maison  royale,  une  noblesse  provin- 
ciale, une  bourgeoisie,  une  armée.  Ces  professions  d'une  foi 
nouvelle  se  tempèrent  encore  de  quelque  condescendance  pour 
Tidéal  républicain,  qui  est  celui  de  Ferrari,  et  qui  fut  celui  de 
son  critique  ;  mais  ce  sont  maintenant  de  pures  formules  de  poli- 
tesse. De  toute  évidence,  les  sympathies  véritables  sont  désormais 
ailleurs,  et  nous  allons  en  trouver  une  éclatante  confirmation. 

C'est  en  effet  le  !•'  août  de  Tannée  1858  que  parut  dans  la 
Revue  des  Deux  Mondes  l'article  sur  M.  de  Sacy  et  l'École  libé- 
rale, dont  les  dernières  pages  peuvent  passer  pour  un  véritable 
manifeste  germaniste  ôt  féodaliste.  L'habile  modération  du  ton 
est  un  ménagement  nécessaire  à  l'égard  de  Sacy,  protecteur  des 
débuts  de  Renan,  et  son  introducteur  au  Journal  des  Débats: 
mais  la  vigueur  de  l'argumentation  n'en  est  nullement  diminuée 
et  la  netteté  de  la  pensée  ne  laisse  rien  à  désirer.  Les  enseigne- 
mens  d'Augustin  Thierry  sont  à  présent  retournés  contre  lui- 
même  et  contre  son  ami  Sacy  par  un  disciple  émancipé  qu'ont 
séduit  les  contradicteurs  de  ses  maîtres.  Lisons  plutôt  :  «  La 
classe  privilégiée,  issue  de  la  féodalité  qui,  jusqu'à  la  Révolu- 
tion de  1789,  a  représenté  en  France  l'établissement  germanique, 
recueillait,  à  plus  de  mille  ans  d'intervalle,  le  bénéfice  de  la 
grande  révolution  qui  substitua  la  barbarie  apparente,  mais  en 
réalité  l'indépendance  individuelle  et  locale,  au  despotisme  admi- 
nistratif de  TEmpire  romain...  L'obligation  de  la  noblesse  con- 
siste à  représenter  les  privilèges  des  individus,  à  limiter,  le  pou- 
voir, à  préserver  les  temps  modernes  de  cette  notion  exagérée  de 
l'État  qui  fit  la  ruine  des  sociétés  antiques.  »  Telle  est  la  justi- 
fication des  privilèges  féodaux  à  la  veille  de  1789. 

Sacy  condamnait  les  efforts  de  l'érudition  moderne  pour  jeter 
quelque  lumière  sur  nos  origines  nationales  :  il  eût  préféré  que 
Ton  s'en  fût  tenu  à  notre  extraction  troyenne,  à  notre  bon  roi 
Francion,  fils  d'Hector  et  fondateur  de  la  monarchie  française. 
Non  content  de  s'associer  à  Thierry  pour  déclarer  close  la  contro- 
verse entre  romanistes  et  germanistes  dans  la  philosophie  de 
l'histoire  de  France,  il  voudrait  qu'elle  n'eût  jamais  existé. 
«  Nous  en  avons  fini,  il  faut  l'espérer,  dit-il,  avec  les  Gaulois  et 


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852  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

les  Francs.  Que  notre  liberté  vienne  ou  non  des  Germains,  au 
fond,  peu  nous  importe.  L'enfant  .est  né:  il  est  grand  et  fort:  si 
un  Boulainvilliers  réclamait  aujourd'hui,  au  nom  des  Francs, 
ses  ancôtees,  les  droits  de  la  conquête,  nous  lui  répondrions 
qneii  1789  et  1830,  les  vaincus,  les  RooKiins,  les  serfs^  ont  pris 
leur  revanche  et  que,  à  leur  tour,  ils  sont  les  conquérans  et  les 
vainqueurs.  » 

C  est,  on  le  voit,  Targument  de  Sieyès  à  la  veille  de  1789,  et 
celui  de  Thierry  après  1830.  —  Eh  bien!  non,  riposte  le  succes- 
seur à  l'Institut  de  l'auteur  des  Considérations  sur  l'Histoire  de 
France,  en  se  rangeant  délibérément  sous  Tétendard  de  Boulain- 
villiers, «  ni  1789,  ni  1830  n'ont  valu,  pour  fonder  la  liberté, 
ce  que  vaudrait,  à  l'heurta  qu'il  est,  un.fait  émané  de  barbares  il  y 
a  mille  ans,  comme  serait  une  Grande  Charte  arrachée  par  les 
barons  révoltés,  une  humiliation  infligée  à  la  royauté  envahis- 
sante, une  résistance  des  villes  pour  défendre  leurs  institutions.  » 

Ni  l'expression,  ni  la  pensée  ne  sont  justes  dans  ce  passage, 
car  1789  et  1830  ne  furent  pas  autre  chose  que  des  humiliations 
infligées  et  des  chartes  arrachées.  Mais  ces  lignes  n'en  sont  que 
plus  caractéristiques  du  nouveau  point  de  vue  de  Renan,  qui 
oppose  désormais  au  rationalisme,  au  calcul  réfléchi  en  matière 
politique,  l'instinct  conquérant  et  le  respect  de  la  tradition,  telle 
que  l'ont  reçue  de  leurs  rudes  ancêtres  les  peuples  germaniques. 
La  conception  féodale,  dit-il^  d'après  laquelle  le  roi  possédait  sa 
couronne  par  le  droit  de  Tépée,  comme  le  sujet  possédait  ses 
franchises  contre  lui,  a  produit  le  meilleur  état  politique  que  le 
monde  ait  connu  et  la  supériorité  de  la  civilisation  moderne:  et 
pourtant,  elle  est  absurde,  elle  est  l'inverse  de  la  raison.  —  Pas 
tant  que  cela,  répondrons-nous.  La  fidélité  germanique  au  con- 
trat féodal  fut  rationnelle  en  son  temps,  tout  comme  Tétat  de 
choses  issu  de  1879  ou  de  1830  le  fut  jusqu'à  un  certain  point  à 
son  tour:  plus  rationnelle  même,  parce  que  de  plus  grands  sacri- 
fices y  étaient  consentis  à  la  préparation  de  l'avenir:  et  c'est  là 
l'essence  môme  de  la  raison. 

Quoi  qu'il  en  soit,  il  n'y  a  pas  à  en  douter.  Renan  reprend  ici 
avec  plus  de  feu  que  jamais  la  controverse  qu'Augustin  Thierry 
avait  proclamée  solennellement  close,  et  que  Sacy  condamnait 
jusque  dans  le  passé,  puisqu'en  eff*et,  il  voit  à  son  tour  tout  le 
secret  de  notre  histoire  dans  la  lutte  de  l'esprit  gallo-romain 
contre  l'esprit  germanique.  La  Révolution  française  fut  à  ses 


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l'impérialisme   germaniste   dans    l'œuvre   de    RENAN.  853 

yeux  la  victoire  définitive  de  la  première  de  ces  deux  traditions 
antagonistes.  Sans  doute,  bien  des  élémens  germaniques  se 
mêlèrent  aux  débuts  de  la  Révolution  et  lui  prêtèrent  d'abord 
ime  apparence  vraiment  libérale  ;  mais  ils  disparurent  rapidement 
dans  la  lutte  et  laissèrent  dominer  le  seul  esprit  gaulois,  qui  donna 
dès  lors  pleine  carrière  à  son  goût  d'administration  unitaire,  à 
son  antipathie  contre  toute  initiative  individuelle.  Il  en  fut  ainsi, 
à  tout  le  moins  jusqu'en  1815  :  notons  cette  date,  car  elle  prépare 
Tapologie  de  la  Restauration  que  nous  allons  bientôt  entendre. 

En  attendant,  voici  la  réhabilitation  du  haut  moyen  âge  :  elle 
ne  saurait  faire  défaut  sous  la  plume  d'un  néophyte  du  féoda- 
lisme  :   «  Je  ne  suis  pas  de  ceux  qui  regardent  le  moyen  âge 
comme  une  époque  accomplie  de  moralité  et  de  bonheur,  mais 
il  me  semble  cependant  que  Técole  libérale  le  calomnie  un  peu. 
Le  moyen  âge  ne  fut   une  époque  atroce  que  dans  sa  secondé 
moitié,  quand  l'Église  devint  persécutrice,  et  la  féodalité  sangui- 
naire. 11  y  eut  avant  cela  de  longs  siècles  durant  lesquels  la  féo- 
dalité fut  vraiment  patriarcale,  et  TÉglisc  maternelle.  Je  crois 
que  du  viii®  au  xii*^  siècle  les  pays  chrétiens  qui  étaient  à  Tabri 
des  incursions  sarrasines  furent  assez  heureux.  »  Voilà  une  asser- 
tion que  les  contemporains  do  Raoul  Glaber  ou  les  vassaux  des 
sires  de  Coucy  n'auraient  peut-être  point  contresignée.  Cessons 
donc  de  penser,  poursuit  Renan  imperturbable,  que  la  Révolu- 
tion de  1789  nous  dispense  de  pénétrer  plus  avant  dans  le  passé 
de  rhumanité.  Longtemps  elle  ma  ébloui  moi-même.  En  réalité, 
elle  pouvait  produire  des  administrations,  non   des   corps.  Le 
principe  qui  crée  les  institutions,  à  savoir  la  conquête  et  le  droit 
personnel,  était  le  principe  même  qu'elle  entreprenait  de  suppri- 
mer. —  Eh  bien  !  non,  répondrons-nous  à  notre  tour:  ce  principe 
fut  écarté  en  paroles  sans  doute,  parce  que  cela  sembla  plus  habile  : 
mais  non  pas  eu  fait,  bien  au  contraire.  La  Révolution  fut-elle 
autre  chose  qu'une  campagne  de  l'impérialisme  plébéien,  une 
tentative  de  conquête,  une  manifestation  du  droit  de  la  force? 
Il  y  a  beaucoup  de  sophisme  dans  rargumentation  féodaliste. 

Pour  combattre  les  erreurs  de  Tesprit  libéral  et  révolution- 
naire, Renan  espère  dans  la  «  diversité  européenne,  »  c'est-à-dire, 
en  termes  plus  clairs,  dans  Tesprit  germanique  encore  actif  en 
Allemagne  et  en  Angleterre.  Si  la  latinité  continuait  de  former 
\in  orôis  romanus,  dépourvu  de  voisins  organisés  et  véritablement 
ïedou tables,  sa  décadence  serait  sans  remède,  puis  qu'il  n'exis- 


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854  REVUB  DES  DEUX  MONDES. 

terait  plus,  en  dehors  de  ce  cercle  de  fer,  aucun  élément  de  réj 
nération.  Heureusement,  les  fils  des  Gaulois  aujourd'hui  triom- 
phans  en  France  doivent  «  compter  avec  la  liberté  du  dehors.  » 
Le  despotisme  démocratique  ne  peut  s'implanter  que  si  tous  les 
pays  voisins  sont  à  l'unisson.  Là  est  le  motif  d'espérer.  —  Quand 
notre  pays  traversera  des  heures  plus  sombres,  en  1871,  le  bril- 
lant critique  de  M.  de  Sacy  semblera,  nous  le  verrons,  incliner 
vers  le  pessimisme  qui  anime  V Essai  sur  rinégalité  des  races        -, 
de  son  émule  en  germanisme  et  en  féodalisme,  le   comte  de       ^ 
Gobineau.  Loin  de  compter  alors  sur  quelque  influence  extérieure  ^^ 
pour  contenir  ou  améliorer  l'esprit  gallo-romain,  il  placera  — '   ^_ 
espoir  dans  la  puissance  de  contagion  de  cet  esprit  délétère,  qui^r^  j 
nous  égalera  bientôt  des  voisins,  à  leur  tour  affaiblis.  Au  lende 
main  de  Sébastopol,  à  la  veille  de  Solférino,  l'instant  n'est 
propice  aux  humeurs  noires,  et  M.  de  Sacy  se  voit  morigéna  ,^é 
avec  une  indulgente  condescendance  pour  ses  préférences  gallo 
romaines. 


Un  peu  moins  d'une  année  plus  tard,  Renan  trouvait  de  noi: 
veau  l'occasion  d'exposer  ses  vues  sur  les  tendances  politique 
du  temps  présent.  Il  appréciait  en  effet,  le  l''^  juillet  18S9, 
la  Revtie  des  Deux  Mondes  les  Mémoires  récemment  publiés 
Guizot.  Témoignage  capital  que  celui  d'un  historien  philosoph  ^ 
mêlé  pendant  près  d'un  demi-siècle  au  gouvernement   de  scz^d 
pays,  et  le  titre  de  Philosophie  de  t  Histoire  contemporaine  y  qcEr 
le  jeune  critique  donne  à  cette  étude,  le  montre  disposé  à  élar- 
gir encore  les  données  du  vaste  problème  historique  qu'il  a  mis- 
sion de  traiter.  Les  premières  pages  de  l'article  sont  un  exposé 
purement  germaniste  et  féodaliste  du  passé   des  nations  euro- 
péennes. L'antiquité  classique,  répète  Renan,  fut  dominée  et,  à 
la  longue,  écrasée,  par  une  conception  trop  absolue  de  l'État 
En  réalité,  le  citoyen  de  Sparte  n'était  pas  plus  libre  que  le  su 
jet  du  grand  roi  à  Persépolis,  puisque  les  lois  des  cités  grecques 
étaient  non  moins  tyranniques  que   le  bon  plaisir  des  tyrans 
orientaux.  L'individualisme  barbare  a  vraiment  créé  la  liberté. 
La  race  germanique,  en  brisant  les  cadres  trop  rigides  de  l'em- 
pire romain,  fit  la  plus  grande  révolution  politique  du  monde, 
car  l'idée  de  TÉtat  était  tout  à  fait  étrangère  aux  Germains;  leur 


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l'impérialisme    germaniste   dans   l'œuvre   de   RENAN.  888 

vie  sociale  reposait  sut-  les  engagemens,  sur  la  fidélité,  sur  la 
ligue  passagère  des  individus  associés  pour  une  œuvre  commune. 
—  Vue  incomplète,  objecterons-nous  ici;  les  choses  se  passaient 
bien  de  la  sorte  durant  l'expédition  militaire  de  conquête,  mais 
non  dans  le  sein  de  la  tribu  germanique,  qui  fut  régie,  comme 
toutes  les  organisations  primitives,  par  la  rigide  et  étroite  con- 
stitution du  clan.  Et  Gobineau  avait  mieux  discerné  cette  féconde 
dualité  d'inspirations  antagonistes  :  traditionalisme  au  foyer, 
individualisme  durant  l'expédition  guerrière. 

«  Quand  nous  aurons  une  bonne  histoire  des  origines  de  la 
noblesse  française,  écrit  Renan,  on  verra  que  chaque  centre  de 
familles  féodales  correspond  à  un  centre  de  colonisation  germa- 
nique. »  La  plupart  des  grandes  maisons  qui  ont  gouverné  la 
France  jusqu'à  la  Révolution  remontaient  à  un  établissement 
de  l'époque  carlovingienne.  Or,  dans  la  conception  germanique 
et  féodale,  l'homme  libre  ne  doit  au  roi  que  ce  à  quoi  il  s'est 
obligé  en  termes  précis  :  il  est  dégagé  de  ses  devoirs  si  le  roi 
n'observe  pas  les  siens.  On  voit  ainsi  Joinville  menaçant  saint 
Louis  de  quitter  l'armée  s'il  n'obtient  pas  satisfaction  d'un  ser- 
gent du  roi  qui  a  frappé  un  chevalier  de  sa  bataille.  Il  est  donc 
facile  de  concevoir  la  nature  particulière  de  la  royauté  qui  sortit 
de  ce  chaos  fécond.  Elle  devait  être  et  elle  fut  en  effet  l'exercice 
d'un  droit  personnel  et  une  sorte  d'extension  de  la  propriété  : 
strictement  héréditaire  en  conséquence,  mais  limitée  en  re- 
vanche par  les  chartes  et  les  obligations  librement  consenties 
par  les  ancêtres,  et  à  l'exécution  desquelles  on  pei^t  forcer  le  roi 
par  la  révolte. 

Ce  n'est  pas  ici  le  lieu  de  souligner  toutes  les  illusions  que 
trahit  cette  esquisse  :  son  principal  défaut  est  de  faire  germa- 
niques des  tendances  et  des  institutions  qui  appartiennent  à 
toutes  les  races  et  à  tous  les  temps  :  n'étant  que  des  formes  de 
l'impérialisme  rationnel,  de  la  préparation  et  de  l'organisation 
de  la  conquête.  Entre  toutes  les  nations  européennes,  Renan  est 
conduit  à  accorder  la  palme  de  la  sagesse  politique  à  l'Angle- 
terre, si  maltraitée  jadis  par  r Avenir  de  la  science.  Seule,  dit-il, 
cette  monarchie  a  su  porter  à  sa  perfection  le  type  du  gouverne- 
ment germanique,  tel  qu'il  vient  d'être  tracé  :  au  delà  de  la 
Manche,  la  féodalité  a  mûri  ses  fruits  les  plus  savoureux  qui  sont 
le  régime  parlementaire  et  le  principe  de  la  division  des  pou- 
voirs, La  France  au  contraire  a  dévié  du  droit  chemin,  surtout 


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856  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

depuis  Philippe  le  Bel.  Elle  est  alors  tombée  sous  Tinfluence  de 
légistes,  imbus  des  principes  du  droit  romain.  Puis,  vers  le 
temps  de  la  Renaissance,  elle  a  prêté  Toreille  à  ces  publicistes 
italiens  qui,  dociles  aux  leçons  de  Tantiquité  ressuscitéc,  reve- 
naient les  uns  à  l'abstraction  démocratique,  les  autres  à  Tabso- 
lutisme  césarien. 

C'est  cette  dernière  doctrine  qui  l'emporta  tout  d'abord  en 
France,  et  eut  pour  expression  parmi  nous  la  monarchie  de 
Louis  XIV,  «  sorte  d'imitation  d'un  idéal  sassanide  ou  mongol, 
qui  doit  être  tenu  pour  un  fait  contre  nature  dans  l'Europe  chré- 
tienne. Le  moyen  âge  Teût  excommunié,  ce  despote  de  TOrient, 
ce  roi  antichrétien  qui  se  proclamait  seul  propriétaire  de  son 
royaume,  disposait  des  âmes  comme  des  corps,  et  anéantissait 
tous  les  droits  devant  l'orgueil  sans  bornes  que  lui  inspirait  le 
sentiment  de  son  identification  avec  l'État.  »  Hélas!  poursui»^  t 
Renan,  une  fois  la  notion  de  l'État  déchaînée,  on  ne  compte  plu^  ^s 
avec  elle  :  Richelieu,  Louis  XIV,  la  Révolution  et  TEmpire  s^  ^e 
tiennent  et  s'enchaînent  sans  solution  de  continuité.  Par  1-  ^a 
Révolution,  le  monde  moderne  revenait  aux  erreurs  de  Tanti^Ej. 
qui  té,  et  la  liberté  eût  été  perdue  pour  toujours  si  le  mouve^^s- 
ment  qui  entraînait  la  France  vers  la  conception  despotique  J^^3e 
l'État  fût  devenu  universel. 

Par  bonheur,  la  Révolution  ne  fut  pas  un  fait  général.  L^i^bs 
pays  où  dominait  l'élément  germanique  (1),  et  auxquels  le  r-^^. 
gime  administratif  et  militaire  de  la  France  était  insupportable,  ^ 
cabrèrent  et  firent  la  Restauration.  Ils  «  rajnenèrent  la  France  à  ta 
pure  notion  de  la  royauté  dont  elle  s'était  écartée  depuis  des  siècln», 
et  qui,  il  faut  le  dire,  n'était  nullement  en  rapport  avec  quelques- 
uns  de  ses  instincts  les  plus  secrets.  »  Nous  avons  vu  Renan  dé- 
fendre la  tradition  germaniste  de  la  conquête  franque  contre  les 
attaques  de  Sacy  :  il  prend  ici  position  pour  défendre  la  légitimité 
bourbonienne  contre  Guizot,  l'avocat  de  la  monarchie  de  Juillet, 

Il  est  impossible  de  n'être  pas  frappé  une  fois  de  plus,  à  cette 
occasion,  de  l'identité  qui  se  révèle  entre  ces  vues  et  celles  que 
Gobineau  avait  développées  dans  son  Essai  sur  T  inégalité  des  races. 
Les  traditionalistes  et  néomonarchistes,  qui  se  sont  groupés  ré- 
cemment pour  tenter  un  effort  théorique  curieux,  ont  pu  puiser 
à  pleines  mains  dans  ces  pages  hardies  et  spécieuses  ;  elles  ren- 

(1)  Questions  contemporaines,  p.  19. 


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l'impérialisme   germaniste    dans   l'œuvre   de  RENAN.  857 

ferment  l'essence  du  gobinisme,  allégé  de  la  conclusion  pessi- 
miste qui  fera  toujours  tort  à  cette  dernière  doctrine,  aux  yeux 
des  hommes  d'action,  parce  qu'ils  doivent  renoncer  à  appuyer 
sur  elle  leurs  espoirs  d'avenir. 

Dans  les  origines  toutes  germaniques  de  la  Restauration,  con- 
tinue Renan,  on  aperçoit  sans  peine  le  principe  de  ses  défauts  et 
de  ses  avantages.  Elle  fut  un  retour  vers  le  régime  qui  convient 
le  mieux  aux  États  européens  :  mais  un  retour  inintelligent,  et 
antipathique  .à  la  France,  toujours  dominée  par  ses  idées  de  sou- 
veraineté du  peuple,  et  par  ses  goûts  militaires  :  trop  avide  des 
«  émotions  de  la  caserne,  »  écrivait  peu  auparavant  Gobineau.  Et 
il  est  certain  que  le  comte  de  Boulainvilliers  eût  acquiescé  de 
tout  son  cœur  aux  conclusions  de  ces  deux  disciples  à  la  fois  si 
respectueux  du  droit  monarchique  héréditaire,  et  si  fermes  contre 
les  empiétemens  d'une  royauté  oublieuse  de  ses  origines  contrac- 
tuelles. Voici  en  outre  quelques  observations  que  ce  fils  des 
preux  de  la  conquête  avait  le  premier  formulées  jadis  et  que 
son  continuateur  répète  à  sa  suite.  La  noblesse,  dont  le  rôle  est 
de  limiter  la  royauté  et  d'empêcher  le  développement  exagéré 
de  l'idée  de  l'État,  a  constamment  manqué  à  ce  devoir  parmi 
nous.  Depuis  le  xiv®  siècle,  «  servir  le  roi  »  fut  pour  elle  le  mot 
d'ordre  suprême  :  or,  c'est  là  une  erreur  néfaste,  puisque,  s'il  ne 
s'agit  que  de  servir,  il  n'y  a  pas  besoin  de  nobles  pour  cela.  Et 
les  «  indépendances  de  position  »  doivent  avoir  au  moins  cet 
avantage  que  les  places  élevées,  se  transmettant  de  père  en  fils, 
leur  titulaire  est  dispensé  de  suivre,  pour  y  parvenir,  ces  pé- 
nibles chemins  où  chacun  laisse  une  partie  de  sa  fierté,  quand 
il  n'y  laisse  pas  une  partie  de  son  honneur. 

Dans  son  Essai  sur  r inégalité ^  Gobineau  fixait,  lui  aussi,  au 
XIV®  siècle  l'heure  fatale  où  les  inspirations  germaniques  cé- 
dèrent la  place  aux  influences  romaines  dans  le  cœur  des  nobles 
de  conquête.  Tandis  que  le  féodal  anglais  restait  plus  fidèle  à  sf^s 
origines,  «  le  gentilhomme  français  fut  au  contraire  sommé  de 
reconnaître  que  les  obligations  strictes  de  l'honneur  Tastrei- 
gnaienià  tout  sacrifier  à  son  roi...  Cette  doctrine  n'était  en  réa- 
lité qu'un  placage  germanique  sur  des  idées  impériales  romaines. 
Sa  source,  si  Ton  veut  la  chercher  à  fond,  n'était  pas  loin  des 
inspirations  sémitiques,  »  qui  firent  les  despotes  de  l'Orient. 

On  peut  dire  sans  injustice,  conclut  Renan  de  son  côté,  que 
la  noblesse  a  été  le  vrai   coupable  de  notre  histoire.  Sous  la 


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858  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Restauration  y  elle  reprit  sans  retard  ses  néfastes  habitudes  de 
domesticité  servile  et  entraîna  son    souverain  aux  abimes  en 
flattant  ses  instincts  absolutistes  au  lieu  de  leur  résister.  —  La 
monarchie  de  Juillet  fut  le  fruit  de  ces  erreurs  ;  mais  la  France 
commit  une  nouvelle  faute  en  portant  au  trône  le  duc  d'Orléans. 
Il  fallait  déposer  Charles  X  en  1830,  puis  couronner  aussitôt  le 
Duc  de  Bordeaux.  Rien  de  plus  salutaire  en  effet  qu'une  minorité 
et  une  régence  pour  traverser  une  période  difficile.   Telle  fut 
Theureuse  inspiration  des  Anglais  lorsqu'ils  relevèrent  dans 
l'île  de  Wight  leur  roi  parjure,  Jean  sans  Peur,  et  proclamèrent 
à  sa  place  son  fils  mineur  Henri  III.  L'important  est  de  sauve- 
garder le  principe  d'hérédité,  de  faire  du  titre  royal  non  pas  une 
récompense  de  la  capacité  politique,  mais  une  simple  question 
d'état  civil.  Sinon,  la  personne  du  roi  prend  trop  d'importance. 
Un  vrai  monarque  constitutionnel  n'a  pas  besoin  d'avoir  une 
valeur  personnelle  :  il  est  même  bon  que  sa  situation  soit  peu 
enviable,  qu'il  joue  le  rôle  d'un  personnage  sacrifié.  —  Toutes 
ces  considérations,  inspirées  pour  la  plupart  par  quelques  épi- 
sodes de  l'histoire  d'Angleterre,  sont  un  peu  puériles  et  trop 
facilement  élevées  à  la  dignité  de  règles  générales  :  mais  elles 
sont  bien  caractéristiques  de  Tétat  d'esprit  de  leur  auteur. 

Nous  en  achèverons  la  peinture  en  considérant  un  instant,  par 
ses  yeux,  ce  u  poète  frivole,  docile  écho  des  erreurs  de  la  foule  » 
qu'il  oppose  avec  dédain,  dans  sa  conclusion,  à  l'austère  figure 
du  grand  homme  d'Etat  protestant  dont  il  commente  les  souve- 
nirs. Ce  poète  est  nommé  par  son  nom  quelques  pages  aupara- 
vant :  il  s  agit  de  Béranger,  alors  à  l'apogée  de  son  éphémère 
popularité.  Béranger  est  déclaré  coupable  d'avoir  créé  une  très 
perfide  combinaison  où  s'entremêlèrent  l'esprit  bourgeois,  le 
matérialisme  grossier,  et  le  goût  invétéré  du  despotisme,  pourvu 
qu'il  se  voile  d'une  apparence  patriotique.  Béranger,  véritable 
incarnation  du  romanisme  néfaste  et  impénitent  de  l'âme  fran- 
çaise, a  d'ailleurs  reçu  plus  longuement  les  verges  de  la  main  de 
notre  néo-féodal  à  propos  de  la  publication  du  Béranger  des 
familles,  au  cours  de  la  môme  année  1859.  Et  comme  l'étude  à^- 
Renan,  sur  la  Théologie  de  Béranger,  clôt  le  volume  intitulé  '- 
Questions  conteynpor aines,  qui  s'ouvre  par  l'article  sur  les  W- 
ynoires  de  Guizot,  le  lecteur  de  ce  livre  le  commence  et  l'achève 
sous  l'impression  du  germanisme  outré  qui  caractérise  cette  pé- 
riode de  la  pensée  de  l'auteur. 


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l'iMPÉRIAUSME    germaniste   dans    l'œuvre   de   RENAN.  859 

Renan  s'exprime  en  effet  sur  le  poète  de  Lisette  comme  pour- 
rait le  faire  un  Breton  fidèle  au  souvenir  de  la  duchesse  Anne, 
ou  même  un  étudiant  de  Gœttingen.  «  Quand  je  lus  pour  la  pre- 
mière fois  le  'chansonnier  national,  et  ce  fut  fort  tard,  dit-il  en 
propres  termes,  je  connaissais  peu  l'esprit  français.  »  Formule 
surprenante,  n'est-il  pas  vrai,  sous  la  plume,  d'un  membre  de 
l'Institut  de  France  !  11  ajoute  qu'il  en  ignorait  les  alternatives  de 
légèreté  et  de  pesanteur,  de  timidité  étroite  et  de  folle  témérité. 
Ce  qui  le  choqua  surtout,  à  titre  d'adepte  du  panthéisme  hégé- 
lien, ce  fut  le  Dieu  des  bonnes  gens.  «  La  naïveté  toute  bour- 
geoise de  cette  théologie  d'un  nouveau  genre,  écrit-il,  cette  façon 
de  s'incliner  le  verre  en  main  devant  le  Dieu  que  je  cherchais 
avec  tremblement  furent  pour  moi  un  trait  de  lumière.  »  A  cette 
lumière  inattendue,  Renan  discerne  mieux  «  l'incurable  niédio- 
crité  religieuse  de  ce  grand  pays...,  ce  qu'il  y  a  de  fatalement 
limité  dans  les  manières  de  voir  et  de  sentir  de  la  France,  » 
qui  a  conçu  à  sa  ressemblance  «  ce  dieu  de  grisettes  et  de  bu- 
veurs...^ ce  dieu  de  guinguettes  et  de  gens  attablés,  à  qui  Ion 
frappe  sur  l'épaule  et  qu'on  traite  en  camarade  et  en  bon  vivant,  » 
cette  théologie  roturière,  pour  tout  dire  en  un  mot.  Et  sa  répul- 
sion invincible  à  l'égard  de  Déranger  l'entraîne  à  dénigrer  en  sa 
compagnie  les  représentans  les  mieux  qualifiés  de  l'esprit  gau- 
lois. Voltaire,  dit-il,  n'est  pas  un  esprit  hardi  :  le  poète  de  la 
Pucelle  n'est  qu'un  esprit  léger.  Les  contes  de  La  Fontaine  sont 
licencieux,  tandis  que  les  récits  de  Boccace  et  de  l'Arioste  n'étaient 
que  charmans  :  et  c'est  sans  doute  parce  qu'il  avait  dépassé  la 
mesure  dans  la  licence  que  le  Champenois,  tombant  à  l'excès 
opposé,  devint  dévot  sur  le  tard.  Combien  n'a-t-il  pas  servi  à 
Henri  IV,  le  roi  bon  camarade,  d'être  un  libertin  de  cette  sorte, 
et  quant  au  curé  rabelaisien,  ce  type  affreux,  il  est  digne  de 
prêcher  dçs  paroissiens  avides  d'impiété  grivoise,  et  incapables 
de  tolérer  ime  religion  épurée. 

Ailleurs  (1),  c'est  la  Farce  classique  de  maître  Patelin  qui 
laisse  à  notre  délicat  une  impression  des  plus  tristes,  parce  qu'ij 
lui  semble  voir  l'esprit  gaulois,  si  plat  et  si  positif,  chassant 
vers  cette  époque  de  l'âme  française  tous  les  élémens  moraux 
que  l'alluvion  germanique  avait  déposés  parmi  nous  :  le  senti- 
ment  de   l'indépendance   individuelle^  la  grande  imagination, 

(1)  Essai»  de  erUique  »t  de  morale,  p.  307. 


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860  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

rhéroïsme  'chevaleresque.  En  efl'et,  nos  vieilles  épopées  du 
moyen  âge  sont  à  quelques  égards  germaniques  par  leur  inspi- 
ration. La  France,  où  mûrissaient  de  si  beaux  fruits,  était  un 
pays  dominé  par  la  grande  féodalité  germanique.  C'est  avec  le 
fabliau  que  commence  la  vraie  France  (1),.  et  ce  début  ne  pro- 
met guère  pour  l'avenir.  En  vérité,  Gobineau  n'a  point  parlé  plus 
amèrement  des  résurrections,  celto-gauloises  au  sein  de  la  race 
française  durant  le  cours  du  moyen  âge  ! 

Passagères  humeurs  au  surplus  !  bouderies  d'amoureux  peut- 
être  !  Nous  allons  les.  voir  écartées  bientôt  par  le  danger  de  la 
patrie! 

VI 

Ce  ne  fut  pas  toutefois  sans  quelque  délai.  Le  bruit  du  cano^  ^n 
de  Sadowa  n'inquiéta  pas  de  façon  très  sensible  ces  excessivcm^îs 
sympathies  allemandes  de  Renan  et  sa  philosophie  germanisi^s-ie 
de  l'histoire.  Il  faudra  plusieurs  années,  des  épreuves  autrenie^^it 
pénibles  à  notre  amour-propre  national,  mainte  hésitation  et 

maint  retour  de  sa  part,  pour  le  montrer  enfin  détaché  des  co^^ 
viciions  de  son  âge  viril,  revenu  à  là  foi  démocratique  de  :s«i 
première  jeunesse. 

Pourtant  la  préface   des  Questions  contemporaines  donne      è, 
penser  que  les  événemens  de  Bohême  ont  été  médités  par  l'a^j- 
teur  sans  amener  un  changement  radical  dans  ses  vues.  Ce  n'es/ 
point,  écrit-il,  Tinstituteur  primaire  qui  a  vaincu  a  Sadowa,  comme 
le  disent  les  esprits  superficiels.  C'est  la  verlu  germanique,  le 
protestantisme  éclairé,  Luther,  Kant,  Fichte,  Hegel  :  c'est  l'esprit 
politique  qui  s'appuie  sur  cette  ferme  philosophie  de  la  vie.  11 
ajoute  :  «  Le  pays  qui  supporte  le  droit  divin  sans  honte  et  l'inégaUté 
des  classes  sans  envie,  le  pays  qui  ne  songe  pas  à  se  soulever 
contre  sa  dynastie  nationale  est  le  plus  vertueux,  le  plus  éclairé 
et  linira  par  devenir  le  plus  libre.  »  Et  voici  l'ébauche,  déjà  très 
rcconnaissable,  d'une  philosophie  de  la  force  que  nous  verrons 
se  préciser  davantage  par  la  suite  dans   Id  pensée  de  Renan  : 
«  La  guerre  des  temps  modernes  étant  devenue  un  problème 
scientifique  et  moral,  une  all'aire  de  dévouement  et  d'industrie 
savante,  est  en  somme  un  bon  critérium  de  ce  que  vaut  une  race. 

(1}  Mélanges  d' histoire  et  de  voyages,  p.  496. 


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LJMPÉRIALÏSMG   GERMAMSTE    DANS    L  ŒUVRE  DE   RENAN.  861 

Le  perfectionnement  des  armes,  qui  est  une  des  mille  applica- 
tions de  la  science,  mettra  de  plus  en  plus  la  force  entre  les 
mains  de  la  raison,  qui  maîtrise  la  matière.  »  Ne  passe-t-il  pas 
dans  ces  lignes  comme  une  première  vision  des  surhommes 
savans,  bardés  de  fer  et  armés  d'explosifs  tonitruans,  qui  hante- 
ront les  Dialogues  philosophiques? 

Toutefois,  avant  que  cette  conception  d'impérialisme  théo- 
rique pur  eût  achevé  de  mûrir  dans  Tesprit  fécond  do  Renan,  il 
s'abandonna  pour  quelque  temps  à  une  inspiration  fort  diffé- 
rente, antagoniste  même,  et  qui  arrôta  donc  pro^^soirement  le 
développement  de  sa  rivale.  Toujours  attentif  au  mouvement 
intellectuel  chez  nos  voisins  d'outre-Rhin,  il  lut  probablement 
Schopenhauer,  et  certainement  la  Philosophie  de  C Inconscient 
de  Hartmann.  Son  tempérament  romantique  fut  séduit  par  les 
effusions  de  mysticisme  bouddhique  que  ce  lieutenant  prussien 
en  réforme  amalgamait  tant  bien  que  maKaux  vigoureux  ensei- 
gnemens  de  Hegel.  Il  saluait  avec  joie,  comme  une  tentative 
qu'il  avait  souvent  appelée  de  ses  vœux,  cet  effort  suprême  de  la 
mystique  philosophie  allemande  pour  s'adapter  aux  plus  récentes 
découvertes  des  sciences  de  la  nature  et  de  Thomme.  On  le  sait; 
les  deux  premiers  de  ses  Dialogues  philosophiques  ne  seront 
guère  qu'une  paraphrase  exquise,  et  souverainement  séduisante 
de  la  pensée  de  Hartmann. 

On  discerne  déjà  quelques  traits  de  cette  influence  latente 
dans  l'étude  sur  la  «  Monarchie  »  constitutionnelle  en  France,  qui 
parut  dans  la  Revue  des  Deux  Mondes  du  1°"^  novembre  1869.  Le 
germanisme,  toujours  bien  reconnaissable,  de  l'auteur,  se  fait 
T)lus  souple  et  plus  indulgent  au  présent  de  la  France  qui  va 
connaître  les-  douceurs  de  l'Empire  libéral.  Peut-être,  après 
tout,  nos  maux  actuels  sont-ils  une  expiation  temporaire  des 
fautes  de  la  Révolution.  Renan  ne  voudrait  décourager  personne 
en  cette  heure  d'espérance.  Fa/a  viam  inveniant,  écrit-il  avec 
honhomie.  Le  «  défi  étrange  »  que  la  France  a  joté  à  toutes  les 
lois  de  l'histoire  depuis  près  d'un  siècle  peut  encore  tourner 
son  honneur. 

Cette  condescendance  inaccoutumée  ne  l'empêche  pas  de  ré- 
sumer à  grands  traits  sa  philosophie  germaniste  de  l'histoire. 
11  montre  une  fois  de  plus  l'Angleterre,  devenue  le  seul  pays 
véritablement  libre  en  Europe,  pour  avoir  su  respecter  les  tra- 
ditions féodales^  et  la  France  entravée  dans    son jf essor   pour 


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862  V     REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

avoir  accepté  la  superstition  de  Tesprît  classique  et  de  Tétatisme 
antique.  Il  proclame  Texcellence  de  Thérédité  noble,  les  dangers 
de  Tathéisme  et  de  l'irréligion,  l'avantage  de  posséder  une 
dynastie  nationale.  Il  s'attendrit  sur  le  sort  de  cette  grande 
royauté  capétienne,  qui  vivait  jadis  comme  une  véritable  reli- 
gion dans  l'âme  populaire  :  religion  née  à  Saint-Denis,  consa- 
crée à  Reims  par  le  concert  des  évoques,  possédant  ses  rites,  sa 
liturgie,  son  ampoule  sacrée,  son  oriflamme,  ses  saints  tels  que 
Jeanne  d'Arc.  Il  stigmatise  de  nouveau  l'attentat  préparé  par 
Louis  XIV  contre  les  libertés  germaniques,  l'insuffisance  du 
titre  royal  de  Louis-Philippe.  Il  voit  dans  le  mouvement  de  1848 
l'œuvre  d'une  minorité  turbulente,  un  gouvernement  que  la 
France  accepta  sans  y  croire,  sournoisement,  et  bien  décidée  à 
lui  être  promptement  infidèle. 

Et,  revenant  à  sa  thèse  favorite  sur  le  bienfait  de  la  monar- 
chie légitime,  il  a  cette  phrase  qu'on  croirait  traduite  littérale- 
ment de  l'allemand  :  «  De  telles  royautés  ne  sont  fondées  que 
par  la  particulière  dureté  et  hauteur  de  la  race  germanique  aux 
époques  barbares  et  inconscientes,  où  l'oubli  est  possible  et  où 
l'humanité  vit  dans  ces  ténèbres  mystérieuses  qui  fondent  le 
respect.  »  Enfin  sa  conclusion  est  une  fort  brillante  variation  sur 
le  thème  de  la  force  souveraine.  Il  est  inexact,  écrit-il,  de  dire 
avec  les  théoriciens  égalitaires  du  suflFrage  universel  :  «  Comp- 
tons-nous avant  de  nous  battre,  pour  voir  de  quel  côté  est  la 
force.  »  Car  la  minorité  peut  être  plus  énergique,  plus  versée 
dans  le  maniement  des  armes  que  la  majorité.  «  Nous  sommes 
vingt,  vous  êtes  un,  dit  le  suffrage  universel  :  cédez,  ou  nous 
vous  forçons.  —  Vous  êtes  vingt,  mais  j'ai  raison,  et,  à  moi  seul, 
je  peux  vous  forcer.  Cédez,  dira  l'homme  armé.  » 

La  Force  allait  peser  bientôt  sur  les  destinées  de  la  France, 
non  pas  à  titre  d'argument  sans  réplique  entre  les  mains  d'un 
parti  politique  sans  scrupules ,  mais  sous  la  figure  odieuse  de 
l'invasion  étrangère..  Un  an  après  l'article  optimiste  de  1869, 
l'empereur  libéral  était  prisonnier  du  roi  de  Prusse,  et  l'homme 
armé  était  sous  les  murs  de  Paris.  Nous  verrons  quelle  influence 
exerça  sur  la  philosophie  historique  de  Renan  ce  triomphe  inat- 
tendu du  germanisme,  enfin  descendu  des  hauteurs  de  la  théorie 
pour  aborder  le  terrain  solide  des  faits. 

Ernest  Sbillièbb. 


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LES 

TMVAUX  DU  MÉTROPOLITAIN 


ET 


L'HISTOIRE  GÉOLOGIQUE  DE  PAWS 


La  science  et  l'industrie  ont  une  origine  commune  :  l'homme 
utilisa  immédiatement  sa  première  connaissance  des  choses  pour 
la  satisfaction  de  ses  besoins  matériels  et,  par  un  instinct  tout 
aussi  irrésistible  que  la  nécessité  de  se  nourrir,  chercha  à  s'en 
fournir  à  lui-même  une  explication. 

A  peine  distincts  l'un  de  l'autre  à  leurs  débuts,  ces  deux  ra- 
meaux industriel  et  scientifique  de  l'activité  humaine  sont  des- 
tinés fatalement  à  réagir  mutuellement  l'un  sur  l'autre.  L'in- 
dustrie demande  à  la  science  un  guide  sûr  dont  l'intervention  se 
traduit  invariablement  par  une  augmentation  de  bénéfices  et, 
réciproquement,  la  science  reçoit  de  l'industrie  des  matériaux 
de  travail  et  jusqu'à  des  sujets  de  recherches  qui  contribuent 
efficacement  à  l'extension  de  ses  progrès. 

Il  n'y  a  guère  d'industrie  chimique  qui  n'ait  procuré,  daiii* 
ses  résidus,  des  matières  imprévues  dont  les  laboratoires  ont 
tiré  parti  pour  le  développement  de  la  science  pure.  L'iode,  le 
brome,  ont  été  retirés  des  déchets  des  salines  et  des  salpêtrières  ; 
une  série  de  métaux  rares  se  sont  trouvés  inopinément  concen- 
trés dans  les  produits  latéraux  de  l'extraction  du  platine,  du 
plomb  et  d'und  foule  d'autres  corps. 

En  retour,  la  chimie  de  laboratoire  met  à  la  disposition  du 
praticien  des  notions  convertibles  en  procédés  nouveaux  :  l'in- 


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LES   TRAVAUr  DU    MÉTROPOLITAIN.  863 

Désandrouin,  du  percement  du-Saint-Gothard  ipav  Stappf,  du 
forage  du  puits  de  Grenelle  par  Mulot,  sont  restés  célèbres  dans 
ce  genre. 

Je  sais  bien  qu'il  peut,  ici  comme  partout,  y  avoir  des  mé- 
comptes tels  que  ceux  qui  se  sont  produits  dans  le  tunnel  de 
Meudon  près  de  Paris  et  dans  l'immense  percée  du  Simplon  :  on 
peut  rencontrer,  au  cours  des  travaux  les  mieux  préparés,  des 
circonstances  imprévues.  C'est  que  nous  ne  sommes  qu'au 
début  de  nos  études,  et  que  des  quantités  de  traits  de  la  structure 
du  globe  nous  ont  jusqu'ici  échappé.  En  outre,  les  lois  natu 
relies  sont  infiniment  compliquées  et  la  disposition  instinctive 
qui  nous  porte  à  les  simplifier,  pour  leur  donner  une  forme 
quasi  géométrique,  est  une  cause  fréqiu?rite  d'erreurs.  Et  c'est 
pour  cela  que,  malgré  ces  insuccès  dai Heurs  exceptionnels,  la 
géologie  continuera  de  guider  l'industrie  dans  les  grands  travaux 
dont  le  sol  est  le  théâtre,  et  que,  de  leur  côté,  ces  travaux  conti- 
nueront à  augmenter  le  nombre  des  notions  scientifiques  acquises. 

Or,  voilà  précisément  le  double  résultat  qui  vient  d'être  réa- 
lisé au  cours  de  la  construction  du  chemin  de  fer  métropoli- 
tain, cette  dernière  transformation,  et  la  plus  remarquable,  depui* 
longtemps,  de  la  Ville  de  Paris. 

La  région  que  recouvre  le  «  pavé  de  Paris  »  a  été  soumise 
dès  l'origine  de  la  cité,  de  la  part  de  ses  habitans,  à  des  rema- 
niemens  incessans,  et  certaines  portions  en  ont  été  artificielle- 
ment supprimées  d'une  façon  complète.  Telles  sont  les  assises 
désignées  sous  le  nom  de  marnes  de  Saint-Ouen  qui  ont  été  en- 
levées à  la  surface  de  la  plaine  Monceau,  afin  de  mettre  à  peu 
près  au  môme  niveau  toutes  les  voies  du  quartier.  La  même 
soustraction  s'opéra  aux  dépens  d'une  partie  de  la  montagne 
Sainte-Geneviève  lorsque  furent  percés  le  boulevard  Saint-Micliel 
et  la  rue  Monge  et  aux  dépens  de  la  Butte  des  Moulins,  quand 
on  ouvrit  l'avenue  de  l'Opéra.  Dans  ces  différens  cas,  la  science 
eut  à  faire  des  découvertes  intéressantes.  On  peut  voir  au  Mu- 
séum les  restes  d'un  animal  fossile,  le  Pernatherium,  trouvé 
justement  dans  les  couches  dont  l'ablation  précéda  la  construction 
de  l'église  Saint- Augustin. 

Pourtant,  c'étaient  là  des  travaux  très  locaux.  Le  tracé  du 
Métropolitain  y  vient  ajouter  un  ensemble  très  vaste.  On  ne 
s^étonnera  pas,  d'après  ce  qui  précède,  que  des  notions  bien  plus 
importantes  en  soient  immédiatement  résultées. 

Toxs  XXXV.  —  1906.  55 


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866  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Dans  toutes  les  formations  géologiques  intéressées,  des  échan- 
tillons ont  été  prélevés  avec  le  plus  grand  s(>iii  et  déposés  dans 
les  collections  du  Jardin  des  Plantes  où  elles  sont  tenues  à  la 
disposition  des  naturalistes  qui  désirent  les  étudier.  M.  Auguste 
Dollot,  correspondant  du  Muséum,  à  qui  sont  dues  la  plupart  db 
ces  récoltes  précieuses,  leur  a  donné  une  valeur  plus  grande  en 
en  présentant  les  particularités  principales  sous  la  forme  de 
grandes  coupes  qui  nous  donnent  maintenant  d'un  seul  coup 
d'oeil  une  représentation  scrupuleusement  exacte  de  la  structure 
souterraine  de  Paris.  Grâce  à  ces  belles  recherches,  nos  descen- 
dans  auront  un  témoignage  palpable  et  un  souvenir  permanent 
de  toute  une  régior  destinée  à  disparaître  totalement,  puis- 
qu'elle doit  sans  aucun  toute  être  remplacée  en  tous  ses  points 
par  des  substructions  aruQcielles. 

La  situation  géographique  de  Paris  est  telle  que  les  travaux 
du  Métropolitain  conduisent,  malgré  leur  profondeur  relative* 
ment  si  faible,  à  des  considérations  d'un  intérêt  général. 

Remarquons  avant  tout,  en  nous  reportant  par  la  pensée  à 
l'époque  où  la  grande  ville  a  commencé  à  se  développer  et  à 
prendre  de  Timportance,  qu'il  était  décisif  pour  elle  de  posséder, 
dans  son  propre  sous-sol,  tous  les  matériaux  indispensables  à  la 
construction  et  à  rembellissement  d'une  cité. 

A  cet  égard,  les  choses  sont  naturellement  arrangées  dans 
notre  région  d'une  manière  si  profitable  qu'on  pourrait  les  croire 
agencées  à  plaisir.  A  côté  Tune  de  l'autre,  et  dans  des  situa- 
tions facilement  accessibles,  se  trouvent  de  volumineuses  accu- 
mulations d'une  argile  propre  à  faire  les  tuiles  et  les  briques, 
les  tuyaux  de  conduite  et  les  tuyaux  de  cheminées  ;  de  pierre  à 
bâtir  de  toutes  les  variétés  fournissant,  suivant  les  cas,  des 
moellons  ou  des  pierres  de  taille,  avec  toutes  les  qualités  di- 
verses que  les  entrepreneurs  les  plus  exigeans  peuvent  désiror  ; 
de  sables  souvent  purs  comme  du  cristal  de  roche  en  poussière, 
parfois  chargé  de  fer  ou  d'argile,  ou  d'autres  substances,  en 
tous  cas  tout  à  fait  convenables  pour  la  préparation  des  mortiers  ; 
de  pierres  meulières  aussi  légères  que  résistantes,  procurant 
des  constructions  d'une  solidité  à  toute  épreuve,  comme  en  té- 
moignerait au  besoin  le  mur  des  fortifications  ;  enfin  de  pierre  à 
plâtre  qui  constitue  la  merveille  dans  la  série  et  qui  contient  le 
secret  môme  de  l'ancienne  réputation  de  Paris. 

Avec  le  plâtre  en  effet,  Paris  a  toujours  disposé^  Bon  seule- 


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LES   TRAVAUX   DU   MÉTROPOLITAIN.  867 

ment  d'une  matière  conjonctive  d  un  emploi  commode  et  d'ime 
solidité  parfaite,  mais  encore  d*un  revêtement  qui  fait  dispa- 
raître toutes  les  irrégularités  des  matériaux  mis  en  œuvre  et 
permet  d'embellir  économiquement  les  constructions.  Le  plâtre 
de  Paris  est  si  universellement  estimé  qu'on  l'exporte,  jusqu'aux 
États-Unis. 

Avant  le  perfectionnement  des  moyens  de  transport  qui  per- 
mettent de  charrier  sur  tout  le  territoire  des  matériaux  prove- 
nant de  Lorraine  ou  de  Bourgogne,  des  environs  de  Caen  ou  des 
environs  de  Grenoble,  on  se  figure  ce  que  devait  être  une  ville 
comme  Paris,  disposant  de  tous  les  élémens  archi tectoniques,  en 
face  de  localités  conmie  Londres,  qui  devait  se  contenter  des 
briques  fabriquées  avec  ses  argiles,  ou  comme  Clermont-Ferrand, 
bâti  de  blocs  de  lave,  impossibles  à  tailler,  difficiles  à  réunir, 
ou  comme  Brest,  fait  de  granit  rebelle.  On  s'imagine  comment 
l'attrait  des  constructions  de  la  capitale,  alors  si  correctes  par 
comparaison,  devait  s'ajouter  à  ses  autres  causes  de  succès. 

Et  c'est  dans  le  même  ordre  d'idées,  qui  nous  ramène  d'ail- 
leurs aux  points  de  vue  mêmes  d'où  nous  sommes  partis,  qu'il 
faut  ajouter  que  si  Paris  a  reçu  de  la  géologie  de  son  sol  des 
avantages  si  grands  qu'une  portion  de  sa  prospérité  peut  légiti- 
mement lui  être  rapportée,  —  Paris,  en  échange,  a  été  le  berceau, 
et  toujours  à  cause  de  son  sol,  d'un  très  grand  nombre  de  pro- 
grès purement  scientifiques. 

C'est  à  Paris,  par  exemple,  que  Guettard,  le  propre  maître  de 
l'immortel  Lavoisier,  a  réalisé  le  premier  cette  idée  si  riche  en 
applications,  de  représenter  sur  la  carte  géographique  la  consti- 
tution du  sol  en  chaque  point.  Dès  sa  première  tentative,  il  a 
ainsi  mis  en  évidence  que  Paris  réside  en  un  véritable  centre 
géologique,  en  un  point  autour  duquel  les  élémens  terrestres 
sont  nettement  coordonnés,  et  tellement  que,  bien  plus  tard,  Élie 
de  Beaumont  et  Dufrénoy  seront  autorisés  à  faire  de  la  capitale 
l'un  des  «  pôles  géologiques  »  de  la  France  entière. 

C'est  à  Paris,  et  en  raison  même  des  caractères  des  terrains 
qui  le  supportent,  que  Cuvier  a  fondé  la  paléontologie  :  nos  lec- 
teurs savent  l'histoire  des  carrières  de  Montmartre.  C'est  encore 
à  Paris  que  le  collaborateur  de  Cuvier,  Alexandre  Brongniart, 
a  trouvé  la  localisation,  à  des  niveaux  géologiques  parfaitement 
déterminés,  de  corps  fossiles  spéciaux.  A  Paris  également  est 
née  la  paléontologie  végétale,  grâce  aux  travaux  d'Adolphe  Bron- 


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8B8  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

gniart;  et  c'est  à  Paris  enfin  que  fut  formulée,  par  Constant  Pré- 
vost, la  doctrine  féconde  entre  toutes,  dite  dés  causes  actuelles. 
C'est  plus  qu'il  n'en  faut  pour  montrer  que  la  région  de  Paris 
se  signale  à  l'attention  des  curieux  de  la  philosophie  naturelle 
par  des  titres  aussi  sérieux  que  variés,  et  la  remarque  doit  rendr/ 
tout  spécialement  dignes  de  considération  les  études  dont  sa 
constitution  géologiaue  peut  ôtre.robjet.  • 

I 

Avant  tout,  les  travaux  du  Métropolitain  témoignent  de  l'ac- 
tivité exln^me  avec  hiquelle  nos  pères  ont  remanié  le  sol  de 
Paris.  11  n'y  a  guère  de  points  de  la  surface  qui  ne  soit  complè- 
tement fouillé,  creusé  et  remblayé  et  parfois  sur  une  échelle  con- 
sidérable. ' 

Tout  l'ancien  Paris  est  sorti  des  catacombes  à  l'état  de  moel- 
lons et  de  pierres  de  taille;  les  parcs  de  Montsouris  et  des 
Bultes-Chaumont  sont  de  vieilles  carrières  qu'on  a  eu  la  bonne 
idée  de  transformer  en  élégans  jardins,  au  lieu  de  les  combler 
pour  y  construire  des  maisons.  Enfin  les  quartiers  les  plus  cor- 
rects sont  établis  sur  des  points  naguère  bouleversés  par  les 
exploitations  et  où  toute  la  surface  du  terrain  a  été  artificielle- 
ment rapportée. 

Grâce  au  Métropolitain,  on  peut  admirer  l'ampleur  avec 
laquelle  la  pierre  à  plâtre  a  été  extraite  tout  le  long  des  boule- 
vards extérieurs  du  Nord  de  Paris.  Sur  les  boulevards  Roche- 
chouart,  Barbes  et  de  la  Chapelle,  jusqu'à  la  place  de  la  Nation, 
le  tracé  de  la  voie  ferrée  a  traversé  les  vestiges  de  carrières  dont 
les  dimensions  sont  parfois  énormes.  Par  exemple,  sous  le  bou- 
levard de  la  Chapelle,  c'est  sur  une  longueur  de  pins  de 
300  mètres  que  les  couches  ont  été  entaillées  le  long  d'escarpe- 
méns  de  12  mètres  de  hauteur,  au  travers  de  lits  de  gypse  mar- 
neux intéressans  par  comparaison  avec  les  variétés  exploitées 
aujourd'hui.  Au  boulevard  Barbes,  les  remblais  sont  également 
gigantesques,  et  on  retrouve,  au-dessous  d'eux,  le  profil  très  bien 
conservé  des  escarpemens  abandonnés  par  les  anciens  ouvriers. 
Dans  la  rue  de  Meaux,  non  loin  de  l'hôpital  Saint-Louis,  on  a 
recoupé,  à  une  dizaine  de  mètres  sous  le  pavé,  des  galeries 
d'exploitation  soigneusement  remblayées  à  ime  époque  inconnue 
mais  selon  la  méthode  encore  en  usage.  C'est  le  pendant  exact 


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LES   TRAVAUX   DU   MÉTROPOLITAIN.  869 

des  galeries  retrouvées  au  Sud  de  Paris  le  long  du  boulevard 
Saint-Jacques,  mais  qui  sont  percées  dans  le  calcaire  grossier 
ou  pierre  à  bâtir  et  se  rattachent  directement  au  réseau  des 
catacombes. 

A  quelle  époque  remontent  les  débuts  de  ces  ouvrages  ?  C'est 
ce  qu'il  n'est  pas  facile  de  préciser  ;  on  sait  seulement  que  beau- 
coup d'entre  eux  se  sont  continués  jusqu'au  xvni®  siècle  et  môme 
jusqu'au  commencement  du  xix«  sièc.le. 

A  côté  des  vieux  travaux  d'exploitation  minérale,  les  tracés 
du  chemin  de  fer  métropolitain  ont  rencontré  des  remblais 'des- 
tinés à  faire  disparaître  des  inégalités  du  terrain  et  à  favoriser 
ainsi  l'extension  progressive  de  la  cité. 

Par  exemple,  place  de  la  République,  et  dans  les  régions 
circonvoisines,  on  rencontre  immédiatement  sous  le  pavé,  et 
avec  plusieurs  mètres  d'épaisseur,  les  remblais  dont  furent  com- 
blés les  fossés  qui  bordaient  la  ville  au  temps  de  Charles  V, 
tout  le  long  du  boulevard  Saint-Martin.  L'ancienneté  de  ces  tra- 
vaux est,  comme  où  voit,  tout  h  fait  relative  et,  au  point  de  vue 
géologique,  on  serait  porté  à  croire  qu'elle  ne  compte  pas.  Cepen- 
dant, elle  suffit  pour  que  des  phénomènes  chimiques  aient  réalisé 
la  production  d'effets  variés  et  spécialement  la  genèse  de  miné- 
raux bien  imprévus. 

Les  eaux  infiltrées  dans  la  terre,  chargée  des  impuretés  rési- 
duelles de  la  surface,  sont  venues  agir,  lentement  mais  sans 
relâche,  sur  la  substance  des  remblais  :  ceux-ci  étaient  surtout 
composés  de  débris  de  vieux  plâtras  provenant  des  démolitions. 
On  sait  que  le  plâtre  est  du  sulfate  de  chaux,  c'est-à-dire  une 
matière  contenant  du  soufre.  Sous  l'influence  des  corps  orga- 
niques en  dissolution  ou  en  suspension  dans  les  suintemens 
aqueux,  vraisemblablement  sous  l'action  de  microbes  multipliés 
dans  ce  milieu  fétide,  les  plâtras  se  sont  décomposés  et  ils  ont 
donné  naissance  à  des  corps  sulfurés  très  divers,  reconnaissabtes 
à  l'odeur  de  bain  de  Barèges  qui  s'en  dégage.  En  môme  temps, 
et  ceci  est  encore  plus  remarquable,  ils  ont  mis  en  liberté  une 
notable  quantité  de  soufre  parfaitement  pur,  qui  a  cristallisé  de 
toutes  parts  et  qui  brillait  comme  du  diamant  aux  lueurs  des 
lampes  des  ouvriers. 

Ces  plâtras,  dont  l'accumulation  s'étend  sur  une  vaste  sur- 
face et  jusque  dans  la  rue  Meslay,  sont  si  sulfurifères  qu'ils  rap- 
pellent les  tufs  de  la  solfatare  de  Pouzzoles. 


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870  REVUE  DBS  DEUX  MONDES. 

La  réaction  d'où  le  soufre  résulte  et  qui  avait  déjà  été  signalée 
par  le  créateur  de  la  cristallographie,  l'illustre  abbé  Haûy,  sur 
cette  même  place  du  Château-d'Eau,  comme  on  l'appelait  alors, 
explique  la  production,  dans  le  sol  de  Paris,  de  filets  d'eaux  sul- 
fureuses dont,  malgré  leur  origine  plutôt  répugnante,  vu  le  rôle 
qu'y  jouent  les  eaux  vannes  et  même  les  exsudations  des  fosses 
d'aisance,  les  propriétés  thérapeutiques  ont  été  oflTertes  aux  ma- 
lades d'humeur  sédentaire,  comme  équivalant  dans  leur  effica- 
cité (ce  qui  est  dailleurs  bien  possible)  à  celles  d'Enghien  ou 
môme  à  celles  d'Aix  en  Savoie. 

Ajoutons  que  l'histoire  du  gisement  sulfureux  de  la  place  de 
la  République  a  été  singulièrement  élargie  par  les  trouvailles 
faites  au  cours  des  travaux  du  Métropolitain,  puisqu'ils  ont  mon- 
tré que  la  production  minérale  n'est  pas  localisée  dans  les  rem- 
blais artificiels  et  s'étend  au  contraire  aux  couches  sous-jacentes 
d'argiles  naturelles.  Celles-ci  constituaient  le  fond  du  fossé  et 
aussi  le  fond  du  «  marais  »  voisin,  qui  a  donné  à  tout  le  quar- 
tier le  nom  qu'il  porte  encore.  Elles  renferment  en  abondance 
des  fragmens  de  roseaux  et  d'autres  herbes,  brunis  maintenant 
mais  qui  verdoyaient  sous  Charles  V,  et  des  coquilles  de  lima- 
çons et  d'autres  mollusques  qui  vivaient  en  même  temps  et  qui 
ont  conservé  leurs  colorations  et  les  ornemens  de  leurs  tests, 
identiques  à  ceux  de  leurs  congénères  du  xx®  siècle. 

Or,  en  pleine  masse  de  ces  argiles  noires,  on  trouve,  comme 
dans  les  plâtras  eux-mêmes,  d'innombrables  géodes  de  soufre 
cristallisé  et  parfois  en  si  grande  abondance  qu'on  a  été  jusqu'à 
parler  de  la  «  soufrière  de  la  Place  de  la  République.  »  Ce  titre 
de  fait  divers  ne  fut  même  pas  sans  troubler  quelques  per- 
sonnes craintives  dont  la  catastrophe  de  la  Martinique  venait 
d'exciter  l  imagination. 

La  genèse  du  soufre  dans  \es  argiles  noires  doit  évidemment 
être  rattachée  à  l'extension  des  plâtras  au-dessus  d'elles  et  à  la 
petite  quantité  de  sulfate  de  chaux  qu'ils  ont  fournie  aux  infil- 
trations. Toutefois,  on  va  voir  que  ce  travail  chimique  a  été 
compliqué  dans  cette  singulière  localité  d'une  façon  aussi  im- 
prévue qu'intéressante. 

Il  se  trouve  que  l'un  des  lits  de  l'argile  qui  est  précisément 
recoupé  par  le  tunnel  du  Métropolitain,  est  criblé  de  minéraux 
blancs,  anguleux,  de  la  grosseur  d'un  grain  d'avoine  et  où  l'on 
retrouve,  jusque  dans  les  détails  les  plus  intimes,  la  forme  ca- 


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LES   TRAVAUX    DU   MÉTROPOLITAIN.  871 

ractéristique  de  ce  sulfate  de  strontiane  que  les  spécialistes  qua- 
lifient de  «  célestiue.  »  Ce  joli  nom  est  bien  justifié  par  les  belles 
variétés,  de  couleur  azurée,  provenant  des  célèbres  mines  de 
soufre  de  la  Sicile. 

A  Paris  toutefois,  les  cristaux  ne  sont  pas  bleus,  et  un  examen 
attentif  conduit  même  à  reconnaître  que,  si  la  forme  en  est  celle 
de  la  célestine,  la  composition  en  est  tout  autre  :  l'analyse  n'y 
montre  ni  soufre,  ni  strontiane,  mais  seulement  du  carbonate  de 
chaux.  Ces  échantillons  représentent  comme  des  moulages  na- 
turels par  du  calcaire  d'arrivée  plus  récente  de  la  célestine  dis- 
parue. C'est  là  un  exemple  de  ce  qu'on  appelle  une  «  épigénie.  » 

Le  travail  lent,  mais  incessant,  qui  s'accomplit  dans  la  masse 
des  roches,  dans  l'argile  noire  par  exemple,  dérive  d'abord  des 
suintemens  de  sulfate  de  chaux  venant  de  la  surface.  Cette  dis- 
solution prodigieusement  diluée  rencontre  en  quelques  points 
des  composés  solubles  aussi,  et  qui  contiennent  de  la  strontiane, 
matière  assez  rare  relativement  et  que,  cependant,  lea  analyses  dé- 
licates décèlent  dans  la  pierre  à  plâtre,  d'où  elle  provient  vrai- 
semblablement. Il  se  fait  alors  de  la  célestine,  mais  celle-ci,  qui 
est  complètement  insoluble, —  et  c'est  même  pour  cela  qu'elle  se 
produit,  —  se  dépose  au  fur  et  à  mesure  de  sa  production,  et  c'est 
'ainsi  que,  par  un  mécanisme  véritablement  merveilleux,  les 
particules  qui  se  précipitent,  au  lieu  de  rester  distinctes  les  unes 
des  autres  et  de  se  répartir  uniformément  dans  l'argile,  s'attirent 
mutuellement  et  viennent  se  réunir  en  certains  points  d'élection. 
En  outre,  elles  se  groupent  régulièrement  et  s'arrangent  dé  façon 
à  constituer  ces  édifices  sur  lesquels  les  mesures  géométriques 
trouvent  à  s'exercer  et  qu'on  appelle  des  cristaux. 

Les  cristaux  grossissent  peu  à  peu,  comme  grossissent  les 
grains  de  sel  qui  se  produisent  par  l'évaporation  de  l'eau  salée, 
mais  cette  fois  dans  des  conditions  que  l'insolubilité  de  la 
substance  rend  fort  différentes,  et  progressivement  ils  atteignent 
plusieurs  millimètres  de  longueur. 

Tout  cela,  comme  on  voit,  présente  le  sous-sol  comme  une 
région  d'une  prodigieuse  activité.  Toutefois  la  merveille  n'est 
pas  finie  encore,  car  à  un  moment  donné,  et  par  suite  de  cir- 
constances qui  nous  échappent,  les  conditions  du  milieu  sou- 
terrain se  modifient  complètement;  les  cristaux  cessent  do 
s'accroître  et  même,  bientôt,  ils  subissent  une  action  corrosive 
qui  les  dissout  et  r^met  en  circulation  leur  substance  consti- 


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s  REVUE   DES   DEUX   MONDES. 

Huante.  Soustraits  progressivement  h  la  pâte  argileuse  dans 
laquelle  ils  étaient  enchâssés,  ils  y  laissent  ^vide  Tespace  qu'ils 
remplissaient  et  qui  apparaît  à  Tétat  de  cavités  ayant  exactement 
leur  forme;  — ce  qui  suppose,  dans  le  réactif  inconnu  qui  inter- 
vient, autant  de  délicatesse  que  d'énergie. 

Enfin,  plus  tard  encore,  les  petites  chambres  ainsi  vidées  se 
sont  trouvées  toutes  préparées  pour  recevoir  les  incrustations  de 
calcaire  qui  composent  les  épigénies  et  qu'à  première  vue  on 
prendrait  pour  des  cristaux  ordinaires. 

On  peut  croire  d'ailleurs  que  la  célestine  n'a  pas  été  simple- 
ment dissoute,  mais  bien  plutôt  décomposée  et  sans,  doute  ré- 
duite (selon  l'expression  des  chimistes),  de  telle  sorte  que  c'est 
son  soufre  constitutif  qui  s'est  isolé  en  certaines  régions  de  l'ar- 
gile noire  pour  donner  naissance  aux  géodes. 

Nous  avons  insisté  sur  ces  réactions  chimiques  parce  qu'elles 
nous  révèlent  d'une  manière  particulièrement  sensible  l'intensité 
et  la  continuité  de  l'activité  qui  règne  dans  l'épaisseur  des 
couches  du  sol. 

Cette  vérité  fondamentale  de  la  science  de  la  terre,  dont  l'ad- 
mission est  de  nature  à  modifier  des  points  de  vue  admis  jus- 
qu'ici en  géologie,  se  trouve  en  môme  temps,  comme  on  le  voit, 
recevoir  un  appui  décisif  de  véritables  expériences  instituées  à 
leur  insu  par  les  Parisiens  du  temps  de  Charles  V  et  qui  exi- 
geaient des  siècles  de  durée  pour  donner  un  résultat  tangible. 

II 

D'une  région  à  l'autre  de  la  ville,  les  terrains  intéressés  par 
le  nouveau  réseau  varient  dans  de  très  larges  limites,  et  c'est  à 
cause  de  la  diversité  des  horizons  stratigraphiques  recoupés  que 
nos  études  vont  nous  procurer  les  élémens  d'une  véritable 
histoire  géologique  de  Paris. 

Pour  en  pouvoir  tirer  le  plus  grand  parti  possible,  nous  choi- 
sirons successivement  des  exemples  parmi  les  coupes  relevées 
dans  les  formations  de  plus  en  plus  anciennes.  Remontant  ainsi 
peu  à  peu  dans  le  passé,  aussi  loin  que  les  matériaux  d'étude 
nous  le  permettront,  il  nous  suffira  de  revenir  en  quelques 
mots  sur  nos  pas,  pour  concevoir  l'évolution  de  la  région  pari- 
sienne et  pour  expliquer  l'acquisition  successive  de  ses  différens 
caractères. 


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LES   TRAVAUX    DU   MÉTROPOLITAIN.  873 

Commençons  donc  par  un  coup  d'œil  sur  quelques  points  du 
réseau  où  l'ingénieur  a  dû  attaquer  ces  formations  superficielles 
qui  portent  le  nom  très  peu  compromettant,  faute  de  signi- 
fication, de  terrains  quaternaires.  Ce  sont  des  dépôts  relative- 
ment très  , récens  et  qui  même  se  soudent  fréquemment  de  la 
manière  la  plus  ménagée  avec  les  couches  en  voie  actuelle  d'édi- 
fication. 

A  Paris  leur  type  principal  est  appelé  «  diluvium  »  et  con-^ 
siste  en  placages  de  galets,  de  graviers,  de  sables  et  de  Hxnons 
abondans  surtout  dans  les  portions  basses  du  pays,  au  voisinage 
plus  ou  moins  immédiat  de  la  rivière.  Soiivent  ces  matériaux  ne 
se  distinguent,  par  aucun  caractère  de  structure  ou  de  forme;  de 
ceux  que  la  Seine  déplace  sous  nos  yeux,  et  Ton  ne  peut  douter 
que  leur  origine  ne  soit  rigoureusement  la  môme.  Pourtant,  il 
faut  reconnaître  que  leur  formation  remonte  à  une  date  reculée, 
comparée  aux  dates  historiques,  puisqu'on  trouve  dans  leur 
masse,  enfouies  comme  le  sont  actuellement  dans  le  lit  du  fleuve 
les  ossemens  des  animaux  qui  se  noient,  des  portions  du  sque- 
lette de  bêtes  qui  n'existent  plus  en  aucune  région  de  la  terre, 
comme  Téléphant  à  fourrure,  le  rhinocéros  à  narines  cloi- 
sonnées, le  cerf  à  bois  gigantesques,  ainsi  que  des  armes  et  des 
outils  en  usage  aux  temps  où  Thomme,  ignorant  encore  le? 
métaux,  se  servait  exclusivement  de  la  pierre. 

Parmi  les  localités  où  le  diluvium  a  été  attaqué  par  les  tra- 
vaux du  Métropolitain,  il  faut  citer  d'abord  la  place  de  la  Con- 
corde dans  le  prolongement  de  la  rue  de  Rivoli.'  Les  graviers, 
en  ce  point,  étendus  très  au-dessus  du  fleuve,  à  un  niveau  que 
celui-ci  ne  saurait  plus  atteindre  même  par  ses  plus  fortes  crues, 
ont  des  caractères  absolument  identiques  à  ceux  des  graviers 
actuels,  et  il  est  certain  qu'ils  ont  été  accumulés  de  la  même  ma- 
nière, par  un  cours  d'eau  ayant  le  même  volume,  ou  à  peu  près, 
et  la  môme  allure  que  la  Seine  contemporaine. 

.Les  échantillons  recueillis  de  ces  dépôts  nous  montrent  qu'il 
s'est  accompli  dans  leur  épaisseur,  depuis  le  moment  de  leur 
.constitution,  de  ces  phénomènes  de  transformation  sur  lesquels 
nous  venons  de  nous  arrêter,  et  parmi  lesquels  il  y  a  lieu  de 
mentionner  l'accumulation  progressive  du  minerai  de  manga- 
nèse qui  à  la  place  de  la  Concorde  teint  tout  le  gravier  en  noir 
profond.  , 

Sans  insister  sur  ce  noint,  nous  ajouterons  seulement  que 


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874  REVUE  DES   DEUX,  WOIS0ES. 

le  «  diluvium  »  se  révèle  comme  bordant  la  Seine,  à  droite  et  à 
gauche,  sur  une  grande  largeur  et  comme  accompagnant  égale- 
ment les  affluens  du  fleuve,  Bièvre,  rivière  de  TOpéra,  rivière  de 
la  rue  des  Saussaies  et  bien  d'autres,  dont  la  plupart  coulent 
maintenant  sous  terre,  et  oflFrent  des  particularités  en  rapport 
avec  les  modifications  très  amples,  subies  au  cours  des  temps  par 
les  méandres  de  la  Seine. 

On  est  frappé  de  l'énorme  lacune  strati  graphique  partout 
existante  entre  Tâge  quaternaire  des  graviers  et  Tâge  dit  éocène 
des  masses  sous-jacentes.  Toutes  les  formations  dépendant  des 
temps  qualifiés  de  miooène  et  de  pliocène  manquent  totalement, 
et  il  en  résulte  des  conséquences  très  curieuses. 

Il  faut  en  efi'et  admettre,  pour  rendre  compte  de  leur  absence, 
ou  bien  que  ces  formations  n'ont  jamais  existé  dans  la  zone 
aujourd'hui  parisienne,  ou  bien  qu'ayant  existé  elles  ont  été  ulté- 
rieurement supprimées  avant  l'extension  des  dépôts  quaternaires. 
Tout  à  l'heure,  le  diluvium  nous  faisait  remonter  à  un  moment 
où  les  rives  de  la  Seine  étaient  habitées  par  des  troupes  d'élé- 
phans  à  ifourn  re.  Nous  pouvons  nous  demander  maintenant 
quelles  conditions  avaient  précédé  celles-là. 

Les  documens  nouvellement  recueillis  nous  permettent  de 
penser  que  la  période  depuis  laquelle  la  région  de  Paris  est  con- 
tinentale, a  été  prodigieusement  longue.  Déjà  à  la  fin  des  temps 
tertiaires  la  vallée  de  la  Seine  était  difi'érenciée,  et  il  reste  encore 
çà  et  là  des  lambeaux  de  diluvium  de  cette  époque  renfermant 
des  débris  d'animaux  qui  ont  précédé  la  faune  quaternaire  et 
parmi  lesquels  figurent  les  grands  hippopotames,  qui  étaient 
éteints  déjà  quand  apparurent  les  mammouths  et  leurs  contem- 
porains. 

Depuis  lors,  la  pluie  a,  sans  relâche,  fait  son  œuvre  sur  le  sol 
et  elle  a  arraché  peu  à  peu,  et  d'une  façon  presque  occulte,  des 
épaisseurs  gigantesques  de  terrains  appartenant  à  des  niveaux 
tertiaires  qu'il  n'est  plus  possible  de  déterminer.  L'énergie  de 
cette  ablation  ne  saurait  non  plus  s'évaluer  avec  quelque  préci- 
cision,  et  il  faut  bien  nous  résigner,  au  moins  provisoirement,  à 
laisser  dans  le  vague  ce  qui  concerne  les  époques  comprises  entre 
les  temps  actuels  et  la  période  quaternaire  ancienne,  pour  laquelle 
les  documens  se  sont  conservés.  Du  reste,  n'oublions  pas  que 
leur  conservation  est  provisoire  :  si  le  pays  continue  longtemps 
encore  à  subir  le  régime  continental,  ses  portions  superficielles 


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LEB  TRAVAUX  DU  MÉTROPOLITAIN.  S7o 

disparaîtront  successivement  et  la  lacune  mentionnée  tout  à 
ITieure  ira  constamment  en  augmentant.  Déjà,  dans  l'enceinte 
de  Paris,  les  assises  désignées  sous  les  noms  de  meulières  de 
Beauce  et  de  sables  de  Fontainebleau  ont  presque  entièrement 
disparu  et  c'est  avec  un  intérêt  d  autant  plus  grand  qu'après  en 
avoir  étudié  les  vestiges  au  sommet  de  la  Butte  Montmartre,  on 
en  retrouve  des  traces,  grâce  aux  travaux  du  Métropolitain,  en 
un  tout  petit  nombre  de  points,  comme  sous  le  pavé  du  boule- 
vard de  Clichy,  de  la  place  d'Anvers,  de  la  rue  d'Aubervilliers 
et  du  boulevard  de  Charonne.  Mais  partout,  la  formation,  que 
nous  connaissons  intacte,  à  Bellevue  par  exemple,  avec  60  mètres 
d'épaisseur,  est  réduite  à  de  simples  lambeaux  pénétrant  dans 
des  cavités  d'érosion  des  masses  sous-jacentes. 

C'est  là  un  des  exemples  des  services  que  rendront  nos  études 
de  géologie  parisienne  à  nos  descendans,  pourvus,  grâce  à  elles, 
de  documens  relatifs  à  des  formations  qui  avant  peu  auront  dis- 
paru d'une  manière  complète:  combien  d'autres  productions 
stratigraphiques  n'ont-elles  pas  été  supprimées,  dont  la  notion 
certaine  nous  permettrait  maintenant  de  trancher  des  questions 
qui  nous  sont  interdites  ! 

III 

D'une  façon  générale,  et  abstraction  faite  du  diluvium,  le 
gypse  ou  pierre  à  plâtre  est  le  terrain  le  moins  ancien  qui  soit 
touché  par  les  travaux  du  Métropolitain. 

C'est  une  formation  bien  connue,  largement  entaillée  tout 
autour  de  Paris  et  où  les  observations  géologiques  ont  été  mul- 
tipliées par  milliers.  Et  cependant,  le  Métropolitain  est  venu 
nous  enseigner  beaucoup  de  choses  curieuses  à  son  égard. 

Par  exemple,  la  ligne  circulaire  «  n®  2,  »  qui  va  de  la  place 
de  l'Étoile  à  la  place  de  la  Nation,  y  montre  de  grandes  varia- 
tions d'un  point  à  l'autre,  ce  qui  suppose,  ou  bien  une  grande 
diversité  de  régime  lors  de  la  production  du  gypse,  ou  bien  des 
phénomènes  ultérieurs  très  compliqués.  Sous  le  boulevard 
Barbes,  les  coupes  font  voir  le  terrain  normal  composé  de  quatre 
«  masses  »  superposées.  Ces  masses  sont  si  reconnaissables  que 
c'est  au  vocable  des  ouvriers  que  leur  qualification  a  été  em- 
pruntée :  chacune  d'elles  est  définie  par  des  caractères  de  struc- 
ture et  de  composition  en  même  temps  que  par  l'existence  con- 


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REVUE   DES   DEUX  MONDES 


tanfe,  aii  sommet  comme  à  la  base,  de  lits  marneux  faciles  k 
iractériser.  Or,  quand  on  arrive  à  la  région  de  la  rue  Ménil- 
' montant,  et  jusqu'à  la  place  de  la  Nation,  on  constate  que  la 
I  quatrième  de  ces  masses,  la  plus  profonde,  c'est-à-dire  la  plus 
I  ancienne,  n'est  représentée  par  aucun  vestige  :  les  marnes  qui 
devraient  l'encadrer  sont  en  contact  mutuel,  et  sa  place  qui  n'est 
occupée  par  rien  est,  au  propre,  une  «  lacune  »  selon  la  langue 
des  géologues.  Pour  eux,  la  constatation  des  lacunes  est  des 
plus  instructives  parce  qu'elle  révèle  des  circonstances  succes- 
sives dont  s'est  accompagnée  l'évolution  de  la  région  où  on  les 
rencontre. 

Sous  le  boulevard  Barbes,  les  coupes  du  sol  nous  montrent 
qu'à  l'époque  du  gypse,  la  localité  était  pourvue  de  caractères  fort 
analogues  à  ceux  que  l'on  observe  à  l'heure  actuelle  sur  les 
points  du  littoral  où  se  constituent  des  marais  salans  :  qu'on 
s'imagine  les  en  tours  de  la  Chapelle  avec  la  physionomie  du 
Bourg  de  Batz.  On  sait  que  les  lagunes  où  l'on  recueille  le  sel 
parce  que  l'eau  de  mer  s'y  est  évaporée,  tapissent  leur  fond  de 
vases  argileuses  dans  lesquelles  du  gypse  cristallise  en  abon- 
dance. Et  si,  à  Paris,  le  sel  ne  figure  pas  parmi  les  élémens  du 
sol,  c'est  qu'il  en  a  été  extrait  postérieurement,  par  le  fait  de  la 
circulation  des  eaux.  La  preuve  c'est  qu'on  retrouve,  dans  cer- 
taines argiles  du  terrain  de  gypse,  des  moulages  ou  des  em- 
preintes de  cristaux  de  sel,  bien  reconnaissables  à  leur  disposi- 
tion spéciale  dite  en  trémies. 

Ainsi  donc,  voilà  qui  est  acquis:  de  larges  surfaces,  com- 
prises maintenant  dans  les  limites  de  Paris,  étaient  situées,  à 
l'époque  de  l'éocène  supérieur,  sur  le  littoral,  souvent  submergé, 
d'une  mer  très  peu  profonde,  qui  venait  y  déposer  par  évapora- 
tion  une  portion  de  ses  matériaux  dissous,  gypse  et  sel  gemuie. 
Les  coupes  enseignent  que  les  rapports  de  la  mer  et  de  la  terre 
ferme  étaient  fort  changeans  d'un  moment  à  l'autre,  car  les 
dépôts  de  pierre  à  plâtre,  plus  ou  moins  épais  et  mesurant  par- 
fois 10  mètres  et  plus  de  puissance  (ce  sont  les  «  masses»),  sont 
séparés  les  uns  des  autres  par  des  intercalations  de  marnes. 
Lors  du  dépôt  de  celles-ci,  le  sol,  qui  recevait  un  sédiment  argi- 
leux, n'était  jamais  exondé  et  les  sels  en  dissolution  ne  s'y  con- 
crétionnaient  pas.  Il  résulte  en  môme  temps  do  la  grande  épais- 
seur des  gypses  accumulés  que  les  conditions  de  voisinage  de  la 
mer  ont  duré  fort  longtemps. 


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LES    TRAVAUX    DU    MÉTROPOLITAIN.  877 

Comment  ne  pas  être  séduit  par  an  ensemble  d'études  qui 
fait  revivre  le  passé,  au  point  de  restaurer  toute  une  géographie 
physique  entièrement  disparue  et  de  nous  révéler,  dans  un 
quartier  de  Paris,  le  siège  de  conditions  qui  régnent  à  présent 
dans  un  des  pays  qui  diffèrent  le  plus  profondément  du  nôtre? 
Il  s'agit  de  la  portion  orientale  de  la  mer  Caspienne  qu'on  désigne 
sous  le  nom  de  Kara-Boghaz  et  où,  par  une  espèce  très  particu- 
lière de  capture  des  eaux  marines,  il  se  fait  un  gigantesque  gîte 
de  sel  gemme  et  de  pierre  à  plâtre.  C'est  un  espace  de  200  kilo- 
mètres en  tous  sens,  où  Teau  en  couche  mince,  s'évapore  avec 
une  très  grande  activité  et  dépose  en  abondance  toutes  les  sub- 
stances qu'elle  tenait  en  dissolution.  La  mer,  alimentée  pur  la 
Volga  et  les  autres  cours  d'eau  douce  qui  se  jettent  dans  sou 
bassin,  répare  les  diminutions  de  niveau  du  Kara-Boghaz  par  des 
, afflux  incessans  et  les  concrétions  cristallines  croissent  sans 
relâche.  On  peut  entrevoir  ime  époque  où  les  flots  de  la  Cas- 
pienne seront  entièrement  dessalés  :  tout  leur  sel  et  toui  leur 
gypse  auront  alors  été  immobilisés  dans  le  bassin  évaporateur  et 
la  mer  aura  véritablement  été  lavée  par  les  contributions  flû- 
viatiles  qui  la  traversent  sans  jamais  s'arrêter. 

Donc,  ce  n'est  pas  seulement  à  la  région  du  'Bourg  de  Batz, 
c'est  aussi  à  celle  de  Kara-Boghaz  qu'il  est  légitime  de  comparer 
le  boulevard  de  la  Chapelle  à  l'époque  gypsienne  ! 

Mais  pendant  que,  dans  ce  coin  du  futur  Paris,  les  actions 
géologiques  donnaient  naissance  à  la  grande  complication  des 
quatre  masses  gypseuses  superposées,  il  y  avait  des  localités 
toutes  voisines  où  (du  moins  pendant  le  début)  lés  phénomènes 
d'évaporation  ne  se  faisaient  pas  si  aisément.  Par  exemple,  à 
Ménilmontant,  la  mer,  après  avoir  déposé  des  sables  verts  qu'on 
retrouve  partout  sous  les  gypses,  continua  de  faire  succéder  les 
lits  de  marne  aux  lits  de  marne  pendant  que  le  régime  lagu- 
naire  était  déjà  en  plein  fonctionnement  à  la  Chapelle;  et  c'est 
seulement  quand  la  troisième  masse  commençait  à  s'étendre  sur 
la  quatrième,  que  Tévaporution  des  eaux  donnait  enfin  lieu,  à 
Ménilmontant,  à  la  production  de  ban  :s  de  pierre  à  plâtre. 

En  y  réfléchissant,  on  trouve  que  la  seule  explication  pos- 
sible* de  circonstances  en  apparence  si  capricieuses,  consiste  à 
invoquer  un  déplacement  hori/onlal  de  la  mer:  pendant  que  son 
rivage  passait  à  la  Chapelle,  Méni. montant  était  encore  sous  les 
flots.  Mais  le  soulèvement  du  fond  se  propageant  peu  è  peu,  met- 


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878  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

tait  au  bout  d'un  temps  qui  correspond  à  la  constitution  de  la 
quatrième  masse  tout  entière,  la  seconde  localité  dans  les  mêmes 
conditions  littorales  que  la  première. 

La  pierre  à  plâtre  est  ordinairement  si  finement  cristalline 
qu'elle  rappelle  le  grain  du  sucre  ;  mais  souvent  aussi  elle  est  à 
élémens  beaucoup  plus  larges  et  des  lits  s'y  signalent  par  leur 
structure  en  grands  cristaux,  longs  de  10  centimètres,  rangés 
verticalement  les  uns  contre  les  autres:  ce  sont  «  les  pieds 
d'alouettes  »  des  ouvriers.  Ils  abondent  dans  le  sol,  par  exemple 
au  boulevard  de  Glichy.  En  outre,  au  sein  des  marnes  sépara- 
tives  des  masses  de  gypse,  et  spécialement  dans  celles  qui  sont 
intercalées  entre  la  première  et  la  deuxième,  le  sulfate  de  chaux 
est  en  énormes  groupes  de  deux  cristaux  lenticulaires  associés 
de  telle  façon  que  leur  fracture  donne  lieu,  par  exemple  sous  la 
place  d'Anvers,  aux  «  fers  de  lance  »  que  tout  le  monde  connaît. 
Il  suffit  d'ime  étude  même  superficielle  pour  reconnaître  que  ces 
formes  ont  été  acquises  par  le  gypse  après  son  dépôt  et  probable- 
ment longtemps  après. 

C'est  sans  doute  l'un  des  innombrables  effets  de  l'active  cir- 
culation souterraine  des  eaux,  qui  déjà  nous  a  procuré  tant  de 
notions  remarquables.  Seulement  cette  fois,  il  ne  s'agit  plus, 
comme  pour  les  productions  minérales  de  la  place  de  la  Con- 
corde, de  phénomènes  actuels,  mais  de  réactions  qui  ont  pris 
naissance  à  des  époques  antérieures.  On  constate  ainsi  que  des 
faits  correspondant  les  uns  aux  autres  se  sont  répétés  aux  divers 
momens  de  l'histoire  de  la  terre,  dès  que  les  conditions  leur  ont 
été  favorables. 

11  faut  mentionner,  dans  la  même  catégorie,  la  rencontre 
de  la  pierre  à  plâtre,  en  plus  d'un  point  du  sol  de  Paris,  sous  la 
forme  d'albâtre.  L'albâtre  gypseux,  d'aspect  cireux  et  si  ana- 
logue à  l'albâtre  calcaire,  —  si  inférieur  du  reste  à  celui-ci  par 
son  peu  de  dureté,  qui  permet  de  le  rayer  avec  l'ongle,  •:—  est 
une  matière  ayant  la  même  composition  que  la  pierre  à  plâtre 
mais  dont  l'origine  est  entourée  d'un  profond  mystère.  C'est 
comme  la  solidification  d'une  gelée  où  le  minéral  n'a  pas  pris 
les  contours  cristallins  qui  lui  sont  ordinaires  ;  à  moins  qu'elle 
ne  résulte  au  contraire  de  la  perte  par  le  minéral  de  son  état 
saccharoïde  habituel. 

On  est  d'autant  plus  disposé  h  accepter  cette  seconde  manière 
de  voir  qu'en  une  foule  de  points  de  notre  région,  la  pierre  à 


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LES   TRAVAUX   DU  MÉTROPOLITAIN.  879 

plâtre  montrô  les  traces  manifestes  de  ces  travaux  secondaires  dont 
la  constatation  est  si  éloquente  pour  nous  révéler  Tétat  d'activité 
Intense  des  profondeurs  souterraines.  A  chaque  pas,  on  rencontre 
des  roches  qui,  par  un  mécanisme  inverse  de  celui  qui  concerne 
l'albâtre,  ont  gardé  la  structure  du  gypse  tout  en  en  perdant  la 
composition  et  ces  pseudomorphoses  peuvent  avoir  été  si  actives 
qu'elles  ont  souvent  intéressé  des  bancs  de  roche  tout  entiers. 
Dans  ce  genre,  la  silice  a  donné  lieu  à  des  effets  tout  spéciale- 
ment frappans:  beaucoup  de  couches  de  gypse  recoupées  par  les 
travaux  du  Métropolitain  nous  ont  procuré  des  nodules  de  silex 
noyés  dans  la  roche,  à  peu  près  comme  le  sont,  dans  la  craie 
blanche,  les  tubercules  de  pierre  à  fusil.  Mais  si  on  les  regarde 
de  plus  près,  si  par  exemple  on  y  débite  des  lames,  minces  de 
deux  h  trois  centièmes  de  millimètre  d'épaisseur  et  devenues  ainsi 
parfaitement  transparentes,  pour  les  soumettre  aux  observations 
microscopiques,  on  y  constate  des  traits  de  constitution  tout  à 
fait  intéressans.  On  s'aperçoit  alors  que  la  matière  siliceuse 
dont  ils  sont  exclusivement  faits  a  rigoureusement  la  même 
afchitecture  moléculaire  que  le  gypse  lui-même. 

C'est  du  reste  un  fait  facile  à  interpréter,  car  il  reproduit  les 
circonstances  qui  ont  accompagné  la  pétrification  des  troncs 
d'arbre,  dans  la  substance  desquels  se  retrouvent  les  détails  de 
Vanatomie  végétale.  Tout  le  monde  a  vu  les  luxueux  objets, 
guéridons,  cuvettes,  amphores,  boîtes  de  toutes  formes,  taillés  à 
même  le  bois  fossile  de  la  forêt  silicifiée  de  l'Arizona.  Même  h 
l'œil  nu,  on  y  reconnaît  les  couches  concentriques  de  l'accrois- 
sement végétal  annuel,  on  retrouve  les  rugosités  de  l'écorce,  les 
veines  qui  signalent  l'embranchement  des  rameaux,  et  si  on 
s'aide  du  microscope,  on  distingue  tous  les  tissus  des  plantes, 
et  on  est  à  même  de  déterminer  le  genre  botanique  des  repré- 
sentans  d'une  ancienne  flore.  Il  a  fallu,  pour  que  de  semblables 
effets  se  produisissent,  que  la  matière  siliceuse  arrivât  dans  le 
bois  enfoui,  de  façon  à  se  substituer  tout  doucement  aux  tissus 
dtâen  conserver  la  structure  jusque  dans  les  détails  les  plus  ténus. 

Le  même  phénomène  a  certainement  eu  lieu  dans  l'épaisseur 
de  la  pierre  à  plâtre  et  il  continue  sans  aucun  doute  de  se  pro- 
,  duire  dans  de  certaines  localités  :  la  roche  se  pétrifie,  exactement 
comme  se  pétrifiait  le  végétal,  et  rien  ne  saurait  témoigner  plus 
nettement  de  la  condition  éphémère  des  élémensdont  les  roches 
sont  formées  et  qui,  comme  les  molécules  vivantes  de  notre 


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880 


BEVUE   DES   DEUX   MONDES 


propre    corps,   sont    en    voie    perpétuelle    de    reoiplacement. 

Toute  cette  histoire  de  la  surface  du  sol  dcf  Paris  à  Tépoque 
où  se  formait  la  pierre  à  plâtre  est  complétée,  de  la  plus  heu- 
reuse façon,  par  Texamen  des  débris  organisés  arrachés  par  les 
travaux  aux  couches  gypseuses.  El  il  est  d'autant  plus  impos- 
sible de  ne  pas  faire  au  moins  une  allusion  aux  fossiles  du  gypse 
que  c'est  de  leur  étude  que  Cuvier  a  su  faire  sortir  la  paléonto- 
logie tout  entière.  Les  échantillons  qu'il  a  étudiés  sont  soigneu- 
sement conservés  au  Muséum,  et  on  vient  de  consacrer,  par  une 
plaque  de  marbre  scellée  dans  le  mur  de  Tune  des  rues  l^  plus 
escarpées  de  Montmartre,  le  souvenir  de  l'origine  entièrement 
parisienne  de  la  science  des  fossiles. 

Les  débris  organiques  renfermés  dans  les  couches  de  gypse 
sont  très  variés,  depuis  les  os  de  mammifères,  comme  le  palœo- 
thorium,  jusqu'à  ceux  des  poissons  et  aux  coquilles  des  mol- 
lusques. Leur  étude  confirme  la  notion,  rappelée  déjà,  de  la  con- 
dition lagunaire  du  pays  aux  temps  gypseux,  car  certains  de  ces 
êtres  sont  terrestre^,  tandis  que  d'autres  sont  lacustres  et  que 
d'autres  encore  sont  marins  ou  saumàtres. 

IV 

En  maints  endroits,  depuis  le  quartier  de  Courcelles  jusqu'à 
Méiiilmontant  et  au  delà,  le  terrain  de  gypse,  attaqué  par  les 
Iravaux  du  chemin  de  fer,  repose  sur  des  masses  bien  différentes 
et  connues  depuis  longtemps  sous  le  nom  de  travertin  de 
Saint-Ouen. 

Dans  la  plupart  des  localités,  c'est  une  formation  remar- 
quable tout  d'abord  par  son  contraste  avec  la  précédente,  car  on 
n'y  voit  que  des  couches  dont  l'origine  est  franchement  lacustre, 
avec  des  fossiles  qui  rappellent  les  habitans  de  nos  étangs  :  lym- 
nées,  planorbes  et  autres.  Nulle  part  ne  se  retrouvent,  comme 
dans  le  gypse,  ces  intercala  lion  s  si  curieuses  de  bancs  saumâtres 
et  pendant  bien  longtemps  on  a  pensé  qu'il  n'y  avait  aucun  trait 
commun  de  formation  entre  les  deux  étages  superposés. 

Cependant,  le  Métropolitain  vient  nous  mettre  sous  les  yeux 
des  fails  déjà  aperçus  de-ci  de-là,  mais  pourvus  cette  fois  d*une 
ampleur  inusitée,  et  d'où  ressort  le  fait  d'une  continuité  par- 
faite entre  les  couches  de  Saint-Ouen  et  celles  du  terrain  de 
pierre  à  plâtre. 


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LES    TRAVAUX    DU   METROPOLITAIN. 


881 


Dans  la  région  du  boulevard  de  la  Chapelle,  ces  grandes  car- 
rières antiques,  déjà  mentionnées,  se  continuaient  de  plus  de 
10  mètres  au-dessous  des  niveaux  ordinairement  exploités  et 
allaient  chercher,  en  pleine  masse  du  terrain  de  Saint-Ouen,  des 
bancs  d'un  gypse  saccharoïde  tout  pareil  &  celui  d'Argenteuil  et 
propre  aux  mêmes  applications. 

Cette  découverte  sufBrait  pour  montrer  combien  sont  artifi- 
cielles et  précaires  les  divisions  qu  on  est  obligé  d'admettre, 
pour  se  reconnaître  dans  les  descriptions,  entre  les  terrains  suc- 
cessifs. En  réalité,  les  sédimens  se  sont  accumulés  les  uns  sur 
les  autres  depuis  l'origine ,  sans  qu'il  se  soit  jamais  produit  d'in- 
terruption dans  le  processus  de  leur  formation.  Seulement,  en 
chaque  point,  des  incidens  locaux  sont  venus  marquer  de  leur 
empreinte  les  résultats  réalisés. 

Pour  ce  qui  est  du  gypse,  sa  présence  dans  le  terrain  entière- 
ment lacustre  de  Saint-Ouen  pourrait  être  regardée  comme 
contrariant  singulièrement  la  théorie  lagunaire  exposée  tout  à 
l'heure,  et  Ton  aura  sans  doute  quelque  peine  à  expliquer  avec 
elle  comment  aucun  vestige  saumàtre  n  est  venu  se  mêler  aux 
contributions  lacustres  dans  l'épais  ensemble  de  couches  du 
boulevard  de  la  Chapelle.  En  tous  cas,  il  invite  les  théoriciens 
à  la  prudence,  et  nous  ne  pouvions  manquer  de  noter  que  cet 
avertissement  leur  vient  avec^  une  force  nouvelle  à  la  suite  des 
récentes  observations  dont  le  sol  de  Paris  a  été  le  théâtre,  au 
cours  des  travaux  du  réseau  métropolitain. 

Du  reste,  la  formation  de  Saint-Ouen  a  livré  aux  ingénieurs 
bien  d'autres  faits  remarquables,  et  dans  le  nombre,  il  convient 
de  signaler  les  ménilites.  Leur  nom  dérive  de  celui  de  Ménil- 
montant,  où  on  les  observa  pour  la  première  fois.  Bien  que  rien 
ne  les  désigne  pour  en  faire  des  objets  de  parure,  leur  composi- 
tion est  rigoureusement  celle  des  opales.  Elles  se  présentent,  au 
sein  de  marnes,  en  masses  tuberculeuses,  en  rognons,  avec  une 
écorce  grisâtre  qui  contraste  avec  la  nuance  tantôt  bleuâtre,  tan- 
tôt café  au  lait,  de  leurs  parties  intérieures.  Quant  à  leur  struc- 
ture, elle  reproduit,  avec  une  précision  qui  s'étend  aux  détails 
les  plus  microscopiques,  la  structure  de  la  marne  enveloppante  : 
elles  sont  donc  des  pseudomorphoses  de  ces  marnes. 

11  ressort  de  là  que  les  ménilites  ont  pris  naissance  au  sein 
de  roches  préexistantes,  grâce  à  la  concentration  progressive  et 
sans  doute  extrêmement  lente,  autour  de  certains  points  fonc- 

T4>MK    XXkV.    iOOO.  Kg 


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882  BEVUE  DES  DEUX  MONDES.  .^ 

tionnant  comme  centres  d'attraction,  de  la  matière  siliceuse  qm  ^ 

les  constitue.  ^ 

Parfois,  et  sgécialement  sous  le  pavé  du  boulevard  de  Conr- 
celles,  on  trouve  dans  les  marines  des  lits  de  matières  végétales, 
dérivant  par  altération  de  matières  végétales  qui,  à  la  faveur 
d'un  enfouissement  suffisamment  prolongé,  pourraient  acquérir 
les  qualités  du  charbon  de  terre.  Nous  avons  le  droit  de  dire 
qu'il  existe  sous  nos  pieds  des  mines  de  lu>uille  en  formation. 

Ajoutons  qu'il  est  arrivé  souvent,  au  cours  des  travaux,  qu'on 
ait  rencontré  sous  les  assises  de  Saint-Ouen  les  couches  qui  les 
supportent  normalement  parce  qu'elles  sont  plus  anciennes,  et  ^ 

que  nous  désignerons  sous  lé  nom  adopté  de  sables  de  Beau-  _ 

champ.   Beauchamp  est  une  petite  localité  du  département  de  ^ 

l'Oise,  où  Ton  a  exploité  longtemps  des  bancs  de  pierre  à  paver  -xr 

noyés  dans  des  sables  fins  et   contenant   des  myriades  de  co-  

quilles  fossiles  admirablement  conservées. 

C'est  spécialement  autour  de  l'Arc  de  triomphe  de  l'Étoile,  sous  ^i  ^5 
le  parc  Monceau  et  sous  l'avenue  de  Villiers,  que  les  sables  de  ^  ^ 
Beauchamp  sont  abondans  ;  on  les  trouve  aussi  du  côté  de  l'Obser-  — y. 
vatoire  de  Montsouris.  Rue  de  Rome,  ils  supportent  les  rails  du 
chemin  de  fer  de  l'Ouest,  et  l'égout  collecteur  de  la  place  Clichy 
est  établi  dans  leur  épaisseur.  A  la  Chapelle,  ils  sont  intime- 
ment associés  aux  marnes  de  Saint-Ouen  qui  les  recouvrent,  et 
on  trouve,  parmi  les  bancs  dont  ils  sont  formés,  des  assises  de^^Je 

gypse  présentant  encore  des  vestiges  de  très  anciennes  exploita ,^ 

tions. 

Il  y  a  là  un  fait  d'une    portée    scientifique  très   considé ^* 

rable.  Cette  répétition  de  la  pierre  à  plâtre  au  travers  de  ce^^MS 
trois   terrains  superposés  :  le   niveau    de  Beauchamp,   qui  es^^^  t 

d'origine  mai*ine,  puis  le  travertin  de    Saint-Ouen  qui  est  la 

custre,  enfin  le  terrain  gypseux  qui  est  saumàtre  ;  cette  répéti 

tion,  dis-je,  semble  bien  indiquer  que  la  condition  de   la 
face,  aux  diverses  époques,  n'a  guère  influé  sur  la  production  de 
la  substance.  Sans  doute   y  a-t-il  eu   dans  ces   formations  d€ 
grands  changemens  réalisés  postérieurement  à  leur  dépôt.  Nulli 
matière  n'est  plus  prédisposée  que  le  sulfate  de  chaux  à  émigrer^^i- 
dans  l'épaisseur  du  sol,  à  se  substituer  k  des  élémens  préexi 
tans.  Les  coupes  du  Métropolitain  apportent  des  documens  sf 
cialement  précis  avec  lesquels  il  faudra  compter  désormais. 

Dans  bien  des  points  où    les   terrassemens  ont  atteint  U 


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i^mÊm 


LES  TRAVAUX  DU  MÉTROPOLITAIN.  883 

sables  de  Beauchamp,  on  trouve  dans  leur  masse  des  blocs  de 
pierre  à  paver,  de  grès  comme  on  dit,  en  conservant  une  expres- 
sion celtique  qui  désigne  la  pierre  par  excellence. 

L'histoire  du  grès  est  bien  curieuse  et  tout  &  fait  conforme 
au  sens  général  de  Téconomie  souterraine  telle  que  nous  l'ayons 
indiquée,  car  on  trouve  qu'à  l'origine  l'ensemble  du  terrain  de 
Beauchamp  était  composé  de  grains  de  sable  englobant  parfois 
des  €oquilles  et  d'autres  débris  organiques  de  façon  à  présenter 
les  caractères  généraux  de  nos  plages  arénacées  actuelles.  C'est 
plus  tard,  quand  la  couche  meuble  fut  déjà  recouverte  d'autres 
sédimens  parfois  très  épais,  que  la  circulation  des  eaux  amena 
entre  les  particules  incohérentes  des  dissolutions  conjonctives 
diverses,  calcaires,  siliceuses,  ferrugineuses,  qui,  suivant  les 
cas,  les  agglutinèrent  d'une  façon  plus  ou  moins  intime  et  plus 
ou  moins  solide.  Les  particules  juxtaposées  et  les  coquilles 
furent  ainsi  empâtées  en  nodules  rocheux.  C'est  là  un  phéno- 
mène très  tranquille  dont  on  peut  suivre  toutes  les  étapes  dans 
la  nature  et  dont  on  peut  imiter  tous  les  détails  par  des  expé- 
riences de  laboratoire. 

Dans  les  pays  où,  comme  la  forêt  de  Fontainebleau,  des 
couches  de  sable  contenant  des  nodules  de  grès  sont  soumises  h 
Fintempérisme,  la  pluie  dégage  peu  à  peu  ces  blocs,  les  lave  de 
leur  gangue  mobile  et  constitue  tout  doucement  les  amoncelle* 
mens  si  pittoresques  de  roches  que  l'on  qualifie  de  «  chaos  »  et 
dont  la  production  a  semblé  témoigner  du  déchaînement  des 
énergies  les  plus  cataclysmiennes  :  les  chaos  de  Franchard  et 
d'Âpremont  sont  des  produits  de  la  pluie,  et  ils  continuent  à 
recevoir  chaque  jour  de  ce  même  agent  géologique,  aussi  effi- 
cace dans  ses  résultats  qu'il  est  insignifiant  dans  son  apparence, 
des  modifications  successives. 


Dans  toute  la  zone  attaquée  par  les  travaux  du  Métropoli- 
tain, comme  dans  bien  d'autres  parties  encore  de  la  région  de 
Paris,  le  sable  de  Beauchamp  se  présente  comme  lié  d'une  façon 
très  intime  à  la  formation  qui  le  supporte  et  dont  il  est  comme 
le  chapiteau.  Cette  formation,  c'est  l'ensemble  des  couches  du 
calcaire  grossier  ou  pierre  à  bâtir,  la  roche  parisienne  par 
excellence,  et  dont  l'histoire,  nleine  d'intérêt,  reçoit  des  observa- 


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884  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

tioDs  faites  au  cours  de  ces  dernières  études,  des  accroissemens 
notables. 

C'est  surtout  vers  la  place  de  TEtoile,  vers  la  Porte  Maillot, 
à  Neuilly,  k  Passy,  au  Trocadéro,  puis  du  côté  des  boulevards 
Saint-Jacques  et  de  Vaugirard,  qu'on  rencontre  le  calcaire 
grossier.  Attaqué  d'habitude  par  ses  régions  supérieures,  il 
ofîre  à  Tétude  la  portion  de  son  épaisseur  qui  est  ordinairement 
désignée  sous  le  nom  de  <(  caillasses^  »  et  nulle  formation  géolo- 
gique ne  renferme  plus  de  détails  curieux,  plus  de  faits  difficiles 
à  interpréter;  nul  terrain  n'est  plus  riche  en  argumens  favo- 
rables à  la  constatation  des  incessantes  modifications  des 
couches  du  sol  par  des  phénomènes  souterrains. 

Dans  les  caillasses,  en  effet,  on  rencontre  à.  chaque  pas  de 
ces  produits  singuliers  que  nous  citions  plus  haut  sous  les  quali- 
fications de  pseudomorphoses  et  d'épigénies.  Ce  sont  des  miné- 
raux qui,  à  la  composition  chimique  d'une  espèce  donnée,  asso- 
cient la  forme  cristalline  dune  espèce  toute  différente  :  par 
exemple  du  cristal  de  roche  ayant  la  forme  du  calcaire. 

Il  y  a,  parmi  ces  accidens  minéralogiques,  des  productions 
qui  sont  d'autant  plus  intéressantes  qu'elles  nous  font  rencon- 
trer, en  pleine  masse  de  terrains  très  récens,  des  cristaux  qu'on 
est  plutôt  habitué  à  recueillir  dans  des  formations  où,  comme 
dans  les  filons  métallifères,  d'énergiques  réactions  semblentétre 
intervenues.  Nos  caillasses  parisiennes  présentent  en  effet,  et 
parfois  en  abondance,  de  la  «  fluorine,  »  qui  est  une  des  gangues 
les  plus  ordinaires  des  minerais  de  plomb  et  aussi  delà  célestine 
qui  nous  remet  en  mémoire  les  trouvailles  faites  récemnientdans 
le  sol  de  la  place  de  la  République.  Parmi  les  détails  les  plus 
frappans  et  aussi  les  plus  vulgaires  des  caillasses,  il  faut  citer  des 
lits  entiers  de  sables  dont  chaque  grain,  parfois  gros  de  plus 
d'un  centimètre,  est  formé  d*un  cristal  de  roche  parfait  dans  sa 
forme  et  limpide  comme  ces  «  cailloux  du  Rhin  »  dont  on  ne 
dédaigne  pas  toujours  de  faire  des  parures. 

Que  s'est-il  passé  dans  les  assises  parisiennes,  bien  postérieu- 
rement d'ailleurs  à  leur  dépôt,  pour  qu'une  semblable  collection 
d\'ï>pèces  cristallisées,  si  variées  dans  leur  composition,  ait  pu  y 
prendre  naissance  ?  Évidemment  des  phénomènes  compliqués 
dérivant  de  la  circulation  lente  de  dissolution  prodigieusement 
dihiée  de  matériaux,  contractant  entre  eux  et  défaisant  les  assQ- 
cjationg  les  plus  diverses. 


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LES   TRAVAUX   DU  MÉTROPOLITAIN.  885 

Par  exemple,  on  assiste  dans  un  même  lieu  à  la  soustraction 
le  la  matière  constitutive  d'une  coquille  fossile  et  à  la  concré- 
ion  du  cristal  de  roche.  Avec  les  considérations  abstraites  de  la 
himie  classique  et  qu'on  pourrait  presque  qualifier  de  géomé- 
rique  &  cause  de  la  simplification  et  de  la  précision  des  cas 
Quelle  considère,  —  cela  ne  se  peut  guère  comprendre.  Et  la 
onclusion,  c'est  qu'il  faut  faire  intervenir  dans  Tinterprétatiou 
es  phénomènes  naturels,  au  lieu  de  liquides  chimiquement 
éfinis,  les  sèves  minérales  qui  baignent  les  tissus  du  grand 
rganisme  tellurique,  et  qui  sont  aussi  compliquées  dans  leur 
om position  que  les  humeurs  physiologiques. 

On  a  déjà  insisté  sur  Tabus,  commis  tant  de  fois  en  géologie, 
es  considérations  purement  géométriques,  et  l'on  a  montré  sans 
eine  qu'il  en  est  résulté,  pour  "beaucoup  de  théoriciens,  la  sub- 
tilution,  h  la  terre,  d'une  terre  complètement  artificielle  où  l'on 
e  découvre  que  les  caractères  dont  on  Ta  gratifiée  par  hypo- 
lèse. 

Ce  qu'on  a  moins  souvent  remarqué,  c'est  que  d'autres  géo- 
»gues  se  comportent  à  peu  près  de  môme  au  point  de  vue  chi- 
liqùe  :  ils  isolent  certains  principes  des  masses  rocheuses  qu'ils 
udient,  les  placent  dans  des  conditions  très  simples  et  les 
ettent  en  présence  de  réactifs  parfaitement  définis.  C'est,  il  est 
•ai,  la  seule  méthode  qu'ils  puissent  suivre,  vu  les  moyens  si 
streints  dont  nous  disposons  ;  mais  il  n'en  est  pas  moins  vrai 
rîls  commettent  une  imprudence  quand  ils  cherchent  à  con- 
ure  de  leurs  résultats  des  applications  directes  et  trop  for- 
eiles  à  l'interprétation  de  la  nature.  Celle-ci  est  bien  plus 
inplexe  que  nous  ne  pouvons  la  concevoir,  et  il  nous  est  aussi 
ipossibJe  de  réduire  la  chimie  de  la  terre  à  des  formules 
tionnelles  que  la  morphologie  du  globe  à  des  équations.  Dans 
>  deux  cas,  nous  obtenons  des  résultats  partiels  plus  ou  moins 
proches,  en  dehors  desquels  se  maintient  toujours  la  réalité 
s  choses;  nous  faisons  des  caricatures  chimiques,  comme  nous 
sons  des  caricatures  géométriques. 

Pourtant,  ce- n'est  pas  une  raison  pour  renoncer  à  la  synthèse 
imique,  puissamment  instructive  dans  ses  limites;  pas  plus 
'à  la  géométrie  qui  nous  procure  également  des  notions  de 
emière  valeur.  Seulement,  c'est  une  raison  d'user,  dans  ces 
ies  spécialement  difficiles,  d'une  prudence  de  tous  les  instans. 
Sou§  le$  caillasses  et  avec  une  épaisseur  de  beaucoup  supé« 


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886  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

rieure  à  la  leur,  la  pierre  à  bâtir  superpose  ses  assises  :  assises 
innombrables,  les  unes  très  cohérentes  et  propres  à  la  fabrication 
des  pierres  d'appareil  et  des  matériaux  des  constructions  les 
plus  solides;  les  autres,  tendres,  conmie  les  moellons  qu'on 
taille  à  la  hachette  ou  même  tout  à  fait  sableuses  et  coulantes. 
A  de  certains  niveaux,  la  pierre  calcaire  est  presque  pure  ;  ail- 
leurs, elle  est  mélangée  d'argile  et  passe  aux  marnes  :  ou  bien 
elle  est  arénifère  ou  encore  remplie  de  concrétions  siliceuses  qui 
rappellent  de  très  près  les  rognons  mentionnés  précédemment. 

Du  haut  en  bas,  et  à  maintes  reprises,  le  calcaire  grossier, 
roche  si  éminemment  protéiforme,  présente  des  fossiles  et  spé- 
cialement des  coquilles  de  mollusques  dont  on  fait  des  collec- 
tions aussi  remarquables  par  l'infinie  variété  et  par  le  charme 
des  formes  que  par  la  ressemblance  générale  de  l'ensemble  avec 
les  animaux  qui  savent  à  l'heure  actuelle  dans  la  mer.  A  ce  titre, 
il  y  a  autour  de  Paris  des  localités  qui  sont  devenues  célèbres 
dans  le  monde  entier  à  cause  de  la  facilité  qu'on  a  d'y  recueillir 
des  collections  admirables  :  Grignon  entre  autres  est  universel- 
lement connu,  et  personne  en  efifet  ne  peut  rester  insensible  à 
cette  chose  imprévue  de  ramasser  dans  le  sol,  à  8  ou  10  mètres 
de  profondeur,  des  coquilles  élégantes  et  fragiles  pourvues 
encore  bien  souvent  de  leurs  couleurs  rosées  ou  jaunâtres  et  de 
leurs  ponctuations,  de  leurs  stries  et  de  leurs  autres  omemens. 
A  vrai  dire,  les  travaux  du  Métropolitain  ne  nous  ont  pas  mis  en 
présence  de  gisemens  ayant  la  manière  d'être  de  la  «  faluniëre  « 
de  Grignon,  mais  ils  nous  ont  montré  la  continuation  sous  la 
capitale  de  couches  synchroniques  et  qui  seulement  ont  été 
cimentées,  enrichies  ou  appauvries  de  substances  spéciales  par 
les  mécanismes  souterrains. 

Il  faut  à  cet  égard  faire  une  place  à  part  aux  assises  où  la 
roche  calcaire  est  criblée  de  milliards  de  cavités  dont  chacune  a 
la  forme  d'un  coquillage  conservée  avec  une  si  grande  perfec- 
tion que  le  moulage  par  pression  à  la  cire  à  modeler  procure 
des  spécimens  déterminables  zoologiquement  avec  autant  de 
certitude  que  l'eussent  été  les  coquilles  elles-mêmes  originaire- 
ment empâtées  dans  la  roche  et  maintenant  disparues. 

Si  l'on  réfléchit  aux  conditions  nécessaires  à  la  réalisation 
d'un  semblable  état  de  choses,  on  est  émerveillé  de  leur  com- 
plexité. Les  coquilles,  au  moment  de  la  mort  des  mollusques 
qui  les  avaient  sécrétées,  ont  été  enfouies  dans  la  vase  calcairei 


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LES   TRAVAUX   DU   MÉTROPOLITAIN.  887 

et  la  différence  de  leur  composition  avec  celle  de  la  matière 
enveloppante  est  si  faible  que  nos  réactifs  eussent  été  bien  im- 
puissans  à  opérer  leur  séparation  chimique.  Cependant,  après 
que  la  roche,  sous  l'influence  du  poids  des  sédimens  superposés, 
se  fut  consolidée,  le  passage  prodigieusement  lent  de  solutions 
étendues  amena  la  corrosion  et  la  disparition  totale  des  fossiles, 
sans  que  leur  gangue  en  souffrit  la  moindre  atteinte:  théori- 
quement ce  fait  si  fréquent  est  tout  simplement  impossible  et 
son  explication,  malgré  de  nombreuses  tentatives  où  Ton  s'est 
surtout  payé  de  mots,  est  encore  à  trouver.  On  n'est  pas  même 
renseigné  sur  la  nature  du  dissolvant  auquel  les  coquilles  ont 
cédé  toute  leur  substance  :  il  semble  d'abord  que  ce  doive  être 
l'acide  carbonique.  Mais  la  masse  calcaire  générale  n'aurait  pas 
manqué  dans  ce  cas  de  céder  elle-même  à  ce  corps  si  avide  de 
carbonate  de  chaux.  En  outre,  on  ne  voit  pas  d'où  le  dissolvant 
pourrait  provenir,  car  la  dissolution  des  coquilles  s'est  faite  uni- 
formément et  complètement  dans  toute  l'épaisseur  de  la  couche , 
sans  que  l'on  constate  une  région  d'arrivée  où  Teffet  serait  plus 
accentué  que  dans  les  autres.  Enfin  et  comme  comble,  il  faut 
ajouter  que  les  lits  où' les  tests  d'animaux  ont  été  ainsi  sup- 
primés, peuvent  être  compris  entre  des  assises  également  cal- 
caires,  de  composition  pour  ainsi  dire  identique,  et  où,  au  con- 
traire, ces  fossiles  se  sont  conservés  en  nature  avec  la  plus  grande 
perfection.  On  voit,  comme  conclusion,  avec  quel  discernement 
il  importe  d'appliquer  à  l'histoire  de  la  Terre  les  notions  de  la 
chimie  pure. 

On  ne  saurait  d'ailleurs  considérer  le  volume  du  calcaire 
grossier,  son  énorme  épaisseur,  l'étendue  de  la  zone  qu'il 
recouvre,  sans  revenir  par  la  pensée  aux  grands  changemens 
successifs  éprouvés  par  un  même  point  de  la  terre.  Le  senti- 
ment se  dégageait  très  net,  quand  on  circulait  dans  les  travaux 
du  Métropolitain,  qu'on  se  mouvait  dans  quelque  fond  de  mer, 
au-dessus  duquel  les  flots  auraient  pu  continuer  leur  œuvre 
sédimentaire.  Les  choses  ne  se  présentaient  pas  autrement  par 
exemple  dans  les  tronçons  de  tunnel  pratiqués  naguère  sous  le 
lit  de  la  Manche,  aussi  bien  en  France  qu'en  Angleterre,  et  les 
sensations  dans  l'amorce  de  Sangatte  conmie  dans  celle  de 
Douvres  m'ont  laissé  des  souvenirs  analogues  aux  impressions 
ressenties  dans  la  visite  des  conduits  souterrains  du  boulevard 
Saint-Jacques. 


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888  RKVUE  DES  DEUX  MONDES. 


VI 


Ce  qui  rend  ici  d'autant  plus  frappante  la  rencontre  des 
assises  marines  du  calcaire  grossier  dans  le  sous-sol  parisien, 
c'est  qu'elles  reposent,  dans  certains  points  touchés  par  le  réseau 
de  la  voie  ferrée,  sur  des  argiles  dont  les  conditions  de  produc- 
tion peuvent  être  considérées  comme  tout  à  fait  opposées.  Le  fait 
se  présente  dans  la  zone  Sud-Ouest  de  Paris,  et  il  est  à  son  tour 
riche  en  enseignemens  variés.  Nous  pouvons  à  ce  sujet  recourir 
à  des  documens  très  précis,  relevés  par  M.  DoUot,  et  qui  lui  ont 
été  procurés  par  l'étude  des  travaux  exécutés  le  long  de  la  ligne 
qui  s'étend  de  Gourcelles-Ceinture  à  Passy  et  au  Champ-de- 
Mars. 

A  partir  de  la  rue  Gustave-Nadaud,  et  jusqu'à  l'île  des  Cygnes, 
on  trouve  le  calcaire  grossier  reposant  sans  discontinuité  sur 
l'argile  plastique.  Et  tandis  que  la  pierre  à.  bâtir,  fissurée  et 
lâche,  est  extrêmement  perméable  aux  eaux  d'infiltration,  l'ar- 
gile au  contraire,  fine  et  serrée,  pâteuse  et  toujours  prête  à  fer- 
mer d'elle-même  les  fissures  qui  pourraient  s'ouvrir  dans  sa 
masse,  est  pratiquement  étanche.  Elle  retient  donc  à  sa  surface 
supérieure  les  infiltrations  venant  d'en  haut,  et  c'est  ainsi  que  se 
constitue  sur  elle  et  dans  le  calcaire  grossier,  une  zone  saturée 
constituant  un  «  niveau  d'eau.  » 

Les  travaux  en  ont  été  plus  ou  moins  compliqués  et  il  a  fallu 
opérer  dans  l'air  comprimé,  mais  ce  qui  doit  seulement  nous 
arrêter  ici  c'est  la  notion  qui  en  résulte  quant  à  l'économie  du 
sous-sol  parisien.  Non  seulement  celui-ci  est  formé  d'une  super- 
position d'assises  minérales  de  composition  diverse,  mais  encore 
il  contient  des  nappes  aqueuses,  imprégnant  des  couches  per- 
méables reposant  sur  des  lits  argileux.  C'est  encore  là  un  élé- 
ment de  richesse  de  la  région  considérée  et  pendant  bien  des 
siècles,  Paris  s'est  désaltéré,  non  seulement  à  la  rivière,  mais 
encore  à  l'eau  de  ses  puits,  creusés,  suivant  les  points,  dans  des 
formations  géologiques  très  différentes  les  imes  des  autres. 

L'argile  plastique  est  une  substance  singulière  par  sa  compo- 
sition qui  contraste  avec  celle  des  formations  voisines  et  par  ses 
propriétés  physiques  qui  en  font  la  base  même  des  industries 
céramiques.  Ce  qui  la  rend  pour  nous  tout  spécialement  intéres- 
sante, c'est  qu'elle  renferme  fréquemment  dans  notre  réjcion  dfi^ 


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LES    TRAVAUX   DU   MÉTROPOLITAIN.  •  889 

vestiges  fossiles  permettant  d'affirmer  sans  hésitation  son  ori- 
gine au  sein  de  quelque  gi'and  lac  recouvrant  une  portion  no- 
table du  territoire  et  donnant  la  vie  à  des  mollusques  assez  ana- 
logues à  ceux  dont  les  coquilles,  mentionnées  plus  haut,  sont 
enfouies  dans  les  assises  du  terrain  de  Saint-Ouen. 

De  temps  en  temps,  entre  les  couches  très  régulières  de 
l'argile  plastique,  sont  intercalés  des  lits  de  stables  parfais  très 
blancs  ou  des  veines  tout  à  fait  noires  de  lignite  dont  une 
coupe  de  la  rue  de  Boulainvilliers  a  fourni  des  exemples  parti- 
culièrement nets. 

Ce  lignite  nest  pas  autre  chose  qu'une  variété  de  charbon, 
formé  par  Taccumulation  de  débris  végétaux  l)ien  modifiés, 
comme  on  pense,  dans  leur  composition  première  par  l'enfouis- 
sement qu'ils  ont  subi  depuis  des  durées  dont  notre  chronologie 
historique  ne  saurait  donner  aucune  idée. 

Pourtant,  on  peut  reconnaître  encore  les  végétaux  d'où 
viennent  ces  charbons  maintenant  fossiles  et  on  distingue  des 
feuilles  et  des  tiges  de  paltniers  et  d'autres  plantes  comparables 
à  celles  qui  ^dvent  maintenant  dans  les  forêts  tropicales  ;  ce  qui 
conduit  à  nous  révéler  qu'avant  l'extension  à  Paris  de  la  mer  où 
s'est  déposé  le  calcaire  grossier,  la  région  était  continentale, 
pour\aie  d'un  grand  lac  et  ombragée  d'essences  arborescentes  qui 
supposent  une  météorologie  très  différente  de  celle  dont  nous 
subissons  aujourd'hui  les  vicissitudes. 

En  plusieurs  points,  et  tout  spécialement  à  la  traversée  de  la 
Seine,  là  où  la  rivière  sort  de  Paris,  l'argile  plastique  laisse 
atteindre,  au-dessous  d'elle,  des  terrains  qui  sont  nettement 
différens  de  tous  ceux  que  nous  avons  précédemment  énumérés. 
Ils  sont  si  caractérisés  que  les  classificateurs  les  ont  rangés  dans 
la  catégorie  des  formations  secondaires  pendant  que  les  autres 
sont  presque  tous  de  la  division  des  terrains  tertiaires  :  contraste 
qui  semble  d'ailleurs  bien  plus  profond  qu'il  ne  l'est  en  réalité. 

Car  on  me  permettra  de  rappeler  ici  le  caractère  essentiel- 
lement artificiel  de  ces  distinctions  auxquelles  on  a  par  erreur, 
et  durant  si  longtemps,  attribué  une  importance  si  considérable  : 
on  sait  maintenant,  et  de  science  certaine,  que  les  phénomènes 
de  la  sédimentation  se  sont  poursuivis  sans  interruption  depuis 
l'origine  des  choses  et  que  toutes  les  coupures  faites  dans  les  série» 
stratifiées,  indispensables  comme  procédé  d'étude  et  d'enseiguo- 
ment,  sont  dépourvues  de  toute  réalité  objective. 


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S90  REVUE   DES   DEUX   ATONDES. 

Les  formations  secondaires  qui  rentrent  dans  notre  sujet, 
parce  que  les  travaux  du  chemin  de  fer  infra-parisien  ont  péné- 
tré dans  leur  masàe,  peuvent  être  désignées  sous  les  noms  de 
marne  de  Meudon  et  de  craie  blanche.  Il  y  a  quelques  remarques 
à  faire  sur  chacune  d'elles. 

La  marne  blanche,  dite  de  Meudon,  peu  épaisse  et  pauvre  en 
fossiles,  présente  cette  particularité  d'être  exactement  contem- 
poraine d'une  très  puissante  formation  marine  qui  fait  le  sol 
d'une  notable  partie  de  la  Belgique  et  que  l'on  désigne  couram- 
ment sous  le  nom  de  calcaire  de   Mons.    Deux  sa  vans  belges, 
Cornet  et  Briart,  se   sont  rendus   célèbres  en  en  décrivant  la 
faune,  riche   et  compliquée,  et  en  montrant  que  cette  légion 
d'animaux   fossiles  constitue    la  transition    la   plus    ménagée 
qu'on  puisse  imaginer  entre  la  zoologie  de  l'époque  de  la  craie 
blanche,  qui  est  franchement  secondaire,    et  celle  du  calcaire 
grossier  parisien  qui  est  essentiellement  tertiaire.  De  sorte  que 
le  calcaire  de  Mons  vient  témoigner  d'une  façon  éloquente  de  la 
parfaite  continuité  des  phénomènes  sédimentaires. 

Si  la  marne  de  Meudon  est  incomparablement  plus  pauvre 
que  le  calcaire  de  Mons,  elle  a  cependant  ce  grand  intérêt  do 
prouver  que  l'Océan  belge  se  prolongeait  à  Paris,  au  moins  sons 
la  forme  de  lagunes,  et  c'est  ime  notion  de  géographie  passée 
qu'il  peut  être  utile  de  retenir.  D'un  autre  côté,  on  trouvée!"»^ 
son  épaisseur  la  trace  d'actions  très  multiples  et  avant  tout  des 
concrétions  siliceuses  dont  la  rencontre  nous  prépare  à  l'élu  le 
des  silex  de  la  craie. 

Car  la  craie  qui  supporte  à  Passy  la  marne  de  Meudon  se 
montre,  là  comme  bien  ailleurs,  toute  remplie  de  rognons  de 
silex  dont  l'histoire  peut  être  refaite  dans  tous  ses  détails  :  elle 
confirme  la  notion,  développée  plus  haut,  de  travaux  molécu- 
laires poursuivis  sans  relâche  dans  Tépaisseur  dos  roches  «ous 
Tinfluence  des  circulations  aqueuses  ;  elle  montre  en  même 
temps  comment  les  rognons,  concrétionnés  d'abord  avec  une 
structure  compacte  et  uniforme  rappelant  celle  des  ménilites, 
peuvent  s'arranger  peu  à  peu  de  façon  à  prendre  à  la  fin  l'état 
tout  à  fait  cristallin.  Les  rognons  de  silex  en  effet  montrent 
souvent  en  leur  milieu  des  géodes  de  cristal  de  roche»  et  on  peut 
dire  que  c'est  pas  à  pas  que  les  échantillons  permettent  de  suivre 
la  transformation  de  l'une  de  ces  matières  dans  l'autre 

Un  autre  exemple  de  faits  procurant  à  la  craie  blanche  une 


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LES   TRAVAUX   DU   MÉTROPOLITAIN.  894 

haute  signification,  concerne  sa  constitution  intime  aussi  bien 
que  sa  composition  chimique.  On  peut  poursuivre,  jusque  dans 
les  plus  intimes  détails^  \sl  comparaison  entre  cette  antique  for- 
mation et  certains  dépôts  de  nos  grands  océans  actuels. 

Il  se  trouve  en  effet  que,  parmi  les  myriades  d'objets  de  si 
grande  valeur  scientifique  qui  ont  été  extrtdts  des  abîmes  sous- 
marins  par  les  expéditions  dont  le  souvenir  est  dans  toutes  les 
mémoires,  figurent  les  vases  déposées  dans  l'Atlantique  par 
plusieurs  kilomètres  de  fond  et  coïncidant  pour  l'ensemble  de 
leurs  caractères  avec  la  craie  proprement  dite.  L'analogie  est 
même  si  intime  que,  malgré  la  prodigieuse  durée  des  temps 
écoulés,  on  peut  croire  que,  de  Tépoque  crétacée  à  l'heure  pré- 
sente, la  formation  de  la  craie  na  subi  aucune  interruption. 

C'est  que  la  craie,  parmi  les  roches  calcaires,  représente  l'on 
des  types  les  mieux  définis  et,  en  même  temps,  l'un  de  ceux  qui 
peuvent  nous  frapper  le  plus  à  ^cause  de  la  part  considérable 
qu'a  prise  à  son  édification  la  collaboration  des  forces  biolo- 
giques :  une  importante  proportion  de  sa  substance  résulte  de 
l'accumulation  de  vestiges  animaux. 

Ce  sont  des  coquilles  microscopiques,  et  d'autant  plus  nom- 
breuses, d'êtres  dont  les  très  proches  voisins  pullulent  enc(»re 
dans  la  mer  :  elles  se  présentent  comme  de  minuscules  am- 
poules infiniment  légères,  d*une  variété  et  d'une  élégance  de 
forme  et  de  structure  vraiment  merveilleuses.  On  ne  se  lasse  pas 
de  les  admirer  avec  l'aide  de  l'appareil  grossissant  et  l'on  reste 
confondu,  en  étudiant  leurs  représentans  actuellement  vivans, 
de  constater  que  les  êtres  qui  les  ont  fabriquées  sont  si  simples 
quW  chercherait  en  vain,  dans  la  matière  homogène  qui  con- 
stitue leur  corps,  le  moindre  délinéament  d'un  organe  quel- 
conque. Chacun  d'eux  est  une  simple  gouttelette  d'aspect 
huileux  dans  laquelle  te  besoin  de  locomotion,  de  préhension 
détermine  la  production  des  membres,  membres  provisoires 
d*ailteurSy  aussi  éphémères  que  le  besoin  qu'ils  ont  à  satisfaire  et 
qui  ne  sont  que  des  filamens  poussés  pour  la  circonstance  au 
travers  des  perforations  dont  la  coquille  est  véritablement 
criblée. 

Les  «  foraminifères  »  de  la  craie,  aussi  fragiles  qu'ils  sont 
délicats,  ont  dû  être  détruits»  pour  le  plus  grand  nombrc^au  sein 
du  sédiment  qu'ils  contribuent  à  former,  et  ils  ont  dû  aussi, 
bien  souvent,  se  dissoudre  dans  la  mer  où  ils  avaient  vécu.  C'est 


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892  REVUE  DBS  DEUX  MONDES. 

en  effet  une  particularité  sin^lière  de  ces  êtres,  de  se  tenir  à  la 
surface  des  eaux  comme  élémens  de  la  gelée  vivante  dite 
«  plankton,  »  où  tant  de  bétes,  poissons  et  cétacés,  trouvent 
leur  alimentation  principale.  Après  leur  mort,  ils  abandonnent 
leur  coquille  vidée,  à  Faction  de  la  pesanteur  qui  tend  à  la  pré- 
cipiter sur  le  fond  sous-marin.  Mais  dans  les  grandes  mers,  le 
voyage  vertical  est  si  long  qu'au  cours  de  huit  ou  dix  kilomètres 
à  franchir,  les  infimes  tests  calcaires  éprouvent,  de  la  part  du 
liquide  océanique  qu'ils  traversent,  une  action  chimique  à  la- 
quelle ils  ne  peuvent  pas  toujours  résister. 

Et  malgré  ces  circonstances,  la  craie  de  Passy  est  vraiment 
pétrie  de  ces  incontestables  témoignages  de  l'activité  de  la  vie 
marine  aux  temps  secondaires  dans  une  localité  dont  les  condi- 
tions générales  ont  si  complètement  changé  depuis  lors. 

Si  les  travaux  de  nos  chemins  de  fer  urbains  ne  font  qu'é- 
corcher  la  formation  crayeuse,  nous  savons  par  d'autres  entre- 
prises industrielles  que  celle-ci  constitue  dans  notre  sous-soldes 
couches  superposées  d'une  épaisseur  colossale  :  les  puits  arté- 
siens de  Grenelle,  de  Passy,  et  d'une  série  d'autres  points  disper- 
sés dans  la  ville,  sont  restés,  plus  de  cinq  cents  mètres  durant, 
dans  le  système  de  celle  même  formation  dont,  par  conséquent, 
les  conditions  d'origine  se  sont  continuées  fort  longtemps. 

Vil 

Nous  pouvons  maintenant  résumer  en  quelques  lignes  Ihis- 
toire  des  vicissitudes  nombreuses  d'un  sol  qui  a  pris,  depuisque 
rhomme  s'y  est  établi,  une  signification  si  particulière  et  qui  a 
été  le  berceau  et  le  foyer  de  tant  de  grandes  choses. 

En  reprenant  la  question  à  l'époque  où  s'est  déposée  la 
craie  blanche,  nous  savons  que  toute  la  région  était  alors  sub- 
mergée sous  les  flots  d'un  océan  très  profond  et  dont  les  ri- 
vages étaient  lointains.  Il  y  avait  déjà  sur  la  terre  et  depuis  bien 
longtemps,  des  continens  et  des  îles,  mais  ils  affectaient  une 
distribution  absolument  différente  de  celles  qu'ils  présentent 
maintenant.  Les  traits  principaux  du  futur  substratum  de  Paris 
ressemblaient  beaucoup  à  ceux  qu'on  retrouverait  aujourd'hui 
dans  les  régions  centrales  de  l'Atlantique. 

Peu  à  peu  cependant,  le  littoral  se  rapprocha,  parce  que  le 
sol  inondé  se  souleva  progressivement,  en   repoussant  douce* 


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LES   TRAVAUX   DU   MÉTROPOLITAIN.  893 

ment  les  eaux  devant  lui,  et  nous  savons  déjà  que  sa  surrection 
résulta  des  déformations  infligées  à  la  croûte  du  globe  par  la 
contraction  continue  du  noyau  fluide  de  la  terre. 

C'est  dans  les  parties  suffisamment  relevées,  mais  encore 
couvertes  d'une  médiocre  épaisseur  d'eau  marine,  que  s'accu- 
mulèrent ces  marnes  de  Meudon,  blanches  et  plastiques,  dont 
la  contemporanéité  avec  le  calcaire  de  Mons  suffirait  pour  prou- 
ver que  déjà  la  surface  terrestre  était  variée  d'un  point  à  l'autre 
comme  elle  l'est  de  nos  jours. 

Le  soulèvement  continuant,  Paris  devint  continental  :  le 
fond  crayeux  de  la  mer  antique  qui  subsiste  encore  par  lam- 
beaux en  diverses  régions  des  profondeurs  souterraines,  vint  en 
conséquence  s'exposer  à  l'influence  des  agens  atmosphériques 
et,  sans  doute,  il  perdit  du  fait  de  l'intempérisme  et  par  une 
sorte  d'écroûtement,  une  grande  portion  de  ses  régions  superfi- 
cielles. Il  s'y  établit  des  plantes  et  des  animaux,  témoignant  par 
leur  ressemblance  générale  avec  les  êtres  de  nos  zones  tropi- 
cales, d'une  climatologie  beaucoup  plus  chaude  que  celle  dont 
nous  jouissons  dans  les  mêmes  lieux.  Et  la  condition  continen- 
tale de  cette  flore  et  de  cette  faune  contraste  si  absolument  avec 
le  régime  marin  sous  l'influence  duquel  s'étaient  déposées  les 
assises  précédentes,  que  les  géologues,  supposant  d'abord  que  le 
changement  s'était  opéré  simultanément  dans  tous  les  points  de 
la  terre,  placèrent  entre  ces  deux  formations  successives  l'une 
des  divisions  principales  de  l'échelle  sirati  graphique  :  à  cette 
division  correspond  le  contact  des  formations  dites  tertiaires  sur 
les  dépôts  qualifiés  de  secondaires. 

Nous  avons  constaté  qu'en  raisonnant  ainsi,  les  premiers 
observateurs  se  trompaient  et  que  la  brusque  substitution  d'un 
régime  à  l'autre  est  toute  locale  et  ne  contredit  nullement  la 
continuité  parfaite  des  phénomènes  évolutifs  de  la  surface  ter- 
restre. Pendant  que  des  terres  fermes  surgissaient  à  Paris  au- 
dessus  du  niveau  de  la  mer,  le  régime  marin  se  continuait  im- 
perturbablement en  d'autres  localités  très  nombreuses,  où  les 
assises  sédimentaires  ne  laissent  voir  aucun  incident  à  ce  niveau 
si  remarquable  ailleurs. 

Le  continent  émergé  de  la  région  de  Paris  reçut,  dans 
quelque  dépression  de  la  craie  blanche  qui  devait  en  faire  comme 
une  sorte  de  Champagne  ou  de  Picardie,  un  grand  lac  où  ne 
déposa  l'arple  plastique.  Nous  ne  savons  pas  à  quelle  distancu 


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894  REVUE  DES  DEUX  M0N9E6. 

de  la  Daer  se  trouvait  cette  étendue  d'eau  douce,  ni  quelles  étaient 
sa  surface  et  sa  forme,  et  cette  ignorance  provient  de  ce  que, 
pendant  les  époques  suivantes,  le  pays  fut  profondément  érodé 
par  la  pluie,  puis  décapé  par  la  mer,  qui  revint  envahir  son 
ancien  domaine. 

En  effet,  après  un  laps  de  temps  qu'aucune  donnée  ne  nous 
permet  d'évaluer,  mais  qui,  sans  aucun  doute,  fut  prodigieuse- 
ment long,  les  assises  du  calcaire  grossier  vinrent  se  consti- 
tuer progressivem^ttt   par-dessus    l'argile  plastique.  Du  reste, 
la  submersion  du  pays  fut  accompagnée  de  nombreux  incidens, 
et  les  coupes  procurées  par  le  chemin  de  fer  métropolitain  sou- 
lignent des  changemens  très  nombreux  dans  la  profondeur  de 
la  mer,  en  nous  mettant  sous  les  yeux  des  intercalations,  dans  la 
série  des  sédimens  marins,  de   couches  témoignant  d'une  ori- 
gine saumàtre  comme  celle  des  dépôts  d'estuaires  ou  de  lagunes, 
et    d'autres  présentant   des   caractères  franchement  lacustres. 
Cette  complexité  signifie  sans   doute   que  le   point  où  Paris 
devait  s'établir  fut,  pendant  bien  longtemps,  situé  à  une  très  mé- 
diocre distance  de  la  ligne  littorale,  dans  une  zone  où  luttai^t 
sans  cesse  les  eaux  marines  et  les  écoulemens  aqueux  provenant 
d'un  continent  tout  voisin. 

On  peut  même  constater  que  le  calcaire  grossier  fut  soulevé 
assez  au-dessus  des  flots  pour  affecter  la  disposition  de  falaises, 
et  pour  être  démoli  par  la  mer,  désagrégé  en  débris  qui  subirent 
un  triage  dont  le  résultat  fut  la  concentration  en  certains  points 
de  ses  élémensles  plus  lourds.  Ceux-ci,  qui  consistent  en  grains 
de  sable,  en  galets  de  diverses  grosseurs  et  en  coquilles  déjà 
fossilisées  dont  les  formes  émoussées  révèlent  les  frottemens 
qu'elles  ont  subis  de  la  part  des  vagues,  font  la  base  du  sable 
de  Beauchamp,  qu'on  imite  si  facilement  dans  sa  composition 
comme  dans  sa  structure,  par  la  désagrégation  et  le  lavage  arti- 
ficiel d'échantillons  bien  choisis  du  calcaire  grossier. 

On  voit  qu'il  s'est  rigoureusement  produit  à  cette  époque  ce 
qui  se  passe  sur  certaines  côtes  du  Portugal  et  du  Brésil,  au 
mont  Saînt-Élie,  dans  l'Alaska  et  aux  Barbades,  où  les  flots  dé- 
mantèlent des  falaises  formées  de  dépôts  tout  à  fait  réceos, 
c'est-à-dire  appartenant  à  la  période  géologique  immédiatement 
antérieure  à  celle  où  nous  vivons  nous-mêmes.  Les  spécimens, 
recueillis  au  cours  de  l'établissement  du  Métropolitain,  mon- 
trent que  l'océan  générateur  du  sable  de  Beauchamp  fut  U)t:- 


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LES   TRAVAUX  DU  MÉTROPOLITAIN.  898 

jours  à  Paris  de  profondeur  modérée.  U  recula  m6me  ua 
temps,  devant  la  surrection  du  sol,  sur  une  large  zone  à  la  sur^ 
face  de  laquelle  s'établit  un  grand  lac  dont  les  vases  ont  con- 
servé toute  une  faune  et  toute  une  flore  qui  présentent  avec 
celles  de  nos  eaux  douces  actuelles  des  traits  de  ressemblance 
générale  qui  n'empêchent  pas  de  constater  de  profondes  diffé* 
rences  spécifiques.  Les  sédimens  de  ce  lac  «  de  Saint-Ouen^  » 
au  sein  duquel  devaient,  avec  le  temps,  se  produire  les  concré- 
tions et  les  autres  modifications  intestines  dont  nous  avons 
parlé,  acquirent  en  quelques  points  une  épaisseur  notable, 
après  quoi  il  leur  fallut  battre  en  retraite  devant  le  retour  pro- 
gressif de  l'océan. 

Il  résulte  de  cette  circonstance  que  l'ensemble  des  dépôts 
lacustres  a  la  forme  générale  d'une  lentille  colossale,  dont  le 
biseau  correspond  à  la  plus  grande  extension  des  eaux  douces 
en  surface.  La  mer,  en  revenant,  continua  d'étaler  les  sable$ 
qu'elle  charriait  et  que  lui  fournissaient  les  f&laises  voisines,  et 
le  phénomène  "prit  un  temps  relativement  si  court,  que  cer^ 
taines  espèces  animales  persistaient  encore  dans  les  eaux  mur 
rines  et  se  retrouvent  presque  sans  changement  au-dessus  comme 
au-dessous  des  couches  lacustres. 

Toutefois,  la  nouvelle  incursion  océanique  qui  a  laissé  les 
lits  très  minces  des  «  sables  infra-gypseux  »  fut  éphémère  aussi 
et  le  régime  lagunaire  s'établit  sur  une  énorme  longueur  de  côtes 
et  avec  une  largeur  qui  prouve  l'incessante  palpitation  du  sol, 
renvoyant  et  rappelant  alternativement  un  grand  nombre  de  fois 
les  eaux  salées  sur  les  mêmes  points.  Et  c'est  ainsi  que  se  con- 
stituèrent les  magnifiques  massifs  de  la  pierre  à  plâtre. 

L'étude  attentive  des  gisemens  de  gypse,  même  de  ceux  rela- 
tivement restreints,  que  les  coupes  ont  entaillés  sous  Paris, 
montre  que,  pendant  leur  production,  l'activité  souterraine  ne 
s'est  pas  arrêtée  un  instant  :  le  niveau  du  pays  a  changé  par  rap- 
port à  la  mer  voisine  et  les  couches  ont  subi  des  inflexions  et 
même  des  cassures  verticales  rappelant  les  failles  des  pays  de 
montagnes. 

Ces  remarques,  qui  pourraient  s  appliquer  à  tous  les  niveaux 
géologiques  de  notre  région,  viennent  confirmer  maintenant  la 
notion  désormais  acquise  que  le  pays  de  Paris  n'est  pas,  comme 
la  chose  semblait  tout  d'abord  évidente,  formé  de  couches  tout  à 
fait  horizontales,  mais  qu'au  contraire,  ses  assises  ont,  au  cours 


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896  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

des  âges,  été  déplacées,  brisées,  tourmentées  de  mille  façons,  de 
sorte  qu'elles  sont  maintenant  fort  éloignées  de  leurs  conditions 
originelles. 

Après  la  période  lagunaire  du  gypse,  la  région  parisienne 
poursuivit  pendant  un  certain  temps  son  mouvement  de  soulève- 
ment et  prit  de  plus  en  plus  Tétat  continental.  Aussi  s'établit-il 
à  sa  surface  un  lac  rappelant  intimement  celui  de  Saint-Ouen  et 
dans  lequel  se  déposèrent  les  roches  connues  sous  le  nom  de 
travertin  de  la  Brie. 

Ce  nom  rappelle  l'extension  de  la  formation  lacustre  sur  une 
surface  géographique  coïncidant  presque  exactement  avec  lan- 
ciennc  province  de  Brie,  et  ce  serait  une  occasion  de  rappeler 
comment  les  «  régions  naturelles  »  dont  les  «  provinces  »  étaient 
des  exemples  si  éloquens,  doivent  avant  tout  leur  existence  à  la 
qualité  particulière  de  leur  sol,  qui  entraîne  forcément  avec  elle 
tout  un  ensemble  de  circonstances  donnant  à  leur  tour  des  qua- 
lités spéciales  à  la  faune,  h  la  flore  et  par  conséquent  aux  cultures 
et  aux  ressources  de  tous  genres  dont  les  populations  humaines 
ont  besoin. 

La  période  lacustre  ne  persista  pas  longtemps  :  un  nouvel  affais- 
sement général  du  pays  permit  à  la  mer  do  revenir  une  autre 
fois  et  de  déposer,  sur  plus  de  60  mètres  de  puissance,  les  couches 
arénacées,  pures  et  fines,  des  «  sables  de  Fontainebleau.  » 
A  Paris,  les  érosions  modernes,  c'est-à-dire  poursuivies  depuis  la 
fin  de  l'époque  tertiaire  jusqu'à  nos  jours,  ont  presque  supprimé 
cette  formation  qui,  tout  au  voisinage,  est  l'étoffe  des  collines  de 
Meudon  et  de  Montmorency,  et  n'en  a  laissé  subsister  que  les 
lambeaux,  parfois  très  circonscrits,  dont  nous  avons  donné  des 
exemples. 

L'intensité  de  ces  ablations  de  roches  superficielles,  par  le  jeu 
de  rintempérisme,  nous  empêche  de  savoir  avec  certitude  les 
incidens  qui,  postérieurement  au  dépôt  des  sables,  ont  accidenté 
les  progrès  de  l'évolution  du  sol  parisien.  Sans  répéter  les 
remarques  suscitées  plus  haut  par  l'examen  du  «  diluvium  »  et 
des  autres  formations  caractérisant  les  vallées,  il  suffira  de 
remarquer  que  l'apparition  de  l'homme  sur  la  terre  paraît  dater 
sensiblement  du  moment  où  le  pays  de  Paris  a  été  émergé  pour 
la  dernière  fois.  Les  plus  anciens  délinéamens  des  phénomènes 
fluviaires  y  sont  pliocènes,  c'est-à-dire  de  la  fin  des  temps  ter- 
tiaires, et  c'est  là  qu'il  parait  de  plus  en  plus  légitime  de  placer  le 


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LES   TRAVAUX   DU   MÉTROPOLITAIN.  897 

jour  solennel  où  Thomme  sortit  des  mains  du  Créateur.  Il  ne 
nous  est  pas  indifférent  de  faire  coïncider  ainsi  ces  deux  grands 
événemens,  I^  naissance  de  Thumanité  et  l'acquisition  par  la 
région  parisienne  des  conditions  continentales  indispensables  à 
rétablissement  de  notre  espèce. 

En  tous  cas,  ce  que  nous  avons  dit  suffit  pour  montrer  que 
notre  sous-sol  est  comme  un  musée  naturel  oîi  se  sont  accu- 
mulés des  témoignages  de  toutes  les  circonstances  successives 
dont  le  pays  a  eu  à  subir  les  effets.  C'est  comme  un  prolonge- 
ment colossal  de  quelque  Carnavalet  souterrain  où  l'histoire 
des  temps  préhistoriques  s'est  inscrite  page  â  page,  au  fur  et 
à  mesure  de  la  réalisation  des  choses,  et  dans  une  langue  qui 
devient  plus  claire  chaque  jour,  grâce  à  l'infatigable  persévé- 
rance des  chercheurs.  Comme  pour  la  Carnavalet  municipal,  les 
conséquences  des  travaux  parisiens  s'étendent  à  chaque  instant 
bien  au  delà  des  limites  de  Paris,  et  la  structure  du  sol  de  la  Ville 
éclaire  ime  foule  de  problèmes  qui  concernent  la  terre  entière, 
comme  les  incidensde  la  vie  sociale  de  la  capitale  se  répercutent 
h  tous  momens  dans  l'histoire  universelle. 

Stanislas  Meunier. 


TOMB  XXIV.  —  iooo. 


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LA  FRANCE 


ET    LA 


RÉDEMPTION  DES  ESCLAVES  EN  ALGÉRIE 

A   LA   FIN   DU   XVIP   SIÈCLE 


J'ai  dit,  ici  même,  il  y  a  quelques  années  (1),  quel  était  le 
sort  affreux  des  chrétiens  captifs  en  Barbarie,  depuis  la  seconde 
moitié  du  xv"*  siècle,  quels  travaux  et  quelles  misères  ils  avaient 
à  endurer,  quelles  tentations  à  repousser,  et  j'ai  montré  le  dévoue- 
ment admirable  avec  lequel  les  Trinitaires,  les  Pères  de  la 
Mercy  et  les  Lazaristes  s'étaient  tour  à  tour  consacrés  à  racheter 
et  rapatrier  les  uns,  et  à  consoler  et  secourir  les  autres,  qui  res- 
taient sur  la  terre  de  servitude.  Je  me  suis  efforcé  de  remettre 
en  pleine  lumière  ces  humbles  moines,  trop  oubliés  et  méconnus 
de  nos  jours,  qui,  au  prix  de  mille  fatigues  et  dangers,  au  risque 
de  leur  liberté  et  parfois  de  leur  vie,  allaient  porter  secours  à  c^ 
esclaves  chrétiens,  détenus  dans  les  bagnes  ou  sur  les  galères 
d'Alger,  de  Tunis  ou  de  Salé  (Maroc)  et  qui,  poussés  au  désespoir, 
en  venaient  souvent  à  renier  le  Christ.  Plusieurs,  entre  autres 
les  Pères  Lazaristes  Le  Vacher  et  Montmasson,  cueillirent,  sur 
ce  champ  de  travail  et  de  lutte  contre  la  tyrannie  turque,  les 
palmes  du  martyre. 

Je  voudrais,  aujourd'hui,  à  l'aide  de  documens  conservés  aux 
archives  du  ministère  des  Affaires  étrangères  et  de  deux  livres 

(1)  Voyez  la  Revue  du  15  août  1896. 


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LA   RÉDEBIPTION   DBS   BSCLATiSS   BN   ALGÉRIS.  899 

publiés  récemment  (1),  reprendre  l'étude  de  ce  sujet  au  point 
où  je  Tavais  laissée,  c'est-à-dire  à  Tannée  1681  et,  cette  fois,  mon- 
trer le  rôle  plus  important  que  jouèrent  les  consuls  ou  les 
envoyés  extraordinaires  du  roi  de  France  en  Alger. 

Il  faut  remonter  un  peu  plus  haut,  pour  expliquer  l'intérêt 
politique  et  commercial  que  la  France  avait  dans  cette  partie 
septentrionale  de  l'Afrique,  appelée  le  Magreb.  Les  deys  d'Alger, 
les  beys  de  Tunis,  Salé  et  d^  Tripoli,  sujets  du  sultan  de  Gon- 
stantinople,  disposaient  alors  de  la  marine  la  plus  formidable 
qu'on  connût  sur  la  Méditerranée.  Le  premier,  à  lui  seul,  avait 
75  à  80  galères;  si  l'on  y  ajoute  celles  de  Salé,  Tunis  et  Tripoli, 
et  la  flotte  des  Turcs,  on  arrivera  au  chiffre  de  250  à  300  voiles 
pour  le  total  des  forces  maritimes  des  musulmans.  Seules  les 
flottes  d'Espagne  et  de  Venise  étaient  en  état  de  leur  tenir  tôte  ; 
mais  la  marine  de  la  France  n'existait  pas  encore  et  les  côtes  de 
Provence  et  du  Bas-Languedoc  étaient  exposées  sans  défense  aux 
inoursions  et  aux  razzias  de  ces  hardis  corsaires.  Les  navires 
marchands  de  Marseille  et  de  Bordeaux  n'eurent  pas  moins  à  en 
souffrir.  Les  dommages  se  montaient  chaque  année  à  'des  cen- 
taines de  mille  livres  de  marchandises  et  à  des  milliers  de  Fran- 
çais, capitaines  ou  matelots,  ouvriers  ou  paysans. 

Aussi  comprendra-t-on  que  François  I*',  déjà  allié  de  la 
Porte  Ottomane  (depuis  1525),  dès  qu'il  apprit  la  nomination, 
par  le  sultan  Selim  II,  de  Barberousse  au  poste  de  capi tan- 
pacha,  c'est-à-dire  amiral  des  flottes  musulmanes,  s'empressa  de 
se  concilier  son  appui  contre  Charles-Quint.  L'Espagnol,  en 
effet,  était  l'ennemi  commun,  c'était  la  puissance  la  plus  redou- 
table pour  les  musulmans  d'Afrique.  Depuis  1505,  il  avait  con- 
quis Mers-el-Kebir,  Oran,  Bougie  ;  il  fut  maître  de  Tripoli  jus- 
qu'à 1551,  et  de  Tunis  jusqu'à  1574. 

Ge  fut  le  terrible  Barberousse  qui  fit  les  premières  avances, 
en  envoyant  à  François  I*',  l'année  même  où  il  fut  promu  au 
rang  de  capitan-pacha  (juillet  1533),  un  ambassadeur  avec  de 
riches  présens  ;  Tannée  suivante,  une  trêve  de  trois  ans  était  con- 
clue entre  le  Boi  très  chrétien  et  le  bey  musulman  qui  assurait 
la  sécurité  à  nos  navires  et  à  nos  commerçans  trafiquant  dans  le 
Magreb.  En  février    i536t,  la  régence  d'Alger    était   comprise 

(i)  Deslasdres,  l'Ordre  des  Trinilaires  pour  le  rachat  des  captifs,  2  vol.  in- 8*. 
Paris,  i9a3 .  Paul  ftlassoD.  Histoire  des  établissemens  et  du  commerce  fruit;nis 
dans  t Afrique  lepientrxonate ,  Paris,  1903,  in-4». 


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'900  REVUE   DES   DEUX   MONDES. 

dans  lès  capitulations  de  la  France  avec  la  Sublime  Porte;  i*ar- 
ticle  10  stipulait  la  mise  en  liberté  de  tous  les  captifs  des  deux 
Etats  et  défendait  aux  corsaires  turcs  de  faire  prise  sur  les  mar- 
chandises ou  les  personnes  de  la  nation  française.  On  sait,  par 
Thistoire  générale,  combien  les  descentes  de  la  flotte  turque  sur 
les  côtes  de  Ca labre  firent  une  utile  diversion  à  l'invasion  de 
Charles-Quint  en  Provence. 

N  Ce  ne  fut  pas  seulement  l'intérêt  politique,  mais  le  com- 
merce français  qui  profita  de  ce  premier  traité  d'alliance  franco- 
algérien.  Les  marchands  et  marins  dç  Provence  fréquentaient 
depuis  longtemps  sur  la  côte  opposée  d'Afrique,  soit  pour  la 
pêche  du  corail,  soit  pour  le  commerce  des  cuirs  et  laines.  Par 
ce  traité,  la  France  obtint  une  première  concession  en  Afrique. 
Deux  marchands  de  Marseille,  Thomas  Linché  (un  Corse,  nommé 
le  Lincio)  et  Carlin  Didier  s'étaient  associés  pour  la  pêche  du 
corail  dans  le  golfe  de   Stora.   Forts   du  consentement  de  la 
Porte,  ils  traitèrent  avec  les  cheiks  maures  du  pays  et  établirent 
le  Bastion  de  France,  qui  a  joué  plus  tard  un  rôle  important 
dans  nos  relations  avec  Alger  (1).  C'était  une  maison  ou  maga- 
sin, qui  servait  de  dépôt  au  corail  ou  aux  marchandises  de  trafic; 
il  était  entouré  de  murailles  et  de  fossés,  qui  pouvaient   les 
mettre  à  l'abri  d'un  coup  de  main  ;  un  chenal  de  7  à  800  mètres 
menait  à  l'étang  du, Bastion,  qui  servait  de  refuge  aux  bateaux 
corailleurs. 

Un  peu  plus  à  l'Est,  rétablissement  des  Génois  ài  Tîle  de 
Tabarka  gênait  beaucoup  les  entreprises  des  Marseillais.  A  la 
faveur  de  la  mort  d'André  Doria,  la  Compagnie  française 
d'Afrique  y  prit  pied  et  cela  devint  la  concession  du  Cap  Nègre 
(1604),  qui  leur  servit  pour  le  commerce  des  grains,  des  laines, 
des  cuirs  et  de  la  cire.  On  y  péchait  aussi  le  corail.  Ce  comptoir 
ne  fut  supprimé  qu'en  1814,  sans  que  jamais  d'ailleurs  la  France 
eût  renoncé  à  ses  droits. 

Tels  furent  les  premiers  bénéfices  que  la  France  retira  de 
l'alliance  franco-algérienne  conclue  par  François  I*'.  Mais  cent 
ans  après,  à  Tépoque  où  la  puissance  de  la  Porte  Ottomane  com- 
mença à  décliner,  le  naturel  des  corsaires  barbaresques  reprit 
le  dessus  et,  oublieux  des  anciens  traités,  ils  se  mirent  ài  courir 


(i) 
Mêla 
viUe. 


)  Ce  poste  se  trouvait  à  6  ou  8  kilomètres  à  l'est  de  la  Galle,  entre  Guerra  el 
et  le  cap  Mzera.  Voyez  le  Guide  Joanne,  en  Algérie,  route  d'Alger  à  PhUippe- 


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LA   RÉDEMPTION   DES   ESCLAVES   EN   ALGÉRIE.  901 

SUS  à  tous  les  navires  marchands,  même  français,  et  provoquèrent 
les  doléances  des  commerçans  provençaux.  Le  cardinal  de  Riche- 
lieu comprit  que  la  sécurité  de  notre  commerce,  dans  la  Médi- 
terranée, ne  serait  assurée  que  lorsque  ces  nids  de  pirates 
seraient  détruits  ;  malheureusement  notre  marine  de  guerre,  soUs 
son  gouvernement  et  celui  de  Mazarin,  était  encore  rudimentaire 
et  incapable  de  se  mesurer  avec  la  flotte  barbaresque  JDe  là, 
pendant  un  demi-siècle  (1635-1690),  une  politique  hésitante,  et 
par  suite  inefficace,  consistant  en  alternatives  de  démonstrations 
navales  et  de  négociations.  On  a  vu,  par  notre  précédent  récit, 
que  l'apparition  de  nos  vaisseaux  de  guerre  devant  Alger  avait 
eu  pour  conséquence  fatale  le  massacre  de  nos  consuls,  aumô- 
niers et  nationaux,  et  un  redoublement  de  rigueur  dans  \e  trai- 
tement des  esclaves.  Nous  allons  assister,  cette  fois,  à  une  série 
de  négociations,  ayant  pour  objet  la  paix  maritime  et  surtout 
le  rachat  des  captifs. 

I 

Rappelons  d'abord  comment  se  faisait  le  triage  des  prison- 
niers et  à  quels  travaux  ils  étaient  forcés.  A  peine  étaient-ils 
amenés  à  bord  du  navire  ennemi,  que  les  corsaires,  par  des 
questions  adroites  et  flatteuses,  s'enquéraient  en  détail  de  leur 
pays  d'origine,  de  leur  famille,  de  leur  profession  et  de  leurs 
ressources,  renseignemens  précieux,  d'après  lesquels  ils  éva- 
luaient leur  valeur  vénale,  et  éventuellement  leur  rançon.  Tout 
cela  était  noté  avec  soin  sur  un  registre.  Puis  on  enchaînait  les 
hommes.  Arrivé  au  port  d'Alger,  on  les  débarquait  et  l'on  faisait 
un  triage  préliminaire. 

Dans  un  premier  lot,  on  plaçait  les  gens  de  marque  :  gentils- 
hommes et  officiers,  prêtres  et  religieux.  C'est  parmi  eux  que  le 
dey,  le  pacha  et  l'agha,  ou  chef  de  la  milice,  faisaient  à  tour  de 
rôle  leur  choix;  ces  dignitaires  réservaient  aussi,  pour  leur 
harem,  les  plus  belles  captives.  Un  second  lot,  le  plus  nom- 
breux, se  composait  des  capitaines  de  navire,  patrons  de  barque, 
chirurgiens,  pilotes  et  matelots,  qui  devenaient  les  esclaves  du 
corps  de  la  milice.  Ceux-ci  étaient  envoyés  au  heylik  ou  bagne 
de  Vpdjak  (1)  d'Alger  et  employés  au  service  de  la  marine.  On 

(i)  On  appelait  ainsi  le  gouTemement  d'Alger. 


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902  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

tenait  an  registre  exact  de  ces  esclaves  publics.  Le  reste,  qui 
consistait  en  laboureurs  et  artisans,  écrivains  ou  ouvriers  d'art, 
était  conduit  au  badislan  ou  marché.  Le  capitaine  du  navire 
corsaire  les  remettait  au  crîeur  public,  avec  le  procès-verbal  de 
la  capture  et  une  note  personnelle.  Au  jour  fixé,  la  vente  à  l'en* 
can  avait  lieu  en  public.  Les  marchands  faisaient  mettre  TesclaTe 
tout  nu,  pour  voir  s'il  n'avait  pas  quelque  tare,  on  lui  faisait 
ouvrir  la  bouche  pour  examiner  ses  dents,  on  lui  faisait  porter 
des  fardeaux,  tout  comme  on  fait  encore  au  Maroc  pour  la  vente 
des  nègres.  Dans  ces  marchés,  on  n'avait  cure  des  liens  de 
famille  qui  unissaient  les  captifs.  On  se  fera  une  idée  des  déchi- 
remens  produits  par  cet  abominable  trafic,  d'après  l'extrait 
suivan-t  d'une  comédie  de  Cervantes  (1),  qui,  ayant  été  lui-môme 
esclave  à  Alger,  en  fut  souvent  le  témoin  indigné,  mais  im- 
puissant. 

ACTE  n 

SCÈNE  DEUXIÈME 

tJn  crieur  public  Tendant  deux  jeunes  garçons,  la  mère  et  le  père. 

Lb  CRiBUR.  —  Y  a-t-il  acheteur  pour  les  enfans,  pour  le  vieux,  ce  graad 
homme-là  et  pour  la  vieille  avec  son  gros  ventre?  Par  ma  foi,  ils  sont 
gentils.  De  celui-ci  on  m'offre  cent  deux  écus,  de  celui-là,  deux  cents.  Mais 
je  ne  les  lâche  pas  à  ce  prix.  Venez  çà,  chiens  qpie  vous  êtes! 

Jbân.  —  Qu'est  ceci,  mère?  Est-ce  que,  par  hasard,  ces  Maures  Ton- 
draient nous  Tendre  ? 

La  MÀiuu  —  Oui,  mon  ûls,  leurs  richesses  s'augmentent  de  noire  infor- 
tune. 

Ls  GRiBua.  —  NV  a-t-il  personne  qui  veuille  acheter  l'enfant  et  la  mère 
ensemble? 

Lambrb.  —  G  terribles  et  tristes  extrémités,  phis  amères  que  la  morf 

Lbpbrb.  — Tais-toi,  femme,  puisque  notre  Dieu  a  permis  quaii  nous 
mit  en  cet  état.  Lui  seul  sait  pourquoi. 

La  mèrb.  ^  J'ai  pitié  de  ces  enfans,  qui  sait  ce  qu'ils  deviendront? 

Le  pbbb.  —  Femme,  laisse  s'accomplir  la  volonté  du  Très-Haut. 

Le  marchand.  —  Et  combien  t'offre-t-on  pour  celui-ci, dis? 

Le  cribur.  —  On  en  offre  cent  deux  écus. 

Le  marchand.  —  Le  donnerait-on  pour  cent  dix? 

Lr  crieur.  —  Non,  il  faut  y  mettre  davantage. 

Lb  marchand.  —  Est-il  en  bonne  santé? 

Le  crieur,  outrant  la  bouche  de  Cenfant.  —  H  Test. 

Lb  marchand.  —  Ouvre  donc,  n'aie  pas  peur!  ^ 

(1)  Voyez  £.7  Tratlo  de  Arjel,  dans  les  Obras  (tramatira«.  édil.  Paris.  1811. 


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LA   RÉDEMPTfON    DES    ESCLAVES    EN    ALGÉRIE.  903 

Juan.  —  Ne  me  Farrachez  pas,  sefior,  elle  tombera  bien  d'elle-même. 

Le  marchand.  —  Le  mioche  croit-il  que  je  veux  lui  arracher  une 
dent?  f 

Jean.  —  Là,  doucement,  seftor,  elle  ne  me  fait  pas  mal  ;  doucement,  de 
grâce,  jo  me  meurs. 

AïDAR.  —  Et  de  cet  autre,  combien  en  offre-t^on? 

Li  GRiBOR.  —  On  en  offre  deux  cents  écus. 

AîDAR.  —  Et  pour  combien  le  laissera-t-on? 

Le  cribur.  —  On  en  veut  trois  cents. 

AlDAR.  —  Si  je  t'achète,  seras-tu  bien  sage  ? 

Francisco.  —  Je  serais  sage,  môme  si  vous  ne  m'achetiez  pas  I 

AÏDAR.  —  Pour  tout  de  bon  ? 

Francisco .  —  Ne  le  suis-je  pas  déjà,  sans  me  vanter. 

Lb  grtbur.  —  Il  est  à  vous.  Vienne  l'argent. 

Lb  marchand.  —  Je  désire  payer  chez  moi. 

La  m^rb.  —  Mon  cœur  se  fend . 

Lb  marchand.  —  Achetez,  les  amis,  achetez  l'autre  petit.  Viens,  enfant, 
viens  t'amuser. 

Juan.  —  Seûor,  je  ne  veux  pas  quitter  ma  mère,  pour  aller  avec 
d'autres. 

La  MiRB.  —  Va,  mon  fils,  déjà  tu  n'appartiens  qu'à  celui  qui  t'a 
acheté. 

JuaK.  —  Quoil  mère,  vous  m'abandonneriez? 

La  mère.  —  0  Dieu  I  que  tu  es  cruel  ! 

Le  marchand.  —  En  route,  petit,  viens  avec  mok 

JuAP^.  —  Partons  ensemble,  mon  père. 

Francisco.  —  Je  ne  puis,  cela  ne  dépend  pas  de  moi.  Que  Dieu  te  pro- 
tège! 

La  MiRE.  —  G  mon  trésor  I  G  ma  joie!  que  Dieu  ne  t'abandonne  pas  ! 

JoAN.  —  Où  donc  m'emmène-t-on,  sans  vous,  ô  ma  mère  ! 

La  mère.  —  Permettez,  seûor,  que  je  parle  un  instant  à  mon  fils.  Accor- 
dez-moi cette  brève  joie,  puisque  ma  douleur  sera  éternelle. 

Le  marchand.  —  Dis-lui  ce  que  tu  voudras,  car  c'est  pour  la  dernière 
fois. 

La  mère.  —  Pour  moi,  c'est  la  première  où  je  me  vois  en  pareille  an- 
goisse. 

JoAN.  —  Gardez-moi  ici  avec  vous,  car  je  ne  sais  où  l'on  m'emmène. 

La  mère.  —  Toute  chance  t'abandonne,  mon  fils,  car  je  t'ai  enfanté. 
Tout,  dans  mon  désespoir,  s'est  ligué  contre  moi.  Le  ciel  s'est  obscurci,  les 
élémens,  la  mer  et  les  vents  se  sont  déchaînés.  Toi,  tu  ne  connais  pas 
encore  ton  malheur,  bien  que  tu  y  sois  plongé,  car  celui  qui  ne  l'a  pas 
connu  peut  encore  croire  au  bonheur.  Mais  je  t'en  conjure,  ma  chère  âme, 
puisqu'il  ne  me  sera  plus  donné  de  te  voir,  promets-moi  de  ne  jamais 
oublier  de  réciter  VAve  Maria.  C'est  elle,  cette  Reine  de  bonté,  de  vertu, 
pleine  de  grâce,  qui  rompra  tes  chaînes  et  te  rendra  à  la  liberté. 

AïDAR.  —  Écoute  cette  méchante  chrétienne,  qui  donne  de  pareils  con- 
seils à  son  fils!  Pourvu  qu'elle  n'ait  pas  été  une  ivrogne,  comme,  toi,  fausse 
et  dissolue. 


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t)04  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

JoAJi.  —  Mère,  il  est  donc  yrai,  je  pars,  je  m'en  vais  arec  ces 
Maures? 

La  MÊRB.  —  Ah!, crois-moi,  plus  que  toi-même,  j'ai  peur  de  te  voir  aller 
où  tu  vas.  Tu  vas  tout  oublier,  ton  Dieu,  moi,  toi-même  ;  car  n'est-ce  pas  là 
ce  qui  doit  armer  quand,  dans  un  âge  si  tendre,  on  est  jeté  au  milieu  de 
cette  race  impie? 

(Le  crieur  fait  taire  «la  mère,  en  la  menaçant  du  bâton,  et  puis  se  met  en 
devoir  de  vendre  Tautre  petit  garçon,  Francisco,  à  Aîdar.  La  scène  des 
adieux  à  ses  parens  est  aussi  déchirante  qu'admirable.) 

Francisco.  —  Puisque  le  sort  falal  me  sépare  de  vous,  chers  parens, 
qu'ordonnez-vous  î 

Lb  péri.  —  Mon  fils,  promets-moi  que  ni  menaces,  ni  promesses,  ni 
présens,  ni  le  fouet,  ni  les  coups  ne  viendront  à  bout  de  te  convertir  et 
que  tous  les  trésors  du  monde  ne  t'empêcheront  pas  de  mourir  dans  le 
Christ  plutôt  que  d'embrasser  la  foi  de  ces  Maures. 

Francisco.  —  Je  le  ferai,  si  possible,  car  mon  doux  Jésus  m'aidera,  tant 
que  mon  âme  restera  fidèle  à  sa  foi,  à  ses  sentimens  et  à  la  crainte  de 
Dieu. 

Lb  cribur.  —  Oh!  comme  il  se  montre  chrétien,  cet  enfant!  Je  vous  en 
préviens,  il  faudra  lever  vivement  le  bras  et  la  main  droite.  Ces  petits 
chrétiens  pleurent  beaucoup  au  début;  mais  ensuite  ils  deviennent  souvent 
des  Maures  plus  croyans  que  les  vieux  croyans. 

Une  fois  le  marché  conclu,  Tacheteur  payait  la  somme  qui 
otait  versée  au  trésor  public  et  emmenait  ses  esclaves  chez 
lui. 

Rien  de  plus  varié  que  les  catégories  de  captifs  :  les  uns, 
qui  avaient  un  métier,  tels  que  laboureur,  maçon  ou  charpen- 
tier, étaient  employés  aux  travaux  de  leur  état  ;  ceux  qui  n'en 
avaient  pas  servaient  comme  domestiques  et  avaient  à  couper  le 
bo'.s  et  porter  Teau  pour  leurs  maîtres.  Les  plus  vigoureux 
faisaient  le  travail  de  caravaniers  ou  portefaix,  c'est-à-dire  char- 
riaient la  pierre  pour  les  réparations  du  port.  D'autres  étaient 
occupés  comme  jardiniers  à  la  campagne  et  logés  dans  les  a  ma- 
ceries  »  ou  villas.  Les  plus  heureux  étaient  les  architectes,  les 
écrivains  ou  comptables  :  leurs  maîtres  les  employaient  à  con- 
struire et  décorer  leurs  maisons.  —  C'est  un  captif  italien  qui  a 
fait  et  exécuté  les  plans  de  la  mosquée  située  sur  la  place  du 
Gouvernement.  —  Les  orfèvres  exécutaient  pour  les  femmes  des 
bijoux  ou  de  riches  parures.  Les  lingots  doret  d'argent  trouvés 
dans  les  prises,  et  les  piastres  sévillanes,  reçues  pour  les  rançons, 
se  transformaient  en  colliers,  bracelets  ou  coffrets  de  valeur. 
Ceux-ci  étaient  mieux  traités  et  pouvaient  amasser  un  pécule,  qui 
leur  servait  à  se  racheter.  Mais  ceux  qui  étaient  occupés  comme 


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LA   RÉDEMPTION    DES  .ESCLAVES   EN    ALGÉRIE.  905 

manœuvres  à  Alger  étaient  renfermés  la  nuit  dans  le  bagne  (1), 
sorte  de  grande  salle  voûtée,  entourée  de  chambres,  où  Ton  en 
entassait  jusqu'à  trois  mille.  A  chaque  bagne  était  annexée  une 
chapelle,  où  le  vicaire  apostolique,  ou  bien  les  prêtres,  —  dont 
plusieurs  étaient  même  esclaves,  —  venaient  dire  la  messe  le 
vendredi,  jour  de  repos  des  Musulmans. 

Ils  étaient  mal  nourris,  presque  exclusivement  de  végétaux  et 
à  peine  vêtus;  le  costume  ordinaire  était  une  paire  de  braies,  un 
hoqueton  (2)  de  laine  et  un  bonnet  noir.  Un  des  négociateurs 
français  écrivait  au  mjnistre  de  la  Marine  «  qu'il  avait  apporté 
cent  costumes  de  matelots  pour  nospau\Tes  esclaves  qu'on  disait 
tout  nus  (3).  »  A  la  moindre  faute,  ou  bien  si  Ton^trouvait  que 
Tesclave  n'avait  pas  assez  travaillé,  il  recevait  des  coups  de  corde 
à  nœuds,  voire  même  des  coups  de  bâton.  Souvent,  lorsque  le 
captif  était  en  train  de  négocier  son  rachat,  le  maître  redoublait 
de  mauvais  traitemens,  afin  d'obtenir  une  plus  forte  rançon. 
Quant  aux  plus  jeunes,  —  il  ne  manquait  pas  de  mousses  de  douze 
à  seize  ans,  —  on  s'efforçait  de  les  convertir  à  l'islamisme,  tantôt 
par  des  séductions  ou  des  promesses,  tantôt  par  des  violences. 
D'ordinaire,  on  les  menait  à  la  taverne,  on  les  grisait  et  Ton  pro- 
fitait de  leur  état  d'ivresse  pour  obteniç  le  moindre  signe  d'adhé- 
sion à  Mahomet  ;  puis  on  les  affublait  d'un  turban.  Quelques 
patrons  allèrent  jusqu'à  offrir  la  main  de  leur  fille,  avec  la  liberté, 
à  des  captifs  pour  prix  de  leur  abjuration.  En  fait,  il  y  avait  un 
grand  nombre  de  renégats,  qui  avaient  abjuré  afin  d'obtenir  un 
adoucissement  à  leur  misère.  Malheur  à  ceux  qui  résistaient  ou 
4ui,  ime  fois  dégrisés,  se  rétractaient!  On  leur  faisait  subir  de 
véritables  tortures,  témoin  ce  jeune  mousse  de  Saint-Tropez,  âgé 
de  quinze  ans,  qui  subit  la  bastonnade  et  des  chûtimens  cruels 
plutôt  que  de  renier  le  Christ  (1633)  (4j. 

Dès  que  la  milice  d'Alger  entrait  en  guerre  avec  une  nation 
européenne  et  que,  seulement,  se  répandait  le  bruit  de  mauvais 
traitemens  infligés  à  des  Turcs  dans  un  port  de  l'Europe  : 
Naples,  Gênes  ou  Marseille,  aussitôt  le  bey  faisait  mettre  aux 
fers  tous  les  esclaves  détenus  dans  la  régence  et  usait  de  repré- 
sailles sur  ceux  du  beylik.    C'était  bien  pis,    lorsqu'un  captif, 

(1)  II  y  en  avait  six  à  Alger. 

(2)  Sorte  de  casique.  Voyez  la  gravure  dans  Deslandres,  ouv,  cité, 

(3)  Voyez  la  lettre  du  capitaine  Marcel,  i6  novembre  1689. 
(iX  Voyez  P.  Dan,  Histoire  de  la  Barbarie  et  de  ses  corsaires. 


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906  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

poussé  à  bout  par  la  souffrance  ou  entraîné  par  la  soif  de  la 
liberté,  essayait  de  fuir  (1).  Ces  tentatives  d'évasion  avaient  sou- 
vent Heu  pendant  la  présence  de  vaisseaux  français  dans  la 
rade,  car  ils  envoyaient  chaque  jour  à  terre  des  chaloupes,  pour 
porter  les  officiers  ou  ramener  le  consul  ou  faire  des  provisions. 
Heureux  Tesclave  qui,  trompant  la  vigilance  des  «  chaoux,  » 
pouvait  s'y  glisser  !  Il  était  sauvé.  D'autres,  plus  hardis,  se  lan- 
çaient à  la  nage  et  essayaient  de  gagner  le  navire  ancré  à  dis- 
tance; quelques-uns  y  parvenaient,  mais  beaucoup,  trahis  par 
leurs  forces,  se  noyaient  ou  étaient  rattrapés  par  leç  corsaires 
Il  y  avait,  en  effet,  en  permanence  dans  le  port,  une  demi- 
galère,  prête  à  courir  sus  à  ces  fuyards.  Malheur  à  ceux  qui 
étaient  ainsi  repris.  Ils  étaient  en  général  condamnés  à  mort  et 
on  les  faisait  périr  dans  les  supplices  les  plus  cruels  afin  d'inti- 
mider les  autres  esclaves.  Le  Père  Dan  n'a  pas  relevé  moins  de 
vingt-deux  genres  de  torture.  Le  pal  ou  le  feu  lent  sur  un  bûcher 
étaient  les  plus  ordinaires.  L'un  des  plus  atroces  était  celui  des 
(1  gauches  »  qui  consistait  à  enfoncer  dans  le  corps  du  malheureux 
des  crocs,  de  fer  et  à  le  tenir  ainsi  suspendu  aux  portes  de  la 
ville,  jusqu'à  ce  qu'il  mourût  de  soif  ou  d'épuisement.  C'était 
un  supplice  analogue  à  celui  de  la  crucifixion. 

Il  est  impossible  de  dresser  la  statistique  exacte  des  esclaves 
français  détenus  dans  la  régence  d'Alger,  à  la  fin  du  xvii^  siècle. 
Vivonne,  dans  une  lettre  à  Charles  IX  (2),  l'évaluait  à  20  000. 
Soixante  ans  après,  le  Père  Dan  estime  à  36000  le  nombre 
des  Européens  captifs  dans  les  trois  États  barbaresques  :  Alger, 
Tunis  et  le  Maroc,  et  il  est  sans  doute  au-dessous  de  la 
vérité.  Alger  étant  celui  des  trois  États  qui  avait  la  marine  la 
plus  nombreuse  et  la  plus  redoutable,  on  peut  supposer  que, 
malgré  plusieurs  rédemptions  effectuées  au  cours  du  xvn*  siècle, 
le  chiffre  n'était  guère  inférieur  à  15  000.  Toutes  les  nations  mé- 
diterranéennes et  même  l'Angleterre,  la  Néerlande  et  la  Suède 
étaient  représentées  ;  les  Espagnols  formaient  le  plus  gros  contin- 
gent. Le  nombre  des  captifs  français  varia  suivant  qu'on  était  en 
paix  ou  en  guerre;  le  maximum  fut  atteint  au  moment  des  dé- 
clarations de  guerre  en  1683,  parce  qu'alors  le  dey  d'Alger  fît 

(1)  n  faut  lire  dans    Cervantes  :    Ouvr.  cité,  acte  IV,  le  dialogue  entre  deax 
captifs  :  Saayedra  et  P.  Alvarez,  un  esclave  qui  prépare  son  évasion. 
*'  (2)  Voyez  Comte  Hector  de  Gastries,  Sources  inédites  de  l'Histoirt  du  Maroc* 
Paris,  1905,  i*»  vol.,  pièce  86. 


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LA    aÉDEUfPTTON   DBS   E8CLAVK8   BN   ALGÉRIE.  907 

main  basse  sur  tous  les  Français  résidant  en  ville  et  même  sur 
Téquipage  des  navires  stationnant  dans  le  port.  Avant  le  bom- 
bardement d'Alger  par  Duquesne,  il  devait  y  avoir  5  à  6  000  es- 
claves français  (commencement  de  Tannée  1684).  D'après  une  lettre 
du  capitaine  Marcel,  envoyé  par  Seignelay,  ministre  de  la  Marine, 
pour  négocier  la  paix  (16  novembre  1689),  il  yen  avait  alors 
1033.  Depuis  lors,  à  la  suite  des  rédemptions  opérées  tour  à 
tour  par  le  Consulat  de  France  et  par  les  Trinitaires,  le  chiffre 
alla  toujours  en  décroissant.  Il  était,  en  mai  1690,  de  850,  en  1691 , 
de  440.  Enfin,  en  1693,  après  les  rachats  opérés  par  Denys 
Du  Sault,  il  n'en  restait  plus  que  8,  et  encore,  ne  les  laissa-t-on 
en  servitude  que  parce  qu'ils  étaient  des  a  nouveaux  convertis,  » 
c'est-à-dire  des  Réformés  français,  convertis  de  force  au  catholi- 
cisme et  qui  étaient  revenus  au  culte  protestant  (1). 

Il 

Le  misérable  sort  de  ces  esclaves  préoccupa  de  bonne  heure 
les  chrétiens  d'Europe  et,  en  particulier,  les  nations  riveraines 
de  la  Méditerranée,  Espagne,  Italie,  France.  La  première  eut, 
dès  le  xm*  siècle,  ses  rescatadores  les  Al-fakher,  hommes  d'élite, 
sachant  assez  bien  l'arabe  et  chargés  d'aller  racheter  les  captifs 
pris  par  les  Sarrasins  (2).  Saint  François  d'Assise  se  préoccupa  de 
leur  venir  en  aide,  et  son  projet  de  voyage  en  Afrique  avait  été 
conçu  dans  ce  dessein,  mais  il  ne  put  le  réaliser.  Raymond  LuU, 
ancien  sénéchal  de  Jacques  I*'^,  roi  d'Aragon,  fonda  dans  Ttle  de 
Majorque,  qui  venait  d'être  reprise  aux  Arabes  (1269),  un  cou- 
vent de  Franciscains,  où  l'on  étudiait  l'arabe.  Il  avait  conçu  le 
projet  d'y  fonder  un  séminaire  pour  l'éducation  démissionnaires, 
qui  iraient  porter  des  consolations  aux  captifs  des  Barbaresques 
et  s'efforceraient  de  convertir  ces  derniers.  Les  premiers  prêtres 
qu'il  envoya  furent  mis  à  mort  ;  lui-même,  dix-sept  ans  après, 
joignant  l'exemple  au  précepte,  s'embarqua  pour  Tunis.  Mais 
là,  ayant  voulu  disputer  avec  les  muftis  sur  la  vocation  prophé- 
tique de  Mahomet,  il  fut  jeté  en  prison  et  n'échappa  à  la 
mort  que  par  la  clémence  de  l'émir.  Délivré,  il  reprit  ses  pré- 

(i)  Lettre  de  Du  Sault  à  Pontchartrain,  22  mars  et  2  mai  1693. 

(2)  Les  Al-fakher,  en  arabe  :  «  celui  qui  délivre,  »  étaient  très  populaires  en 
Espagne.  Voyez  Rosseuw  Saint-Hilaire ,  Histoire  d'Espagne,  \,\llQi  Vf.  Organisa- 
tion militaire. 


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908  REVUE  DBS  DEUX  MONDES. 

dîcations  en  Algérie  et  finit  par  mourir  martyr  à  Bougie 
(21  juin  1315).  Les  Franciscains  et  Dominicains  espagnols, 
venus  au  Magreb  sous  le  règne  du  fils  d'Âlmanzor,  desservaient 
les  oratoires  et  chapelles  des  «  fondouks  »  européens  dans  les 
ports  et  visitaient  les  esclaves  dispersés  dans  les  fermes  de  Tin- 
térieur. 

.Mais  ce  furent  surtout  les  rois  de  France  et  des  ordres  reli- 
gieux fondés  par  des  Français,  qui  furent  les  principaux  agens 
de  la  rédemption  des  esclaves.  Saint  Louis,  dans  ses  deux  croi- 
sades (1250  et  1270)  se  proposa  moins  la  délivrance  des  Lieux 
Saints,  que  la  restauration  du  christianisme  et  la  délivrance  des 
captifs,  qui  gémissaient  sur  cette  terre,  illustrée  jadis  par  les 
•  travaux  des  Tertullien,  des  saint  Cyprien  et  des  saint  Augus- 
tin. La  dernière  expédition  ne  fut  pas  tout  à  fait  infructueuse  à 
cet  égard.  Après  sa  mort,  son  fils  Philippe  le  Hardi,  secondé  par 
Charles  d^Anjou  et  Thibaut  de  Navarre,  signa  avec  Témir  de 
Tunis,  Mohammed  el  Mostancer,  un  traité  qui  donnait  des  sûre- 
tés pour  le  commerce  et  garantissait  la  liberté  de  culte  aux  chré- 
tiens, libres  ou  esclaves,  résidant  en  Afrique. 

D'après  larticle  VI  du  traité,  les  moines  et  prêtres  chrétiens 
pouvaient  demeurer  dans  les  États  de  Témir  et  se  bâtir  des 
églises  et  des  monastères,  prêcher  en  icelles  et  servir  Dieu  sui- 
vant les  rites  de  leur  religiqn.  Chose  remarquable,  rétablis- 
sement de  ces  fondouks  et  la  construction  même  des  chapelles 
devaient  être  faits  aux  frais  du  trésor  beylrcal.  Les  religieux 
Dominicains  et  Franciscains  ne  se  firent  pas  faute  d'user  de  ces 
privilèges,  ils  allaient  librement  en  ville,  causant  avec  les  cheiks, 
visitant  les  esclaves  et  traitant  avec  leurs  maîtres  de  leur  ran- 
çon. 

Dans  ce  même  xiu«  siècle,  qui  vit  les  deux  croisades  de  saint 
Louis,  les  guerres  contre  les  Sarrasins  avaient  pris  un  caractère 
plus  acharné,  les  corsaires  musulmans,  partis  d'Alger,  de  Salé 
ou  Tripoli,  infestaient  les  rivages  et  les  îles  de  la  Méditerranée, 
faisant  de  vraies  razzias  de  chrétiens,  qu'ils  emmenaient  en  ser- 
vitude. C'est  alors  que  furent  fondés  par  des  Français  deux 
ordres  religieux,  spécialement  consacrés  à  l'œuvre  du  rachatdes 
captifs,  lesTrinitaires  ou  Mathurinset  les  Pères  de  Notre-Dame 
de  la  Mercy.  Nous  avons  fait,  ici  même  (1),  le  récit  des  origines 

(i)  Hevue  des  Deux  Mondes^  ib  août  1896, 


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LA   RÉDEMPTION    DES    ESCLAVES    EN   ALGÉRIE.  909 

et  des  services  rendus  par  ces  religieux,  leur  dévouement  aux 
victimes  de  la  tyrannie  barbaresque.  Nous  nous  bornerons  à  le 
compléter,  au  moyen  des  documens  trouvés  par  nous  aux 
archives  des  Affaires  étrangères  et  d'an  ouvrage  récent  (1). 

\Quant  aux  Pères  de  la  Mercy,  Tordre  ayant  pris  une  plus 
grande  extension  en  Espagne,'  leur  supérieur  résidait  à  Huete 
(Castille),  mais  ils  avaient  à  Paris  un  vicaire  général,  qui  dirigeait 
les  affaires  de  la  rédemption  des  captifs  français.  Ce  vicaire, 
en  1690,  était  le  R,  P.  Jacques  Moissant,  qui  traitait  directement 
avec  le  ministre  de  la  Marine.  Louis  XIII,  qui  ks  avait  en  par- 
ticulière estime,  les  avait  chargés  par  un  arrêt  du  Conseil  du 
rachat  des  captifs  au  Maroc,  et  avait  ordonné  aux  évéques  de 
lever  des  aumônes  dans  tout  le  royaume  au  profit  de  Foeuvre. 

Une  fâcheuse  rivalité,  allant  jusqu'à  la  jalousie,  s'éleva  bien- 
tôt entre  ces  deux  ordres,  animés  des  mêmes  intentions,  mais 
qui  s'étaient  malheureusement  imbus  des  passions  et  des  préju- 
gés des  deux  nations  chez  lesquelles  ils  se  recrutaient.  Charles- 
Quint  avait  déjà  dû  intervenir  comme  arbitre  et  conclure 
entre  eux  une  sorte  de  traité  de  paix  (1527).  Le  grand  Conseil  du 
roi  de  France,  à  son  tour,  rentiit,  le  6  août  1638,  un  arrêt,  qui 
ordonnait  que  la  France  fût  partagée  entre  les  deux  ordres  ré- 
dempteurs pour  les  quêtes.  On  tira  au  sort  les  provinces  où 
chaque  ordre  collecterait.  Les  Mercédaires  obtinrent  la  Bretagne, 
la  Guyenne,  lé  Languedoc  et  la  Provence.  Aux  Trinitaires 
échurent  l'Ile-de-France,  l'Orléanais,  la  Normandie,  la  Picardie, 
la  Champagne  et  la  Bourgogne.  Paris,  la  capitale,  restait  indi- 
vis. 

A  la  fin  du  xvii"  siècle,  le  général  des  Trinitaires  résidait  à 
Fontainebleau  ;  l'ordre  ne  comptait  pas  moins  de  cent  cinquante 
maisons  en  France  et  avait  été  autorisé  à  faire  des  quêtes  dans 
tous  les  diocèses,  pour  l'objet  en  question.  Ils  étaient  secondés 
dans  cette  tâche  à  Marseille  par  les  Pénitens  blancs,  chargés 
des  opérations  de  change  des  monnaies,  car  les  maîtres 
d'esclates,  en  Algérie,  ne  recevaient  en  paiement  que  les 
piastres  mexicaines  ou  sévillanes.  C^était  également  le  bureau 
des  Trinitaires,  à  Marseille,  qui  assurait  le  passage  des  agens 
rédempteurs  et  nolisait  un  navire  pour  ramener  les  captifs  li- 
bérés. Il  paraît  que  labondance  même  de  leurs  ressources  avait 

(1)  P.  Deslandres,  VOrdre  des  Trinilaires  pour  M  rachat  des  captifs,  Paris,  1903, 
8  vol. 


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910  REVUE  DES   DEUX  M01SDE8. 

donné  lieu  à  des  abus;  car  le  Parlement  de  Provence  rendit  un 
arr^t  (30  juin  1684),  confirmant  diverses  transactions  passées 
auparavant  entre  les  prieurs  de  Tordre  et  les  magistrats  de  la 
ville,  concernant  la  régie  des  aumônes  destinées  au  rachat  des 
esclaves.  Ainsi,  la  convention  de  1602  stipulait  que  la  caisse 
serait  déposée  dans  Téglise  de  la  Sainte-Trinité  et  fermée  par  une 
serrure  à  trois  clefs  ;  chacune  remise  à  Tune  des  parties  intéres- 
sées. On  ne  devait  Touvrir  que  lorsque  le  supérieur  ordonne- 
rait de  faire  une  rédemption  générale.  D'après  celle  de  1627,  les 
Pères  quêteurs  ne  devaient  rien  promettre  aux  esclaves  libérés, 
sans  la  participation  du  prieur.  Les  gratifications  devaient  leur 
ôtre  remises,  seulement  après  qu'ils  auraient  assisté  à  la  proces- 
sion (1). 

A  ces  deux  ordres  rédempteurs  vinrent  se  joindre  au  xvn*  siècle 
les  Lazaristes.  Le  besoin  de  secours  aux  captifs  se  faisait  sentir; 
car,  soit  par  refifet  de  Texcès  des  richesses,  soit  plutôt  par  suite 
des  divisions  et  procès  entre  les  deux  ordres  rivaux,  ils  s'étaient 
bien  rel&chés  de  leur  zèle.  Saint  Vincent  de  Paul,  alors  qu'il 
était  précepteur  des  enfans  de  Philippe  de  Gondi,  général  des 
galères,  avait  songé  d'abord  à  proposer  au  roi  de  France, 
comme  le  cardinal  Ximenès  l'avait  fait  jadis  à  Gharles-Quînt,  de 
réduire  Alger  et  Tunis  par  la  force  (2). 

Ayant  été  lui-même  esclave  dans  cette  dernière  ville,  il  éprou- 
vait conmie  Cervantes  une  profonde  commisération  pour  les  cap- 
tifs des  Barbaresques  et  constatait,  en  165i,  que  les  Mathurins 
avaient  depuis  tantôt  dix  ans  discontinué  leurs  rédemptions.  11 
conçut  donc  le  projet  de  les  secourir,  dans  l'intervalle  des  rachats, 
c'est-à-dire  d'assister  ceux  qui  étaient  malades  et  de  fortifier  dans 
la  foi  ceux  qui  étaient  défaillans.  D'autre  part,  la  supplique  des 
captifs  français  à  Tunis  (1631)  au  roi  de  France  avait  ému 
Louis  XIII  et  la  pitié  avait  gagné  plusieurs  grandes  dames  de  la 
Cour  et  des  bourgeois  de  Paris.  Ayant  reçu  du  Roi  et  de 
M"'  d'Aiguillon  deux  grosses  donations,  et  après  avoir  envoyé 
comme  éclaîreurs  deux  prêtres  de  la  mission  à  Alger,  le  bon 
M.  Vincent  organisa  la  «  mission  d'Afrique.  »  Elle  avait  pour 
objet,  moins  de  faire  des  rédemptions  que  d'exercer  le  ministère 
de  prédication,  des  sacremens  et  de  la  charité  auprès  des  esclaves 

(i)  Voyez  aux  Archives  des  Affaires  étrangères  le  carton  du  Rachat  des  captifs. 
Arrêt  du  Parlement  de  Provence  de  1684. 
(2)  Projets  présentés  en  1620  et  en  1653. 


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LA   RÉDEMPTION    DES    ESCLAVES    EN    ALGÉRIE.  9H 

à  Alger,  Tunis  et  autres  lieux  de  Barbarie.  Outre  les  secours 
moraux,  les  Lazaristes  organisèrent  un  service  de  correspon- 
dance entre  les  captifs  et  leurs  familles  qui  restaient  souvent 
longtemps  sans  nouvelles.  Quoique  le  rachat  ne  fût  pas  leur 
objet  propre,  ils  y  contribuèrent  néanmoins  souvent  de  leurs 
aumônes;  saint  Vincent  de  Paul,  dans  les  quinze  dernières  an- 
nées de  sa  vie,  ne  dépensa  pas  moins  de  un  million  de  livres  pour 
délivrer  environ  douze  cents  esclaves  (1645-60). 

Parmi  ces  esclaves,  il  y  en  avait  un  bon  nombre  qui  étaient 
grecs  ou  protestans.  «  Les  provinces  maritimes,  lit-on  dans  les 
actes  du  Synode  national  de  Jargeau  (1610),  font  de  grandes 
plaintes  sur  la  multitude  des  captifs,  qpi  sont  dans  les  chaînes 
à  Alger,  Tunis,  Salé  et  autres  lieux  de  Barbarie.  »  Il  y  avait, 
en  outre,  à  Salé  (Maroc)  un  assez  grand  nombre  de  réformés 
faisant  du  négoce,  qui  avaient  écrit  aux  Pays-Bas  pour  avoir  un 
prédicateur  (1).  L'idée  la  plus  naturelle  était  de  demander  les  bons 
offices  des  Trinitaires  et,  en  1644,  on  s'adressa  au  Père  Héraut, 
qui  allait  partir  pour  un  voyage  de  rédemption  en  Barbarie; 
mais,  soit  qu'on  n'ait  pu  rassembler  les  sommes  d'argent  à  temps, 
soit  à  cause  des  scrupules  des'moines  rédempteurs  à  racheter  des 
hérétiques,  Tafifaire  n'aboutit  pas.  En  général,  les  religieux  français 
ou  espagnols  avaient  pour  principe  de  ne  racheter  que  les  captifs 
de  leur  nation  et  de  leur  religion.  A  défaut  des  Trinitaires,  on 
aurait  pu  recourir  aux  agens  du  roi  de  France,  mais  ceux-là 
avaient  reçu  des  instructions  formelles  du  ministre  de  la  Marine^ 
à  savoir  de  ne  racheter  les  protestans  qu'à  condition  qu'ils  abju- 
rassent. Or,  il  y  a  peu  d'exemples  d'apostats  parmi  eux.  «  Les 
religionnaires  français,  écrit  Du  Sault,  perséyèrent  dans  leur 
entêtement,  le  préférant  à  leur  liberté.  »  Noble  entêtement,  qui 
mérite  l'admiration  plutôt  que  le  blâme  1 

Les  synodes  des  Églises  réformées  ordonnèrent  des  quêtes 
générales  pour  le  rachat  de  ces  pauvres  captifs.  Le  produit  de- 
vait être  adressé,  avec  la  liste  des  noms  des  esclaves,  à  l'Église  de 
Paris,  pour  ceux  qui  étaient  originaires  de  Bretagne,  Normandie, 
Anjou,  Berri,  Ile-de-France;  à  fÉglise  de  La  Rochelle, pour  ceux 
de  Saintonge,  Poitou,  Basses-Pyrénées  et  Béam;  à  celle  de 
Lyon,  pour  ceux  du  Haut-Languedoc,  Cévennes,  Vivarais,  Daù- 
phiné.  De  1657  à  1683,  les  Églises  réformées  de  France  ne  four- 

(i)  Mercure  hiitoriquê,  n»  1699. 


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912  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

nirent  pas  moins  de  trois  mille  cent  soixante  et  dix-sept  livres 
pour  cette  œuvre.  C'étaient  des  capitaines  de  la  marine  mar- 
chande ou  des  négocians  qui,  à  certaines  occasions,  prenaient  les 
fonds  et  se  rendaient  en  Barbarie,  «  avec  un  ordre  du  Roy,  »  pour 
opérer  le  rachat  (l).  Après  la  révocation  de  TÉdit  de  Nantes,  ce 
furent  les  proteslans,  réfugiés  en  Angleterre  et  aux  Pays-Bas, 
qui  continuèrent  à  s'occuper  des  captifs  en  Barbarie,  et  en 
outre,  hélas!  de  leurs  coreligionnaires  condamnés  aux  galère? 
Ju  roi  de  France. 

111 

La  môme  sollicitude  pour  les  captifs,  qui  avait  inspiré  les 
fondateurs  des  ordres  religieux,  anima  aussi  un  grand  nombre  de 
princes  français  au  xvi®  et  au  xvii®  siècle.  C'est  ainsi  qu'Antoine 
de  Bourbon,  roi  de  Navarre,  dans  le  traité  qu'il  conclut  en  1559 
avec  Moulay-Abdallah  el  Gatib,  sultan  du  Maroc,  et  dont  le 
bénéfice  devait  s  appliquer,  non  seulement  à  ses  sujets,  mais  à 
ceux  du  roi  de  France  surtout,  avait  fait  insérer  l'article  sui- 
vant : 

«  Tous  les  Français,  qui  dépendent  du  Prince  des  croyans, 
pourront  être  rachetés,  moyennant  une  rançon  de  91  onces 
lourdes  par  tête...  Cependart,  on  ne  peut  empêcher  personne 
d'avoir  un  esclave  français  dans  toute  l'étendue  du  pays.  Lorsque 
des  Français  amènent  des  captifs  de  Castille  ou  de  Portugal,  notre 
maistre  leur  donnera  en  échange  des  captifs  français  (2).  » 

Au  XVII®  siècle,  lorsque  Colbert  eut  organisé  notre  marine  de 
guerre,  ce  furent  des  chefs  d'escadre,  comme  Duquesne  ou  Tour- 
ville,  qui  prirent  charge  d'exiger  par  la  force  la  libération  des 
captifs.  Après  la  démonstration  navale  faite  par  l'escadre  fran- 
çaise devant  Alger,  le  chevalier  de  Tourville,  dans  le  traité  conclu 
au  nom  de  Louis  XIV  avec  les  «  Pacha,  Dey,  divan  et  milice 
d'Alger,  »  fît  insérer  des  clauses  nombreuses  en  faveur  des  captifs. 
L'article  IV  stipulait  l'échange  «  des  Français  détenus  esclaves 
dans  le  royaume  d'Alger  et  de  ceux  de  la  milice  dudit  royaume 
qui  sont  sur  les  galères  de  France.  »  L'article  VIII  accordait  la 
liberté  immédiate  à  tous  les  Français,  pris  par  les  ennemis  de 

(1)  M.  Mestrezat,  pasteur  à  La  Rochelle,  et  M.  Roy,  négociant,  s'occupèrent  aree 
zèle  de  cette  rédemption  des  captifs  réformés. 

19\  Comte  Hector  de  Castries,  ouv,  cit.,  pièce  XXXII  biê. 


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LA   REDEMPTION    DES    ESCLAVES    EX    AlGERTB.  OI-i 

Fempereur  de  France  «  qui  seraient  conduits  à  Alger  et  ffutros 
ports  dudit  royaume,  et  ils  ne  pourraient  pas  être  retenus  en 
esclavage,  même  au  cas  que  les  vaisseaux  de  Tripoli  et  de  Tunis 
ou  autres  lieux,  en  guerre  avec  l'empereur  de  France,  missent  à 
terre  des  esclaves  français.  Ceux-ci  devaient  être  rachetés  au 
meilleur  prix  possible.  D'après  l'article  XII,  les  étrangers,  pas- 
sagers trouvés  sur  des  vaisseaux  de  France,  ni  pareillement  les 
Français  pris  sur  des  vaisseaux  étrangers  ne  pourraient  être  faits 
esclaves,  sous  quelque  prétexte  que  ce  fût.  » 

Quand  la  paix  fut  conclue  (25  avril  1684),  ce  furent  les 
consuls  de  France  à  Alger  et  à.  Tunis,  qui  furent  chargés  par 
le  Roi,  de  concert  avec  les  religieux  rédempteurs,  de  s'employer 
au  rachat  des  captifs.  Ce  fut  dès  lors  considéré  comme  une 
affaire  d'État.  L'exercice  du  consulat  d'Alger,  d'abord  confié  à  des 
Lazaristes  (1646-16S3)  (1),  ayant  soulevé  de  graves  objections 
de  la  part  de  la  congrégation  de  la  Propagande,  qui  considérait 
leurs  fonctions  commerciales  comme  incompatibles  avec  les 
obligations  d'un  religieux,  il  fut  attribué  à  des  laïques. 

Le  premier  de  ces  consuls,  André  Piolle,  nommé  à  Alger  le 
9  février  1685,  fait  allusion  aux  grandes  ressources  dont  les 
Lazaristes,  ses  prédécesseurs,  [avaient  disposé  pour  cet  objet  et 
qui  lui  faisaiei^t  défaut. 

«  Ce  sont,  écrit-il  à  Seignelay,  ministre  de  la  Marine,  le 
il  octobre  de  cette  année,  les  coutumes  que  les  Pères  de  la  Mis- 
sion ont  établies  dans  ce  pays  lorsqu'ils  ont  occupé  le  consulat. 
Encore  en  donnaient-ils  bien  davantage  pour  se  faire  des  amis 
à. la  Puissance.  Ces  missionnaires  le  pouvaient  faire  :  ils  ont  seize 
mille  livres  et  tant  de  pension  de  trois  personnes  de  Paris  pour 
le  rachat  des  pauvres  esclaves  (2).  » 

Il  ressort  du  traité  dont  nous  venons  de  parler,  de  celui 
conclu  par  le  capitaine  Marcel  avec  le  dey  d'Alger  (19  sep- 
tembre 1687),  de  celui  conclu  avec  le  bey  de  Tripoli  (1693)  et 
des  instructions  données  à  Denis  Du  Sault,  gouverneur  du  Bas- 
tion de  France,  pour  obtenir  l'exécution  complète  de  ces  traités, 
que  cette  rédemption  fut  la  grosse  préoccupation  du  gouverne- 

(1)  Voyez,  dans  l'arUcle  de  la  Revue  des  Deux  Mondes  du  15  août  1896,  ce  que 
nous  ayons  dit  de  MM.  Jean  Bureau,  Dubourdieu  et  des  frères  Levacher. 

(2)  n  s'agit  de  deux  caravelles  algériennes,  qui  avaient  été  prises  par  les  vais- 
seaux du  Roi.  II  ne  fallut  pas  moins  de  2  missions  extraordinaires  et  de  3  ans  et 
demi  pour  obtenir  l'exécution  complète  du  traité  Marcel.  (Voyez  la  lettre  de 
Du  Sault  au  ministrei  27  mai  1693.) 

rauR  XXXV.  —  1906.  58 


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914  REVUE  DBS  DEUX  MONDES. 

ment  français.  Il  n'y  avait  pas  là  seulement  on  motif  dlmmaiii 
ou  de  religion,  mais  un  intérêt  grave  pour  notre  marine,  tant 
marchande  que  militaire  ;  en  effet,  les  deux  tiers  des  esclaves 
étaient  capitaines,  patrons  de  barque,  pilotes  ou  matelots,  et  notre 
marine,  sîors,  n'avait  pas  trop  de  toutes  ses  forces,  pour  luttei 
contre  les  marines  rivales  d'Espagne  ou  des  Pays-Bas. 

Quelques  articles,  choisis  dans  les  instructions  données  aa 
capitaine  Marcel,  mettront  en  pleine  lumière  l'objet  poursuivi 
dans  ces  rachats. 

«  ARTICLE  PREMIER.  —  Il  Commencera  par  redemander  en 
échange  de  ces  bâtimens  les  112  Français,  qui  étaient  sur  les 
bfttimens  retenus  dans  le  port  d'Alger,  lors  de  la  déclaration  de 
guerre;  plus  24  esclaves. 

ART.  3.  —  Il  travaillera  ensuite  au  rachat  des  esclaves  qui 
resteront,  à  quoi  Sa  Majesté  lui  a  permis  d'employer  la  valeur 
estimée  des  bfttimens  et  effets  retenus  dans  ledit  port.  Et  comme 
ils  se  monteront  à  une  somme  considérable,  que  les  Pères  de  la 
Mercy,  qui  s'embarqueront  avec  lui,  porteront  près  de  90000  livres 
et  qu'ils  seront  suivis  par  les  Mathurins,  Sa  Majesté  espère  qu'il 
ramènera  un  grand  nombre  de  ses  sujets,  et  au  moins  tous  les 
matelots. 

ART.  8.  —  Le  sieur  Marcel  aura  une  application  particulière  i 
rechercher  les  petits  garçons,  qui  servaient  de  mousses  sur  les 
bfttimens  pris,  que  les  Turcs  cachent  avec  soin  dans  le  dessein 
de  les  engager  dans  la  suite  à  renier  et  de  renvoyer  à  bord  les 
esclaves,  aussitôt  qu'ils  auront  été  rachetés,  pour  éviter  toute 
sortes  d'inconvéniens. 

ART.  9.  —  Il  demandera  la  liberté  des  26  Français  et  25  filles 
ou  femmes  de  la  religion  prétendue  réformée,  qui  ont  été  pris 
dans  la  Manche,  en  1687,  sur  des  bfttimens  hollandais,  étant 
sortis  du  Royaume  pour  passer  en  Angleterre,  aux  termes  de 
l'article  12  du  traité  de  1684.  » 

On  voit,  par  une  lettre  du  capitaine  Marcel  au  ministre,  du 
14  février  1690,  que  le  consul  d'Angleterre,  de  son  côté,  avait 
racheté  ces  captifs  des  deniers  de  Taumône,  et  comme  ces  infor- 
tunés ne  se  souciaient  pas  de  retourner  en  France  sous  le  régime 
des  dragonnades,  ils  avaient  prié  ce  dernier  d'obtenir  du  dey  le 
permis  d'embarquement  sur  un  navire  britannique.  Mais,  chose 
triste  à  dire,  sur  un  veto  de  l'envoyé  français,  qui  les  revendi- 
quait comme  appartenant  au  Roi,  quelle  que  fût  leur  religion, 


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LA   RÉDEMPTION  DES   ESCLAVES   EN   ALGERIE.  915 

cette  permission  leur  fut  refusée  et  ils  restèrent  en  esclavage. 
Exemple  admirable  de  fidélité  à  leur  croyance  ! 

Voyons,  maintenant,  comment  s'effectuait  le  rachat  des  cap- 
tifs. Dès  que  le  navire,  portant  les  agens  de  la  rédemption,  était 
signalé  en  rade,  le  dey  d'Aiger  faisait  tirer  le  canon  en  signe  do 
réjouissance  et,  pendant  vingt-quatre  heures,  on  retirait  aux 
esclaves  du  beylik  Tanneau  de  fer  qui  entravait  leur  jambe.  Une 
fois  le  navire  amarré  au  quai,  on  lui  enlevait  Le  gouvernail  et 
les  voiles,  de  peur  qu'il  prît  le  large,  avec  des  fugitifs  qui 
n'eussent  pas  payé  la  rançon.  Quand  les  libérateurs  étaient  des 
religieux,  ils  payaient  une  «  lune,  »  c'est-à-dire  un  mensuel 
d'une  piastre  à  tous  les  esclaves  de  leur  nation,  pendant  tout  le 
temps  que  duraient  les  pourparlers.  Le  dey  faisait  d'abord  rache- 
ter cinq  de  ses  esclaves  qu'il  choisissait  parmi  les  plus  inutiles,  — 
c'étaient  en  général  les  invalides,  —  et  qu'il  vendait  fort  cher. 
Pour  les  esclaves  du  beylik,  ils  étaient  souvent  échangés  contre 
des  Turcs,  qu'on  ramenait  des  galères  de  Toulon.  Quant  aux 
esclaves  des  particuliers,  il  fallait  marchander,  et  souvent  très 
longtemps,  car  il  n'y  avait  point  de  tarif. 

Le  prix  dépendait  de  trois  causes  :  la  loi  du  rapport  entre 
l'offre  et  la  demande,  la  qualité  et  les  aptitudes  des  captifs  et  les 
circonstances  de  la  capture.  On  commençait  par  échanger  les 
Turcs  contre  autant  de  Français,  la  milice  d'Alger  tenant  beau- 
coup à  avoir  les  siens,  lorsqu'on  en  avait,  c'était  une  monnaie 
d'or,  qui  permettait  de  racheter  des  patrons  de  barque  ou  des 
capitaines  français.  Les  captifs  maures  avaient  moins  de  valeur, 
soit  qu'ils  fussent  moins  vigoureux,  soit  plutôt  parce  qu'ils 
n'étaient  pas  de  pur  sang  arabe  ;  on  comptait  qu'un  Turc  valait 
deux  Maures.  Ensuite,  on  distinguait  entre  les  esclaves  du  bey- 
lik, c'est-à-dire  de  l'État,  et  ceux  des  particuliers. Exemple  :  «Les 
Français,  pris  depuis  la  guerre,  est-il  dit  dans  les  instructions 
données  au  capitaine  Marcel,  ayant  été  rachetés  par  le  Divan  à 
75  piastres  (1),  on  ne  peut  se  dispenser  de  nous  les  rendre  au 
môme  prix.  »  Le  ministre  ajoutait:  «  Pour  ce  qui  est  des  esclaves 
pris  au  Levant,  comme  personne  n'en  aura  voulu  acheter,  de 
peur  d'être  obligé  de  les  rendre  à  cause  de  la  paix,  ils  seront  au 
Divan  pour  un  dixième  ou  aux  amateurs.  On  tâchera  de  les  rache- 
ter au  meilleur  marché  possible.  »  En  effet,  Marcel  réussit  à  les 

(1)  La  piastre  séyillane  râlait  do  8  Ut.  11  golt  à  4  livret. 


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916  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

avoir  au  prix  de  33  piastres,  c*est-à-dire  environ  i25  livres.  C 
le  prix  minimum  trouvé  dans  les  documens.  Voici  une  écheno 
de  prix  moyens  d'esclaves,  pendant  vingt-cinq  ans  :  en  1666, 
600  livres;  en  1687,  935;  en  1689,  675  livres.  En  1692,  après  la 
âpeste  qui  avait  enlevé  35  000  esclaves  et  les  opérations  des  deux 
rédemptions  espagnoles,  800  livres  (1).  D'après  ces  chififres,,on 
^eut  conclure  que  le  prix  moyen  d'un  esclave  était  de  750  livres. 
Plus  tard,  au  xvni^  siècle,  il  monta  jusqu'à  1 000  livres. 

IV 

Il  nous  reste,  pour  compléter  le  tableau  de  ce  grand  marché 
aux  esclaves  qu'était  alors  Alger,  à  signaler  quelques  rédemptions 
à  la  fin  du  xvii^  siècle.  Tandis  que  le  dey  d'Alger  se  plaignait, 
au  ministre  de  la  Marine  et  au  consul  de  France,  de  la  mauvaise 
volonté  des  officiers  des  galères  de  Marseille,  qui  cachaient  leurs 
rameurs  turcs,  pour  ne  pas  être  obligés  de  les  rendre,  les  Pères 
de  la  Mercy  négociaient  avec  le  Divan  la  rançon  des  esclaves. 
«  L'aumône  d'Espagne,  écrit  d'Alger  le  consul  André  Piolle(2), 
arrivée  ici  le  1*^'  avril,  en  est  repartie  le  20,  avec  337  esclaves 
de  rachat.  Comme  on  les  passait  en  revue,  avant  de  s'embar- 
quer, il  s'en  jeta  9  dans  les  mosquées,  —  c'étaient  des  renégats, 
—  et  le  pacha  ne  voulut  pas  les  rendre.  » 

En  novembre  1689,  le  provincial  des  Mercédaires  de  France, 
le  P.  Nolasque  Malaisé,  envoya  à  Alger  trois  religieux,  avec 
deux  frères  convers,  pour  racheter  des  captifs  français.  Ces 
rédempteurs,  munis  d'un  passeport  du  roi  de  France,  n'avaient 
paamoins  de  90  000  livres  dans  leur  bourse,  à  cet  eflFet.  «  J'écris 
aux  Pères  de  la  Mercy  de  s'entendre  avec  vous,  écrivait  Sei- 
gnelay  au  capitaine  Marcel,  pour  l'emploi  des  deniers  (3).  »  Us 
ne  purent  quitter  Marseille  que  le  25  février  et  débarquèrent  à 
Alger,  le  16  mars  1690.  Ils  trouvèrent  cette  ville-ci  agitée  par 
•des  bruits  de  guerre  et  furent  cinq  jours  sans  pouvoir  rien  faire. 
Enfin, Te  23  mars,  la  paix  fut  conclue  entre  le  dey  et  le  capitaine, 
et  puis  ratifiée  par  la  milice;  les  opérations  de  rédemption  s'ou- 
vrirent le  1"  avril.. 

On  échangea  d'abord  90  Turcs,  contre  autant  d'esclaves  fran- 

(1)  Lettre  de  Du  Sault  da  SO  décembre  1691. 

(2)  Lettre  du  22  avril  1686. 

(9)  iQstruclioiH  au  capitaine  Marcel  du  9  février  1690. 


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mr  rtci 


LA   RÉDEMPTION    DES   ESCLAVES    ICN   ALGÉRIE.  917 

çais.  Ensuite,  conformément  aux  instructions  du  ministre  de  la 
Marine,  on  racheta  les  officiers,  mariniers  et  matelots  portés  sur 
le  rôle  et  enfin  les  non-marins.  Mais  que  d'obstacles  imprévus, 
que  de  vicissitudes  rencontra  cette  libération!  Le  H  avril,  le 
bruit  courut  que  plusieurs  captifs  s'étaient  enfuis  à  la  nage  et 
avaient  été  recueillis  à  bord  des  chaloupes  des  vaisseaux  fran- 
çais en  rade.  Aussitôt,  leurs  maîtres  de  courir  au  Divan  pour  se 
plaindre  et  de  faire  retentir  Alger  de  leurs  doléances^  la  popula- 
tion maure  s'agite  et  s'indigne  :  on  crie  :  «  A  mort,  les  chré- 
tiens I  >»  Le  dey,  toujours  inquiet  des  sentimens  de  la  milice  et 
craignant  une  émeute,  fit  venir  le  capitaine  Marcel  et  le  me- 
naça, si  l'on  ne  rendait  pas  les  fugitifs,  de  rompre  la  négo- 
ciation (i)  et  haussa  la  rançon  des  officiers  prisonniers  de  800  à 
1200  livres. 

C'est  là  sans  doute  ce  qui  explique  le  fait  mentionné  par 
l'auteur  de  1'  «  Histoire  des  Pères  de  la  Mercy  »  racontant  que 
cette  année  ils  ne  purent  racheter  que  150  esclaves  et  repar- 
tirent pour  la  France,  la  douleur  au  cœur,  de  n'avoir  pu  procurer 
la  liberté  aux  900  qui  restaient  en  servitude.  Il  est  vrai  que  bien- 
tôt après  arriva  le  P.  Grégoire  de  la  Forge,  vicaire  général  des 
Trinitaires,  qui  en  racheta  une  centaine  (1690). 

Quelques  années  avant,  on  avait  vu  arriver,  sur  ce  marché 
aux  esclaves  d'Alger,  un  laïque  français,  qui  allait  rendre  les 
plus  grands  services  à  cette  double  cause,  si  étroitement  unie  : 
l'influence  française,  et  la  rédemption  des  captifs.  Il  s'agit  de 
Denys  Du  Sault.  Bayonnais,  après  avoir  exercé  quelque  temps  les 
fonctions  de  directeur  de  la  gabelle  dans  sa  ville  natale,  il  avait 
été  choisi  par  la  compagnie  du  Bastion  de  France,  en  Algérie, 
qui,  comme  on  sait,  exploitait  depuis  la  fin  du  xvi«  siècle  les 
pêcheries  de  corail  sur  la  côte  entre  Bougie  et  Philippeviile. 
C'était  un  commerçant  avisé  et  bon  administrateur  et  qui,  con- 
naissant bien  le  caractère  des  Algériens,  avait  su  gagner  leur 
estime  et  leur  confiance.  De  1684  à  1720,  année  de  sa  mort,  il 
ne  négocia  pas  moins  de  sept  traités  de  paix  ou  de  commerce 

(1)  Ces  évasions  de  captifs  à  bord  de  nos  vaisseaux  étaient  l'objet  de  réclama- 
tions fréquentes  du  Divan,  qui  les  assimilait  à  des  vols  de  propriété.  Louis  XIV, 
d'autre  part,  maintenait  le  principe,  admis  par  les  Levantins  «  de  regarder  les 
vaisseaux  battant  son  pavillon  comme  un  asile  où  les  esclaves  fugitifs  étaient  en 
sûreté.  »  (Lettre  de  Pontchartrain  à  Vauvré,  18  juillet  1797.)  Néanmoins,  dans  le 
cas  actuel,  il^fallut  donner  l'ordre  à  nos  officiers  de  piafine,  de  ne  pas  favorjsçf 
WSévwioos. 


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918  REVUB  DBS  DEUX  MONDES. 

avec  le  Divan  d'Alger.  C'était  d'ailleurs  un  homme  compatissant; 
il  parvint,  pendant  sa  gérance,  à  délivrer  15  000  captifs  et  légua, 
par  testament,  30000  livres  pour  la  rédemption  des  esclaves. 
Louis  XIV,  qui  se  connaissait  en  hommes,  lui  avait  particulière- 
ment recommandé  cette  affaire. 

Il  se  mit  aussitôt  en  rapport  avec  les  Trinitaires,  afin  de  s'as- 
surer le  précieux  concours  de  leur  expérience  et  de  leur  zèle: 
«  J'ai  vu  eiî  passant  à  Fontainebleau,  écrit-il  à  Pontchartrain(l), 
le  général  des  Mathurins  qui  m'a  assuré  avoir  donné  de  bons 
ordres  afin  que  le  religieux  qu'il  a  nommé  pour  la  province  de 
Flandre  me  vienne  joindre  avec  21 000  livres,  que  leur  adminis- 
trateur avait  en  caisse  ;  j'ai  pris  une  rescription  sur  le  marchand 
qui  est  à  Cadix,  pour  le  restant  du  fonds  dont  nous  trouvons  à 
disposer,  afin  qu'elle  augmente  le  rachat.  »  En  effet  le  Trinitaire, 
délégué  par  le  supérieur,  le  rejoignit  à  Toulon  porteur  d'un  cré- 
dit de  22000  livres  sur  un  banquier,  qui  lui  tint  la  partie  en 
piastres. 

Les  opérations  du  rachat  commencèrent  à  la  fin  d'août.  Des 
800.  esclaves  laissés  par  les  Trinitaires  en  1690,  350  avaient  été 
enlevés  par  la  peste,  il  en  restait  à  Alger  environ  440.  Mais  les 
esclaves  étaient  alors  devenus  si  rares  que  le  prix  moyen  se 
montait  à  260  piastres,  soit  975  livres,  ce  qui  est  un  prix  très 
élevé.  Du  Sault  écrivait  h  Pontchartrain, d'Alger  30  décembre,  en 
s'excusant  de  n'avoir  pu  retirer  un  plus  grand  nombre  d'esclaves. 
«  Les  meilleurs  matelots  qui  sont  ici,  disait-il,  sont  les  esclaves 
Irançais,  les  plus  propres  à  ces  barbares,  tant  parce  qu'ils  sont 
plus  actifs  au  service,  qu'ils  ont  la  facilité  du  français,  plus  en 
usage.  La  peste  a  enlevé  2000  esclaves;  ce  qui  fait  qu'ils  sont 
chers,  parce  que  tous  les  musulmans  ne  peuvent  avoir  aucun 
serviteur  de  leur  loi,  à  cause  des  femmes.  Et  quand  un  particu- 
lier peut  avoir  200  piastres  (780  livres),  il  achète  un  esclave, 
tant  pour  l'utilité  que  par  grandeur.  Le  dey  lui-môme  n'a  point 
d'autre  domestique  que  des  esclaves  chrétiens.  » 

Les  Espagnols  disposaient  alors,  pour  la  rédemption,  de  fonds 
beaucoup  plus  considérables  que  les  Français;  M.  Deslandres (2^ 
estime  que,  tandis  que  «  les  nôtres  rachetèrent  des  captifs  par 
escouade,  les  premiers  en  emmenaient  des  escadrons.  »  Eu 
mai  4690,  par  exemple,  les  Pères  de  la  Rédemption  d'Espagne, 

(11  Lettre  du  15  avril  1691. 
'^)  Ouvrage  cité. 


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LA   RÉDEMPTION   DES   ESCLAVES   EN   ALGÉRIE.  919 

sans  doute  des  Pères  de  la  Mercy,  apportèrent  300  000  piastres, 
c'est-à-dire  environ  1128  000  livres,  et  ils  libérèrent  pendant 
sept  ans  3  500  esclaves  de  toute  nation. 

On  sait,  d^autre  part,  que  l'hôpital  d'Alger  avait  été  fondé  et 
était  administré  par  des  Trinilaires  espagnols.  Or,  après  le  mar- 
tyre du  P.  Montmasson,  lazariste  (1),  ce  fut  un  religieux  de  cette 
nation,  le  P.  Gianola,  qui  fut  nommé  par  le  Pape  vicaire  apos- 
tolique en  Barbarie  (l^'^  juin  1690).  Ce  fait,  envenimé  par  la 
rivalité  qui  existait  entre  les  deux  nations,  fut  la  cause  d'un  grave 
conflit  avec  les  Lazaristes,  qui  donna  fort  à  faire  à  notre  consul 
d'Alger. 

Les  prêtres  de  la  Mission,  qui  avaient  pris  à  cœur  leur  t&che 
apostolique  et  dont  plusieurs  avaient  payé  de  la  vie  leur  zèle 
pour  les  intérêts  français,  obtinrent  du  Saint-Siège,  après  trois 
années  de  démarches,  la  restitution  de  cette  charge.  Innocent  XII 
nomma,  en  septembre  1693,  vicaire  apostolique  pour  Alger  et 
Tunis,  le  P.  Laurence  (de  Tréguier),  lazariste.  Le  P.  Gianola  lui 
céda  la  place,  non  sans  dépit,  mais  en  partant  lui  joua  un  mau- 
vais tour.  Désireux  de  plaire  à  ceux  de  sa  nation,  il  racheta  une 
vingtaine  d'esclaves  au  prix  de  4  500  piastres  et,  n'ayant  pas  de 
quoi  solder  leur  rançon,  les  emmena  sur  sa  parole  d'envoyer  la 
somme  dès  son  retour  en  Espagne. 

Ce  qui  est  extraordinaire  et  qui  ne  peut  s'expliquer  que  par 
le  crédit  acquis  par  les  Espagnols,  grâce  à  leurs  fréquenteB 
rédemptions,  c'est  que  les  autorités  d'Alger,  d'ordinaire  aussi  mé- 
fiantes qu'avides,  aient  laissé  le  P.  Gianola  partir  avec  ces  esclaves, 
sur  parole.  Cependant  au  bout  de  quelques  mois,  ne  voyant  pas 
venir  la  rançon  promise,  le  Divan,  sur  les  réclamations  des  pro- 
priétaires des  esclaves,  réclama  la  somme  au  nouveau  vicaire 
apostolique,  le  P.  Laurence.  Celui-ci  déclina  toute  solidarité, 
dans  cette  affaire,  avec  son  prédécesseur  et,  menacé  de  se  voir 
arrêté,  se  réfugia  au  consulat  de  France.  Le  dey,  devant  qui  le 
litige  fut  porté,  décida  (1«'  février  1694)  que  le  P.  Laurence 
était  responsable  de  la  dette  du  P.  Gianola.  N'avaient-ils  pas  tous 
deux  agi  en  qualité  de  vicaires  apostoliques? 

Le  P.  Lazariste,  très  inquiet,  écrivit  lettres  sur  lettres:  au 
secrétaire  de  la  Propagande  à  Rome,  à  son  supérieur  et  au  comte 
Forbin  à  Paris  pour  demander  secours.  Le  Pape  ordonna  que  la 

(1)  Annales  des  Prêtres  de  la  Mission.  Aimées  1639  à  1699. 


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920  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

dette  fût  acquittée  par  les  Trinitaires  espagnols,  à  leur  prochain 
voyage  à  Alger.  Là-dessus  les  religieux  et  leurs  compatriotes, 
prenant  fait  et  cause  pour  le  P.  Gionola,  s'indignèrent  et  refu- 
sèrent de  céder. 

La  querelle  senvenima  encore  par  un  conflit  de  juridiction. 
Le  vicaire  apostolique  revendiquait  la  juridiction  sur  les  Trini- 
taires célébrant  la  messe  dans  les  chapelles  des  bagnes  et  le  con- 
trôle sur  la  gestion  de  Thôpital  d'Alger.  Les  Trinitaires,  de  leur 
côté,  se  refusaient  énergiquement  à  cette  prétention,  qu'ils  consi- 
déraient conmie  une  usurpation  sur  leurs  privilèges.  N^avaient- 
ils  pas  été,  depuis  des  siècles,  les  administrateurs  de  cette  maison 
hospitalière  fondée  par  lun  d'eux? 

Mais  ce  qui  est  étrange,  c'est  que  ces  religieux,  malgré  leur 
vœu  d'obéissance,  sollicitèrent  l'appui  du  consul  d'Angleterre, 
nation  hérétique,  pour  défendre  leurs  droits  contre  le  vicaire 
apostolique  français  et  contre  le  Pape  même  !  Ils  suscitèrent  au 
P.  Laurence  toutes  sortes  de  difficultés.  «  Les  Trinitaires  espa- 
gnols, écrivait-il  à  Pont  char  train,  voudraient  par  leurs  avanies 
me  forcer  à  quittei*  Alger  et  réunir  le  vicariat  à  l'administration 
de  l'hôpital.  Et  cela  serait  funeste  aux  intérêts  des  esclaves  fran- 
çais toujours  nombreux  ici  et  qui  dépendraient  du  consul 
anglais  (1).  » 

A  cette  même  date,  le  consul  de  France,  René  Lemaire,  infor- 
mait le  ministre  de  la  Marine  que  les  Trinitaires  espagnols, 
administrateurs  de  l'hôpital,  ont  obtenu  du  dey  un  passeport 
pour  faire  une  rédemption  qui  doit  venir  sur  un  vaisseau  anglais. 
Elle  arriva  en  effet  le  21  mars,  mais  le  chef  des  rédempteurs 
espagnols  refusa  d'acquitter  la  dette  de  Gianol.  Le  P.  Laurence 
eut  beau  exhiber  Tordre  du  Saint-Siège,  les  frères  espagnols 
arguèrent  de  faux  la  lettre  apostolique  et  subordonnèrent  l'auto- 
rité du  Pape  à  celle  du  Divan.  Le  vicaire  lazariste,  de  plus  en 
plus  inquiet,  et  ne  pouvant  opposer  à  l'autorité  du  consul 
d'Angleterre  celle  de  notre  consul,  alors  en  disgrâce  auprès  du 
dey,  écrit  derechef  une  lettre  pressante  au  ministre  de  la  Ma- 
rine, en  le  priant  d'agir  directement  sur  la  puissance  d'Alger.  Le 
27  septembre,  sur  le  refus  du  nouvel  administrateur  de  l'hôpi- 
tal, un  Trinitaire  espagnol,  le  Pape  écrit  une  lettre  personnelle 
au  dey,  l'assurant  que  la  dette  en  question  incombe  à  la  rédemp- 

(i)  Letlre  du  fis  f#^vrier  jfi9' 


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LÀ  RÉDEMPTION   DES   ESCLAVES   EN   ALGÉRIE.  921 

tion  d'Espagne.   Breis  après  six  années  de  démarches  et  d'inr 
trigues,  ces  derniers  durent  s'exécuter  (1699). 

Il  y  avait  évidemment  une  cause  politique,  qui  aggravait 
encore  la  rivalité  entre  Trinitaires  et  Lazaristes.  C'était  Tépoque 
où  l'Espagne  était  liguée  avec  F  Angle  terre  et  les  Pays-Bas  contre  • 
Louis  XIV.  Tandis  que  nos  Lazaristes  d'Alger  étaient  à  cou- 
teau tiré  avec  les  Trinitaires  espagnols,  nous  étions  au  mieux 
avec  les  Rédempteurs  de  Portugal.  La  correspondance  consu- 
laire nous  apprend,  en  effet,  que  le  22  août  1694,  René  Lemaire, 
notre  consul,  «  faisant  pour  les  Pères  de  la  Rédemption  de  Portu- 
gal, conclut  avec  le  dey,  Divan  et  milice  d'Alger  une  convention 
accordant  aux  premiers  'la  sauvegarde  des  puissances  barba» 
resques,  et  toute  facilité  pour  cacheter  les  esclaves  de  leur 
nation  (art.  8). 

L'article  7  portait  à  3  pour  100  le  droit  d'entrée  à  percevoir  sur 
l'argent  qu'ils  importeraient  et  à  6  pour  100  le  droit  sur  les  mar- 
chandises. Enfin,  le  dey  promit  de  ne  pas  les  inquiéter  à  cause 
de  quelque  Turc,  qui  se  serait  fait  chrétien,  quelque  part  que  ce 
fût  dans  la  chrétienté. 

Le  consul  de  France  ne  s'occupait  pas  seulement  de  ses  na- 
tionaux captifs,  mais  sa  sollicitude  s'étendait  à  tous  ceux  qui 
n'avaient  pas  de  consul  de  leur  nation  à  Alger.  Or  il  n'y  avait 
alors  que  trois  puissances  qui  y  eussent  un  consul  :  la  France,  les 
Pays-Bas.  et  l'Angleterre.  Dans  tous  les  traités  conclus  par  nous, 
depuis  1684  jusqu'à  la  fin  du  siècle,  avec  le  dey,  on  trouve 
des  clauses  concernant  la  libération  d'esclaves  étrangers. 

L'article  12  du  traité  Tourville  (26  avril  1684)  porte  : 

«  Ainsi    les  étrangers  passagers    trouvés  sur  les  vaisseaux 
français,  ni  pareillement  les   Français  pris  sur  les  vaisseaux 
étrangers  ne  pourront  être  faits  esclaves  sous  quelque  prétexte 
^  que  ce  soit.  » 

L'article  13  du  traité  Marcel  (19  septembre  1689)  reproduit 
l'article  précédent  en  y  ajoutant  :  «  à  moins  qu'ils  ne  soient 
engi^gés  sur  ses  vaisseaux  comme  matelots  ou  soldats  et  pris  les 
armes  à  la  main.  » 

L'article  25  est  très  important  an  point  de  vue  de  l'extension 
de  notre  influence.  «  Le  Père  de  la  mission,  dit-il,  qui  fait 
fonction  de  vicaire  apostolique  à  Alger,  pourra  avec  ses  con- 
frères assister  les  esclaves  qui  sonl  dans  ledit  royaume,  mêm« 
dans  les  bagnes  du  pacha  et  du  dey.  Seront  les  misjsiojinaires^jle. 


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922  RETUB  DES  DEUX   MOIfDES. 

qmdqne  nation  qu'ils  soient,  regardés  comme  sujets  de  FEm- 
pereur  de  France,  qui  les  prend  sous  sa  protection.  » 

C'est  en  vertu  de  l'article  25  que  le  consul  de  France,  de 
eonoert  avec  le  vicaire  lazariste,  prêtait  ses  bons  offices  et  an 
beaoin  distribuait  des  secours  aux  esclaves  italiens,  espagnols, 
aUemands  et  même  suédois.  Voici,  entre  plusieurs,  un  exemple 
de  ce  protectorat  généreux  de  la  France  qui,  en  ce  cas,  s'exerça 
Hdème  en  faveur  d'esclaves  non  catholicpies. 

M.   de   Sparenfeld,   gentilhomme   suédois,   qui    était   venu 
en  1692  à  Alger,  avait  résidé  trois  mois  au  consulat  de  France; 
en  visitant  les  bagnes,  il  avait  trouvé  plusieurs  de  ses  compa- 
triotes, dont  la  misère  avait  excité  sa  commisération.  A  son  retour, 
il  fit  part  de  sa  découverte  au  roi   Charles  XI,  qui  résolut  de 
payer  leur  rançon.  «  Je  vous  prie,  écrit-il   à  René  Lemaire,  de 
Stockholm,  le  5  août  1694,  de  la  part  du  roi  mon    maître,  de 
racheter  tous  les  esclaves  suédois  qui  sont  en  Alger.  Envoyez- 
moi  la  liste  exacte  de  leurs  noms,  prénoms,  lieux  d'origine,  etc.» 
Et  il  ajoute  :  «  Surtout  qu'il  n'y  ait  pas  de  Danois,  ni  de  Norvé- 
giens! »  On  voit  par  ce  trait    que   l'antipathie  entre    les  deux 
branches  de  la  race  Scandinave  ne  date  pas  d'hier.  Le  consul  de 
France  racheta  ces  esclaves  et  les   recueillit  dans  sa  maison; 
mais  le  consul  d'Angleterre,  l'ayant  appris,  alla  se  plaindre  au 
Divan,  que  des  gens  d'une  autre  religion  que  la  catholique, 
apostoli({ue  et  romaine,  se  ^ânssent  mettre  sous  la  protection 
de  la  France,  et,  en  sa  qualité  de  protestant,  il  revendiqua  la 
protection  de  ces  Luthériens  captifs  (décembre  1694). 

Le  ministre  du  dey,  exécutant  cette  fois  loyalement  les  trai- 
tés conclus  avec  la  France,  déclina  l'intervention  du  consul 
d'Angleterre  et  fit  donner  à  Lemaire  le  nom  de  tous  les  esclaves 
suédois  qui  restaient  encore  dans  la  Régence  et  qui  furent  libé- 
rés par  ses  soins. 

Arec  cet  épisode,  nous  sommes  parvenus  au  terme  de  la 
période  que  nous  nous  proposions  d'étudier.  Il  ressort  de  la 
correspondance  des  hommes  d'Etat,  qui  se  sont  succédé  au  mi- 
nistère de  la  Marine,  Colbort,  Seignelay  ot  Pontchartrain,  que 
le  rachat  des  esclaves  a  été  la  grosse  affaire  des  amiraux  et  des 
consuls  envoyés  à  Alger,  tantôt  pour  châtier  les  corsaires 
d'Alger,  tantôt  pour  négocier  la  paix.  L'étude  des  lettres  et 
instructions  données  à  nos  consuls  à  Tunis  et  Tripoli  aboutirait 
aux  mêmes  conclusions.  Tandis  que  les  Mathurinsi  Mercédai- 


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LA   RÉDEMPTION   DS8   ESCLAVES  EN    ALGÉRIE,  923 

res  et  Lazaristes  n'étaient  mus  cpie  par  un  sentiment  d'huma- 
nité et  de  solidarité  catholique,  les  agens  du  roi  de  France 
eurent  en  vue  un  intérêt  patriotique.  Ils  s'efforçaient  de  réinté- 
grer dans  les  équipages  de  h  flotte  des  centaines  de  capitaines 
et  des  milliers  de  matelots,  c[ui  avaient  été  capturés  avec  nos 
navires,  que  dis-jeîdont  la  plupart  faisaient  un  se^^^ce  forcé  sur 
ceux  des  Algériens.  La  persévérance  du  gouvernement  français 
à  racheter  ces  esclaves  el  à  protéger  notre  marine  marchanrle 
n'eut  d'égale  que  la  mauvaise  foi  des  Algériens  dans  l'exécLtion 
des  traités.  On  en  fut  réduit,  après  Pontchar train,  à  une  poli- 
tique de  conciliation  vraiment  humiliante;  en  1830,  il  restait 
encore  122  esclaves,  en  majeure  partie  français,  dans  les  bagnes 
d'Alger. 

Il  fallait  en  finir.  La  présence  de  ce  nid  de  pirates,  h  trois 
jours  de  Marseille,  était  line  honte  pour  l'Europe  et  un  reproche 
pour  notre  gouvernement.  Une  dernière  insulte  faite  à  notre  con- 
sul par  le  dey  Baba-Hussein,  amena  la  rupture  et  décida  Charles  X 
à  tirer  le  glaive  justicier  de  la  France.  On  sait  le  reste  :  la  prise 
d'Algérie  5 juillet  1830.  Aujourd'hui  l'odjak  des  corsaires  re- 
doutables a  fait  place  à  une  grande  ville  de  commerce  et  de 
plaisance.  A  la  place  des  bagnes  et  des  marchés  aux  esclaves 
s'élèvent  des  hôtels  somptueux  et  de  florissantes  écoles  et  facul- 
tés. Et  sur  la  kasbah,  cette  bastille  des  Barberousse,  flotte  le  dra- 
peau tricolore,  symbole  de  liberté,  de  progrès  et  de  justice. 

Gaston  Bonet-Maurt. 


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1    -*T^ 


REVUE  LITTÉRAIRE 


LES  LETTRES  DE  SAINT  FRANÇOIS  DE   SALES 


On  se  souvient  peut-être  que  quelques  écrivains  français,  profes- 
seurs et  membres  de  diverses  académies,  péroraiil  naguère  deyaiit 
l'auditoire  cosmopolite  d*un  Congrès  belge,  s'étaient  avisés  d'an 
moyen  très, simple  pour  se  mettre  en  règle  avec  les  problèmes  que 
soulève  notre  littérature  du  xvii*  siècle  :  il  consiste  à  rayer  d'un  trait 
de  plume  cette  littérature,  sous  le  prétexte  que  Voltaire  n'était  pas 
encore  né.  Pour  ceux  que  ne  satisferait  pas  ce  procédé  de  critique 
un  peu  bien  expéditif,  la  question  est  d'expliquer  ce  qui  fait  le  carac- 
tère essentiel  des  ouvrages  de  cette  époque,  et  qu'on  ne  retrouve  ni 
dans  les  littératures  étrangères  ni  aux  autres  périodes  de  notre  littéra- 
ture nationale.  Jamais  en  effet  on  ne  vit  une  littérature  uniquement 
attentive  à  l'étude  de  l'âme  humaine  et  soucieuse  d'en  acquérir  une 
connaissance  qu'elle  pût  léguer  à  tous  les  temps.  D'où  procède  donc 
cette  conception  de  l'œuvre  littéraire?  Comment  s'est-elle  formée  ?  D'où 
vient  qu'au  théâtre  comme  dans  la  chaire,  et  dans  les  romans  comme 
dans  les  écrits  de  morale,  auteurs  et  public  se  soient  du  même  élan 
attachés  à  mener  cette  grande  enquête  sur  notre  cœur?  Entre  beau- 
coup de  causes,  il  en  est  une  qu'on  pourrait  indiquer,  et  non  la  moindre  : 
c*est  l'apparition  et  le  succès  du  genre  qu'on  appelait  alors  :  «  lettres 
spirituelles.  »  Au  xvn^  siècle,  la  littérature  de  direction  est  à  la  base 
même  de  la  littérature  et  pénètre  les  genres  les  plus  profanes.  C'est  ce 
qu'avait  bien  vu  Sainte-Beuve  et  c'est  pour  cela  qu'il  n'a  point  exagéré, 
quoi  qu'on  ait  dit,  la  part  de  Port-Royal  dans  l'ensemble  du  siècle. 
C'est  ce  que  nous  tous,  historiens,  —  à  quelque  titre  que  ce  soit,  —  de 


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( 


REVUE   LITTÉRAIRB.       ^'  925 

la  littérature,  nous  ne  faisons  pas  assez  ressortir.  Et  c'est  le  point  sur^ 
lequel  je  voudrais  insister,  puisque  Toccasion  m'en  est  fournie  par  la 
publication  d'une  édition  nouvelle  des  Leltv.  $  Je  saint  François  de 
Sales. 

Nos  classiques  de  la  chaire  sont  peut-être  les  plus  mal  partagés, 
dans  un  pays  qui  jusqu'ici  s'est  montré  si  peu  soucieux  d'établir  le 
texte  de  ses  grands  écrivains.  Nous  ne  possédons  que  depuis  quelques 
années  une  édition  critique  des  sermons  de  Bossuet,  celle  de  l'abbé 
Lebarq.  Nous  en  attendons  une  des  sermons  de  Bourdaloue,  depuis 
qu'a  paru  l'histoire  de  sa  prédication  due  au  p.  Griselle.  Aussi  ne 
peut-on  savoir  trop  de  gré  aux  Religieuses  de  la  Visitation  d'Annecy 
d'avoir  entrepris  de  nous  donner  une  édition  complète  et  correcte  des 
œuvres  de  leur  fondateur  (i).  A  ce  labeur  elles  ont  apporté  non  pas 
seulement  du  zèle  et  de  la  bonne  volonté,  mais  une  parfaite  entente 
des  exigences  de  Térudition  moderne.  A  vrai  dire,  elles  ont  pris  conseil. 
Les  premiers  volumes  ont  été  mis  au  point  par  un  bénédictin,  Dom. 
Mackey.  Depuis  lors,  le  travail  est  passé  aux  mains  d'un  jésuite,  le 
P.  Navatel,  qui,  depuis  longtemps,  avait  été  associé  intimement  à 
l'œuvre  commune.  Telle  qu'elle  est,  la  nouvelle  édition  de  saint 
François  fait  le  plus  grand  honneur  à  ceux  qui,  au  milieu  de  difficultés' 
de  toute  sorte,  en  poursuivent  l'exécution.  Les  premiers  volumes 
contenaient  les  traités  de  saint  François,  quatre  volumes  ont  été 
consacrés  aux  sermons,  les  quatre  derniers  volumes  parus  mènent 
jusqu'à  l'année  1610  la  correspondance  qui  en  occupera  plusieurs 
autres  encore.  C'est  là  donc  que  .nous  la  pourrons  lire,  pour  la  pre- 
mière fois,  dans  son  texte  authentique. 

Car  on  n'avait  pas  manqué  d'appliquer  aux  lettres  de  saint  François 
les  mêmes  déplorables  procédés  de  publication  qui  étaient  jadis  en 
usage,  et  pacr  lesquels,  à  son  tour,  devait  être  défigurée  la  correspon- 
dance de  M"*  de  Sévigné.  La  première  édition  parut  en  1 626  :  Les  ÉpUrcs 
du  Bienheureux  Messire  François  de  Sales  evesque  et  Prince  de  Genève^ 
instituteur  de  Vordre  de  la  Visitation  de  Sainte-Marie,  divisées  en  sept 
livres.  Elle  était  due  au  chanoine  Louis  de  Sales,  travaillant  sous  la 
direction  de  M"*  de  Chantai.  Que  l'édition  fût  très  incomplète,  cela  va 
sans  dire  ;  on  avait  fait  un  choix  parmi  les  lettres  qui  affinaient  de  tous 

(1)  Œuvres  de  saint  François  de  Sales.  Édition  complète  d'après  les  autogra- 
phes et  les  éditions  originales,  publiée  par  les  soins  des  religieuses  de  la  Visitation 
du  premier  monastère  d'Annecy.  Tomes  I-XIV,  in-8"  (Emmanuel  Vitle).  —  Cf.  notre 
article  sur  V Introduction  à  la  Vie  dévote^  dans  la  Revue  du  15  avril  j89V  et  ie 
livre  remarquable  consacré  à  Saint  François  de  Sales,  par  M.  Fortunat  Slrowski, 
1  vol.  in-8-  (Pion),  1898. 


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926  REVUE   DES  DEUX  MONDES. 

côtés,  et  ce  n'est  pas  là  qu'était  le  mal.  Mais  le  but  qrie  s'étaient  propc 
les  pieux  éditeurs  était  un  but  d'édification.  Ils  avaient  donc  sans  scru- 
pules, —  ou,  pour  mieux  dire,  consciencieusement,  —  remanié  le 
texte  en  ce  sens  et  à  cette  fin.  Les  détails  trop  caractéristiques,  trop 
personnels  avaient  été  supprimés.    Plusieurs  lettres  avaient  été  ré- 
duites en  une  seule,  eu  égard  à  l'analogie  du  sujet,  et  sans  souci  de 
la  diversité  des  destinataires  ou  de  la  différence  des  époques.  Aux 
mosaïques  ainsi  confectionnées  on  assignait   une   date,  en  partie 
inexacte,  à  moins  qu'on  ne  négligeât  totalement  de  les  dater.  En  tète, 
on  inscrivait  une  adresse  vague  et  décevante  :  A  une  dame  mariée;  à 
une  veuve;  à  un  gentilhomme;  à  une  religieuse.  Cette  édition  eut  m 
grand  succès.  Elle  fut  réimprimée  de  nombreuses  fois  au  xvn*  siècle. 
Et  loin  de  nous  d'en  médire  I  Ces  «  vieux  livres  n  n'ont  pas  seulement 
pour  nous  cet  attrait  par  où  ils  plaisent  aux  bibliophiles,  et  que 
naguère  définissait  si  bien  M.  Jules  Lemaltre,  celui  d'avoir  été  manié» 
par  les  contemporains,  par  ceux-là  mômes  au  milieu  de  qui  et  pour 
qui  ils  étaient  écrits,  n  y  a  plus  :  ils  ont  été  vraiment  des  êtres 
vivans,  ils  se  sont  mêlés  au  mouvement  d'un  siècle  ;  c'est  par  eux 
que  la  pensée  de  leur  auteur  est  arrivée  à  beaucoup  de  gens  qui 
s'en  sont  nourris,  qui  l'ont  convertie  en  chair  et  en  sang,  qui  l'ont 
fait  passer  dans  leurs  actes.  Dans  nos  éditions  savantes,  les  mêmes 
œuvres  ne  nous  apparaissent  plus  aujourd'hui  en  effet  que  comme 
des  objets  de  science  ;  et  il  y  a  quelque  mélancolie  à  songer  que  tout 
ce  que  nous  pouvons  faire  pour  elles,  c'est  de  les  restituer  dans  leur 
froide  pureté   et  d'en  écrire    l'hisèoire,    parmi    d'autres   chapitres 
d'un  passé  mort.  Aussi  bien,  cette  intime  vertu  qpii  réside  dans  les  édi- 
tions des  Lettres  parues  au  xvii^  siècle,  ne  se  retrouve  plus  dans  celles 
publiées  au  xviu^  et  au  xix*  siècle.  Celles-ci  n'ont  pas  d'âme.  Plus 
complètes,  elles  ne  sont  pas  meilleures;  elle^  contiennent  jusqu'à 
des  lettres  entièrement  fabriquées  ;  ni  ordre,  ni  méthode  ;  des  attri- 
butions insuffisantes,  ou  douteuses,  ou  erronées.  Les  nouveaux  édi- 
teurs se  sont  proposé  de  nous  donner  une  édition  aussi  complète 
qu'il  était  possible  :  ils  ont  fait  dans  toutes  les  archives  la  chasse 
aux  pièces  inédites  :  ils  ont  revu  soigneusement  le  texte  sur  les 
originaux;  ils  ont  identifié  les  destinataires,    contrôlé  les  dates,  et 
adopté  pour-  la  classification  l'ordre  chronologique  qui  s'imposait 
Grâce  à  eux,  nous  pouvons  nous  faire  une  idée  juste  des  caractères 
de  cette  correspondance,  de  l'infiuence  qu'elle  a  eue  sur  les  mœurSt 
mais  surtout  sur  le  développement  de  notre  littérature  classique. 
Très  abondante,  et  beaucoup  plus  variée  qu'on  ne  le  dit  en  générait 


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REYUB  UTTÉRÀIRE.  9S7 

la  correspondance  de  saint  François  de  Sales  est  d'abord  un  docu- 
ment d'histoire  de  premier  ordre  snr  les  affaires  ecdésiastlqaes  et  poli- 
tiqaes  à  la  fin  du  xti*  siècle  et  au  début  du  xvn*.  Telle  lettre,  celle 
adressée  à  Mgr  Frémyot,  archevôque  de  Bourges,  est  d'une  impor- 
tance capitale  pour  l'histoire  de  la  prédication  en  France;  il  se  pour- 
rait que  révoque  de  Genève  eût  agi  sur  la  prédication  de  son  temps 
par  ses  conseils  autant  que  par  ses  exemples,  et  ses  conseils  consti- 
tuent un  traité  de  la  prédication  à  peu  près  excellent  de  tous  points. 
Plus  encore  que  sur  les  événemens  du  temps,  ces  lettres  nous  ren- 
seignent, de  la  façon  la  plus  précise  et  parfois  la. plus  intime,  sur 
la  personne  même  de  celui  qui  les  a  écrites.  Car  François  de  Sales 
ne  craint  pas  de  parler  de  lui-même,  et  de  se  dter  en  exemple.  Or,  il 
n'est  pas  indifférent  pour  nous  de  savoir  comment  celui  qui  a  com- 
posé tant  de  lettres  de  consolation,  se  comportait  en  présence  des 
mêmes  épreuves  dont  il  s'efforçait  d'atténuer  pour  ses  correspondantes 
ou  d'interpréter  la  rudesse  ;  et  il  nous  'platt  de  savoir  qu'à  la  mort  de 
sa  jeune  sœur  ou  de  sa  mère,  il  n'a  pas  retenu  ses  larmes  et  n'a  pas 
voulu  s'empêcher  de  souffrir,  n  reste  bien  entendu  que  l'intérêt  essen- 
tiel des  lettres  de  saint  François  est  dans  ses  lettres  de  direction; 
mais  aussi  voit-on  combien  l'intelligence  en  sera  facilitée  par  les  res- 
sources qu'apporte  la  présente  édition.  D'abord,  c'est  dans  l'ensemble 
de  la  correspondance  générale  qu'il  faut  les  lire,  et  il  est  très  impor- 
tant de  noter  qu'elles  ont  été  écrites  non  pas  du  fond  d'un  monastère 
et  dans  le  loisir  de  la  vie  contemplative,  mais  dans  le  tracas  des 
affaires,  par  un  homme  «  opprimé  et  accablé  »  de  l'administration  de 
son  diocèse.  U  ne  l'^^st  guère  moins  de  constater  que  telle  lettre 
adressée  à  une  pénitente  d'élite,  à  une  âme  de  choix,  a  été  tracée  sur 
le  papier  «  en  courant  »  par  un  pasteur  occupé  d'abord  d'évangéliser 
les  pauvres  gens  et  de  répandre  dans  le  moindre  hameau  l'action  de 
sa  parole.  Et  quand  on  lit  que  l'évêque  vient  débattre  les  champs 
de  parcourir  les  «  montagnes  effroyables  »  et  d'entendre  le  «  tinta- 
marre »  des  grands  orages,  on  se  rend  compte  que  les  perpétuelles 
comparaisons  tirées  de  la  nature  dont  il  émaille  sa  prose,  ne  sont  pas 
chez  lui  uniquement  un  artifice  de  style.  Mais  surtout,  en  replaçant  ces 
lettres  à  leur  date,  on  y  peut  suivre  le  développement  de  la  pensée  de 
saint  François.  On  y  saisit  ses  idées  dans  leur  fraîcheur  première.  On 
voit  le  directeur  de  conscience  naître  en  lui,  puis  s'enhardir,  prendre 
conscience  de  son  rôle,  en  mesurer  l'efficacité.  Ses  Traités  les  plus 
célèbres  ne  seront  qu'un  prolongement  de  sa  correspondance  ;  et  cela 
suffirait  à  établir  l'intérêt  qui  s'attache  à  ces  lettres. 


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928  REVUE   DES   DEUX   MO^DE3. 

n  est  très  digne'de  remarciue,  en  effet,  mais  d'ailleurs  incontestable, 
qneV Introduction  à  la  Vie  dévote  ait  été  d'abord  un  ouvrage  de  circon- 
stance, ayant  une  destination  particulière.  Saint  François  nous  en 
donne  le  témoignage  formel.  Envoyant  le  livre  à  l'arche vêque  de 
Vienne,  il  le  lui  présente  en  ces  termes  :  «  C'est  un  mémorial  que 
j'avais  dressé  pour  une  belle  âme  qui  avait  désiré  ma  direction...  Elle 
le  montra  au  Révérend  Père  Porier,  lors  recteur  du  collège  de  Cham- 
béri...  qu'elle  savait  êti*e  mon  grand  ami...  Ce  fut  lui  qui  me  pressas! 
fort  de  faire  mettre  au  jour  cet  écrit,  qu'après  l'avoir  hâtivement  re\Ti 
et  accommodé  de  quelques  petits  agencemens  je  renvoyai  à  l'impri- 
meur... Si  jamais  il  retourne  sous  la  presse,  je  me  délibère  de  l'agencer 
et  accroître  de  certaines  pièces  qui,  à  mon  avis,  le  rendront  plus  utile 
au  public  et  moins  indigne  de  la  faveur  que  vous  lui  faites.  »  Le  volume 
ayant  dû  presque  aussitôt  retourner  sous  la  presse,  saint  François  le 
compléta  conune  il  en  avait  le  dessein  ;  et,  pour  le  compléter,  il  employa 
la  même  méthode  dont  il  avait  usé  pour  le  composer.  Je  veux  dire 
qu'il  se  servit,  cette  fois  encore,  de  ses  lettres  de  direction,  et  qu'ayant 
mis  d'abord  à  contribution  sa  correspondance  avec  M"**  de  Charmoisy, 
il  l'accrut  d'une  partie  de  la  correspondance  avec  M"*  de  Chantai. 
«  Apportez-moi  toutes  les  lettres  et  mémoires  que  je  vous  ai  jamais 
envoyés,  lui  écrivait-il,  si  vous  les  avez  encore,  parce  qu'il  faut  réim- 
primer V Introduction,  cela  me  déchargera  beaucoup,  y  trouvant  plu- 
sieurs choses  pour  ce  sujet.  »  Et  peut-être  une  des  raisons  du  succès 
immédiat  de  Vlntroduction  est-elle  précisément  que  le  livre  avait  été 
fait  au  jour  le  jour,  sous  la  dictée  des  circonstances  et  pour  répondre 
aux  besoins  qui  étaient  alors  ceux  des  âmes. 

C'est  donc  dans  ces  lettres  qu'il  faut  étudier  les  procédés  qu'ap- 
porte l'évêque  de  Genève  dans  la  direction  de  conscience  ;  nous  les  sai- 
sissons à  leur  naissance  même,  et,  comme  il  eût  aimé  à  dire,  dans  leur 
naïveté.  Tels  sont  d'ailleurs  les  mérites  éminens  et  originaux  dont 
presque  aussitôt  il  fait  preuve,  qu'il  s'est  trouvé  être  le  créateur  d'un 
genre  qui,  avant  lui,  n'existait  pas  dans  notre  littérature  et  où  tous 
ceux  qpii  s'y  sont  exercés  après  lui,  ont  été  ses  tributaires.  Du  direc- 
teur de  conscience,  François  de  Sales  a  toutes  les  qualités,  mais  sur- 
tout la  première  qui  est  l'amour  passionné  des  âmes.  Il  les  aime  toutes, 
et  c'est  chez  lui  le  trait  caractéristique.  «  H  n'y  a  point  d'âmes  au 
monde,  comme  je  pense,  qui  chérissent  plus  cordialement,  tendre- 
ment, et  (pour  le  dire  tout  â  la  bonne  foi)  plus  amoureusement  que 
moi;  et  même  j'abonde  un  peu  en  dilection  et  es  paroles  d'icelles, 
surtout  au  commencement.  »  Et  cet  amour  pour  toutes  les  âmes  ne 


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REVUE  LirfÉRAlRB^  Q29 

rempôche  pas  d*en  chénr  une  particuUèrement.  faut-il  rappeler  les 
termes  dans  lesquels  il  déclare  à  M"^*  de  Chantai  sa  passion  mystique  ? 
C'est  le  premier  billet,  d'une  si  éloquente  brièveté  :  «  Dieu,  ce  me 
semble,  m'adonne  à  vous;  je  m'en  assure,  toutes  les  heures  plus 
fort.  »  Et  ce  seront,  saint  François  n'étant  pas  volontiers  laconique,  les 
effusions  où  il  s'épanchera  bientôt,  en  s'étonnant  d'avoir  cru,  au  premier 
moment,  «  qu'il  ne  se  pût  rien  ajouter  »  à  l'affection  qu'il  sentait  en 
son  esprit.  «  Mais  maintenant,  ma  chère  fille,  il  y  est  survenu  une 
certaine  qualité  nouvelle  qui  ne  se  peut  nommer,  ce  me  semble,  mais 
seulement  son  effet  est  une  grande  suavité  intérieure  que  j'ai  à  vous 
souhaiter  la  perfection  de  l'amour  de  Dieu...  Chaque  affection  a  sa 
particulière  différence  d'avec  les  autres  ;  celle  que  je  vous  ai  a  une  cer- 
taine particularité  qui  me  console  infiniment  et,  pour  dire  tout,  qui 
m'est  entièrement  profitable.  »  Jamais  l'amour  himiain  n'a  employé 
d'expressions  plus  fortes  que  celles  dont  se  sert  en  maints  endroits 
saint  François  pour  traduire  son  pur  amour.  Seulement,  à  la  diffé- 
rence de  l'amour  humain,  celui-ci  n'est  ni  égoïste,  ni  aveugle.  C'est 
l'ardente  sympathie  qui  sert  à  augmenter  l'étendue  et  la  pénétration 
de  l'intelligence.  C'est  l'amour  des  âmes  qui  mène  à  la  i^cience  des 
âmes. 

Cette  science  est  faite  d'abord  d'observation.  Il  n'est  pas  d'erreur 
plus  accréditée  que  celle  qui  consiste  à  tenir  notre  littérature  classique 
pour|  une  littérature  d*abstraction  et  de  système  ;  mais  il  n'en  est  pas 
qui  soit  plus  continûment  démentie  par  les  faits.  L'observation  sert 
de  solide  fondement  à  la  psychologie  du  xvii*^  siècle.  Nul  n'a  été  plus 
que  François  de  Sales  curieux  du  «  petit  fait^  »  et  attentif  à  collec- 
tionner des  «  documens  individuels.  »  A  travers  ses  lettres,  et  quoi- 
qu'elles aient  toutes  le  même  sujet,  qui  est  le  progrès  dans  la  perfec- 
tion, on  distingue  le  caractère  de  chacune  de  ses  correspondantes, 
on  devine  le  mal  dont  chacune  souffrait  et  auquel  il  appropriait  le 
remède.  M"*  de  Soulfour,  une  religieuse,  est,  comme  tant  d'autres,  tra- 
vaillée par  la  maladie  du  scrupule.  Rose  Bourgeois,  l'abbesse  du  Puits- 
d'Orbe,  âme  capricieuse  et  turbulente,  qui  songea  à  quitter  le  cloître, 
et  qui,  y  étant  peut-être  entrée  sans  vocation,  est  rebutée  par  chaque 
obstacle,  et,  faute  de  le  pouvoir  vaincre  du  premier  coup,  sitôt  prête 
à  tout  abandonner  :  «  Quand  vous  rencontrerez  des  difficultés  et  con- 
tradictions, ne  vous  essayez  pas  de  les  rompre,  mais  gauchissez  dex- 
trement  et  pliez...  Il  faut  avoir  un  cœur  de  longue  haleine.  »  Saint 
François  ne  réussit  pas  à  faire  entrer  dans  ses  vues  cette  malade  d'es- 
prit et  de  corps;  il  fut  plus  Ucuceual;^daQ»  la  dii-ftctioa  à%  sa  eûeur»  U 
TOMK  XXXV.  —  IOO60  *  *      59; 


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930  REYUB  DBS  DEUX  MONDES. 

présidente  Brulart,  âme  inquiète  qu'il  rangea  peu  à  peu  au  calme  et 
persuada  de  servir  Dieu  suivant  sa  méthode  :  avec  gaieté.  En  M"^*  de 
Charmoisy,  «  une  dame  d'or,  »  «  un  cœur  net  et  propre,  »  il  trouva 
une  âme  capable  de  le  comprendre  «et  de  réaliser  l'idéal  de  la  femme 
chrétienne  vivant  dans  le  monde  :  c'est  sa  Philothée.  M"^*  de  Chantai 
est  promise  à  de  hautes  destinées  mystiques,  parce  qu'il  y  a  en  eUe 
l'énergie  d'un  cœur  d'homme.  Chez  la  Mère  Angélique,  les  traits  diS' 
tinctifs  sont  l'amour  de  sa  propre  excellence,  la  vanité,  l'agitation. 
Et  ainsi  de  suite,  n  serait  facile  de  tirer  des  lettres  de  saint  François 
une  galerie  de  portraits,  aussi  actuels,  et  marqués  de  touches  singu- 
lièrement plus  précises  que  ceux  dont  le  goût  s'établira  chez  M^  de 
Hontpensier.  Mis  ainsi  en  présence  de  chacune  des  Ames  qui  se  sont 
confiées  à  lui,  saint  François  les  pénètre  entièrement,  n  pouvait 
écrire  à  l'une  de  ses  correspondantes,  et  sans  se  tromper  :  a  Pour  le 
peu  de  temps  que  je  vous  ai  vue  et  ouïe,  il  n'est  pas  possible  de 
mieux  connaître  vos  inclinations  et  les  ressorts  d'icelles  que  Je  fais, 
et  m'est  avis  qu'il  y  a  peu  de  replis  dans  lesquels  Je  ne  pénètre  bien 
aisément.  »  Telle  est  cette  finesse  de  l'esprit,  habile  à  suivre  tous  les 
détours,  à  saisir  toutes  les  nuances  :  elle  a  son  principe  dans  cette 
conviction  que  chaque  âme  est  différente  détentes  les  autres,  et  qu'en 
poussant  toujours  plus  avant,  on  y  peut  faire  des  découvertes  qui 
vont  à  l'infini. 

Saint  François  s'adresse  aux  personnes  de  son  temps  et  à  certaines 
personnes  dont  le  cas  le  sollicite  particulièrement,  à  celle-ci  qui  est 
religieuse,  à  celle-là  qui  est  mariée,  à  cette  autre  qui  est  veuve  et  songe 
à  quitter  le  monde.  Pour  chacune  il  tient  compte  et  de  la  nature  qui 
lui  est  propre  et  de  la  soufirance  avec  laquelle  elle  se  débat.  Mais  en 
même  temps  il  n'ignore  pas  qu'il  y  a  une  «  forme  de  l'humaine  condi* 
tion  »  commune  à  toutes  les  âmes,  et  que  cela  môme  rend  possible 
une  direction  spirituelle.  C'est  pourquoi,  s'il  se  défend  de  tout  esprit 
de  système,  et  s'il  évite  de  simplifier  à  l'excès  l'étude  de  l'homme  inté- 
rieur, il  abonde  en  traits  généraux,  en  remarques  d'une  valeur  et  d'une 
portée  universelles.  «  L'amour-propre  ne  meurt  jamais  que  quand 
nous  mourons,  il  a  mille  moyens  de  se  retrancher  dans  notre  âme, 
on  ne  l'en  saurait  désloger...  il  a  une  légion  de  carabins  avec  lui,  de 
mouvemens,  d'actions,  de  passions  ;  il  est  adroit  et  sait  mille  tours 
de  souplesse.  »  Ces  mille  tours,  le  directeur  a  pris  à  t&che  de  les  décou- 
vrir et  de  les  déjouer.  Et  c'est  déjà  tout  La  Rochefoucauld.  «  Nous  nous 
amusons  quelquefois  tant  à  être  bons  anges  que  nous  en  laissons 
d'ôtre  bonshommes  et  bonnes  femmes...  Nous  ne  pouvons  aller  sans 


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REVUE  LITTÉRAIRE.  931 

toucher  terre  :  0  ne  faut  pas  s'y  coacher  ni  vautrer,  mais  aussi  ne 
faut-il  pas  penser  voler.  »  C'est  déjà  le  mot  fameux  de  Pascal  auquel 
il  ne  manque  que  le  relief  de  l'énergique  concision.  Ces  pensées  et 
tant  d'autres  qu'on  extrairait  de  ces  lettres,  ou  qu'on  en  a  extraites  et 
qui  sont  vraiment  «  l'esprit  »  de  saint  François,  ont  toute  leur  valeur, 
parce  qu'elles  reposent  sur  une  vaste  enquête,  sur  une  expérience 
multiple,  continuée  quotidiennement  pendant  de  longues  années. 
J'ajoute  que  chez  le  moraliste  profane,  chez  un  La  Rochefoucauld,  un 
La  Bruyère,  un  Yauvenargues,  ces  maximes  isolées  ont  parfois  l'air 
d'un  jeu  d'esprit.  On  ne  sait  ni  à  quoi  elles  se  réfèrent,  ni  pour  quelle 
part  y  entre  le  goût  du  paradoxe.  Parfois  même,  on  est  tenté  de  se  de- 
mander ce  que  vaut  l'entreprise  d'étaler  notre  misère  humaine  pour 
Tunique  plaisir  de  faire  briller  à  ses  dépens  notre  esprit.  L'étude  des 
maladies  de  Tftme  n'est  tout  à  fait  légitime,  que  lorsqu'elle  n'est  pas 
son  objet  à  elle-même  et  que  l'intérêt  n'en  est  pas  limité  à  un  in- 
térêt de  curiosité.  Pour  s'acquérir  le  droit  de  se  pencher  sur  nos 
infirmités  et  d'en  décrire  l'affligeant  spectacle,  il  faut  avoir  avec  le 
désir  formel  de  les  soulager,  l'assurance  qu'on  possède  le  moyen 
d'y  porter  remède. 

n  ne  suffit  pas  de  donner  des  conseils,  encore  faut-il  les  faire 
accepter.  On  a  tout  dit  sur  le  tact  et  la  légèreté  de  main,  sur  la  bonne 
grâce  et  la  douceur  insinuante  de  saint  François.  Ce  qu'il  importe  ici 
de  noter,  c'est  que,  soucieux  de  plaire,  il  a  considéré  que  l'agrément 
littéraire  en  était  encore  l'un  des  plus  sûrs  moyens.  Alors  même  qu'il 
écrit  en  courant,  il  ne  laisse  pas  courir  sa  plume  au  hasard.  Les  tours 
ingénieux  lui  viennent  d'eux-mêmes;  mais  parce  qu'une  fois  pour 
toutes  il  les  a  conviés  à  venir.  Il  n'a  pas  besoin  de  chercher  les 
images,  comparaisons  et  similitudes,  et  l'immense  magasin  de  la  na- 
ture les  lui  fournit  à  profusion;  mais  parce  qu'elles  sont  pour  lui 
autre  chose  qu'un  ornement,  qu'elles  sont  les  véhicules  mêmes  de 
sa  pensée.  Presque  pas  une  de  ces  lettres  dont  on  ne  puisse  détacher 
quelque  trait  brillant.  Il  y  en  a  d'exécrables  :  <i  Mon  Dieu  1  ma  fille,  que 
j'aime  votre  mauvaise  jambe,  car  je  sais  bien  qu'elle  vous  portera  plus 
audel  que  la  bonne;  jambe  qui  n'est  pas  une  jambe,  c'est  un  aigle 
pour  vous  faire  voler  en  l'air  de  la  vie  spirituelle.  »  n  y  en  a  dont 
s'effaroucherait  justement  le  goût  d'aujourd'hui,  mais  dont  on  sup- 
portait alors  la  rudesse  :  «  Les  tranchées  et  convulsions  de  l'enfan- 
tement spirituel  ne  sont  pas  moindres  que  celles  du  corporel.  »  n  y 
en  a  de  proprement  exquises:  «  Vous  êtes  trop  sensible  aux  tentations. 
Vous  aimez  lafoy  et  ne  voudriez  pas  qu'une  seule  pensée  vous  vint  au 


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932  -      HEVUE  DES  DEUX  MONDES. 

contraire,  et,  tout  aussitôt  qu'une  seule  vous  touclue,  vous  vous  en 
attristez  et  troublez.  Vous  êtes  trop  Jalouse  de  cette  pureté  de  foi,  il 
vous  semble  que  tout  la  gâte.  Non,  non,  ma  fille,  laissez  courir  le 
vent,  ne  pensez  pas  que  le  friâllis  des  feuilles  soit  le  cliquetis  des 
armes.  Dernièrement,  j'étais  auprès  des  ruches  des  abeille8,et  quelques- 
unes  se  mirent  sur  mon  visage.  Je  voulus  y  porter  la  main  et  les  ôter. 
—  Non,  ce  me  dit  un  paysan,  n'ayez  point  peur  çt  ne  les  touchez  point, 
et  elles  ne  vous  piqueront  nullement;  si  vous  les  touchez,  elles  vous 
mordront.  —  Je  le  crus;  pas  une  ne  me  mordit.  Croyez-moy,  ne 
craignez  point  les  tentations,  ne  les  touchez  point,  elles  ne  vous 
offenseront  point;  passez  outre  et  ne  vous  y  amusez  pas.  »  On  ren- 
contre à  chaque  instant  de  ces  fleurs  plus  fraîches  que  celles  de  la 
bouquetière  Glycer.i.  D'une  façon  générale,  le  style  des  Lettres  est  éga- 
lement éloigné  de  celui  du  Traité  de  V amour  de  Dieu,  qui  vaut  par  une 
sobriété  et  une  vigueur  relatives,  et  de  celui  de  V Introduction  à  la  vie 
dévote  dont  on  peut  aimer,  mais  non  contester  la  charmante  mièvre- 
rie. On  n'y  sent  pas  l'auteur.  C'est  le  style  naturel,  mais  chez  un  écri- 
vain  qui  a  toujours  le  soud  d'écrire,  et  considère  que  la  pensée  a 
besoin  d'être  revêtue  d'une  forme  de  choix.  —  Une  psychologie  qui 
part  de  la  réalité  individuelle  pour  la  dépasser,  et  qui,  écartant  le  jar- 
gon de  l'école,  s'efforce  de  parler  avec  originalité  la  langue  de  tout 
le  monde,  c'est  là  psychologie  des  lettres  de  saint  François  ;  mais  qui 
ne  voit  que  ce  sera  aussi  bien  la  psychologie  de  tous  nos  maîtres  clas- 
siques ? 

Nous  n'avons  jusqu'ici  parlé  que  de  la  méthode  de  saint  François, 
et  nous  ne  l'avons  envisagée  que  par  le  dehors.  En  recherchant  quel 
est,  pour  ainsi  dire,  le  «  contenu  »  de  sa  direction,  nous  serons  frappés 
de  voir  à  quel  point  elle  a  façonné  Tàme  de  toute  une  époque.  Le 
premier  point  en  est,  assurément,  le  parti  pris  de  donner  désormais 
toute  l'importance  à  la  vie  intérieure.  C'est  d'elle  que  tout  dépend.  «  Il 
ne  faut  point  regarder  à  la  condition  extérieure  des  actions,  mais  à 
l'intérieur,  c'est-à-dire  si  Dieu  le  veut  ou  ne  le  veut  point.  »  Une 
personne  dévote  n'agit,  ne  parle,  ni  ne  se  tient  autrement  qu'une 
autre  :  toute  la  différence  n'est  que  dans  les  dispositions  intimes. 
De  là  cette  nécessité  de  se  replier  sans  cesse  sur  soi-même,  de  se 
rendre  un  compte  exact  des  mouvemens  de  son  âme  et  de  leurs  parti- 
cularités, de  compter,  de  peser  et  d'apprécier  les  mobiles  auxquels 
on  obéit.  De  là  cette  indifférence  à  tout  ce  qui  venant  du  dehors,  et 
n'étant  pas  nous-mêmes,  est  par  conséquent  négligeable,  ou  n'est  tout 
au  plus  que  l'occasion  pour  notre  véritable  nature  de  se  manifester. 


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REVUE   LITTÉRAIRE.  938 

C'est  un  principe  nouveau  dans^  la  direction;  mais  ce  sera  aussi  bien 
la  grande  nouveauté  en  littérature.  Encore  y  a-t-il  pour  ceux  «pd  se 
livrent  à  ce  perpétuel  travail  d'analyse  un  danger,  qui  est  de  s'y 
complaire  et  d'oublier  que  l'analyse  elle  aussi  est  un  moyen,  une  pré- 
paration en  vue  de  l'action  meilleure  et  plus  vigoureuse.  «  Cet  examen, 
quand  il  est  fait  avec  anxiété  et  perplexité,  n'est  qu'une  perte  de 
temps  et  ceux  qui  le  font  ressemblent  aux  soldats  qui,  pour  se  prépa- 
rer à  la  bataille,  feraient  tant  de  tournois  et  d'excès  entre  eux  que, 
quand  ce  viendrait  à  bon  escient,  ils  se  trouveraient  las  et  recrus.  Car 
l'esprit  se  lasse  à  cet  examen  si  grand  et  continuel,  et,  quand  le 
point  de  l'exécution  arrive,  il  n'en  peut  plus.  »  Cette  analyse  qui  des- 
sèche le  cœur,  stérilise  l'esprit,  paralyse  la  volonté,  on  l'a  vu  sévir  à 
d'autres  époques  de  notre  littérature  et  de  notre  société.  L'analyse 
psychologique,  telle  que  Ta  pratiquée  le  xvn®  siècle,  en  est  justement  le 
contraire.  Elle  ignore  les  langueurs  morbides  et  la  désespérance.  On 
le  comprend  mieux,  à  mesure  qu'on  voit  à  quoi  tend  l'effort  de  la 
direction  de  saint  François. 

Ce  qu'il  proscrit  impitoyablement,  c'est  la  subtilité,  le  raffinement, 
l'inquiétude,  le  précieux  et  le  romanesque  en  matière  de  piété.  «  Gar- 
dez-vous des  scrupules,  —  c'est  le  premier  conseil  qu'il  donne  à  M°»  de 
Chantai  ;  —  gardez-vous  des  empressemens  et  inquiétudes.  »  Et  plus 
tard,  quand  cette  âme  d'élite  se  sera  déjà  fort  avancée  dans  le  chemin 
de  la  perfection,  il  continuera  de  lui  recommander  une  sorte  de  vertu, 
que  beaucoup  jugeraient  vulgaire  et  indigne  d'une  nature  un  peu  rele^ 
vée  :  c'est  à  elle  qu'il  répète  «  qu'il  ne  faut  point  trop  pointiller  sur 
l'exercice  des  vertus,  mais  qu'il  y  faut  aller  rondement,  franchement, 
naïvement,  à  la  vieille  française,  avec  liberté,  à  la  bonne  foi,  grosso 
modo,  »  Il  n'hésite  pas  à  traiter  de  niaiseries  les  aspirations  de  telles 
extatiques  et  visionnaires,  ni  ne  se  lasse  d'opposer  à  une  dévotion 
fantasque,  brouillonne,  mélancolique,  fâcheuse,  chagrine,  la  piété 
véritable,  et  qii'on  reconnaît  d'abord  à  ce  signe  qu'elle  doit  être  avant 
tout  paisible.  «  Nous  arrive-t-il  de  la  peine  ou  intérieure  ou  extérieure, 
il  la  faut  recevoir  paisiblement.  Nous  arrive-t-il  de  la  foi,  il  la  faut 
recevoir  paisiblement,  sans  pour  cela  tressaillir.  Faut-il  fuir  le  mal, 
il  faut  que  ce  soit  paisiblement  sans  nous  troubler...  Faut-il  faire  du 
bien,  il  le  faut  faire,  paisiblement.  »  Comment  parvenir  à  cette  paix 
de  l'âme  ?  En  é^dtant  d'abord  de  nous  proposer  un  idéal  inaccessible  ; 
en  songeant  ensuite  que^  dans  la  dévotion  comme  ailleurs,  rien  ne  se 
fait  tout  d'un  coup,  mais  par  degrés,  à  force  de  discipline  et  de  méthode. 
C'est  dire  que  saint  François  met  jusque  dans  la  dévotion  la  qualité 


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934  REVUE   DES   DEUX  MONDES. 

maltresse  du  xvii*  siècle,  le  bon  sens;  Tesprit  de  mesure,  la  raiso 

La  raison  nous  indique  le  but  à  atteindre,  et  le  chemin  à  suivre  ;  i 
reste  que  c'est  à  la  volonté  de  transformer  l'idée  en  acte.  C'est  à  elle 
aussi  bien  que  François  de  Sales  assigne  avec  insistance  le  premier 
rang  dans  la  vie  mystique.  Pour  arriver  à  la  perfection,  la  condition 
essentielle,  sinon  suffisante,  c'est  de  le  vouloir.  Inversement,  le  prin- 
cipal obstacle  que  nous  rencontrons  entre  nous  et  la  volonté  divine 
est  encore  notre  volonté  qui  veut  régner  à  quelque  prix  que  ce  soit. 
C'est  donc  qu'il  y  a  une  bonne  et  une  mauvaise  volonté,  et  que  notre 
volonté  peut  se  porter  dans  un  sens  ou  dans  l'autre,  suivant  qu'elle 
est  sollicitée  par  l'amour.  Tel  est  le  dernier  mot  de  la  direction  de 
saint  François  :  elle  aboutit  à  une  sorte  d'action  commune  de  la 
volonté  et  de  l'amour.  —  Nécessité  de  se  connaître  soi-même,  et  de 
développer  en  soi  par  cette  connaissance  les  facultés  de  raison,  de  vo- 
lonté et  d'amour,  c'est  aussi  bien  où  reviennent  sans  cesse  les  mora- 
listes duxvn*  siècle. 

On  peut  mesurer  maintenant  les  conséquences  du  succès  qu'obtint 
aussitôt  l'œuvre  de  direction  de  saint  François.  Le  premier  résultat 
en  fut  de  provoquer  tout  un  mouvement  de  littéiaure  spirituelle. 
Bossuet  déclarait  tenir  de  l'évéque  de*  Genève  les  règles  de  la 
direction  des  âmes.  Fénelon,  en  modifiant  et  altérant  ses  enseigne- 
mens,  continue  saint  François  ;  et  M"*  de  Maintenon  également.  Il 
faudrait  entrer  ici  dans  le  détail  :  on  ferait  plus  d'un  rapprochement 
instructif.  Pour  notre  part,  nous  avons  toujours  pensé  qu'une  bonne 
histoire  de  la  littérature  spirituelle  est  un  livre  qui  nous  manque.  En  sui- 
vant le  genre  dans  son  développement  et  ses  transformations  à  travers 
le  xvn*  siècle,  on  éclairerait  sur  [bien  des  points  la  littérature  profane. 
Car  c'est  à  celle-ci  que  nous  voulons  en  venir,  et  ce  qui  nous  im- 
porte, c'est  de  montrer  combien  profonde  est  l'empreinte  qu'elle  a 
reçue.  Les  essais  venaient  de  paraître  et  Montaigne  avait  donné  le 
signal  de  revenir  à  l'étude  de  Thomnae  intérieur.  Encore  fallait-îl  que 
l'impulsion  donnée  par  Montaigne  fût  renforcée  et  complétée;  elle  l'a 
été  par  la  littérature  de  4irection,  sur  deux  points,  qui,  k  vrai  dire, 
sont  essentiels.  Car  on  a  beaucoup  discuté  sur  le  christianisme  de 
Montaigne,  et  ce  n'est  pas  ici  le  lieu  de  revenir  à  la  question,  surtout 
au  lendemain  de  l'article  de  M.  Brunetière  que  tous  nos  lecteurs  ont 
présent  à  l'esprit.  Il  me  suffit  qu'on  ait  pu  différer  d'avis  sur  la  qua- 
lité ou  sur  le  degré  du  christianisme  de  Montaigne.  C'est  donc,  et  on 
le  sait  de  reste,  que  le  grand  courant  chrétien  qui  va  pénétrer  la  lit- 
térature ne  vient  pas  des  Essais  :  il  vient  d'ailleurs  et  justement  de 


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REVUE   LITTÉRAIRE.  935 

ce  trayail  de  direction  de  conscience  aucpiel  François  de  Sales  nous 
a  rendu  l'incomparable  service  d'intéresser  la  littérature.  D'autre  part, 
il  faut  noter  que  les  Essais  ont  réussi  surtout  dans  le  public  mas- 
culin. Mettons  à  part,  et  pour  toute  sorte  de  raisons,  M^^*  de  Goumay. 
Montaigne  a  eu  peu  de  lectrices  ;  il  n'y  avait  guère,  dans  ses  écrits, 
de  ce  qui  peut  plaire  aux  femmes.  C'est  aux  feinmes  au  contraive  que 
s'adressent  les  lettres  de  direction.  Et  ce  sont  elles  qui  vont  à  travers 
tout  le  xvn*  siècle  donner  le  ton  et  Imposer  leur  goût  en  littérature 
Les  années  où  écrit  saint  François  sont  les  mêmes  où  paraissent  les 
ciAq  volumes  de  YAstrée,  Les  minutieuses  analyses  de  d'Urfé  n'au* 
raient  pas  été  aussi  bien  comprises  si  d'autre  part  n'eût  déjà  com- 
mencé à  se  répandre  dans  la  société  choisie  le  goût  de  la  vie  inté- 
rieure. Et  cette  «  honnête  amitié  »  dont  on  décrivait  les  effets  dans  la 
fameuse  bergerie,  n'était-ce  pas  un  reflet  affaibli  de  cet  amour  des 
âmes,  aussi  pur  que  le  ciel  et  plus  fort  que  la  mort,  de  qui  saint 
François  pouvait  dire  à  M°^^  de  Chantai  :  a  Non  il  ne  sera  jamais 
possible  que  chose  aucune  me  sépare  de  votre  ftme:  le  lien  est  trop 
fort.  La  mort  même  n'aura  point  de  pouvoir  pour  le  dissoudre,  puis^ 
qu'il  est  d'une  étoffe  qui  dure  éternellement.  »  Trente  aimées  plus 
tard,  Corneille  fera  représenter  son  Polyeucte,  Et  nous  doutons  en- 
core si  Pauline  aime  son  mari  :  c'est  que,  tout  imprégnés  que  nous 
sommes  des  idées  romantiques,  nous  ne  savons  plus  comprendre  cet 
amour  où  la  raison  et  la  volonté  ont  autant  de  part  que  le  sentiment. 
Jamais  au  xvn*  siècle,  sauf  chez  les  auteurs  de  tradition  gauloise,  on 
ne  parlera  de  l'amour,  sans  indiquer  ses  rapports  avec  la  morale^ 
Mais  comment  parler  môme  de  Timmoralité  de  la  passion,  et  consi- 
dérer qu'il  y  a  des  fautes  ou  des  crimes  d'amour,  si  on  ne  fait  pas 
de  l'amour  une  création  en  grande  partie  volontaire  ?  Rien  ne  serait 
plus  aisé  que  de  prolonger  la  démonstration  et  de  multiplier  les 
exemples  attestant  cette  influence  exercée  sur  notre  littérature  clas- 
sique par  la  littérature  spirituelle.  Mais  aussi  bien  une  simple  consta- 
tation de  dates  y  sufôt-elle.  Car  l'histoire  de  la  littérature  spirituelle 
tient  en  France  entre  les  dernières  années  du  xvi*  siècle,  et  les  pre" 
mières  années  du  xviii<».  Mais  pareillement,  notre  littérature  profane, 
tout  occupée  de  l'extérieur  à  l'époque  de  la  Renaissance,  ne  s'enferme 
dans  l'étude  de  l'âme  humaine  que  pendant  le'xvii'  siècle,  jusqu'au 
jour  où  les  «  philosophes,  »  uniquement  soucieux  du  point  de  vue 
social,  laissent  se  perdre  le  goût  de  1  étude  morale  qui  nous  avait 
valu  cent  années  de  chefs-d'œuvre. 

René  Doumc. 


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REVUES  ÉTRANGÈRES 


UN  ANGLAIS  A  PA^S  EN  1802 


î  Fnmeê  in  4802,  described  in  a  séries  of  Letters,  par  H.  U.  Yorke,  nouvelle 
édition  publiée  par  lady  Sykes,  1  vol.,  Londres,  1906. 


Henri  Yorke,  Fauteur  des  curieuses  Lettres  de  France  que  lady 
Sykes  vient  de  découvrir  et  de  rééditer,  était  lui-même  un  personnage 
curieux,  et  dont  la  biographie,  si  quelqu'un  avait  le  loisir  de  la  recon- 
stituer, nous  offrirait  à  la  fois  la  portée  d'un  document  historique  et 
tout  Tattrait  d'un  roman  d'aventures.  Il  s'appelait,  de  son  vrai  nom, 
Henri  Redhead.  Né  aux  Indes,  en  1772,  mais  amené  de  très  bonne 
heure  en  Angleterre,  il  avait  écrit,  à  dix-huit  ans,  un  pamphlet 
contre  l'émancipation  des  noirs  dans  les  colonies.  Mais  le  pamphlet 
avait  à  peine  paru  que,  déjà,  son  auteur  en  désavouait  la  doctrine  ; 
car  les  premières  nouvelles  des  événemens  de  France  avaient  suffi 
pour  changer  le  fougueux  réactionnaire  en  un  révolutionnaire  plue 
fougueux  encore.  Et  bientôt,  à  l'exemple  d'un  grand  nombre  de 
jeunes  Anglais,  Redhead  était  accouru  à  Paris,  pour  suivre  de  plus 
près  les  péripéties  de  la  saisissante  expérience  politique  qui  s'y  accom- 
plissait. Il  avait  fréquenté  la  Convention  et  les  Jacobins,  s'était  lié 
avec  les  Irlandais  John  et  Robert  Sheares,  et  était  devenu,  avec  eux, 
l'un  des  chefs  de  ce  Club  Anglais  qui,  entre  autres  questions,  débattait 
celle  de  savoir  si  le  moment  n'était  pas  arrivé  de  «  délivrer  l'Angle- 
terre, y>  en  assassinant  le  roi  George  III.  Puis,  vers  la  fin  de  1793, 
s'étant  querellé  avec  les  Sheares,  et  ayant  été  dénoncé  à  la  Convention 
comme  un  «  agent  de  l'étranger,  »  il  s'était  enfui,  avait  séjourné  en 


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RfevUES    ÊTRA>TrÈ'nE5»  93^ 

Suisse,  en  Hollande,  et  était  rentré  en  Angleterre,  après  avoir  pris  la 
précaution  de  substituer  à  son  nom  de  famille  le  pseudonyme  d'Henri 
Yorke,  qu*il  allait  conserver,  désormais,  jusqu'au  terme  de  sa  courte 
et  active  carrière.  Ses  mésaventures  parisiennes,  d'ailleurs,  avaient  si 
peu  refroidi  sa  ferveur  jacobine  que,  dès  son  retour,  il  s'était  affilié  à 
un  club  démocratique  de  Derby,  et  y  avait  prononcé  des  discours  sub- 
versifs. Un  jour,  devant  un  nombreux  auditoire,  il  s'était  écrié  : 
«  L'homme  qui  vous  parle,  tout  jeune  qu'il  soit,  a  déjà  collaboré  à 
trois  révolutions  :  il  a  servi  la  cause  républicaine  en  Amérique,  con- 
tribué à  fonder  la  république  aux  Pays-Bas,  et  prêté  son  concours  à  la 
république  de  France  ;  mais  il  n'entend  point  s'en  tenir  là,  et  compte 
bien  propager  la  révolution  dans  le  monde  entier  !  »  Cette  éloquente 
tirade  lui  avait  valu  d'être  déféré  aux  assises  du  comté  d'York,  et 
conlamné,  le  23  juillet  i795,  à  deux  ans  de  prison.  On  l'avait  alors 
enfermé  au  Château  de  Dorchester,  d'où,  —  sans  que  la  notice 
biographique  que  j'ai  sous  les  yeux  nous  explique  les  motifs  de 
cette  prolongation  de  sa  peine,  —  il  n'avait  pu  sortir  qu'en  mars 
1799.  Et  sa  solitude  forcée  avait  eu  pour  effet  de  bouleverser,  une 
fois  de  plus,  tout  le  système  de  ses  convictions  politiques  et  reli- 
gieuses. Au  sortir  du  Château  de  Dorchester,  l'ex-terroriste  s'était 
trouvé  être  quelque  chose  comme  un  «  centre  gauche,  »  un  libéral 
patriote  et  conservateur,  ennemi  déclaré  de  toute  révolution  en 
général,  et  de  la  révolution  française  en  particulier.  Pamphlétaire, 
journaliste,  conférencier,  il  ne  devait  plus  cesser,  depuis  lors, 
d'employer  son  énergie  naturelle  à  combattre  les  idoles  qu'il  avait 
naguère  adorées.  Quand  il  mourut,  à  quarante  et  un  ans,  le  28  jan- 
vier 1813,  il  s'occupait  encore  à  stimuler  le  sentiment  national  de  ses 
compatriotes,  en  compilant  une  série  populaire  de  Vies  des  Amiraux 
anglais. 

Mais  cette  conversion  n'avait  pas  été  le  seul  effet  qu'avait  eu,  pour 
lui,  son  emprisonnement.  Pendant  son  séjour  au  Château  de  Dor- 
chester, sa  bonne  mine,  son  éloquence  enflammée,  ses  malheurs  et  la 
résignation  qu'il  y  apportait,  lui  avaient  gagné  le  cœur  d'une  belle  et 
charmante  jeune  fille.  M"*  Andrews,  dont  le  père  était  commandant 
de  la  fortercs  e.  Il  y  avait  eu  là,  entre  le  prisonnier  et  la  fille  de  son 
geôlier,  un  roman  assez  pareil  à  celui  que  nous  a  raconté  Stendhal 
dans  la  seconde  partie  de  sa  Chartreuse  de  Parme,  avec,  toutefois, 
cette-  différence  que  le  roman  avait  eu  la  fin  la  plus  heureuse  du 
monde.  Marié  en  1800  avec  M"*  Andrews,  tous  les  témoignages  s'ac- 
cordent à  affirmer  qu'Henri  Yorke,  au  moiuenl  àe  sa  mort,  était  ancors 


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938  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

aussi  passionnément  amoureux  de  sa  femme  que  lorsipie  jadis,  à  tra- 
vers les  barreaux  de  sa  cellule,  il  lui  récitait  des  vers  composés  pour 
elle,  ou  lui  confiait  ses  vastes  projets  de  régénération  européenne.  Et 
j'imagine  que  c'est  surtout  pour  distraire  sa  feomie  que,  en  180S,  au  len- 
demain delà  Paix  d'Amiens,  il  aura  eu  l'idée  de  venir,  avec  elle,  revoir 
ce  Paris  où  s'était  nourrie  et  exaltée,  jadis,  la  fièvre  romantique  de  sa 
vingtième  année.  Car  le  fait  est  qu'à  chaque  page,  dans  ses  Lettres  de 
France,  son  récit  et  ses  descriptions  nous  laissent  entrevoir  le  profil 
délicat  de  sa  chère  compagne  :  nous  sentons  qu'il  n'a  plus  maintenant 
d'autre  plaisir  que  de  l'amuser,  que  souvent  il  s'en  remet  à  elle  de 
voir,  de  juger  ^our  lui,  et  qu'il  pardonne  plus  volontiers  encore  les 
pires  crimes  politiques,  à  ceux  de  ses  anciens  amis  qu'il  a  l'occasion 
de  rencontrer,  que  la  moindre  impolitesse  à  l'égard  de  «  la  jeune 
dame  qui  voyage  avec  lui.  » 

De  retour  en  Angleterre,  l'année  suivante,  Yorke  avait  cependant 
tenu  à  utiliser  les  notes  et  souvenirs  qu'il  rapportait  de  son  voyage 
Ainài  étaient  nées  ces  Lettres  de  France  qui,  sans  même  chercher  à  se 
donner  l'aspect  extérieur  de  véritables  «  lettres,  »  étaient  simplement 
une  suite  de  petits  tableaux  de  la  vie  et  des  mœurs  françaises  sous  le 
Consulat.  Ëcrites  en  1803,  d'après  un  plan  très  net  et  suivi  avec  ri- 
gueur, il  est  sûr  que  Yorke  les  destinait  à  former  un  livre.  Mais,  soit 
qu'il  n'ait  pas  eu  le  temps  de  les  faire  imprimer,  soit  que  la  nouvelle 
tournure  des  relations  anglaises  avec  la  France  l'en  ait  dissuadé,  elles 
sont  restées  inédites  jusqu'après  sa  mort.  Elles  ont  été  publiées  par  sa 
veuve,  vers  1815,  dans  une  édition  tirée  àpetit  nombre,  et,  malheureu- 
sement, toute  criblée  de  fautes  qu'il  est  fort  regrettable  que  lady  Sykes 
n'ait  point  pris  la  peine  de  corriger,  en  rééditant  aujourd'hui  l'ouvrage 
posthume  d'Henri  Yorke.  Dans  l'édition  de  1906  conmie  dans  celle  de 
1815,  presque  tous  les  noms  propres  français  sont  déformés  d'une 
manière  qui,  parfois,  les  rend  indéchilTrables.  Et,  certes,  nous  devons 
être  reconnaissans  à  lady  Sykes  d'avoir  joint  à  sa  réédition  un  long 
appendice^  contenant  «  des  notes  biographiques  sur  quelques-uns  des 
personnages  mentionnés  par  M.  Yorke:  »  mais  pourquoi  faut-il  que, 
parmi  les  personnages  «  mentionnés  par  Yorke,  »  l'appendice  ne  nous 
parle  que  de  ceux  que  nous  connaissons  déjà  très  suffisanmient,  depuis 
Barnave  jusqu'à  Voltaire;  et  cela,  tandis  que  lady  Sykes,  au  bas  des 
pages,  nous  renvoie  constamment  à  l'appendice  du  volume,  en  nous 
promettant  de  nous  y  renseigner  sur  une  foule  de  personnages  moins 
connus,  que,  ensuite,  elle  néglige  absolument  d'y  faire  figurer? 
«  Voyez  l'Appendice  I  »  nous  dit-elle  quand  Yorke  noua  parle  de 


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REVUES   ÉTRANGÈRES.  939 

Hautoir,  qui  règne  à  Ghaatilly  en  sa  qualité  d'administrateur  du 
district  «  de  Genlis,  »  ou  des  «  Lornettes,  »  ou  du  conventionnel 
«  Oondety  9  ou  du  «  ci-devant  Duchaillot,  »  ou  des  directeurs  «  Réveil- 
1ère  et  Leproux,  »  ou  de  Paësiello,  ou  de  miss  Helen  WilUams,  ou  du 
c  fameux  M.  Stone  :  »  sur  quoi  nous  nous  empressons  de  «  voir  TAp- 
pendice,  »  mais  avec  le  chagrin  de  découvrir  que  pas  un  seul  de  ces 
noms  ne  s'y  trouve  cité,  ni  sous  la  forme  singulière  prêtée  par  le  texte 
à  la  plupart  d'entre  eux,  ni  sous  celle,  plus  correcte,  de  Lameth, 
Guadet,  La  Reveillière-Lépeaux,  etc.  (1). 

Ces  menus  défauts,  au  reste,  n'empochent  point  la  réédition  des 
Lettres  d'Henri  Yorke  d'être  pour  nous  une  publication  historique  du 
plus  vif  intérêt.  Non  seulement  leur  auteur  nous  y  apparaît,  tout  en- 
semble, observateur  excellent  et  conteur  très  agréable  :  il  met  à  son 
enquête  beaucoup  plus  d'impartialité  que  ne  l'ont  fait,  avant  et  après  j 
lui,  la  plupart  de  ses  compatriotes,  quand  ils  ont  eu  à  juger  des  choses 
de  la  France;  et  je  m'étonne  que,  l'autre  jour,  dans  la  nouveauté  de 
son  enthousiasme  pour  «  l'entente  cordiale,  »  un  rédacteur  de  VAthe- 
nœum  ait  reproché  à  Henri  Yorke  «  un  fréquent  travestissement  de  la 
vérité.  »  11  est  vrai  que,  souvent,  Yorke  déplore  les  ravages  de  la  tem- 
pête révolutionnaire,  et  ne  nous  cache  point  qu'il  préfère  son  pays  au 
nôtre  :  mais  souvent  aussi  il  tire  occasion  de  ce  qu'il  découvre  chez 
nous  pour  conseiller  aux  Anglais  de  nous  imiter  ;  et  lorscpi'il  constate 
que,  dans  nos  provinces,  maints  villages  présentaient  tme  image  plus 
heureuse  en  1788  qu'en  1802,  tout  porte  à  croire  que  le  rédacteur  de 
VAthenœum,  s'il  s'était  trouvé  à  sa  place,  aurait  eu  et  nous  aurait 
avoué  la  même  impression.  Ce  n'est  pas  en  1802  qu'un  voyageur 
étranger,  ami  ou  adversaire  de  la  Révolution,  pouvait  se  rendre 
compte  des  bons  effets  de  celle-ci  pour  la  vie  française.  Encore  Yorke, 
en  vingt  endroits  de  son  livre,  reconnait-il  que  cette  vie  a  déjà  beau- 
coup changé,  et  très  avantageusement,  depuis  le  retour  de  l'ordre^ 
sous  la  forte  main  du  Premier  Consul  :  et  l'admiration  qu'il  ressent, 
presque  malgré  lui,  pour  «  le  célèbre  Corse,  »  suffirait  à  le  laver  du 
soupçon  d'avoir  été  prévenu  et  aveuglé  par  son  «  jingoïsme.  »  Loya- 
lement, en  «  reporter  »  fidèle,  il  nous  dit  tout  ce  qu'il  a  vu,  signalant 

(1)  Il  est  vrai  qne,  parfois,  en  échange,  TAppendice  nous  renseigne  sur  des 
personnes  dont  Yorke  ne  fait  point  mention.  Par  exemple,  Thomas  Paine  ayant  dit 
à  Yorke  que,  «  des  fondateurs  de  la  République  des  États-Unis,  il  ne  survivait  plus 
que  John  Adams,  Jefferson,  Livingstone,  et  lui-même  »,  l'Appendice  consacre  quel- 
ques lignes  à  un  matelot  rebelle  de  l'équipage  de  la  Bounty^  qui  s'appelait  John 
Adams,  mais  qui,  certainement,  n'a  pu  avoir  rien  de  commun  avec  Téminent 
homme  d'État  dont  parle  Thomas  Paine. 


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940  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

tour  a  tour  la  misère  des  campagnes  de  TArtois  et  la  prospérité 
celles  de  l'Ile-de-France.  Il  nous  décrit  les  édifices,  les  institutio_, 
publiques  et  privées,  le  gouvernement,  les  mœurs,  les  hommes  impor- 
tans,  depuis  le  «  célèbre  Corse  »  jusqu'aux  rédacteurs  du  PublicUie  et 
de  la  Décade;  et  parfois  ses  descriptions  ont  un  charme  particulier  de 
fraîcheur  pittoresque,  comme  si  deux  jeunes  yeux  de  fenmie  s'étaient 
unis  aux  siens,  pour  mieux  saisir  les  nuances  d'une  physionomie, 
d'une  toilette,  ou  d'un  paysage. 

Ëcrites  dix  ans  plus  tôt,   lors  du  précédent  séjour  en  France 
d'Henri  Yorke,  ses  Lettres  auraient  eu,  sans  doute,  un  tout  autre  ton, 
La  peinture  des  lieux  de  plaisir  et  de  promenade,  des  musées,  des 
institutions  charitables,  y  aurait  été  remplacée  par  des  récits  et  des 
portraits  qui,  même  avec  moins  d'art,  auraient  eu  plus  de  chances  de 
nous  émouvoir.  Mais  c'est  de  quoi  l'auteur,  lui  aussi,  semble  avoir  eu 
le  sentiment,  plus  ou  moins  conscient  :  car  sans  cesse,  durant  ses 
flâneries  parisiennes,  il  entremêle  à  ses  descriptions  de  l'état  présent 
de  nos  places  ou  de  nos  palais  les  souvenirs  qui  s'évoquent  là,  pour 
lui,  du  grand  drame  dont  il  a  été  jadis  le  témoin,  et  un  peu  l'acteur. 
Amiens,  déjà,  lui  rappelle   son  ancien  anu  le  conventionnel  Le 
Bon;  il  s'empresse  d'interroger  sur  lui  toutes  les  personnes  qxii  l'ont 
connu;  et  le  tableau  qu'il  nous  fait  de  son  exécution, surtout,  a  un  air 
de  vérité  des  plus  saisissans.  Une  citation  de  Montesquieu,  qu'il  vient 
délire  dans  \m  journal,  lui  remet  en  mémoire  un  entretien  qu'il  a  eu 
avec  Robespierre  sur  V Esprit  des  Lois,  «  Ce  livre,  lui  a  dit  Robes- 
pierre, est  l'œuvre  d'un  cerveau  faible  et  fanatique,  encore  tout  rempli 
de  préjugés  détestables.  Montesquieu  était  un  parlementaire,  mais  pas 
du  tout  im  républicain.  »  Au  Palais-Royal,  Yorke  revoit  tout  une 
troupe  de  fantômes  :  Philippe-Égalité  et  son  fidèle  Sillery;  le  colonel 
écossais  Oswald,  qui,  après  avoir  tenu  garnison  aux  Indes,  s'était 
converti  à  un  brahmanisme  mitigé,  et,  devenu  officier  de  la  Conven- 
tion, offrait  à  ses  amis  des  dtners  végétariens,  mais  fortement  arrosés 
de  vin  et  d'eau-de-vie  ;  Anacharsis  Clootz,  qui,  un  jour,  avait  proposé 
que  Tarmée  française,  mise  en  présence  des  Prussiens  et  des  Autri- 
chiens, jetât  ses  armes,  et  s'avançât  vers  eux  sur  un  pas  de  danse 
exprimant  Tamitié.  Aux  Tuileries,  voici  la  mémorable  journée  de? 
Chevaliers  du  Poignard  ;  voici  le  meurtre  de  Suleau  par  la  belle  Thé- 
roigne,  que  le  conventionnel  John  Sheares  aimait  à  la  foUe,  et  qui 
recevait  ses  invités  dans  un  boudoir  aux  murs  ornés  de  piques,  de 
sabres,  de  pistolets,  encadrant  élégamment  un  bonnet  phrygien; 


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REVUES   ÉTRANGÈRES.  941 

Toici  les  séances  de  la  Convention,  et,  en  particulier,  celle  où  Louis 
Capet  a  comparu  devant  ses  juges  pour  la  première  fois  : 

J'étais  présent  à  cette  séance,  et  avals  réussi  à  me  placer  tout  'près  du 
•Roi.  Avant  qu'il  fût  amené  à  la  barre,  la  Convention  avait  décrété,  sur  la 
motion  du  boucher  Legendre,  que  «  personne  sauf  le  président,  n'aurait 
le  droit  de  dire  un  mot  aussi  longtemps  que  Louis  Capet  serait  présent.  » 
Et  Legendre  avait  ajouté  que,  de  cette  façon,  «  Tàme  criminelle  du  tyran 
serait  frappée  d'horreur,  comme  parmi  le  silence  lugubre  d'une  tombe.  » 
Aussi  Barrère,  qui  présidait,  recommanda-t-il  au  public  des  galeries  de  faire 
silence.  Ces  galeries  étaient  d'ailleurs  remplies  d'hommes  et  de  femmes  qui^ 
installés  depuis  la  veille,  s'étaient  tenus  éveillés,  pendant  la  nuit,  en  chan- 
tant l'hymne  des  Marseillais.  Des  gardes  nationaux  leur  vendaient  des 
gâteaux  et  du  vin. 

(Le  matin,  les  députés  se  réunirent,  et  procédèrent  à  leur  ordre  du  jour, 
pendant  que  San  terre  était  envoyé  au  Temple  pour  y  prendre  le  Roi...  Enfin 
celui-ci  entra,  escorté  par  plusieurs  officiers  de  l'état-major  de  Paris,  et 
suivi  par  San  terre.  Il  s'avança  à  la  barre,  dans  une  attitude  droite  et  ferme, 
et  promenai  un  regard  sur  l'assemblée  silencieuse,  un  regard  où  il  me 
sembla  lire  un  certain  défi.  Je  l'observais,  à  ce  moment,  avec  l'attention  la 
plus  vive;  et  je  crus  voir  que,  lorsque  son  regard  tomba  sur  les  drapeaux 
pris  aux  Autrichiens  et  aux  Prussiens,  il  eut  un  petit  sursaut,  dont  il  se 
remit,  d'ailleurs,  instantanément. 

On  apporta  une  chaise  de  bois,  sur  laquelle  Barrère  l'invita  à  s'asseoir. 
Durant  la  lecture  de  l'acte  d'accusation,  qui  eut  lieu  ensuite,  le  Roi  ne  cessa 
point  de  tenir  ses  yeux  fixés  sur  le  président.  Puis,  lorsque  s'ouvrit  l'inter- 
rogatoire, il  répondit  de  la  façon  la  plus  nette  à  chacune  des  charges,  sans 
l'ombre  de  préméditation,  et  avec  tant  d'à-propos  que  l'auditoire  en  fut 
étonné... 

Jusque-là,  la  victoire  était  de  son  côté.  Le  président  paraissait  fort  em- 
barrassé :  et  son  embarras  grandit  encore  jlorsque  Barbaroux  et  plusieurs 
autres  députés  accoururent  vers  lui  et  lui  murmurèrent  quelque  chose  à 
l^reille.  Cest  alors  que  Manuel  s'avança  au  milieu  de  l'espace  libre,  et, 
d'un  ton  maladroit,  s'écria  :  «  Citoyen  président,  les  représentans  du  peuple 
ont  décrété  que  personne  ne  devait  parler  aussi  longtemps  que  le  Roi,  — 
je  veux  dire  que  Louis  Capet,  —  serait  parmi  nous.  Je  propose  maintenant 
que  Louis  soit  emmené,  pour  un  instant,  hors  de  la  séance,  afin  que  chaque 
membre  puisse  exprimer  son  opinion!  » 

Aucune  plume  ne  saurait  donner  une  idée  de  la  mine  confuse  et  pi- 
teuse de  Manuel,  lorsqu'il  s'aperçut  que  le  mot  «  Rui  »  s'était  échappé  de 
ses  lèvres.  Au  bruit  de  ce  nom,  je  vis  Legendre  se  lever,  le  visage  furieux, 
prêt  à  mugir.  En  se  rasseyant,  il  appliqua  un  terrible  soufflet  sur  l'oreille 
de  son  voisin  Bourdon  de  l'Oise,  pour  l'avoir  rappelé  à  l'ordre  :  Bourdon 
riposta  par  un  coup  de  poing,  et  plusieurs  députés  durent  s'employer  h  les 
séparer.  Au  milieu  de  cette  confusion,  où  tous  les  membres  parlaient  à  la 
fois,  Barrère  agita  sa  sonnette  et  pria  le  Roi  de  se  retirer. 

Ce  Barrère,  qui  était  un  hypocrite  achevé,  ne  cessa  point,  durant  le  pro- 
cès, d'ailecter  envers  son  ancien  maître  la  plus  grande  déférence  *  il  articu* 


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942  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

lait  toutes  les  charges  d'une  voix  humble,  comme  s'il  s'excusait  du  trbi 
devoir  qu'il  était  forcé  de  remplir.  La  plupart  des  membres,  au  contraire, 
gardaient  leur  chapeau  sur  la  téte^  et  se  conduisaient  avec  un  sans-gêne 
évidemment  outré.  Cependant  le  duc  d'Orléans,  qui  s'était  assis  bien  en  face 
de  son  parent  déchu,  restait  découvert  et  ne  laissait  rien  voir  de  ses  sen- 
timens. 

Veut-on,  maintenant,  après  avoir  assisté  à  cette  orageuse  séance, 
assister  à  Tune  des  séances  parlementaires  qui  se  tenaient  à  Paris 
neuf  ans  plus  tard,  en  1802?  Yorke  nous  introduit  dans  un  petit  salon 
du  Palais-Royal,  meublé  de  banquettes  recouvertes  de  drap  bleu. 
Après  une  demi-heure  d'attente,  pendant  laquelle,  de  temps  à  autre, 
un  rideau  se  soulève,  au  fond  de  la  salle,  comme  dans  un  théâtre,  nous 
entendons  une  batterie  de  tambours,  le  rideau  s*écarte,  et  nous  aper- 
cevons un  détachement  de  soldats,  sur  deux  rangs,  présentant  les 
armes.  Alors  arrivent,  solennellement,  les  législateurs,  dont  quelques- 
uns  sont  en  costume  de  ville,  et  souvent  râpé  ou  crotté,  tandis  que 
d'autres  sont  vêtus  d'un  uniforme  bizarre,  habit  gris  et  gilet  écar- 
late,  avec  des  bottes  rouges,  un  chapeau  rond  orné  d'une  plume 
bleue,  une  ceinture  rouge  à  la  taille,  et  une  imposante  canne  à  la 
main.  Le  président,  lui,  est  vôtu  d'un  manteau  bleu,  brodé  d'argent; 
son  gilet  de  soie  blanche  est  traversé  d'une  écharpe  tricolore  avec  des 
franges  d'argent  ;  et  son  chapeau  s'orne  de  trois  longues  plumes  tri- 
colores, n  y  a  là,  entre  autres  célébrités  du  jour  ou  de  la  veille,  Télé- 
gant  Lucien  Bonaparte  et  Carnot,  tout  en  noir,  mais  très  élégant,  lui 
aussi.  Malheureusement,  sa  mine  est  maussade,  et,  durant  toute  la 
séance,  il  ne  relève  point  les  yeux  d'une  brochure  cpi'il  est  en  train  de 
lire.  «  Sitôt  monté  à  sa  tribune,  le  président  agite  une  sonnette,  se 
découvre,  et  déjlare  la  séance  ouverte.  Alors  six  huissiers,  brusqiï^ 
ment^  font  entendre  un  bruit  que  je  ne  saurais  mieux  comparer  qu'à 
celui  d'une  troupe  d'oies  :  cela  signifie  que  l'on  doit  se  taire.  Et,  en 
effet,  aucun  ordre  du  jour  n'est  lu,  aucun  débat  n'a  lieu.  Le  prési- 
dent donne  lecture  d'un  texte  de  loi  :  sur  quoi  chacun  des  membres, 
par  appel  nominal,  s'avance  vers  la  tribune,  et  jette  dans  l'urne  une 
boule,  qui  représente  son  vote.  Cette  cérémonie  se  répète,  avec 
une  monotonie  absolue,  pendant  plus  de  trois  heures  :  toujours  le 
même  défilé  muet,  dans  le  môme  ordre  invariable.  Enfin  le  président 
agite  de  nouveau  sa  sonnette  et  déclare  la  séance  levée.  » 

Mais  c'est  que,  à  cette  heure,  la  France  a  trouvé  un  maître  qui  en- 
tend se  charger  lui-même  du  travail  législatif,  et  assurer  le  bonheur 
de  la  République,  tel  qu'il  le  conçoit.  Aussi  devine^t^on  que  l'un  des 


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REVUES   ÉTRANGÈRES.  943 

premiers  soins  de  Yorke,  en  revenant  à  Paris,  est  de  trouver  une 
occasion  qui  lui  permette  de  voir  d'un  peu  près  le  «  célèbre  Corse.  » 
Et  il  le  voit  bientôt,  en  effet,  et  dans  une  circonstance  mémorable  :  le 
Jour  de  Pâques,  il  a  la  chance  d'être  présent  au  départ  du  Consul  pour 
Notre-Dame,  et  à  la  messe  qui  se  célèbre,  en  grande  pompe,  dans  la 
cathédrale  naguère  encore  interdite  au  culte. 

Lorsque  toutes  les  yoitures  des  membres  du  cortège,  —  pour  lesquelles 
Bonaparte  avait  exigé  un  attelage  de  quatre  cheyaux,  —  se  furent  rangées 
à  leur  place,  devant  les  Tuileries,  et  que  les  divers  régimens  à  pied  et  à 
cheval  eurent  pris  position,  le  canon  fut  tiré,  comme  pour  un  signal,  et  je 
vis  une  petite  chose  qui,  avec  une  agilité  extraordinaire,  sauta  sur  le  dos 
d'un  cheval  blanc,  superbement  caparaçonné,  et  partit,  ^u  grand  trot,  le  long 
de  la  double  rangée,  suivie  par  un  train  nombreux  de  généraux  et  d'aides  de 
camp.  Je  m'informai  ;  j'appris  que  le  cheval  blanc  s'appelait  Marengo,et  que 
son  cavalier  était  Napoléon  Bonaparte,  le  Premier  Consul. 

Puis  nous  n'entendîmes  rien  que  trompettes  et  tambours  ;  mais  le  spec- 
tacle que  nous  vîmes  était  certainement  des  plus  imposans.  Au  passage  de 
Bonaparte,  les  officiers  saluaieAt,  les  soldats  présentaient  les  armes.  Lui, 
fièrement  campé  en  selle,  ne  rendait  pas  un  salut. 

Il  était  vêtu  très  simplement,  mais  avec  une  propreté  extrême.  Il  portait 
l'uniforme  de  la  garde  consulaire  ;  un  habit  bleu  à  paremens  blancs,  des 
épaulettes  d'or,  culotte  et  gilet  blancs  ;  sur  la  tête,  un  petit  chapeau  avec 
une  cocarde  tricolore. 

Quant  à  sa  figure,  aucun  des  portraits  peints  ou  gravés  que  j'ai  vus  n'en 
donne  une  idée  ressemblante.  Le  teint  du  visage  est  d'un  jaune  sombre,  les 
traits  sont  ovales  avec  un  menton  allongé  :  les  yeux  ont  une  teinte  bleue- 
foncée,  si  foncée  que,  à  distance,  ils  paraissent  noirs:  ils  sont  vifs  et  per- 
çans,  de  forme  longue,  et  profondément  enfoncés  dans  la  tête.  Les  cheveux 
noirs  sont  coupés  court,  sans  la  moindre  trace  de  poudre.  Avec  cela,  un 
sourire  plein  de  douceur  et  de  fascination,  mais  qui  s'efface  aussitôt  pour 
rendre  à  l'expression  toute  sa  gravité.  Le  Consul  fait  excellente  mine  à 
cheval  :  il  se  tient  très  droit,  en  selle,  peut-être  avec  quelque  chose  de  la 
raideur  excessive  d'un  sous-officier  maître  de  manège.  Enfin  les  contours 
du  visage  semblent  bien  dénoncer  une  nature  violente  :  mais,  tout  compte 
fait,  je  n'hésite  pas  à  reconnaître  que  ce  visage  est  le  plus  intéressant  que 
j'aie  jamais  vu. 

Ayant  achevé,  au  grand  trot,  la  revue  de  ses  troupes,  le  Consul 
descendit  de  cheval  aussi  brusquement  qu'il  y  était  monté,  et  rentra 
au  palais  avec  la  rapidité  d'une  flèche.  Tout  de  suite,  la  procession  vers 
Notre-Dame  commença  à  se  former,  ouverte  par  la  marche  lente  de 
l'infanterie. 

...  Trois  sièges  d'apparat  avaient  été  placés,  en  face  de  l'autel,  pour  les 
consuls  :  celui  de  Bonaparte  avait  été  mis  un  peu  en  avant  des  autres  ;  et . 
lui-même,  avant  de  s'y  installer,  l'avança  encore,  ostensiblement.  Il  resta 
assis,  très  droit,  pendant  toute  la  cérémonie,  sauf  au  moment  de  la  consé-  ' 
cration,  où  il  se  tint  debout.  A  l'élévation,  il  se  signa,  de  la  façon  la  plus  édi- 


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9i4  JUmiB  DBS   DEUX  MOTTDES. 

fTSntiy.tlûana  la  ffle'sse'fut  finie,  les  eve(fiies  s  aiJprociïërent,  a  tour  de  rôle, 
des  consuls,  pour  prêter  serment  ;  et,  à  mesure  que  chacun  de  ces  prélats 
mitres  s'agenouillait  devant  Bonaparte,  celui-ci  lui  répondait  d'un  signe  de 
tête  aimable  ;  mais  comme  un  pauvre  vieil  évoque,  presque  aveugle,  et  trop 
faible  pour  s'agenouiller,  avait,  par  erreur,  adressé  son  hommage  à  Camba- 
cérès,  le  Premier  Consul  fronça  les  sourcils  d'une  telle  manière  que  le  mal- 
heureux vieillard  faillit  en  perdre  Tesprit. 

Depuis  ce  jour,  Yorke  eut  encore  maintes  fois  roccasion  de  voir  le 
Premier  Consul.  Il  assista,  notamment,  à  une  grande  revue  de  la 
Garde  Consulaire,  où  il  put  constater  le  dévouement  passionné  des 
troupes  pour  leur  jeune  maître.  Cependant,  il  lui  sembla  que  les  évo- 
lutions de  certains  corps  ne  présentaient  point  la  rigueur  et  la  disci- 
pline cpi'il  avait  admirées,  avant  son  départ  de  Londres,  en  assistant 
à  une  «  parade  »  des  Horse  Guards  à  Whitehall.  Mais  un  général 
français,  à  qui  il  en  faisait  l'observation,  lui  répondit  :  a  Oui,  c*est 
vrai;  mais  cela  ne  nous  importe  point,  car  nos  hommes,  s'ils  ne 
savent  point  manœuvrer,  savent  très  bien  se  battre  I  »  Réponse  que 
Yorke  jugea  «  spirituelle  et  sage.  »  Puis,  au  retour  de  la  revue, 
conmie  il  se  trouvait  dans  un  groupe  de  personnages  ofQciels,  Tun 
d'eux,  qu'il  ne  nous  nomme  point,  mais  dont  il  nous  dit  que  c'était 
un  des  «  membres  les  plus  considérables  du  gouvernement,  »  le  prit 
à  part,  Tinterrogea  sur  l'état  de  Topinion  publique,  en  Angleterre,  au 
sujet  de  la  paix,  et  eut  avec  lui  un  entretien  qui  mérite  d'être  cité 
tout  entier  : 

Il  me  demanda  si  je  lisais  avec  attention  les  journaux  anglais.  Sur  ma 
réponse  affirmative,  il  me  dit  que,  bien  que  la  liberté  de  la  presse  fût  un 
des  principes  essentiels  de  notre  Constitution  anglaise,  l'abus  qu'on  en  fai- 
sait chez  nous  exposait  souvent  les  étrangers  aux  critiques  les  plus  mé- 
chantes et  les  plus  offensantes.  Comprenant  alors  où  il  voulait  en  venir,  je 
lui  fis  observer  que  les  sujets  anglais,  tout  autant  que  les  étrangers,  avaient 
souvent  à  subir  les  coups  de  notre  presse,  et  que  personne,  peut-être,  n'en 
avait  fait  l'expérience  plus  que  moi.  Il  sembla  hésiter  un  moment,  puis  me 
dit:  «  Je  sais,  de  très  bonne  source,  que  le  Premier  Consul  est  absolument 
furieux  des  libertés  prises  par  les  journaux  anglais  à  l'égard  de  sa  per- 
sonne et  de  son  gouvernement.  —  En  ce  cas,  répondis-je,  sa  colère  risque 
de  durer  longtemps  :  car  la  presse  anglaise  ne  cessera  point  de  l'attaquer 
aussi  longtemps  qu'il  manifestera  une  ambition  qui  est  fatale  pour  la  sécu- 
rité de  l'Europe.  —•  Et  pour  celle  de  la  France,  aussi  !  »  murmura  mon 
interlocuteur.  Après  quoi,  me  saisissant  le  bras,  il  ajouta,  avec  une  énergie 
extraordinaire  :  «  Mon  cher  ami,  quand  vous  reviendrez  en  Angle- 
terre, excitez  tous  les  journalistes  que  vous  connaîtrez  à  ne  point  lui 
donner  quartier  I  Ce  n'est  que  par  vos  journaux  que  la  nation  française 
pourra  connaître  sa  situation;  et  tous   les   moyens  sont  bons  qui  nous 


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REVUES   ÉTRANGÈRES.  945 

aideDi  à  nous  délivrer  de  l'esclavage  où  cet  homme  nous  tient  !  »  Il  me  dit 
cela  d'un  ton  agité  et  fiévreux  ;  et  puis,  brusquement,il  s'éloigna. 

J'aimerais  à  pouvoir  dter  encore  quelques-uns  des  autres  entre- 
tiens qu'a  eus  le  voyageur  anglais,  pendant  son  séjour  à  Paris,  et  qu'il 
nous  rapporte,  sinon  toujours  exactement,  du  moins  avec  un  air  con- 
stant de  naturel  et  de  sincérité.  De  ses  anciens  amis  jacobins  de  1793, 
les  uns  sont  à  présent  des  vaincus,  et  tous  leurs  propos  ont  on  ton 
d'aigreur  caractéristique  ;  d'autres,  tels  que  le  «  membre  du  gouver- 
nement »  que  nous  venons  d'entendre,  ont  eu  l'adresse  de  se  faire 
recevoir  comme  domestiques  dans  la  maison  où,  hier  encore,  ils  com- 
mandaient en  maîtres,  et,  avec  leur  mélange  de  platitude  et  de  haine 
secrète,  nous  font  voir  des  âmes  dignes  de  leur  emploi.  Ainsi  le 
peintre  David,  tout  en  exaltant  le  génie  du  Premier  Consul ,  ne  peut 
pas  s'empêcher  de  regretter  le  temps  où,  avec  ses  collègues  du  Comité 
de  Salut  public,  il  «  sauvait  la  France  »  et  étonnait  le  monde.  Dans  sa 
folle  vanité,  il  est  convaincu  que  c'est  le  gouvernement  anglais  qui, 
en  1794,  par  admiration  pour  lui,  a  obtenu  qu'il  fût  remis  en  liberté. 
Mais  cet  homme  déplaisant  a  près  de  lui  une  femme  excellente,  une 
vraie  sainte  ;  et  le  portrait  que  Yorke  nous  fait  d'elle  est  parmi  les 
plus  vivans  et  les  plus  charmans  de  son  livre. 

François  de  Neuf  château,  lui,  a  congédié  la  pauvre  femme  qu'il 
avait  épousée  au  temps  de  son  obscurité,  et  c'est  maintenant  en  com- 
pagnie d'une  «  très  belle  et  élégante  »  maîtresse  qu'il  fait  à  Yorke  les 
honneurs  de  son  château  et  de  ses  jardins  de  Vincennes.  Au  contraire, 
le  fameux  auteur  des  Droits  de  V Homme  et  de  VAge  de  la  Raison , 
Thomas  Paine,  apparaît  à  Yorke  bien  tristement  déchu  depuis  le  jour 
où,  à  la  tribune  de  la  Convention,  il  l'a  vu  se  tenir  debout,  droit  et 
inmiobile,  pendant  qu'on  autre  député  lisait  la  traduction  française 
d'un  de  ses  discours.  Le  misérable  appartement  qu'il  habite,  dans  la 
maison  d'un  libraire,  rue  du  Théâtre-Français,  est,  nous  dit  Yorke,  «  le 
plus  malpropre  que  j'aie  vu  de  ma  vie.  »  Le  vieux  révolutionnaire  est 
fatigué  des  hommes  et  des  choses.  «  Ces  gens-là,  —  dit-il,  en  parlant 
des  Français,  —  ont  versé  des  flots  de  sang  pour  la  liberté;  et,  main- 
tenant qu'ils  ont  cette  liberté,  il  devient  impossible  à  un  honnête 
homme  de  demeurer  dans  leur  pays  !  Us  n'ont  conquis  la  moitié  de 
l'Europe  que  pour  la  rendre  plus  malheureuse  qu'avant  !  »  Quant  à  lui, 
il  ne  rêve  plus  que  d'aller  mourir  en  Amérique.  Et,  en  attendant,  il  se 
distrait  à  construire,  en  bois  ou  en  carton,  des  modèles  de  ponts,  qu'il 
compte  léguer  au  gouvernement  des  Ëtats-Unis.  Jamais  il  ne  lit  les 
livres  d'autrui;  et  jamais  non  plus  il  ne  lit  les  siens,  car  il  les  sait 
TOUR  XXXV.  —  i906.  60 


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946  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

par  cœur,  mot  pour  mot,  depuis  le  Sens  commun  jusqu^à  VAge  de 
la  Raison.  Bonaparte^  naguère,  lui  a  sérieusement  affirmé  qu'il  ne  se 
couchait  Jamais  sans  avoir,  sous  son  oreiller,  un  exemplaire  de  ses 
Droits  de  V Homme  :  mais  ensuite,  dans  un  dîner,  il  a  passé  devant  lui 
sans  lui  adresser  la  parole  ;  et,  à  présent,  Paine  le  tient  pour  «  le  plus^ 
complet  charlatan  qui  ait  existé.  » 

Mais  plus  intéressantes  encore,  peut-être,  sont  les  visites  de  Yorke 
à  des  hommes  dont  la  gloire  ne  doit  rien  à  la  politique  :  par  exemple, 
à  Tahbé  Sicard,  qui  lui  montre  les  miracles  qu'il  obtient  dans  l'édu- 
cation des  sourds-muets,  ou  à  Tadmirable  Lenoir,  qui  le  promèae 
dans  toutes  les  salles  de  son  Musée  des  Monumens  Français.  Au 
Louvre,  où  nos  voyageurs  sont  conduits  par  M"*"  Cosway,  la  veuve  du 
célèbre  miniaturiste  anglais,  le  plaisir  qu'ils  éprouvent  est  mélangé 
d'indignation  :  ils  ne  peuvent  se  faire  à  l'idée  qu'on  ait  ainsi  dépouillé^ 
l'Europe  de  ses  trésors  artistiques,  pour  les  rassembler  tous  en  un 
même  endroit;  et  je  dois  ajouter  que  ce  sentiment  se  retrouve  chez 
une  foule  d'étrangers,  de  tous  pays,  qui  ont  eu  le  bonheur  de  voir  le 
Louvre  tel  qu'il  a  été  sous  le  Consulat  et  l'Empire.  Mais  ailleurs,  aux 
Invalides,  à  la  Maternité,  au  Conservatoire  des  Arts  et  Métiers,  au 
Jardin  des  Plantes  et  au  Muséum,  l'auteur  des  Lettres  de  France  ne 
nous  cache  point  la  surprise  et  le  ravissement  qu'il  a  ressentis.  Et 
toujours,  dans  les  chapitres  qu'il  consacre  à  ces  institutions,  nous 
voyons  surgir  l'active  et  attirante  figure  du  Premier  Consul  :  partout 
nous  apprenons  qu'il  est  venu,  qu'il  a  tout  examiné,  et  que  sa  venue 
a  eu  pour  conséquence  immédiate  une  réforme  utile,  l'établissement 
ou  le  relèvement  d'une  subvention,  un  progrès  dont  personne,  jus- 
cpi'alors,  n'avait  eu  l'idée,  figure  qui  avait,  en  vérité,  quelque  chose  de 
surnaturel,  à  ce  début  de  son  apparition;  et  l'on  comprend  que  l'An- 
glais Yorke,  après  l'avoir  longuement  étudiée,  en  ait  enfin  remporté 
une  impression  mêlée  d'un  grand  respect  et  d'un  certain  efiBroi. 

T.  DE  Wyzbwa. 


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CHRONIQUE  DE  LA  QUINZAINE 


14  octobre. 

Bien  que  les  vacances  parlementaires  touchent  à  leur  terme,  rien 
dans  Tôtat  de  l'opinion  ne  révèle  cette  effervescence  qui  précède 
quelquefois  la  rentrée  des  Chambres.  Le  pays  est  calme,  indifférent  :  la 
seule  question  que  les  journaux  agitent  est  toujours  celle  de  savoir 
comment  se  fera  le  divorce  de  TÉglise  et  de  l'État.  Elle  ne  se  pré- 
sente môme  pas  aux  esprits  avec  un  caractère  aussi  général  ;  elle  se 
précise  ou  se  rétrécit  en  un  point  unique  :  on  se  demande  ce  qu'il 
adviendra  des  biens  ecclésiastiques.  Si  ce  n'est  pas  la  disposition  la 
plus  importante  de  la  loi,  c'est  celle  dont  l'intérêt  est  le  plus  actuel. 
Nous  en  avons  déjà  parlé  il  y  a  quinze  jours;  nous  avons  signalé 
la  grande  entreprise  de  M.  Henri  des  Houx,  et  noté  le  fait  qu'à  Culey 
et  à  Puymasson  les  biens  ecclésiastiques  avaient  été  attribués  par  les 
conseils  de  fabrique  à  deux  associations  schismatiques.  L'entreprise 
de  M.  des  Houx  n'a  pas  fait  depuis  lors  de  progrès  appréciable,  et  nous 
continuons  de  croire  qu'elle  est  destinée  à  un  succès  restreint.  On 
ne  connaît  jusqu'à  présent  aucune  association  provenant  de  son  initia- 
tive qui  ait  réussi  à  se  faire  adjuger  les  biens  de  la  fabrique.  Mais  à 
Culey  et  à  Puymasson,  la  dévolution  a  été  faite,  et  les  journaux  se 
sont  livrés  à  ce  sujet  à  de  longues  polémiques  sur  lesquelles  il  ne 
serait  pas  inutile  de  faire  un  peu  de  lumière,  car  elles  sont  restées 
assez  obscures. 

n  y  a  dans  ces  deux  paroisses  deux  curés  interdits  :  ils  l'étaient 
avant  la  promulgation  de  la  loi,  et  ils  avaient  été  régulièrement  rem- 
placés. Mais  ils  se  sont  mis  en  état  de  rébellion  contre  leurs  évoques, 
et  ils  y  ont  été  soutenus  par  les  conseils  municipaux  et  par  les  con- 
seils de  fabrique.  A  Culey,  on  a  rendu  la  vie  impossible  au  nouveau 


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948  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

curé  qui,  croyons-nous,  a  fini  par  se  retirer,  k  Puymasson,  il  a  ouvert 
une  chapelle  dans  une  maison  où  il  célèbre  les  offices  religieux.  La 
population  s'est  divisée  en  deux  camps,  dont  le  plus  nombreux  ap- 
partient sans  conteste  au  curé  schismatique.  Telle  est  la  situation,  et 
Ton  comprend  bien  comment  les  choses  se  sont  passées,  les  curés  in- 
terdits étant  d'accord  avec  les  conseils  municipaux  et  les  fabriques 
n*ont  pas  eu  de  peine  à  former  des  associations  cultuelles,  et  à  obtenir 
la  dévolution  des  biens  à  leur  profit. 

C'est  précisément  parce  qu'il  craignait  des  faits  de  ce  genre,  et 
qu'il  n'avait  confiance,  pour  les  empêcher,  ni  dans  les  dispositions  de 
la  loi,  ni  dans  la  juridiction  du  Conseil  d'Ëtat,  que  le  Saint-Père  a 
condamné  si  durement  les  associations  cultuelles.  La  loi,  d'après  lui, 
n'est  pas  assez  claire  ;  elle  ne  vise  pas  avec  une  précision  suffisante  la 
hiérarchie  ecclésiastique  dont  les  associations  doivent  respecter  l'au- 
torité ;  et  quant  au  Conseil  d'Ëtat,  composé  de  magistrats  révocables, 
il  a  montré  par  des  tergiversations  encore  récentes  qu'il  était,  non  pas 
un  tribunal  indépendant,  mais  un  simple  instrument  politique  entre 
les  mains  de  ministères  mobiles  eux-mêmes  et  changeans.  Ces  pré- 
occupations, le  Pape  vient  de  les  confirmer  en  personne  dans  une 
conversation  avec  un  rédacteur  du  Gaulois,  A  une  question  qui  lui 
était  posée  sur  le  sens  véritable  du  passage  de  l'encyclique  Gravis- 
simo  qui  exige  «  une  assurance  certaine  et  légale  que  la  divine  consti- 
tution de  l'Ëglise,  les  droits  immuables  du  Pontife  romain  et  des 
évêcpies  comme  leur  autorité  sur  les  biens  nécessaires  à  TËglise,  par- 
ticulièrement sur  les  édifices  sacrés,  seront  irrévocablement  en  pleine 
sécurité  »  dans  les  associations  cultuelles,  à  cette  question  très  nette, 
Pie  X  a  répondu  non  moins  nettement  :  i<  Il  faut  entendre  par  assurance 
certaine  et  légale  celle  qui  présenterait  le  seul  caractère  de  certitude  et 
de  légalité  que  puisse  donner  à  un  acte  de  sa  vie  politique  im  gouver- 
nement représentatif,  c'est-à-dire  celle  qui  prendrait  sa  force  dans 
une  décision  de  la  Chambre  et  du  Sénat.  L'interdiction,  a-t-il  ajouté, 
restera  absolue  tant  que  la  Chambre  et  le  Sénat  n'auront  pas  apporté 
à  la  loi  de  séparation,  contraire  à  la  doctrine  catholique,  une  modi- 
fication nécessaire.  » 

Le  Saint-Père  ne  s'était  pas  encore  expliqué  en  termes  aussi  caté- 
goriques. Son  caractère  commence  à  être  connu  :  quand  il  a  pris  on 
parti,  fl  s'y  tient.  Ce  serait  aller  au-devant  d'une  déception  nouvelle 
que  de  croire  à  un  changement  quelconque,  ou  même  à  une  atténua- 
tion dans  l'attitude  qu'il  a  adoptée.  A  ceux  qui  expriment  la  crainte  que 
l'Ëglise  de  France  ne  soit  mise  dans  une  situation  très  difficile,  le  Pape 


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REVUE.    —   CHRONIQUE.  949 

répond  qu'il  n'a  pas  dépendu  de  lui  d'éloigner  d'elle  ce  calice.  «  Ce 
n'est  pas  moi,  dit-il,  qui  ai  condamné  la  loi,  c'est  le  Christ.  »  Et  un 
peu  plus  loin  :  «  La  Providence  décidera  de  l'avenir  et  fixera  les  con* 
séquences  humaines  d'une  résolution  prise  suivant  la  volonté  de 
Dieu.  J'attends  que  la  Providence  manifeste  son  dessein.  »  A  cela  il 
n'y  a  rien  à  répondre,  sinon  que  le  Pape  place  sa  conûance  très 
haut.  Les  catholiques  doivent  se  conformer  à  sa  volonté,  et  suivre 
docilement  ses  instructions  :  toutefois,  il  ne  leur  est  pas  interdit  d'user 
de  tous  les  moyens  humains  à  leur  disposition  pour  détourner,  s'il 
est  possible,  les  dangers  immédiats  dont  Us  se  sentent  menacés. 
Ceux  qui  appartiennent  au  monde  poUtique  n'ont  pas  le  moindre 
doute  sur  l'impossibilité  radicale  d'obtenir,  en  ce  moment,  que  la 
loi  soit  modifiée  dans  un  sens  fayorable  aux  désirs  du  Saint-Père, 
n  y  a  dans  le  Parlement  une  intransigeance  qui  défie  toutes  les 
autres,  et  ne  pliera  pas  davantage.  On  aura  beau  dire  que  l'amende- 
ment à  voter  est  peu  de  chose,  qu'une  courte  phrase,  que  quelques 
mots  en  rempliraient  l'objet  ;  on  n'obtiendra  rien  de  tel,  et  il  faudrait 
ne  pas  connaître  nos  Chambres  actuelles  pour  concevoir  une  espé- 
rance contraire.  De  deux  choses  l'une  :  ou  la  loi  restera  ce  qu'elle  est, 
ou  elle  sera  aggravée.  Nous  choisissons  naturellement  le  premier 
terme  de  l'alternative;  nous  demandons  que  la  loi  reste  ce  qu'elle 
est,  mais  qu'elle  soit  du  moins  appliquée  dans  son  esprit  et  dans 
sa  lettre,  et  c'est  ce  que  demandent  avec  nous  des  cathoUques 
particulièrement  qualifiés,  conmie  M.  Denys  Cochin.  M.  Cochin  a 
annoncé  que,  dès  la  rentrée  de  la  Chambre,  il  interpellerait  le 
ministre  des  Cultes  sur  l'application  de  la  loi.  Il  ne  sera  pas  le 
seul.  D'autres  interpellateurs  s'apprêtent  aussi  à  porter  la  question 
à  la  tribune  et  à  la  traiter  dans  les  sens  les  plus  divers.  Nous  sau- 
rons —  peut-être  —  alors  à  quoi  nous  en  tenir  sur  les  résolutions 
du  ministère  :  pour  le  moment,  nous  n'en  savons  rien  du  tout. 

Le  Journal  officiel  du  25  septembre  a  annoncé  que  les  biens  des 
fabriques  de  Culey  et  de  Puymasson  avaient  été  attribués  aux  asso- 
ciations cultuelles  de  ces  localités,  «  publication  faite,  dit-il,  en  exé- 
cution de  l'article  4  du  décret  du  16  mars  1906,  et  sous  réserve  du  re- 
cours prévu  par  l'article  15  de  ce  décret.  »  Rien  de  plus  :  on  ne  sait 
donc  pas  ce  que  le  ministre  pense  de  la  légalité  d'un  pareil  acte.  La 
publication  au  Journal  officiel  donne  à  croire  qu'il  ne  la  conteste  pas  : 
peut-être  aussi  a-t-il  voulu  par  là  donner  à  qui  de  droit  l'occasion  de 
le  faire.  Malheureusement  U  n'y  a  pas  et  il  n'y  aura  pas  d'associations 
cultuelles  catholiques  pour  remplir  cet  office.  Tant  pis,  pense  sans 


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950  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

doute  le  gouveraernent,  et  c'est  ce  que  les  journaux  radicaux  et  so- 
cialistes disent  tout  [haut,  tant  pis  pour  TËglise  de  France  si  le  Pape 
l'a  désarmée  !  S'U  y  avait  des  associations  catholiques,  elles  intro- 
duiraient un  recours  au  Conseil  d*Ëtat,  et  celui-ci  ne  manquerait  pas 
de  leur  donner  raison,  car  le  caractère  schismatique  des  associations 
de  Culey  et  de  Puymasson  n'est  pas  contestable.  Mais  un  droit  devient 
caduc  lorsqu'il  n'y  a  personne  pour  le  soutenir,  et  ici  il  n'y  a  per- 
sonne. A  quoi  M.  Denys  Cochin  répond  aussitôt  :  Pardon,  il  y  a  le  gou- 
vernement lui-même,  le  gouvernement  qui  est  chargé  de  veiller  à 
l'exécution  régulière  de  la  loi,  et  qui,  non  seulement  peut,  mais  doit 
le  faire  en  l'absence  de  tout  autre  intéressé. 

La  thèse  de  M.  Cochin  nous  parait  irréfutable.  La  tribune  n'étant 
pas  encore  ouverte,  il  l'a  développée  par  avance  dans  des  lettres  au 
Figaro  et  au  Temps,  et  il  n'a  pas  eu  de  peine  à  prouver  que  M.  le  mi- 
nistre des  Cultes  lui-même,  à  supposer  qu'il  ait  changé  d'avis,  parta- 
geait encore  le  sien  il  y  a  quelques  semaines.  En  effet,  dans  ime  circu- 
laire qu'U  leur  adressait  le  31  août,  M.  Briand  écrivait  aux  préfets  : 
tf  Toute  association  cultuelle,  même  légalement  formée,  n'est  pas  apte 
à  recevoir  les  biens  d'un  établissement  ecclésiastique.  Pour  avoir  qua- 
lité à  cet  effet,  eQe  doit  remplir  les  conditions  voulues  par  l'article  k.  « 
Et  on  ne  peut  pas  dire  que  M.  le  ministre  des  Cultes  énonçait  plato- 
niquement  ici  un  simple  principe,  sauf  à  laisser  à  d'autres  le  soin  de 
l'invoquer.  Il  comprenait  autrement  son  devoir.  D'abord  il  interdisaj 
aux  préfets  de  se  prononcer  eux-mêmes  sur  des  cas  qui  échappaient  à 
leur  compétence  :  mais  c'était  pour  les  réserver  à  la  sienne.  Il  enjoi- 
gnait aux  préfets  de  lui  envoyer  tous  les  renseignemens  nécessaires 
pour  qu'il  pût  «  vérifier  directement  la  validité  des  associations  cul- 
tuelles. »  Si  les  mots  ont  un  sens,  et  ils  en  ont  certainement  un  sous 
sa  pbune,  à  cette  date  du  31  août,  M.  Briand  se  regardait  comme  tenu 
par  sa  fonction  de  prendre  toutes  les  initiatives  utiles  dans  l'intérêt  de 
la  loi.  Il  a  certainement  reçu  de  ses  préfets  les  dossiers  qu'il  leur  avait 
demandés  ;  U  les  a  feuilletés,  il  les  a  lus  ;  comment  n'a-t-il  pas  reconnu 
tout  de  suite  que  ceux  des  associations  de  Culey  et  de  Puymasson 
n'étaient  pas  complets?  Il  leur  manquait  une  pièce  essentielle,  indis- 
pensable, celle  qui  devait  prouver  qu'elles  remplissaient  ces  «  condi- 
tions voulues  par  l'article  4,  »  seules  capables  de  leur  donner  qualité 
pour  recevoir  les  biens  des  fabriques.  Dès  lors,  le  devoir  strict  de 
M.  le  ministre  des  Cultes  était  de  saisir  le  Conseil  d'Ëtat  de  l'affaire. 
Quand  même  il  n'aurait  pas  été  obligé  de  le  faire  dans  l'intérêt  des 
associations  cultuelles  qui  peuvent  encore  se  former  d'ici  au  mois  de 


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REVDE.    —   CHROMQUE.  951 

décembre  1907,  il  Tétait  dans  Tintérét  des  communes  dont  il  est  le 
tuteur,  et  qui  sont  appelées  à  recueillir  éventuellement  après  ce  délai 
des  biens  tombés  en  déshérence.  Pourtant  M.  le  ministre  des  Cultes 
s'est  abstenu;  il  n'a  fait  aucun  mouvement  ;  il  s'est  contenté  d'une  pu- 
blication hYOfficiel.  Pourquoi? 

Si  c'est  seulement  pour  effrayer  le  Vatican  sur  les  conséquences 
de  son  attitude,  et  lui  montrer  qu'à  défaut  d'associations  autorisées 
par  lui,  les  biens  ecclésiastiques  seront  attribués  à  d'autres,  il  fait 
fausse  route.  Le  Vatican  ne  peut  tirer  qu'une  conclusion  de  ces  inci- 
dens  de  Çuley  et  de  Puymasson.  C'est  que  les  faits  justifient  ses 
-défiances,  soit  contre  l'insuffisance  de  l'article  4,  soit  contre  la  mau- 
Taise  foi  du  gouvernement;  —  et  VOsservatore  romano  n'a  pas  manqué 
de  le  remarquer.  Il  est  fâcheux  qu'on  lui  en  ait  fourni  le  prétexte. 
Si  le  ministère  désire  sincèrement  que  l'application  de  la  loi  devienne 
possible,  comment  n'a-t-il  pas  vu  dans  les  incidens  de  Culey  et  de 
Puymasson  une  occasion  excellente  de  montrer  que  les  inquiétudes 
de  Rome  ne  sont  pas  fondées  ?  La  discussion  de  la  loi  a  pu  inspirer 
des  craintes  au  Saint-Siège  sur  les  arrière-pensées  de  certains  ora- 
teurs, qui  semblaient  enclins  à  préparer  et  à  favoriser  des  schismes. 
.S'il  ne  partage  pas  leurs  vues,  —  et  nous  sommes  porté  à  le  croire,  — 
l'intervention  du  gouvernement  auprès  du  Conseil  d'État  en  aurait 
fourni  la  preuve  éclatante.  Peut-être  a-t-il  craint  qu'elle  ne  le  fût 
trop!  Quant  à  l'arrêt  du  Conseil  d'État,  pouvait-il  être  douteux? 
La  non-conformité  des  associations  de  Culey  et  de  Puymasson  à 
l'article  4  de  la  loi  est  évidente.  Leur  dossier  contient  peut-être 
toutes  les  autres  pièces  exigées  par  la  loi  :  il  y  en  a  toujours  une 
qui  fait  défaut,  celle  dont  nous  parlions  plus  haut  et  qui  atteste  ou 
devrait  attester  qu'elles  sont  conformes  aux  règles  générales  du  culte 
dont  elles  se  proposent  d'assurer  l'exercice.  Ces  associations  sont 
d'accord  avec  un  curé;  soit!  mais  ce  curé  l'est-il  lui-même  avec 
l'évêque?  Non.  Dès  lors,  Tairêt  est  écrit  d'avance.  Le  gouvernement 
pouvait  donc,  s'il  l'avait  voulu,  apporter,  dans  le  débat  qui  se  poui^ 
suit  devant  l'opinion,  la  démonstration  manifeste  qu'il  ne  mérite  pas, 
et  que  le  Conseil  d'État  ne  mérite  pas  plus  que  lui  les  soupçons  qu'on 
entretient  contre  eux.  Malheureusement,  il  ne  l'a  pas  voulu. 

Mais  que  veut-il?  A  dire  vrai,  il  ne  semble  pas  le  bien  savoir. 
Le  langage  de  ses  membres  est  contradictoire,  conmie  celui  de  la 
presse  qui  le  soutient.  La  note  officielle,  celle  qui  reparaît  dans  les 
Journaux  les  lendemains  de  Conseil  des  muiistres,  est  que  la  loi  sera 
-appliquée  intégralement,  et  nous  voudrions  en  somme  qu'il  en  fût 


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952  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 


ainsi.  Par  malheur,  quand  nos  ministres  parlent,  il  leur  arrive  de 
tenir  sur  ce  point  des  propos  très  différens. 

C'est  ce  qui  est  arrivé,  par  exemple,  à  M.  Clemenceau  dans  la 
discours  qu'il  a  prononcé  le  30  septembre  à  La  Roche-sur-Yon,  et  à 
M.  Sarrien  dans  celui  qu'il  a  prononcé  à  Louhans.  Celui  de  H.Clémeu- 
ceau  n'était  certainement  pas  improvisé  :  il  a  été  communiqué  à  un 
journal  et  publié  par  lui  avant  d'avoir  été  prononcé.  Nous  en  négli- 
geons la  partie  descriptive.  M.  Clemenceau  rentrait  dans  son  pays 
natal  en  triomphateur.  Ses  souvenirs  d'enfance  lui  sont  revenus  à 
la  mémoire,  ont  avivé  son  imagination,  ont  donné  à  sa  parole 
une  émotion  inaccoutumée.  Ce  Vendéen  a  parlé  à  d'autres  Yen* 
déens  dans  un  langage  très  pittoresq[ue.  Il  s'est  plu  à  retracer  à  sa 
manière  la  vieille  histoire  de  sa  province.  Tout  cela  sans  doute  était 
intéressant  pour  les  compatriotes  de  M.  Cléïnenceau,  mais  on  peu 
moins  pour  les  autres  Français.  On  attendait  surtout  l'orateur  à  ce 
qu'il  dirait  de  la  loi  de  séparation,  ou  plutôt  de  la  manière  dont  elle 
serait  appliquée,  car  ce  qu'il  pensait  de  la  loi,  on  le  savait  d'avance, 
lien  a  très  vivement  critiqué  autrefois  plusieurs  dispositions;  mais, 
Salement,  il  s'est  incliné  par  discipline  républicaine,  et  a  voté  dans 
son  ensemble  une  réforme  qui  ne  lui  plaisait  qu'à  demi.  Ce  ne  sont 
pas  seulement  les  catholiques  qui  se  courbent  devant  une  autorité 
suprême  :  Tesprit  de  parti  fait  aussi  ce  miracle.  C'en  est  un  que  la 
docilité  d'un  homme  aussi  naturellement  indépendant,  nous  allions 
dire  indiscipliné,  que  M.  Clemenceau.  Il  a  donc  pris  à  La  Roche- 
sur-Yon  la  défense  de  la  loi;  il  en  a  montré  tous  les  avantages  pour 
l'Ëglise,  avantages  que  nous  sommes  loin  de  contester,  les  ayant 
nous-mêmes  plus  d'une  fois  énumérés;  et  il  a  conclu  en  ces 
termes  :  «  Je  vois  qu'on  cherche  de  part  et  d'autre  à  prévoir  l'action 
du  gouvernement  républicain.  Quoi  de  plus  simple?  Rome  refuse 
une  loi  de  privilège  faite  à  son  profit.  Elle  dit  :  tout  ou  rien.  Le  temps 
est  passé  où  elle  avait  tout.  EÙe  devra  se  contenter  aujourd'hui  du 
Jroit  de  tout  le  monde,  du  régime  de  la  liberté.  Nous  vous  offrions 
,des  privilèges.  Vous  les  repoussez  superbemenC.  N'en  parlons  plus. 
On  nous  demande  de  causer,  d'entrer  en  négociations.  De  négocier 
avec  qui  ?  Avec  une  puissance  étrangère!  On  nous  demande  de  causer 
de  quoi?  Des  droits  de  la  France!  Il  n'y  a  pas  de  puissance  étran- 
gère sur  le  sol  français.  »  Singulière  argumentation!  Si  M.  Clemen- 
ceau a  conservé  sa  parole  vive  et  tranchante,  sa  pensée,  sans  doute 
à  cause  des  circonstances,  a  perdu  quelque  chose  de  sa  clarté.  Nous 
n'insisterons  pas  sur  ce  qu'il  y  a  d'imprévu  dans  l'espèce  d'horreur 


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REVUE.    —  CHRONIQUE.  953 

cpi'il  éprouve  à  négocier  avec  une  puissance  étrangère,  et  à  causer 
avec  elle  des  droits  de  la  France.  Avec  qui  et  sur  quoi  négocie-t-on 
d'ordinaire,  si  ce  n'est  avec  une  autre  puissance,  et  sur  des  droits 
qu'on  cherche  à  mettre  d'accord  avec  les  siens  ?  Mais  passons.  Si  la 
papauté  avait  la  moindre  puissance  matérielle,  M.  Clemenceau  en 
parlerait  autrement.  Ce  passage  de  son  discours  est  négligeable  ; 
celiii  qui  précède  a  plus  d'intérêt  pour  nous.  Mais  que  veut-il  dire? 
M.  Clemenceau  semble  faire  bon  marché  de  la  loi  de  séparation,  et 
consentir  assez  cavalièrement  à  ce  qu'il  n'en  soit  plus  question,  puis- 
qu'il s'écrie  :  «  N'en  parlons  plus  I  »  Il  propose  le  retour  au  droit  com- 
mun. C'est  le  système  de  M.  Jaurès  ;  est-ce  celui  du  gouvernement? 
On  aimerait  aie  savoir.  Le  jour  môme  où  M.  Clemenceau  parlait  à 
La  Roche-sur- Yon  avec  tant  de  pompe  et  de  cérémonie,  et,  à  ce 
qu'on  aësure,  au  milieu  d'applaudissemens  frénétiques,  M.  Sarrien, 
qui  n'est  que  président  du  Conseil,  s'exprimait  plus  modestement  à 
Louhans.  «  Nous  sommes  décidés,  disait-il,  à  assurer  l'exécution  de  * 
la  loi  sans  faiblesse  :  nous  ne  voulons  pas  de  persécution  religieuse, 
mais  nous  ne  voulons  pas  non  plus  la  soumission  de  l'Ëtat  devant  les 
sommations  impérieuses  de  TËglise.  »  Ainsi  M.  Sarrien  est  pour 
l'application  de  la  loi,  et  M.  Clemenceau  est  pour  le  droit  commun. 
Comprendra  qui  pourra,  parmi  tant  de  contradictions,  la  vraie  pensée 
du  gouvernement,  à  supposer  qu'il  en  ait  une.  Nous  craignons  qu'il 
n'en  ait  plusieurs,  ce  qui  embrouille. 

M.  Clemenceau  doit  prononcer  prochainement  un  nouveau  dis- 
cours, et,  comme  il  s'adressera  cette  fois  à  ses  électeurs  du  Yar,  peut- 
être,  dût  le  pittoresque  y  perdre,  s'abandonnera-t-il  moins  à  ses  sou- 
venirs de  jeunesse  et  tiendra-t-il  un  langage  plus  exclusivement 
politique.  En  attendant,  nous  restons  dans  le  vague.  M.  Briand,  qui 
avait  beaucoup  parlé  après  l'encyclique  Gravissimo,  s'est  aperçu 
depuis  que  le  silence  était  d'or  :  il  ne  dît  plus  rien,  et  sans  doute  il 
réfléchit.  La  plupart  de  nos  ministres  imitent  cette  réserve.  Seul, 
M.  Clemenceau  semble  être  dans  le  cabinet  le  ministre  de  la  parole; 
mais  après  qu'il  a  parlé,  on  se  demande  ce  qu'il  a  dit.  Jusqu'à  ce 
jour,  le  gouvememep.t  a  espéré  qu'il  aurait  des  associations  cultuelles. 
Celles  de  Puymasson  et  de  Culey  sont,  si  l'on  veut,  un  beau  début  ; 
mais  il  est  à  craindre  que  la  suite  n'y  réponde  pas.  M.  des  Houx  promet 
toujours,  et  ne  donne  rien. Peut-être  parviendra-t-on  à  susciter  quelques 
douzaines  d'associations  schismatiques  aux  yeux  de  l'Ëglise,  et  irré- 
gulières aux  yeux  de  la  loi.  On  en  cite  déjà  quatre  ou  cinq.  Après? 
Nous  voudrions  savoir  ce  qu'on  fera  après,  et  c'est  ce  sur  quoi  on 


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954  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

reste  muet.  Cependant,  dès  aujourd'hui,  le  gouvernement  ne  peut  plus 
B*y  tromper  :  il  n'y  aura  pas  d'associations  catholiques.  Il  faut  en 
prendre  son  parti  et  se  demander  ce  qu'on  fera  en  conséquence.  On  ne 
veut  pas  négocier;  on  ne  veut  pas  modifier  la  loi;  on  ne  veut  pas  de 
persécution  religieuse  ;  on  veut,  comme  dit  M.  Sarrien,  «  TÉglise  libre 
dans  rÉtat  souverain.  »  Tant  qu'on  s'en  tiendra  aux  mots,  on  les 
arrangera,  on  les  torturera,  on  leur  fera  dire  le  contraire  de  ce  qu'ils 
signifient,  sans  s'apercevoir  qu'on  entasse  les  contradictions  et  les 
contresens.  Mais  les  choses  ont  une  substance  plus  résistante.  Elles 
ne  se  laissent  pas  traiter  et  manipuler  aussi  arbitrairement.  Nous 
sommes  convaincu  que  la  force  qui  est  en  elles  finira  par  l'emporter 
sur  les  maladresses  et  la  mauvaise  volonté  des  hommes.  C'est  seule- 
ment la  période  transitoire  qui  nous  inquiète. 

Elle  pourra  être  longue,  agitée,  turbulente;  elle  n'est  pour  le  mo- 
ment que  trouble  et  obscure.  Il  est  possible  que  le  gouvernement 
*  aille  à  l'application  de  la  loi  sans  plan  arrêté,  au  hasard  des  circon- 
stances, à  la  dérive,  et  c'est  sans  doute  ce  qui  pourrait  arriver  de  pis. 
Attendons  le  débat  des  Chambres.  Peut-être  nous  éclairera-t-il. 
Peut-être  aussi,  après  beaucoup  de  discours,  le  gouvernement  se 
contentera-t-il  de  dire  qu'il  appliquera  la  loi  sans  faiblesse  et  sans 
violence,  et  la  Chambre  lui  votera-t-elle  un  ordre  du  jour  où  elle  Fin- 
vestira  de  sa  confiance  pour  appliquer]  la  loi  sans  violence  et  sans 
faiblesse.  Alors,  nous  en  saurons  tout  juste  autant  qu'aujourd'hui. 

'  La  situation  ne  se  modifie  guère  en  Russie;  mais  c'est  déjà  beau- 
coup qu'elle  se  prolonge  sans  s'aggraver.  Il  y  a  sans  doute  im  peu  de 
lassitude  dans  tous  les  partis  :  le  gouvernement  en  profite  pour 
continuer  son  œuvre  qu'on  voudrait  appeler  une  œuvre  de  padûca- 
tion.  Mais  ce  n'est  pas  tout  à  fait  le  mot  propre.  La  pacification 
vraie  se  fait  dans  les  esprits,  et  M.  Stolypine  se  borne  pour  le  moment 
à  remettre  de  l'ordre  dans  les  choses.  Nous  ne  le  lui  reprochons 
pas  :  c'est  par  là  qu'il  faut  commencer,  et  le  sentiment  général  est  que 
M.  Stolypine  est  sincère  lorsqu'il  promet  pour  la  suite  ce  qu'on  a 
appelé  autrefois  chez  nous  le  couronnement  de  Tédifice,  c'est-à-dire  un 
certain  régime  constitutionnel  et  une  certaine  liberté.  Qu'il  emploie 
contre  le  désordre  les  seuls  moyens  propres  à  le  faire  disparaître  ou 
à  l'atténuer,  on  ne  peut  pas  non  plus  lui  en  faire  un  grief.  Il  a  déjà 
obtenu  quelques  résultats,  fort  incomplets  sans  doute,  mais  qui  per- 
mettent d'augurer  un  peu  mieux  de  l'avenir.  La  nouvelle  Douma  se 
réunira  au  mois  de  février  prochain.  Tout  le  monde  y  compte.  Nul 


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REVUE.    CHRONIQUE,  955 

fie  met  en  doute  la  bonne  foi  du  gouvernement.  Aussi  commence- 
t-on  partout  à  se  préparer  auit  élections.  C'est  ce  que  nous  avions 
conseillé  dé  faire  dès  la  dissolution  de  l'ancienne  Douma  :  n'est^rce 
pas  aussi  ce  qu'entendait  sir  Henry  Campbell  Bannermann  lorsqu'il 
prononçait,  sans  aucune  arrière- pensée  désobligeante  pour  le  gou- 
vernement russe,  cette  parole  d'espérance  et  d'encouragement  :  «  La 
Douma  est  morte,  vive  la  Douma  1  >» 

L'activité  électorale  se  manifeste  par  des  réunions  de  parti.  Elles 
ne  peuvent  pas  avoir  lieu  en  Russie  sans  l'autorisation  du  gouver- 
nement, qui  l'accorde  ou  la  refuse  suivant  que  ceux  qui  la  deman- 
dent lui  plaisent  ou  lui  déplaisent.  Il  l'a  accordée  aux  Octobristes, 
ce  qui  signifie  qu'il  les  considère  comme  un  parti  de  gouvernement'' 
et  il  Ta  refusée  aux  Constitutionnels^émocrates,  aux  Cadets,  ce  qui 
signiûe  qu'il  porte  sur  eux  un  autre  jugement.  Les  Cadets  étaient 
le  groupe  le  plus  important  de  la  dernière  Douma.  On  les  accuse 
d*avoir  commis  beaucoup  de  fautes,  et,  en  effet,  ils  en  ont  commis 
d'assez  lourdes;  mais  il  serait  injuste  de  ne  pas  leur  tenir  compte 
d'une  inexpérience  parlementaire  dont  ils  n'ont  pas  été  les  seuls  à 
donner  des  marques,  et  aussi  de  l'attitude  hostile  et  rogue  que  le 
gouvernement  a  eue  tout  de  suite  à  leur  égard.  Les  choses  auraient 
pu  tourner  autrement  si,  de  part  et  d'autre,  on  n'avait  pas  pris  le 
parti  vraiment  absurde  de  s'ignorer  publiquement  et  de  se  combattre 
sournoisement.  Il  n'y  a  de  gouvernement  possible  que  par  une  entente 
entre  les  pouvoirs  publics  :  on  l'a  trop  oublié  en  Russie.  Mais  tout  cela 
appartient  déjà  au  passé  :  la  question  d'aujourd'hui  est  de  savoir  ce 
que  sera  demain.  Le  gouvernement,  comme  les  partis,  se  prépare  aux 
-élections.  Il  ne  peut  pas  modifier  la  loi  électorale,  ce  qui  est  peut-être 
regrettable;  mais  les  lois  constitutionnelles  le  lui  interdisent.  En  con- 
séquence, tout  son  effort  s'applique  à  soutenir  ou  à  combattre  certains 
partis,  et  il  s'est  donné  particulièrement  pour  tâche  de  combattre  les 
€adets.  n  ne  leur  a  peut-être  pas  fait  plus  de  mal  qu'ils  ne  s'en  sont 
fait  à  eux-mêmes  :  pourtant  il  leur  en  a  fait  et  il  continue  de  leur  en 
faire  autant  qu'il  peut.  Comment  pourrions-nous,  à  la  distance  où 
nous  sommes,  et  au  milieu  de  la  confusion  des  événemens,  pressentir 
les  résultats  de  cette  tactique?  Nous  ne  l'essaierons  pas:  mais  n'est-il 
pas  fâcheux  que  les  hostilités  aient  pris  un'  caractère  aussi  tranché^ 
De  la  part  du  gouvernement,  il  y  a  sans  doute  le  désir  de  justifier  la 
dissolution  de  l'ancienne  Douma  en  combattant,  et,  s'il  le  peut,  en 
•écrasant  le  parti  qui  y  a|joué  le  rôle  principal.  Et,  de  la  part]  des 
Cadets,  il  y  a  la  préoccupation  naturelle,  puisqu'on  coupe  tous  les 


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956  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

ponts  avec  eux  et  qu'en  les  accusant  d'avoir  pactisé  avec  le  parti  révo 
lutionnaire  on  les  pousse  vers  ce  parti,  de  prouver,  eux  aussi,  qu'ils 
ont  eu  raison,  et  que  toute  entente  avec  le  gouvernement  était  im- 
possible. Si  les  Cadets  sortent  vainqueurs  des  élections,  l'action  du 
gouvernement  contre  eux  aura  été  dangereuse.  S'ils  en  reviennent 
décimés,  il  n'est  pas  sûr  que  le  gouvernement  ait  à  se  féliciter  beau- 
coup plus  de  sa  victoire.  Par  qui,  en  effet,  les  Cadets  auront-ils  été 
remplacés?  Si  c'est  par  des  socialistes,  conmie  il  y  a  lieu  de  le 
craindre,  où  sera  l'avantage? 

Quoi  qu'il  en  soit,  les  Cadets,  ne  pouvant  pas  se  réunir  dans  la  Rus- 
sie proprement  dite^  l'ont  fait  pour  la  seconde  fois  en  Finlande.  Après 
la  dissolution  de  la  Douma,  ils  avaient  couru  à  Viborg;  ils  sont 
allés  cette  fois  à  Helsingfors.  On  sait  que  la  Finlande,  profitant  habi- 
lement des  circonstances,  s'est  insurgée  sur  le  flanc  delà  Russie.  Elle 
a  obtenu  par  là  que  sa  constitution  propre  devint  une  réalité,  et  sa 
constitution  lui  assure  une  autonomie  à  peu  près  complète.  Elle  entend 
la  conserver  :  aussi  ne  verrait-elle  sans  doute  pas  d'an  œil  très  favo- 
rable les  partis  d'opposition  quasi  révolutionnaire  venir  de  Russie 
chez  elle  pour  y  préparer  leurs  campagnes,  s'ils  n'y  mettaient  une  cer- 
taine discrétion.  Qui  sait  ce  qui  arrivera  demain?  Le  gouvernement 
peut  reprendre  le  dessus,  et  il  ferait  alors  expier  à  la  Finlande  sa 
condeecendance  envers  les  révolutionnaires.  D'autre  part,  les  révolu- 
tionnaires peuvent  l'emporter,  et  par  conséquent  ont  droit  aussi  à  des 
ménagemens.  Le  résultat  de  ces  hypothèses  en  sens  inverse  n'est  pas 
mauvais  :  la  Finlande  reste  ouverte  aux  Cadets,  mais  ils  sentent  eux** 
mêmes  qu'ils  doivent  s'y  montrer  modérés.  Ils  ne  l'avaient  pas  fait  à 
Viborg,  et  l'opinion  finlandaise  ne  leur  avait  pas  été  bienveillante.  Ce 
n'est  cependant  pas  pour  ce  motif  que,  menacés  de  dissolution  par  la 
police,  ils  ont  dû  bâcler  leur  manifeste  et  se  disperser  au  plus  vite. 
Au  plus  fort  de  leur  désarroi,  ils  s'étaient  réunis  dans  une  place  de 
guerre  placée  sous  l'autorité  militaire  russe,  et  ils  pouvaient  d'autant 
moins  y  trouver  un  refuge  tranquille  que  des  représentans  de  partis 
encore  plus  avancés  s'étaient  joints  à  eux.  Leur  séjour  à  Viborg  a 
donc  été  très  écourté. 

Le  manifeste  qu'ils  y  ont  signé  leur  cause  aujourd'hui  quelque 
embarras.  Ils  n'osent  pas  le  désavouer,  ce  qui  s'explique  :  ils  feraient 
mieux,  toutefois,  d'en  parler  moins.  Quoi  qu'ils  en  disent,  le  document 
a  un  caractère  révolutionnaire.  La  dissolution  de  la  Douma  était,  de 
la  part  du  gouvernement,  un  acte  brutal  et  maladroit,  mais  non  pas 
anticonstitutionnel.  Contre  un  acte  pareil,  il  était  légitime  de  pro- 


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REVUE.    —  CHRONIQUE.  957 

lester  :  il  ne  Tétait  pas  d'inviter  les  citoyens  à  y  répondre  par  le 
refus  de  l'impôt  et  du  service  militaire.  L'invitation  n'a  eu  d'ailleurs 
aucun  effet  :  elle  a  donné  seulement  au  ministère  un  nouveau  grief 
contre  les  Cadets.  Néanmoins,  ils  ne  croient  pas  pouvoir  déposer 
—  théoriquement  —  une  arme  qui  s'est  montrée  aussi  inefficace  et 
ils  ont  commencé ,  à  Helsingfors,  par  la  fourbir  et  par  la  brandir 
comme  une  menace  ;  mais  ils  ont  ajouté  aussitôt  que  cette  menace 
n'était  que  pour  plus  tard,  et  qu'ils  renonçaient  à  l'exécuter  immé- 
diatement. Us  en  ont  môme  donné  assez  ingénument  la  raison,  en 
avouant  qu'ils  ne  seraient  pas  suivis  s'ils  conseillaient  le  refus  du  ser- 
vice militaire  et  de  l'impôt.  Alors?  N'aurait-il  pas  mieux  valu  oublier, 
afin  de  le  faire  oublier,  le  manifeste  de  Yiborg,  et  publier  un  manifeste 
dUelsingfors  qui  aurait  été  une  œuvre  originale  et  inédite?  Les 
€adets  en  ont  jugé  autrement  :  peut-être  se  sont-ils  trompés.  On 
continuera  de  les  accuser  de  ne  s'être  pas  affranchis  des  partis  révo- 
lutionnaires, et  même  de  ne  pas  pouvoir  le  faire  à  la  veille  des  élec- 
tions :  et  l'accusation  ne  sera  pas  sans  quelque  vraisemblance. 

Nous  avons  dit  que  le  manifeste  de  Yiborg  n'avait  pas  eu  plus 
d'effet  qu'un  coup  d'épée  dans  l'eau,  ce  qui  d'ailleurs  est  fort  heureux. 
Personne  n'a  refusé  le  service  militaire,  et  l'impôt  direct  est  rentré 
comme  auparavant.  Les  Cadets  cherchent  aujourd'hui  un  moyen  de 
s'opposer  aux  impôts  indirects,  ce  qui  peut  s'appeler  jouer  la  diffi- 
culté 1  S'ils  réussissent  à  empêcher  les  populations  rurales  de  boire 
de  l'alcool,  le  coup  qu'ils  auront  porté  au  budget  sera  largement  com- 
pensé par  l'immense  bienfait  qu'ils  auront  rendu  à  la  nation.  Hais  ce 
sont  là  des  projets  chimériques.  En  réalité,  s'il  y  a  eu  beaucoup  d'agi- 
tations à  la  surface,  le  fond  du  pays  en  a  beaucoup  moins  subi  le 
contre-coup  qu'on  ne  pourrait  le  croire.  C'est  même  un  spectacle  sin- 
gulier, imprévu,  déconcertant,  que  nous  offre  la  Russie  :  il  serait 
impossible  dans  nos  gouvernemens  occidentaux  plus  fortement  cen- 
tralisés. Sur  toute  la  surface  du  territoire,  on  assiste  à  des  incidens  anar- 
chiques  avec  lesquels  nous  aurions  beaucoup  de  peine  à  vivre.  Ce  sont 
des  assassinats,  des  pillages,  des  incendies  incessans;  et,  tout  à  côté, 
le  gouvernement  continue  de  fonctionner,  c'est-à-dire  de  gouverner,  et 
l'administration  d'administrer,  comme  si  le  gouvernement  et  l'adminis- 
tration opéraient  dans  une  sphère  et  si  le  pays  se  mouvait  dans  une 
autre.  Comment  expliquer  ce  phénomène  ?  L'immensité  de  la  Russie, 
la  diversité  des  races  qui  l'habitent,  une  solidarité  entre  elles  moins 
étroite  qu'ailleurs,  la  localisation  des  gouvernemens  provinciaux,  em- 
pêchent sans  doute  à  ces  acddens  d'être  sentis  au  centre  aussi  grave- 


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958  REVUE   DES   DEUX   MOΫDES. 

ment  qu*ils  le  seraient  dans  des  pays  dont  le  système  nerveux  es 
mieux  établi.  Ces  accidens  restent  des  acddens ,  quelque  nombreux 
qu'ils  soient  ;  ils  ne  produisent  pas  cette  modification  générale  de 
rorganisme  que  les  médecins  appellent  une  diathèse.  C'est  ce  qui  aide 
la  Russie  à  traverser  une  épreuve  qui  est  sans  doute  très  redou- 
table pour  elle,  mais  qui  le  serait  encore  plus  pour  tout  autre  pay».  Le 
gouvernement  n'est  pas  atteint  par  le  mal  ambiant,  ou  du  moins  il 
Test  peu.  Ses  ressources  propres  ne  sont  pas  sensiblement  entamées. 
Et  quand  nous  parlons  du  gouvernement,  ce  n'est  pas  assez  dire.  M  ^^ 
gré  les  grèves,  l'industrie  russe  continue  de  produire,  et  le  commerce 
de  trafiquer;  les  finances  même  ne  sont  pas  compromises.  Ce  qui 
reste  grave,  c'est  l'état  des  campagnes,  où  la  crise  agraire  ne  peut  être 
conjurée  que  par  des  mesures  d'ensemble  prises  très  largement.  La 
crise  politique  n  est  pas  sans  remèdes,  pourvu  toutefois  que  le  gou* 
vemement  ne  reconmience  pas  avec  la  nouvelle  Douma  les  fautes  quil 
a  commises  avec  l'ancienne,  et  pour\ni  aussi,  ce  qui  malheureusement 
est  plus  difficile  encore  à  obtenir,  que  les  partis  modérés  montrent  plus 
de  courage  à  rester  modérés,  au  lieu  de  lutter  de  défiance  et  d'intran- 
sigeance avec  les  partis  révolutionnaires,  socialistes  et  anarchistes. 
Pour  le  moment,  on  ne  peut  rien  dire  de  décisif  sur  l'état  de  la 
Russie.  La  préoccupation  dominante  est  celle  des  élections.  La  seide 
chose  certaine,  c'est  qu'aucun  gouvernement  n'est  possible  avec  une 
assemblée  où  il  n'y  a  pas  un  puissant  parti  gouvernemental  :  or  dans 
Tancienne  Douma  il  n'y  en  avait  pas,  soit  qu'on  n'ait  pas  su  le  déga- 
ger, soit  qu'il  n'ait  pas  su  se  dégager  lui-même  des  élémens  confus  où 
il  a  fini  par  rester  enseveli.  Le  secret  de  l'avenir  est  de  savoir  si  on 
sera,  avec  la  prochaine,  plus  habile  ou  plus  heureux. 

Franqs  Cuarmes. 

Le  Directeur-Gérant  y 
F.  Brcnetière. 


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CINQUIÈME   PÉRIODE.    —   LXXVl»   ANNÉE 


TABLE    DES   MATIÈRES 


TRENTE-CINttUIÈME  VOLUME 


SEPTEMBRE  —  OCTOBRE 


Livraison  dn  f  Septembre. 

P»geg. 

Monsieur  et  madame  Moloch,  troisième  partie,  par  M.  Marcel  PREVOST  .  .  5 

Lettre  sur  le  travail,  par  Honoré  DE  BALZAC ^  51 

L'Enseignement  commercial  en  France  et  dans  les  principaux  pays  du  monde. 

par  M.  Jacques  SIEGFRIED 63 

La  Société  australienne,  par  M..  BIARD  D'AUNET 100 

Un  an   de  politique   pontificale.   --  Consalvi  au   congrès  de  Vienne,  par 

M.  Georges  GOYAU 135 

Les  Résultats  de  la  psycho-physiologie,  par  M.  Gaston  RAGEOT 164 

Publications  récentes  sur  Montaigne,  par  M.  Ferdinand  BRUNETIÈRE,  de 

l'Académie  française 192 

Chronique  de  la  Quinzaine,  Histoire  politique,  par  M.  Francis  CHARMES.  .  228 

Livraison  dn  15  Septembre. 

Monsieur  et  madame  Moloch,  quatrième  partie,  par  M.  Marcel  PRÉVOST.  ,  241 
L'Évolution  de  la  question  d'Orient  depuis  le  congrès  de  Berlin  (1875-1906), 

par  M.  René  PLNON 278 

Comment  aiment  les  mystiques  chrétiens,  par  M.  Georges  DUMAS.  .....  317 

Le  Parti  ouvrier  anglais,  par  M.  Jacques  BARDOUX 339 

Un  Peintre  mélomane.  —  Fantin-Latouh  et  la  musique,  d'après  des  lettubs 

inédites,  par  M.  Adolphe  JULLIEN. 365 


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960  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Pftgm. 

La  Carte  des  pauvres  a  Paris,  par  M.  Henri  BONNET 381 

Les  Irrigations  en  Éoypte  et  les  projets  récens  du  gouvernement  égyptien, 

par  MM.  Pierre  ARMINJON  et  Bernard  MICHEL 421 

Revue  littéraire.  —  La  Querelle  des  auteurs  et  des  critiques  au  théâtre, 

par  M.  René  DOUMIC 446 

Revues  étrangères.  —  Les  Iles  de  la  lagune  de  Venise,  par  M.  T.  DE  WYZE  WA.  458 

Cbromqub  ob  la  QunczAiNB,  Histoire  politique,  par  M.  FRANas  CHARMES.  .  469 

liiTraison  dn  f  Octobre. 

Monsieur  et  madame  Moloch,  dernière  partie,  par  M.  Marcel  PRÉVOST.  .  .  481 
La  Renaissance  catholique  en  Angleterre  au  xix«  siècle,  par  M.  Georges 

GOYAU 523 

La  Littérature  gallo-romaine  et  les   origines  ve  l'esprit   français,   par 

M.  René  PICHON 550 

Le  Socialisme  en  Australie,  par  M.  BIARD  D'AUNET 581 

Les  Époques  de  la  musique.  —  Le  grand  opéra  français,  par  M.  Camille 

BELLAIGUE 612 

Les   Transformations    de    l'agriculture.   —  IV.   Le    Crédit   agricole,  par 

M.  Victor  DU  BLED ^0 

L'Orient  dans  la  littérature  française,  par  M.  Ferdinand  BRUNETIÈRE, 

de  l'Académie  française 690 

Chronique  ob  la  Quinzainb,  Histoirk  poutique,  par  M.  Franc»  CHARMES.  .    108 

liiTraison  dn  15  Octobre. 

Vanité,  première  partie)  par  MM.  Paul  et  Victor  MARGUERITTE 721 

Madame,  mère  du  régent.  —  I.  Sa  famille.  —  L'Allemagne  après  la  guerre 

DE  Trente  ans.  —  Enfance  et  première  jeunesse,  par  Arvède  BARINE.  .    766 

Les  Colonies  françaises  a  Marseille,  par  M.  René  PINON 804 

L'Impérlausms  germaniste  dans  l'oeuvre  de  Renan.  ~  I.  Avant  la  crise  de 

1870,  par  M.  Ernest  SEILLIÈRE 836 

Les  travaux  du  Métropolitain   et  l'histoire,  pe  Paris,   par  M.   Stanislas 

MEUNIER 863 

La  France  et  la  rédemption  des  esclaves  en  Algérie  a  la  fin  du  xvir  siècle, 

par  M.  Gaston  BONET-MAURY 898 

Revue  littéraire.  —  Les  lettres  de  saint  François  de  Sales,  par  M.  Rire 

DOUMIC 924 

Revues  étrangères.—  Un  Anglais  a  Paris  en  1802,  par  M.  T.  DE  WYZE  WA.  936 
Chronique  de  la  Quinzainb,  Histoire  poutiqub,  par  M.  Faancis  CHARMES .    .    947 


'^FfMV,. 


Paris.  .-  Typ.  Fuiurpc  BsnonARD,  19,  rue  Af  Sainta-Pèrm.  ~  i<386. 


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